Damir Karakaš – Blue Moon

Après Focşani et Belgrade, mon troisième arrêt sur le trajet Odessa-Trieste est, sans surprise, Zagreb. Souvenez-vous que je vous ai proposé ce trajet uniquement pour « raccompagner » Paolo Rumiz chez lui à Trieste, à la fin de son périple « aux frontières de l’Europe ».

A Odessa, sur les bords de la mer Noire, Rumiz décrit comment, sous « une lune en forme de ballon de rugby » flottent vers lui « les notes de Blue Moon » : une référence qui m’a tout de suite fait penser que le livre de Damir Karakaš m’attendait sur mes étagères. Le livre d’aujourd’hui a aussi un lien avec le livre précédent de mon « trajet » : là où le Timor mortis de Selenić prenait fin avec le tout-début de la Yougoslavie d’après-guerre, c’est avec le début de la fin de cette période que se termine le Blue Moon de Karakaš avec, à nouveau en arrière-plan, l’épineux sujet des relations entre Serbes et Croates.

En surface, les narrateurs de ces deux livres ne pourraient être plus différents – par leur éducation, leur milieu familial, leur personnalité – et pourtant ne sont-ils pas également dépassés par le monde dans lequel ils vivent ? Lire la suite »


Lajos Kassák – Vagabondages

Plus tard, le travail manuel m’a plu et j’ai éprouvé une véritable joie à donner une forme à la matière brute, à la transformer en objet. Pourtant, il me fut difficile de me limiter longtemps à cette activité.

Des songes plus vastes m’attiraient. J’aurais voulu connaître le monde entier, et un jour, n’y tenant plus, je me suis mis en route, partant pour Paris à pied, comme un vagabond. (Lajos Kassák, « Esquisse d’autoportrait », dans l’anthologie Hommage à Lajos Kassák*).

C’est une expérience curieuse que de lire un récit, publié à l’origine en 1927, d’un périple à travers l’Europe réalisé en 1909, à pied. Il faut oublier nos frontières et nos monnaies d’aujourd’hui, pour se rappeler qu’on est là à une époque où l’empire austro-hongrois existe encore, et où « la dernière guerre », en France, se réfère encore à celle, franco-prussienne, de 1870-1871. Il faut, aussi, mettre de côté temporairement nos conceptions modernes du voyage et nous mettre dans les bottes d’une personne qui, même si elle avait les moyens de voyager plus confortablement, aurait nécessairement une expérience plus lente et plus proche de la réalité des régions traversées que nous (c’est au cours de la même année 1909 que Louis Blériot réalise ses premiers vols).

Lajos Kassák veut aller à Paris, donc, mais c’est un ouvrier issu d’une famille pauvre, et la seule possibilité qui lui est ouverte est de faire ce trajet à pied, avec quelques sous en poche. Cela correspond aussi certainement à son état d’esprit, car il aime la liberté bien plus que la contrainte : on aura le temps de s’en apercevoir à ses côtés, en lisant ces Vagabondages portés par une voix si franche, si drôle et si immédiate, qu’on en oublie facilement qu’elle a presque cent ans. Lire la suite »


Agata Tomažič – Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse

C’est dans le numéro 56 de Translittérature que j’ai appris que la traduction d’un recueil de nouvelles d’une femme slovène était en cours – la première traduction en français d’une autrice slovène* ! Bien sûr, ma curiosité s’en est retrouvé attisée, et a pu être satisfaite très rapidement grâce à la réception à point nommé d’un exemplaire du livre, envoyé par Belleville éditions. Pour mon troisième épisode de cette série consacrée aux autrices contemporaines d’Europe centrale et de l’Est, voici donc Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse d’Agata Tomažič, traduit par Stéphane Baldeck et qui est paru au début du mois.**

Le recueil porte le sous-titre « Histoires slovènes délicieusement ordinaires » et c’est avec le mot « ordinaire » que je vais commencer. Parce que, qu’y a-t-il d’ordinaire chez Miha Jakončič, ce répugnant personnage de la première nouvelle intitulée « Le roi grenouille » ? A première vue, oui, il est bien ordinaire dans sa vulgarité, son ostentation, son mépris de tous les gens qui l’entourent. Seulement, il y a cette mouche qui lui tourne autour au restaurant, et qu’il finit par happer sans que les autres convives s’en aperçoivent.

Elle disparut en un clin d’œil.

Evidemment, il est plutôt curieux qu’un homme jeune, en bonne santé, à qui l’image qu’il projette importe beaucoup, gobe une mouche en plein dîner d’affaires ; mais ce ne sera pas le seul élément curieux de cette nouvelle courte, saugrenue et qui semble pouvoir se lire sans arrière-pensée. Lire la suite »


Tatiana Ţîbuleac – Le jardin de verre

Aucun autre matin n’a ressemblé à celui-là, le premier, quand je me suis réveillée.

Quand j’avais écrit sur L’été où maman a eu les yeux verts, premier roman de l’auteure d’origine moldave et d’expression roumaine Tatiana Ţîbuleac à paraître en français, je m’étais réjouie de lire un roman « de l’Est » mais qui ne se sentait pas obligé d’être ancré « dans l’Est ».

Changement de cap avec Le jardin de verre, son deuxième roman, dans lequel la Moldavie joue un rôle qui ne se limite pas à être celui d’un cadre géographique et historique en arrière-plan. Cependant Le jardin de verre, c’est aussi et d’abord, comme dans L’été où maman a eu les yeux verts, des thématiques universelles et intemporelles : l’enfance, les marques qu’elle laisse sur la personnalité de l’adulte, et la relation aux parents, surtout quand, comme pour l’héroïne Lastotchka, on ne les a jamais connus. En somme, c’est un livre sur l’identité, pris dans un sens très large, et le contexte moldave y ajoute une dimension supplémentaire très forte : la langue, si importante pour se penser et s’exprimer, et en même temps si déstabilisante quand, comme pour Lastotchka, il faut en changer et vivre entre deux étiquettes linguistiques.

Ласточка, m’a-t-elle appelée, et c’est le nom qu’elle a employé désormais.

Lire la suite »


Camil Petrescu – Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre

Non, je n’ai pas été jaloux une seule seconde, même si j’ai tant souffert à cause de l’amour.

Stefan Gheorghidiu, héros et narrateur de Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre, est-il simplement frappé de jalousie, comme l’indique la quatrième de couverture, ou est-il carrément mentalement déséquilibré, comme je me le suis demandé à plusieurs reprises au cours de ma lecture ? Et qu’avait l’auteur Camil Petrescu en tête en créant ce personnage souvent exaspérant ? Ce n’était probablement pas que, 90 ans après la parution de ce roman (présenté autre part comme son « chef-d’œuvre le plus brillant »), quelqu’un déciderait d’utiliser les adjectifs « déséquilibré » et « exaspérant » pour décrire son héros. Mais c’est ainsi. Lire la suite »


Théodora Dimova – Mères

Le monde s’était éteint à cause du Mondial. Le monde. Mais pas eux.

C’est le soir de la Coupe du monde de football. A Sofia, des milliers de personnes s’apprêtent à s’installer devant la télévision, bière en main, pour suivre le match. Les rues sont écrasées par la canicule d’été, le petit groupe d’adolescents réunis autour d’une femme dans un parc de la ville font l’effet d’une « étrange protubérance » dans la ville déserte.

Cette soirée de Coupe du monde est l’un des plus petits détails qui, comme un fil reliant les différentes perles d’un collier, rassemble les chapitres de ce roman bref et percutant, et lui donne son unité. Ce livre porte le nom de Mères, mais ses chapitres – Andreia, Lia, Dana, Alexander, Nikola, Deyann, Kalina – égrènent ceux de leurs enfants. Seul le dernier chapitre y fait exception : Yavora, le nom de l’énigmatique et adorée Yavora, qui fait le lien à la fois tangible et intangible entre tous ces adolescents, sans pourtant être l’un d’entre eux. Lien, et fermoir, car c’est avec ce chapitre où elle apparait enfin après avoir été incessamment et mystérieusement évoquée, que se résout et se clôt la structure du roman. Lire la suite »


Zoran Ferić – Le piège Walt Disney

Les Editions de l’Eclisse sont, à ma connaissance, toutes petites et toutes récentes. C’est au hasard d’un échange avec leur co-fondatrice Laura Karayatov que j’ai appris leur existence, et celle de leur plus récente parution, la deuxième au catalogue après un roman sur la culture du vélo, Les étoiles brilleront dimanche, de Benjamin Coissard (un troisième titre, L’évangile selon Nick Cave, d’Arthur-Louis Cingualte, est prévu pour février prochain). J’aurais pu l’interroger sur l’éclectisme de son catalogue, mais je vais ici me contenter de parler du recueil de nouvelles qu’elle m’a gentiment fait parvenir.

Le nom de Zoran Ferić ne parlera probablement qu’à une minorité de lecteurs francophones – et c’est normal car il s’agit là de son premier livre à paraître en français – mais il est bien connu en Croatie où, nous dit la traductrice Chloé Billon dans son introduction, il « a souvent défrayé la chronique » par son humour (« noir et grinçant ») ainsi que par son traitement (« singulier et sans fard ») de la sexualité, entre autres thèmes. Après avoir publié des nouvelles dans des journaux pendant une douzaine d’années, Zoran Ferić a publié son premier recueil de nouvelles, Le piège Walt Disney, en Croatie en 1996 (il est également professeur de littérature et préside l’Association des écrivains croates).

Que rajouter à ces éléments biographiques, sinon que j’espère que l’originalité de ce premier recueil lui permettra d’être mieux connu en France ? Lire la suite »


Árpád Soltész – Il était une fois dans l’Est

Quand j’ai terminé ma lecture de la quatrième de couverture d’Il était une fois dans l’Est, des mots se sont assemblés dans mon cerveau et ont formé la pensée suivante : je me demande comment ça se termine, mais sûrement pas par un happy end. Il suffit pourtant de lire le roman pour se rendre compte que « happy », ici, est une notion toute relative.

C’est en fait par la fin que le livre commence, avec ses trois pages d’ouverture qui nous font assister en direct à l’explosion du juge Kešela, victime d’une bombe alors qu’assis dans les toilettes il lisait le quotidien local. Cette scène, chapeautée d’un « Dans l’Est, à présent », est suivie d’un fast backward qui nous projette « Dans l’Est, autrefois », c’est-à-dire une quinzaine d’années auparavant. C’est là, au grand carrefour devant l’hypermarché d’un coin paumé de l’Est de la Slovaquie, que débute l’action, lorsque Veronika, auto-stoppeuse qui fait plus que ses 17 ans, monte dans la voiture de Ďod’o dit Mammouth, et de Vasil’ le Russe aux yeux globuleux. C’est quelques kilomètres plus loin, dans l’appartement de banlieue où Veronika, violée, doit être vendue comme chair à prostitution à un gang kosovar, qu’un petit grain de sable vient s’insérer dans la mécanique prévue par Mammouth et le Russe : Veronika s’enfuit. Lire la suite »


Iulian Ciocan – L’empire de Nistor Polobok

Le professeur de philosophie venait de se rendre compte qu’il évoluait depuis des années, sinon des décennies, dans un conte, dans un univers phantasmagorique. Et à la vérité, la pérennisation des phénomènes bizarres-abscons-déroutants ainsi que leur métamorphose en un ingrédient banal de la vie de tous les jours étaient les règles inhérentes au fonctionnement de l’univers du conte ! La République de Moldavie était une sorte de conte !

Ces derniers jours, j’ai lu pratiquement coup sur coup L’empire de Nistor Polobok et Il était une fois dans l’Est : les deux sont des romans très contemporains, le premier étant sorti en Moldavie en 2018 et le second en Slovaquie l’année d’avant. Je pourrais citer d’autres similarités entre les deux romans : leurs auteurs sont journalistes, les deux livres viennent de pays dont la littérature est peu connue dans l’espace francophone, ils sont tous les deux publiés par des petites maisons d’édition au profil volontairement atypique (et, mais là ça relève plus de moi que des livres, ils m’ont tous deux été envoyés par leurs maisons d’édition). Mais la plus grande similarité entre les deux est celle du thème, puisqu’il s’agit dans les deux cas d’un portrait de la société post-communiste de leur pays.

En général, je me réjouis de voir publier en français des livres d’Europe centrale et de l’Est qui donnent une vision contemporaine de la littérature et de la société de cette région. En l’occurrence les deux romans montrent chacun à leur manière une société post-transition corrompue par le pouvoir, l’argent, les réseaux, et pourrie par les inégalités à tous niveaux : si l’on peut sortir réjoui de la lecture à cause de la forme du roman, de son style ou de sa structure, on n’en sort pas rassuré sur la qualité de la transition démocratique ni, plus généralement, sur les qualités de la nature humaine. Lire la suite »


Karel Capek – Lettres d’Angleterre

capek angleterreDans le match journaliste tchèque – Angleterre des années 1920 que nous propose Karel Capek dans ces Lettres d’Angleterre, c’est un peu l’Angleterre qui est perdante, et les lecteurs qui sont les gagnants.

Karel Capek est le journaliste tchèque en question, et ses Lettres relatent le voyage qu’il a fait en Angleterre, en Ecosse, au Pays de Galles et (à peu de choses près) en Irlande en 1924 : Lettres, parce qu’elles se présentent sous la forme de textes envoyés au journal praguois Lidové Noviny au cours de ce séjour. Ecrites à destination des lecteurs de ce quotidien lu par l’élite culturelle, leur ton est à la fois léger, amusant et faussement naïf. Capek, qui avait déjà fait de nombreux voyages mais dont c’était le premier sur les îles Britanniques, rend compte un peu en vrac de ses observations : sur les policemen londoniens « semblables à des dieux », sur les arbres centenaires dont il suppute qu’ils ont une grande influence sur le torysme anglais, sur la morosité des dimanches, la circulation dans la capitale ou encore sur les joueurs de cornemuse. Peut-être, s’il était envoyé aujourd’hui en voyage, Capek ferait-il le choix de faire son récit sous forme de story Instagram.

Ceci dit, ces Lettres sont presque un anti-guide touristique. Une lettre dédiée aux cathédrales anglaises (dont on sait bien qu’elles sont nombreuses et superbes), le voit courir d’Ely à Lincoln et de là à York avant d’atterrir à Durham, en moins de 6 petites pages.

Les villes à cathédrales sont de petites villes avec de grandes cathédrales, où l’on célèbre des offices divins d’une longueur démesurée.

Il note qu’ici il n’est pas possible de se restaurer en ville, que là les rues sont vieilles et jolies, que partout les suisses surveillent d’un œil sévère les visiteurs des cathédrales, et qu’enfin « l’architecture sacrée anglaise est moins pittoresque et moins plastique que celle du continent ».

La campagne, par contre, lui plaît, surtout lorsqu’elle est peuplée d’arbres vénérables, de moutons, de vaches et de chevaux, et que ces chevaux tentent de lui manger ses carnets de croquis. Car Capek ne se contente pas de donner des impressions vivantes et imagées, il parsème ses lettres de dessins, là aussi faussement naïfs. Mentionne-t-il un capitaine de navire dans une lettre d’Ecosse, qu’apparaît la tête moustachue du capitaine, entourée de mouettes et penchée au-dessus du bastingage. Mentionne-t-il un cheval qui en vaut à son carnet de croquis, que voici sa tête esquissée derrière une barrière en bois. Et voilà encore, parmi d’autres croquis (en lettres et en traits) de personnalités littéraires de l’époque, la face gauche et la face droite de « monsieur John Galsworthy, [représenté] d’une part comme dramaturge et d’autre part comme romancier, car, n’est-ce pas, il faut que vous le connaissiez sous ses deux aspects. »

A chaque page, il y a de quoi sourire, et l’on s’imagine facilement les lecteurs du Lidové Noviny tourner rapidement les pages du journal pour lire au plus vite la dernière livraison de ce farceur de Capek. De plus, il s’adresse directement à eux, multipliant les références à « chez nous », à son oncle paysan ou aux étudiants tchèques affamés, pour souligner les différences et les excentricités. Un club littéraire où « partout régnait une odeur de gloire et de vieux fauteuils de cuir » lui fait remarquer qu’« en vérité, si nous avions d’aussi vieux sièges de cuir, nous aurions aussi une tradition » : « comme [notre tradition] n’a pas où s’asseoir, elle pend en l’air ».

Ainsi le sérieux, et souvent aussi la critique, perce-t-il derrière le ton badin. Allé visiter la British Empire Exhibition, Capek en ressort également fasciné et repoussé par ce qu’on y montre, c’est à  dire la machine et l’obsession de tout répertorier (également présente dans les musées qu’il visite), plutôt que l’humain. Déjà il y a près de 100 ans, déplorait-il la parte d’un « art humain indigène » au profit de la production en série pour « l’industrie civilisée ». De même le métro et la circulation de Londres le font-ils fuir. Qu’en penserait-il maintenant !

Et puis il y a la cuisine, dont il se moque gentiment rien qu’avec le titre de son avant-dernière lettre : « Fuite ». Capek n’utilise jamais l’expression « home, sweet home », mais c’est pourtant bien ce qui ressort de sa dernière lettre : le contentement du pèlerin sur le chemin du retour après une mission bien menée mais qui commençait à devenir pesante.

Coïncidence ou non, ces Lettres d’Angleterre m’ont fait penser à d’autres livres, d’écrivains hongrois et non tchèques, et un peu plus tardifs (les années 1930), mais partageant cette même manière amusée et instruite de découvrir « l’autre ». A travers son personnage János Bátky, Antal Szerb a notamment fait dans La légende de Pendragon une description pleine d’humour de l’Angleterre telle qu’elle apparaît à d’autres nations européennes. Il y a en a sans doute beaucoup d’autres, et Capek lui-même fut l’auteur de Lettres d’Italie, d’Espagne, des Pays-Bas ainsi que du « Nord », publiées en Tchécoslovaquie entre 1923 et 1936.

club capek

En lisant ce livre, j’étais aussi très intriguée par les aspects pratiques de ce voyage, à commencer par l’envoi des lettres : les envoyait-il par télégraphe, ou par la poste afin d’y inclure d’emblée les dessins ? Ou ceux-ci y ont-ils été ajoutés par la suite ? Toutes sortes de questions pour lesquelles je n’ai pas de réponses. J’aurais bien aimé savoir également si le voyage de Capek avait aussi laissé des traces en Angleterre : le journaliste était en effet venu pour assister à la British Empire Exhibition, une exposition coloniale sans précédent pour lequel on aurait pu supposer qu’il avait fait partie d’un groupe de journalistes invités par les organisateurs. Mais il semblerait (je me réfère à l’article d’Ivona Misterova pour The Literary London Journal) qu’il soit en fait venu dans le cadre du PEN Club International, créé tout juste quelques années auparavant en 1921. Otakar Vocadlo, un professeur de littérature tchèque travaillant à l’époque à l’Institute of Slavic Studies à l’université de Londres, avait en effet proposé Capek comme membre honorifique du PEN Club de Londres, en même temps qu’un autre tchèque plus âgé, Alois Jirasek.

karel-capekCapek, alors âgé d’une trentaine d’années, bénéficiait déjà d’une réputation de personnalité littéraire (écrivain, poète, dramaturge, critique littéraire et d’art, auteur d’essais et de contes, et traducteur – notamment de poésie française moderne), qu’il allait encore développer jusqu’à son décès en 1938 (avec notamment la pièce de théâtre de science-fiction R.U.R. de 1920 introduisant le mot robot dans la langue courante, et la publication de La guerre des salamandres en 1936, de L’année du jardinier en 1929, de La Fabrique d’absolu en 1922*…). C’est peut-être son statut de membre honorifique du PEN Club qui lui a permis de rencontrer des personnalités de la vie culturelle et littéraire anglaise telles que G.B. Shaw, H.G. Wells et G.K. Chesterton, et aussi d’être l’invité d’honneur de réceptions dont des comptes-rendus furent ensuite publié dans le quotidien The Times. Ses Lettres d’Angleterre furent ensuite traduites en anglais et publiées dans le Guardian (avec un titre qui met en avant la perception du pays que pouvaient en avoir ses visiteurs étrangers, How it feels to be in England), avant d’être rassemblées en un livre.

Selon Misterova, Capek ne s’était pas, au moment de son départ pour Londres, rendu compte de l’importance du PEN Club dont il était devenu membre. L’atmosphère vénérable et les fauteuils en cuir ont pourtant bien dû l’impressionner, car c’est à la suite de son voyage qu’il crée à son tour le PEN Club tchécoslovaque, qu’il présida de 1925 à 1933. Il lança aussi la tradition d’un club littéraire et politique, Pátečníci, qui se rassemblait chez lui et dont faisaient partie les hommes politiques Tomáš Masaryk et Edvard Beneš, son frère le peintre et écrivain Josef Capek, ainsi que Karl Polacek, dont j’aurai l’occasion de parler par la suite.

* Pour ne citer que des livres traduits en français.

Ces Lettres d’Angleterre m’ont été offertes par Ibolya Virag, que je remercie.