Árpád Soltész – Il était une fois dans l’Est

Quand j’ai terminé ma lecture de la quatrième de couverture d’Il était une fois dans l’Est, des mots se sont assemblés dans mon cerveau et ont formé la pensée suivante : je me demande comment ça se termine, mais sûrement pas par un happy end. Il suffit pourtant de lire le roman pour se rendre compte que « happy », ici, est une notion toute relative.

C’est en fait par la fin que le livre commence, avec ses trois pages d’ouverture qui nous font assister en direct à l’explosion du juge Kešela, victime d’une bombe alors qu’assis dans les toilettes il lisait le quotidien local. Cette scène, chapeautée d’un « Dans l’Est, à présent », est suivie d’un fast backward qui nous projette « Dans l’Est, autrefois », c’est-à-dire une quinzaine d’années auparavant. C’est là, au grand carrefour devant l’hypermarché d’un coin paumé de l’Est de la Slovaquie, que débute l’action, lorsque Veronika, auto-stoppeuse qui fait plus que ses 17 ans, monte dans la voiture de Ďod’o dit Mammouth, et de Vasil’ le Russe aux yeux globuleux. C’est quelques kilomètres plus loin, dans l’appartement de banlieue où Veronika, violée, doit être vendue comme chair à prostitution à un gang kosovar, qu’un petit grain de sable vient s’insérer dans la mécanique prévue par Mammouth et le Russe : Veronika s’enfuit. Lire la suite »


Quelques idées pour refaire le plein de livres en septembre

Il semblerait que le phénomène de la rentrée littéraire touche aussi un peu la littérature d’Europe centrale et orientale en français ! Voici quelques uns des titres qui vont sortir au fil du mois. J’en oublie certainement, il suffit de me les signaler dans les commentaires pour que je les rajoute à la liste.

Commençons par la Hongrie : le 4 septembre, Cambourakis publie Le dernier loup de László Krasznahorkai (traduction par Joëlle Dufeuilly), « réflexion subtile sur les liens entre l’homme et la nature, opérant dans le même temps une véritable entreprise d’envoûtement du lecteur qui se retrouve happé par ce récit, ne pouvant s’en extraire qu’au point final ». Le 12 septembre, chez Albin Michel, publication du premier volume du Journal de Sándor Márai (traduction par Catherine Fay) qui, couvrant Les années hongroises 1943-1948, « met en lumière des passages plus personnels de l’œuvre littéraire où se déploient la causticité et la clairvoyance de Sándor Márai »

Deux titres aussi pour la Pologne : Zygmunt Miłoszewski (géniteur de l’ex-procureur Szacki dont les aventures sont publiées chez Mirobole) publie Te souviendras-tu de demain ?, « son ouvrage le plus personnel, devenu aussitôt la meilleure vente de l’année en Pologne » chez Fleuve Editions le 5 septembre. Même jour, aux Editions Noir sur Blanc, La Fabrique de papier tue-mouches, d’Andrzej Bart, « roman dérangeant, […] interrogation sur la responsabilité historique » avec pour cadre l’Holocauste en Pologne (traduction par Eric Veaux).

Arrivant de Slovaquie via Agullo Editions, Il était une fois dans l’Est, d’Árpád Soltész, « tableau noir et âpre des brutales années 1990 et du capitalisme sauvage qui a suivi la chute du communisme » sortira le 19 septembre (traduction par Barbora Faure).

Une nouvelle publication aussi de Roumanie, Solénoïde, « chef-d’œuvre de Mircea Cărtărescu », « roman monumental où résonnent des échos de Borges, Swift et Kafka », « long journal halluciné d’un homme ayant renoncé à devenir écrivain, mais non à percer le mystère de l’existence », sera publié par les Editions Noir sur Blanc dès le 22 août (traduction par Laure Hinckel).

Alma Editeur publie le 29 août La symphonie du Nouveau Monde, de l’auteure d’origine tchèque installée en France Lenka Horňáková-Civade, portrait de destinées entre la Tchécoslovaquie, Marseille et le Nouveau Monde, dans le « tumulte terrible et merveilleux » de l’année 1938.

Comme d’habitude, un petit retour en arrière pour signaler les nouvelles publications qui m’ont échappé ces derniers mois. En juin, les Editions de l’Arbre Vengeur publiaient Opium de Géza Csath : ces « nouvelles, tantôt oniriques, tantôt réalistes, nous offrent le spectacle d’une folie qui annonce un siècle tout entier placé sous ce signe » (traduit du hongrois par Éva Brabant Gero et Emmanuel Danjoy). Toujours en juin, aux Editions Intervalles, La caverne vide de Dimana Trankova, suivi de trois poèmes inédits de Khristo Botev, dystopie dans une Union européenne en miettes après une Troisième Guerre mondiale, mais aussi « ode à l’espoir, à cette force intérieure qui peut demeurer, envers et contre tout, malgré le contrôle omniprésent et les systèmes nés pour broyer ce qui leur résiste » (traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov). Début août, aussi aux Editions Intervalles, un roman d’un auteur né en Albanie, mais dorénavant établi aux Etats-Unis et traduit du grec, Le Pays des pas perdus de Gazmend Kapllani, confrontation entre deux frères que tout oppose, « cristallisant à travers leur confrontation l’histoire chaotique des Balkans et de l’Europe des XXe et XXIe siècles » (traduit du grec par Françoise Bienfait).

Pour terminer, deux volumes de non-fiction : le 4 septembre sortira chez Gaïa Editions une invitation au voyage ou du moins à glisser un nouveau volume aux côtés de ceux de Paolo Rumiz ou de Ryszard Kapuscinski, avec La frontière, récit par l’écrivaine-anthropologue voyageuse norvégienne Erika Fatland de son Voyage autour de la Russie de la Corée du Nord à la Norvège : « quatorze États et plus de vingt mille kilomètres en longeant LA frontière, la plus longue au monde, celle de la Russie avec l’ensemble de ses voisins » (traduction par Alex Fouillet). Et en juillet paraissait aux Editions Non Lieu La Moldavie à la croisée des mondes, ouvrage de Josette Durrieu et Florent Parmentier, une ancienne sénatrice et un universitaire qui « apportent un certain nombre d’informations qui permettront aux lecteurs de se faire une idée des enjeux moldaves, enjeux qui dépassent son cadre national et interroge l’identité européenne » (un complément parfait pour ceux et celles qui auraient envie d’en savoir plus sur ce pays avant ou après avoir lu L’empire de Nistor Polobok).


Andrea Salajova – En montant plus haut

Par coïncidence, j’ai lu En montant plus haut, portrait de femme dans la Tchécoslovaquie d’après-guerre – juste après avoir terminé L’expulsion de Gerta Schnirch, roman qui lui aussi dresse le portrait d’une femme dans la Tchécoslovaquie d’après-guerre. Mais le sujet est traité de manière très différente par leurs deux auteures, et cela tient certainement en partie du fait que, si le premier a été écrit et publié en République tchèque en premier lieu pour des lecteurs tchèques, le second a été écrit et publié en français pour des lecteurs dont on suppose que l’approche au pays et à la période sont tout à fait différents.

L’expulsion de Gerta Schnirch était construit autour du personnage d’une femme mise au ban de la société tchécoslovaque du fait de ses origines allemandes, mal vues dans la Tchécoslovaquie d’après-guerre. Dans le cas de Jolana Kohútová, l’héroïne d’En montant plus haut, c’est sa participation au mouvement de résistance contre le nazisme qui lui vaut, paradoxalement, d’être suspecte aux yeux des communistes formés à Moscou et désormais à la tête de la Tchécoslovaquie. Dix ans après la fin de la guerre, c’est dans un champ de pommes de terre, où elle est de corvée de ramassage, que nous la rencontrons. Ce n’est pas pour longtemps car, curieusement, Jolana se retrouve chargée d’une mission que lui imposent les dirigeants-constructeurs du socialisme : forcer les derniers irréductibles d’un village de montagne à se soumettre au régime de la collectivisation des terres et du bétail. Pour elle, et pour son compagnon d’infortune, le Tzigane Olšansky, la quatrième de couverture donne le ton : « leur liberté et leur vie sont en jeu ». Lire la suite »


EUPL 2019 : Trois romans slovaques et une lauréate, Ivana Dobrakovová

La Slovaquie participe au Prix de Littérature de l’Union européenne (EUPL) depuis ses débuts et, comme la Hongrie, la Lituanie, la Roumanie et la Pologne, c’est donc son quatrième lauréat qui a été annoncé cette année. Comme pour ces quatre pays, et comme pour l’Ukraine qui participait cette année pour la première fois, c’est en fait d’une lauréate qu’il s’agit : Ivana Dobrakovová.

Née en Slovaquie en 1982, établie à Turin, Ivana Dobrakovová a fait des études d’anglais et de français et travaille actuellement comme traductrice du français et de l’italien (elle travaille notamment sur les romans napolitains d’Elena Ferrante). Ses débuts dans la fiction prennent la forme d’un recueil de nouvelles en 2009, « Première mort dans la famille », suivi l’année suivante par un roman, Bellevue, et en 2013 par un nouveau recueil de nouvelles, Toxo. Tous ces livres ont été sélectionnés pour le prix Anasoft Litera, de même que son dernier roman, « Mères et Camionneurs », publié en 2018 et avec lequel elle a obtenu fin mai le Prix de littérature de l’Union européenne.

Elle rejoint ainsi trois autres lauréats slovaques, dont tous les romans primés ont été traduits en français – la participation de Bratislava au titre de ville invitée d’honneur au Salon de Paris en mars ayant certainement contribué à cet heureux résultat. Depuis le mois de mars, il est donc possible de lire le roman de Pavol Rankov (lauréat 2009), C’est arrivé un premier septembre, chez Gaia Editions ; depuis 2015 aux éditions Le ver à soie, Café Hyène, de Jana Beňová (lauréate 2012), et également depuis mars aux éditions Le ver à soie, Scènes de la vie de M. de Svetlana Žuchová.

Matky a kamionisti, publié à Bratislava en 2018, met en scène cinq femmes dont les vies s’entremêlent, se complètent et se contredisent, entre Turin et Bratislava. A ses côtés, deux autres romans figuraient dans la sélection pour le prix EUPL en Slovaquie : Čierny zošit de Richard Pupala (Bratislava, 2017) et Flešbek, de Mária Modrovich.

Miroslava Vallová, directrice du Centre d’information littéraire slovaque et présidente du jury pour la Slovaquie, a répondu à mes questions. Lire la suite »


Le cru 2019 du Prix de Littérature de l’Union européenne, trois questions par trois questions

J’ai eu l’occasion récemment de vous parler du Prix de Littérature de l’Union européenne, ce prix qui vise à mettre en lumière la création littéraire actuelle des pays membres de l’Union européenne, et à encourager les traductions entre les langues des pays membres.

Je vous avais par exemple listé les différents romans d’Europe centrale et orientale lauréats du prix et traduits en français ; je vous avais présenté Edina Szvoren, lauréate hongroise en 2015 ; et j’étais revenue sur les échanges qu’avaient eu plusieurs lauréat.e.s du prix lors du Festival International du Livre de Budapest l’année dernière.

Les lauréats et lauréates du Prix 2019 ont été annoncés tout récemment (pour la France : Au grand lavoir, de Sophie Daull, dont l’éditeur Philippe Rey donne une présentation plus qu’intrigante), et j’aimerais vous présenter ceux de « l’Est » de l’Union européenne. Mais comment parler de livres et d’auteurs qui n’ont – pratiquement par définition – pas encore été traduits, que ce soit en français ou dans d’autres langues ?

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Je me suis donc tournée vers les présidents et présidentes de chacun des jurys nationaux, pour leur poser les mêmes trois questions sur les romans présélectionnés, sur les romans primés, et sur le prix lui-même.

Leurs réponses sont à découvrir à partir de demain !


Actualité du mercredi – voyages en podcast

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Aujourd’hui, je partage avec vous ces deux épisodes intéressants du podcast de RFI « Littératures sans frontières ».

plebanekLe premier podcast porte sur la romancière et journaliste polonaise Grazyna Plebanek et sur son roman Furie. Le podcast nous emmène d’abord au Congo, puisque c’est là que nait le personnage principal, Alia, qui arrive ensuite à Bruxelles avec sa famille. Emigration, immigration, boxe et police sont parmi les thèmes du roman mais le podcast porte aussi sur l’expérience de Grazyna Plebanek, elle aussi installée à Bruxelles et dont la réflexion sur le statut d’étranger a nourri l’écriture du livre. Publié cette année aux éditions Emmanuelle Collas dans une traduction de Cécile Bocianowski, Furie est le premier roman traduit en français de Grazyna Plebanek. A écouter ici.

Le deuxième podcast est un focus sur la littérature slovaque. « Encore la Slovaquie ! »,salajova me direz-vous. Mais en plus de présenter quelques titres et leurs auteurs à l’occasion du focus sur Bratislava au Salon du livre de Paris, cet épisode inclut une conversation très intéressante avec Andrea Salajova, romancière slovaque écrivant en français, à propos de son approche à l’écriture et à la langue. Elle y présente aussi son deuxième roman, En montant plus haut (Gallimard, 2018), qui emmène ses lecteurs dans la Tchécoslovaquie de 1955 en pleine période de collectivisation des terres agricoles. A écouter ici.


Actualité du mercredi – quelques auteurs en voyage

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Vous habitez Bordeaux, Dax, Lille, Marseille ou Lyon ? Vous êtes férus de littérature « de l’Est » ? J’ai compilé pour vous une petite liste de rencontres littéraires. Les mots-clés du jour sont : Slovaquie, Roumanie.

 

tour de france

Que Robert Darnton me pardonne de détourner ainsi son titre

A Lyon – ce soir ! – à 19h ! – la Librairie La Virevolte accueille une rencontre avec le romancier roumain Horia Ursu et les traducteurs Florica et Jean-Louis Courriol autour du roman Le siège de Vienne.

Toujours à Lyon, le 22 mars, une rencontre à la Bibliothèque Diderot sera dédiée à l’écrivain roumain d’expression française Panaït Istrati, la même bibliothèque accueillant une exposition d’ouvrages sur, de et autour de Panaït Istrati jusqu’au 31 mars.

A Bordeaux le 19 mars à 19h à la Librairie Olympique, rencontre avec le romancier et journaliste Pavol Rankov, autour de C’est arrivé un premier septembre, roman d’une génération de Slovaques, de 1938 à 1968.

A Lille, nouvelle escale de la Tournée des traducteurs le 22 mars à 18h à la librairie Place ronde : Laure Hinckel et Philippe Loubière parleront de la littérature roumaine en français avec pour thème « Cherchez la femme » : une belle liste de romans autour de ce thème est déjà à découvrir sur le site de la Tournée (parmi lesquels je peux déjà recommander L’été où maman a eu les yeux verts de Tatiana Tibuleac, et Madame T de Camil Petrescu).

A Lyon (encore !), plusieurs rencontres avec Bogdan Teodorescu sont au programme du festival Quai du Polar : le 30 mars à 15h30 (rencontre autour du rôle de la fiction et des écrivains dans l’Europe de 2019) et le 31 mars à 10h (autour de l’évolution de la société roumaine, 30 ans après la chute de Ceausescu ; avec également la participation de George Arion et Lucian Dragos Bogdan), le tout bien emballé avec de nombreuses séances de dédicaces sur les trois jours du festival.

A Marseille, le 5 avril à la Librairie Maupetit, ultime escale de la Tournée des traducteurs avec cette fois comme thématique « La géopolitique des villes » avec Nicolas Cavaillès et Laure Hinckel et encore une belle liste de romans roumains en traduction française à découvrir sur le site de la Tournée.

A Dax, l’auteure slovaque Jana Juráňová (Ilona. Ma vie avec le poète) participera à une rencontre à la bibliothèque municipale à 19h le 5 avril.

A Bordeaux, Jana Juráňová sera en tandem avec Viliam Klimáček (Bratislava 68 : Eté brûlant) pour une nouvelle rencontre, cette-fois le 6 avril à 16h30, au festival littéraire Escale du livre.