Quelques mots avec : Andrée Lück-Gaye, traductrice du slovène

Troisième de ma série d’interviews de traducteurs, Andrée Lück-Gaye nous parle de son expérience – personnelle et professionnelle – de la littérature slovène et de se réception en France.

La Slovénie a beau être parmi les plus petits pays d’Europe, cela n’empêche pas ses auteurs d’être relativement connus en France même si, comme pour la Bulgarie et la Roumanie, il en reste encore beaucoup à découvrir.

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algAndrée Lück-Gaye, votre grand-père était slovène, installé en France où vous êtes née, et vous n’avez découvert la Slovénie que sur le tard. Comment s’est faite cette rencontre et, de là, comment en êtes vous venue à la traduction ?

Au début des années 70, j’ai recherché ma famille slovène. J’ai retrouvé dans la maison natale de mon grand-père une cousine germaine de mon père et sa famille. À la suite de cette visite, je me suis inscrite à L’INALCO pour apprendre le slovène. Un jour, mon professeur, M. Vincenot, qui connaissait mon intérêt pour la littérature (et la Slovénie, bien sûr) m’a proposé de traduire un roman. Voilà comment j’ai commencé.

Mais la traduction n’était pas votre activité professionnelle principale ?

Non, j’étais enseignante dans un centre de formation d’éducateurs spécialisés où je donnais notamment des cours de français.

Cela vous a-t-il donné davantage de liberté par rapport au choix des livres que vous avez traduits ? Jancar

La question ne se pose pas en ces termes. Le seul roman que j’ai moi-même proposé à un éditeur est Cette nuit, je l’ai vue. Encore faut-il préciser que l’éditeur avait choisi de publier un roman de Drago Jančar.

À cette exception près, je n’ai jamais choisi les romans que j’ai traduits. Ils m’ont été proposés par les éditeurs français, les institutions slovènes, les auteurs eux-mêmes parfois.

Par chance, on m’a pratiquement toujours proposé des auteurs que j’appréciais.

A l’époque où vous avez commencé à traduire, la littérature slovène était-elle connue en France ?

Non, la littérature slovène n’avait aucune visibilité malgré la parution de quelques traductions (notamment des romans de Josip Jurcic, Ivan Tavčar, Ciril Kosmač, pour ne citer que ceux qui ont été directement traduits du slovène). Ces textes n’ont pas bénéficié de bonnes conditions de distribution. Ce qui a déclenché l’intérêt pour la littérature slovène, c’est la publication à La Table Ronde de Pèlerin parmi les ombres de Boris Pahor dont la personnalité, Alamutet la longévité, ont intéressé les critiques puis le public français. Il faut dire un mot d’Alamut de Bartol, traduit une première fois en 1986, qui est assez connu en France mais qui, sans doute à cause du sujet, n’est pas perçu par les lecteurs comme un roman slovène…

Et aujourd’hui (parmi les maisons d’édition et le grand public) ?

Il me semble que la littérature slovène a commencé à être vraiment connue en France à partir de la traduction des romans et nouvelles de D. Jančar. Le grand public ne peut s’intéresser à certaines littératures étrangères que dans la mesure où elles sont traduites et publiées. Et la plupart des maisons d’édition sont très prudentes et misent surtout sur les auteurs déjà connus.

Les écrivains slovènes traduits en français, tels que Boris Pahor, Lojze Kovačič, Florjan Lipuš ou Drago Jančar, sont-ils représentatifs de ce que les lecteurs slovènes d’aujourd’hui lisent ou connaissent? Je pense aussi au fait que certains de ces écrivains sont issus de minorités slovènes à l’étranger, ou qu’ils ont été parfois censurés à l’époque yougoslave.

F. Lipuš n’a actuellement qu’un roman traduit en français, et encore à partir d’une traduction allemande.

PahorTous les auteurs que vous citez sont très connus des Slovènes, qu’ils soient natifs ou issus d’une minorité slovène à l’étranger. Quant à la censure… Il est vrai que Kovačič, Pahor et Jančar ont tous les trois eu maille à partir avec le pouvoir à l’époque yougoslave. Mais si on regarde les dates de publication de leurs oeuvres dans des maisons d’édition slovènes, on voit que ces auteurs n’ont pas été interdits de publication. Et ma première traduction publiée (Pèlerin parmi les ombres de Boris Pahor) a été subventionnée par l’Association des écrivains slovènes à l’époque de la Yougoslavie.

La littérature slovène bénéficie-t-elle d’un soutien particulier en Slovénie pour sa traduction, y compris vers le français ?

La Slovénie soutient financièrement la traduction de la littérature slovène. C’est important mais insuffisant. Les éditeurs slovènes ne proposent pratiquement jamais leurs auteurs aux éditeurs français. La plupart du temps, ce sont les auteurs et les traducteurs qui prennent les contacts, mais, me semble-t-il, ce n’est pas leur travail… Il faut aussi citer Evgen Bavčar, Slovène de Paris, qui a été très actif notamment pour la reconnaissance de Pahor.

Qu’est-ce qui, pour vous, fait une bonne traduction et une bonne traductrice?

Question difficile : Pour être une bonne traductrice, il faut aimer la littérature, les textes, avoir envie de faire connaître des auteurs, c’est évident. Mais il faut surtout bien connaître la langue d’arrivée (ce qui est parfois oublié, en tout cas pour ce qui concerne les traductions du slovène vers le français) et être capable d’écrire dans des écritures différentes.

Quel est votre meilleur souvenir lié à votre carrière de traductrice?

J’ai beaucoup de bons souvenirs liés au moment où, la traduction finie, l’éditeur exprime sa satisfaction et Kovacicquand les premiers lecteurs disent qu’ils ont aimé le roman… Mais je me souviens particulièrement du jour où Drago Jančar m’a téléphoné pour me demander de traduire un recueil de nouvelles (L‘élève de Joyce) et de celui où Annie Morvan du Seuil m’a proposé de traduire Kovačič. Il s’agit dans les deux cas d’auteurs importants et talentueux que j’admire particulièrement. J’ai aussi été très contente de recevoir, avec Jančar, le Prix de l’Inaperçu [en 2012, pour Des bruits dans la tête].

Avez-vous un auteur ou un livre qui vous tient à coeur mais qui n’a pas encore été traduit ou, peut-être, ne peut pas être traduit?

J’ai plusieurs traductions dans mes tiroirs pour lesquelles j’aimerais trouver un éditeur, notamment trois romans, très différents par leur sujet et leur style, de Zupan, de Kavčič et de Čar. Évidemment ces auteurs sont absolument inconnus ici et il est difficile d’intéresser les éditeurs français.

J’aimerais aussi traduire Miško Kranjec, un auteur de Prekmurje, la région d’origine de ma famille, qui a décrit admirablement les paysages et le habitants de cette région si particulière de Slovénie. Et enfin j’aimerais beaucoup trouver un éditeur pour un roman de Tomšič qui raconte l’histoire des Alexandrines, ces femmes de la région de Trieste qui, pour sauver leur famille de la misère, sont allées travailler à Alexandrie comme nourrices et bonnes d’enfants.

Pour finir, avez-vous un projet de traduction en cours?

J’ai pratiquement fini de traduire un roman historique de Jančar, Le Galérien, qui m’avait été commandé par un petit éditeur qui a abandonné le projet à la suite de difficultés financières et j’ai commencé – en collaboration avec une traductrice slovène, Marjeta Novak Kajzer, car le texte est très difficile et emprunte beaucoup d’expression au dialecte de Carinthie – la traduction d’un court roman de Lipuš, Le vol de Boštjan, à propos duquel Peter Handke a écrit un article enthousiaste dans Libération. Bien sûr, je n’ai pas encore d’éditeur pour ces deux projets, mais quand on traduit une « petite langue » (parlée par un peu plus de deux millions de personnes), on a une certaine habitude des situations inconfortables !

Bibliographie non-exhaustive des livres traduits par Andrée Lück-Gaye

Pahor, Boris : Pèlerin parmi les ombres. La Table Ronde, 1990

Pahor, Boris : Printemps difficile. Phébus, 1995

Pahor, Boris : Arrêt sur le Ponte Vecchio. Éditions des Syrtes, 1999

Pahor Boris : La Porte dorée. Éditions du Rocher, 2002

Jancar, Drago : L’Élève de Joyce. L’Esprit des péninsules, 2003

Jancar, Drago : Aurore boréale. L’Esprit des péninsules, 2005

Blatnik, Andrej : La loi du désir. Alterédit, 2005

Jancar, Drago : La grande valse brillante. L’espace d’un instant, 2007

Kovacic, Lojze : Les Immigrés, vol. I – L’Enfant de l’exil. Seuil, 2008

Kovacic, Lojze : Les Immigrés, vol. II – L’Enfant de la guerre. Seuil, 2009

Kovacic, Lojze : Les Immigrés, vol. III – L’Age des choix. Seuil, 2011

Jancar, Drago : Des bruits dans la tête. Passage du Nord-Ouest, 2011

Jancar, Drago : Éthiopiques et autres nouvelles. Arfuyen, 2012

Bartol, Vladimir : Alamut. Phébus, 2012

Jancar, Drago : Cette nuit, je l’ai vue. Phébus, 2014

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Ceux et celles sans qui ce blog n’aurait aucune raison d’être

Ils sont là à chaque page et pourtant leur mission est de ne pas être visible, de donner leurs mots sans faire paraître leurs voix : depuis (presque) toujours les traducteurs et les traductrices servent de ponts entre les vies, les univers et les imaginaires, et sans eux nous n’aurions accès qu’à une partie infime de la littérature dont nous profitons tous les jours.

Aussi ai-je décidé de donner la parole à une poignée d‘entre eux en ce mois de septembre afin qu’ils – elles, plutôt – nous parlent de leurs parcours, de leurs rencontres, de leurs découvertes et, aussi, de leurs difficultés. Dès demain, et jusqu’au 30 septembre, date de la journée mondiale de la traduction, je vous propose une série d’interviews pour mieux connaître celles qui se cachent derrière quelques uns des livres roumains, bulgares, slovènes ou polonais que vous avez peut-être croisés chez votre libraire préféré.

D’avance je remercie ces quatre traductrices qui ont pris le temps de répondre à mes questions, en espérant qu’elles vous donneront autant qu’à moi l’envie de découvrir les livres et les auteurs dont elles parlent avec tant d’enthousiasme.

Rendez-vous donc demain pour une visite du monde de la traduction à la suite de Laure Hinckel, traductrice du roumain !


Ciril Kosmač – La ballade de la trompette et du nuage

BalladeCet été, je pars en Pologne, et pour préparer mon voyage j’ai lu des livres, des guides naturellement, mais j’ai aussi feuilleté d’autres publications dans le style « manoirs, châteaux et palais de Pologne » ou « les plus beaux paysages de Pologne ». D’après ce dernier livre il y en a beaucoup, et j’ai hâte d’y être, surtout dans la région des lacs du nord-est où se termine mon périple. L’eau, les forêts, les réserves naturelles, les animaux sauvages, une ou deux forteresses et de très jolis petits manoirs début 19e siècle ; et puis, au détour des pages, des témoignages d’un passé triste et récent : d’anciennes fortifications détruites au passage des armées allemandes de la deuxième guerre mondiale, d’autres fortifications – celles-ci en béton – pour défendre des centres de commandement nazis, les ruines du quartier général d’Himmler à Hochwald près de Giżycko, celles de la « Tanière du loup » près de Kętrzyn où eut lieu le coup raté contre Hitler en 1944.

Aujourd’hui cette région sillonée de lacs protéiformes paraît tellement calme et reculée qu’il m’est difficile de m’imaginer qu’elle fut le théâtre d’une partie de l’assaut monumental des armées allemandes contre celles soviétiques. Avec toutes les morts de la guerre, les déportations aux camps allemands et aux goulags de l’URSS, les politiques visant à transformer une région aux ethnies et croyances multiples en une région polonaise et catholique, et le passage du temps, il ne doit pas rester beaucoup de personnes capables de parler des hommes, femmes et faits qui ont peuplé ces environs il y a près de 70 ans. Et pourtant, les campagnes verdoyantes ont dû cacher leur lot de secrets, souffrances et ressentiments dans le cadre relatif de l’après-guerre, partout en Europe.

A l’autre extrémité de ce qui allait ensuite devenir « l’Europe de l’Est » communiste, c’est justement (en partie) des séquelles de la guerre dans une petite communauté rurale que parle le slovène Ciril Kosmač dans son très beau petit livre La Ballade de la trompette et du nuage.

Le récit, publié en 1956, commence pourtant de manière anodine, alors que Peter Maïtsène, écrivain, prend ses quartiers d’été dans une ferme perdue de la campagne slovène. Il a déjà en tête le commencement d’une épopée qu’il souhaite écrire à propos de Temnikar et, à peine arrivé avec sa valise bourrée de livres, de manuscrits et d’ébauches, les mots se bousculent pour transcrire son récit. Le paysan qui l’héberge se prête sans le vouloir à cette inspiration, car tout de suite Maïtsène lui donne les traits de Temnikar, paysan-héros assassiné en 1943 alors qu’il cherche à sauver quelques partisans maquisards d’une mort assurée par les milices fascistes.

Mais le paysan est bavard et l’inspiration n’admet pas qu’on attende. Exaspéré par sa page blanche, Maïtsène finit par abandonner la partie. Dehors, le ciel brille sur les collines et les vignes. Au fil des heures d’une grande promenade et de quelques rencontres un brin mystérieuses, Maïtsène renoue avec les fils de son histoire et le récit prend forme.

Une des raisons pour lesquelles j’ai beaucoup aimé La Ballade de la trompette et du nuage, c’est sa construction à la fois simple et savante, où le va-et-vient est constant entre l’élaboration du roman lui-même par Kosmac, et celle de l’histoire de Temnikar par Maïtsène. Faciles à suivre (les pensées de Maïtsène et les parties de l’épopée que celui-ci élabore sont en italique), ces deux narratives sont en même temps cousues l’une à l’autre grâce à l’utilisation de quelques éléments apercus par Maïtsène au cours de sa promenade et qui réapparaissent dans l’histoire de Temnikar. Une trompette, par exemple, qu’il entend à de nombreuses reprises, et qui le mène vers un vieillard dont l’histoire jouera un rôle déterminant dans celle à la fois de Maïtsène et de Temnikar, fini par s’incruster dans celle qu’invente Maïtsène à propos de Temnikar.

La trompette, d’ailleurs, est espiègle et n’en finit pas de prendre Maïtsène au dépourvu dans son rôle d’écrivain – « qu’est-ce qui se passe donc ? Cette maudite trompette, elle existe, ou pas ? Est-ce la trompette de Temnikar ? Pourtant, dans l’histoire de Temnikar je n’ai pas mis de trompette ? », se dit-il alors qu’il se surprend à utiliser sans l’avoir voulu une sonnerie de trompette pour pousser Temnikar sur son chemin, après l’avoir entendu en réel durant sa promenade.

De temps à autre, Maïtsène se rabroue, justement parce qu’il n’arrive pas à brider son imagination ou à empêcher un nuage aperçu dans le ciel de flotter à travers son cerveau et de s’insinuer dans son récit. « Je suis en train d’écrire une nouvelle réaliste. Et ce serait encore plus réaliste si je m’asseyais et je commencais », se tance-t-il alors qu’il s’apprête une enième fois à affronter la page blanche.

A travers le personnage de Maïtsène, c’est donc un peu des thèmes comme l’art d’écrire, la frontière pas toujours bien définie entre le réel et l’imaginaire, l’écrivain et son environnement qui sont concrétisés ici.

L’autre raison pour laquelle j’ai tant aimé ce livre a aussi trait au rôle de l’écrivain en tant qu’ « accoucheur » – accidentel ou non – d’histoires véritables. Car Maïtsène, en s’attaquant à l’histoire de Temnikar, qui meurt pour protéger ces partisans mais dont la famille sera trahie et sacrifiée en représailles, est sans le vouloir tombé sur un champ de mines en s’installant précisément dans ce village où les habitants sont encore marqués par des faits similaires et encore trop récents pour être ouvertement discutés.

« A quoi bon lire ? … Un jeune, ca aime tout lire, le gai et le triste, et tout l’atteint au vif de la même manière… Mais lorsqu’on est plus vieux eh bien… chacun a sa propre histoire, alors, pourquoi lirait-on encore celles qui sont imprimées ! », dit une femme âgée à Maïtsène lorsqu’elle apprend qu’il est écrivain.

C’est une « vraie » histoire qui se dessine sous les yeux de Maïtsène, et c’est une histoire incomfortable, faite de lâcheté, de dénonciation, d’humanité dans son aspect le plus sordide. C’est surtout une histoire qui ranime des plaies encore vives. Maïtsène, peut-être un écrivain d’une certaine tradition communiste, celle qui aime glorifier le paysan héroïque à des fins politiques, préfère prendre la fuite face à cette réalité moins glorieuse. Kosmač, lui, se fait témoin de ses contemporains ainsi que poète, apportant une écriture légère et teintée de lyrisme à son roman.

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Né en 1910 à Slap ob Idrijci, qui faisait alors partie de l’empire austro-hongrois, puis de l’Italie et dorénavant de la Slovénie, Ciril Kosmač s’exile en 1938 à Paris, puis à Londres et au Caire avant de rentrer en Yougoslavie en 1944. Il est écrivain (j’espère mettre la main sur Un jour de printemps, publié en 1950) et scénariste (Na Svoji Zemlji, Sur le Sol Natal est présenté au Festival de Cannes en 1949), membre de l’Académie des Sciences et des Arts slovène, et est considéré comme l’une des grandes voix de la littérature slovène. Sa maison d’enfance est ouverte au public.

Ciril Kosmač, La Ballade de la trompette et du nuage (Balada o trobenti in oblaku). Trad. du slovène par Jean Durand-Monti. Le Serpent à Plumes, 2000.