Quelques idées pour refaire le plein de livres en septembre

Il semblerait que le phénomène de la rentrée littéraire touche aussi un peu la littérature d’Europe centrale et orientale en français ! Voici quelques uns des titres qui vont sortir au fil du mois. J’en oublie certainement, il suffit de me les signaler dans les commentaires pour que je les rajoute à la liste.

Commençons par la Hongrie : le 4 septembre, Cambourakis publie Le dernier loup de László Krasznahorkai (traduction par Joëlle Dufeuilly), « réflexion subtile sur les liens entre l’homme et la nature, opérant dans le même temps une véritable entreprise d’envoûtement du lecteur qui se retrouve happé par ce récit, ne pouvant s’en extraire qu’au point final ». Le 12 septembre, chez Albin Michel, publication du premier volume du Journal de Sándor Márai (traduction par Catherine Fay) qui, couvrant Les années hongroises 1943-1948, « met en lumière des passages plus personnels de l’œuvre littéraire où se déploient la causticité et la clairvoyance de Sándor Márai »

Deux titres aussi pour la Pologne : Zygmunt Miłoszewski (géniteur de l’ex-procureur Szacki dont les aventures sont publiées chez Mirobole) publie Te souviendras-tu de demain ?, « son ouvrage le plus personnel, devenu aussitôt la meilleure vente de l’année en Pologne » chez Fleuve Editions le 5 septembre. Même jour, aux Editions Noir sur Blanc, La Fabrique de papier tue-mouches, d’Andrzej Bart, « roman dérangeant, […] interrogation sur la responsabilité historique » avec pour cadre l’Holocauste en Pologne (traduction par Eric Veaux).

Arrivant de Slovaquie via Agullo Editions, Il était une fois dans l’Est, d’Árpád Soltész, « tableau noir et âpre des brutales années 1990 et du capitalisme sauvage qui a suivi la chute du communisme » sortira le 19 septembre (traduction par Barbora Faure).

Une nouvelle publication aussi de Roumanie, Solénoïde, « chef-d’œuvre de Mircea Cărtărescu », « roman monumental où résonnent des échos de Borges, Swift et Kafka », « long journal halluciné d’un homme ayant renoncé à devenir écrivain, mais non à percer le mystère de l’existence », sera publié par les Editions Noir sur Blanc dès le 22 août (traduction par Laure Hinckel).

Alma Editeur publie le 29 août La symphonie du Nouveau Monde, de l’auteure d’origine tchèque installée en France Lenka Horňáková-Civade, portrait de destinées entre la Tchécoslovaquie, Marseille et le Nouveau Monde, dans le « tumulte terrible et merveilleux » de l’année 1938.

Comme d’habitude, un petit retour en arrière pour signaler les nouvelles publications qui m’ont échappé ces derniers mois. En juin, les Editions de l’Arbre Vengeur publiaient Opium de Géza Csath : ces « nouvelles, tantôt oniriques, tantôt réalistes, nous offrent le spectacle d’une folie qui annonce un siècle tout entier placé sous ce signe » (traduit du hongrois par Éva Brabant Gero et Emmanuel Danjoy). Toujours en juin, aux Editions Intervalles, La caverne vide de Dimana Trankova, suivi de trois poèmes inédits de Khristo Botev, dystopie dans une Union européenne en miettes après une Troisième Guerre mondiale, mais aussi « ode à l’espoir, à cette force intérieure qui peut demeurer, envers et contre tout, malgré le contrôle omniprésent et les systèmes nés pour broyer ce qui leur résiste » (traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov). Début août, aussi aux Editions Intervalles, un roman d’un auteur né en Albanie, mais dorénavant établi aux Etats-Unis et traduit du grec, Le Pays des pas perdus de Gazmend Kapllani, confrontation entre deux frères que tout oppose, « cristallisant à travers leur confrontation l’histoire chaotique des Balkans et de l’Europe des XXe et XXIe siècles » (traduit du grec par Françoise Bienfait).

Pour terminer, deux volumes de non-fiction : le 4 septembre sortira chez Gaïa Editions une invitation au voyage ou du moins à glisser un nouveau volume aux côtés de ceux de Paolo Rumiz ou de Ryszard Kapuscinski, avec La frontière, récit par l’écrivaine-anthropologue voyageuse norvégienne Erika Fatland de son Voyage autour de la Russie de la Corée du Nord à la Norvège : « quatorze États et plus de vingt mille kilomètres en longeant LA frontière, la plus longue au monde, celle de la Russie avec l’ensemble de ses voisins » (traduction par Alex Fouillet). Et en juillet paraissait aux Editions Non Lieu La Moldavie à la croisée des mondes, ouvrage de Josette Durrieu et Florent Parmentier, une ancienne sénatrice et un universitaire qui « apportent un certain nombre d’informations qui permettront aux lecteurs de se faire une idée des enjeux moldaves, enjeux qui dépassent son cadre national et interroge l’identité européenne » (un complément parfait pour ceux et celles qui auraient envie d’en savoir plus sur ce pays avant ou après avoir lu L’empire de Nistor Polobok).

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Andrea Salajova – En montant plus haut

Par coïncidence, j’ai lu En montant plus haut, portrait de femme dans la Tchécoslovaquie d’après-guerre – juste après avoir terminé L’expulsion de Gerta Schnirch, roman qui lui aussi dresse le portrait d’une femme dans la Tchécoslovaquie d’après-guerre. Mais le sujet est traité de manière très différente par leurs deux auteures, et cela tient certainement en partie du fait que, si le premier a été écrit et publié en République tchèque en premier lieu pour des lecteurs tchèques, le second a été écrit et publié en français pour des lecteurs dont on suppose que l’approche au pays et à la période sont tout à fait différents.

L’expulsion de Gerta Schnirch était construit autour du personnage d’une femme mise au ban de la société tchécoslovaque du fait de ses origines allemandes, mal vues dans la Tchécoslovaquie d’après-guerre. Dans le cas de Jolana Kohútová, l’héroïne d’En montant plus haut, c’est sa participation au mouvement de résistance contre le nazisme qui lui vaut, paradoxalement, d’être suspecte aux yeux des communistes formés à Moscou et désormais à la tête de la Tchécoslovaquie. Dix ans après la fin de la guerre, c’est dans un champ de pommes de terre, où elle est de corvée de ramassage, que nous la rencontrons. Ce n’est pas pour longtemps car, curieusement, Jolana se retrouve chargée d’une mission que lui imposent les dirigeants-constructeurs du socialisme : forcer les derniers irréductibles d’un village de montagne à se soumettre au régime de la collectivisation des terres et du bétail. Pour elle, et pour son compagnon d’infortune, le Tzigane Olšansky, la quatrième de couverture donne le ton : « leur liberté et leur vie sont en jeu ». Lire la suite »


Karel Poláček – Les hommes hors-jeu

Comportez-vous comme un public sportivement à la hauteur !

Karel_Poláček_(1892-1945)S’il est quasiment inconnu en France aujourd’hui, Karel Poláček était l’une des figures de la vie culturelle tchèque de l’entre-deux-guerres, connu pour ses livres et ses articles dont le ton humoristique, parfois satirique, lui permettait de dépeindre la vie de la classe moyenne et du prolétariat tchèques.

Né dans une famille juive de Bohême en 1892, il est l’un des nombreux écrivains de cette région à être morts en déportation, à l’âge de 52 ans, en janvier 1945. Travaillant pour le quotidien praguois Lidové Noviny aux côtés de Karel Čapek, il faisait aussi partie du cercle intellectuel et politique des « Pátečníci » qui s’était longtemps rassemblé les vendredis dans la maison de Čapek.

C’est cette association qui m’a fait sortir Les hommes hors-jeu de Karel Poláček de monhommes hors jeu étagère après ma lecture des Lettres d’Angleterre de Čapek, alors que le sujet du livre ne m’inspirait au départ pas beaucoup. Il s’agit en effet à première vue d’un roman « sportif », dans lequel le foot et son monde de supporters jouent un rôle de premier plan.  Plus précisément, l’animosité qu’entretiennent entre eux les partisans du Victoria et ceux du Slavia est l’étincelle qui enclenche l’engrenage que met en scène Les Hommes hors-jeu : deux équipes, deux groupes de supporters, une compétition féroce sur le terrain comme dans les gradins.

Emmanuel Hrabasko, chômeur, et Monsieur Naceradec, commerçant en confection et imperméables, sont les deux principaux personnages de ce roman et, s’ils connaissent par cœur l’historique de leurs clubs préférés et le pedigree de leurs joueurs, ils se situent plutôt du côté des spectateurs.

Qu’est-ce que je dois faire, monsieur l’inspecteur, dites-moi ? Je ne peux pas passer tout mon temps à rester assis dans un café, non ? Le docteur m’a recommandé de faire du sport alors je viens au foot.

Las, c’est à côté l’un de l’autre qu’ils se retrouvent un jour de match de première division. Il ne faut pas très longtemps pour que le ton monte entre ces deux supporters enthousiastes des deux équipes ennemies : au bout de seulement 17 minutes de jeu, les voilà qui se font escorter hors du stade en direction du commissariat. Pourtant, c’est en bons termes qu’ils en ressortent peu après et qu’ils se dirigent vers la ville, plongés dans une « discussion théorique sur le déclin du football tchèque. » Ils sont même en tellement bons termes que, lorsqu’ils se quittent, c’est avec pour Emmanuel la satisfaction de pouvoir commencer à travailler pour Monsieur Naceradec dès le lendemain matin.

Dès lors, c’est la vie quotidienne des deux hommes et de leur famille (son père pour Emmanuel, sa femme et ses nombreux parents pour Monsieur Naceradec) que dépeint Les Hommes hors-jeu, une vie parfois un brin chaotique et dont les interstices sont remplis par le foot, qu’il s’agisse des prières du soir dédiées à la victoire de l’équipe préférée (comme d’ailleurs du kaddish qu’un certain Katz récite lors des défaites de son équipe), des histoires footballistiques pour encourager les enfants à finir leur soupe, des péripéties sentimentales des messieurs Habasko senior et junior ou des (nombreux) rêves d’Emmanuel.

Les chapitres, très courts, aux titres décalés (« Un échange désagréable entre un acacia et un poêle » ; « Eman ne regarde pas et Monsieur Naceradec ne chante pas »), font s’enchaîner les situations burlesques où la répétition des ressorts doit elle-même faire partie du caractère humoristique du livre. L’impression première est que Karel Poláček cherche à faire facilement rire, et l’on pourrait sans trop de difficulté s’imaginer ses personnages partager la scène avec le Chaplin des films muets ou prendre les traits de congénères du brave soldat Švejk (le livre a d’ailleurs fait l’objet d’une adaptation au cinéma dès le début des années 1930).

film hommes hors jeu

Pourtant, si les personnalités des principaux personnages sont assez bien campées par l’auteur, il a dû être difficile de retranscrire le ton et surtout le vocabulaire de ces habitants des faubourgs de Prague au tout début des années 1930. Le traducteur (Martin Daneš, dont j’avais apprécié Le char et le trolley il y a quelques années) a pris le parti d’insérer un lexique plus moderne (potes, thunes, nanas, mouise…), notamment dans le vocabulaire d’Emmanuel. Je ne peux pas commenter la fidélité au texte d’origine mais ce choix de traduction m’a paru assez forcé et m’a gênée tout au long de ma lecture.

C’est dommage, car le livre fait bien plus que retracer les péripéties rocambolesques de deux ardents supporters de foot et leurs familles. Derrière l’aspect burlesque, on y voit le mode de vie des « petites gens » des faubourgs praguois de l’entre-deux-guerres, un mode de vie très étriqué pour les Habasko, et régi par toutes sortes de codes inspirés de la vie bourgeoise pour les Naceradec. On y voit aussi sous différentes formes comment un groupe peut se former contre un autre (les supporters du Slavia contre ceux du Victoria, par exemple), puis les deux s’allier pour se retourner contre un troisième (s’il s’agit d’équipes étrangères), comme une démonstration en miniature des passions qui peuvent déchaîner les peuples. Si Poláček s’inspirait probablement de l’atmosphère des années d’après-guerre dans son pays tout nouvellement indépendant, il ne pouvait pas encore savoir à quel point certains des passages allaient se révéler prophétiques.

Les Allemands du Reich et les Allemands de l’Autriche prenaient Prague en étau. Le devoir des équipes tchèques était d’engager une rude bataille contre l’ennemi juré de notre peuple, de confirmer leur renom et de faire une démonstration de haut niveau sur la pelouse ! Quel cœur tchèque ne se mettrait pas à battre plus vite ?

Cependant ce ne sont pas tant des interprétations géopolitiques trop profondes, ni d’ailleurs des explications footballistiques émanant du texte, que de l’humour tous azimuts de Poláček, dont je me souviendrai – humour plus absurde et moins fin que celui de Čapek mais qui semble tout de même avoir constitué une caractéristique récurrente des écrivains de cette période et de leurs successeurs.

Son roman Nous étions cinq (rédigé en 1943, publié à titre posthume en 1946) est également disponible en français, un article sympathique lui avait été dédié à sa sortie en 2017 ici.

Karel Poláček, Les hommes hors-jeu (Muži v offsidu, 1931). Traduit du tchèque par Martin Daneš. Editions Non Lieu et Karolinum, 2012.


Karel Capek – Lettres d’Angleterre

capek angleterreDans le match journaliste tchèque – Angleterre des années 1920 que nous propose Karel Capek dans ces Lettres d’Angleterre, c’est un peu l’Angleterre qui est perdante, et les lecteurs qui sont les gagnants.

Karel Capek est le journaliste tchèque en question, et ses Lettres relatent le voyage qu’il a fait en Angleterre, en Ecosse, au Pays de Galles et (à peu de choses près) en Irlande en 1924 : Lettres, parce qu’elles se présentent sous la forme de textes envoyés au journal praguois Lidové Noviny au cours de ce séjour. Ecrites à destination des lecteurs de ce quotidien lu par l’élite culturelle, leur ton est à la fois léger, amusant et faussement naïf. Capek, qui avait déjà fait de nombreux voyages mais dont c’était le premier sur les îles Britanniques, rend compte un peu en vrac de ses observations : sur les policemen londoniens « semblables à des dieux », sur les arbres centenaires dont il suppute qu’ils ont une grande influence sur le torysme anglais, sur la morosité des dimanches, la circulation dans la capitale ou encore sur les joueurs de cornemuse. Peut-être, s’il était envoyé aujourd’hui en voyage, Capek ferait-il le choix de faire son récit sous forme de story Instagram.

Ceci dit, ces Lettres sont presque un anti-guide touristique. Une lettre dédiée aux cathédrales anglaises (dont on sait bien qu’elles sont nombreuses et superbes), le voit courir d’Ely à Lincoln et de là à York avant d’atterrir à Durham, en moins de 6 petites pages.

Les villes à cathédrales sont de petites villes avec de grandes cathédrales, où l’on célèbre des offices divins d’une longueur démesurée.

Il note qu’ici il n’est pas possible de se restaurer en ville, que là les rues sont vieilles et jolies, que partout les suisses surveillent d’un œil sévère les visiteurs des cathédrales, et qu’enfin « l’architecture sacrée anglaise est moins pittoresque et moins plastique que celle du continent ».

La campagne, par contre, lui plaît, surtout lorsqu’elle est peuplée d’arbres vénérables, de moutons, de vaches et de chevaux, et que ces chevaux tentent de lui manger ses carnets de croquis. Car Capek ne se contente pas de donner des impressions vivantes et imagées, il parsème ses lettres de dessins, là aussi faussement naïfs. Mentionne-t-il un capitaine de navire dans une lettre d’Ecosse, qu’apparaît la tête moustachue du capitaine, entourée de mouettes et penchée au-dessus du bastingage. Mentionne-t-il un cheval qui en vaut à son carnet de croquis, que voici sa tête esquissée derrière une barrière en bois. Et voilà encore, parmi d’autres croquis (en lettres et en traits) de personnalités littéraires de l’époque, la face gauche et la face droite de « monsieur John Galsworthy, [représenté] d’une part comme dramaturge et d’autre part comme romancier, car, n’est-ce pas, il faut que vous le connaissiez sous ses deux aspects. »

A chaque page, il y a de quoi sourire, et l’on s’imagine facilement les lecteurs du Lidové Noviny tourner rapidement les pages du journal pour lire au plus vite la dernière livraison de ce farceur de Capek. De plus, il s’adresse directement à eux, multipliant les références à « chez nous », à son oncle paysan ou aux étudiants tchèques affamés, pour souligner les différences et les excentricités. Un club littéraire où « partout régnait une odeur de gloire et de vieux fauteuils de cuir » lui fait remarquer qu’« en vérité, si nous avions d’aussi vieux sièges de cuir, nous aurions aussi une tradition » : « comme [notre tradition] n’a pas où s’asseoir, elle pend en l’air ».

Ainsi le sérieux, et souvent aussi la critique, perce-t-il derrière le ton badin. Allé visiter la British Empire Exhibition, Capek en ressort également fasciné et repoussé par ce qu’on y montre, c’est à  dire la machine et l’obsession de tout répertorier (également présente dans les musées qu’il visite), plutôt que l’humain. Déjà il y a près de 100 ans, déplorait-il la parte d’un « art humain indigène » au profit de la production en série pour « l’industrie civilisée ». De même le métro et la circulation de Londres le font-ils fuir. Qu’en penserait-il maintenant !

Et puis il y a la cuisine, dont il se moque gentiment rien qu’avec le titre de son avant-dernière lettre : « Fuite ». Capek n’utilise jamais l’expression « home, sweet home », mais c’est pourtant bien ce qui ressort de sa dernière lettre : le contentement du pèlerin sur le chemin du retour après une mission bien menée mais qui commençait à devenir pesante.

Coïncidence ou non, ces Lettres d’Angleterre m’ont fait penser à d’autres livres, d’écrivains hongrois et non tchèques, et un peu plus tardifs (les années 1930), mais partageant cette même manière amusée et instruite de découvrir « l’autre ». A travers son personnage János Bátky, Antal Szerb a notamment fait dans La légende de Pendragon une description pleine d’humour de l’Angleterre telle qu’elle apparaît à d’autres nations européennes. Il y a en a sans doute beaucoup d’autres, et Capek lui-même fut l’auteur de Lettres d’Italie, d’Espagne, des Pays-Bas ainsi que du « Nord », publiées en Tchécoslovaquie entre 1923 et 1936.

club capek

En lisant ce livre, j’étais aussi très intriguée par les aspects pratiques de ce voyage, à commencer par l’envoi des lettres : les envoyait-il par télégraphe, ou par la poste afin d’y inclure d’emblée les dessins ? Ou ceux-ci y ont-ils été ajoutés par la suite ? Toutes sortes de questions pour lesquelles je n’ai pas de réponses. J’aurais bien aimé savoir également si le voyage de Capek avait aussi laissé des traces en Angleterre : le journaliste était en effet venu pour assister à la British Empire Exhibition, une exposition coloniale sans précédent pour lequel on aurait pu supposer qu’il avait fait partie d’un groupe de journalistes invités par les organisateurs. Mais il semblerait (je me réfère à l’article d’Ivona Misterova pour The Literary London Journal) qu’il soit en fait venu dans le cadre du PEN Club International, créé tout juste quelques années auparavant en 1921. Otakar Vocadlo, un professeur de littérature tchèque travaillant à l’époque à l’Institute of Slavic Studies à l’université de Londres, avait en effet proposé Capek comme membre honorifique du PEN Club de Londres, en même temps qu’un autre tchèque plus âgé, Alois Jirasek.

karel-capekCapek, alors âgé d’une trentaine d’années, bénéficiait déjà d’une réputation de personnalité littéraire (écrivain, poète, dramaturge, critique littéraire et d’art, auteur d’essais et de contes, et traducteur – notamment de poésie française moderne), qu’il allait encore développer jusqu’à son décès en 1938 (avec notamment la pièce de théâtre de science-fiction R.U.R. de 1920 introduisant le mot robot dans la langue courante, et la publication de La guerre des salamandres en 1936, de L’année du jardinier en 1929, de La Fabrique d’absolu en 1922*…). C’est peut-être son statut de membre honorifique du PEN Club qui lui a permis de rencontrer des personnalités de la vie culturelle et littéraire anglaise telles que G.B. Shaw, H.G. Wells et G.K. Chesterton, et aussi d’être l’invité d’honneur de réceptions dont des comptes-rendus furent ensuite publié dans le quotidien The Times. Ses Lettres d’Angleterre furent ensuite traduites en anglais et publiées dans le Guardian (avec un titre qui met en avant la perception du pays que pouvaient en avoir ses visiteurs étrangers, How it feels to be in England), avant d’être rassemblées en un livre.

Selon Misterova, Capek ne s’était pas, au moment de son départ pour Londres, rendu compte de l’importance du PEN Club dont il était devenu membre. L’atmosphère vénérable et les fauteuils en cuir ont pourtant bien dû l’impressionner, car c’est à la suite de son voyage qu’il crée à son tour le PEN Club tchécoslovaque, qu’il présida de 1925 à 1933. Il lança aussi la tradition d’un club littéraire et politique, Pátečníci, qui se rassemblait chez lui et dont faisaient partie les hommes politiques Tomáš Masaryk et Edvard Beneš, son frère le peintre et écrivain Josef Capek, ainsi que Karl Polacek, dont j’aurai l’occasion de parler par la suite.

* Pour ne citer que des livres traduits en français.

Ces Lettres d’Angleterre m’ont été offertes par Ibolya Virag, que je remercie.