Natalka Vorojbyt – Mauvaises routes

Ma dernière chronique, il y a deux mois, portait sur un livre de reportage dont le titre faisait référence aux « ours dansants » de Bulgarie, avant et après l’entrée du pays dans l’Union européenne – c’était le sujet de la première partie du livre. Depuis, c’est surtout le troisième chapitre de la deuxième partie qui m’est resté à l’esprit. Le journaliste Witold Szabłowski s’y intéresse aux gens qui, physiquement, viv(ai)ent de part et d’autre de la frontière entre l’Ukraine et la Pologne et, économiquement, viv(ai)ent de l’existence de cette frontière entre le marché unique européen et l’Ukraine. Ainsi, Marek fait passer « pas tout à fait légalement » des voitures en Ukraine ; Valentina et Yevheniia font le chemin inverse, l’une pour vendre des paquets de cigarettes et de la vodka ukrainienne, l’autre pour faire des ménages chez les Polonais ; tandis que le pope, Oleg, un fidèle du patriarche de Moscou, maudit l’Union européenne car « tout le mal (…) vient de l’Ouest ».

– Nous n’intégrerons jamais l’Union, dit Aleksander, le chauffeur, en approchant de la barrière avec une fourgonnette bourrée de passagers.

Tous reviennent de travaux saisonniers en Pologne : cueillette de fraises, puis de framboises, de tomates, et dernièrement de pommes et de prunes.

(…) Premièrement et surtout : Poutine ne nous lâchera jamais. Pour lui, l’Ukraine, c’est une partie de la Russie, point final. Il n’acceptera jamais de nous céder à l’Occident, dit le chauffeur – et les travailleurs saisonniers approuvent.

« Nous ne savons pas encore que, peu de temps après, Vladimir Poutine annexera la presqu’île de Crimée », écrit le journaliste dans ce livre publié en 2018 (en français en 2021).


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Quelques mots… autour du théâtre, avec Dominique Dolmieu (Editions L’Espace d’un instant)

Nous sommes en marge de la littérature, puisque nous publions du théâtre, en marge du théâtre, puisque nous travaillons sur des traductions, en marge des traductions, puisque nous ne travaillons pas sur des langues anglo-saxonnes, ni celles de nos voisins immédiats…

« Nous », ce sont la Maison d’Europe et d’Orient (M.E.O.), le théâtre national de Syldavie, et Eurodram, ancien comité de lecture devenu réseau européen de traduction théâtrale. Mais, ajoute Dominique Dolmieu, ce sont bien les Editions L’Espace d’un instant qui sont à présent au cœur de leur travail, avec leur catalogue de plus de 300 textes, de plus de 250 auteurs, regroupés en une centaine de livres.

>>> Retrouvez ici mes chroniques de La Récolte (traduit du russe (Biélorussie)) ; Le veilleur de pierre, et Saleté (traduits du hongrois).

Si j’ai voulu présenter cette petite maison d’édition, facette pour moi la plus visible d’un ensemble plus généralement associé aux arts de la scène, c’est parce qu’elle est ma principale source de pièces de théâtre en provenance d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans en traduction française. Depuis mes deux chroniques récentes de pièces représentant cent ans d’écriture théâtrale géorgienne, je peux aussi ajouter le Caucase à l’espace géographique que j’aime présenter ici et que les Editions L’Espace d’un instant contribuent à couvrir.

>>> Retrouvez ici mes chroniques de cinq pièces de théâtre géorgiennes : Le malheur ; et quatre pièces contemporaines.

Voici donc le dernier épisode de ma série d’entretiens « quelques mots avec… », ici avec Dominique Dolmieu, metteur en scène et co-fondateur avec Céline Barcq de la Maison d’Europe et d’Orient et du réseau Eurodram.

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Encore en Géorgie : quatre pièces de théâtre contemporain

Le Président – … Naître en Géorgie, c’est une providence. La nature y est d’une exceptionnelle beauté, l’environnement écologiquement préservé, le peuple accueillant, la cuisine variée…

Bon, disons-le franchement, sans fausse modestie, ici c’est le paradis sur Terre.

Dans mon dernier billet, on était en Géorgie, à la campagne, au début du XXe siècle, en version théâtre (et en compagnie d’héroïques intellectuels et de compositeurs), c’est-à-dire un peu loin des contrées habituelles de ce blog. Aujourd’hui, on reste en Géorgie, version théâtre, mais on fait un grand pas dans le temps pour arriver au début du XXe siècle avec quatre pièces, de trois auteurs différents. On trouvera tour à tour des vaches, une émission de téléréalité, une Jeanne d’Arc géorgienne et une paysanne victime d’illusions. En général, derrière une façade comique ou absurde, on y trouvera un commentaire plus ou moins appuyé sur la Géorgie contemporaine.

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David Kldiachvili – Le malheur (suivi d’une promenade culturelle en Géorgie)

Avant d’aller faire un petit tour puis un deuxième en Afrique, et de présenter quelques nouvelles parutions, j’étais en Géorgie dans les années 1990, dans une école d’un quartier anodin de Tbilissi, avec The Pear Field, de Nana Ekvtimishvili. C’est en Géorgie que je vous propose maintenant de retourner, avec d’abord un arrêt dans un village de campagne, au début du siècle dernier. Cet arrêt sera suivi d’un aperçu fantasque – fait de vaches, d’un président perdu, d’une sainte et d’une « mère de » – de la fin du XXe et du début du XXIe siècle géorgien. Avec « Géorgie », le deuxième maître-mot reliant ces deux billets sera « théâtre » et c’est de théâtre que je parlerai ensuite – avec un invité bien au courant – dans un troisième billet.

A la fin de billet de ce premier billet, inspirée par ma lecture et par un voyage récent, je vous parlerai aussi de trois intellectuels géorgiens du début du XXe siècle, d’un trésor en France, et de musique.

Mais donc, d’abord : un village, plusieurs personnages, un malheur.

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Théâtre : János Háy – Le veilleur de pierres et Béla Pintér – Saleté

Dans ma précédente chronique, sur Tout est loin de Sándor Tar, les quatre ouvriers protagonistes du roman vivaient une vie tellement circonscrite (chambre, bistrot, chantier) que nous, lecteurs, ne savions finalement rien de leur cadre de vie. Peut-être ville, peut-être bourgade : on sait juste qu’il y a une gare à proximité, car c’est de là qu’ils sont partis en train, pour Budapest puis pour l’étranger.

Les deux pièces de théâtre que je chronique aujourd’hui se situent dans une dimension encore différente de la Hongrie (de la Hongrie ouvrière et/ou rurale) : c’est une Hongrie où le car et la bicyclette sont davantage présents que le train (ou la voiture).

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Inga Abele – Les cerfs noirs

AbeleL’année dernière j’étais allée à Košice, deuxième ville de la Slovaquie, Capitale Européenne de la Culture pour l’année 2013 (avec Marseille), et sur laquelle j’écrivais un compte-rendu. L’écrivain hongrois Sándor Márai, né à Košice alors que la ville s’appelait Kassa et faisait partie de la Hongrie, figurait parmi les grands points du circuit culturel de la ville.

Cette année, c’est à Riga, capitale de la Lettonie, qu’a été attribué le titre, l’occasion pour moi de me pencher un peu sur la littérature d’un pays dont j’ai presque tout à découvrir.

C’est là qu’Inga Abele entre en scène. Née en 1972 à Riga, elle est l’auteur de romans, de nouvelles (L’Archange Minotaure en a publié deux recueils : Nature morte à la grenade en 2005, et Saute de vent en 2010), et de pièces de théâtre dont Les Cerfs Noirs.

Loin de Riga, c’est à la campagne que se situe la pièce, à Rasa Panemune où règnent « le silence, la boue, le vent et le froid. Et aucun plaisir. Jamais le moindre plaisir. » C’est Ria qui dit ça, jeune adolescente en brouille avec son père à cause des cerfs que toute la famille a élevés mais que le père s’apprête à tuer et à vendre.

Les Cerfs Noirs se lit très rapidement, une petite cinquantaine de pages pour une courte après-midi le sort réservé aux animaux fait surgir tous les malaises, toutes les tensions entre les personnages. Ceux-ci sont décrits de manière très vivante : Ria, pleine d’idéaux et de rébellion, qui refuse de se cantonner à l’école et aux leçons de piano ; Auguste le voyageur insolite en quête d’argent ; Alf le père indécis au passé trouble ; Janis le grand-père aux mœurs surannées mais aux pieds biens sur terre ; Nadia la deuxième épouse d’Alf, à qui chacun ne cesse de rappeler qu’elle n’est qu’une « vieille Russkof » et qui petit à petit prend le même chemin qu’Aija, la première femme reléguée à l’asile de fous.

La pièce s’ouvre dans une atmosphère assez sereine, mais c’est sur une mini révolution qu’elle se termine alors que Ria et Nadia prennent des décisions surprenantes. Plus que le fond ou les personnages, cependant, j’ai aimé la capacité d’Abele à clore cet épisode de la vie d’une famille tout en entrouvrant la porte juste assez pour montrer au lecteur/à l’audience que cette vie de famille ne pourra plus être comme avant.

La place des femmes dans la société lettone, les relations entre générations, l’absence de la mère, et l’évocation de vies entières au travers d’un épisode concentré en quelques pages : ce sont des thèmes que j’ai trouvés aussi dans « Ants and Bumblebees ». Cette nouvelle d’Abele, traduite en anglais dans le recueil Best European Fiction 2010 et lue par la suite, m’a confirmé que c’est là une auteur à suivre.

Abele portrait

Inga Abele, Les cerfs noirs (Tumšie brieži, 2000/2005). Trad. du letton par Gita Grinberga et Henri Menantaud. Éditions théâtrales, 2008.