Actualité du mercredi: le prix Nobel de littérature d’Olga Tokarczuk

Le mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

« Cărtărescu sera-t-il l’un des deux lauréats du Nobel de littérature, comme aiment à le prédire certains ? Ou sera-ce un autre auteur d’Europe centrale, les hongrois László Krasznahorkai ou Péter Nádas, ou la polonaise Olga Tokarczuk, ou l’albanais Ismail Kadaré, dont les noms circulent aussi ? Ou aucun d’entre eux ? »

La réponse est tombée jeudi dernier : ce n’est pas Cărtărescu, ni Krasznahorkai, ni Nádas, ni Kadaré, ni l’écrivaine d’origine croate Dubravka Ugrešić, ni la romancière russe Ludmila Oulitskaïa, ni même Haruki Murakami, César Aira ou Ngugi wa Thiong’o, au grand dam de ceux qui avaient pris au pied de la lettre l’annonce du comité de sélection du Nobel de littérature que le choix serait, cette année, moins eurocentré. Lire la suite »

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Actualités du mercredi : après la rentrée littéraire, les prix littéraires !

Le mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en moque, il existe apparemment entre 1500 et 2000 prix littéraires en France. C’est sans compter les prix internationaux qui, tels que le prix Nobel de littérature, font aussi couler l’encre et accélérer les ventes dans le monde littéraire français.

Tout ça, ça fait beaucoup de listes, de sélections et de supputations avant que le(s) nom(s) des lauréat.e.(s) soient annoncés. Pour ma part, j’en ai profité pour relever quelques titres qui m’intéressent et pour lesquels je serai contente si un prix leur permet de se faire plus facilement leur chemin parmi tous les livres publiés ces temps-ci.

Ce sont principalement des livres en traduction et c’est d’ailleurs de prix de traduction et leurs lauréat.e.s (annoncés ou encore au stade des sélections) que je vais parler avec ma propre petite liste.

Le week-end dernier, le premier Prix de la traduction-INALCO a été décerné au festival Vo-Vf à Maud Mabillard, traductrice du russe, pour sa traduction de Zouleikha ouvre les yeux, de Gouzel Iakhina, « récit du destin (d’) une paysanne tatare à l’époque de la dékoulakisation » qui est en bonne place sur ma liste à lire depuis sa parution aux éditions Noir sur Blanc en 2017 (coïncidence, le livre dans sa traduction anglaise – et sa traductrice anglaise Lisa C. Hayden – figurent aussi dans la sélection récemment annoncée du Warwick Prize for Women in Translation, un prix établi il y a deux ans et qui récompense des livres d’auteurs femmes et leurs traductrices vers l’anglais. J’en avais parlé ici).

Un autre prix niche est le prix Pierre-François Caillé de la traduction, fondé par la Société française des traducteurs en 1981 pour récompenser « un traducteur/une traductrice en début de carrière dans l’édition ». En l’occurrence, les cinq noms annoncés dans la première sélection sont tous ceux de femmes, et j’y ai relevé celui de Nathalie Le Marchand pour sa traduction du polonais de Les fruits encore verts, de Wioletta Greg (Editions Intervalles, 2018), d’Evelyne Noygues, pour sa traduction de l’albanais de Le petit Bala, Légende de la Solitude, de Ridvan Dibra (Editions Le Ver à Soie, 2018), et de Gabrielle Watrin, pour sa traduction du hongrois de Le Soldat à la fleur, de Nándor Gion (Edition des Syrtes, 2018, je l’avais présenté ici).

J’aurais bien parlé, aussi, de prix récompensant des romans étrangers traduits en français, mais la première sélection du prix du Meilleur livre étranger ne s’est pas prêtée au jeu cette année : sur les 16 livres dans la catégorie roman, on compte de l’anglais (9), de l’allemand (4), de l’italien, de l’espagnol, du chinois (un chacun) et … c’est tout. Le millésime 2019 ne sera pas celui des « petites langues ».

Le prix Médicis étranger, lui, garde dans sa deuxième sélection Solénoïde, de Mircea Cărtărescu, traduit du roumain par Laure Hinckel, paru tout récemment aux éditions Noir sur Blanc et déjà prix Transfuge du meilleur roman européen.

Cărtărescu me ramène presque là où j’avais commencé : le prix Nobel de littérature. Sera-t-il l’un des deux lauréats, comme aiment à le prédire certains ? Ou sera-ce un autre auteur d’Europe centrale, les hongrois László Krasznahorkai ou Péter Nádas, ou la polonaise Olga Tokarczuk, ou l’albanais Ismail Kadaré, dont les noms circulent aussi ? Ou aucun d’entre eux ?


Le Journal de Márai: une conversation avec sa traductrice Catherine Fay

« Je suis né écrivain, c’est tout ; un jour, semble-t-il, il faut accepter ce destin avec toutes les conséquences qu’il suppose. » (Sándor Márai, 1943)

Ecrivain reconnu de l’entre-deux-guerres en Hongrie, auteur de nombreux romans et nouvelles, de pièces de théâtre et de chroniques journalistiques, Sándor Márai entame en 1943 l’écriture d’un journal qu’il tiendra jusqu’à peu avant sa mort en 1989. La Hongrie est alors relativement épargnée par la guerre, mais l’alignement de plus en plus étroit du régime de l’amiral Horthy puis des Croix fléchées avec les idées et les pratiques fascistes poussent l’écrivain à opter pour le silence public.

Les éditions Albin Michel publient ce mois-ci en traduction française le premier volume du Journal, qui rassemble sur 540 pages une sélection des entrées des quatre volumes de l’édition complète hongroise pour la période 1943-1948. A travers les notes prises au fil des jours de la guerre, de la libération puis de la mise en place du nouveau régime communiste, apparaissent non seulement quelques facettes de l’homme derrière l’écrivain, mais aussi un portrait d’un pays et d’une société en prise avec ses démons.  Retour, avec sa traductrice Catherine Fay, sur la genèse du Journal et sur sa traduction française.

Cet article est d’abord paru dans Le Courrier d’Europe centrale.

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Actualités du mercredi : quelques rencontres et quelques articles en accompagnement de la rentrée littéraire

Je reprends mes habitudes du mercredi, en vous apportant quelques actualités concernant la littérature d’Europe centrale et orientale. Au programme d’aujourd’hui, une sélection de liens dans lesquels des auteurs et autrices, des traductrices, et des médias parlent de littérature roumaine, polonaise, hongroise, bulgare, serbe et albanaise.

Par où commencer ?

Peut-être avec un livre de la rentrée littéraire qui semble emporter l’aval des critiques ces derniers temps, Solénoïde de l’écrivain roumain Mircea Cărtărescu. Les éditions Noir sur Blanc qui l’ont publié fin août en font la présentation sur leur site, mais sa traductrice Laure Hinckel en parle aussi dans cet entretien, ainsi que sur son site où elle publie ces jours-ci des extraits de son carnet de traductrice. Une plongée passionnante dans l’univers de l’auteur et les coulisses de la traduction ! Le magazine AOC publie aussi un extrait des 800 pages du roman (sur abonnement).

Et l’auteur dans tout ça ? Il sera à Vincennes demain, jeudi 19 septembre et à Paris le lendemain, vendredi 20 septembre, avant de se rendre à la Fondation Jan Michalski en Suisse dimanche 22 septembre, pour une série de rencontres (toutes les informations ici).

Autre lieu, autre auteur : la médiathèque Etienne Caux de Saint-Nazaire organise le jeudi 26 septembre une rencontre avec Wojciech Nowicki, écrivain polonais en résidence à la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs (MEET). Journaliste (il tient une chronique culinaire dans l’édition cracovienne du quotidien Gazeta Wyborcza et est l’auteur d’essais culinaires) et commissaire d’expositions photographiques (il est aussi co-fondateur en 2005 de la fondation Imago Mundi dédiée à la promotion de la photographie), il a été membre du jury polonais du Prix littéraire de l’Union européenne cette année.

Il est l’auteur en 2013 de Salki (Greniers ; lauréat du Prix Littéraire Gdynia dans la catégorie essais) : « Ce récit de nombreux voyages est autant une flânerie dans l’espace que dans le temps. Nowicki extraie du passé l’histoire de sa famille originaire des confins Est de la Pologne et victime des déplacements forcés de population à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. En relatant leurs souvenirs, leurs craintes et leurs griefs, il dépeint un tableau universel du déracinement, de la nostalgie et de la peur » (MEET). L’édition anglaise du livre le range aux côtés de Perec, de W.G. Sebald et de Kapuściński, et comporte un éloge d’un autre écrivain-voyageur, Andrzej Stasiuk. Si ce livre n’est pas (encore) traduit en français, on peut lire Nowicki en français dans l’ouvrage Ewa et Piotr publié l’année dernière aux éditions Noir sur Blanc, livre du photographe italien Lorenzo Castore dont Wojciech Nowicki a signé les textes.

Auteur du recueil de nouvelles La fièvre (publié en mars aux éditions Mirobole), le photographe et correspondant de guerre hongrois Sándor Jászberényi aime chroniquer en images sur son compte Instagram la ville du Caire, où il s’est installé. Sa traductrice française Joëlle Dufeuilly présentera le livre à l’Institut hongrois à Paris, le 25 septembre (détails ici). Télérama le présentait cet été dans leur Cercle Polar, une vidéo à retrouver ici.

L’INALCO accueille, le 23 septembre, une rencontre avec Dimana Trankova et Andrija Matić, auteurs de deux dystopies parues cet été : La caverne vide (traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov, aux Editions Intervalles) et L’Egoût (traduit du serbe par Alain Cappon, Serge Safran Editeur). La rencontre sera suivie d’une projection du film franco-bulgare Je vois rouge (qui, « au travers d’une quête personnelle et d’un récit familial, dévoile une partie de l’histoire de la Bulgarie et de la police politique du régime communiste », lit-on ici) et d’une table ronde sur les processus de lustration dans différents pays de l’espace post-communiste.

Pour terminer, une petite présentation du roman Le pays des pas perdus de l’écrivain albanais Gazmend Kapllani, à lire ou écouter sur France Culture (roman traduit du grec par Françoise Bienfait, paru aux éditions Intervalles en août).


Quelques mots avec : Florica Ciodaru-Courriol, traductrice du « Concert de Bach » d’Hortensia Papadat-Bengescu

J’en parlais hier : j’ai terminé ma lecture de Le Concert de Bach avec beaucoup de questions sur ce livre et surtout sur son auteure, Hortensia Papadat-Bengescu (Ivesti, 1876 – Bucarest, 1955). Par chance, Florica Ciodaru-Courriol, traductrice du roman et auteure d’une thèse sur « Le modèle proustien dans le roman roumain moderne : à propos de l’œuvre de Hortensia Papadat-Bengescu et de Camil Petrescu », a bien voulu y répondre et m’a apporté un éclairage très intéressant sur l’œuvre et son auteure, que je partage ici.

Concert din muzicà de BJ’ai cru comprendre que Le Concert de Bach fait partie d’une série ? Si oui, comment s’articule-t-il avec les autres volumes et y a-t-il une possibilité que ceux-ci soient traduits à leur tour ? 

Hortensia Papadat-Bengescu (1876-1955) est unanimement considérée comme la première romancière moderne dans le sens que l’on donne aux « fondateurs » d’un courant littéraire, aux « têtes de série ». Après avoir écrit des nouvelles imprégnées de sensualité, HPB relève le défi de son mentor, Eugen Lovinescu qui la poussait à écrire de manière plus « objective », avec la série de trois romans publiés à partir de 1926 : Les Vierges échevelées, Le Concert de Bach, La Voie cachée – les romans de la grande famille Hallipa. « Ces titres composent un cycle unitaire, avec des personnages qui passent d’un livre à l’autre, avec des filiations telles que l’on en trouve chez Zola ou Galsworthy. Une grande composition épique sur la société roumaine, vue surtout à travers ses classes dominantes, où l’on surprenait l’arrivisme, le snobisme, les préjugés, la dégradation physique et morale d’un monde sur lequel descendait un terrible crépuscule, venait de s’accomplir. » (E. Lovinescu in « Gazeta litararà », II année, nr° 10 du 10 mars 1955, repris dans « Écrivains roumains du XX siècle », p.217-223).

Dans l’histoire littéraire roumaine, cette saga s’est imposée sous le syntagme « ciclul Hallipa » et Le Concert de Bach en est le second volet. Il peut se lire de manière indépendante, même si les … présentations sont faites dans le premier roman de la trilogie, Les Vierges échevelées (1926). Sous le régime communiste, on publiait souvent l’œuvre de HPB en mettant en titre Le Concert (il semblait peut-être moins subversif que des vierges échevelées ou qu’une …voie cachée ?) Comme ces trois romans ne sont pas très longs, l’idéal serait de les traduire tous ! Et c’est bien mon intention et mon travail de Sisyphe ! Parce qu’ils sont emblématiques pour une période de la culture roumaine encore insuffisamment connue à l’étranger et en même temps enrichissants pour l’évolution de la force créatrice de leur auteure : on voit bien que l’intention de HPB a été de donner une saga, de suivre le devenir des personnages du premier roman jusqu’au dernier – non sans surprises d’ailleurs sur le plan de l’intrigue. De l’agonie d’une famille de propriétaires terriens, les Hallipa, vivant dans le manoir de Prundeni, près de la capitale roumaine et, parallèlement, de l’effritement du couple Doru-Lénora jusqu’au mariage d’Elena et sa vie de grande bourgeoise passionnée par la musique jusqu’à la fin de Lénora dans une clinique ultra-moderne et le départ scandaleux d’Elena avec le chef d’orchestre Marcian.

Hortensia Papadat-Bengescu faisait-elle figure d’exception en écrivant et en publiant en tant que femme dans la Roumanie de son époque ? Quelles sont les autres femmes littéraires d’importance à cette époque ? Hortensia Papadat-Bengescu avait-elle elle-même commenté son statut de femme littéraire ?

Photo de groupe_6PGOui, HPB est une figure d’exception même si elle n’est pas la seule femme écrivant à l’époque. À ce sujet, je recommande un ouvrage très exhaustif sur le sujet, « Photo de groupe avec des écrivaines oubliées » publié par une critique réputée pour sa pertinence d’esprit, Bianca Burtea-Cernat qui énumère, à côté de HPB et l’écrivaine Henriette Yvonne Stahl, des parutions sporadiques de textes de femmes au cours des années 20 , comme ceux d’Alice Càlugàru,  d’Elena Farago, de Constanta Marinescu-Moscu, de Mathilda Cugler-Ponti ou de la poétesse Otilia Cazimir – des œuvres marquées d’une atmosphère « patriarcale » prônée par la revue Viata Româneascà – et des présences plus assidues qui fédèrent le concept de littérature « féminine », révélées autour du cercle d’Eugen Lovinescu, « Sburàtorul », dans les années 30 : Ioana Postelnicu, Sanda Movilà, Lucia Demetrius, Sorana Gurian, Stefana Velissar. Mais Hortensia occupe une place spéciale de par la qualité et la quantité de ses écrits, elle n’a rien d’une velléitaire ou d’une étoile filante comme certaines de ses consœurs et le rassembleur de ces plumes talentueuses (Lovinescu) n’arrête pas de la mettre en avant. Pour l’anecdote, le critique positionnait l’écrivaine roumaine du point de vue de la « problématique de la féminité » à côté d’une Virginia Woolf, Mary Webb, ou d’une Katherine Mansfield et même au-dessus – vue « la ligne de sa création objective » !

Les premiers romans d’Hortensia Papadat-Bengescu font l’objet de tous les commentateurs en vogue de l’époque, preuve de l’intérêt qu’elle suscite dans les Lettres roumaines. Elle qui, un brin pessimiste, se trouvait « des symptômes d’auteur posthume »… Figure d’exception encore, HPB l’est parce qu’elle écrit et pense contre l’opinion commune, son univers romanesque est peuplé de cas cliniques, de personnages qui cachent des tares de comportement sous des dehors corrects, des figures qui frisent l’anormal. Le regard de la romancière ne se détourne pas, au contraire il se focalise sur l’ « objet », le dissèque, peu de personnages  sont à l’abri de l’ironie acide de madame Bengescu.

Quelles étaient ses sources d’inspiration littéraire, notamment lorsqu’elle écrivait Le Concert de Bach

On ne lui a pas trouvé de modèle sûr, même si elle lisait beaucoup, en français (langue dans laquelle elle a écrit ses quelques articles et ses poèmes) et en roumain. Sa principale source d’inspiration est la société dans laquelle elle vit : épouse d’un magistrat qui se déplace au gré des nominations dans de villes obscures avant de s’établir dans la capitale roumaine, à Bucarest, Hortensia lit énormément et observe ses semblables. « L’âme m’intéresse, l’âme des autres m’intrigue et mes yeux décèlent tous les fils compliqués qui vont de leurs gestes et faits extérieurs à leur vie intérieure » déclarait-elle dans une lettre à un bon ami critique, Garabet Ibràileanu, directeur de la revue Viata Româneascà/La Vie Roumaine. La ville aussi l’intéressait, au point que le premier titre qu’elle envisageait de donner au Concert de Bach a été La cité vive. De manière générale, on peut dire qu’elle s’empare opportunément d’un domaine inexploré encore littérairement (ou très peu avant elle) et le traite d’une façon résolument moderne : la cité, la ville nouvelle avec sa société en devenir, ses aspirations, les ambitions, la nature humaine. Il est vrai aussi que par rapport aux charmants romans – confinés dans les coutumes et mœurs roumaines- antérieurs à ceux de H. P. Bengescu, son monde romanesque – évoluant dans des milieux citadins qui pratiquent des habitudes et une langue plus proches de la France que des Principautés Danubiennes – fait date ! Hortensia tourne le dos à l’histoire ancienne, à la vie rurale ; elle se contente d’observer ou d’imaginer le monde nouveau, contemporain, celui de la nouvelle bourgeoisie qui commence à détenir le pouvoir économique dans un pays qui s’avance résolument vers la démocratie et la modernité, après la fin de la première guerre mondiale. En cela, elle est bien un disciple du critique moderniste Eugen Lovinescu, qui incitait les auteurs roumains à choisir des sujets « citadins », inspirés par l’actualité (Lovinescu était le promoteur de l’idée du « synchronisme », d’une sorte de mise à niveau européen, quitte à brûler les étapes). La ville commence à inspirer d’autres auteurs aussi, le roman Le lit de Procuste  de Camil Petrescu, traduit en roumain sous le titre Madame T, du nom de la protagoniste féminine (publié chez Jacqueline Chambon en 1990 dans la traduction de Jean-Louis Courriol [ma chronique ici]) en est le modèle le plus remarquable ; plus tard il y aura  L’Avenue de la Victoire  – artère emblématique de la capitale roumaine – sous la plume de Cezar Petrescu, Editions Non Lieu, 2016, même traducteur.

Elle ne prend pas de modèle, elle en sera un ! L’écrivaine évolue naturellement et logiquement de la poésie et des nouvelles intimistes (qu’on affuble généralement en roumain de la définition de « prose confessive » sans la moindre connotation dépréciative), vers l’écriture d’introspection pour en arriver au roman d’analyse. Cela implique, évidemment, un mélange de genres où la sensation, le sensible se mêle à la réflexion. On remarque chez elle une perpétuelle remise en question de la notion même de féminité : elle traque les idées préconçues, les mentalités, les matrices stéréotypées cimentées dans le mental collectif par une longue tradition culturelle et elle les démonte malicieusement – comme le remarquait B. B. Cernat.

Quelle est l’importance d’Hortensia Papadat-Bengescu en Roumanie aujourd’hui ? Est-elle encore beaucoup lue, et traduite ? 

HPB reste une référence littéraire, un moyen de se rapporter et de se l’approprier, en témoigne symptomatiquement l’utilisation de ses initiales… Récemment, en lisant une chronique sur un livre que j’ai lu dans la pile des primo-romanciers en lecture pour le Festival du premier roman de Chambéry, j’ai remarqué (non sans plaisir !) que l’on faisait un parallèle entre le style d’une des nouvelles romancières et celui de HPB ! Elle est encore étudiée à l’école, donc classique au sens littéral, elle est traduite dans d’autres langues et l’épithète « proustienne » qu’on lui a accolé n’est peut-être pas étranger au phénomène. Mais elle ne l’est pas par « imitation », par immersion dans l’œuvre proustienne. Elle l’est dans la mesure où la critique a procédé à un acte de modélisation, autrement dit elle est de la lignée de Proust si on compare leurs mondes romanesques, leurs thèmes communs (maladie, musique, snobisme).

Il y a quelques années, une enseignante de l’INALCO, Andreea Roman, a organisé un colloque international sur son œuvre. Hélas, le seul roman de HPB publié en français était le Concert de Bach – grâce aux éditions Jacqueline Chambon. Ce n’est pas suffisant, il faudrait faire publier au moins toute la saga Hallipa avec un appareil critique ou du moins une préface car les ouvrages étrangers gagnent en visibilité par ce qu’on appelle les péritextes. Et qu’on se le dise, les romans de HPB ne sont pas poussiéreux, la manière de croquer ses personnages et d’adresser des clins d’œil au lecteur en font une lecture agréable comme le constatait à la parution de la version française (1994) une chroniqueuse de la revue Elle – une référence qui en dit long sur la réception, sur l’accueil du public français. Son œuvre peut dignement entrer dans des corpus comparatistes, riche source de « motifs » proustiens, exemple d’univers crépusculaires, par le biais du féminisme. C’est aussi une photo de la Roumanie à un moment donné : de manière générale, toute la société roumaine de l’époque est passée en revue, évoluant dans un Bucarest prospère qui porte bien son surnom de « petit Paris », le Bucarest tel que l’a connu Paul Morand en poste à la légation française dans la capitale roumaine.

Dans quelles circonstances avez-vous découvert Hortensia Papadat-Bengescu, et l’idée de la traduire en français vous est-elle venue tout de suite ? A-t-il été facile de trouver un éditeur en France ? 

Je connaissais HPB pour l’avoir étudiée en Fac de Lettres à Bucarest, avec le professeur Nicolae Manolescu, ensuite j’ai approfondi son œuvre à la faveur d’un doctorat sur la modélisation de Proust dans la littérature roumaine (soutenu à Lyon) ; j’ai été obligée de traduire pas mal de passages de la saga Hallipa et notamment du Concert de Bach qui se prêtait le mieux au parallèle avec La Recherche, à mes yeux. Proust a connu une rapide réception en Roumanie, des écrivains comme Camil Petrescu ou Mihail Sebastian lui ont consacré des études qui sont devenues des références critiques, un auteur comme Anton Holban est même très proche par l’écriture de Proust, et on peut trouver des analogies entre Sebastian ou Camil Petrescu et Proust, mais leurs écrits sont quelque peu postérieurs aux romans de HPB.

L’œuvre de Marcel Proust était donc commentée en Roumanie dès les années 20 et il est aisé de comprendre que la critique roumaine a vite comparé HPB à Proust dont l’écrivaine roumaine est quasi contemporaine. Proust se voit consacré par le prix Goncourt en 1919 ; c’est l’année de la parution du volume Eaux profondes, alors qu’Hortensia a quarante-deux ans (elle s’est mise à publier très tard, après avoir élevé ses quatre enfants). Dès 1925, aux réunions du cénacle de Lovinescu elle lisait (juste avant de publier le roman) les premiers chapitres de sa trilogie Hallipa. On pourrait parler, en exagérant à peine, de la contemporanéité des deux écrivains : Hortensia Papadat-Bengescou (née en 1876, quatre ans seulement après l’auteur français, né en 1871) et Marcel Proust (qui va mourir en 1922, quatre ans avant la parution du Concert de Bach (1927), le chef-d’œuvre de la romancière roumaine). Cette petite chronologie est là pour nous faire comprendre que la renommée du Narrateur est à son comble en Roumanie à cette époque. N’oublions pas qu’il avait publié Du côté de chez Swann en novembre 1913 ; (seul roman de la Recherche du temps perdu écrit à la troisième personne et le seul qui demeure le plus accessible au grand public y compris aux lecteurs roumains). La notoriété de Marcel Proust a dépassé les frontières de l’hexagone. L’élite roumaine suit de près les événements parisiens. L’heureux détenteur du prix Goncourt (pour A l’ombre des jeunes filles en fleurs) doit avoir aux yeux des Roumains une aura supplémentaire : par hautes personnalités interposées comme Marte Bibesco, Antoine Bibesco, les Brancovan) il est aussi leur ami. Sa mort, survenue le 19 novembre 1922, ne fait que le remettre au centre de l’attention et faire encore parler de lui. Toute une effervescence intellectuelle qui peut expliquer l’utilisation du nom de Proust à toute fin critique, un passeport culturel obligatoire. De Marcel Proust, la romancière roumaine n’est vraiment proche que par sa sensibilité profonde, son intelligence et son raffinement intellectuel qui lui permettent une analyse à la fois subtile, ironique et pénétrante d’un monde analogue, puisque vivant (à peu près) à la même époque. Les spécialistes de la littérature comparée nous disent qu’il est possible d’expliquer des phénomènes analogues survenus au même moment dans des pays différents par l’effet des structures socio-économiques communes à ces pays. Proustienne aussi par la présence de la musique en tant que prétexte narratologique mais aussi comme actant relationnel et même comme signe de distinction sociale. Du titre Concert din muzicà de Bach – redondant en français – jusqu’au devenir des personnages, la musique est omniprésente. Mais pour les amateurs d’analogie, les possibles ressemblances entre Hortensia et Marcel s’arrêtent là. Le personnage de Mika-Lé, véritable fille en cheveux, une de ces jeunes filles libérées qui n’ont aucun préjugé et aucun scrupule, semble dévorer la vie avec un incroyable aplomb… Il y a aussi un court épisode où une des filles Hallipa est « instruite » par une camarade aux secrets érotiques, mais on ne peut pas parler de véritable relation homosexuelle, par exemple.

Ce qui est certain c’est que la grande dame des lettres roumaine ne s’est pas « inspirée » de Proust « ce monsieur que je ne connais pas », comme elle l’avait déclaré avec une certaine désinvolture. La petite histoire dit qu’à force d’être toujours comparée à Proust elle a essayé de le lire mais s’est arrêtée au second volet de la Recherche, car cela « ne (lui) plaisait pas » ! On l’aura compris, elle tenait à être elle-même en toute circonstance, quitte à bousculer les bien-pensants, ouvrant, sans l’idéologiser, la voie au féminisme roumain.

Merci, Florica Ciodaru-Courriol!

Cet article paraît dans le cadre de ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale et en particulier sur les « précurseuses » de la première moitié du XXe siècle.

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A propos de l’actualité : le Prix de Warwick pour les Femmes en Traduction

belladonnaCe n’est plus vraiment une actualité puisque l’annonce des lauréats est sortie en novembre, mais l’initiative est intéressante : en 2017, l’université de Warwick (Royaume-Uni) a établi un Prix pour les Femmes en Traduction, qui vise à agir sur la sous-représentation des auteurs femmes parmi les œuvres littéraires traduites vers l’anglais. Cette année, après un prix 2017 décerné à un roman de l’auteur japonaise et allemande Yoko Tawada, c’est le roman Belladonna de l’auteur croate Daša Drndić, et sa traductrice Celia Hawkesworth, qui ont été primés.

Décédée en juin à l’âge de 71 ans, Daša Drndić est l’auteur de onze romans, ainsi que de nombreuses pièces radiophoniques. Son seul roman traduit en français, Sonnenschein (Gallimard, 2013, traduit du croate par Gojko Lukić), est représentatif de l’approche de Drndić, mêlant récits fictionnels et faits historiques et récits fictionnels, notamment liés à la période de la seconde Guerre Mondiale et de l’Holocauste.

Parmi les autres finalistes, une polonaise : Olga Tokarczuk (liste de ses ouvrages disponibles en français ici) ; une ukrainienne écrivant en polonais : Żanna Słoniowska (dont le roman Une ville à cœur ouvert est sorti en français en janvier – un article intéressant ici) ; deux allemandes : Jenny Erpenbeck (romans et nouvelles en français : L’enfant sans âge ; Le bois de Klara ; Bagatelles) et Esther Kinsky (en français : La Rivière) ; et une coréenne : Han Kang (La Végétarienne ; Celui qui revient ; Leçons de grec…).

Je ne sais pas du tout s’il existe des statistiques de traduction littéraire en fonction du sexe de l’auteur, mais une analyse très rapide et pas du tout scientifique des principaux prix de traduction vers le français (prix Laure-Bataillon, Grand Prix SGDL pour la traduction, Prix Pierre-François Caillé de la traduction) montre que les livres primés sont en effet très souvent ceux d’écrivains au masculin ce qui, pour des raisons assez évidentes, est bien dommage. Pour ma part je souhaite longue vie au Prix de Warwick, en espérant qu’il fasse des émules de ce côté de la Manche.


A propos de l’actualité : Gabrielle Watrin et le prix Nicole Bagarry-Karátson

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

nador_gion-pdf-374x600La traductrice Gabrielle Watrin a reçu hier, mardi 11 décembre, le Prix Nicole Bagarry-Karátson pour sa traduction du roman de Nándor Gion, Le soldat à la fleur (paru en 2018 aux Editions des Syrtes, retrouvez ici mon article sur ce roman).

Le Prix Nicole Bagarry-Karátson récompense la traduction en français d’œuvres littéraires composées en hongrois. Les lauréats depuis 2003 sont :

  • Marc Martin (2003) pour La mort seul à seul (Saját halál) de Péter Nádas;
  • Chantal Philippe (2005) pour La porte (Az ajtó) de Magda Szabó;
  • Françoise Bougeard (2006) pour Ennemi public (Közellenség) d’István Tasnádi;
  • Joëlle Dufeuilly (2007) pour La mélancolie de la résistance (Az ellenállás melankóliája) de László Krasznahorkai;
  • Clara Royer (2008) pour Miséricorde (Irgalom) de Pap Károly;
  • Georges Kornheiser (2009) pour les Poèmes d’Endre Ady;
  • Sophie Aude (2010) pour Précipice (Szakadék) et L’histoire d’une solitude (Egy magány története) de Milán Füst ;
  • Guillaume Métayer (2011) pour Deux fois deux (Kétszer kettő) d’István Kemény.
  • En 2012, en raison de l’ampleur exceptionnelle de la tâche accomplie, Marc Martin assisté par Sophie Aude ont partagé le prix pour Histoires parallèles (Párhuzamos történetek) de Péter Nádas;
  • Jean-Louis Vallin (2014) pour La Zrinyiade ou Le péril de Sziget (Szigeti veszedelem, 1651), épopée baroque en vers de Miklós Zrinyi;
  • Sophie Kepes (2015) pour Seul l’assassin était innocent (Bűnügy) de Júlia Székely et de Kornél Esti (Esti Kornél) de Dezső Kosztolányi;
  • Thierry Loisel (2017) pour Néron le poète sanglant (Néró a véres költő) et Langue et âme (Nyelv és lélek) de Dezső Kosztolányi;
  • Catherine Faÿ (2018) pour Dernier jour à Budapest (Szinbád hazamegy), Albin Michel, 2017, de Sándor Márai;
  • Gabrielle Watrin (2019) pour Le soldat à la fleur (Virágos katona), Éditions des Syrtes, 2018, de Nándor Gion.