Quelques mots avec : Florica Ciodaru-Courriol, traductrice du « Concert de Bach » d’Hortensia Papadat-Bengescu

J’en parlais hier : j’ai terminé ma lecture de Le Concert de Bach avec beaucoup de questions sur ce livre et surtout sur son auteure, Hortensia Papadat-Bengescu (Ivesti, 1876 – Bucarest, 1955). Par chance, Florica Ciodaru-Courriol, traductrice du roman et auteure d’une thèse sur « Le modèle proustien dans le roman roumain moderne : à propos de l’œuvre de Hortensia Papadat-Bengescu et de Camil Petrescu », a bien voulu y répondre et m’a apporté un éclairage très intéressant sur l’œuvre et son auteure, que je partage ici.

Concert din muzicà de BJ’ai cru comprendre que Le Concert de Bach fait partie d’une série ? Si oui, comment s’articule-t-il avec les autres volumes et y a-t-il une possibilité que ceux-ci soient traduits à leur tour ? 

Hortensia Papadat-Bengescu (1876-1955) est unanimement considérée comme la première romancière moderne dans le sens que l’on donne aux « fondateurs » d’un courant littéraire, aux « têtes de série ». Après avoir écrit des nouvelles imprégnées de sensualité, HPB relève le défi de son mentor, Eugen Lovinescu qui la poussait à écrire de manière plus « objective », avec la série de trois romans publiés à partir de 1926 : Les Vierges échevelées, Le Concert de Bach, La Voie cachée – les romans de la grande famille Hallipa. « Ces titres composent un cycle unitaire, avec des personnages qui passent d’un livre à l’autre, avec des filiations telles que l’on en trouve chez Zola ou Galsworthy. Une grande composition épique sur la société roumaine, vue surtout à travers ses classes dominantes, où l’on surprenait l’arrivisme, le snobisme, les préjugés, la dégradation physique et morale d’un monde sur lequel descendait un terrible crépuscule, venait de s’accomplir. » (E. Lovinescu in « Gazeta litararà », II année, nr° 10 du 10 mars 1955, repris dans « Écrivains roumains du XX siècle », p.217-223).

Dans l’histoire littéraire roumaine, cette saga s’est imposée sous le syntagme « ciclul Hallipa » et Le Concert de Bach en est le second volet. Il peut se lire de manière indépendante, même si les … présentations sont faites dans le premier roman de la trilogie, Les Vierges échevelées (1926). Sous le régime communiste, on publiait souvent l’œuvre de HPB en mettant en titre Le Concert (il semblait peut-être moins subversif que des vierges échevelées ou qu’une …voie cachée ?) Comme ces trois romans ne sont pas très longs, l’idéal serait de les traduire tous ! Et c’est bien mon intention et mon travail de Sisyphe ! Parce qu’ils sont emblématiques pour une période de la culture roumaine encore insuffisamment connue à l’étranger et en même temps enrichissants pour l’évolution de la force créatrice de leur auteure : on voit bien que l’intention de HPB a été de donner une saga, de suivre le devenir des personnages du premier roman jusqu’au dernier – non sans surprises d’ailleurs sur le plan de l’intrigue. De l’agonie d’une famille de propriétaires terriens, les Hallipa, vivant dans le manoir de Prundeni, près de la capitale roumaine et, parallèlement, de l’effritement du couple Doru-Lénora jusqu’au mariage d’Elena et sa vie de grande bourgeoise passionnée par la musique jusqu’à la fin de Lénora dans une clinique ultra-moderne et le départ scandaleux d’Elena avec le chef d’orchestre Marcian.

Hortensia Papadat-Bengescu faisait-elle figure d’exception en écrivant et en publiant en tant que femme dans la Roumanie de son époque ? Quelles sont les autres femmes littéraires d’importance à cette époque ? Hortensia Papadat-Bengescu avait-elle elle-même commenté son statut de femme littéraire ?

Photo de groupe_6PGOui, HPB est une figure d’exception même si elle n’est pas la seule femme écrivant à l’époque. À ce sujet, je recommande un ouvrage très exhaustif sur le sujet, « Photo de groupe avec des écrivaines oubliées » publié par une critique réputée pour sa pertinence d’esprit, Bianca Burtea-Cernat qui énumère, à côté de HPB et l’écrivaine Henriette Yvonne Stahl, des parutions sporadiques de textes de femmes au cours des années 20 , comme ceux d’Alice Càlugàru,  d’Elena Farago, de Constanta Marinescu-Moscu, de Mathilda Cugler-Ponti ou de la poétesse Otilia Cazimir – des œuvres marquées d’une atmosphère « patriarcale » prônée par la revue Viata Româneascà – et des présences plus assidues qui fédèrent le concept de littérature « féminine », révélées autour du cercle d’Eugen Lovinescu, « Sburàtorul », dans les années 30 : Ioana Postelnicu, Sanda Movilà, Lucia Demetrius, Sorana Gurian, Stefana Velissar. Mais Hortensia occupe une place spéciale de par la qualité et la quantité de ses écrits, elle n’a rien d’une velléitaire ou d’une étoile filante comme certaines de ses consœurs et le rassembleur de ces plumes talentueuses (Lovinescu) n’arrête pas de la mettre en avant. Pour l’anecdote, le critique positionnait l’écrivaine roumaine du point de vue de la « problématique de la féminité » à côté d’une Virginia Woolf, Mary Webb, ou d’une Katherine Mansfield et même au-dessus – vue « la ligne de sa création objective » !

Les premiers romans d’Hortensia Papadat-Bengescu font l’objet de tous les commentateurs en vogue de l’époque, preuve de l’intérêt qu’elle suscite dans les Lettres roumaines. Elle qui, un brin pessimiste, se trouvait « des symptômes d’auteur posthume »… Figure d’exception encore, HPB l’est parce qu’elle écrit et pense contre l’opinion commune, son univers romanesque est peuplé de cas cliniques, de personnages qui cachent des tares de comportement sous des dehors corrects, des figures qui frisent l’anormal. Le regard de la romancière ne se détourne pas, au contraire il se focalise sur l’ « objet », le dissèque, peu de personnages  sont à l’abri de l’ironie acide de madame Bengescu.

Quelles étaient ses sources d’inspiration littéraire, notamment lorsqu’elle écrivait Le Concert de Bach

On ne lui a pas trouvé de modèle sûr, même si elle lisait beaucoup, en français (langue dans laquelle elle a écrit ses quelques articles et ses poèmes) et en roumain. Sa principale source d’inspiration est la société dans laquelle elle vit : épouse d’un magistrat qui se déplace au gré des nominations dans de villes obscures avant de s’établir dans la capitale roumaine, à Bucarest, Hortensia lit énormément et observe ses semblables. « L’âme m’intéresse, l’âme des autres m’intrigue et mes yeux décèlent tous les fils compliqués qui vont de leurs gestes et faits extérieurs à leur vie intérieure » déclarait-elle dans une lettre à un bon ami critique, Garabet Ibràileanu, directeur de la revue Viata Româneascà/La Vie Roumaine. La ville aussi l’intéressait, au point que le premier titre qu’elle envisageait de donner au Concert de Bach a été La cité vive. De manière générale, on peut dire qu’elle s’empare opportunément d’un domaine inexploré encore littérairement (ou très peu avant elle) et le traite d’une façon résolument moderne : la cité, la ville nouvelle avec sa société en devenir, ses aspirations, les ambitions, la nature humaine. Il est vrai aussi que par rapport aux charmants romans – confinés dans les coutumes et mœurs roumaines- antérieurs à ceux de H. P. Bengescu, son monde romanesque – évoluant dans des milieux citadins qui pratiquent des habitudes et une langue plus proches de la France que des Principautés Danubiennes – fait date ! Hortensia tourne le dos à l’histoire ancienne, à la vie rurale ; elle se contente d’observer ou d’imaginer le monde nouveau, contemporain, celui de la nouvelle bourgeoisie qui commence à détenir le pouvoir économique dans un pays qui s’avance résolument vers la démocratie et la modernité, après la fin de la première guerre mondiale. En cela, elle est bien un disciple du critique moderniste Eugen Lovinescu, qui incitait les auteurs roumains à choisir des sujets « citadins », inspirés par l’actualité (Lovinescu était le promoteur de l’idée du « synchronisme », d’une sorte de mise à niveau européen, quitte à brûler les étapes). La ville commence à inspirer d’autres auteurs aussi, le roman Le lit de Procuste  de Camil Petrescu, traduit en roumain sous le titre Madame T, du nom de la protagoniste féminine (publié chez Jacqueline Chambon en 1990 dans la traduction de Jean-Louis Courriol [ma chronique ici]) en est le modèle le plus remarquable ; plus tard il y aura  L’Avenue de la Victoire  – artère emblématique de la capitale roumaine – sous la plume de Cezar Petrescu, Editions Non Lieu, 2016, même traducteur.

Elle ne prend pas de modèle, elle en sera un ! L’écrivaine évolue naturellement et logiquement de la poésie et des nouvelles intimistes (qu’on affuble généralement en roumain de la définition de « prose confessive » sans la moindre connotation dépréciative), vers l’écriture d’introspection pour en arriver au roman d’analyse. Cela implique, évidemment, un mélange de genres où la sensation, le sensible se mêle à la réflexion. On remarque chez elle une perpétuelle remise en question de la notion même de féminité : elle traque les idées préconçues, les mentalités, les matrices stéréotypées cimentées dans le mental collectif par une longue tradition culturelle et elle les démonte malicieusement – comme le remarquait B. B. Cernat.

Quelle est l’importance d’Hortensia Papadat-Bengescu en Roumanie aujourd’hui ? Est-elle encore beaucoup lue, et traduite ? 

HPB reste une référence littéraire, un moyen de se rapporter et de se l’approprier, en témoigne symptomatiquement l’utilisation de ses initiales… Récemment, en lisant une chronique sur un livre que j’ai lu dans la pile des primo-romanciers en lecture pour le Festival du premier roman de Chambéry, j’ai remarqué (non sans plaisir !) que l’on faisait un parallèle entre le style d’une des nouvelles romancières et celui de HPB ! Elle est encore étudiée à l’école, donc classique au sens littéral, elle est traduite dans d’autres langues et l’épithète « proustienne » qu’on lui a accolé n’est peut-être pas étranger au phénomène. Mais elle ne l’est pas par « imitation », par immersion dans l’œuvre proustienne. Elle l’est dans la mesure où la critique a procédé à un acte de modélisation, autrement dit elle est de la lignée de Proust si on compare leurs mondes romanesques, leurs thèmes communs (maladie, musique, snobisme).

Il y a quelques années, une enseignante de l’INALCO, Andreea Roman, a organisé un colloque international sur son œuvre. Hélas, le seul roman de HPB publié en français était le Concert de Bach – grâce aux éditions Jacqueline Chambon. Ce n’est pas suffisant, il faudrait faire publier au moins toute la saga Hallipa avec un appareil critique ou du moins une préface car les ouvrages étrangers gagnent en visibilité par ce qu’on appelle les péritextes. Et qu’on se le dise, les romans de HPB ne sont pas poussiéreux, la manière de croquer ses personnages et d’adresser des clins d’œil au lecteur en font une lecture agréable comme le constatait à la parution de la version française (1994) une chroniqueuse de la revue Elle – une référence qui en dit long sur la réception, sur l’accueil du public français. Son œuvre peut dignement entrer dans des corpus comparatistes, riche source de « motifs » proustiens, exemple d’univers crépusculaires, par le biais du féminisme. C’est aussi une photo de la Roumanie à un moment donné : de manière générale, toute la société roumaine de l’époque est passée en revue, évoluant dans un Bucarest prospère qui porte bien son surnom de « petit Paris », le Bucarest tel que l’a connu Paul Morand en poste à la légation française dans la capitale roumaine.

Dans quelles circonstances avez-vous découvert Hortensia Papadat-Bengescu, et l’idée de la traduire en français vous est-elle venue tout de suite ? A-t-il été facile de trouver un éditeur en France ? 

Je connaissais HPB pour l’avoir étudiée en Fac de Lettres à Bucarest, avec le professeur Nicolae Manolescu, ensuite j’ai approfondi son œuvre à la faveur d’un doctorat sur la modélisation de Proust dans la littérature roumaine (soutenu à Lyon) ; j’ai été obligée de traduire pas mal de passages de la saga Hallipa et notamment du Concert de Bach qui se prêtait le mieux au parallèle avec La Recherche, à mes yeux. Proust a connu une rapide réception en Roumanie, des écrivains comme Camil Petrescu ou Mihail Sebastian lui ont consacré des études qui sont devenues des références critiques, un auteur comme Anton Holban est même très proche par l’écriture de Proust, et on peut trouver des analogies entre Sebastian ou Camil Petrescu et Proust, mais leurs écrits sont quelque peu postérieurs aux romans de HPB.

L’œuvre de Marcel Proust était donc commentée en Roumanie dès les années 20 et il est aisé de comprendre que la critique roumaine a vite comparé HPB à Proust dont l’écrivaine roumaine est quasi contemporaine. Proust se voit consacré par le prix Goncourt en 1919 ; c’est l’année de la parution du volume Eaux profondes, alors qu’Hortensia a quarante-deux ans (elle s’est mise à publier très tard, après avoir élevé ses quatre enfants). Dès 1925, aux réunions du cénacle de Lovinescu elle lisait (juste avant de publier le roman) les premiers chapitres de sa trilogie Hallipa. On pourrait parler, en exagérant à peine, de la contemporanéité des deux écrivains : Hortensia Papadat-Bengescou (née en 1876, quatre ans seulement après l’auteur français, né en 1871) et Marcel Proust (qui va mourir en 1922, quatre ans avant la parution du Concert de Bach (1927), le chef-d’œuvre de la romancière roumaine). Cette petite chronologie est là pour nous faire comprendre que la renommée du Narrateur est à son comble en Roumanie à cette époque. N’oublions pas qu’il avait publié Du côté de chez Swann en novembre 1913 ; (seul roman de la Recherche du temps perdu écrit à la troisième personne et le seul qui demeure le plus accessible au grand public y compris aux lecteurs roumains). La notoriété de Marcel Proust a dépassé les frontières de l’hexagone. L’élite roumaine suit de près les événements parisiens. L’heureux détenteur du prix Goncourt (pour A l’ombre des jeunes filles en fleurs) doit avoir aux yeux des Roumains une aura supplémentaire : par hautes personnalités interposées comme Marte Bibesco, Antoine Bibesco, les Brancovan) il est aussi leur ami. Sa mort, survenue le 19 novembre 1922, ne fait que le remettre au centre de l’attention et faire encore parler de lui. Toute une effervescence intellectuelle qui peut expliquer l’utilisation du nom de Proust à toute fin critique, un passeport culturel obligatoire. De Marcel Proust, la romancière roumaine n’est vraiment proche que par sa sensibilité profonde, son intelligence et son raffinement intellectuel qui lui permettent une analyse à la fois subtile, ironique et pénétrante d’un monde analogue, puisque vivant (à peu près) à la même époque. Les spécialistes de la littérature comparée nous disent qu’il est possible d’expliquer des phénomènes analogues survenus au même moment dans des pays différents par l’effet des structures socio-économiques communes à ces pays. Proustienne aussi par la présence de la musique en tant que prétexte narratologique mais aussi comme actant relationnel et même comme signe de distinction sociale. Du titre Concert din muzicà de Bach – redondant en français – jusqu’au devenir des personnages, la musique est omniprésente. Mais pour les amateurs d’analogie, les possibles ressemblances entre Hortensia et Marcel s’arrêtent là. Le personnage de Mika-Lé, véritable fille en cheveux, une de ces jeunes filles libérées qui n’ont aucun préjugé et aucun scrupule, semble dévorer la vie avec un incroyable aplomb… Il y a aussi un court épisode où une des filles Hallipa est « instruite » par une camarade aux secrets érotiques, mais on ne peut pas parler de véritable relation homosexuelle, par exemple.

Ce qui est certain c’est que la grande dame des lettres roumaine ne s’est pas « inspirée » de Proust « ce monsieur que je ne connais pas », comme elle l’avait déclaré avec une certaine désinvolture. La petite histoire dit qu’à force d’être toujours comparée à Proust elle a essayé de le lire mais s’est arrêtée au second volet de la Recherche, car cela « ne (lui) plaisait pas » ! On l’aura compris, elle tenait à être elle-même en toute circonstance, quitte à bousculer les bien-pensants, ouvrant, sans l’idéologiser, la voie au féminisme roumain.

Merci, Florica Ciodaru-Courriol!

Cet article paraît dans le cadre de ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale et en particulier sur les « précurseuses » de la première moitié du XXe siècle.

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A propos de l’actualité : le Prix de Warwick pour les Femmes en Traduction

belladonnaCe n’est plus vraiment une actualité puisque l’annonce des lauréats est sortie en novembre, mais l’initiative est intéressante : en 2017, l’université de Warwick (Royaume-Uni) a établi un Prix pour les Femmes en Traduction, qui vise à agir sur la sous-représentation des auteurs femmes parmi les œuvres littéraires traduites vers l’anglais. Cette année, après un prix 2017 décerné à un roman de l’auteur japonaise et allemande Yoko Tawada, c’est le roman Belladonna de l’auteur croate Daša Drndić, et sa traductrice Celia Hawkesworth, qui ont été primés.

Décédée en juin à l’âge de 71 ans, Daša Drndić est l’auteur de onze romans, ainsi que de nombreuses pièces radiophoniques. Son seul roman traduit en français, Sonnenschein (Gallimard, 2013, traduit du croate par Gojko Lukić), est représentatif de l’approche de Drndić, mêlant récits fictionnels et faits historiques et récits fictionnels, notamment liés à la période de la seconde Guerre Mondiale et de l’Holocauste.

Parmi les autres finalistes, une polonaise : Olga Tokarczuk (liste de ses ouvrages disponibles en français ici) ; une ukrainienne écrivant en polonais : Żanna Słoniowska (dont le roman Une ville à cœur ouvert est sorti en français en janvier – un article intéressant ici) ; deux allemandes : Jenny Erpenbeck (romans et nouvelles en français : L’enfant sans âge ; Le bois de Klara ; Bagatelles) et Esther Kinsky (en français : La Rivière) ; et une coréenne : Han Kang (La Végétarienne ; Celui qui revient ; Leçons de grec…).

Je ne sais pas du tout s’il existe des statistiques de traduction littéraire en fonction du sexe de l’auteur, mais une analyse très rapide et pas du tout scientifique des principaux prix de traduction vers le français (prix Laure-Bataillon, Grand Prix SGDL pour la traduction, Prix Pierre-François Caillé de la traduction) montre que les livres primés sont en effet très souvent ceux d’écrivains au masculin ce qui, pour des raisons assez évidentes, est bien dommage. Pour ma part je souhaite longue vie au Prix de Warwick, en espérant qu’il fasse des émules de ce côté de la Manche.


A propos de l’actualité : Gabrielle Watrin et le prix Nicole Bagarry-Karátson

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

nador_gion-pdf-374x600La traductrice Gabrielle Watrin a reçu hier, mardi 11 décembre, le Prix Nicole Bagarry-Karátson pour sa traduction du roman de Nándor Gion, Le soldat à la fleur (paru en 2018 aux Editions des Syrtes, retrouvez ici mon article sur ce roman).

Le Prix Nicole Bagarry-Karátson récompense la traduction en français d’œuvres littéraires composées en hongrois. Les lauréats depuis 2003 sont :

  • Marc Martin (2003) pour La mort seul à seul (Saját halál) de Péter Nádas;
  • Chantal Philippe (2005) pour La porte (Az ajtó) de Magda Szabó;
  • Françoise Bougeard (2006) pour Ennemi public (Közellenség) d’István Tasnádi;
  • Joëlle Dufeuilly (2007) pour La mélancolie de la résistance (Az ellenállás melankóliája) de László Krasznahorkai;
  • Clara Royer (2008) pour Miséricorde (Irgalom) de Pap Károly;
  • Georges Kornheiser (2009) pour les Poèmes d’Endre Ady;
  • Sophie Aude (2010) pour Précipice (Szakadék) et L’histoire d’une solitude (Egy magány története) de Milán Füst ;
  • Guillaume Métayer (2011) pour Deux fois deux (Kétszer kettő) d’István Kemény.
  • En 2012, en raison de l’ampleur exceptionnelle de la tâche accomplie, Marc Martin assisté par Sophie Aude ont partagé le prix pour Histoires parallèles (Párhuzamos történetek) de Péter Nádas;
  • Jean-Louis Vallin (2014) pour La Zrinyiade ou Le péril de Sziget (Szigeti veszedelem, 1651), épopée baroque en vers de Miklós Zrinyi;
  • Sophie Kepes (2015) pour Seul l’assassin était innocent (Bűnügy) de Júlia Székely et de Kornél Esti (Esti Kornél) de Dezső Kosztolányi;
  • Thierry Loisel (2017) pour Néron le poète sanglant (Néró a véres költő) et Langue et âme (Nyelv és lélek) de Dezső Kosztolányi;
  • Catherine Faÿ (2018) pour Dernier jour à Budapest (Szinbád hazamegy), Albin Michel, 2017, de Sándor Márai;
  • Gabrielle Watrin (2019) pour Le soldat à la fleur (Virágos katona), Éditions des Syrtes, 2018, de Nándor Gion.

A propos de l’actualité : France-Roumanie, la Tournée des Traducteurs

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

A partir de ce vendredi 7 décembre, et jusqu’au 5 avril 2019, une Tournée des Traducteurs présentera la littérature roumaine aux quatre coins de la France, avec une série de rencontres ouvertes au grand public.

Organisée par la traductrice Laure Hinckel (que j’avais eu le plaisir d’interviewer il y a quelques années) et par la journaliste, traductrice et médiatrice culturelle Cristina Hermeziu, la tournée a pour objectif de soutenir la visibilité de la littérature roumaine en français.

Les neuf rencontres auront lieu :

  • Le 7 décembre 2018 à 18h30 à la Librairie des Hommes et des Livres de Beaune. Thème : Peuples. Brassage à l’Est.

  • Le 14 décembre 2018 à 16h à la Médiathèque de Saint-Denis (93). Thème : De la réalité au merveilleux.

  • Le 15 janvier 2019 à 18h à la Librairie Decitre à Lyon. Thème : Couples. La force du destin.

  • Le 25 janvier 2019 à 18h à la Librairie Kléber à Strasbourg. Thème : Vie à l’Est, côté mur.

  • Le 14 février 2019 à 18h à la Librairie Mollat à Bordeaux. Thème : Voix libres. Cris d’aujourd’hui.

  • Le 22 février 2019 à 18h à la Librairie Au fil des mots à Blagnac. Thème : Notre poésie, celle de chaque jour.

  • Le 22 mars 2019 à 18h à la Librairie Place Ronde à Lille. Thème : Cherchez la femme.

  • Le 30 mars 2019 à 16h à la Librairie Ravy à Quimper. Thème : Vie à l’Est – L’histoire comme émotion.

  • Le 5 avril 2019 à 18h à la Librairie Maupetit à Marseille. Thème : La géopolitique des villes.

Chaque rencontre permettra à des traducteurs invités de présenter un nombre important de livres traduits. Le programme complet est disponible ici : https://tourneedestraducteurs.com/le-programme-complet-de-la-tournee/

saison culturelle france roumanie.jpg

La Tournée des Traducteurs s’inscrit dans la saison culturelle France-Roumanie, dont le programme (musique, dance, théâtre, littérature, cinéma, conférences, gastronomie…) est disponible ici.


Mathias Enard – entre l’Orient et l’Occident, un arrêt en Hongrie

Le Festival International du Livre de Budapest a aussi été l’occasion pour moi d’entendre et de rencontrer Mathias Enard, l’un des deux invités français du festival, dont j’avais déjà lu et apprécié l’un de ses romans (Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants). En plus d’une discussion avec un poète, écrivain et traducteur hongrois francophone, Mátyás Dunajcsik, au festival, Mathias Enard participait aussi, à la librairie francophone de Budapest (la Librairie Latitudes), à une rencontre avec le poète, universitaire et traducteur Guillaume Métayer dont le recueil Türelemüveg était également présenté au cours du festival. Ayant été présente à ces deux rencontres, j’ai vraiment apprécié les talents (manifestement inépuisables) de conteur de Mathias Enard, et les quelques anecdotes qu’il a données sur la genèse de ses romans – en particulier l’idée de l’écriture sous la contrainte : tant de pages par heure pour la nuit d’insomnie de Boussole, tant de pages par kilomètre pour le voyage de ZoneTout cela m’a donné envie de lire ces deux romans, ce qui était tout de même l’un des résultats escomptés de ces rencontres et que je ferai donc (un jour). Mais l’objectif ici n’est pas vraiment de parler de romans que je n’ai pas lus et pour lesquels il existe sûrement plein de très bonnes chroniques. Je vous propose plutôt un petit dialogue avec Ágnes Tótfalusi, traductrice hongroise de Boussole (en hongrois : Iránytű, Magvető 2018), ainsi que de beaucoup d’autres textes de la littérature contemporaine française.

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totfalusi agnesPourquoi la traduction littéraire ?

Je traduis depuis 20 ans. J’avais commencé avec des magazines dès l’université, mais j’aimais déjà faire ça au lycée, quand il y avait des concours. En plus, mon père était traducteur dans une maison d’édition pour enfants, plutôt à partir de l’anglais, du suédois et de l’allemand.

Au début, je voulais être professeur, mais travailler au lycée était plutôt un cauchemar, et après la naissance de mes deux enfants j’ai préféré travailler à la maison.

La traduction littéraire représente un bon marché en Hongrie ?

Dès la période communiste il y avait une demande régulière pour le livre traduit. Les livres n’étaient pas chers, on lisait beaucoup et on traduisait aussi beaucoup (aussi parce qu’il y avait beaucoup de besoin). A l’époque c’était soutenu par l’Etat, mais maintenant ce n’est que la logique de marché qui compte. Pour la traduction il y a quelques subventions, par exemple de l’Union européenne, de l’Institut français, mais pas vraiment de l’Etat hongrois.

sundiszno.jpegTu traduis beaucoup de littérature contemporaine (Millet, Houellebecq, Gavalda, Despentes, Barbery…) : pourquoi ? Est-ce une préférence personnelle ou une demande des éditeurs ?

Ma première traduction était un petit roman de Daudet, La belle Nivernaise, paru aux éditions Móra.  Depuis, je me suis en effet spécialisée dans la littérature contemporaine. C’est presque toujours sur commande de l’éditeur, mais quelque fois c’est moi qui fais des propositions.

Justement, étant donné que ce sont des auteurs contemporains, es-tu parfois en contact avec les auteurs que tu traduis ?

Je n’ai pratiquement pas de contact avec les auteurs, je préfère même peut-être comme ça. Mais ensuite, j’ai rencontré Houellebecq [à l’occasion de sa participation au Festival International du Livre de Budapest en 2013], qui était aimable mais n’avait pas l’air de s’intéresser beaucoup à ses traducteurs. Et puis après Catherine Millet, Olivier Bourdeaut, Mathias Enard… très sympathiques.

Peux-tu nous parler de ta méthode de travail ?

Je travaille principalement avec Magvető [maison d’édition privilégiant la littérature hongroisehouellebecq contemporaine de qualité, et les traductions littéraires] mais aussi avec d’autres. Souvent, je connais déjà le roman, sinon, je le lis avant de dire si je vais ou non faire la traduction. Après la lecture, je me mets au travail : je prépare d’abord un texte cru, puis j’y reviens sur plusieurs sessions (certains traducteurs visent la traduction parfaite dès le début). Un livre de 300 pages me prend environ 3 mois (mais avec beaucoup de variation d’un livre à un autre).

Pour Mathias Enard, ça a été tout à fait différent car c’est un roman que j’aime beaucoup, qui est très beau, mais très chargé car il veut tout dire, très érudit, avec beaucoup d’allusions. Il faut beaucoup chercher, beaucoup s’informer pour comprendre. J’aime bien ça : quand il parle de musique, j’ai beaucoup écouté de musique… Je lui ai dit quand je l’ai rencontré que c’était la traduction de ma vie. J’ai eu l’impression qu’il était un peu embarrassé !

En ce qui concerne le travail quotidien, je travaille sans distraction, sans musique. Le rythme change au cours du travail : au début, je vais lentement, puis je dois me dépêcher. J’ai besoin de cette pression.

Qu’est-ce qui fait une bonne traduction ? Ta manière de travailler a-t-elle évolué ?

Il y a toujours des difficultés.  J’aime bien les textes plutôt intelligents, mais j’ai plus de mal avec ceux qui utilisent trop les jeux de mots, par exemple Vian, qui est très bon en français. Je ne suis pas assez créative, ou avec suffisamment d’imagination, pour les textes plus ludiques. Eszterházy est tout à fait intraduisible car il a inventé un langage.

En termes d’évolution, j’espère que oui. Mais c’est toujours la même méthode : comprendre d’abord l’architecture de la phrase (aussi grammaticalement), et la pensée.

bourdeautEst-ce qu’un roman traduit reste le même, ou devient quelque chose de différent, à ton avis ?

Pour moi, le roman traduit, ce n’est pas tout à fait quelque chose de différent, mais plutôt un medium. J’espère, en tout cas. Une bonne traduction, c’est le même texte, il faut qu’il lui soit fidèle. C’est différent de la poésie.

J’ai remarqué que certaines maisons d’édition en Hongrie mettent le nom des traducteurs sur la page de couverture et une biographie des traducteurs à côté de celle de l’auteur, alors que d’autres mentionnent juste le nom du traducteur ou de la traductrice. Qu’est-ce que tu en penses ?

Pour moi, cette question de la visibilité des traducteurs n’est pas très importante.

C’est bien rémunéré, comme travail ?

Ce n’est pas très bien payé, mais mieux que les médecins, les professeurs d’université ou les employés des crèches [ces salaires sont notoirement bas en Hongrie]. Le tarif est d’environ 36 000HUF/ív [un ív = 40 000 signes, espaces inclus ; soit 113 EUR/40 000 signes ; à titre de comparaison et en me basant sur des données de l’Association des Traducteurs Littéraires de France, l’équivalent en France serait d’environ 513 EUR/ív].

As-tu déjà été tentée d’écrire, toi aussi ?

Je n’ai jamais eu envie d’écrire, pas du tout !

Quelles sont tes projets de traduction en cours ?millet

Je travaille sur Une enfance de rêve, de Catherine Millet (dont j’ai déjà traduit plusieurs livres), puis je passerai à un entretien de Houellebecq et de Bernard-Henri Lévy.

Et pour finir, tes recommandations de lectures, en français ou en hongrois ?

Pour la littérature hongroise, il y a des femmes écrivains que j’aime beaucoup : Kiss Noémi, Szvoren Edina, Mán-Várhegyi Réka (auteure de nouvelles et d’un roman qui va paraître dans quelques semaines, sur deux femmes hongroises dans les années 2000). Et un roman français que j’aimerais traduire, c’est La Belle du Seigneur, qui n’a pas encore été traduit en hongrois.

Merci Ágnes!

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A propos des trois auteures hongroises citées :

Man-Varhegyi-Reka2Née en 1979 à Reghin en Roumanie, Réka Mán-Várhegyi vit maintenant à Budapest. Son premier recueil de textes (Boldogtalanság az Auróra-telepen ; « Tristesse dans le quartier Auróra ») est sorti en 2013 et lui a valu la même année un premier prix littéraire, le prix JAKkendő de l’association littéraire József Attila Kör. Elle est également l’auteur de plusieurs livres pour enfants. 2012_stiller_03_N

Noémi Kiss est née en 1974 à Gödöllő, ville située à quelques dizaines de kilomètres à l’est de Budapest. Elle est l’auteure de nombreuses nouvelles et de textes sur les voyages, la photographie et la littérature. Son site web en anglais, et un entretien en français réalisé il y a presque exactement un an, vous donneront un meilleur aperçu de cette auteure engagée.

Hungary Edina Szvoren 240x180Edina Szvoren, lauréate du Prix de littérature de l’Union européenne en 2015, est née en 1974 à Budapest. Après un parcours scolaire et universitaire dans la musique, elle s’est tournée vers la littérature et est l’auteur de plusieurs recueils de nouvelles, certains traduits dans plusieurs langues mais pas encore en français.

 


Quelques mots avec : Margot Carlier, traductrice du polonais

Dernier épisode de ma série d’entretiens avec des traductrices littéraires des langues d’Europe de l’Est, ce billet nous emmène à la rencontre de Margot Carlier, traductrice du polonais. En ce 30 septembre, il coincide avec la journée mondiale de la traduction, l’occasion de penser à ceux et celles qui nous permettent d’avoir accèà tant de livres de langues étrangères. Les précédents entretiens sont ici (Laure Hinckel, traductrice du roumain), là (Marie Vrinat-Nikolov, traductrice du bulgare) et là (Andrée Lück-Gaye, traductrice du slovène).

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CarlierMargot Carlier, vous avez un nom français, mais il me semble que vous avez aussi un nom qui sonne davantage polonais: lequel des deux reflète le mieux vos origines ?

Je suis née en Pologne, mon nom de jeune fille est donc polonais, mais j’ai vécu plus longtemps en France qu’en Pologne. J’ai toujours considéré qu’être à cheval entre deux cultures était une véritable richesse. D’ailleurs, je ne me sens jamais autant polonaise qu’avec les Français et jamais autant française qu’avec les Polonais. Pour moi, ces deux cultures ne sont au fond pas si éloignées que ça. Edgar Morin a écrit : « Le métissage ne donne pas une moyenne où se diluent deux originalités. Il crée une nouvelle originalité. » Cette phrase, je la fais volontiers mienne. Produit d’un métissage, j’ai créé ma propre palette culturelle, avec ses références, ses sonorités, ses coloris… J’ai deux identités et je navigue entre deux langues, qui m’appartiennent pleinement – l’une étant maternelle, l’autre « fraternelle ».

Comment en êtes-vous venu à la traduction littéraire ?

C’est une longue histoire. Une histoire de passion, de déception, de doute… J’ai eu mon premier déclic de traductrice à l’université. C’était au séminaire de Milan Kundera où j’ai eu l’opportunité de rencontrer Tadeusz Konwicki. En lisant un de ses livres étudiés en cours, je m’étais rendu compte que je le traduisais machinalement en français, ou plus exactement je le « lisais » en français. Je n’ai pas traduit le livre en question. J’en avais pourtant très envie, mais le projet n’a pas abouti. J’en garde un souvenir ému, ce fut à la fois une belle rencontre avec un grand écrivain et… mon premier pas (raté !) vers le métier de traducteur.

Quelques années plus tard, j’ai lu La sous-locataire de Hanna Krall, et j’ai été littéralement sous le choc de cettekrall lecture. C’était un livre écrit pour moi, j’en étais persuadée. J’ai donc contacté l’auteur en lui proposant de traduire son livre et de lui trouver un éditeur en France. Aussi curieux que cela puisse paraître, Hanna Krall m’a tout de suite fait confiance. Une confiance absolue, alors que j’étais une traductrice débutante. Quelle chance ! C’est ainsi qu’une complicité littéraire a vu le jour, suivie d’une belle et longue amitié. Bien entendu, je ne pouvais pas savoir à l’époque que j’allais devenir sa traductrice.

J’entretiens depuis un rapport particulier avec l’œuvre de Hanna Krall. Je suis très sensible à son écriture, une écriture qui m’est familière, dont je connais les rouages, mais qui néanmoins me surprend toujours.

Pour moi, la traduction est avant tout une affaire de passion et de sensibilité littéraire. Je suis devenue traductrice un peu par hasard. Un hasard heureux, car j’adore ce métier, dans lequel je me réalise pleinement…

Vous êtes enseignante à l’université et conseillère littéraire pour divers éditeurs – comment toutes ces activités se complètent-elles ?

Traduire et conseiller les éditeurs sur la littérature étrangère dont vous êtes spécialiste me semble tout naturel. Pour ma part, j’ai toujours envisagé mon métier sous cet angle. Il me fallait les deux pour me sentir accomplie. odijaLa plupart des auteurs que je traduis, je les ai « apportés » à mes éditeurs. C’est le cas de Krall, de Myśliwski, de Szczygieł, d’Odija, d’Onichimowska, de Tochman… Les traducteurs ont toujours servi de lien entre un auteur étranger et un éditeur. C’est un peu moins vrai aujourd’hui, à l’époque des agents littéraires influents. Cependant, les éditeurs écoutent volontiers les traducteurs et, pour peu que l’on parvienne à établir une relation de confiance, ils viennent vers vous et vous demandent conseil.

Quant à mes cours à l’université, où j’enseigne la langue et la civilisation polonaises, ce n’est pas un travail à temps plein. J’aime concilier plusieurs activités, c’est très stimulant. Au fond, tout ce que je fais se concentre autour du même domaine – la culture et la littérature. Par ailleurs, il faut une bonne dose de pédagogie pour présenter des auteurs polonais à des éditeurs français en leur donnant envie de les publier.

Vous traduisez beaucoup de littérature contemporaine – Olga Tokarczuk, Hanna Krall, Mariusz Szczygieł, Wiesław Myśliwski … – est-ce une réflexion de vos préférences ou de ce qu’il plaît davantage aux éditeurs français ?

Pourquoi je traduis beaucoup de littérature contemporaine ? Tout simplement parce que c’est la seule que je connaisse vraiment bien. Depuis que je fréquente le monde de l’édition en France et en Pologne, je me suis fait un réseau de connaissances, de relations, et mes goûts littéraires se sont affinés. La traduction est d’abord une histoire d’amour pour les livres, émaillée de quelques rencontres heureuses. Je ne sais pas si je suis plus sensible à la littérature contemporaine qu’aux auteurs classiques, mais le fait est que les éditeurs français recherchent avant tout des nouveautés. Ils aimeraient tous découvrir un auteur de talent, mais rares sont ceux qui prennent le risque de publier un écrivain polonais débutant. Que des fois je me suis entendu dire : « Celui-là, on va le suivre en attendant qu’il fasse ses preuves ». C’est un peu paradoxal. Mais les temps sont durs pour la littérature, et plus particulièrement pour ce qu’on appelle « les petites littératures ». Drôle de nom ! Ce n’est pas parce qu’une littérature est mal connue qu’elle est « petite ».

J’aimerais saluer ici le travail des éditions Noir sur Blanc qui, depuis des années et avec un courage rare, publient de la littérature polonaise, aussi bien contemporaine que classique, tous genres confondus.

Votre méthode de travail a-t-elle évolué au fil du temps ? Comment abordez-vous un travail de traduction ?

Lorsque je choisis de traduire un livre, je dois d’abord m’imprégner du texte. En vérité, le déclic se produit à la première lecture. Si je me mets à traduire automatiquement, c’est que j’ai envie de m’approprier le livre, parce que le texte m’inspire d’une façon ou d’une autre. La traduction est toujours le produit d’une lecture, d’où sa subjectivité. Selon Henri Meschonnic, la présence du traducteur dans un texte est la condition indispensable à la réussite de la traduction. Oui, mais à condition que cette présence reste discrète et modulable, en fonction de l’œuvre. J’essaie de me faire discrète, voire petite, de me fondre dans le texte… Le plus important n’est pas de comprendre (c’est une évidence), mais de sentir : la langue d’abord, sa logique, son niveau, son rythme, puis la structure et la composition du texte, sa progression, ses méandres… Vous voyez, on frise la métaphore fluviale, mais en entrant dans une traduction, j’ai souvent l’impression de me plonger dans une rivière.

Lorsque je traduis, j’essaie d’emblée de livrer une version quasi définitive. Je ne fais pas de premier jet approximatif. Je m’y perdrais. Je ne sais pas si c’est la bonne méthode, mais j’ai toujours travaillé de cette manière. Ce qui fait que je peux passer des heures, voire plus, sur une phrase. Il faut du temps pour aboutir à une traduction juste. Il va de soi que j’effectue plusieurs relectures avant de rendre une traduction. Je la recorrige, la polis, la cisèle… stasiuk

J’ai l’habitude de beaucoup solliciter mes auteurs, je leur pose une multitude de questions. J’ai parfois besoin d’aller au-delà du texte, de comprendre plus que ce qui est dit explicitement. Il m’arrive de lire en entier les livres cités dans les ouvrages que je traduis. En travaillant sur Pourquoi je suis devenu écrivain d’Andrzej Stasiuk, j’écoutais les groupes rock des années 80, auxquels il fait référence. Même quand je peux trouver moi-même des solutions, je privilégie le dialogue avec l’auteur. Bref, je suis une traductrice « enquiquinante ». Je cultive des complicités littéraires.

La littérature polonaise est-elle mieux connue en France aujourd’hui qu’à vos débuts ?

J’aimerais le croire. Les grands auteurs, comme Gombrowicz, Schulz, Miłosz, Kapuściński aussi, ont marqué la littérature mondiale. Pour les jeunes écrivains polonais, se faire connaître en France n’est pas évident. Mais certains y parviennent. Malgré leurs réticences, les éditeurs français s’intéressent généralement à ce qui se publie et se lit ailleurs. Les gens voyagent et se montrent plus ouverts à d’autres cultures. Les lecteurs sont curieux d’autres univers. Les littératures d’Europe centrale ne paraissent plus aussi lointaines et exotiques qu’avant. Je dirais que les auteurs polonais les plus connus sont publiés en France. La plupart des grandes maisons d’éditions ont dans leurs catalogues des livres polonais. Et il existe aussi de petits éditeurs courageux et déterminés qui se lancent dans cette aventure avec succès.

Ceci dit, je regrette que la littérature polonaise soit relativement peu connue en France, qu’elle n’occupe pas encore la place qu’elle mérite. Cela viendra.

Quels sont vos projets en cours (y compris, si c’est le cas, ceux qui traînent dans vos tiroirs) ?

Je travaille actuellement sur le dernier livre de Wiesław Myśliwski, dont le titre provisoire est L’ultime donne. mysliwskiC’est un travail à la fois ardu et passionnant, car il s’agit d’un auteur qui attache une importance capitale à la langue et qui a su créer un univers littéraire très marqué. Qui plus est, il possède une véritable vision du monde et de la littérature. Myśliwski est très important pour moi, car j’ai longtemps bataillé pour publier en France l’œuvre de cet écrivain majeur (je crois que je n’étais pas la seule, certains de mes collègues ont essayé aussi). J’ai sollicité plusieurs éditeurs, et cela m’a pris du temps. Ce sont finalement les éditions Actes Sud qui m’ont suivie dans ce projet.

J’ai aussi des projets concernant le reportage littéraire polonais. Dans le domaine du théâtre, je retravaillerai probablement avec Krzysztof Warlikowski, à l’occasion de son nouveau spectacle ; notre collaboration est déjà ancienne, et je l’apprécie énormément.

Je ne manque pas de travail. J’espère simplement être à la hauteur des textes qui me sont confiés…

Bibliographie non-exhaustive des livres traduits par Margot Carlier:

Andrzej Stasiuk, Un vague sentiment de perte, Actes Sud, 2015

Wojciech Tochman, Aujourd’hui, nous allons dessiner la mort, éd. Noir sur Blanc, 2014

Andrzej Stasiuk, Pourquoi je suis devenu écrivain, éd. Actes Sud, 2013

Olga Tokarczuk, Sur les ossements des morts, éd. Noir sur Blanc, 2012

Joanna Olech, Une vie de dragon, éd. Flammarion (coll. Père Castor), 2012

Mariusz Szczygieł, Chacun son paradis, éd. Actes Sud, 2012

Wiesław Myśliwski, L’art d’écosser les haricots, éd. Actes Sud, 2010 (Grand Prix de Littérature de Saint Emilion, 2011)

Przemysław Wehterowicz, Marta Ignierska, Alphabet des gens, éd. de Rouergue, 2010

Hanna Onichimowska, Héro, mon amour, éd. Thierry Magnier, 2009 (traduit avec Lydia Waleryszak)

Marek Krajewski, La peste à Breslau, éd. Gallimard, 2009 (traduit avec Maryla Laurent)

Mariusz Szczygieł, Gottland, éd. Actes Sud, 2008 (Prix Amphi 2009 pour la traduction de ce livre, Prix du Livre européen, 2009)

Hanna Krall, Le Roi de cœur, éd. Gallimard, 2008

Marek Krajewski, Les fantômes de Breslau, éd. Gallimard, 2008

Hanna Krall, Tu es donc Daniel, éd. Interférences, 2008

Daniel Odija, La Scierie, éd. Gallimard, 2007

Krzysztof Kieślowski, Le Cinéma et moi, Noir sur Blanc, 2006.

Hanna Krall, Prendre le bon Dieu de vitesse (nouvelle traduction revue et augmentée), éd.Gallimard, 2005

Wojciech Tochman, Mordre dans la pierre, éd. Noir sur Blanc, 2004

Jerzy Ficowski, Bruno Schulz, les régions de la grande hérésie, éd. Noir sur Blanc, 2004

Hanna Krall, Danse aux noces des autres, Gallimard 2003

Krzysztof Kieślowski, Le hasard et autres textes, éd. Actes Sud, 2001

Agata Tuszyńska, Les Disciples de Schulz, éd. Noir sur Blanc, 2001

Hanna Krall, Là-bas, il n’y a plus de rivière, éd. Gallimard, 2000

Hanna Krall, Preuves d’existence, éd. Autrement, 1998

Agata Tuszyńska, Le garçon de la photographie, éd. Le Serpent à plumes, 1996

Hanna Krall, Les Retours de la mémoire, éd. Albin Michel, 1994

Hanna Krall, La Sous-locataire, éd. de l’Aube, 1994


Quelques mots avec : Andrée Lück-Gaye, traductrice du slovène

Troisième de ma série d’interviews de traducteurs, Andrée Lück-Gaye nous parle de son expérience – personnelle et professionnelle – de la littérature slovène et de se réception en France.

La Slovénie a beau être parmi les plus petits pays d’Europe, cela n’empêche pas ses auteurs d’être relativement connus en France même si, comme pour la Bulgarie et la Roumanie, il en reste encore beaucoup à découvrir.

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algAndrée Lück-Gaye, votre grand-père était slovène, installé en France où vous êtes née, et vous n’avez découvert la Slovénie que sur le tard. Comment s’est faite cette rencontre et, de là, comment en êtes vous venue à la traduction ?

Au début des années 70, j’ai recherché ma famille slovène. J’ai retrouvé dans la maison natale de mon grand-père une cousine germaine de mon père et sa famille. À la suite de cette visite, je me suis inscrite à L’INALCO pour apprendre le slovène. Un jour, mon professeur, M. Vincenot, qui connaissait mon intérêt pour la littérature (et la Slovénie, bien sûr) m’a proposé de traduire un roman. Voilà comment j’ai commencé.

Mais la traduction n’était pas votre activité professionnelle principale ?

Non, j’étais enseignante dans un centre de formation d’éducateurs spécialisés où je donnais notamment des cours de français.

Cela vous a-t-il donné davantage de liberté par rapport au choix des livres que vous avez traduits ? Jancar

La question ne se pose pas en ces termes. Le seul roman que j’ai moi-même proposé à un éditeur est Cette nuit, je l’ai vue. Encore faut-il préciser que l’éditeur avait choisi de publier un roman de Drago Jančar.

À cette exception près, je n’ai jamais choisi les romans que j’ai traduits. Ils m’ont été proposés par les éditeurs français, les institutions slovènes, les auteurs eux-mêmes parfois.

Par chance, on m’a pratiquement toujours proposé des auteurs que j’appréciais.

A l’époque où vous avez commencé à traduire, la littérature slovène était-elle connue en France ?

Non, la littérature slovène n’avait aucune visibilité malgré la parution de quelques traductions (notamment des romans de Josip Jurcic, Ivan Tavčar, Ciril Kosmač, pour ne citer que ceux qui ont été directement traduits du slovène). Ces textes n’ont pas bénéficié de bonnes conditions de distribution. Ce qui a déclenché l’intérêt pour la littérature slovène, c’est la publication à La Table Ronde de Pèlerin parmi les ombres de Boris Pahor dont la personnalité, Alamutet la longévité, ont intéressé les critiques puis le public français. Il faut dire un mot d’Alamut de Bartol, traduit une première fois en 1986, qui est assez connu en France mais qui, sans doute à cause du sujet, n’est pas perçu par les lecteurs comme un roman slovène…

Et aujourd’hui (parmi les maisons d’édition et le grand public) ?

Il me semble que la littérature slovène a commencé à être vraiment connue en France à partir de la traduction des romans et nouvelles de D. Jančar. Le grand public ne peut s’intéresser à certaines littératures étrangères que dans la mesure où elles sont traduites et publiées. Et la plupart des maisons d’édition sont très prudentes et misent surtout sur les auteurs déjà connus.

Les écrivains slovènes traduits en français, tels que Boris Pahor, Lojze Kovačič, Florjan Lipuš ou Drago Jančar, sont-ils représentatifs de ce que les lecteurs slovènes d’aujourd’hui lisent ou connaissent? Je pense aussi au fait que certains de ces écrivains sont issus de minorités slovènes à l’étranger, ou qu’ils ont été parfois censurés à l’époque yougoslave.

F. Lipuš n’a actuellement qu’un roman traduit en français, et encore à partir d’une traduction allemande.

PahorTous les auteurs que vous citez sont très connus des Slovènes, qu’ils soient natifs ou issus d’une minorité slovène à l’étranger. Quant à la censure… Il est vrai que Kovačič, Pahor et Jančar ont tous les trois eu maille à partir avec le pouvoir à l’époque yougoslave. Mais si on regarde les dates de publication de leurs oeuvres dans des maisons d’édition slovènes, on voit que ces auteurs n’ont pas été interdits de publication. Et ma première traduction publiée (Pèlerin parmi les ombres de Boris Pahor) a été subventionnée par l’Association des écrivains slovènes à l’époque de la Yougoslavie.

La littérature slovène bénéficie-t-elle d’un soutien particulier en Slovénie pour sa traduction, y compris vers le français ?

La Slovénie soutient financièrement la traduction de la littérature slovène. C’est important mais insuffisant. Les éditeurs slovènes ne proposent pratiquement jamais leurs auteurs aux éditeurs français. La plupart du temps, ce sont les auteurs et les traducteurs qui prennent les contacts, mais, me semble-t-il, ce n’est pas leur travail… Il faut aussi citer Evgen Bavčar, Slovène de Paris, qui a été très actif notamment pour la reconnaissance de Pahor.

Qu’est-ce qui, pour vous, fait une bonne traduction et une bonne traductrice?

Question difficile : Pour être une bonne traductrice, il faut aimer la littérature, les textes, avoir envie de faire connaître des auteurs, c’est évident. Mais il faut surtout bien connaître la langue d’arrivée (ce qui est parfois oublié, en tout cas pour ce qui concerne les traductions du slovène vers le français) et être capable d’écrire dans des écritures différentes.

Quel est votre meilleur souvenir lié à votre carrière de traductrice?

J’ai beaucoup de bons souvenirs liés au moment où, la traduction finie, l’éditeur exprime sa satisfaction et Kovacicquand les premiers lecteurs disent qu’ils ont aimé le roman… Mais je me souviens particulièrement du jour où Drago Jančar m’a téléphoné pour me demander de traduire un recueil de nouvelles (L‘élève de Joyce) et de celui où Annie Morvan du Seuil m’a proposé de traduire Kovačič. Il s’agit dans les deux cas d’auteurs importants et talentueux que j’admire particulièrement. J’ai aussi été très contente de recevoir, avec Jančar, le Prix de l’Inaperçu [en 2012, pour Des bruits dans la tête].

Avez-vous un auteur ou un livre qui vous tient à coeur mais qui n’a pas encore été traduit ou, peut-être, ne peut pas être traduit?

J’ai plusieurs traductions dans mes tiroirs pour lesquelles j’aimerais trouver un éditeur, notamment trois romans, très différents par leur sujet et leur style, de Zupan, de Kavčič et de Čar. Évidemment ces auteurs sont absolument inconnus ici et il est difficile d’intéresser les éditeurs français.

J’aimerais aussi traduire Miško Kranjec, un auteur de Prekmurje, la région d’origine de ma famille, qui a décrit admirablement les paysages et le habitants de cette région si particulière de Slovénie. Et enfin j’aimerais beaucoup trouver un éditeur pour un roman de Tomšič qui raconte l’histoire des Alexandrines, ces femmes de la région de Trieste qui, pour sauver leur famille de la misère, sont allées travailler à Alexandrie comme nourrices et bonnes d’enfants.

Pour finir, avez-vous un projet de traduction en cours?

J’ai pratiquement fini de traduire un roman historique de Jančar, Le Galérien, qui m’avait été commandé par un petit éditeur qui a abandonné le projet à la suite de difficultés financières et j’ai commencé – en collaboration avec une traductrice slovène, Marjeta Novak Kajzer, car le texte est très difficile et emprunte beaucoup d’expression au dialecte de Carinthie – la traduction d’un court roman de Lipuš, Le vol de Boštjan, à propos duquel Peter Handke a écrit un article enthousiaste dans Libération. Bien sûr, je n’ai pas encore d’éditeur pour ces deux projets, mais quand on traduit une « petite langue » (parlée par un peu plus de deux millions de personnes), on a une certaine habitude des situations inconfortables !

Bibliographie non-exhaustive des livres traduits par Andrée Lück-Gaye

Pahor, Boris : Pèlerin parmi les ombres. La Table Ronde, 1990

Pahor, Boris : Printemps difficile. Phébus, 1995

Pahor, Boris : Arrêt sur le Ponte Vecchio. Éditions des Syrtes, 1999

Pahor Boris : La Porte dorée. Éditions du Rocher, 2002

Jancar, Drago : L’Élève de Joyce. L’Esprit des péninsules, 2003

Jancar, Drago : Aurore boréale. L’Esprit des péninsules, 2005

Blatnik, Andrej : La loi du désir. Alterédit, 2005

Jancar, Drago : La grande valse brillante. L’espace d’un instant, 2007

Kovacic, Lojze : Les Immigrés, vol. I – L’Enfant de l’exil. Seuil, 2008

Kovacic, Lojze : Les Immigrés, vol. II – L’Enfant de la guerre. Seuil, 2009

Kovacic, Lojze : Les Immigrés, vol. III – L’Age des choix. Seuil, 2011

Jancar, Drago : Des bruits dans la tête. Passage du Nord-Ouest, 2011

Jancar, Drago : Éthiopiques et autres nouvelles. Arfuyen, 2012

Bartol, Vladimir : Alamut. Phébus, 2012

Jancar, Drago : Cette nuit, je l’ai vue. Phébus, 2014