A propos de l’actualité : Gabrielle Watrin et le prix Nicole Bagarry-Karátson

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

nador_gion-pdf-374x600La traductrice Gabrielle Watrin a reçu hier, mardi 11 décembre, le Prix Nicole Bagarry-Karátson pour sa traduction du roman de Nándor Gion, Le soldat à la fleur (paru en 2018 aux Editions des Syrtes, retrouvez ici mon article sur ce roman).

Le Prix Nicole Bagarry-Karátson récompense la traduction en français d’œuvres littéraires composées en hongrois. Les lauréats depuis 2003 sont :

  • Marc Martin (2003) pour La mort seul à seul (Saját halál) de Péter Nádas;
  • Chantal Philippe (2005) pour La porte (Az ajtó) de Magda Szabó;
  • Françoise Bougeard (2006) pour Ennemi public (Közellenség) d’István Tasnádi;
  • Joëlle Dufeuilly (2007) pour La mélancolie de la résistance (Az ellenállás melankóliája) de László Krasznahorkai;
  • Clara Royer (2008) pour Miséricorde (Irgalom) de Pap Károly;
  • Georges Kornheiser (2009) pour les Poèmes d’Endre Ady;
  • Sophie Aude (2010) pour Précipice (Szakadék) et L’histoire d’une solitude (Egy magány története) de Milán Füst ;
  • Guillaume Métayer (2011) pour Deux fois deux (Kétszer kettő) d’István Kemény.
  • En 2012, en raison de l’ampleur exceptionnelle de la tâche accomplie, Marc Martin assisté par Sophie Aude ont partagé le prix pour Histoires parallèles (Párhuzamos történetek) de Péter Nádas;
  • Jean-Louis Vallin (2014) pour La Zrinyiade ou Le péril de Sziget (Szigeti veszedelem, 1651), épopée baroque en vers de Miklós Zrinyi;
  • Sophie Kepes (2015) pour Seul l’assassin était innocent (Bűnügy) de Júlia Székely et de Kornél Esti (Esti Kornél) de Dezső Kosztolányi;
  • Thierry Loisel (2017) pour Néron le poète sanglant (Néró a véres költő) et Langue et âme (Nyelv és lélek) de Dezső Kosztolányi;
  • Catherine Faÿ (2018) pour Dernier jour à Budapest (Szinbád hazamegy), Albin Michel, 2017, de Sándor Márai;
  • Gabrielle Watrin (2019) pour Le soldat à la fleur (Virágos katona), Éditions des Syrtes, 2018, de Nándor Gion.
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A propos de l’actualité : France-Roumanie, la Tournée des Traducteurs

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

A partir de ce vendredi 7 décembre, et jusqu’au 5 avril 2019, une Tournée des Traducteurs présentera la littérature roumaine aux quatre coins de la France, avec une série de rencontres ouvertes au grand public.

Organisée par la traductrice Laure Hinckel (que j’avais eu le plaisir d’interviewer il y a quelques années) et par la journaliste, traductrice et médiatrice culturelle Cristina Hermeziu, la tournée a pour objectif de soutenir la visibilité de la littérature roumaine en français.

Les neuf rencontres auront lieu :

  • Le 7 décembre 2018 à 18h30 à la Librairie des Hommes et des Livres de Beaune. Thème : Peuples. Brassage à l’Est.

  • Le 14 décembre 2018 à 16h à la Médiathèque de Saint-Denis (93). Thème : De la réalité au merveilleux.

  • Le 15 janvier 2019 à 18h à la Librairie Decitre à Lyon. Thème : Couples. La force du destin.

  • Le 25 janvier 2019 à 18h à la Librairie Kléber à Strasbourg. Thème : Vie à l’Est, côté mur.

  • Le 14 février 2019 à 18h à la Librairie Mollat à Bordeaux. Thème : Voix libres. Cris d’aujourd’hui.

  • Le 22 février 2019 à 18h à la Librairie Au fil des mots à Blagnac. Thème : Notre poésie, celle de chaque jour.

  • Le 22 mars 2019 à 18h à la Librairie Place Ronde à Lille. Thème : Cherchez la femme.

  • Le 30 mars 2019 à 16h à la Librairie Ravy à Quimper. Thème : Vie à l’Est – L’histoire comme émotion.

  • Le 5 avril 2019 à 18h à la Librairie Maupetit à Marseille. Thème : La géopolitique des villes.

Chaque rencontre permettra à des traducteurs invités de présenter un nombre important de livres traduits. Le programme complet est disponible ici : https://tourneedestraducteurs.com/le-programme-complet-de-la-tournee/

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La Tournée des Traducteurs s’inscrit dans la saison culturelle France-Roumanie, dont le programme (musique, dance, théâtre, littérature, cinéma, conférences, gastronomie…) est disponible ici.


Mathias Enard – entre l’Orient et l’Occident, un arrêt en Hongrie

Le Festival International du Livre de Budapest a aussi été l’occasion pour moi d’entendre et de rencontrer Mathias Enard, l’un des deux invités français du festival, dont j’avais déjà lu et apprécié l’un de ses romans (Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants). En plus d’une discussion avec un poète, écrivain et traducteur hongrois francophone, Mátyás Dunajcsik, au festival, Mathias Enard participait aussi, à la librairie francophone de Budapest (la Librairie Latitudes), à une rencontre avec le poète, universitaire et traducteur Guillaume Métayer dont le recueil Türelemüveg était également présenté au cours du festival. Ayant été présente à ces deux rencontres, j’ai vraiment apprécié les talents (manifestement inépuisables) de conteur de Mathias Enard, et les quelques anecdotes qu’il a données sur la genèse de ses romans – en particulier l’idée de l’écriture sous la contrainte : tant de pages par heure pour la nuit d’insomnie de Boussole, tant de pages par kilomètre pour le voyage de ZoneTout cela m’a donné envie de lire ces deux romans, ce qui était tout de même l’un des résultats escomptés de ces rencontres et que je ferai donc (un jour). Mais l’objectif ici n’est pas vraiment de parler de romans que je n’ai pas lus et pour lesquels il existe sûrement plein de très bonnes chroniques. Je vous propose plutôt un petit dialogue avec Ágnes Tótfalusi, traductrice hongroise de Boussole (en hongrois : Iránytű, Magvető 2018), ainsi que de beaucoup d’autres textes de la littérature contemporaine française.

***

totfalusi agnesPourquoi la traduction littéraire ?

Je traduis depuis 20 ans. J’avais commencé avec des magazines dès l’université, mais j’aimais déjà faire ça au lycée, quand il y avait des concours. En plus, mon père était traducteur dans une maison d’édition pour enfants, plutôt à partir de l’anglais, du suédois et de l’allemand.

Au début, je voulais être professeur, mais travailler au lycée était plutôt un cauchemar, et après la naissance de mes deux enfants j’ai préféré travailler à la maison.

La traduction littéraire représente un bon marché en Hongrie ?

Dès la période communiste il y avait une demande régulière pour le livre traduit. Les livres n’étaient pas chers, on lisait beaucoup et on traduisait aussi beaucoup (aussi parce qu’il y avait beaucoup de besoin). A l’époque c’était soutenu par l’Etat, mais maintenant ce n’est que la logique de marché qui compte. Pour la traduction il y a quelques subventions, par exemple de l’Union européenne, de l’Institut français, mais pas vraiment de l’Etat hongrois.

sundiszno.jpegTu traduis beaucoup de littérature contemporaine (Millet, Houellebecq, Gavalda, Despentes, Barbery…) : pourquoi ? Est-ce une préférence personnelle ou une demande des éditeurs ?

Ma première traduction était un petit roman de Daudet, La belle Nivernaise, paru aux éditions Móra.  Depuis, je me suis en effet spécialisée dans la littérature contemporaine. C’est presque toujours sur commande de l’éditeur, mais quelque fois c’est moi qui fais des propositions.

Justement, étant donné que ce sont des auteurs contemporains, es-tu parfois en contact avec les auteurs que tu traduis ?

Je n’ai pratiquement pas de contact avec les auteurs, je préfère même peut-être comme ça. Mais ensuite, j’ai rencontré Houellebecq [à l’occasion de sa participation au Festival International du Livre de Budapest en 2013], qui était aimable mais n’avait pas l’air de s’intéresser beaucoup à ses traducteurs. Et puis après Catherine Millet, Olivier Bourdeaut, Mathias Enard… très sympathiques.

Peux-tu nous parler de ta méthode de travail ?

Je travaille principalement avec Magvető [maison d’édition privilégiant la littérature hongroisehouellebecq contemporaine de qualité, et les traductions littéraires] mais aussi avec d’autres. Souvent, je connais déjà le roman, sinon, je le lis avant de dire si je vais ou non faire la traduction. Après la lecture, je me mets au travail : je prépare d’abord un texte cru, puis j’y reviens sur plusieurs sessions (certains traducteurs visent la traduction parfaite dès le début). Un livre de 300 pages me prend environ 3 mois (mais avec beaucoup de variation d’un livre à un autre).

Pour Mathias Enard, ça a été tout à fait différent car c’est un roman que j’aime beaucoup, qui est très beau, mais très chargé car il veut tout dire, très érudit, avec beaucoup d’allusions. Il faut beaucoup chercher, beaucoup s’informer pour comprendre. J’aime bien ça : quand il parle de musique, j’ai beaucoup écouté de musique… Je lui ai dit quand je l’ai rencontré que c’était la traduction de ma vie. J’ai eu l’impression qu’il était un peu embarrassé !

En ce qui concerne le travail quotidien, je travaille sans distraction, sans musique. Le rythme change au cours du travail : au début, je vais lentement, puis je dois me dépêcher. J’ai besoin de cette pression.

Qu’est-ce qui fait une bonne traduction ? Ta manière de travailler a-t-elle évolué ?

Il y a toujours des difficultés.  J’aime bien les textes plutôt intelligents, mais j’ai plus de mal avec ceux qui utilisent trop les jeux de mots, par exemple Vian, qui est très bon en français. Je ne suis pas assez créative, ou avec suffisamment d’imagination, pour les textes plus ludiques. Eszterházy est tout à fait intraduisible car il a inventé un langage.

En termes d’évolution, j’espère que oui. Mais c’est toujours la même méthode : comprendre d’abord l’architecture de la phrase (aussi grammaticalement), et la pensée.

bourdeautEst-ce qu’un roman traduit reste le même, ou devient quelque chose de différent, à ton avis ?

Pour moi, le roman traduit, ce n’est pas tout à fait quelque chose de différent, mais plutôt un medium. J’espère, en tout cas. Une bonne traduction, c’est le même texte, il faut qu’il lui soit fidèle. C’est différent de la poésie.

J’ai remarqué que certaines maisons d’édition en Hongrie mettent le nom des traducteurs sur la page de couverture et une biographie des traducteurs à côté de celle de l’auteur, alors que d’autres mentionnent juste le nom du traducteur ou de la traductrice. Qu’est-ce que tu en penses ?

Pour moi, cette question de la visibilité des traducteurs n’est pas très importante.

C’est bien rémunéré, comme travail ?

Ce n’est pas très bien payé, mais mieux que les médecins, les professeurs d’université ou les employés des crèches [ces salaires sont notoirement bas en Hongrie]. Le tarif est d’environ 36 000HUF/ív [un ív = 40 000 signes, espaces inclus ; soit 113 EUR/40 000 signes ; à titre de comparaison et en me basant sur des données de l’Association des Traducteurs Littéraires de France, l’équivalent en France serait d’environ 513 EUR/ív].

As-tu déjà été tentée d’écrire, toi aussi ?

Je n’ai jamais eu envie d’écrire, pas du tout !

Quelles sont tes projets de traduction en cours ?millet

Je travaille sur Une enfance de rêve, de Catherine Millet (dont j’ai déjà traduit plusieurs livres), puis je passerai à un entretien de Houellebecq et de Bernard-Henri Lévy.

Et pour finir, tes recommandations de lectures, en français ou en hongrois ?

Pour la littérature hongroise, il y a des femmes écrivains que j’aime beaucoup : Kiss Noémi, Szvoren Edina, Mán-Várhegyi Réka (auteure de nouvelles et d’un roman qui va paraître dans quelques semaines, sur deux femmes hongroises dans les années 2000). Et un roman français que j’aimerais traduire, c’est La Belle du Seigneur, qui n’a pas encore été traduit en hongrois.

Merci Ágnes!

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A propos des trois auteures hongroises citées :

Man-Varhegyi-Reka2Née en 1979 à Reghin en Roumanie, Réka Mán-Várhegyi vit maintenant à Budapest. Son premier recueil de textes (Boldogtalanság az Auróra-telepen ; « Tristesse dans le quartier Auróra ») est sorti en 2013 et lui a valu la même année un premier prix littéraire, le prix JAKkendő de l’association littéraire József Attila Kör. Elle est également l’auteur de plusieurs livres pour enfants. 2012_stiller_03_N

Noémi Kiss est née en 1974 à Gödöllő, ville située à quelques dizaines de kilomètres à l’est de Budapest. Elle est l’auteure de nombreuses nouvelles et de textes sur les voyages, la photographie et la littérature. Son site web en anglais, et un entretien en français réalisé il y a presque exactement un an, vous donneront un meilleur aperçu de cette auteure engagée.

Hungary Edina Szvoren 240x180Edina Szvoren, lauréate du Prix de littérature de l’Union européenne en 2015, est née en 1974 à Budapest. Après un parcours scolaire et universitaire dans la musique, elle s’est tournée vers la littérature et est l’auteur de plusieurs recueils de nouvelles, certains traduits dans plusieurs langues mais pas encore en français.

 


Quelques mots avec : Margot Carlier, traductrice du polonais

Dernier épisode de ma série d’entretiens avec des traductrices littéraires des langues d’Europe de l’Est, ce billet nous emmène à la rencontre de Margot Carlier, traductrice du polonais. En ce 30 septembre, il coincide avec la journée mondiale de la traduction, l’occasion de penser à ceux et celles qui nous permettent d’avoir accèà tant de livres de langues étrangères. Les précédents entretiens sont ici (Laure Hinckel, traductrice du roumain), là (Marie Vrinat-Nikolov, traductrice du bulgare) et là (Andrée Lück-Gaye, traductrice du slovène).

***

CarlierMargot Carlier, vous avez un nom français, mais il me semble que vous avez aussi un nom qui sonne davantage polonais: lequel des deux reflète le mieux vos origines ?

Je suis née en Pologne, mon nom de jeune fille est donc polonais, mais j’ai vécu plus longtemps en France qu’en Pologne. J’ai toujours considéré qu’être à cheval entre deux cultures était une véritable richesse. D’ailleurs, je ne me sens jamais autant polonaise qu’avec les Français et jamais autant française qu’avec les Polonais. Pour moi, ces deux cultures ne sont au fond pas si éloignées que ça. Edgar Morin a écrit : « Le métissage ne donne pas une moyenne où se diluent deux originalités. Il crée une nouvelle originalité. » Cette phrase, je la fais volontiers mienne. Produit d’un métissage, j’ai créé ma propre palette culturelle, avec ses références, ses sonorités, ses coloris… J’ai deux identités et je navigue entre deux langues, qui m’appartiennent pleinement – l’une étant maternelle, l’autre « fraternelle ».

Comment en êtes-vous venu à la traduction littéraire ?

C’est une longue histoire. Une histoire de passion, de déception, de doute… J’ai eu mon premier déclic de traductrice à l’université. C’était au séminaire de Milan Kundera où j’ai eu l’opportunité de rencontrer Tadeusz Konwicki. En lisant un de ses livres étudiés en cours, je m’étais rendu compte que je le traduisais machinalement en français, ou plus exactement je le « lisais » en français. Je n’ai pas traduit le livre en question. J’en avais pourtant très envie, mais le projet n’a pas abouti. J’en garde un souvenir ému, ce fut à la fois une belle rencontre avec un grand écrivain et… mon premier pas (raté !) vers le métier de traducteur.

Quelques années plus tard, j’ai lu La sous-locataire de Hanna Krall, et j’ai été littéralement sous le choc de cettekrall lecture. C’était un livre écrit pour moi, j’en étais persuadée. J’ai donc contacté l’auteur en lui proposant de traduire son livre et de lui trouver un éditeur en France. Aussi curieux que cela puisse paraître, Hanna Krall m’a tout de suite fait confiance. Une confiance absolue, alors que j’étais une traductrice débutante. Quelle chance ! C’est ainsi qu’une complicité littéraire a vu le jour, suivie d’une belle et longue amitié. Bien entendu, je ne pouvais pas savoir à l’époque que j’allais devenir sa traductrice.

J’entretiens depuis un rapport particulier avec l’œuvre de Hanna Krall. Je suis très sensible à son écriture, une écriture qui m’est familière, dont je connais les rouages, mais qui néanmoins me surprend toujours.

Pour moi, la traduction est avant tout une affaire de passion et de sensibilité littéraire. Je suis devenue traductrice un peu par hasard. Un hasard heureux, car j’adore ce métier, dans lequel je me réalise pleinement…

Vous êtes enseignante à l’université et conseillère littéraire pour divers éditeurs – comment toutes ces activités se complètent-elles ?

Traduire et conseiller les éditeurs sur la littérature étrangère dont vous êtes spécialiste me semble tout naturel. Pour ma part, j’ai toujours envisagé mon métier sous cet angle. Il me fallait les deux pour me sentir accomplie. odijaLa plupart des auteurs que je traduis, je les ai « apportés » à mes éditeurs. C’est le cas de Krall, de Myśliwski, de Szczygieł, d’Odija, d’Onichimowska, de Tochman… Les traducteurs ont toujours servi de lien entre un auteur étranger et un éditeur. C’est un peu moins vrai aujourd’hui, à l’époque des agents littéraires influents. Cependant, les éditeurs écoutent volontiers les traducteurs et, pour peu que l’on parvienne à établir une relation de confiance, ils viennent vers vous et vous demandent conseil.

Quant à mes cours à l’université, où j’enseigne la langue et la civilisation polonaises, ce n’est pas un travail à temps plein. J’aime concilier plusieurs activités, c’est très stimulant. Au fond, tout ce que je fais se concentre autour du même domaine – la culture et la littérature. Par ailleurs, il faut une bonne dose de pédagogie pour présenter des auteurs polonais à des éditeurs français en leur donnant envie de les publier.

Vous traduisez beaucoup de littérature contemporaine – Olga Tokarczuk, Hanna Krall, Mariusz Szczygieł, Wiesław Myśliwski … – est-ce une réflexion de vos préférences ou de ce qu’il plaît davantage aux éditeurs français ?

Pourquoi je traduis beaucoup de littérature contemporaine ? Tout simplement parce que c’est la seule que je connaisse vraiment bien. Depuis que je fréquente le monde de l’édition en France et en Pologne, je me suis fait un réseau de connaissances, de relations, et mes goûts littéraires se sont affinés. La traduction est d’abord une histoire d’amour pour les livres, émaillée de quelques rencontres heureuses. Je ne sais pas si je suis plus sensible à la littérature contemporaine qu’aux auteurs classiques, mais le fait est que les éditeurs français recherchent avant tout des nouveautés. Ils aimeraient tous découvrir un auteur de talent, mais rares sont ceux qui prennent le risque de publier un écrivain polonais débutant. Que des fois je me suis entendu dire : « Celui-là, on va le suivre en attendant qu’il fasse ses preuves ». C’est un peu paradoxal. Mais les temps sont durs pour la littérature, et plus particulièrement pour ce qu’on appelle « les petites littératures ». Drôle de nom ! Ce n’est pas parce qu’une littérature est mal connue qu’elle est « petite ».

J’aimerais saluer ici le travail des éditions Noir sur Blanc qui, depuis des années et avec un courage rare, publient de la littérature polonaise, aussi bien contemporaine que classique, tous genres confondus.

Votre méthode de travail a-t-elle évolué au fil du temps ? Comment abordez-vous un travail de traduction ?

Lorsque je choisis de traduire un livre, je dois d’abord m’imprégner du texte. En vérité, le déclic se produit à la première lecture. Si je me mets à traduire automatiquement, c’est que j’ai envie de m’approprier le livre, parce que le texte m’inspire d’une façon ou d’une autre. La traduction est toujours le produit d’une lecture, d’où sa subjectivité. Selon Henri Meschonnic, la présence du traducteur dans un texte est la condition indispensable à la réussite de la traduction. Oui, mais à condition que cette présence reste discrète et modulable, en fonction de l’œuvre. J’essaie de me faire discrète, voire petite, de me fondre dans le texte… Le plus important n’est pas de comprendre (c’est une évidence), mais de sentir : la langue d’abord, sa logique, son niveau, son rythme, puis la structure et la composition du texte, sa progression, ses méandres… Vous voyez, on frise la métaphore fluviale, mais en entrant dans une traduction, j’ai souvent l’impression de me plonger dans une rivière.

Lorsque je traduis, j’essaie d’emblée de livrer une version quasi définitive. Je ne fais pas de premier jet approximatif. Je m’y perdrais. Je ne sais pas si c’est la bonne méthode, mais j’ai toujours travaillé de cette manière. Ce qui fait que je peux passer des heures, voire plus, sur une phrase. Il faut du temps pour aboutir à une traduction juste. Il va de soi que j’effectue plusieurs relectures avant de rendre une traduction. Je la recorrige, la polis, la cisèle… stasiuk

J’ai l’habitude de beaucoup solliciter mes auteurs, je leur pose une multitude de questions. J’ai parfois besoin d’aller au-delà du texte, de comprendre plus que ce qui est dit explicitement. Il m’arrive de lire en entier les livres cités dans les ouvrages que je traduis. En travaillant sur Pourquoi je suis devenu écrivain d’Andrzej Stasiuk, j’écoutais les groupes rock des années 80, auxquels il fait référence. Même quand je peux trouver moi-même des solutions, je privilégie le dialogue avec l’auteur. Bref, je suis une traductrice « enquiquinante ». Je cultive des complicités littéraires.

La littérature polonaise est-elle mieux connue en France aujourd’hui qu’à vos débuts ?

J’aimerais le croire. Les grands auteurs, comme Gombrowicz, Schulz, Miłosz, Kapuściński aussi, ont marqué la littérature mondiale. Pour les jeunes écrivains polonais, se faire connaître en France n’est pas évident. Mais certains y parviennent. Malgré leurs réticences, les éditeurs français s’intéressent généralement à ce qui se publie et se lit ailleurs. Les gens voyagent et se montrent plus ouverts à d’autres cultures. Les lecteurs sont curieux d’autres univers. Les littératures d’Europe centrale ne paraissent plus aussi lointaines et exotiques qu’avant. Je dirais que les auteurs polonais les plus connus sont publiés en France. La plupart des grandes maisons d’éditions ont dans leurs catalogues des livres polonais. Et il existe aussi de petits éditeurs courageux et déterminés qui se lancent dans cette aventure avec succès.

Ceci dit, je regrette que la littérature polonaise soit relativement peu connue en France, qu’elle n’occupe pas encore la place qu’elle mérite. Cela viendra.

Quels sont vos projets en cours (y compris, si c’est le cas, ceux qui traînent dans vos tiroirs) ?

Je travaille actuellement sur le dernier livre de Wiesław Myśliwski, dont le titre provisoire est L’ultime donne. mysliwskiC’est un travail à la fois ardu et passionnant, car il s’agit d’un auteur qui attache une importance capitale à la langue et qui a su créer un univers littéraire très marqué. Qui plus est, il possède une véritable vision du monde et de la littérature. Myśliwski est très important pour moi, car j’ai longtemps bataillé pour publier en France l’œuvre de cet écrivain majeur (je crois que je n’étais pas la seule, certains de mes collègues ont essayé aussi). J’ai sollicité plusieurs éditeurs, et cela m’a pris du temps. Ce sont finalement les éditions Actes Sud qui m’ont suivie dans ce projet.

J’ai aussi des projets concernant le reportage littéraire polonais. Dans le domaine du théâtre, je retravaillerai probablement avec Krzysztof Warlikowski, à l’occasion de son nouveau spectacle ; notre collaboration est déjà ancienne, et je l’apprécie énormément.

Je ne manque pas de travail. J’espère simplement être à la hauteur des textes qui me sont confiés…

Bibliographie non-exhaustive des livres traduits par Margot Carlier:

Andrzej Stasiuk, Un vague sentiment de perte, Actes Sud, 2015

Wojciech Tochman, Aujourd’hui, nous allons dessiner la mort, éd. Noir sur Blanc, 2014

Andrzej Stasiuk, Pourquoi je suis devenu écrivain, éd. Actes Sud, 2013

Olga Tokarczuk, Sur les ossements des morts, éd. Noir sur Blanc, 2012

Joanna Olech, Une vie de dragon, éd. Flammarion (coll. Père Castor), 2012

Mariusz Szczygieł, Chacun son paradis, éd. Actes Sud, 2012

Wiesław Myśliwski, L’art d’écosser les haricots, éd. Actes Sud, 2010 (Grand Prix de Littérature de Saint Emilion, 2011)

Przemysław Wehterowicz, Marta Ignierska, Alphabet des gens, éd. de Rouergue, 2010

Hanna Onichimowska, Héro, mon amour, éd. Thierry Magnier, 2009 (traduit avec Lydia Waleryszak)

Marek Krajewski, La peste à Breslau, éd. Gallimard, 2009 (traduit avec Maryla Laurent)

Mariusz Szczygieł, Gottland, éd. Actes Sud, 2008 (Prix Amphi 2009 pour la traduction de ce livre, Prix du Livre européen, 2009)

Hanna Krall, Le Roi de cœur, éd. Gallimard, 2008

Marek Krajewski, Les fantômes de Breslau, éd. Gallimard, 2008

Hanna Krall, Tu es donc Daniel, éd. Interférences, 2008

Daniel Odija, La Scierie, éd. Gallimard, 2007

Krzysztof Kieślowski, Le Cinéma et moi, Noir sur Blanc, 2006.

Hanna Krall, Prendre le bon Dieu de vitesse (nouvelle traduction revue et augmentée), éd.Gallimard, 2005

Wojciech Tochman, Mordre dans la pierre, éd. Noir sur Blanc, 2004

Jerzy Ficowski, Bruno Schulz, les régions de la grande hérésie, éd. Noir sur Blanc, 2004

Hanna Krall, Danse aux noces des autres, Gallimard 2003

Krzysztof Kieślowski, Le hasard et autres textes, éd. Actes Sud, 2001

Agata Tuszyńska, Les Disciples de Schulz, éd. Noir sur Blanc, 2001

Hanna Krall, Là-bas, il n’y a plus de rivière, éd. Gallimard, 2000

Hanna Krall, Preuves d’existence, éd. Autrement, 1998

Agata Tuszyńska, Le garçon de la photographie, éd. Le Serpent à plumes, 1996

Hanna Krall, Les Retours de la mémoire, éd. Albin Michel, 1994

Hanna Krall, La Sous-locataire, éd. de l’Aube, 1994


Quelques mots avec : Andrée Lück-Gaye, traductrice du slovène

Troisième de ma série d’interviews de traducteurs, Andrée Lück-Gaye nous parle de son expérience – personnelle et professionnelle – de la littérature slovène et de se réception en France.

La Slovénie a beau être parmi les plus petits pays d’Europe, cela n’empêche pas ses auteurs d’être relativement connus en France même si, comme pour la Bulgarie et la Roumanie, il en reste encore beaucoup à découvrir.

***

algAndrée Lück-Gaye, votre grand-père était slovène, installé en France où vous êtes née, et vous n’avez découvert la Slovénie que sur le tard. Comment s’est faite cette rencontre et, de là, comment en êtes vous venue à la traduction ?

Au début des années 70, j’ai recherché ma famille slovène. J’ai retrouvé dans la maison natale de mon grand-père une cousine germaine de mon père et sa famille. À la suite de cette visite, je me suis inscrite à L’INALCO pour apprendre le slovène. Un jour, mon professeur, M. Vincenot, qui connaissait mon intérêt pour la littérature (et la Slovénie, bien sûr) m’a proposé de traduire un roman. Voilà comment j’ai commencé.

Mais la traduction n’était pas votre activité professionnelle principale ?

Non, j’étais enseignante dans un centre de formation d’éducateurs spécialisés où je donnais notamment des cours de français.

Cela vous a-t-il donné davantage de liberté par rapport au choix des livres que vous avez traduits ? Jancar

La question ne se pose pas en ces termes. Le seul roman que j’ai moi-même proposé à un éditeur est Cette nuit, je l’ai vue. Encore faut-il préciser que l’éditeur avait choisi de publier un roman de Drago Jančar.

À cette exception près, je n’ai jamais choisi les romans que j’ai traduits. Ils m’ont été proposés par les éditeurs français, les institutions slovènes, les auteurs eux-mêmes parfois.

Par chance, on m’a pratiquement toujours proposé des auteurs que j’appréciais.

A l’époque où vous avez commencé à traduire, la littérature slovène était-elle connue en France ?

Non, la littérature slovène n’avait aucune visibilité malgré la parution de quelques traductions (notamment des romans de Josip Jurcic, Ivan Tavčar, Ciril Kosmač, pour ne citer que ceux qui ont été directement traduits du slovène). Ces textes n’ont pas bénéficié de bonnes conditions de distribution. Ce qui a déclenché l’intérêt pour la littérature slovène, c’est la publication à La Table Ronde de Pèlerin parmi les ombres de Boris Pahor dont la personnalité, Alamutet la longévité, ont intéressé les critiques puis le public français. Il faut dire un mot d’Alamut de Bartol, traduit une première fois en 1986, qui est assez connu en France mais qui, sans doute à cause du sujet, n’est pas perçu par les lecteurs comme un roman slovène…

Et aujourd’hui (parmi les maisons d’édition et le grand public) ?

Il me semble que la littérature slovène a commencé à être vraiment connue en France à partir de la traduction des romans et nouvelles de D. Jančar. Le grand public ne peut s’intéresser à certaines littératures étrangères que dans la mesure où elles sont traduites et publiées. Et la plupart des maisons d’édition sont très prudentes et misent surtout sur les auteurs déjà connus.

Les écrivains slovènes traduits en français, tels que Boris Pahor, Lojze Kovačič, Florjan Lipuš ou Drago Jančar, sont-ils représentatifs de ce que les lecteurs slovènes d’aujourd’hui lisent ou connaissent? Je pense aussi au fait que certains de ces écrivains sont issus de minorités slovènes à l’étranger, ou qu’ils ont été parfois censurés à l’époque yougoslave.

F. Lipuš n’a actuellement qu’un roman traduit en français, et encore à partir d’une traduction allemande.

PahorTous les auteurs que vous citez sont très connus des Slovènes, qu’ils soient natifs ou issus d’une minorité slovène à l’étranger. Quant à la censure… Il est vrai que Kovačič, Pahor et Jančar ont tous les trois eu maille à partir avec le pouvoir à l’époque yougoslave. Mais si on regarde les dates de publication de leurs oeuvres dans des maisons d’édition slovènes, on voit que ces auteurs n’ont pas été interdits de publication. Et ma première traduction publiée (Pèlerin parmi les ombres de Boris Pahor) a été subventionnée par l’Association des écrivains slovènes à l’époque de la Yougoslavie.

La littérature slovène bénéficie-t-elle d’un soutien particulier en Slovénie pour sa traduction, y compris vers le français ?

La Slovénie soutient financièrement la traduction de la littérature slovène. C’est important mais insuffisant. Les éditeurs slovènes ne proposent pratiquement jamais leurs auteurs aux éditeurs français. La plupart du temps, ce sont les auteurs et les traducteurs qui prennent les contacts, mais, me semble-t-il, ce n’est pas leur travail… Il faut aussi citer Evgen Bavčar, Slovène de Paris, qui a été très actif notamment pour la reconnaissance de Pahor.

Qu’est-ce qui, pour vous, fait une bonne traduction et une bonne traductrice?

Question difficile : Pour être une bonne traductrice, il faut aimer la littérature, les textes, avoir envie de faire connaître des auteurs, c’est évident. Mais il faut surtout bien connaître la langue d’arrivée (ce qui est parfois oublié, en tout cas pour ce qui concerne les traductions du slovène vers le français) et être capable d’écrire dans des écritures différentes.

Quel est votre meilleur souvenir lié à votre carrière de traductrice?

J’ai beaucoup de bons souvenirs liés au moment où, la traduction finie, l’éditeur exprime sa satisfaction et Kovacicquand les premiers lecteurs disent qu’ils ont aimé le roman… Mais je me souviens particulièrement du jour où Drago Jančar m’a téléphoné pour me demander de traduire un recueil de nouvelles (L‘élève de Joyce) et de celui où Annie Morvan du Seuil m’a proposé de traduire Kovačič. Il s’agit dans les deux cas d’auteurs importants et talentueux que j’admire particulièrement. J’ai aussi été très contente de recevoir, avec Jančar, le Prix de l’Inaperçu [en 2012, pour Des bruits dans la tête].

Avez-vous un auteur ou un livre qui vous tient à coeur mais qui n’a pas encore été traduit ou, peut-être, ne peut pas être traduit?

J’ai plusieurs traductions dans mes tiroirs pour lesquelles j’aimerais trouver un éditeur, notamment trois romans, très différents par leur sujet et leur style, de Zupan, de Kavčič et de Čar. Évidemment ces auteurs sont absolument inconnus ici et il est difficile d’intéresser les éditeurs français.

J’aimerais aussi traduire Miško Kranjec, un auteur de Prekmurje, la région d’origine de ma famille, qui a décrit admirablement les paysages et le habitants de cette région si particulière de Slovénie. Et enfin j’aimerais beaucoup trouver un éditeur pour un roman de Tomšič qui raconte l’histoire des Alexandrines, ces femmes de la région de Trieste qui, pour sauver leur famille de la misère, sont allées travailler à Alexandrie comme nourrices et bonnes d’enfants.

Pour finir, avez-vous un projet de traduction en cours?

J’ai pratiquement fini de traduire un roman historique de Jančar, Le Galérien, qui m’avait été commandé par un petit éditeur qui a abandonné le projet à la suite de difficultés financières et j’ai commencé – en collaboration avec une traductrice slovène, Marjeta Novak Kajzer, car le texte est très difficile et emprunte beaucoup d’expression au dialecte de Carinthie – la traduction d’un court roman de Lipuš, Le vol de Boštjan, à propos duquel Peter Handke a écrit un article enthousiaste dans Libération. Bien sûr, je n’ai pas encore d’éditeur pour ces deux projets, mais quand on traduit une « petite langue » (parlée par un peu plus de deux millions de personnes), on a une certaine habitude des situations inconfortables !

Bibliographie non-exhaustive des livres traduits par Andrée Lück-Gaye

Pahor, Boris : Pèlerin parmi les ombres. La Table Ronde, 1990

Pahor, Boris : Printemps difficile. Phébus, 1995

Pahor, Boris : Arrêt sur le Ponte Vecchio. Éditions des Syrtes, 1999

Pahor Boris : La Porte dorée. Éditions du Rocher, 2002

Jancar, Drago : L’Élève de Joyce. L’Esprit des péninsules, 2003

Jancar, Drago : Aurore boréale. L’Esprit des péninsules, 2005

Blatnik, Andrej : La loi du désir. Alterédit, 2005

Jancar, Drago : La grande valse brillante. L’espace d’un instant, 2007

Kovacic, Lojze : Les Immigrés, vol. I – L’Enfant de l’exil. Seuil, 2008

Kovacic, Lojze : Les Immigrés, vol. II – L’Enfant de la guerre. Seuil, 2009

Kovacic, Lojze : Les Immigrés, vol. III – L’Age des choix. Seuil, 2011

Jancar, Drago : Des bruits dans la tête. Passage du Nord-Ouest, 2011

Jancar, Drago : Éthiopiques et autres nouvelles. Arfuyen, 2012

Bartol, Vladimir : Alamut. Phébus, 2012

Jancar, Drago : Cette nuit, je l’ai vue. Phébus, 2014


Quelques mots avec: Marie Vrinat-Nikolov, traductrice du bulgare

Des quatre littératures faisant l’objet de ma série d’interviews de traductrices, celle de Bulgarie est sûrement la moins connue. Juste comme ça, de mémoire, combien d’auteurs bulgares sait-on citer ? De mon côté, pas beaucoup ! Ils sont pourtant plus nombreux qu’on ne pourrait le penser à être traduits en français, grâce entre autres à la traductrice Marie Vrinat-Nikolov. Ici, elle nous parle de son parcours, de ses coups de cœur, de son approche à la littérature bulgare et, bien sur, de cette littérature elle-même.

***

vrinat_mMarie Vrinat-Nikolov, comment en êtes vous venue à vous intéresser à la Bulgarie et à devenir traductrice du bulgare ?

J’ai eu beaucoup de chance : on m’a tout simplement envoyé un destin lorsque j’avais treize ans. Les voisins de mes parents ont pris en stop un couple qui s’est révélé être bulgare. On était en 1973, encore assez loin de la chute du mur de Berlin, ils avaient laissé un bébé en otage du régime et visitaient les châteaux de la Loire. Mes parents leur ont proposé de passer quelques jours chez nous (nous habitions dans une maison près de Blois). Lorsque je les ai entendus parler, je ne puis expliquer ce qui s’est passé, mais quelque chose a décidé en moi que cette langue serait MA langue et que je la parlerais comme eux ! Ça a été un coup de foudre musical. Et j’ai toujours besoin de cette langue pour vivre, besoin de l’entendre, de la parler, de la lire, de l’écrire…

Nous nous sommes choisies mutuellement. J’ai donc commencé à l’apprendre toute seule, avec les livres qu’ils m’ont envoyés (à l’époque je commençais le grec et ces deux langues se sont mutuellement aidées dans mon apprentissage). Deux ans plus tard, ces amis nous ont invités, ma famille et moi, en Bulgarie. Je n’oublierai jamais ce voyage, découverte à la fois d’une culture, d’une histoire, de paysages, de personnes extrêmement hospitalières et d’une grande altérité car, de l’autre côté du rideau de fer, c’était, en effet, si différent… Dès que j’ai pu le faire, à ma majorité, j’ai commencé à aller chaque année en Bulgarie, refusant de parler français et imitant comme un enfant tout ce que j’entendais, lisais, voyais. Ensuite seulement, je me suis inscrite aux Langues’O, où j’enseigne à présent, afin de mettre un cadre rigoureux sur des connaissances réelles, mais plus intuitives. Dans les moments difficiles, les crises que nous traversons dans la vie, la langue et la littérature bulgares ont été un point d’équilibre auquel me raccrocher, une planche de salut. C’est d’ailleurs plus tard, alors que j’étais déjà en khâgne, préparant le concours d’entrée à l’ENS Jourdan (Ulm pour les filles, à cette époque), quand j’ai été confrontée pour la première fois à la mort de personnes très proches, dont une jeune sœur, que j’ai décidé que le bulgare ne serait pas seulement un « hobby », mais ma « profession ». Aussi, après avoir été reçue à l’agrégation de Lettres classiques, je me suis entièrement dirigée vers le bulgare.

Cela fait donc quarante ans que je baigne dans une double langue, une double culture. Entre temps, ma vie privée s’est aussi passée en Bulgarie, mes enfants sont franco-bulgares, j’y ai vécu au quotidien pendant six ans, j’y suis durant toutes les vacances universitaires, j’ai acquis la nationalité bulgare, ce qui était pour moi important sur le plan symbolique : je me sens profondément les deux ensemble. L’un ne va pas sans l’autre.

Traduire la littérature bulgare, quand on est passé par les lettres classiques, ce qui suppose de la version et du thème quotidiens (différents de la traduction, mais propédeutiques quand même), allait de soi. Traduire est une nécessité intérieure chez moi. Un jour sans traduire est un jour incomplet, frustré et frustrant.

Vous souvenez-vous de vos premiers contacts avec la culture littéraire du pays?

Oui, c’est un souvenir très romantique. Les premiers amis bulgares, ceux de 1973, m’avaient envoyé, outre un legende du balkandictionnaire, un livre avec des récits de l’écrivain Yordan Yovkov, qui a créé au début du XXe siècle. Un écrivain humaniste qui s’intéresse aux esseulés, aux souffrants, aux marginaux et les dépeint avec une grande  délicatesse. Ils m’avaient envoyé son recueil Légendes du Balkan, très lié à cette montagne qui traverse le pays d’est en ouest et qui a une haute portée symbolique dans l’imaginaire bulgare, puisqu’il est lié aux luttes pour la libération des territoires bulgares durant la domination ottomane qui a duré cinq siècles. Lire (en tentant de traduire avec le dictionnaire et dans un cahier d’écolière !) ces récits en traversant les lieux et les paysages dont il était question est quelque chose que je n’oublierai jamais non plus. Le « hasard » (mais il y a longtemps que je ne crois plus aux hasards) a fait que, vingt cinq ans plus tard, je les ai réellement traduits. Je dois ensuite mes découvertes littéraires  – hors cadre universitaire – aux amis bulgares enseignants, traducteurs, critiques, écrivains.

Vous avez traduit tant des œuvres classiques que d’autres qui datent de la période communiste ou contemporaine. Avez-vous cependant une prédilection pour une période ou un style ?

Je n’ai pas de prédilection réelle pour une période ou un « style » dans le sens où, j’imagine, vous entendez ce terme que j’évite précisément parce qu’il est ambigu. Je suppose que vous avez en tête un courant, ou un mode d’écriture propre à quelques écrivains. Pour moi, le style est une écriture individualisée par un « je » créateur. Ce que je n’arrête pas de dire à mes étudiants en master de traduction littéraire, en France comme en Bulgarie : on ne traduit pas des langues, mais des textes, c’est complètement différent. On traduit une écriture dans sa singularité. En principe, comme il est très rare que les éditeurs s’intéressent d’eux-mêmes à la littérature bulgare et que donc, c’est moi qui choisis les textes que je leur propose, j’ai la liberté et la chance de traduire des écritures qui entrent en résonance avec moi. C’est surtout vrai des écrivains contemporains, de la « génération des années 1990 » comme on les appelle en Bulgarie (Gueorgui Gospodinov, Alek Popov, Emilia Dvorianova, Theodora Dimova, par exemple et pour la prose). mais c’est vrai aussi de Yordan Yovkov, de Yordan Raditchkov (1929-2004), de Viktor Paskov (1949-2009) qui a renouvelé l’écriture à la charnière entre le communisme et le post-communisme, de Vera Moutaftchieva (1929-2009). J’ai retraduit « le » grand roman souslejougbulgare, l’un des tout premiers, paru en 1889, Sous le joug d’Ivan Vazov, parce que les traductions antérieures étaient épuisées, que je voulais donner ma « voix » à ce roman, comme je l’entendais dans sa réalité bulgaro-ottomane, et que je considérais qu’avec l’entrée de la Bulgarie dans l’Union européenne, ce livre faisait partie du patrimoine littéraire de l’Europe.

C’est, encore une fois, une nécessité intérieure : l’écriture d’un livre me pousse à le lire à haute voix et à le traduire. Et à passer au plus dur, au plus désespérant, au plus épuisant : convaincre un éditeur…

Y a-t-il un auteur ou un livre qui vous tient à cœur et qui n’a pas encore été traduit ?

Bien sûr, j’en ai plusieurs, même ! Par exemple, le premier roman de Theodora Dimova, Eminé, ou le deuxième roman d’Alek Popov, La boîte noire, ou encore Madame G. d’Emilia Dvorianova, Mais il y en a beaucoup ! J’attends des réponses d’une vingtaine d’éditeurs pour deux romans, un thriller « archéologique » et une uchronie, proposés entre février et mars derniers… La première qualité d’un traducteur de littérature bulgare doit être la patience. Or, je l’avoue, ce n’est pas mon fort…

Vous menez en même temps une carrière universitaire puisque vous êtes Professeur des universités en langue et en littérature bulgares à l’INALCO. Est-ce fréquent parmi les traducteurs et traductrices français ?

Nous sommes plusieurs à l’INALCO dans ce cas, je pense à mes collègues Patrick Maurus (littérature coréenne), Christophe Balaÿ (littérature persane), Antoine Chalvin (littérature estonienne), Iryna Dmytrychyn (littérature ukrainienne), Isabelle Rabut (littérature chinoise), etc. Je ne conçois pas, en ce qui me concerne, la pratique de la traduction sans la transmission de la théorie et de la pratique de la traduction littéraire (nous avons monté un master de traduction littéraire, forts des 101 langues/cultures représentées à l’INALCO) et sans le travail de critique qui est celui du chercheur en littérature. Les trois volets se tiennent, se nourrissent et s’enrichissent mutuellement. Et m’enrichissent tous les trois.  Je conçois mal ma vie sans les trois !

D’un point de vue strictement matériel, lorsqu’on traduit une littérature aussi peu connue et recherchée sur le « marché », il serait impossible de vivre uniquement de la traduction littéraire.

Pensez-vous que ce côté académique soit reflété dans vos choix et votre approche d’un livre à traduire ?

Cela dépend de ce que vous entendez par « académique ». Je ne pratique pas la « traduction académique » comme celle qui a perduré aux éditions Budé, par exemple, et qui me gênait beaucoup lorsque j’étais étudiante en Lettres classiques. Ces traductions, qui se voulaient « savantes », livraient (que leurs auteurs me pardonnent, mais c’était avant tout une époque, un horizon culturel dont ils n’auraient pu se détacher) des traductions « mortes ». Dans une langue qui se voulait avant tout linguistiquement correcte, mais qui avait si peu à voir avec le vivant des dialogues de Platon ou la beauté hiératique des tragédies de Sophocle… Ce n’est pas un hasard si le metteur en scène Wajdi Mouawad travaillait avec Robert Davreu en portant sur la scène les tragédies, précisément, de Sophocle. Ou si, actuellement, on voit de plus en plus souvent mettre en scène Tchékhov dans les traductions d’André Markowicz.

Inéluctablement, ma pratique, mon approche, ont changé depuis qu’avec mon collègue Patrick Maurus, nous animons depuis quatre ans un séminaire de théorie et de pratique de la traduction littéraire. Nous préparons d’ailleurs un livre, presque achevé, sur le traduire, qui se veut héritier, principalement, de Meschonnic et de la socio-critique, mais qui s’appuie avant tout sur la pratique et la transmission de cette pratique. Qu’on le veuille ou non, nous sommes tous prisonniers, à un degré plus ou moins élevé, des représentations sur « l’ainsi nommée littérature » et la langue qui va avec (que de clichés en son nom!). Voir les fameuses tendances déformantes pointées par Antoine Berman et les crimes invisibles dont parle Henri Meschonnic. Quand on l’enseigne, quand on essaie de sensibiliser les futurs traducteurs à ce piège, cela nous fait redoubler de vigilance à l’égard de notre propre pratique. Impossible de se permettre un « faites ce que je vous dis, mais ne faites pas ce que je fais »…

Quels sont les grands thèmes de la littérature bulgare d’aujourd’hui ? Outre la langue commune, peut-on même parler de littérature bulgare ?

Je vous remercie de poser la question ! C’est une question que tout historien d’une littérature (ma grande ambition est d’écrire, justement, une histoire de la littérature bulgare qui intéresse le public francophone et qui soit novatrice pour le public bulgare) doit se poser. D’un autre côté, me l’auriez-vous posée s’il s’agissait de littératures russe, espagnole, américaine, voire chinoise, japonaise, etc. ? Je n’en suis pas certaine. Cela montre bien (et c’est un motif de colère que j’ai en moi depuis des années) à quel point cette littérature est encore méconnue, voire inconnue en France. Et c’est injuste.

Elle est portée par des générations différentes, des écritures différentes.Balladepour

Des thèmes ? Difficile de vous faire un raccourci, alors qu’il sort beaucoup de livres en bulgare chaque année.  Ce qui s’est passé, en quelques mots, avec la littérature du post-communisme, c’est la libération totale de la langue et des sujets traités, avec l’irruption de l’argot, du sexe, de la critique du communisme, la volonté très claire de s’affranchir de la tradition réaliste qui a dominé la littérature bulgare depuis un siècle et la recherche d’une écriture plus heurtée, fragmentaire, libérée des tabous du passé, plus synchronisée avec les littératures d’Europe occidentale et américaine. Entre l’humanisme profond d’un Guéorgui Gospodinov, porté par ce que le post-moderne offre de meilleur à mon sens, l’humour caustique et le registre argotique d’un Alek Popov, d’un Zahary Karabachliev ou d’un Radoslav Parouchev, à l’aise dans la critique sociale au sens large, une Emilia Dvorianova dont l’écriture est à la fois recherche philosophique et musicale, Theodora Dimova que le manque d’amour et de solidarité dans la société post-communiste alarme – et ce ne sont là que quelques exemples parmi tant d’autres – ce sont autant d’approches de ce que la littérature peut faire à un public, à une société, à un champ national et international, autant d’écritures singulières qui peuvent nous toucher. On voit émerger peu à peu ce qui existe, par exemple, en Pologne : le thriller ou roman policier qui est aussi une dissection et une réflexion sur les sociétés, les imaginaires, les crises sociaux (je pense au thriller Le sourire du Chien de la jeune Dimana Trankova, qui s’appuie sur les mythes thraces, mais aussi la corruption politique, au polar Le Prix Nobel, d’Elena Alexieva, qui devrait sortir en 2015 dans ma traduction chez Actes Sud, qui traite de la création, mais aussi des Roms en Bulgarie, aux romans de Galin Nikiforov et bien d’autres).

Au cours de votre carrière, avec la chute du communisme et l’accession de la Bulgarie à l’Union Européenne, avez-vous vu une évolution dans la visibilité de la littérature bulgare en France (chez les lecteurs et les éditeurs) ?

C’était mon grand espoir. Vite déçu. Les éditeurs, dans leur ensemble, font toujours preuve du même manque d’enthousiasme et de curiosité à l’égard de la littérature bulgare, et de la même lenteur à donner des réponses (en moyenne un an…). Je suppose que cela tient au manque de représentations en général de la Bulgarie en France, au fait que je suis quasiment seule actuellement à traduire cette littérature (du moins la prose), ce qui fait qu’il ne peut y avoir d’effet « boule de neige », au manque de curiosité de la presse littéraire lorsque sort un livre traduit du bulgare, etc. J’en profite pour remercier au passage ceux qui m’ont reçue, écoutée et qui m’ont suivie, entre autres (que ceux que j’oublie me pardonnent), Robert Strick (Phebus), Anne Bourguignon (Arléa), Bernadette Paringaux et Jean-Paul Blot (Fédérop), Olympia Verger (Les Syrtes), Mireille Barthélémy (Fayard), Marie-Pierre Gracedieu (Alvik), Armand de Saint-Sauveur (Intervalles), Lucie Marignac (éditions rue d’Ulm), François Bouchardeau (HB éditions), Manuel Tricoteaux (Actes-Sud noir). Merci aussi à Françoise Triffaux qui m’a donné, en 2002, l’idée de dédier un site à la littérature bulgare contemporaine, site que j’essaie d’actualiser autant que le temps me le permet et dont j’envoie des nouvelles par bulletin électronique à environ soixante dix éditeurs : http://litbg.eu/

alphabetParlez-nous de votre dernière traduction publiée, L’alphabet des femmes, de Gueorgui Gospodinov, récemment sortie chez Arléa : pourquoi cet auteur, pourquoi ce titre ?

En fait, ce n’est pas ma dernière traduction. C’est une réédition en poche par Arléa qui avait publié ma traduction de ce recueil en 2003. Fruit d’une belle rencontre avec Anne Bourguignon qui aime vraiment la littérature. Pourquoi Guéorgui Gospodinov ? Né en 1968,  c’est l’un des auteurs phares de la jeune génération des écrivains bulgares. ll est l’auteur d’un premier roman (Un Roman naturel) qui a renouvelé profondément la prose bulgare, de nouvelles et d’essais (L’Alphabet des femmes, Et tout devint lune, Les crises invisibles), il est aussi poète, dramaturge, critique littéraire. Dans la postface que j’ai rédigée à cette traduction, j’avais écrit, entre autres : « Dans un monde et à une époque où « c’est seulement dans la médiocrité du quotidien que brillent le sublime et le tragique », Gospodinov n’a pas son pareil, dans son œuvre, pour mêler, à défaut de réconcilier, les contraires : sublime et prosaïque, banal et extraordinaire, nostalgie et dérision, érudition et badinerie, mémoire collective et destin individuel, sérieux et jeu… » Le titre est celui de l’un des récits, que j’ai fait ajouter au recueil original dans lequel il ne figurait pas (il avait été publié dans un magazine). Dès que je l’ai lu, il m’a démangé les méninges et les mains ! Dans ce récit, le narrateur, écrivain en panne d’histoire et d’inspiration, est sollicité par un ami d’enfance qui vient le voir précisément pour lui vendre une histoire, son histoire : « C’est une histoire très personnelle qui te semblera peut-être foldingue, celle d’un maniaque, comme tu voudras la qualifier. Toute ma vie, je n’ai eu qu’une passion : les lettres et les femmes. » Il en découle deux formes de jeu avec les 30 lettres de l’alphabet cyrillique à l’aide desquelles s’écrit le bulgare. J’ai donc joué avec les lettres latines dans lesquelles s’écrit le français… C’est d’ailleurs un texte que je propose souvent, lors de séminaires de traduction, à des étudiants qui ne connaissent pas le cyrillique. Ça marche très bien et le côté ludique permet de faire passer beaucoup de choses.

Je suis très heureuse que son second roman, Physique de la mélancolie, que je suis en train de traduire, paraisse en 2015 dans une collection que nous avons montée entre l’INALCO et les éditions Intervalles, la collection Sémaphore, dédiée aux littératures du monde, avec des textes traduits non seulement par des enseignants-chercheurs traducteurs, mais aussi (et surtout !) par les bons étudiants de notre master de traduction littéraire.

Le fait de traduire un livre d’un auteur encore vivant change-t-il votre manière d’approcher une traduction ?

Certes, cela facilite les choses lorsqu’on a des doutes. Et surtout, il se trouve que j’ai des liens d’amitiés avec plusieurs écrivains que je traduis. La familiarité avec leur manière de penser, leurs images, leur musique intérieure, qui font la matière de leur écriture, aide à entrer plus vite dans leur œuvre. Pour moi, la traduction est avant tout une affaire de musique d’une écriture singulière. Depuis plusieurs années, je lie d’ailleurs l’œuvre que je traduis à une œuvre musicale particulière que j’écoute en boucle. Il ne s’agit pas de fond musical (la musique, je l’écoute vraiment), mais de deux musiques, dont l’une est verbale, qui s’accordent et permettent de trouver vite le ton.

Et pour finir, avez-vous un autre projet de traduction en cours ?

Je traduis en ce moment avec bonheur Physique de la mélancolie, de Guéorgui Gospodinov, avant de me plonger dans la traduction de Concert pour phrase, d’Emilia Dvorianova. La partie centrale de cette œuvre, « Chaconne », lui a d’ailleurs été inspirée par un disque avec quatre Chaconnes (Bach, Busoni, Brahms, Lutz) que je lui avais offert parce que c’est lui que j’écoute lorsque je la traduis… Et puis, j’espère avoir des réponses positives pour les textes que j’ai mentionnés en quête d’éditeur…

 

Bibliographie non-exhaustive des livres traduits par Marie Vrinat

Gospodinov, Ghéorgui: L’alphabet des femmes. Arléa, 2003 et 2014
Karabachliev, Zahary: 18%Gris. Intervalle, 2011
Dvorianova, Emilia: Les jardins terrestres de la Vierge. Éditions Aden, 2010
Dimova, Théodora: Adriana. Éditions des Syrtes, 2008
Moutaftchieva, Vera: Moi, Anna Comnène. Editions Anubis (Sofia), 2007
Paskov, Viktor: Ballade pour Georg Henig. Editions de l’Aube, 1989. Rivages poche, 1991. Editions de l’Aube poche, 2007.
Vazov, Ivan, Sous le joug. Fayard, 2007
Dimova, Théodora: Mères. Éditions des Syrtes, 2006
Dvorianova, Emilia: Passion ou la mort d’Alissa. Fédérop, 2006
Sevan, Sevda, Quelque part dans les Balkans. L’Esprit des Péninsules, 2001 (Tome I) et 2002 (Tome II)
Yovkov, Yordan, Légendes du Balkan. L’Esprit des Péninsules, 1999
Raditchkov, Yordan: Récits de Tcherkaski. L’Esprit des Péninsules, 1994 et 1998.
Paskov, Viktor: Allemagne, Conte cruel. Éditions de l’Aube, 1992

 


Quelques mots avec: Laure Hinckel, traductrice du roumain

Voici la première partie d’une série d’interviews sur les traducteurs et traductrices du roumain, bulgare, slovène et polonais vers le français. La seconde partie, mardi prochain, nous emmènera en Bulgarie à la suite de Marie Vrinat.

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portrait-de-Laure-Hinckel-petitLaure Hinckel, vous avez été journaliste, en France, en Roumanie, en Moldavie, en Bulgarie, vous avez travaillé pour l’Institut Français de Bucarest, pour le Courrier des Balkans, avant de vous tourner davantage vers la traduction. Comment êtes-vous tombée dans le bain roumain, puis dans celui de la traduction?

Je suis tombée dans le bain de l’Est tout court, avant de tomber dans le bain roumain… Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin s’écroulait et le vingtième siècle prenait fin par anticipation. J’étais à Édimbourg avec ma promo de l’école de journalisme. Ça a été pour moi un électrochoc. Je n’oublierai jamais ce jour,  ce moment où j’ai vu le buraliste du coin,  près du château écossais, afficher The Wall is down. Après ça, tout d’un coup, autour de moi un nouveau monde se dressait. Je découvrais des gens d’origine bulgare, polonaise ou roumaine dont je n’aurais jamais deviné qu’ils venaient de là-bas. Ils retrouvaient la liberté. Cette date est la grande date de ma génération, je crois. Ensuite, j’ai voyagé en 1990, en train, à travers l’Europe et quand j’ai atteint la frontière qu’on ne pouvait encore que difficilement passer, celle de l’URSS, je me suis arrêtée: j’étais en Roumanie. J’y ai rencontré des gens merveilleux, la langue m’a parlé, j’y suis retournée très vite pour travailler et je m’y suis installée en avril 1992.
Le passage à la traduction s’est opéré très lentement. La seule et unique motivation de départ a été celle de partager, de transmettre. Vous imaginez ce que cela représentait pour moi ? Je me trouvais soudain avec des livres que j’aimais et personne chez moi, en France, pour les aimer avec moi parce qu’ils n’étaient pas traduits, ces livres qui me parlaient. La beauté de la langue, le chatoiement des styles, les horizons nouveaux de l’inspiration des auteurs roumains…

Impossible de parler de réception de la littérature roumaine en France sans mentionner le Salon du Livre de Paris l’année dernière, où la Roumanie était le pays invitée et en amont duquel il y a eu beaucoup de traductions, vous en avez fait la liste sur votre blog. Beaucoup de ces livres traitent de la période communiste, ou du changement de régime : est-ce à votre avis plutôt le reflet de ce qui se publie en Roumanie encore aujourd’hui, ou de ce qui intéresse les éditeurs et lecteurs francophones ?

Les deux. La période communiste, la dictature, la recherche de la liberté, la transition entre deux modes de vie, l’un en vase clos et l’autre soumis à la mondialisation  (c’est maintenant notre lot commun) soulèvent des questions universelles, qui parlent aux lecteurs. Comment se construit l’individu? Quelles sont ses espérances? Quels défis sont les siens? Comment l’homme et la société réagissent-ils devant le changement? C’est un terreau magnifique pour un écrivain. Et il y aura encore beaucoup d’œuvres magistrales sur le sujet. C’est inépuisable puisqu’il s’agit de la tragédie humaine. Et pourtant, voyez vous, quand un écrivain roumain élargit le champ de son inspiration, il peine à trouver un éditeur en France. On lui dénie encore le droit de nous parler d’autre chose que de « son » communisme, de « son » dictateur, de « ses » avortements interdits. Ce n’est pas juste. La barrière finira par sauter. Un écrivain roumain arrivera qui nous parlera du monde et nous l’écouterons.

Vous traduisez à partir du roumain mais cela englobe des écrivains d’origine très différentes, par exemple arménienne (Varujan Vosganian) ou moldave (Savatie Baştovoi). Cela pose-t-il des problèmes particuliers de langage ou de contexte ?

1361885758_VarujanC’est toujours du roumain. Je me demande si vous poseriez la question aux traducteurs allemands, italiens ou chinois de Dany Lafférière et d’Assia Djebar… Varujan Vosganian et Savatie Bastovoi ne sont pas si différents que ça. Ils écrivent tous les deux dans une très belle langue roumaine. Varujan Vosganian, puisqu’il parle de ses Arméniens, utilise bien sûr quelques mots de cette culture que le traducteur doit s’approprier. Savatie Bastovoi a ceci de très intéressant qu’il déconstruit les slogans soviétiques en roumain… Cela produit un effet à la fois comique et sulfureux. Et parfois, il utilise des mots qui sont du patois de moldavie…. Je pense qu’un traducteur de français en roumain ou dans une autre langue se heurte à des difficultés  similaires quand il traduit un auteur français originaire de Gascogne ou d’Alsace …  Encore que, cela n’est valable que pour les écrivains qui auraient de la vigueur stylistique et un vocabulaire coloré: quand la littérature française pâlit, blanchit, elle devient très facile à traduire à l’étranger….  Il y a une roumanophonie comme il y a une francophonie, c’est normal, je trouve.

La littérature écrite en roumain a-t-elle toujours été aussi diversifiée au niveau ethnique ? Trouve-t-on, par exemple, des livres sur la communauté arménienne, saxonne, etc, écrits en roumain et publiés durant la période communiste ?

Je ne sais pas si Varujan Vosganian ou Savatie Bastovoi apprécieraient de se voir qualifiés d’auteursshapeimage_2 «ethniques.» Ce sont des auteurs roumains, de la Roumanie dans sa diversité héritée de l’histoire du monde. C’est le problème, voyez vous, on a du mal à considérer en France qu’un Mircea Cartarescu a écrit un livre-monde qui parle de l’Individu dans ce qu’il a d’universel. On a du mal à voir que Dan Lungu, avec Je suis une vieille Coco! s’adresse à chaque lecteur du globe parce que tout Être humain voit toujours sa jeunesse en chaussant des lunettes roses, quand il regarde dans le rétroviseur. Mais non, on préfère parquer ces auteurs dans la case « Roumanie » qui rime, pour la plupart des gens, avec « difficile, » « sombre, » « pauvreté » et j’en passe…

Vos premières traductions littéraires datent d’il y a une dizaine d’années : votre manière de faire est-elle toujours restée la même ?

J’ai aujourd’hui plus de métier qu’au début, c’est bien naturel. Mais chaque œuvre requiert de ma part un autre type d’inventivité, alors je me sens débutante devant chaque nouvelle traduction. C’est un reflexe salutaire, je crois. Au fil des ans, c’est vrai, on apprend à connaître ses erreurs. On fait toujours les mêmes fautes, les mêmes répétitions, par exemple. Alors avec le temps qui passe, si l’on est un peu organisé, on fait l’inventaire de nos défauts, on s’impose de se corriger soi-même, on devient plus exigeant.

Quelle est la part entre commandes d’éditeurs et livres que vous proposez vous-même ? Comment approchez-vous ce travail de prospection pour trouver ce qui peut intéresser une maison d’édition française ?

J’en ai proposé beaucoup. Souvent, je forme le fantasme ou le rêve d’être éditrice : je serais plus légitime encore pour encourager l’auteur et le soutenir. Mon travail de prospection serait reconnu, tout ce que je fais en tant que passeur entre les deux cultures serait plus cohérent peut-être.

Vous traduisez beaucoup de livres d’auteurs contemporains. Si l’occasion s’y prête, travaillez-vous avec les auteurs ?

A chaque fois que c’est possible. Mais entendons-nous sur les termes : je pose des questions à l’auteur sur ses intentions, il me répond s’il le souhaite et sa réponse m’éclaire ou pas, mais cela ne va pas plus loin. Mes questions portent très souvent sur tel ou tel mot ou expression ambiguë. Et bien souvent, l’auteur me confirme que son souhait était justement de l’être, alors à moi de travailler de manière à respecter cette intention littéraire. Parfois, je vérifie si telle ou telle chose qui semble étrange  doit vraiment l’être, et parfois, cela met à jour une petite incohérence qui était passée inaperçue dans l’édition roumaine, mais c’est relativement rare.

Quel(s) livre(s) avez-vous le plus aimé traduire et, si vous aviez carte blanche, quel livre ou auteur aimeriez-vous traduire ?

Ce sont des sentiments et des impressions très fortes, parfois violentes, que j’aime conserver dans mon jardin de lettres.

Qu’est-ce qui, pour vous, fait un bon traducteur et une bonne traduction ?

Une bonne traduction nécessite du talent. Un bon traducteur possède cette aptitude particulière à restituer dans sa langue non seulement la lettre du texte original mais aussi et avant tout le sens du texte à traduire. Son lecteur devra apprécier le nouveau texte comme s’il coulait de la plume de son auteur originel…

Vous avez une présence personnelle relativement importante sur internet comparé à beaucoup d’autres traducteurs littéraires : un blog, un site web, un compte twitter. Est-ce un outil important pour un traducteur ou une traductrice aujourd’hui ?

C’est une question de génération et de tempérament mais surtout, il faut se rendre compte que la traduction est mon métier. Ce n’est pas, comme pour la plupart de mes collègues traduisant de cette langue, une activité qui vient en plus de l’enseignement, de l’édition, de la poésie ou d’une pension de retraite… Et je trouve que j’exerce mieux mon métier quand je suis connectée au monde, que je parle de ce que je fais (et je suis discrète, tout de même !), des auteurs que je découvre, et que je permets aux autres de me trouver facilement via les réseaux. C’est tout de même essentiel aujourd’hui.

Pour finir, vous traduisez pour Jacqueline Chambon un roman de Stefan Agopian, prévu pour 2015. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

J’ai plusieurs traductions à paraître en 2015. Le projet qui me tenait à cœur depuis très longtemps, c’est la traduction de Sara, de l’écrivain Stefan Agopian, que Jacqueline Chambon, fidèle à son engagement pour la découverte de la littérature roumaine, publie après avoir lancé Dan Lungu et Savatie Bastovoi. Stefan Agopian est un poids lourd de la littérature roumaine, il a une œuvre riche et impressionnante que l’on reconnaît à la première phrase. Il n’écrit pas comme les autres, ses personnages n’ont pas la même notion du temps que nous, il est un peu déconcertant au premier abord, son style, et puis c’est une musique qui s’installe, une atmosphère qui vous étreint, et moi j’apprécie que les écrivains aient leur propre voix. Stefan Agopian est aussi très joueur et très libre. Il prend des accents rabelaisiens pour décrire la condition ultra-terrestre de ses personnages. D’autres fois, sa plume se fait diaphane et j’adore ce mélange et surtout cette liberté. Les grands écrivains sont libres et ils ne cherchent pas à plaire à telle ou telle mode. Stefan Agopian a énormément attendu pour être traduit en français, ça n’a pas été facile et ça sera encore difficile. Il a fallu aller le chercher et je l’encourage à finir le livre en cours basé sur une très belle idée. Sara est un roman où le fantastique côtoie la réalité historique pour une réflexion où l’Homme réfléchit sur sa liberté et sur son destin.
histoire-de-bruno-matei_hd2015 sera aussi l’année d’un deuxième roman de Lucian Dan Teodorovici chez Gaia, après L’Histoire de Bruno Matei qui a bien marché. Le jeune auteur écrit sur la vie sentimentale des trentenaires de sa génération. C’est très beau, ces histoires de mecs. Et puis j’ai été conviée par les éditions Belfond à traduire le premier roman de Simona Sora, Hotel Universal (titre provisoire),  qui déroule l’histoire du chocolatier Capsa à l’époque de la guerre de Crimée et celle d’une lignée de femmes mi-voyantes mi-cartomanciennes. Un très beau roman aussi.

 

Bibliographie non-exhaustive de livres traduits du roumain par Laure Hinckel

Teodorovici, Lucian Dan : L’histoire de Bruno Matei. Gaia, 2013

Vosganian, Varujan : Le livre des chuchotements. Editions des Syrtes, 2013 (traduit avec Marily Le Nir)

Barbu, Eugen : Le Grand Dépotoir. Editions Denoël, 2012

Baştovoi, Savatie (Moldavie) : Les lapins ne meurent pas. Editions Jacqueline Chambon, 2012

Lungu, Dan : Comment oublier une femme. Editions Jacqueline Chambon, 2010

Cărtărescu, Mircea : L’aile tatouée. Editions Denoël, 2010

Cărtărescu, Mircea : Pourquoi nous aimons les femmes. Editions Denoël, 2008

Lungu, Dan : Je suis une vieille coco ! Editions Jacqueline Chambon, 2008

Teodorovici, Lucian Dan ; Lazarescu, Florin et Lungu, Dan : Pas question de Dracula (recueil de nouvelles). Editions Non Lieu, 2008

Petrescu, Camil : Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre. Editions des Syrtes, 2007

Ştefanescu, Cecilia : Liaisons morbides. Editions Phébus, 2006

Lungu, Dan : Le paradis des poules. Editions Jacqueline Chambon, 2005

Pleşu, Andrei : Actualités des Anges. Editions Buchet-Chastel, 2005