Actualités du mercredi : sur les étagères en octobre

Le mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Je n’ai qu’une petite moisson de titres à vous proposer pour l’habituel tour d’horizon des nouvelles publications du mois :

Après Comme des rats morts (qui sort aujourd’hui dans la collection Babel Noir), Actes Sud publie un nouveau roman de l’auteur hongrois Benedek Totth, La guerre après la dernière guerre, « un postapocalyptique dense, fascinant et d’une noirceur totale, sur lequel plane l’ombre tutélaire de Cormac McCarthy » (traduit par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba).

Aux Editions Phébus, parution de La Bible, de Péter Nádas, œuvre de jeunesse parue en 1967, d’une des figures tutélaires de la littérature hongroise contemporaine (traduit par Marc Martin).

Côté non-fiction, Grasset publie, le 23 octobre, l’ouvrage de la journaliste et historienne Anne Applebaum Famine rouge. La guerre de Staline en Ukraine, « un livre nécessaire pour comprendre un épisode tragique de l’Histoire du XXème siècle autant que la réalité politique actuelle de cette région du monde » (traduit de l’anglais par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat).


EUPL 2019: Trois romans ukrainiens et une lauréate, Haska Shyyan

J’inaugure aujourd’hui ma série sur les romans lauréats du Prix de littérature de l’Union européenne (EUPL) avec l’Ukraine, qui faisait pour la première fois cette année partie des pays participant à ce prix décerné par rotation aux pays membres de l’Union européenne.

Parmi les trois romans ukrainiens présélectionnés (За спиною (« Derrière le dos ») de Haska Shyyan, Дім для Дома (« Den for Dom ») de Victoria Amelina et Чормет (« Blackmet ») de Markiyan Kamysh), c’est à Haska Shyyan qu’a été décerné le prix pour l’Ukraine, pour son roman publié cette année par l’éditeur Fabula de Kiev.

Haska Shyyan, auteure, traductrice, photographe et co-propriétaire d’une librairie, est née à Lviv en 1980 mais habite dorénavant à Kiev. Déjà auteure en 2012 d’une traduction littéraire (Lights out in Wonderland, de DBC Pierre), elle publie en 2014 un premier roman, inspiré d’un séjour à l’hôpital et qui lui vaut d’être inclus dans la première sélection pour le Prix du livre de l’année ukrainien de la BBC.

Le jury ukrainien, composé de Oleksandra Koval, Ola Hnatiuk, Ostap Slyvynsky et Iryna Slavinska­­, était présidé par l’écrivain et président du PEN Ukraine Andreï Kourkov (bien connu en France de par ses nombreux romans traduits aux Editions Liana Levi: Le Pingouin, Le jardinier d’Otchakov…). L’écrivain, poète et professeur de littérature polonaise Ostap Slyvynsky (également natif de Kiev et membre du PEN Ukraine) a répondu à mes questions. Lire la suite »


Le cru 2019 du Prix de Littérature de l’Union européenne, trois questions par trois questions

J’ai eu l’occasion récemment de vous parler du Prix de Littérature de l’Union européenne, ce prix qui vise à mettre en lumière la création littéraire actuelle des pays membres de l’Union européenne, et à encourager les traductions entre les langues des pays membres.

Je vous avais par exemple listé les différents romans d’Europe centrale et orientale lauréats du prix et traduits en français ; je vous avais présenté Edina Szvoren, lauréate hongroise en 2015 ; et j’étais revenue sur les échanges qu’avaient eu plusieurs lauréat.e.s du prix lors du Festival International du Livre de Budapest l’année dernière.

Les lauréats et lauréates du Prix 2019 ont été annoncés tout récemment (pour la France : Au grand lavoir, de Sophie Daull, dont l’éditeur Philippe Rey donne une présentation plus qu’intrigante), et j’aimerais vous présenter ceux de « l’Est » de l’Union européenne. Mais comment parler de livres et d’auteurs qui n’ont – pratiquement par définition – pas encore été traduits, que ce soit en français ou dans d’autres langues ?

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Je me suis donc tournée vers les présidents et présidentes de chacun des jurys nationaux, pour leur poser les mêmes trois questions sur les romans présélectionnés, sur les romans primés, et sur le prix lui-même.

Leurs réponses sont à découvrir à partir de demain !


Żanna Słoniowska – Une ville à cœur ouvert

sloniowskaSi le titre en français du roman est Une ville à cœur ouvert, l’original polonais porte celui, également beau et évocateur, de « Maison au vitrail ». On pourrait y rajouter un troisième titre, qui mettrait en avant les quatre femmes dont l’histoire ressort petit à petit des pages du livre et qui sont l’expression vivante de l’histoire de la ville et (différemment) de la maison.

Les quatre femmes, ce sont respectivement la narratrice, sa mère Marianna, sa grand-mère Aba et son arrière-grand-mère Mémé Stasia. Toutes quatre vivent dans un appartement de cette « maison au vitrail » en plein centre de Lviv. Ce serait facile de compléter la phrase que je viens d’écrire en ajoutant que Lviv est une ville d’Ukraine proche de la frontière polonaise, afin de mieux situer le contexte du roman pour ceux et celles qui ne connaissent pas cette ville. Mais le roman esquisse justement par le biais de ces quatre générations de femmes l’histoire de la ville – une histoire où le remplacement du nom polonais par un nom russe puis par un nom ukrainien symbolise bien la complexité de son passé – et une histoire en tout cas étroitement imbriquée avec celle des gens qui y vivent.

Avant d’être l’histoire d’une ville, c’est donc surtout l’histoire de cette famille, telle qu’elle delcourtnous est racontée par la plus jeune de ces femmes à partir du jour de la mort de sa mère, Marianna, fauchée par une balle lors d’une manifestation antisoviétique, et pro-ukrainienne, un jour d’été en 1988. La narratrice est alors âgée de 11 ans, et en arrivant à la dernière page, je me suis dit que Żanna Słoniowska avait vraiment bien réussi à créer cette voix d’enfant puis d’adolescente et de jeune femme qu’est celle de la narratrice. En particulier, elle joue très bien avec le passage des différentes couches de temps qui s’entremêlent dans le livre. Une ville à cœur ouvert n’est en effet pas du tout un roman chronologique car il suit, au fil d’une série de chapitres assez courts et qui s’accumulent en passant d’un sujet à un autre pour former un tout cohérent, le cheminement des pensées de la narratrice : des pensées qui se préoccupent parfois de leur présent (quelques années après la mort de Marianna), qui reviennent parfois en arrière vers les pensées de l’enfant qu’elle était auparavant, ou qui reconstruisent des fragments de l’histoire de sa mère, de sa grand-mère et de son arrière-grand-mère.

Sans doute était-elle de ces gens qui ne perçoivent la véritable nature du régime dans lequel ils vivent que lorsqu’il se met à lorgner à travers leurs fenêtres. Ceux qui étaient venus en 1937 l’avaient marqué à vie. Aussi, plus les gens manifestaient dans les rues de Lvov, plus fort ils parlaient de choses autrefois entourées de silence, plus elle mettait d’acharnement à vérifier, le soir venu, que nos portes d’entrée étaient parfaitement closes.

polishSi la narratrice (dont on ne sait pas le nom) est la plus jeune de cette famille, on trouve à l’autre extrémité Mémé Stasia, l’arrière-grand-mère et la fondatrice de cette lignée installée à Lviv en 1944 avec sa fille : venant de Leningrad, elle était arrivée dans cette ville qui portait alors le nom de Lwów, amenant avec elle une défiance envers les inconnus qui ne l’avait jamais quittée depuis que son mari avait été emmené une nuit et avait disparu à tout jamais dans les purges staliniennes. Sa fille, Aba, devint médecin, et donna à son tour naissance à une fille, Marianna, qui choisit contre l’opinion de sa grand-mère de devenir cantatrice puis, plus tard, d’abandonner le russe et de ne parler qu’ukrainien. Personnalité forte et libre, qui n’hésitait pas à s’opposer à la personnalité également forte de Mémé Stasia, Marianna finit avec ses choix d’instaurer deux camps dans cet appartement que partagent cette famille de femmes au cours de quarante années et dans laquelle grandit la narratrice.

Après la mort de Marianna, c’est Mémé Stasia, et Aba, qui meurent à leur tour, et la narratrice reste seule, comme si elle symbolisait une Ukraine qui doit tracer seule son chemin vers l’avenir.

J’ai découvert par la suite que tous les immeubles n’abritaient pas de vitrail, loin de là, et qu’en général, lorsqu’il y en avait un, il était nettement plus petit que le nôtre. Notre vitrail occupait la cage d’escalier tout entière. Il séparait, tel un rideau, l’intérieur du bâtiment de la cour, et s’étirait à travers les étages, de haut en bas, ou peut-être de bas en haut, Nous habitions au premier et il nous suffisait d’ouvrir la porte pour apercevoir la partie centrale : les vestiges d’un sous-sol brun-roux d’où émergeait un grand tronc d’arbre solitaire, scindant en deux un lac turquoise. Les voisins qui habitaient au-dessus de chez nous pouvaient admirer la rive opposée où se dressaient des montagnes vertes dressées de sapins bleus. En grimpant jusqu’au grenier, on les voyait se fondre dans un ciel de nuages lavande et blancs.

Elle n’est pas tout à fait seule, cependant, car il y a le personnage de Mikołaj, qui fait le RTW8_House_With_The_Stained-Glass_Window_1600pxpont entre la mère décédée et sa fille, ainsi que vers le fameux vitrail de la maison. Ce vitrail, rare survivant de l’époque pré-soviétique de la ville, est convoité tant par les délinquants du quartier, que par les nouveaux promoteurs immobiliers, que par Mikołaj, qui en voulant le restaurer et le conserver se fait le porte-parole de l’idée de préserver le passé de la ville dans son présent et pour son avenir. Le vitrail accompagne ainsi à son tour l’histoire de la narratrice et de la ville au moment où cette dernière s’apprête à passer, avec la nouvelle indépendance de l’Ukraine, à une autre étape de réflexion sur son passé et son identité.

C’est évident qu’Une ville à cœur ouvert parle de sujets importants, d’histoire, de mémoire, dans une partie d’Europe où les mouvements de population et la cruauté de l’histoire posent des questions évidentes d’identité, d’appartenance et de gestion du passé (le roman se termine d’ailleurs avec la révolution ukrainienne de 2014). En choisissant de le faire sous l’angle d’une famille en prise avec l’histoire, et qui plus est avec une écriture souvent poétique et une narratrice à l’orée de l’âge adulte, le roman s’inscrit aussi dans une chaîne de romans qui, de la Russie à l’Allemagne en passant par la Pologne et l’Ukraine, s’efforcent encore aujourd’hui de mesurer le poids du passé sur le présent de cette partie de l’Europe.

Je m’étais toujours efforcée de lire la ville comme un livre, mais à l’évidence c’est lui qui en connaissait l’alphabet. Nous observions la façade d’un immeuble, dont le crépi venait de tomber, quand il m’a dit :

« C’est du yiddish, ça veut dire : café, thé, lait. Chaque année, au printemps, Lviv fait sa mue, révélant sur ses façades des lettres issues de divers alphabets. Les autorités considèrent ce phénomène comme une maladie dangereuse. »

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Je continue avec Une ville à cœur ouvert ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale, en passant à une auteure contemporaine. Née en 1978 à Lviv dans une famille où l’on parlait ukrainien, russe et polonais, Żanna Słoniowska choisit d’écrire ce premier roman en polonais après avoir travaillé en tant que journaliste en russe, polonais et ukrainien et avoir publié un album de photographies de la Lviv d’avant-guerre. Elle vit aujourd’hui à Cracovie. Ayant obtenu en 2016 le prix du Festival Conrad pour le meilleur premier roman, Une ville à cœur ouvert a été traduit en russe, ukrainien, anglais et allemand.

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C’est aussi une dernière contribution au Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran (une excellente initiative pour découvrir des auteurs et auteures de ces pays « de l’Est ») et une première contribution à « Voisins Voisines » qui nous invite à nous intéresser à la littérature européenne contemporaine en général.

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Żanna Słoniowska, Une ville à cœur ouvert (Dom z witrażem, 2015). Traduit du polonais par Caroline Raszka-Dewez. Editions Delcourt, 2018 ; Points, 2019.


Vassil Barka – Le prince jaune

barka prince jauneAu travers d’une simple famille de paysans, les Katrannyk, Vassil Barka retrace dans Le prince jaune l’un des épisodes les plus glaçants parmi les nombreux qu’a connu l’Europe du XXè siècle.

L’Ukraine, terre fertile surnommée le grenier de l’Europe, devient durant l’hiver 1932-1933 un vaste mouroir à ciel ouvert à l’instigation du régime stalinien, qui veut à la fois hâter la collectivisation de l’agriculture, anéantir la classe paysanne prospère et briser toute velléité de nationalisme ukrainien. Entre 5 et 7 millions d’hommes, de femmes et d’enfants meurent durant cet hiver-là, tués par la famine organisée et dans les rafles, soit environ 20 pour cent de la population.

Parmi eux, des milliers de familles comme celle, fictionnelle, des Katrannyk : des trois générations de paysans sous le même toit, seul un, Andrijko, le plus jeune, survivra à cet hiver de privations et d’horreurs.

Le prince jaune est le récit-témoignage, par un Ukrainien qui a vécu cette époque, des efforts désespérés des paysans pour se maintenir en vie malgré leur condamnation d’avance par le pouvoir de Moscou et les « 25000 » (ouvriers communistes envoyés dans les campagnes pour faire appliquer les directives). C’est une course-poursuite macabre : d‘un côté, les caches maladroites de provisions, remplacées une fois vide par les racines, les feuilles, les oiseaux, chiens, zisels (sorte de rongeur), les chevaux déjà morts et enterrés, même la chair humaine, tout ce qui peut permettre de subsister encore un peu. De l’autre, les fouilles impitoyables qui enlèvent jusqu’au dernier grain de céréale, les wagons remplis à ras bord en partance pour Moscou, les monticules de légumes et céréales qui pourrissent dans les moulins et églises réquisitionnés sous les yeux de la population affamée et maintenue à distance par les gardes armés.

Au village de Klénototcha, les gens mouraient, comme dans l’Ukraine entière ; on leur avait pris leur blé et toute nourriture et on les avait condamnés à une mort certaine ; l’État, en ennemi implacable, usant de la force contre eux, leur avait supprimé, outre tout ravitaillement, la possibilité de gagner leur vie en travaillant. Une épidémie de peste aurait été un fléau moins grand.

La provision de pommes de terre des Katrannyk touchait à sa fin et le maître de maison parcourait les environs à la recherche de nourriture pour les siens.

Partout, le froid et la désolation. La tristesse submergeait son âme dans ce désert de neige ; il lui semblait que le monde s’était refroidi comme une maison abandonnée. Un seul désir enfiévrait son être : trouver à manger.

Pour les paysans, la déchéance physique est presque inéluctable, tous se transforment en cadavres ambulants, les jambes ballonnées, le souffle court, épuisés par le moindre effort. Des villages entiers finissent désertés et envahis par la végétation, leurs habitants décimés par la faim et la brutalité arbitraire des cadres communistes, ou partis autre part avec le vain espoir de trouver de la nourriture et du travail.

C’est une longue scène de désolation que dépeint Barka, dans une écriture sobre, au plus près des pensées de ces hommes, femmes et enfants pris dans un piège qu’ils ne comprennent pas au début et contre lequel ils ne peuvent pas se rebeller. Malgré un contexte urbain très différent, j’ai retrouvé dans certains passages du livre la même tonalité que dans La Cour d’Arkady Lvov, la même description réaliste et dénonciatrice des conséquences d’une utopie communiste imposée avec cynisme, brutalité et une foi aveugle à des communautés de gens ordinaires.

Encore quelques pas et il reste cloué sur place ! Devant ses yeux s’étend une clairière et là, près d’un cerisier devenu sauvage, un vieillard trie des herbes ; il les pose sur le côté, puis se lève, tenant dans une main un bâton pointu et dans l’autre une pierre. Lui-même, maigre, les cheveux blancs comme un génie des neiges, ressemble à un spectre : une barbe blanche et hirsute lui descend sur la poitrine ; sur sa tête, des mèches pendent comme des lambeaux de brume. Ses yeux sont enfoncés sous les broussailles de ses sourcils tombants. Des guenilles noires de saleté, sans ceinture pour les retenir, couvrent l’homme aux pieds nus ; il en a attaché les morceaux entre eux avec des ficelles pour qu’ils tiennent sur son squelette.

Le vieillard aperçut le visiteur inattendu :

– Qui es-tu ?

– Je me suis perdu.

– Ne viens pas ici. On va t’attraper et te faire cuire.

– Et vous ?

– Moi aussi, si on me trouve ; mais le bouillon sera bien maigre. Je n’ai que des os secs et des veines dures, ça ne convient pas. D’ailleurs je vais mourir demain ; je vais faire cuire ces racines et je mourrai. Sauve-toi car c’est dangereux ici !

Grand-père, c’est la peste qui a emporté tout le monde ?

– Non, fiston, c’est l’État.

Inutile de dire que ce n’est pas une lecture réjouissante mais plutôt un récit à ranger avec les romans et témoignages des rescapés des goulags, des camps de concentration et des autres incarnations des folies totalitaires de par le monde. Le récit de Barka est quand même aussi balayé de quelques rayons de lumière, tels par exemple les quelques personnages, membres de la famille ou parfaits inconnus, qui aident et partagent là où ils peuvent malgré leur propre détresse.

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Né en 1908 à l’est de l’Ukraine actuelle, Vassil (Vasyl) Barka s’intéresse tôt à la littérature, publiant son premier recueil de poèmes en 1930 et rédigeant une thèse sur la Divine Comédie de Dante à Moscou. Volontaire durant la « Grande Guerre Patriotique » russe (la seconde guerre mondiale), il est blessé et fait prisonnier. Il vit en Allemagne jusqu’en 1947, puis en France, et émigre finalement aux États-Unis en 1949/1950 (selon les sources), où il travaille pendant un temps à Radio Liberty avant d’enchaîner d’autres gagne-pains tout en se consacrant à l’écriture et à la spiritualité. Il décède en 2003 aux États-Unis.

La préface de Piotr Rawicz (né dans une famille juive à Lvov, alors en Pologne et aujourd’hui en Ukraine ; rescapé d’Auschwitz et auteur de Le sang du ciel) porte surtout sur l’histoire de l’Ukraine et des Ukrainiens et est très instructive. Tout un passage est aussi dédié à la propagande communiste visant à jeter la poudre aux yeux de l’Ouest quant à ce qui se passait en Ukraine durant cet hiver de famine-génocide aujourd’hui appelée Holodomor.

Vassil Barka, Le prince jaune (Jovtyj Kniaz, 1968). Trad. de l’ukrainien par Olga Jaworskyj. Gallimard, 1981.


Arkady Lvov – La Cour

Avec La Cour, Arkady Lvov nous présente un aspect moins connu de la période communiste en URSS. Loin des goulags, de la répression et la terreur ouvertes, il se fait ici le chroniqueur de 20 années de communisme ordinaire dans un bloc d’immeubles d’Odessa entre 1934 et 1953. Lorsque le livre s’ouvre, ses personnages – occupants de l’immeuble – s’activent à construire le communisme et à éradiquer la mentalité “petit-bourgeois”, sous la houlette du fort respecté camarade Degtiar, représentant local de parti. Tout prête à l’éducation du prolétariat: les cours du soir sur la constitution, les réunions pour la préparation des élections, la construction d’un club pour les enfants lors des dimanches déclarés “journées communistes”. Les querelles, nombreuses entre les habitants, sont elles aussi l’occasion pour le camarade Degtiar d’énoncer ses jugements. Loin d’être une description doctrinaire, cependant, le livre est une occasion pour le lecteur d’en apprendre davantage sur les conditions de vie d’ouvriers de l’époque à travers les habitants charismatiques et bien campés de l’immeuble. Au fil des discussions dans la cour et des disputes liées aux logements spartiates et exigus et à la gérance commune des toilettes et de la fontaine d’eau de la cour, les problèmes des uns et des autres émergent, leurs ambitions, leurs fardeaux, leurs joies, et leurs essais pour comprendre et participer à l’idéal communiste.

Avec le début de la seconde guerre mondiale et l’occupation d’Odessa par des troupes roumaines, les habitants se dispersent, les hommes participant à la guerre, les femmes et les enfants trouvant refuge à la campagne. Au retour, les choses se gâtent. Les chambres mal attribuées, les enfants morts, les handicaps, les réflexions sur la conduite de chacun durant la guerre, tout porte à empoisonner les relations entre ces voisins de longue date, le tout renforcé par une atmosphère où suspicion et paranoïa deviennent la norme, à l’image de l’URSS stalinienne. A l’occasion d’une purge staliniste, le docteur local disparaît, donnant lieu à une mise à nu des pensées des autres habitants sous le regard suspicieux de chacun de ses voisins – qui a émis quel doute concernant la possibilité que le docteur ait été arrêté par erreur? Faut-il interpréter ces paroles comme indiquant que quelqu’un pense que le régime, que Staline lui-même sont faillible?

Avec les tensions grandissantes, les querelles sous-jacentes sont mises à nu, et il faut alors faire de plus en plus attention, chaque parole déplacée pouvant mener à être pris dans un engrenage de déformation des propos par le tribunal populaire de ses propres voisins. La milice, l’arrestation, deviennent des spectres brandis à chaque altercation. Un par un, les habitants succombent, l’un suicidé, l’autre mort dans un camp, symboles de l’effondrement de l’idéal poursuivi et de la folie croissante du régime stalinien.

Un livre un peu glauque au final, certes, mais qui fourmille de personnages attachants dépeints dans un style sobre. Les quelque 500 pages du livre nous permettent de suivre leur cheminement pendant une bonne vingtaine d’années, à la manière des grandes fresques russes, et ainsi d’approfondir leur caractère et de mieux s’immerger dans un monde si différent. Loin des centres du pouvoir russe, ce microcosme d’un bâtiment ouvrier des faubourgs d’Odessa représente l’autre face du régime stalinien, celle des habitants ordinaires tentant de s’accommoder du mode de vie imposé et, tant bien que mal, de construire et comprendre leur communisme ordinaire.

Arkady Lvov, né en 1927, connut lui aussi les caprices du pouvoir soviétique. Exclu de l’université pour ‘calomnie à l’adresse du peuple soviétique, nationalisme juif et nationalisme bourgeois ukrainien’ en 1946, il est réhabilité quelques années plus tard et devient un des écrivains les plus connus de l’URSS, recevant le prix Lénine. Ayant participé à l’édition d’une anthologie de littérature non officielle baptisée ‘Métropol’, il est radié de l’Union des Écrivains en 1973 pour activités antisoviétiques, et émigre en 1976 aux États-Unis.

Arkady Lvov, La Cour (Dvor, 1976), trad. du russe par Mina Minoustchine. éditions des autres, 1979.