Natalka Vorojbyt – Mauvaises routes

Ma dernière chronique, il y a deux mois, portait sur un livre de reportage dont le titre faisait référence aux « ours dansants » de Bulgarie, avant et après l’entrée du pays dans l’Union européenne – c’était le sujet de la première partie du livre. Depuis, c’est surtout le troisième chapitre de la deuxième partie qui m’est resté à l’esprit. Le journaliste Witold Szabłowski s’y intéresse aux gens qui, physiquement, viv(ai)ent de part et d’autre de la frontière entre l’Ukraine et la Pologne et, économiquement, viv(ai)ent de l’existence de cette frontière entre le marché unique européen et l’Ukraine. Ainsi, Marek fait passer « pas tout à fait légalement » des voitures en Ukraine ; Valentina et Yevheniia font le chemin inverse, l’une pour vendre des paquets de cigarettes et de la vodka ukrainienne, l’autre pour faire des ménages chez les Polonais ; tandis que le pope, Oleg, un fidèle du patriarche de Moscou, maudit l’Union européenne car « tout le mal (…) vient de l’Ouest ».

– Nous n’intégrerons jamais l’Union, dit Aleksander, le chauffeur, en approchant de la barrière avec une fourgonnette bourrée de passagers.

Tous reviennent de travaux saisonniers en Pologne : cueillette de fraises, puis de framboises, de tomates, et dernièrement de pommes et de prunes.

(…) Premièrement et surtout : Poutine ne nous lâchera jamais. Pour lui, l’Ukraine, c’est une partie de la Russie, point final. Il n’acceptera jamais de nous céder à l’Occident, dit le chauffeur – et les travailleurs saisonniers approuvent.

« Nous ne savons pas encore que, peu de temps après, Vladimir Poutine annexera la presqu’île de Crimée », écrit le journaliste dans ce livre publié en 2018 (en français en 2021).


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Pologne/Ukraine/Kazakhstan et Lettonie/Sibérie : deux récits marqués par l’expérience du stalinisme

En proposant un retour en livres sur trente années d’indépendance des pays issus de l’ex-URSS, j’ai plus ou moins cantonné chaque pays à « sa » langue, « sa » littérature, « son » expérience nationale. La réalité est toujours plus compliquée que ça : la trajectoire des pays et des peuples qui sont tombés dans l’escarcelle de l’ex-URSS avant d’en ressortir le montre bien. Les deux livres dont je vais prochainement parler ici sont deux exemples des liens douloureux qui ont été tissés d’un coin à l’autre de cet immense empire, notamment (mais pas exclusivement) durant la période stalinienne.

Le premier livre est un récit de vie qui débute en 1923 en Volhynie (aujourd’hui en Ukraine) et fait un long et terrible voyage vers le Kazakhstan. Le récit se termine en 1951.

Le second livre est aussi un récit de vie, mais sous une forme plus distante et plus littéraire. Son auteur est lui aussi né au début des années 1920, mais c’est de sa Lettonie natale qu’il est déporté vers la Sibérie, au tout début de la Seconde Guerre mondiale.

Ce sont le récit d’une femme et d’un homme dont on peut se demander comment ils ont bien pu survivre. Le premier titre donne un élément de réponse : c’est Accrochée à la vie, de Franceska Michalska. Le second livre est à la fois un récit et un recueil de récits, et il porte le titre du dernier chapitre : c’est Petit déjeuner à minuit, de Valentīns Jākobsons.

Le hasard a fait que j’ai lu ces deux livres à peu près au même moment que l’annonce de la dissolution de l’ONG russe Memorial par la Cour suprême russe – une ONG qui œuvre depuis 1989 pour faire la lumière sur les millions de victimes de la dictature stalinienne – des victimes dont les auteurs de ces deux livres (tous deux survivants) ont fait partie.


Après l’URSS – retour en livres sur 15 * 30 années d’indépendances (2)

Comme je l’évoquais hier dans mon billet de présentation, voici un voyage par les livres dans l’espace de l’ex-URSS.  Pour chaque pays, une ligne de présentation, et deux ou trois livres que j’ai lus (le lien vers ma chronique est dans le titre du livre), que je vais bientôt lire (j’ajouterai le lien), que j’aimerais lire (je mets le lien vers l’éditeur), ou que j’aimerais lire mais qui sont vraiment difficiles d’accès (pas de lien). S’il y un petit accent récurrent sur le contexte historique qu’aborde une bonne partie de ces livres, c’est davantage représentatif de mon intérêt personnel ainsi que de certains choix du marché de la traduction, que d’une obsession des auteurs et autrices de ces pays pour l’histoire avec un grand H.

C’est parti ?

Lituanie

Annexée par l’URSS en 1940 (comme la Lettonie et l’Estonie), la Lituanie est la première des républiques socialistes à déclarer son indépendance de l’URSS, le 11 mars 1990.

>>> Vilnius Poker, de Ričardas Gavelis : « violente ode à la liberté[, s]a publication fit l’effet d’une bombe et fut la catharsis de tout un peuple étouffé par les non-dits de l’occupation soviétique » (Monsieur Toussaint Louverture).

>>> Haïkus de Sibérie, de Jurga Vilé (illustrations : Lina Itagaki), « un roman graphique mêlant narration, collages et haïkus » pour raconter par la voix d’un enfant la Lituanie et la déportation en Sibérie durant la Seconde Guerre mondiale (Editions Sarbacane).

>>> La saga de Youza, de Youozas Baltouchis, le XXè siècle lituanien raconté depuis le pas de porte d’un quasi-ermite vivant au rythme de la nature.


Géorgie

Après ce premier pays balte, c’est dans le Caucase qu’est déclarée la deuxième indépendance, celle de la Géorgie, le 9 avril 1991.

>>> Le malheur, de David Kldiachvili. La Géorgie devient une république socialiste soviétique dès 1921, et est incorporée dans l’URSS l’année suivante. Cette courte pièce de théâtre évoque la vie rurale du début du XXe siècle. J’ai prolongé ma chronique d’une promenade culturelle dans le début du XXe siècle géorgien.

>>> Ténèbres sacrées, de Levan Berdzenichvili, « sans doute le seul livre sur le Goulag qu’il est impossible de lire sans éclater de rire », disent les éditions Noir sur Blanc qui publient le livre le 10 février 2022.

>>> The Pear Field, de Nana Ekvtimishvili. Tbilissi, années 1990, des enfants d’un orphelinat se battent pour vivre. A paraitre en français chez Noir sur Blanc en 2023.


Estonie

A l’été 1991, alors qu’en Crimée et à Moscou se déroule le coup d’état contre Gorbatchev, les mouvements vers l’indépendance s’accélèrent. Le 20 août 1991, l’Estonie déclare à son tour son indépendance. Elle conserve une importante minorité russe.

>>> Le fou du Tzar, de Jaan Kross. Un beau roman historique qui fait revivre une province d’Estonie au XIXe siècle, lorsqu’elle faisait – déjà – partie de l’empire russe.

>>> La beauté de l’histoire, de Viivi Luik. « Aux marges de l’Union soviétique des années 60, dans les pays Baltes, une jeune femme choisit de rester derrière le rideau qui cache les terres promises. » (extrait d’une belle recension dans Le Temps).

>>> Le voyage de Hanumân, d’Andreï Ivanov. L’écrivain russophone s’est inspiré de sa propre expérience pour « raconte[r] l’exil de deux paumés [l’Estonien Johann et l’Indien Hanumân] au Danemark, et leur vie quotidienne dans un camp de réfugiés » (Le Tripode).


Lettonie

Le 21 août 1991, la Lettonie adopte la loi constitutionnelle ré-établissant de facto sa souveraineté, un an et demi après le vote du Conseil Suprême d’Estonie, le 4 mai 1990, pour le rétablissement de l’indépendance.

>>> A l’ombre de la Butte-aux-Coqs, d’Osvalds Zebris : Riga, début du XXe siècle. Rūdolfs, un homme déchiré quant à son rôle dans la petite et la grande Histoire.

>>> Petit déjeuner à minuit est la chronique – tragique, absurde, grotesque – de la déportation en URSS de l’auteur Valentīns Jākobsons, de 1941 à 1955. Editions du Cygne.

>>> Metal, de Jānis Joņevs : « Dans une Lettonie en transition après l’effondrement de l’Union soviétique, une jeunesse aventureuse s’enflamme pour la culture alternative et le rock metal » (Gaïa).


Ukraine

Le 24 août 1991, la Rada – le Conseil suprême d’Ukraine – déclare à son tour l’indépendance, plus d’un an après avoir déclaré sa souveraineté. Le 1 décembre 1991, la population ukrainienne le confirme avec un référendum : 92,3% des participants se prononcent pour l’indépendance du pays.

>>> Explorations sur le terrain du sexe ukrainien, d’Oksana Zaboujko : « La relation passionnelle que partagent un peintre ukrainien et la narratrice constitue une métaphore de l’Ukraine du XXIe siècle » dans ce roman traduit de l’ukrainien chez Intervalles.

>>> Le pingouin, d’Andreï Kourkov. Premier roman de cet auteur russophone, ce « tableau impitoyable de l’ex-Union soviétique » est aussi le premier d’une longue série à être traduit en français (Liana Levi).

 >>> Pour une nouvelle génération d’écrivains, c’est la guerre de cette dernière décennie avec la Russie qui fournit le matériau de leur œuvre. C’est le cas pour deux autrices qui ne sont pas traduites en français : Haska Shyyan, que j’avais présentée lorsqu’elle avait reçu avec За спиною (« Derrière le dos ») le prix de littérature de l’Union européenne, pour l’Ukraine en 2019 ; et l’historienne Olesya Khromeychuk dont A Loss. The Story of a Dead Soldier Told by his Sister (Columbia University Press) reprend les formes de l’essai et de l’autobiographie pour évoquer les dimensions personnelles et féminines d’un conflit qui s’éternise.


Biélorussie

20 août, 21 août, 24 août… puis 25 août 1991 : ce jour-là, c’est au tour de la Biélorussie de s’ajouter à la liste des pays ayant déclaré leur indépendance.

>>> Svetlana Alexievitch, Sacha Filipenko, Alhierd Baharevič, Artur Klinau, Pavel Priajko, Hanna Krasnapiorka… j’avais consacré tout un article l’année dernière à une promenade dans la littérature (en russe et en biélorussien) traduite en français. Le plus simple est d’aller y jeter un coup d’œil : c’est sur ce lien.


Moldavie

Deux jours après la Biélorussie, la Moldavie : nouvelle déclaration d’indépendance (le 27 août 1991), pour un nouveau cas particulier de trajectoire pré- et post-URSS. Conglomérat de deux provinces ballotées aux XIXe et XXe siècles entre la Roumanie, l’empire russe et la république socialiste soviétique d’Ukraine, la république socialiste soviétique moldave est formée en 1940. Lorsqu’elle déclare son indépendance en 1991, la nouvelle république de Moldavie est déjà en train de perdre le contrôle de la province de Transnistrie, un état qui n’a jamais été reconnu par la communauté internationale.

>>> Le jardin de verre, de Tatiana Ţîbuleac : d’expression roumaine, l’auteure revient dans ce roman sur la vie d’une petite orpheline de Chişinău, la capitale, dans les années 1980 et 1990. En arrière-plan, la question des langues, l’héroïne grandissant entre moldave et russe, alphabet cyrillique et alphabet latin.

>>> Des mille et une façons de quitter la Moldavie, de Vladimir Lortchenkov. Ce roman loufoque, traduit du russe, met en scène une poignée de personnages prêts à tout pour accéder enfin à une vie prospère, loin de la terre pauvre et boueuse, du chômage et de la corruption de leur pays.


Azerbaïdjan

Le 30 août 1991, l’Azerbaïdjan déclare son indépendance, renouant avec l’expérience républicaine de 1918, interrompue par l’arrivée des troupes soviétiques en 1920. De part et d’autre de cette déclaration de 1991, les tensions ethniques entre Azerbaïdjanais et Arméniens flambent déjà.

>>> Leyli et Medjnun (1908), de Uzeir Hadjibeyov, « retrace l’histoire d’un amour tragique entre deux jeunes gens, sorte de Roméo et Juliette du monde oriental » inspiré d’un poème du même nom du XVIe siècle. Publié aux éditions L’Espace d’un instant dans un volume qui comprend également Köroghlu, opéra inspiré d’une légende épique du XVIe siècle.

>>> Ali et Nino, de Kurban Said, est parfois présenté comme « le » roman de l’Azerbaïdjan, parfois aussi comme « le » roman du Caucase, et plus généralement comme la version régionale de Roméo et Juliette à l’époque de la première indépendance. L’auteur et le livre (Libretto) ont tous deux une histoire curieuse : deux billets à venir à leur sujet.

>>> Jours Caucasiens, de Banine. Publié à Paris en 1945, ce roman revient sur l’enfance dorée de l’auteure à Bakou, de 1905 à son départ définitif de l’Azerbaïdjan vingt ans plus tard.


Kirghizstan

Dernière république socialiste soviétique à déclarer sa souveraineté, en novembre 1991, le Kirghizstan est avec l’Ouzbékistan la première des républiques d’Asie centrale à déclarer son indépendance, le 31 août 1991.

>>> Je n’évoque ici que le dernier des livres de l’écrivain emblématique du Kirghizstan soviétique, Tchinguiz Aïtmatov : Le léopard des neiges – « Les destins croisés d’un léopard des neiges banni de son clan et d’un journaliste indépendant qui ne se reconnaît pas dans la nouvelle vie, dominée par le marché et les oligarques » (Le temps des cerises).


Ouzbékistan

Depuis la déclaration d’indépendance du 31 août 1991, le 1 septembre est célébré comme fête de l’indépendance. Après le décès en 2016 de son dernier dirigeant soviétique et premier dirigeant post-soviétique, Islam Karimov, le pays s’ouvre au monde et joue notamment sur un héritage culturel impressionnant. Une illustration : le tout nouvel aéroport de Samarcande, en forme de…

>>> L’écrivain Hamid Ismaïlov est expulsé d’Ouzbékistan peu après la déclaration d’indépendance du pays. En français, ses Contes du chemin de fer sont traduits du russe (Sabine Wespieser Editeur) ; en anglais, son merveilleux roman The Devil’s Dance est traduit de l’ouzbek (Tilted Axis Press). Dans les deux cas : billets à venir.

La revue Jentayu me signale également que l’on retrouve deux textes de Hamid Ismaïlov dans la revue : dans le numéro 5 (un extrait de son roman ‘Manaschi’, accompagné d’un entretien) et dans le numéro 9 (un extrait de son roman ‘The Devil’s Dance’, là encore avec un entretien).

>>> La revue Jentayu – Nouvelles Voix d’Asie a publié en français un entretien avec l’auteure Vika Osadtchenko sur les littératures de langue ouzbèke et de langue russe en Ouzbékistan, et un autre entretien avec l’auteur d’expression russe Yevguéni Abdoullaïev sur Tachkent et la littérature d’Ouzbékistan (ces entretiens en accès libre sur le site s’accompagnent aussi de textes de ces deux auteurs, traduits en français et disponibles dans les pages de la revue papier ou ebook).


Tadjikistan

Le Tadjikistan est peut-être le pays qui me force le plus à reconnaitre que c’est une erreur de vouloir répliquer partout la formule « un pays – une (ou deux) langues – une ou deux œuvres de fiction ». Par ailleurs, que sais-je du pays ? Pas grand-chose. Une situation géographique qui le rapproche autant des frontières de l’Afghanistan et du Xinjiang chinois que de l’Ouzbékistan et du Kirghizstan ; le partage entre ces deux derniers pays et le Tadjikistan d’un territoire – la vallée de Ferghana – contesté et à forte minorité ouzbèke dans la partie tadjike ; un territoire montagneux et pourtant lieu de passage multiséculaire ; une langue indo-iranienne qui la distingue de ses voisins turcophones ; un pays à l’islamisme enraciné mais sous contrôle du régime autoritaire…  un pays, d’ailleurs, qui proclame son indépendance de l’URSS le 9 septembre 1991.

>>> Parmi les quelques noms que l’on retrouve par-ci par-là, celui de Sadriddin Aini, né bien avant l’émergence du Tadjikistan comme état (soviétique ou autre), ou d’ailleurs de l’Ouzbékistan (il nait en 1878 sur le territoire de l’actuel Ouzbékistan). Cet article en anglais le replace dans son contexte : recevant une éducation musulmane traditionnelle dans l’alphabet arabo-persan, il se tourne d’abord vers la poésie puis, ayant rejoint très tôt le mouvement révolutionnaire, il finit par s’inscrire dans le courant du réalisme socialiste. Jusqu’à son décès en 1954, il est l’une des principales personnalités de la vie culturelle et scientifique du Tadjikistan au sein de l’URSS. Par ses publications, il promeut un développement tadjike de la littérature (qui passe par ailleurs par plusieurs alphabets successifs – arabe, puis latin à partir de 1928, puis cyrillique à partir de 1940 ; après la chute de l’URSS, le Tadjikistan réintroduit l’alphabet arabo-persan). De Sadriddin Aini, il existe deux livres en français : Boukhara (texte autobiographique sur la période des émirs de Boukhara, publié par Gallimard en 1956 – c’est le deuxième volume de la collection « Littérature soviétique » dirigée par Aragon), et La mort de l’usurier, un recueil de nouvelles publié l’année suivante par Les Editeurs Réunis (une maison appartenant au PCF).

>>> Plus récent, et plus facile d’accès, Zahhâk, le roi serpent, de Vladimir Medvedev : « Tadjikistan, années 1990. Au lendemain de l’effondrement de l’URSS, la guerre civile plonge le pays dans le chaos (…) Sept narrateurs prennent tour à tour la parole. Tous sont forcés de remettre en question leur univers dans cette période de bouleversements » (Editions Noir sur Blanc).


Arménie

Le 23 septembre 1991, c’est au tour du Conseil suprême de la RSS d’Arménie de déclarer l’indépendance du pays, deux jours après un référendum sur l’indépendance et un peu plus d’un an après une déclaration du parlement allant dans le même sens. Voici trois livres très différents pour un pays, un peuple et une histoire aux multiples facettes.

>>> L’Enchaîné (1918), de Levon Shant, un « jeu théâtral du Moyen Age arménien » avec en son centre la ville fortifiée d’Ani ; une traduction de l’arménien publiée aux éditions L’Espace d’un instant.

>>> Et du ciel tombèrent trois pommes, de Narinai Abgaryan, auteure d’origine arménienne et traduite du russe. « Le point de départ de ce roman sincère et délicat est un village situé au sommet des montagnes arméniennes », mais le roman semble difficile à trouver en français, et n’apparait plus au catalogue de la maison d’édition Macha qui l’a publié en 2016.

>>> Le livre des chuchotements, de Varujan Vosganian : un auteur contemporain dont la famille s’est établie en Roumanie après le génocide arménien. Traduit du roumain, ce roman fourmillant fait s’entrecroiser l’histoire des Arméniens et celle de la Roumanie au XXe siècle.


Turkménistan

Le Turkménistan est parmi les derniers à déclarer son indépendance, le 27 octobre 1991, après une série d’étapes similaires à celle de l’Arménie. Il est aussi l’illustration par excellence de la nécessité de dissocier chute de l’URSS, indépendance et démocratisation : le Turkménistan est l’un des pays les plus fermés au monde malgré un degré d’assouplissement au cours des quinze dernières années. Comment faire vivre une littérature dans un pays où la liberté de penser est sévèrement réprimée ?

>>> L’écrivain et opposant Ak Welsapar fournit un élément de réponse par sa trajectoire personnelle d’exil : en Russie dès 1993, puis en Suède depuis 1994. La revue Jentayu – Nouvelles Voix d’Asie lui a consacré un entretien en français (en accès libre sur le site, et accompagné d’un texte de l’auteur, traduit en français et disponible dans les pages de la revue papier ou ebook). Il écrit en turkmène, en russe et en suédois ; et trois de ses livres sont traduits en anglais, par exemple The Tale of Aypi, qui retrace l’histoire d’un groupe de pêcheurs menacé de perdre leur village ancestral sur les bords de la mer Caspienne (Glagoslav Publications).


Kazakhstan

Un pays immense. Une population ethniquement très variée et dominée par une importante minorité russophone. La quatrième puissance nucléaire de l’URSS. Le Kazakhstan est, 1990-1991, la république socialiste soviétique dont les dirigeants voient avec le moins d’enthousiasme la dislocation de l’URSS, et est la dernière à adopter une déclaration d’indépendance, le 16 décembre 1991. Son dirigeant d’alors devient le premier dirigeant du Kazakhstan indépendant. Quelques jours après cette déclaration d’indépendance, le Kazakhstan reçoit dans sa capitale les dirigeants des républiques slaves et d’Asie centrale. Ils y adoptent la déclaration d’Alma-Ata, élargissant à huit nouveaux états de l’ex-URSS les accords de Belovej (ou Minsk) mettant fin à l’existence de l’URSS comme sujet du droit international, et lui donnant une sorte de successeur, la Communauté des Etats Indépendants.

>>> En fouillant dans la collection « Littératures soviétiques » que j’ai mentionnée pour le Tadjikistan, j’ai trouvé deux autres titres traduits ou adaptés du kazakh (avec l’aide du russe) : La jeunesse d’Abaï, de Moukhtar Aouezov (« Il y a cent ans, en pleine Asie Centrale, la vie nomade des Kazakhs, dans la société de clans où règne encore la polygamie. Un enfant qui sera un grand poète, dans le milieu féroce des siens, s’éveille à l’amour, aux sentiments humains… », Gallimard) et Les cendres de l’été, d’Abdéjamil Nourpéissov (premier volume d’une « trilogie qui peint la vie des peuples des bords de la mer d’Aral de 1914 à la guerre civile », Gallimard).

>>> Le péché de Cholpane, de Magzhan Zhumabayev (1893 – 1938), une nouvelle sur la vie et la relation à la maternité d’une jeune femme nouvellement mariée, est accessible en français dans son intégralité sur le site des éditions Kapaz.


… et la Russie ?

Des quinze nouveaux Etats de l’ex-URSS, il ne me reste plus qu’à aborder le plus central, et le plus difficile. Comment séparer la Russie de l’URSS ? C’était – avec la question de la nature de l’URSS – l’enjeu majeur du conflit qui oppose Gorbatchev et Eltsine, surtout à partir de lélection de ce dernier, par le parlement de la RSS russe, au poste de président de la République de Russie, en mai 1990 – une légitimité électorale que n’a pas Gorbatchev et qui sera un argument de poids pour Eltsine au cours des mois suivants.

Et que dire de sa littérature ? Avant, durant et après l’URSS, c’est certainement celle qui est la plus connue et la mieux traduite en français. Est-ce que ça a du sens d’en faire un florilège en trois livres ? En dix livres ?

A priori non, mais je me lance quand même : d’Andreï Platonov, Tchevengour, roman – dès son écriture en 1929 – des revers sombres de « l’utopie » communiste (Robert Laffont) ; de Vassili Choukchine (1929-1974), un auteur présenté « comme le plus important des dereventchikis, ces écrivains russes qui donnent du terroir une vision forte, parfois empreinte de fantastique », Post-Scriptum et autres nouvelles (L’Instant Même) ; de Viktor Pélévine, Homo Zapiens (Génération « P »), un roman psychédélique et quasi-contemporain sur la Russie des années 1990 (Seuil).


Pour terminer…

Une URSS, 15 Etats nouvellement indépendants… et une explosion de territoires qui réclament à leur tour l’autonomie, l’indépendance, la souveraineté, un statut spécial…

Je n’en cite qu’un, l’Abkhazie, nichée entre la Géorgie, la Russie et la mer Noire, et je le cite seulement pour pouvoir parler de ce regard curieux, irrévérent, ironique sur l’Abkhazie d’avant et pendant l’URSS, que porte un auteur d’expression russe sur sa région d’origine : il s’agit de Sandro de Tchéguem, de Fazil Iskander.

C’est ma dernière mention pour aujourd’hui du fait qu’il s’agit là encore d’un billet à venir !

Je mets fin ici à ce long périple dans une région immense et diverse à tant de titres.

Dites-moi s’il vous a donné des idées ou rappelé des souvenirs !


Evgueni Evtouchenko – Babi Yar

Les témoignages et les images des camps de concentration et d’extermination ont marqué notre compréhension de l’Holocauste. C’est la libération de l’un de ces camps, Auschwitz, le 27 janvier 1945, qui a été choisie pour marquer la mémoire de l’Holocauste. A l’Est de l’Europe, sur les « terres de sang » contestées par l’Allemagne et l’URSS à partir de l’été 1941, ce sont surtout les exécutions de masse qui marquent l’entreprise nazie d’extermination des Juifs.

Le massacre de Babi Yar (Babyn Yar) est l’un d’entre eux – le plus meurtrier de cette « Shoah par balles » : en deux jours de la fin septembre 1941, au bord d’un ravin à proximité de Kiev, près de 34 000 Juifs furent mitraillés par le Sonderkommando 4a. Au cours des trois années suivantes, 70 000 autres hommes, femmes et enfants, Juifs, Ukrainiens, Roms, handicapés, prisonniers de guerre, y furent aussi fusillés.

Dès 1943, le poète ukrainien Mykola Bazhan, faisait explicitement référence à ces massacres (mais pas à leurs victimes juives) dans son poème « Babi Yar ». Près de vingt ans plus tard, en 1961, le poète russe Evgueni Evtouchenko consacrait à son tour à ce lieu et aux victimes – et particulièrement ses victimes juives – un poème, portant le même titre et destiné à devenir autrement plus célèbre.

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Sofia Andrukhovych – Felix Austria

Voici, après l’excellent Katarina, le paon et le jésuite, le deuxième épisode de ma série d’été consacrée au roman historique sous ses différentes formes. Felix Austria nous emmène dans la Galicie multiethnique du tout début du XXe siècle.

Je suis toujours à l’écoute de vos suggestions de romans historiques venant d’Europe centrale de l’Est et des Balkans (hors Russie et pays germanophones). Pour en savoir plus, c’est par ici. Lire la suite »


Nouvelles publications (2) : les livres de mai-juin

Après le coup d’œil d’hier sur les publications de mars, voici quelques titres parus ces dernières semaines ou prévus en juin (sauf indication contraire, les liens mènent vers les sites des maisons d’édition) : Lire la suite »


Actualités du mercredi : sur les étagères en octobre

Le mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Je n’ai qu’une petite moisson de titres à vous proposer pour l’habituel tour d’horizon des nouvelles publications du mois :

Après Comme des rats morts (qui sort aujourd’hui dans la collection Babel Noir), Actes Sud publie un nouveau roman de l’auteur hongrois Benedek Totth, La guerre après la dernière guerre, « un postapocalyptique dense, fascinant et d’une noirceur totale, sur lequel plane l’ombre tutélaire de Cormac McCarthy » (traduit par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba).

Aux Editions Phébus, parution de La Bible, de Péter Nádas, œuvre de jeunesse parue en 1967, d’une des figures tutélaires de la littérature hongroise contemporaine (traduit par Marc Martin).

Côté non-fiction, Grasset publie, le 23 octobre, l’ouvrage de la journaliste et historienne Anne Applebaum Famine rouge. La guerre de Staline en Ukraine, « un livre nécessaire pour comprendre un épisode tragique de l’Histoire du XXème siècle autant que la réalité politique actuelle de cette région du monde » (traduit de l’anglais par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat).


EUPL 2019: Trois romans ukrainiens et une lauréate, Haska Shyyan

J’inaugure aujourd’hui ma série sur les romans lauréats du Prix de littérature de l’Union européenne (EUPL) avec l’Ukraine, qui faisait pour la première fois cette année partie des pays participant à ce prix décerné par rotation aux pays membres de l’Union européenne.

Parmi les trois romans ukrainiens présélectionnés (За спиною (« Derrière le dos ») de Haska Shyyan, Дім для Дома (« Den for Dom ») de Victoria Amelina et Чормет (« Blackmet ») de Markiyan Kamysh), c’est à Haska Shyyan qu’a été décerné le prix pour l’Ukraine, pour son roman publié cette année par l’éditeur Fabula de Kiev.

Haska Shyyan, auteure, traductrice, photographe et co-propriétaire d’une librairie, est née à Lviv en 1980 mais habite dorénavant à Kiev. Déjà auteure en 2012 d’une traduction littéraire (Lights out in Wonderland, de DBC Pierre), elle publie en 2014 un premier roman, inspiré d’un séjour à l’hôpital et qui lui vaut d’être inclus dans la première sélection pour le Prix du livre de l’année ukrainien de la BBC.

Le jury ukrainien, composé de Oleksandra Koval, Ola Hnatiuk, Ostap Slyvynsky et Iryna Slavinska­­, était présidé par l’écrivain et président du PEN Ukraine Andreï Kourkov (bien connu en France de par ses nombreux romans traduits aux Editions Liana Levi: Le Pingouin, Le jardinier d’Otchakov…). L’écrivain, poète et professeur de littérature polonaise Ostap Slyvynsky (également natif de Kiev et membre du PEN Ukraine) a répondu à mes questions. Lire la suite »


Le cru 2019 du Prix de Littérature de l’Union européenne, trois questions par trois questions

J’ai eu l’occasion récemment de vous parler du Prix de Littérature de l’Union européenne, ce prix qui vise à mettre en lumière la création littéraire actuelle des pays membres de l’Union européenne, et à encourager les traductions entre les langues des pays membres.

Je vous avais par exemple listé les différents romans d’Europe centrale et orientale lauréats du prix et traduits en français ; je vous avais présenté Edina Szvoren, lauréate hongroise en 2015 ; et j’étais revenue sur les échanges qu’avaient eu plusieurs lauréat.e.s du prix lors du Festival International du Livre de Budapest l’année dernière.

Les lauréats et lauréates du Prix 2019 ont été annoncés tout récemment (pour la France : Au grand lavoir, de Sophie Daull, dont l’éditeur Philippe Rey donne une présentation plus qu’intrigante), et j’aimerais vous présenter ceux de « l’Est » de l’Union européenne. Mais comment parler de livres et d’auteurs qui n’ont – pratiquement par définition – pas encore été traduits, que ce soit en français ou dans d’autres langues ?

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Je me suis donc tournée vers les présidents et présidentes de chacun des jurys nationaux, pour leur poser les mêmes trois questions sur les romans présélectionnés, sur les romans primés, et sur le prix lui-même.

Leurs réponses sont à découvrir à partir de demain !


Żanna Słoniowska – Une ville à cœur ouvert

sloniowskaSi le titre en français du roman est Une ville à cœur ouvert, l’original polonais porte celui, également beau et évocateur, de « Maison au vitrail ». On pourrait y rajouter un troisième titre, qui mettrait en avant les quatre femmes dont l’histoire ressort petit à petit des pages du livre et qui sont l’expression vivante de l’histoire de la ville et (différemment) de la maison.

Les quatre femmes, ce sont respectivement la narratrice, sa mère Marianna, sa grand-mère Aba et son arrière-grand-mère Mémé Stasia. Toutes quatre vivent dans un appartement de cette « maison au vitrail » en plein centre de Lviv. Ce serait facile de compléter la phrase que je viens d’écrire en ajoutant que Lviv est une ville d’Ukraine proche de la frontière polonaise, afin de mieux situer le contexte du roman pour ceux et celles qui ne connaissent pas cette ville. Mais le roman esquisse justement par le biais de ces quatre générations de femmes l’histoire de la ville – une histoire où le remplacement du nom polonais par un nom russe puis par un nom ukrainien symbolise bien la complexité de son passé – et une histoire en tout cas étroitement imbriquée avec celle des gens qui y vivent.

Avant d’être l’histoire d’une ville, c’est donc surtout l’histoire de cette famille, telle qu’elle delcourtnous est racontée par la plus jeune de ces femmes à partir du jour de la mort de sa mère, Marianna, fauchée par une balle lors d’une manifestation antisoviétique, et pro-ukrainienne, un jour d’été en 1988. La narratrice est alors âgée de 11 ans, et en arrivant à la dernière page, je me suis dit que Żanna Słoniowska avait vraiment bien réussi à créer cette voix d’enfant puis d’adolescente et de jeune femme qu’est celle de la narratrice. En particulier, elle joue très bien avec le passage des différentes couches de temps qui s’entremêlent dans le livre. Une ville à cœur ouvert n’est en effet pas du tout un roman chronologique car il suit, au fil d’une série de chapitres assez courts et qui s’accumulent en passant d’un sujet à un autre pour former un tout cohérent, le cheminement des pensées de la narratrice : des pensées qui se préoccupent parfois de leur présent (quelques années après la mort de Marianna), qui reviennent parfois en arrière vers les pensées de l’enfant qu’elle était auparavant, ou qui reconstruisent des fragments de l’histoire de sa mère, de sa grand-mère et de son arrière-grand-mère.

Sans doute était-elle de ces gens qui ne perçoivent la véritable nature du régime dans lequel ils vivent que lorsqu’il se met à lorgner à travers leurs fenêtres. Ceux qui étaient venus en 1937 l’avaient marqué à vie. Aussi, plus les gens manifestaient dans les rues de Lvov, plus fort ils parlaient de choses autrefois entourées de silence, plus elle mettait d’acharnement à vérifier, le soir venu, que nos portes d’entrée étaient parfaitement closes.

polishSi la narratrice (dont on ne sait pas le nom) est la plus jeune de cette famille, on trouve à l’autre extrémité Mémé Stasia, l’arrière-grand-mère et la fondatrice de cette lignée installée à Lviv en 1944 avec sa fille : venant de Leningrad, elle était arrivée dans cette ville qui portait alors le nom de Lwów, amenant avec elle une défiance envers les inconnus qui ne l’avait jamais quittée depuis que son mari avait été emmené une nuit et avait disparu à tout jamais dans les purges staliniennes. Sa fille, Aba, devint médecin, et donna à son tour naissance à une fille, Marianna, qui choisit contre l’opinion de sa grand-mère de devenir cantatrice puis, plus tard, d’abandonner le russe et de ne parler qu’ukrainien. Personnalité forte et libre, qui n’hésitait pas à s’opposer à la personnalité également forte de Mémé Stasia, Marianna finit avec ses choix d’instaurer deux camps dans cet appartement que partagent cette famille de femmes au cours de quarante années et dans laquelle grandit la narratrice.

Après la mort de Marianna, c’est Mémé Stasia, et Aba, qui meurent à leur tour, et la narratrice reste seule, comme si elle symbolisait une Ukraine qui doit tracer seule son chemin vers l’avenir.

J’ai découvert par la suite que tous les immeubles n’abritaient pas de vitrail, loin de là, et qu’en général, lorsqu’il y en avait un, il était nettement plus petit que le nôtre. Notre vitrail occupait la cage d’escalier tout entière. Il séparait, tel un rideau, l’intérieur du bâtiment de la cour, et s’étirait à travers les étages, de haut en bas, ou peut-être de bas en haut, Nous habitions au premier et il nous suffisait d’ouvrir la porte pour apercevoir la partie centrale : les vestiges d’un sous-sol brun-roux d’où émergeait un grand tronc d’arbre solitaire, scindant en deux un lac turquoise. Les voisins qui habitaient au-dessus de chez nous pouvaient admirer la rive opposée où se dressaient des montagnes vertes dressées de sapins bleus. En grimpant jusqu’au grenier, on les voyait se fondre dans un ciel de nuages lavande et blancs.

Elle n’est pas tout à fait seule, cependant, car il y a le personnage de Mikołaj, qui fait le RTW8_House_With_The_Stained-Glass_Window_1600pxpont entre la mère décédée et sa fille, ainsi que vers le fameux vitrail de la maison. Ce vitrail, rare survivant de l’époque pré-soviétique de la ville, est convoité tant par les délinquants du quartier, que par les nouveaux promoteurs immobiliers, que par Mikołaj, qui en voulant le restaurer et le conserver se fait le porte-parole de l’idée de préserver le passé de la ville dans son présent et pour son avenir. Le vitrail accompagne ainsi à son tour l’histoire de la narratrice et de la ville au moment où cette dernière s’apprête à passer, avec la nouvelle indépendance de l’Ukraine, à une autre étape de réflexion sur son passé et son identité.

C’est évident qu’Une ville à cœur ouvert parle de sujets importants, d’histoire, de mémoire, dans une partie d’Europe où les mouvements de population et la cruauté de l’histoire posent des questions évidentes d’identité, d’appartenance et de gestion du passé (le roman se termine d’ailleurs avec la révolution ukrainienne de 2014). En choisissant de le faire sous l’angle d’une famille en prise avec l’histoire, et qui plus est avec une écriture souvent poétique et une narratrice à l’orée de l’âge adulte, le roman s’inscrit aussi dans une chaîne de romans qui, de la Russie à l’Allemagne en passant par la Pologne et l’Ukraine, s’efforcent encore aujourd’hui de mesurer le poids du passé sur le présent de cette partie de l’Europe.

Je m’étais toujours efforcée de lire la ville comme un livre, mais à l’évidence c’est lui qui en connaissait l’alphabet. Nous observions la façade d’un immeuble, dont le crépi venait de tomber, quand il m’a dit :

« C’est du yiddish, ça veut dire : café, thé, lait. Chaque année, au printemps, Lviv fait sa mue, révélant sur ses façades des lettres issues de divers alphabets. Les autorités considèrent ce phénomène comme une maladie dangereuse. »

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Je continue avec Une ville à cœur ouvert ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale, en passant à une auteure contemporaine. Née en 1978 à Lviv dans une famille où l’on parlait ukrainien, russe et polonais, Żanna Słoniowska choisit d’écrire ce premier roman en polonais après avoir travaillé en tant que journaliste en russe, polonais et ukrainien et avoir publié un album de photographies de la Lviv d’avant-guerre. Elle vit aujourd’hui à Cracovie. Ayant obtenu en 2016 le prix du Festival Conrad pour le meilleur premier roman, Une ville à cœur ouvert a été traduit en russe, ukrainien, anglais et allemand.

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C’est aussi une dernière contribution au Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran (une excellente initiative pour découvrir des auteurs et auteures de ces pays « de l’Est ») et une première contribution à « Voisins Voisines » qui nous invite à nous intéresser à la littérature européenne contemporaine en général.

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Żanna Słoniowska, Une ville à cœur ouvert (Dom z witrażem, 2015). Traduit du polonais par Caroline Raszka-Dewez. Editions Delcourt, 2018 ; Points, 2019.