Ryszard Kapuscinski – Mes voyages avec Hérodote

Je lui ai aussi raconté l’aventure dans laquelle le livre d’Hérodote m’avait entraîné : au fur et à mesure que je le lisais, j’accomplissais simultanément deux voyages : le premier en faisant mon travail de reporter, le second en suivant les pérégrinations de l’auteur des Histoires.

mes-voyagesReporter assidu, issu d’un pays et d’une époque où les voyages à l’étranger n’étaient autorisés qu’au compte-goutte, Ryszard Kapuscinski (1932-2007) fut l’envoyé aux quatre coins du monde de divers organes de presse polonais. Outre les dépêches et reportages réalisés pour son travail, Kapuscinski s’inspira également de ses voyages et de ses observations pour écrire de nombreux livres sur chacun des continents qu’il a traversés, du vaste espace russe à l’Amérique ou encore l’Iran. Arrivant à la fin de sa vie, il signe avec Mes voyages avec Hérodote une autobiographie en pointillés de sa carrière de reporter, placée sous le signe de celui qu’il présente comme un double autant qu’un maître : Hérodote.

Double, car ce chroniqueur de l’Antiquité l’a accompagné, en pensée et physiquement, dès les débuts de sa profession. Double aussi car le livre des Histoires d’Hérodote, reçu de sa rédactrice en chef au moment où elle lui annonce sa première affectation à l’étranger, l’accompagne et le forme également dans sa conception du monde, et de la place qu’il y tient en tant que reporter.

Lorsqu’il entame sa carrière à l’étranger, ainsi que sa lecture d’Hérodote, Kapuscinski a un handicap majeur : Hérodote retranscrit ses Histoires à la fin d’une longue vie de voyages et d’accumulation de connaissances. Kapuscinski, lui, a grandit avec la censure (dont celle appliquée aux Histoires), n’a à l’age de 24 ans encore jamais franchi de frontières, possède une connaissance rudimentaire du monde et un anglais plus qu’approximatif (mais il parle couramment le russe). C’est ainsi qu’Hérodote en vient à lui servir à la fois de refuge et de guide dans son compréhension de la diversité du monde.

La connaissance d’autrui nécessite une longue et solide initiation.

Dès sa première escale, en Italie, Kapuscinski ressent, à voir l’éclairage public, les magasins bien stockés, la nonchalance des clients aux terrasses des cafés, comme un choc des civilisations. Arrivé en Inde d’où il est censé renvoyer ses reportages, le choc se fait plus intense : la pauvreté, la multitude, la nouvelle (et pour lui inacceptable) étiquette d’Européen aisé qui lui est accolée, la chaleur et – la langue.

Je pénétrais l’Inde non pas par l’intermédiaire des images, des sons ou des parfums, mais par celui des mots, des mots d’une langue qui de surcroît n’était pas la langue maternelle des Indiens, mais une langue étrangère, imposée, à ce point assimilée toutefois qu’elle faisait partie de leur identité et constituait pour moi une clé indispensable. Mon premier combat avec ce pays fut un combat avec la langue.

En Inde, puis en Chine, la langue reste un obstacle pour le reporter, mais aussi pour le l’homme Kapuscinski, frustré de se heurter si rapidement à un obstacle aussi important dans sa quête d’une connaissance totale de ces deux pays.

Lorsqu’on le retrouve un peu plus tard en Afrique, Kapuscinski est déjà plus aguerri, débarrassé de ses timidités d’homme de l’Europe de l’Est, mais il continue son cheminement de reporter aux côtés d’Hérodote. Les chapitres qui se succèdent le voient plus souvent retranscrire et commenter divers épisodes des guerres entre les Perses et leurs peuples voisins, que l’actualité des pays et continents qu’il couvre (les quelques livres de Kapuscinski que j’ai lus jusqu’ici n’ont d’ailleurs souvent pas grand chose à voir avec le travail qu’il devait fournir pour gagner sa vie au quotidien). Au fil des pages, on voit cependant émerger une certaine conception, et justification, du reportage tel qu’il le pratique :

Dans l’univers d’Hérodote, le seul dépositaire ou presque de la mémoire humaine est l’homme. Pour accéder à cette mémoire, il faut aller à sa rencontre ; s’il habite loin, il faut se mettre en route, marcher, et, quand on arrive chez lui, il faut s’asseoir à ses cotés et écouter son récit, écouter, mémoriser ou peut-être prendre des notes. Ainsi surgit le reportage.

Si Hérodote le fascine tant, c’est aussi parce que Kapuscinski recherche toujours l’autre face de ses Histoires : comment Hérodote est-il arrivé à ce produit fini ? A qui s’est-il adressé, et comment, pour obtenir ses informations ? Quelles sont, d’ailleurs, les informations qu’Hérodote n’a pas jugé bon de recueillir ou de retranscrire ? Kapuscinski s’intéresse en effet à la dimension individuelle des efforts collectifs que décrit Hérodote : qu’a pensé l’ouvrier travaillant à la construction d’un pont pour les armées perses, l’habitant de Babylone assiégée, ou encore les enfants du Grec Lycidas alors que la foule s’apprête à les lapider ? On retrouve là l’un des grands traits de Kapuscinski : son penchant pour l’arrière-plan individuel des grands faits historiques, un certain impressionnisme jouant sur l’interaction entre le détail et la vue d’ensemble.

Mélange assez (quelque fois trop) lâche d’histoire personnelle et d’extraits et de commentaire des Histoires, Mes voyages avec Hérodote m’a paru moins rempli de verve et d’action que les quelques autres livres que j’ai lus de Kapuscinski, dans lesquels il s’attarde davantage sur ces expériences de reporter dans des pays en pleine ébullition. Plus réfléchi, ce livre donne un arrière-plan intéressant à la démarche d’écrivain telle qu’on la voit mise en action dans Imperium ou Le Shah.

kapuscinski

Je termine avec ce titre ma rétrospective Kapuscsinski. Pour obtenir un portrait plus complet du reporter, il aurait fallu incorporer dans cette série l’un de ses livres sur l’Afrique, continent qu’il a sillonné, d‘année en année, de guerre en guerre. Je me contente de citer ici ces livres : sur l’Afrique en général (Ébène, Aventures africaines), sur l’Ethiopie (Le négus), ou encore sur l’Angola (D’une guerre à l’autre). Bonne lecture !

Ryszard Kapuscinski, Mes voyages avec Hérodote (2004). Trad. du polonais par Véronique Patte. Plon, 2006.


Sous peu…

… ce blog se réveillera

Sculpture en plein air à Budapest, automne 2014

Sculpture en plein air à Budapest, automne 2014

 

 


Cartarescu, Szczygiel & Co au Salon du Livre de Paris

Je crois que je ne surprendrai personne en disant que le Salon du Livre de Paris commence bientôt et dure jusqu’à lundi. Voici ma petite sélection de ce qui m’aurait intéressé si je m’y étais rendue :

J’aurais, probablement, érigé le stand P60 en HQ, celui-ci étant aussi celui de Cracovie et Wroclaw, les deux villes invitées cette année. Toutes les informations sont ici ; mon programme aurait inclus quelques rencontres avec Joanna Bator, romancière et auteur de Le Mont-de-sable, avec Marek Bienczyk dont j’aimerais bien lire le roman Tworki, avec Mariusz Szczygiel qui parlera sûrement un peu Tchéquie, ou encore avec Norman Davies dont j’admire l’érudition, qu’elle porte ou non sur la Pologne. J’aurais terminé lundi avec la table-ronde des traducteurs, une bonne occasion de rencontrer à nouveau quelques uns de ces « passeurs » et d’en savoir plus sur leurs parcours et leurs relations aux éditeurs.

A partir de là, je me serais promenée par-ci par-là, pour voir Mircea Cartarescu (Le Levant, « épopée roumaine jouissive et ludique », dimanche 15h-16h L45), Georges Arion (Qui veut la peau d’Andreï Mladin ?, « comédie policière », dimanche 14h-16h C68), Florina Ilis (Les vies parallèles, « fantaisie biographique » dont je parlerai bientôt, samedi 10h30-11h30 P78), ou Jana Benova (Café Hyène, « mosaïque atypique d’observations, de perceptions, de réflexions et de souvenirs », dimanche 16h F80).

Ça, ce n’est que la partie émergée de l’iceberg, parce qu’en vrai je me serais arrêtée à beaucoup d’autres stands, sans distinction de nationalité ! Bon week-end, bonnes découvertes à tous ceux qui s’y rendent.


Victor Paskov – Ballade pour Georg Henig

PaskovLa première incursion en terre bulgare de ce blog m’a amenée dans un endroit à la fois précis et universel. Précis, parce qu’il s’agit de quelques rues d’un quartier pauvre de Sofia ; universel, parce que l’Art, le Beau, sont l’aune à laquelle sont mesurées les actions des hommes qui le peuplent. Universel aussi parce que, quoique narrée par un adulte, l’histoire porte la marque de l’enfance et du regard émerveillé et merveilleux que porte un jeune garçon sur le monde qui l’entoure.

Fils d’un père issu d’une lignée de musiciens valaques et d’une mère rejetée par sa famille d’anciens grands propriétaires terriens, Victor est tôt destiné au violon – rêves de succès musical qui, le narrateur devenu adulte n’en fait pas mystère, n’ont abouti à rien : à rien, sauf à une amitié courte mais fondamentale avec un vieux luthier tchèque. Entre l’enfant à l’esprit ouvert et le vieil homme porteur de valeurs d’un autre temps, le courant passe à merveille, l’un inspirant à l’autre un nouvel et dernier souffle de vie, l’autre fournissant au premier une belle leçon d’art et de vie.

Une histoire d’amitié telle que la leur est exceptionnelle dans n’importe quel contexte, mais d’autant plus pour les protagonistes de la Ballade pour Georg Henig qu’ils font partie de ceux que le nouveau communisme bulgare a oublié dès son début. Nous sommes dans les années 1950, et le manque de travail et de reconnaissance, l’alcoolisme, les déceptions, les préjugés, quelque fois la pure méchanceté, font le quotidien du quartier.

Malgré leur similarité dans la pauvreté, la rencontre entre l‘enfant Victor et le luthier Georg Henig est celui de deux mondes très différents. Georg Henig, né dans la Bohême des années 1870 et arrivé en Bulgarie 40 ans après pour y développer l’art de la lutherie, vit encore dans un ancien monde éloigné et idéalisé, où l’art est élevé bien au-dessus de toute considération matérielle. C’est un anachronisme dans le monde des adultes qui entourent Victor, les uns trop préoccupés par les soucis et les espoirs déçus du quotidien, les autres (anciens élèves du luthier) à la fois plus aisés matériellement et appauvris spirituellement par leur poursuite de la richesse.

L’opposition entre ces deux mondes, le spirituel et le matériel, est aussi représentée par l’élaboration de deux objets qui accompagne presque tout au long du livre l’amitié du garçon et du vieil homme : d’un côté, la création par le luthier aux mains rendues tremblantes par l’âge d’un ultime violon aux formes grotesques mais au son extraordinaire, « argentin et éthéré, comme une fine toile d’araignée », un violon créé pour la gloire du métier de maître. De l’autre, un buffet, fabriqué de toutes pièces par le père du Victor, brillant trompettiste passé momentanément menuisier pour fabriquer ce meuble tant désiré par sa femme, ce buffet-revanche contre le monde étriqué qu’elle subit comme une offense.

Le violon au bois ancien travaillé avec amour, et le buffet au bois violenté à grands coups de rabot, sont l’occasion pour Henig/Paskov de chanter le dévouement total du vrai artiste à l’objet d’art qu’il crée. En même temps, il n’y a pas de dichotomie facile : le bois malmené du buffet, symbole d’une sorte d’abdication face à la misère, devient tout de même un objet à la gloire certes éphémère, mais tangible, ainsi que la représentation d’une petite victoire d’un homme assez fier pour ne pas s’abandonner à la misère qui l’entoure. Le rôle du personnage de Henig est, lui aussi, finalement pas si aisé à définir : oui, il ouvre les portes d’un nouveau monde à Victor, mais il est aussi oublié, complètement, à deux reprises, par Victor et sa famille.

L’histoire n’est pas la seule raison d’apprécier la Ballade pour Georg Henig : le style, quelque fois inégal – j’ai moins apprécié les quelques élans mystiques – et la capacité de Paskov à croquer en peu de mots des pans entiers de vies, rendent aussi la lecture très vivante. On en apprend finalement peu sur Victor, mais c’est un plaisir de découvrir les rues et les personnages de son quartier à travers les yeux de l’enfant et le style de l’écrivain. Victor, enfant de cinq ans qu’on retrouve ensuite à douze ans, a tous les sens en éveil lorsqu’il décrit les « sonorités merveilleuses » du pauvre quartier, les nuages blancs s’envolant du tablier du boulanger sur le pas de sa porte, les odeurs de vernis, de colle et de bois de l’atelier du luthier, ses mains « calleuses et chaudes », et son bulgare hésitant ponctué de « oy » d’émotion et de « aïe » d’affliction.

Henig lui-même est auréolé de magie, « gnome » au corps rendu difforme par la maladie, personnage d’un autre temps et d’un « pays lointain et inconnu ». C’est un personnage incongru et s’il m’a plu, c’est aussi parce qu’il m’a rappelé l’histoire d’un autre musicien tchèque transplanté loin de ses terres d’origine pour développer dans un pays peu réceptif la culture musicale de son pays (l’histoire de Jan Jahoda dans A Tale of Two Worlds de l’écrivain croate de la fin XIXe Vjenceslav Novak) : combien d’autres musiciens tchèques se sont-ils retrouvés perdus dans la littérature des pays slaves du sud ?

Ballade pour Georg Henig est la première étape de mes Voyages au gré des pages, et je remercie les éditions de l’aube pour l’envoi de ce livre inspirant, attachant, et qui m’a semblé avoir traversé les presque 30 ans depuis sa parution sans prendre une seule ride.

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Dans son introduction, la traductrice Marie Vrinat décrit Victor Paskov comme « une personnalité contradictoire, torturée par ses aspirations au beau, à l’art, à la musique, à l’amour, au sublime, mais aussi par ses démons de l’alcool, de la frustration, d’une colère difficilement maîtrisée, d’une position politique pas toujours rationnelle, ni expliquée, et qu’on lui a reprochée. » Né en 1949, décédé presque 60 plus tard, Victor Paskov aura vécu de la musique et de la littérature presque toute sa vie, mais aura aussi souffert des vicissitudes et désillusions de la vie dans le monde communiste : ses romans, souvent d’inspiration autobiographique, retracent entre autres ses expériences en Allemagne de l’Est où il suit un cursus musical mais peine à trouver du travail. Il vit en France entre 1990 et 1992, période où il reçoit le prix Écureuil de littérature étrangère du salon du livre de Bordeaux. Il est l’auteur de scénarios et de plusieurs autres romans dont Allemagne, conte cruel est paru aux éditions de l’aube en 1998.

Victor Paskov, Ballade pour Georg Henig (1987). Trad. du bulgare par Marie Vrinat. Editions de l’aube, 2014.


Bonne année!

bonneannéeGravure de Jean Delpech, 1985, dénichée ici


Petit guide de la Hongrie, chapitre 7 : Géza Ottlik – Une école à la frontière

Ottlik EcoleZsoldos, Colalto, Czako, Halasz… en ouvrant Une école à la frontière, on est confronté à toute une sarabande de noms de garçons à laquelle, comme Benedek Both dit Bébé, le narrateur, il faudra s’accoutumer. Avec ceux de Schulze, Marcel, Kovach et des autres adultes, ces noms forment le microcosme social qu’est l’école de préparation militaire du milieu des années 1920 prise pour cadre par Géza Ottlik dans son roman.

Septième étape de mon exploration de la littérature hongroise du XXè siècle, Une école à la frontière est l’évocation douce-amère du monde de l’enfance, mais aussi un regard critique sur le caractère humain et la relation entre individu et société. On y suit Benedek Both qui, âgé d’une dizaine d’années, fait sa rentrée avec six autres « bizuths » dans cette école en contrebas des Alpes orientales, à la frontière entre Hongrie et Autriche.

Lui et les autres élèves y font un apprentissage sans concessions des codes, règlements et hiérarchie qui régissent ce monde totalement séparé de celui des « civils ». Sous la houlette des surveillants et enseignants et de la clique d’élèves plus anciens, chacune des nouvelles recrues doit, semble-t-il, être écrasée, vidée de toute substance individuelle avant d’être reformée à l’image de l’officier modèle.

Ainsi commença le véritable gâchis de notre existence. Si jusqu’à présent, je ne comprenais pas telle ou telle chose, maintenant c’était un brouillard épais qui tombait – Medve a raison – si épais que désormais tout en devint trouble ; et il fallut des jours, des semaines avant que je parvienne à m’orienter suffisamment pour retrouver mon propre nez. Mais ce n’était plus mon nez à moi. Et moi non plus, je n’étais plus le même. Je n’étais plus qu’un geignement ininterrompu et une attention convulsive, pour arriver à comprendre ce que je devais devenir, ce qu’on exigeait de moi. Car nous restâmes longtemps sans même le comprendre ; et c’est Medve qui mit le plus de temps et eut le plus de mal à comprendre.

Ce n’est pas un établissement pénitentiaire, et on y trouve plutôt une rigidité militariste à outrance qu’une volonté de sadisme, mais c‘est une mentalité très particulière et, comme tous l’apprennent à leurs dépens, un modèle de fonctionnement où la discipline serrée, le foisonnement d’ordres et de réglementations, la surveillance constante, encouragent les décisions et punitions arbitraires plus qu’ils ne les empêchent. Si l’ordre règne, c’est aussi en grande partie parce que les adultes se déchargent beaucoup sur un noyau d’élèves qui font la loi à leur manière. Dans les grands dortoirs et les salles de classe à l’ancienne, on est loin d’une image d’Épinal d’enfants aux joues rebondies écoutant sagement le maître.

Certains craquent, d’autres sont renvoyés, et ceux qui restent doivent choisir leur camp et louvoyer entre instinct de préservation et restants de droiture morale : les grosses lâchetés, les petites vacheries finissent par faire partie du quotidien.

Tous autant que nous sommes, du premier jusqu’au dernier, nous avons fini par nous résigner à la soumission.

Le récit n’est pas celui de Bébé élève, mais de Bébé adulte, trente ans plus tard, et si j’ai beaucoup aimé Une école à la frontière c’est en partie parce que cette distance temporelle donne au récit un ton empreint de maturité, désabusé mais aussi légèrement nostalgique. En 1957, les questions que se pose Bébé, et le regard qu’il porte sur son éducation et ses camarades, sont tout à fait différents même s’il inclut aussi le souvenir du regard qu’il portait, jeune, sur sa vie d’alors.

Une autre voix se mêle à celle de Bébé, celle de Gabor Medve, arrivé à l’école la même année mais dorénavant mort et qui a envoyé à Bébé un manuscrit où il relate les expériences de « M. » à l’école de préparation militaire à partir de l’automne 1923.

En plus d’être un roman d’apprentissage, Une école à la frontière est donc aussi un livre sur la mémoire. En lisant le manuscrit de Medve, Bébé se rend compte des différences d’interprétation de ses souvenirs et de ceux de Medve, avec toutes les questions qui en découlent : pourquoi avoir décrit les choses de telle manière alors qu’elles se sont passées différemment, pourquoi avoir passé outre certains faits, certains sentiments ? Il y est question de détails de vêtements, de dates, mais aussi de petites et grosses lâchetés et actes de courage. S’en souvenir, et les formuler par écrit, c’est une manière de tenter de comprendre et défendre le garçon d’alors et ce qu’il est devenu.

Ce passage d’une voix à l’autre (il y a aussi celle, moins présente mais aussi intrigante, de Daniel Szeredy), et d’une période à l’autre (principalement les années 1920, mais avec des détours par 1944 et 1957/58) se fait sur un ton un peu paresseux, comme un gros fleuve qui s’étend au travers d’une vaste plaine. Le souci du détail est parfois grand (surtout pour reconstituer les premières semaines d’internat) mais est bien inséré dans le grand récit des semaines, des mois, saisons et années qui s’écoulent. En même temps, le recul ne donne pas un récit tout linéaire comme un fil qu’on tire d’une bobine : l’impression de paresse (très agréable à la lecture) m’est venue non pas parce qu’Ottlik se noie dans des détails insignifiants, mais parce qu’il se donne le temps d’emprunter des chemins détournés, de s’attarder sur un détail, pour arriver à un récit juste de la personne ou l’événement qu’il veut décrire. Tout a sa place, même s’il n’y paraît pas tout de suite.

Pour finir, il y a beaucoup de poésie dans ce récit : à côté de la peur et de l’adversité, il y a aussi le parfum particulier des petits riens et des petites joies glanées ici et là : les promesses contenues dans une noix de muscade trouvée au pied d’un arbre, les jeux croisés inventés à deux, l’amitié, la capacité des garçons à garder leur individualité et leur part d’imagination et de rêverie.

Une école à la frontière est un des classiques de la littérature hongroise, et maintenant que je l’ai lu je n’ai aucun mal à comprendre pourquoi car c’est un beau livre, et un livre empli de voix vivantes.

Notre train partait à dix heures du soir et arrivait à Budapest le matin. Quatre grands wagons de troisième classe nous étaient réservés. Avant le dîner, Feri Bonis, assis sur sa boite à matériel, chanta à tue-tête les noms des gares de notre itinéraire. Il avait trouvé, Dieu sait où, un indicateur de chemin de fer ; sans doute apporté avec lui en septembre, exprès pour apprendre la longue liste des gares. Il la connaissait par cœur, car sa mémoire était bonne. Nous l’apprîmes à notre tour, pour la reprendre avec lui ; trente ans plus tard, Medve la savait encore presque sans faute.

Györ, Györszentivan, Nagyszentjanos, Acs, Komarom, Szöny, Almasfuzitö, Tata, Tovaros, Vértesszöllös, Tatabanya. Dans la brouhaha assourdissant et au milieu du tohu-bohu général, Colalto classait sa collection de « listes des passages qui manquent » avec Sandor Laczkovics, faisant preuve d’une remarquable tranquillité d’esprit.

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Il y a certainement une part d’autobiographie dans Une école à la frontière : né en 1912 à Budapest, il est l’élève d’une école de préparation militaire dans la petite ville frontalière de Kőszeg entre 1923 et 1926 (je n’ai pas vérifié mais je suis presque certaine que c’est sa photo qui illustre l’édition hongroise la plus récente du livre) Iskolaavant de passer encore trois ans dans une école similaire à Buda. Il se dirige ensuite vers les sciences (mathématiques et physique) en même temps qu’il écrit. Censuré pour raisons politiques, il gagne, comme beaucoup d’autres, sa vie en traduisant de la littérature de l’anglais – qui lui vaut d’être invité en Angleterre dans les années 1960 et de l’allemand (il écrit aussi sur le bridge, son autre passion). Il est assez bien reçu avant la guerre pour ses contributions au magazine littéraire Nyugat (« Occident »). Sa réputation aujourd’hui est surtout basée sur Une école à la frontière, livre publié en 1959 quoique l’importance de son livre ne soit principalement reconnue – par les lecteurs et par des prix officiels – que bien plus tard, après les années 1970.

Malheureusement cette édition française d’Une école à la frontière semble être la seule traduction de son œuvre – qui est de toute manière restreinte – hormis Aventures au jeu de carte, co-écrit avec Hugh Kelsey et publiée chez Belfond (collection Bridge, pour les passionnés du sujet) en 1988.

Géza Ottlik décède en 1990, laissant Buda, une suite d’Une école à la frontière, non terminée (le livre existe en traduction anglaise chez l’éditeur hongrois Corvina, 2004, et je compte bien m’en procurer une copie). Le centenaire de sa naissance il y a deux ans a donné lieu à de nombreuses célébrations et expositions et je regrette maintenant de n’y avoir pas fait plus attention à l’époque.

Géza Ottlik, Une école à la frontière (Iskola a határon, 1959). Trad. du hongrois par Ladislas Gara, Georges Kassaï et Georges Spitzer. Seuil, 1964.


17 livres, 7 pays, 1 siècle

Voici venu le temps des bilans, listes et best-of de l’année 2013. Avec seulement 18 billets pour 17 livres, Passage à l’Est aurait presque pu se passer encore une fois de récapituler l’année passée, si ce n’était que presque tous les livres chroniqués ont été mémorables pour une raison ou pour une autre. Ainsi, parmi eux il y a eu :

– le livre écrit dans une langue inattendue. Il y en avait en fait trois, tous de Roumanie, tous écrits en français, tous contant les mystères de ce pays, mais vus des deux bouts du XXè siècle : avec Kyra Kyralina et Oncle Anghel, Panaït Istrati signait ses premiers livres en français, avec pour cadre la Roumanie très exotique et sauvage d’avant la première guerre mondiale ; avec Terre des Affranchis, c’est à la Roumanie entre superstitions et communisme de Ceausescu que Liliana Lazar donne corps.

– le livre avec un ermite pour héros : deux en fait, avec un bon et un méchant (ou un perdu ?), mais chacun à leur façon un regard sur des temps tourmentés, que ce soit en Lituanie ou en Roumanie.

le livre lu au meilleur endroit : Who was David Weiser ?, lu lors d’un passage à Gdansk, ville balte dont Huelle a recréé admirablement le cadre dans son roman. Si j’avais écrit le billet adéquat, j‘aurais pu rajouter Le Tambour de Günter Grass, roman dense et incroyable dont la première partie est située au temps où la ville s’appelait Dantzig.

le livre qui donne envie de mettre ses souliers de randonnée (et son violon à l’épaule) : Les racleurs de vent, récit d’un voyage à pied au travers de la Hongrie et la Roumanie de la fin des années 1920 par un Irlandais érudit, musicien, et intrépide.

– le livre qui fait revivre une époque : Souvenirs de ma vie hongroise, le témoignage d’un Français très bien renseigné sur la Hongrie des années 1920 et pour moi une mine d’information sur le monde des écrivains d’alors.

la déception à laquelle je ne m’attendais pas : La Porte, roman encensé dans toutes les langues, d’une auteur que j’avais pourtant aimée lors d’une première lecture.

la découverte en bibliothèque la plus inespérée : c’est certainement La saga de Youza, que je n’avais pratiquement aucune chance de trouver en français dans une bibliothèque de prêt hongroise. Elle y était pourtant, heureusement parce que j’ai pris grand plaisir à la lire et à me rendre compte que j’ai beaucoup à apprendre sur l’histoire de la Lituanie.

le livre à avoir demandé le plus d’attention : Harmonia Cælestis, un peu comme un adolescent aux abords ingrats cachant un cœur généreux.

– le pays le plus représenté dans mes lectures : la Hongrie, sans surprises puisque c’est avec la découverte de sa littérature qu’est née l’envie d’ouvrir plus grand la porte sur celle de tous ces pays d’Europe « de l’Est ».

– la meilleure découverte de l’année : sans aucun doute, La Ballade de la trompette et du nuage, pour la poésie et l’humanité de l’écriture, de la construction et du cadre de ce roman situé dans la campagne slovène des années 1950 et de la seconde guerre mondiale.

Presque toutes ces lectures sont le fruit du hasard, des circonstances, des suggestions d’autres blogs et des fonds de l’Institut Français et de la Bibliothèque Nationale de la Littérature Étrangère de Budapest. Dans tous les cas, le hasard a bien fait les choses et je continuerai à m’y fier, même si j’aimerais pour 2014 le forcer un peu à prendre plus en compte les (auto-)biographies et récits de voyage. Les suggestions sont bienvenues !