Des vies normales dans des endroits à part ?

Tout récemment, j’ai lu deux courts romans qui viennent d’horizons différents – l’un traduit du polonais, l’autre du géorgien – mais entre lesquels j’ai vu beaucoup de similarités : romans récents (2015 et 2019 dans leur langue d’origine), d’autrices dont c’est le premier roman même si elles sont par ailleurs déjà bien établies dans leurs carrières littéraire ou artistique… Surtout, ce sont des romans qui se passent dans des endroits particuliers, à la marge de la vie « normale » et qui pourtant font partie du « normal » des personnes qui y passent des périodes plus ou moins longues.

Je vous les présente l’un après l’autre, à partir de demain.


Un clin d’oeil à Goran

11 faits sur moi.

1. Je suis très très cool. 😊

C’était la première réponse de Goran au tag liebster award, en 2017, et c’était tout le Goran tel qu’il existait sur son blog autour des livres et des films.

Et oui, Goran était plutôt très cool, et aussi plein de surprises. Surprises dans ses lectures (et ses films), tellement éclectiques ; surprises dans ses avis tranchés, ironiques, « acerbes et drôles » (pour reprendre sa propre définition) et parfois joyeusement assassins ; surprises dans son inventivité (combien d’entre nous réalisent nos propres couvertures de livre ?), et surprises jusqu’à sa disparition, au printemps, qui a pris beaucoup d’entre nous au dépourvu.

Eva et Patrice organisent aujourd’hui une lecture commune en hommage à Goran, autour du roman Le petit joueur d’échecs de Yōko Ogawa (traduit du japonais par Rose Marie Makino-Fayolle). Ils rassembleront peut-être les liens des participants sur leur blog. Pour ma part, j’ai choisi plutôt de me souvenir de notre dernière lecture commune, avec Goran, en mars cette année.

Pour moi, c’était « un livre magistral ». Goran, lui, l’avait trouvé « un peu trop foutraque à [s]on goût », décrétant que c’était :

« un petit roman qui ne fait qu’environ cent vingt-cinq pages. Fort heureusement ! S’il avait été plus gros, j’aurais eu du mal à aller jusqu’au bout. »

Il s’agissait de La visite de l’archevêque, d’Ádám Bodor, traduit du hongrois par Jean-Michel Kalmbach (Robert Laffont, 2001). Pour retrouver sa chronique, publiée le dernier jour du Mois de l’Europe de l’Est qu’il co-organisait avec Patrice et Eva, c’est sur ce lien,. En attendant de lire un jour à mon tour Le petit joueur d’échecs, je remets ci-dessous ma propre chronique, en remerciant Eva et Patrice d’avoir organisé cet hommage à Goran.

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En amuse-bouche : conseils de préparation à la lecture

Un extrait du roman Soixante-neuf tiroirs de Goran Petrović (trad. Gojko Lukić, Zulma 2021).

Selon son habitude, Mme Dimitriévitch passait son temps dans la bibliothèque, à effacer et à redessiner des cercles et des petites croix sur les carreaux, à prendre soin des livres et des lilas précoces qui avaient succédé aux mimosas tardifs, se consacrant toujours davantage aux préparatifs de leurs séances de lecture simultanée. Après avoir choisi telle ou telle lecture pour une nouvelle promenade, elle prenait toute une suite d’autres mesures indispensables. Par exemple, elle cillait très rapidement pendant plusieurs heures, afin de s’en abstenir une fois le livre ouvert ; car aussi imperceptibles qu’ils soient, les cillements n’en sont pas moins des interruptions de la lecture. Quant à l’acte même d’ouvrir le livre, il était précédé d’un calcul compliqué de l’angle que devaient former les pages ; pour certains livres, celui, aigu, d’à peine trente degrés suffisait, d’autres ne valaient quelque chose qu’à angle droit, pour d’autres encore, l’ouverture se situait entre quatre-vingt-dix-huit et cent quatorze degrés, et il y en avait dont on ne pouvait rien tirer même si on les retournait complètement, à trois cent soixante degrés. Par ailleurs, il arrivait maintenant de plus en plus rarement que Mme Dimitriévitch partît sans emporter diverses choses nécessaires. Parfois, c’était juste la petite icône de voyage de saint Nicolas, parfois un parapluie, parfois, elle faisait passer trente-six petites bricoles de femme d’un sac à main dans un autre.

Iéléna découvrait tout un monde nouveau. Y accéder lui donnait le tournis, elle ressentait un malaise, ses paumes devenaient moites ; l’alignement dru des premiers mots, difficiles à franchir, la heurtait, mais en avançant, quels que fussent l’objet, le lieu et les détails de ce qui était écrit, elle trouvait quelque particularité qui valait qu’on s’y aventurât.


De retour d’un long voyage

Je n’avais pas prévu, en écrivant à propos des dix ans du blog, de disparaitre aussi complètement et de devoir abandonner tous mes projets pour ce blog pendant si longtemps ! Mais je suis de retour, après plusieurs semaines de travail dans une belle partie de l’Europe (peut-être saurez-vous trouver de quel pays il s’agit). Qu’est-ce que j’y ai vu ?

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Blog, version estivale

Passage à l’Est ! se met en mode « pause », histoire de faire plus ample connaissance avec les livres accumulés au fil des dernières semaines.

Rendez-vous à nouveau fin août !


Odessa-Trieste : Retour sur un itinéraire en quatre livres

La semaine dernière, j’ai publié deux articles sur les nouvelles publications de ces derniers mois : c’est par ici pour deux titres de mars, et par là pour les parutions de mai-juin.

Inspirée en partie par le centenaire du traité de Trianon (par lequel ont été tracées les nouvelles frontières de la partie « Hongrie » de l’empire austro-hongrois), mais aussi par une question que je me pose depuis longtemps, j’ai aussi écrit sur la question des frontières et des identités en Europe centrale, par le prisme des étiquettes que je donne (que nous donnons) aux auteurs et autrices de cette région, et à leurs livres. Je vous invite à le retrouver ici.

Enfin, j’ai publié mercredi dernier la chronique avec laquelle je mettais fin au voyage qui m’a menée d’Odessa à Trieste en compagnie de quatre livres. Lire la suite »


Du problème des frontières en littérature (et pour mon blog)

Mon problème, avec les classements, c’est qu’ils ne durent pas ; à peine ai-je fini de mettre de l’ordre que cet ordre est déjà caduc.

Georges Perec, « Penser/Classer »

Avec ses « tags » et ses « catégories », le blog version WordPress est une invitation constante à trier et à étiqueter le contenu qu’on y met.

Comme l’indique le sous-titre de mon blog, je m’intéresse à la littérature « d’Europe centrale, de l’Est, et des Balkans ». Quand on pense à tous les efforts déployés pour définir les contours de « cette Europe qu’on dit centrale » (pour reprendre le titre du livre de Catherine Horel), de l’« Europe médiane », et des Balkans (avec ou sans la Roumanie ? et la Slovénie ?), mon sous-titre fait finalement plutôt vague. Ensuite, pour donner une idée rapide des billets du blog, j’ai adopté une manière de les étiqueter assez simple : catégorie « Hongrie », catégorie « Lettonie », catégorie « Serbie », et ainsi de suite.

Mais cette division suppose, par exemple, que le livre catégorisé « Estonie » a été traduit de l’estonien. Mais est-ce toujours le cas ? Elle suppose aussi que les auteurs des livres catégorisés « Slovaquie » vivent dans ce pays. Mais est-ce toujours le cas ? Pour certains utilisateurs, elle sous-entendra aussi qu’un livre étiqueté « Hongrie » présente des caractéristiques de style, de thème ou d’atmosphère intrinsèquement « hongroises » ou – pour les plus romantiques – « mitteleuropéen ». Ce qui n’est pas vraiment le cas, à mon avis.

Dans cette région « d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans », beaucoup d’écrivains ne se conforment pas aisément à ce système selon lequel « un pays = une langue = une catégorie ». On connaît bien certains d’entre eux qui, comme Milan Kundera ou Ismail Kadaré, ont choisi (avec plus ou moins de liberté) de s’exiler : tous deux ont fini par écrire une bonne partie de leur œuvre en français. Pour d’autres, ce sont les frontières qui ont changé autour d’eux, les rapprochant parfois de leur communauté linguistique ou, au contraire, en les en coupant – Boris Pahor en est un exemple. En version courte, on pourrait l’appeler un écrivain triestin ; en version longue, un écrivain d’expression slovène vivant en Italie.

Au fil du XXe siècle, les frontières de « l’Europe centrale, de l’Est et des Balkans » n’ont cessé de changer. Gregor von Rezzori, évoque dans Neiges d’antan (écrit en allemand) son enfance et son adolescence en Bucovine où il est né en 1914 : c’est alors l’une des provinces les plus éloignées de l’empire austro-hongrois. Au cours de sa vie (il meurt en 1998, bien après avoir quitté la Bucovine), sa ville natale deviendra roumaine, puis soviétique, puis ukrainienne.

Cette année, pour la première fois, le Prix de littérature de l’Union européenne a été décerné à un lauréat, Shpëtim Selmani, issu d’un pays dont l’indépendance – déclarée en 2008 – n’est pas reconnue par l’intégralité de la communauté internationale : le Kosovo. Avec le Monténégro, indépendant depuis 2006, ce sont les deux derniers pays à apparaître sur la carte de l’Europe, tous deux s’étant séparés de la Serbie, au dernier acte de la longue désintégration de la Yougoslavie.

Au nord du continent, la Pologne d’aujourd’hui ne ressemble en rien à celle du début du XXe siècle (il n’existait plus d’état polonais depuis le « troisième partage » de 1795) et pas beaucoup à celle de 1921-1939. Il est impossible de parler de ses mutations sans parler aussi de la Lituanie, de l’Ukraine et de la Biélorussie (et aussi de la Prusse, de l’empire des Habsbourg, et de celui des tsars).

Avec la question de l’intégrité territoriale de la Pologne, celle de la Tchécoslovaquie a été l’un des éléments déclencheurs de la Seconde Guerre mondiale ; comparativement, cette entité – et la Tchéquie et la Slovaquie qui lui ont succédé – est celle qui s’est sortie avec le moins de traumatismes récents de ses changements de frontières.

Carte de la Hongrie telle qu’utilisée en 1920

Cela nous amène au dernier gros nœud, la Hongrie. Aujourd’hui, le pays commémore le 100e anniversaire du traité de Trianon, l’un des nombreux traités par lesquels la nouvelle carte européenne (et de la Méditerranée orientale) a été dessinée après la Première Guerre mondiale. D’après une série de sondages publiés récemment par le groupe de recherche Trianon100 affilié à l’Académie des Sciences de Hongrie, 58% de la population hongroise considère encore que le 4 juin est un jour de douleur pour toute personne hongroise. De même, un tiers de la population croit que le traité n’est valable que pour 100 ans et doit donc expirer aujourd’hui : cela signifierait que la Hongrie devrait recouvrer son territoire d’avant la Première Guerre mondiale : une bonne partie de la Roumanie d’aujourd’hui, presque toute la Slovaquie, une petite partie de l’Ukraine, et une plus grosse de la Serbie. Malgré le départ de centaines de milliers de Hongrois avant et après le traité de Trianon, de fortes minorités hongroises vivent encore dans ces territoires et jouent un rôle important – voire très important – dans le discours politique et l’imaginaire culturel hongrois.

Inévitablement, cela signifie que beaucoup d’écrivains (et autres personnalités de la vie culturelle ou politique) vivent ou ont vécu, écrivent ou ont écrit, dans un pays qui n’est pas celui où ils sont nés, ou dans un pays qui n’est pas celui où se trouve la majorité des autres personnes parlant leur langue : un état de fait d’autant plus facile qu’on trouve beaucoup de langues dans cette région, et qu’elles sont souvent considérées comme des « petites langues » de par le nombre de personnes qui les parlent.

Cependant, on ne peut pas ne pas catégoriser, que ce soit sur ce blog ou autre part. En librairie, dans les maisons d’édition ou les festivals, on trouve toutes sortes de classifications. « Domaine slave », « lettres baltes », « collection russe » (ou « autres littératures européennes » pour les plus paresseux).

En visite à Mostar: Ivo Andrić

Parfois, il s’agit d’un acte politique de la part d’institutions : il n’existe pas de centre culturel yougoslave, et c’est donc le centre culturel serbe, en association avec le Ministère de la Culture serbe qui, en 2011 à Paris, célébrait le 50e anniversaire du Prix Nobel et le 120e de la naissance d’Ivo Andrić. En regardant dans les archives du blog, je vois que j’avais terminé ma chronique de L’éléphant du vizir en 2013 avec cette même question (« Bosniaque, serbe, croate ou yougoslave ? »), ce qui ne m’avait pas empêché de l’étiqueter « Yougoslavie » et « Bosnie ». Pourtant, Ivo Andrić est décédé trop longtemps avant la fin de la Yougoslavie pour pouvoir dire s’il préférait être étiqueté « Serbie » (il a longtemps vécu à Belgrade), ou « Bosnie » (il est né en 1913 près de Travnik, alors sous contrôle austro-hongrois, aujourd’hui en Bosnie-Herzégovine), ou – si l’on voulait se compliquer encore la chose – « Croatie », s’il est vrai que ses parents étaient croates (les parents d’Andrić avaient-ils un avis sur la question ?). Je ne sais pas s’il avait non plus donné son avis sur la langue qu’il écrivait : « serbe » pour les uns, « serbo-croate » pour d’autres, ou encore « dans la langue bosnienne/croate/serbe » pour les plus prudents.

La langue, justement, offre un autre prisme par lequel aborder la question de la catégorisation : je me suis souvent demandé pourquoi ne pas, au lieu de noms de pays, utiliser les langues d’origine comme système de catégorisation. Mais cela pose d’autres problèmes, comme le montre le cas du serbo-croate ou, pour prendre un exemple qui reste contemporain, du russe. Andreï Kourkov, Vladimir Lortchenkov, et Svetlana Aleksievitch sont tous trois traduits du russe, mais l’un vit en Ukraine, le second en Moldavie et la troisième en Biélorussie (pour être précis, Vladimir Lortchenkov semble s’être établi au Canada, et Svetlana Aleksievitch a vécu de nombreuses années en Europe de l’Ouest). Le fait qu’ils écrivent tous trois en russe justifie-t-il de les mettre sous la même étiquette, et ainsi de les différencier de Serhiy Jadan, de Iulian Ciocan, et d’Alhierd Bacharevič respectivement (le premier vit en Ukraine et écrit en ukrainien ; le second en Moldavie et écrit en roumain ; le troisième en Biélorussie et écrit en biélorussien) ?

Et comment présenter des écrivains tels que Lajos Grendel, Róbert Hász, Nándor Gion ou Ádám Bodor, tous pratiquants de la langue hongroise ? Le premier est issu de la minorité hongroise de Slovaquie (ex-Tchécoslovaquie), les deux suivants de celle de Serbie (ex-Yougoslavie) et le dernier de celle de Roumanie : des pays et des contextes qui ont profondément influencé – et enrichi – leur vision du monde tel qu’ils le décrivent dans leurs livres. De même pour Herta Müller, née dans la minorité allemande (souabe) du Banat roumain ; ou, bien avant elle, Czesław Miłosz, né dans l’empire russe, et fêté comme le leur par la Lituanie, la Pologne, et les Etats-Unis.

En plus de la question du pays, et de la langue, il y a donc aussi la question de la perception de l’auteur par lui-même, et par les autres. La seule conclusion simple qu’on peut en tirer, c’est que tout essai de classification revient à mettre le doigt autant sur notre besoin d’organiser en simplifiant, que sur l’impossibilité de soumettre l’Histoire et les hommes à ce besoin d’organisation simplifiée.

Pour terminer, et pour revenir au titre du texte de Georges Perec dont j’ai tiré la citation d’ouverture (et qui ne pensait probablement pas, en l’écrivant, aux frontières européennes), j’ajouterais à la séquence « penser/classer » le mot « montrer ». En effet, j’aimerais représenter les livres et leurs auteurs/autrices présentés sur ce blog sous forme de carte. Mais je retombe sur le même problème : quelle carte, et avec quelles frontières, pour ces littératures qui se sont tant enrichies depuis que ces langues « d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans » ont pris leur essor en tant que langues littéraires au cours des derniers siècles ?


Bonne année!

bonneannéeGravure de Jean Delpech, 1985, dénichée ici