Isaac Bashevis Singer – Le Spinoza de la rue du Marché

spinozaBien qu’ayant passé les 56 dernières années de ses presque 90 décennies d’existence aux Etats-Unis, pays qu’il a quelquefois utilisé comme cadre pour ses récits, Isaac Bashevis Singer s’est plus souvent fait l’écrivain de sa communauté d’origine, celle des Juifs de Pologne de l’entre-deux-guerres. Ou, du moins, de celle d’avant la seconde guerre mondiale, avant que personnes, villages et coutumes ne soient presque complètement effacés des territoires d’aujourd’hui.

C’est en effet un monde disparu qu’I.B. Singer décrit dans les neuf histoires du recueil Le Spinoza de la rue du Marché : un monde régi par des lois et traditions qui peuvent sembler incompréhensibles (voire même retrogrades), et un monde haut en couleur, d’autant que Singer aime justement à prendre pour sujet le bizarre, le surprenant, le choquant.

Ici, on ressuscite allègrement les gens, tel le riche Alter de « L’homme qui est revenu » et qui deviendra un sacré coquin. On passe sa vie – et on la perd – à mener guerre contre dybbuks, esprits du mal et mauvais œil. On donne la part belle aux méfaits de Satan et autres démons, à qui il revient d’ailleurs de nous narrer trois histoires. Entre celles-ci, « La destruction de Kreshev » vaut son pesant d’or pour sa description d’un de ces villages, de ses us et coutumes concernant le mariage, le statut des femmes ou la justice (celle-ci bien lapidaire).

C’est aussi un monde tissé de shtetl, où juifs et goy se côtoient tout en vivant dans des mondes en vase clos : « physiquement, ces gens vivent à nos côtés, mais spirituellement ils sont quelque part en Palestine, sur le mont Sinaï, ou Dieu sait où. Il ignore peut-être même que nous sommes au XIXè siècle. En tout cas, que nous nous trouvons en Europe », se dit le docteur Yaretzky alors qu’il croise inopinément la fenêtre ouverte d’un rabbin dans « L’ombre d’un berceau », l’une des rares histoires à prendre le point de vue d’un polonais athée mais élevé dans la tradition catholique.

Hors du temps – c’est justement l’impression qui ressort de certaines de ces histoires, qui nous sont racontées à nous, lecteurs du XXIè siècle, comme elles auraient pu l’être par quelque ménagère d’avant-guerre mettant au fait des derniers ragots une vieille cousine de la campagne.

D’autres, cependant, sont bien plus faciles à dater, telle « Caricature », où le docteur Margolis s’entretient avec ses collègues de « Hitler lui-même, qui ne restera pas longtemps à Berchtesgaden. Un de ses jours, il va se mettre en route et arriver ici », ou la dernière, « Le Spinoza de la rue du Marché », qui voit un autre vieux philosophe se marier sur le tard avec une vieille fille alors que la mobilisation à l’aube de la première guerre mondiale bat son plein.

Toutes les histoires ne m’ont pas semblé montrer un I.B. Singer au mieux de sa forme (« Shiddah et Kuzibah » mettant en scène un jeune démon terrifié par l’arrivée d’humains sous terre en particulier m’a laissée plutôt perplexe). Le manque est facilement comblé par les autres histoires, dont la variété (de style, de longueur, de point de vue narratif et temporel), différente d’autres histoires plus autobiographiques (telles celles d’« Au Tribunal de mon Père ») font que ce court recueil peut vite se transformer en un long et enrichissant voyage dans des contrées qui ne sont de toute manière plus accessibles que par la lecture.

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Deux petites anecdotes pour compléter une petite biographie qui existe déjà autre part sur ce site : d’après certains, personne ne saurait exactement la date de naissance d’I.B. Singer, qui donnait généralement 1902, mais aurait aussi dans sa jeunesse cité 1904 afin d’éviter le service militaire. D’autre part, Bashevis est un pseudonyme, hérité du nom de sa mère et rajouté plus tard à son nom d’origine, Singer.

Isaac Bashevis Singer, Le Spinoza de la rue du Marché (The Spinoza of Market Street, 1958, 1960,1961), trad. de l’anglais par Marie-Pierre Bay. Denoël, 1997.

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Isaac Bashevis Singer – Au tribunal de mon père

Le titre, accompagné d’une photo de garçons à la mine sombre en noir et blanc, peut ne pas paraître très prometteur. Mais ce livre est en fait un recueil d’histoires et de mémoires sur la Varsovie juive du début du 20è siècle, vue au travers des yeux espiègles d’un petit garçon. Le père, celui du tribunal, officie comme rabbin et préside donc le tribunal rabbinique qui permet aux voisins et à d’autres de régler leur différents, d’épancher leurs soucis ou de partager le repas du shabbat. Le garçon, c’est Isaac Bashevis Singer enfant, qui voit passer dans le bureau de son père ou la cuisine de sa mère bon nombre de personnages hauts en couleur. Le cadre, c’est principalement la rue Krochmalna, « comme une petite cité à l’intérieur de la grande », où se côtoient prostituées, marchands, rabbins et blanchisseuses, goys et, principalement, juifs.

Au détour des pages, les grandes et petites tragédies de la rue Krochmalna sont décrites : les mariages, divorces et remariages se succèdent, à grand renfort d’interventions du rabbin ; le narrateur se remémore la joie d’une promenade en ville en charrette avec son ami le laitier, ou les rêves d’émigration du ferblantier Moshe Blecher vers la terre d’Israël. Il y a de riches marchands, mais il y a aussi beaucoup de pauvreté, de caves transformées en logements obscurs peuplés de rats, de vêtements en lambeaux, et d’enfants mal nourris.

Le ton est franc et direct, quelque fois naïf, rapportant des faits et paroles souvent chapardés de derrière une porte entrouverte . « J’étais assis sur un tabouret dans un coin, en train de lire un livre d’histoires. Je sentis tout de suite que j’étais sur le point d’entendre un récit sortant de l’ordinaire », et le récit qui suit nous fait entrer dans la confidence. Tout donne lieu à la surprise pour ce garçon pour qui « des choses arrivent, dans la vie, qui sont si extraordinaires qu’aucune imagination n’aurait pu les inventer ». On sent à la fois le petit garçon qui grandit et observe, émerveillé et non sans questions, le monde autour de soi, et l’écrivain adulte qui se retourne sur un monde disparu pour tenter d’en retranscrire la teneur aux lecteurs d’après guerre. Les portraits des personnages sont particulièrement bien brossés, de l’habillement – tres révélateur – aux traits psychologiques ; la convoitise, la tendresse, le remords, la dévotion et la rêverie, se succèdent et aident à individualiser sans céder aux stéréotypes.

Organisées de manière vaguement chronologique, ces histoires voient aussi de plus en plus l’émerveillement cèder la place à la réflexion sur le mode de vie et les croyances des juifs polonais, ainsi qu’à la critique. On y voit un monde juif très fragmenté autours de rituels et sectes diverses, ainsi que par les divisions entre progressistes et traditionalistes, jusqu’au sein de la famille du narrateur. Le rationalisme de la mère s’oppose aux croyances plus littérales du père, tel dans l’épisode assez drôle des oies qui crient : une voisine terrifiée amène des oies qui, tuées selon les règles casher, continuent cependant à émettre des sons. Pour le père, ce phénomène inspire tant la colère que la peur que ce soit là « une manifestation de l’Esprit du Mal, de Satan lui-même ». Mais la mère met fin au drame croissant : affirmant qu’il y a toujours une explication rationelle, elle enlève, tout simplement, les trachées-artères des deux oies qui cessent enfin de crier. « Le visage de mon père, lui, était devenu pâle, calme, empreint d’une certaine déception. Il savait bien ce qui venait de ce produire : la logique, la froide logique triomphait de la foi, la ridiculisait et l’écrasait de son mépris. » L’histoire termine avec une pirouette en montrant l’image du père qui, toujours pas convaincu, lève les bras au ciel : « ta mère tient de son père, le rabbin de Bilgoray. C’est un véritable érudit, mais aussi un rationaliste, un homme de sang-froid. On m’avait mis en garde avant nos fiançailles… »

Les souvenirs d’enfance, surtout lorsqu’il s’agit d’une enfance idéalisée, peuvent facilement tourner à la mièvrerie. Ici, le dépaysement du contexte, la plume vive, la capacité d’observation et de description de Bashevis Singer, et ce fond d’auto-critique qui sous-tend nombre des histoires donnent tout leur intérêt à l’histoire. Du fait du format, le livre se tient à la limite entre roman et recueil de nouvelles, mais Bashevis Singer échappe aussi à l’écueil de nombres de recueils qui, souvent, se suivent et se répètent un peu. Ici, l’intérêt est constamment renouvellé, et fait de la lecture un réel plaisir.

 

La Pologne juive, où il naît en 1902, est une source d’inspiration constante pour Isaac Bashevis Singer. Né à Leoncin, village proche de Varsovie, dans une famille de rabbins, il grandit à Varsovie et y commence une carrière de journaliste. Il émigre aux Etats-Unis en 1935, s’installant à New York où il écrit, d’abord pour un journal yiddish, puis en tant qu’écrivain. Déterminé à participer à la préservation d’un langage quasiment disparu en Europe, il écrit romans et histoires en yiddish, quoique ce soit en général la tradiction en anglais qui soit utilisée comme base pour la traduction dans d’autres langages. Il recoit le prix Nobel de la litérature en 1978. Ayant déjà lu, et beaucoup apprécié, L’Esclave, je sais que d’autres livres du même auteur viendront bientôt grossir ma collection !

Isaac Bashevis Singer, Au tribunal de mon père (titre original yiddish Beth Din ; titre original anglais In my father’s court, 1966), trad. de l’anglais par Marie-Pierre Bay. Le livre de poche, 2009.

Avec ces Minimythes, je participe au petit tour d’Europe « Voisins, voisines » organisé par Kathel du blog Lettres Exprès, ainsi qu’au challenge des Nobel 2011 de Mimi du blog de Mimi.