Ivo Andrić – Omer pacha Latas

La quatrième de couverture présente les personnages d’Omer pacha Latas comme les figures d’un échiquier – la reine, le fou, la tour, les soldats… En repensant à ma lecture, je me suis rendu compte que j’y voyais plutôt un de ces grands tableaux des siècles passés, présentant un grand thème – un paysage, un passage de la Bible, une bataille entre deux armées – mais dont l’intérêt réside en fait dans les détails nichés sur les routes et dans les maisons.

Le grand thème, ici, serait l’arrivée en Bosnie d’Omer pacha Latas et de son armée, « un grand événement non seulement pour Sarajevo mais pour toute la Bosnie ». C’est au mois d’avril d’une année dont on apprend plus tard qu’il s’agit de celle de 1850 qu’arrive ce séraskier du sultan, « le « mouchir » (maréchal) Omer pacha.

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Herta Müller – Tous les chats sautent à leur façon

Je reporte ma chronique encore incomplète de My life as a spy de Katherine Verdery afin d’arriver directement à la lecture commune d’aujourd’hui autour de Herta Müller : pour moi, Tous les chats sautent à leur façon.


Il y a un lien entre ces deux lectures car, comme l’explique Katherine Verdery dans son prologue, elle a emprunté à Herta Müller la notion de « doppelgänger », ce double (en l’occurrence, doté d’une identité d’espionne, de fauteuse de trouble) que lui crée la police politique, la Securitate, et qui finit par influer sur les actions, les choix et la « vraie » identité de Verdery (qui se considère, elle, comme une simple anthropologue venue étudier la Roumanie d’après-guerre).

Pour Herta Müller, née dans cette même Roumanie d’après-guerre, son identité d’adulte est elle aussi profondément marquée par son refus de se conformer et de coopérer avec le régime de Ceauşescu, mais sans l’issue de secours qu’a Verdery, qui peut toujours rentrer chez elle aux Etats Unis.

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Profession : historienne, ethnographe, « espionnes » (2)

Première partie de ma chronique de A spy in the archives. A memoir of Cold War Russia, de Sheila Fitzpatrick, et de My life as a spy. Investigations in a secret police file, de Katherine Verdery, annoncée dans mon précédent billet.


Hormis la similarité de leur sujet (Verdery fait plusieurs fois référence à Fitzpatrick, dont la recommandation apparait au dos du livre), les deux livres sont marqués par des objectifs et des personnalités très différentes. Sheila Fitzpatrick propose un récit accessible à toute personne s’intéressant aux autobiographies et à l’URSS ; son style est enlevé, amusé (par son regard sur elle-même et sur le milieu universitaire des années 1960 et 1970), et un brin narquois. Elle se souvient volontiers de ses échecs sur le plan humain (l’Angleterre où elle fait son doctorat la déprime complètement et ses premières semaines à Moscou sont aussi marquées par la volonté d’éviter au maximum le contact humain), mais elle parait intellectuellement très décidée. La manière dont elle retrace son cheminement intellectuel par rapport à son sujet d’études, est fascinante. Katherine Verdery est bien plus réfléchie : la Roumanie, dit-elle, lui a révélé une personnalité beaucoup plus sociable et preneuse de risques, mais elle reconnait aussi tous ses défauts humains, ses erreurs dans son approche à son sujet de recherche, et elle est encline à tout réévaluer et à se critiquer, y compris dans sa relation d’après 1989 avec la Securitate. C’est que, bien qu’elle fasse d’elle-même son propre sujet d’étude et d’analyse, son ouvrage a lui aussi une vocation scientifique et son approche est donc bien plus analytique que celle de Fitzpatrick. Verdery parle, par ailleurs, de gens qui sont parfois encore vivants, et dont elle prend soin de préserver l’anonymat (le degré d’attention qu’elle apporte à brouiller les identités des personnes dont elle parle m’a rappelé ce livre de Jaap Scholten sur les aristocrates hongrois de Transylvanie qui, vingt ans après la chute du régime Ceauşescu – ce qui n’est pas l’équivalent du démantèlement du régime – et 70 ans après les événements qu’il étudie, refusaient encore d’avoir leurs histoires publiées noir sur blanc en Roumanie).

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Profession : historienne, ethnographe, « espionnes »

As I write this memoir, it’s becoming increasingly clear to me that the Soviets were not totally stupid in thinking that historians like me were essentially spies. We were trying to get information they didn’t want us to have, and we were prepared to use all sorts of ruses and stratagems to get it. 

[En écrivant ces mémoires, il m’est de plus en plus évident que les Soviétiques n’étaient pas totalement stupides lorsqu’ils pensaient que les historiens comme moi étaient fondamentalement des espions. Nous essayions d’obtenir des informations qu’ils ne voulaient pas que nous ayons, et nous étions prêts à utiliser toutes sortes de ruses et de stratagèmes pour les obtenir.]

Sheila Fitzpatrick A spy in the archives

Indeed, as we will see, the [Securitate] officers draw a parallel between my ethnographic practices and those of intelligence work. They recognize me as a spy because I do some of the things they do – I use code-names and write of « informants », for instance, and both of us collect « socio-political information » of all kinds rather than just focusing on a specific issue. So what are the similarities and differences between these two different modalities of information gathering: spying and ethnography? 

[En effet, comme nous le verrons, les agents [de la Securitate] font un parallèle entre mes pratiques ethnographiques et celle du travail de renseignements. Ils voient en moi un espion parce que je fais une partie des choses qu’ils font – j’utilise des noms de code et je parle d’« informateurs », par exemple, et nous collectons tous deux des « informations socio-politiques » de toutes sortes plutôt que de nous concentrer sur un sujet spécifique. Quelles sont donc les similarités et les différences entre ces deux modalités différentes de collecte d’informations : l’espionnage et l’ethnographie ?]

Katherine Verdery – My life as a spy

Katherine Verdery est une chercheuse incontournable pour qui s’intéresse à la Roumanie de la période communiste. Américaine, ethnographe de formation, elle commence ses recherches de terrain en Roumanie dans les années 1970, se spécialisant d’abord sur les structures sociales (notamment dans les zones rurales) plutôt que sur l’appareil politique, puis élargissant ses recherches aux politiques identitaires et culturelles sous Ceauşescu. En 2018 a paru son dernier monographe, My life as a spy. Investigations in a secret police file (« Ma vie d’espionne. Enquête dans un dossier de la police secrète »), réévaluation de toute sa relation humaine et professionnelle avec la Roumanie à la lumière de la lecture du dossier compilé à son sujet par la Securitate, la police politique secrète de la Roumanie communiste. C’est un dossier énorme – près de 2800 pages de rapports, de transcriptions d’écoutes, de notes internes, de recommandations et de plans d’actions, de photos. Parmi les chercheurs étrangers ayant travaillé en Roumanie, le sien est, écrit-elle, de loin parmi les plus importants.

Verdery n’est pas la première à avoir écrit, après la chute du mur, sur son dossier établi par la police secrète. J’avais par exemple présenté The File, de Timothy Garthon Ash : celui-ci est aujourd’hui un historien et commentateur reconnu, mais ce livre porte sur la période qu’il a passé à Berlin-Est alors qu’il préparait son doctorat sur Berlin sous Hitler et que la Stasi, elle compilait un dossier sur lui (« seulement » 325 pages, d’après mes notes). Verdery n’est aussi pas la seule à devoir réévaluer sa relation à ses proches à l’aune du contenu de son dossier – Peter Esterhazy, ayant écrit Harmonia Cælestis en hommage à son père, se rend compte avec amertume dans Revu et corrigé que celui-ci était en fait un vulgaire indicateur dans la Hongrie communiste. De même son presque contemporain hongrois András Forgách découvre-t-il que sa mère menait une double vie, elle aussi au service de la police hongroise : il fait de cette découverte l’objet de Fils d’espionne, livre traduit (comme Revu et corrigé) du hongrois au français et publié chez Gallimard. Mais Verdery découvre son dossier non seulement en tant que chercheuse, mais aussi en tant que chercheuse qui découvre a posteriori à quel point ses quinze années de recherche durant la guerre froide ont alimenté les suspicions dans son pays d’accueil qu’elle était une « espionne ».

Sa démarche intellectuelle avec ce livre est assez similaire à celle d’une autre universitaire anglo-saxonne, dont le livre autobiographique, A spy in the archives. A memoir of Cold War Russia [Une espionne dans les archives. Mémoires de la Russie de la Guerre froide], a paru en 2013. Sheila Fitzpatrick est, elle, historienne, d’origine australienne, spécialiste de la Russie du XXe siècle (soviétologue, selon sa propre description), et son livre porte sur ses propres séjours de recherche, à Moscou, à la fin des années 1960 (deux des livres de Sheila Fitzpatrick sont traduits en français : Le stalinisme au quotidien : la Russie soviétique dans les années 1930 (Flammarion, 2002) et Dans l’équipe de Staline : de si bons camarades (Perrin, 2018)).

Contrairement à Verdery, pour qui la lecture récente de son dossier a été très blessante, Fitzpatrick semble trouver plutôt amusante l’idée d’avoir été soupçonnée d’espionnage quarante ans auparavant, mais c’est aussi parce qu’il n’y a pas, dans son cas, de dossier du KGB (c’est-à-dire qu’il y en a/avait probablement un, mais qu’elle n’y a pas eu accès et n’a peut-être pas essayé d’y avoir accès) et donc pas de piqûre de rappel. Le livre de Fitzpatrick pose cependant le même type de question : qu’est-ce qu’être « espion.ne » ? Jusqu’à quel point l’étiquette est-elle dépendante de la volonté et des actions d’une personne, et jusqu’à quel point l’est-elle d’un contexte culturel, social et (géo)politique ? Un chercheur en sciences sociales, qui choisit un sujet d’études en dehors de son propre pays, ne poursuit-il pas finalement le même type d’objectif qu’un espion : apprendre à connaitre un système, peut-être avec tous ses secrets, afin de les présenter et de les expliquer à un autre public ?

Les deux livres trouvent leur origine dans un contexte de guerre froide, dans lequel chaque camp – l’anglo-saxon qui envoie ces doctorants lauréats de bourses publiques, et le communiste qui reçoit ces doctorants et devient leur sujet d’études – a intégré dans son discours et sa mentalité l’existence du « risque » d’espionnage. Mais même aujourd’hui, en dehors de ce contexte de guerre froide (l’étiquette revient parfois), le sujet revient sur les tables dès qu’il existe des tensions entre des forces géopolitiques ou des systèmes idéologiques opposés, l’Iran étant la principale illustration de ce phénomène aujourd’hui.

A spy in the archives. A memoir of Cold War Russia et My life as a spy. Investigations in a secret police file feront l’objet de ma prochaine chronique. De la Transylvanie de Katherine Verdery, je n’aurai qu’un petit pas à faire pour arriver à ma chronique suivante, qui m’amènera dans le Banat de Herta Müller.


Natalka Vorojbyt – Mauvaises routes

Ma dernière chronique, il y a deux mois, portait sur un livre de reportage dont le titre faisait référence aux « ours dansants » de Bulgarie, avant et après l’entrée du pays dans l’Union européenne – c’était le sujet de la première partie du livre. Depuis, c’est surtout le troisième chapitre de la deuxième partie qui m’est resté à l’esprit. Le journaliste Witold Szabłowski s’y intéresse aux gens qui, physiquement, viv(ai)ent de part et d’autre de la frontière entre l’Ukraine et la Pologne et, économiquement, viv(ai)ent de l’existence de cette frontière entre le marché unique européen et l’Ukraine. Ainsi, Marek fait passer « pas tout à fait légalement » des voitures en Ukraine ; Valentina et Yevheniia font le chemin inverse, l’une pour vendre des paquets de cigarettes et de la vodka ukrainienne, l’autre pour faire des ménages chez les Polonais ; tandis que le pope, Oleg, un fidèle du patriarche de Moscou, maudit l’Union européenne car « tout le mal (…) vient de l’Ouest ».

– Nous n’intégrerons jamais l’Union, dit Aleksander, le chauffeur, en approchant de la barrière avec une fourgonnette bourrée de passagers.

Tous reviennent de travaux saisonniers en Pologne : cueillette de fraises, puis de framboises, de tomates, et dernièrement de pommes et de prunes.

(…) Premièrement et surtout : Poutine ne nous lâchera jamais. Pour lui, l’Ukraine, c’est une partie de la Russie, point final. Il n’acceptera jamais de nous céder à l’Occident, dit le chauffeur – et les travailleurs saisonniers approuvent.

« Nous ne savons pas encore que, peu de temps après, Vladimir Poutine annexera la presqu’île de Crimée », écrit le journaliste dans ce livre publié en 2018 (en français en 2021).


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Witold Szabłowski – Les Ours dansants. De la mer Noire à la Havane, les déboires de la liberté

Dans Abraham le Poivrot, loin de Tolède, œuvre de fiction (chroniquée ici), le narrateur enfant assiste au triste départ des tsiganes de la ville, exilés dans une lointaine province bulgare dans les premiers mois du nouveau régime communiste d’après-guerre. Venant clore la caravane de chariots bâchés remplis d’enfants et de mobilier et suivie des chiens et des poulains, écrit l’auteur Angel Wagenstein, « son lourd arrière-train se balançant d’un côté et de l’autre, l’ours fut le dernier à disparaître dans l’ombre verte de l’osier ». Peu de temps auparavant, participant à une fête tsigane, l’enfant avait vu les propriétaires de cet ours anonyme s’efforcer « d’enseigner cet art compliqué de la danse » à l’animal « aussi lourd qu’indocile, attaché par une chaîne passée dans son museau ».

C’est à un autre tournant de l’histoire bulgare du XXe siècle que nous trouvons, dans Les Ours dansants, reportage littéraire de Witold Szabłowski, les ours Vela, Micho, Svetla, Mima, descendants en chair et en os de l’ours anonyme et fictif de Wagenstein. Au cours des dix premiers chapitres du livre, Szabłowski s’intéresse en effet au statut des ours dressés dans la société tsigane bulgare d’après la « transformation » du début des années 1990 et notamment au moment de l’entrée de la Bulgarie dans l’Union européenne en 2007. Les derniers « ours dansants » sont alors achetés (le mot « confisqué » est également utilisé) à leurs propriétaires et intégrés dans une réserve pour animaux sauvages, le parc de Bélitza (qui fonctionne encore, en coopération avec la fondation Brigitte Bardot, et a élargi son périmètre d’action aux ours utilisés dans les cirques).

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Corina Ciocârlie – Europe Zigzag. Petit atlas de lieux romanesques

Atlas

nom masculin

(de Atlas, nom propre d’un héros myth.)

1. Recueil ordonné de cartes, concu pour représenter un espace donné et exposer un ou plusieurs thèmes (géographie, économie, histoire, astronomie, linguistique, etc.) (…)

(Larousse)

La première carte du livre se trouve dès la couverture, avec ses blocs stylisés aux couleurs joyeuses, qui mettent en valeur autant la diversité des pays que l’importance des fleuves qui les traversent. Cette carte est reprise, dans un camaïeu de gris plus sobre et juste un peu plus précis, dans les premières pages du livre. Y sont ajoutés 18 noms de lieux, reliés par des pointillés qui forment comme un cadre à cette Europe continentale qui donne sa raison d’être au livre : Lisbonne, Londres, Copenhague, Balcic, Trieste, Le Pirée, Ithaque – mais aussi des villes continentales – Paris, Berlin, Prague…

C’est une troisième carte qui clôt ce petit libre, ou plutôt c’est la photographie amusée d’une carte qui se prend très au sérieux : elle montre une autre face, méditerranéenne et mythique, de cette Europe : Corina Ciocârlie nous explique cette « grande carte en relief » qui, sur la place du village grec de Stavros, « reproduit, assez naïvement, le périple d’Ulysse dans l’Odyssée ».

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Lectures communes autour de l’Holocauste (édition 2022) : un récapitulatif, des remerciements

Pour la deuxième année consécutive, nous avons organisé, avec Patrice (Et si on bouquinait ?), une semaine de lectures communes autour de l’Holocauste. Du 27 janvier au 3 février, nous avons recueilli 24 contributions de dix participants et participantes à notre initiative en mémoire des victimes de l’Holocauste.

Comme l’année dernière, ces contributions ont été très variées : en majorité des lectures (livres d’enquête, témoignages anciens ou plus récents, romans), mais aussi des portraits d’artistes et même un clin d’œil aux plaques commémoratives de la Seconde Guerre mondiale à Marseille.

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Février-mars : un programme, une annonce, trois actualités et un challenge

Le programme :

Après un début d’année fortement marqué par l’histoire du XXe siècle (comme annoncé ici), je me propose de prendre « géographie » comme mot-clé pour le reste de février, qui sera d’ailleurs plutôt placé sous le signe de la non-fiction.

En mars, je pour les besoins du « mois de l’Europe de l’Est », je ferai des cercles concentriques autour de la Pologne, avec des livres d’hier et d’aujourd’hui.

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Février 2022 : à nouveau des parutions en provenance d’Europe de l’Est, centrale et des Balkans

Le premier récapitulatif de l’année sur les nouvelles parutions (ou rééditions) en provenance de (ou sur) l’Europe de l’Est, centrale et des Balkans, parait déjà plus que lointain. Voici, traduit du hongrois, de l’albanais, du russe (Ukraine), du polonais, du bulgare, du géorgien, ainsi que de l’allemand, de l’anglais et de l’italien, un aperçu des publications de ce mois-ci.

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