Quelques actualités littéraires de ce début de printemps

Seiobo.jpgJe commence en signalant tout de suite la belle séquence avec l’écrivain hongrois László Krasznahorkai qui, à l’occasion de la parution le 21 mars de la traduction en français par Joëlle Dufeuilly de Seiobo est descendue sur terre, est actuellement en France pour une série de rencontres : trop tard pour celles à Bordeaux et Toulouse, mais il sera à Tours ce soir (Librairie Le Livre, 19h) puis à Paris ce lundi 9 avril (à la BPI à 20h) et mercredi 11 avril (Librairie Le Divan, 19h).

« De Kyoto à Venise, de Paris à Athènes en passant par Grenade, l’auteur nous entraîne dans un long voyage à travers les époques et les lieux, avec le souci constant d’étudier la manière dont les hommes parviennent à trouver une place dans le monde par la création ou la contemplation d’œuvres d’art » (Cambourakis).

Les amateurs de cette grande figure de la littérature hongroise contemporaine pourront également l’écouter en direct sur le site de la BPI ainsi que sur France Culture (mardi 10 avril à 21h dans l’émission « Par les temps qui courent »).

Pour ceux et celles qui hésitent sur la prononciation de son nom, László Krasznahorkai nous donne quelques indices sur son site.

totthSignalons aussi également la participation de l’écrivain hongrois Benedek Tótth au Quais du polar : dédicaces de son premier roman Comme des rats morts (Actes Sud) et participation à deux tables rondes ce samedi 7 avril (17h : « Age ingrat et fureur de vivre » ; 18h30 : « Europe en noir …, retransmission en direct ici).

Comme des rats morts (traduit du hongrois par Charles Zaremba et Natalia Zaremba-Huzsvai, sorti en octobre 2017) est « un portrait désespérant de justesse d’une certaine adolescence contemporaine. Comme des rats morts est un roman noir sombre et brillantissime. Une sorte de Trainspotting à la piscine » (Actes Sud).

Passons maintenant aux quelques titres glanés ici et là :

L-ete-ou-maman-a-eu-les-yeux-verts– Aux Editions des Syrtes : le 12 avril, parution du roman de Tatiana Tibuleac, L’été où maman a eu les yeux verts (traduit du roumain par Philippe Loubière), « déclaration d’amour-haine faite par un adolescent, pendant un été, à sa mère, être fragile sur le (grand) départ) ».bastovoi.jpg

– Aux éditions Jacqueline Chambon : un autre roman traduit du roumain (cette fois par Laure Hinckel) et sorti le 10 janvier : Les enseignements d’une ex-prostituée à son fils handicapé, de Savatie Bastovoi, « conte drolatique, une photographie de la Moldavie postsoviétique révélée par le vitriol de la caricature ».

Jancar– Aux éditions Phébus, Et l’amour aussi a besoin de repos, de Drago Jancar (traduit du slovène par Andrée Lück Gaye, sorti le 5 avril), « un très grand roman d’amour et de mélancolie » autour de trois personnages de Maribor pendant la seconde guerre mondiale.

– Aux éditions Noir sur Blanc, Felix Austria, de Sofia Andrukhovych (traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn, sorti en janvier), évocation d’un « monde disparu, une société tolérante, prospère et multiculturelle. Une plongée dans l’Europe centrale d’avant 1914 – où l’on pressent les bouleversements du siècle à venir. » ; Drach, de Szczepan Twardoch (traduit du polonais par Lydia Waleryszak, sorti le 5 avril), « fresque intemporelle sur les puissances déchaînées d’Eros et de Thanatos, où la Silésie, terre méconnue, mystérieuse, âpre, se révèle comme un écheveau d’histoires, de peuples et de langues » ; Looking back, de Tecia Werbowski (sorti le 5 avril), récit qui « sonde, à travers l’amitié profonde de deux êtres au destin brisé, les mystères de l’âme humaine et les séquelles des violences qui ont marqué l’Europe centrale » ; Eli, Eli, de Wojciech Tochman (traduit du polonais par Kamil Barbarski, sorti le 8 février), reportage d’ « un des chefs de file de l’école polonaise du reportage littéraire » sur les bidonvilles de Manille aux Philippines ; Qu’est-ce que vous voulez, de Roman Sentchine (traduit du russe par Maud Mabillard et paru le 1er mars), roman à la tonalité hyperréaliste dans lequel l’auteur, mettant en scène sa propre famille, se penche sur la Russie de Vladimir Poutine ; et Krivoklat, de Jacek Dehnel, (traduit du polonais par Marie Furman-Bouvard, sorti le 15 février), réflexion passionnante et passionnée sur l’art et sa puissance.

112167_couverture_Hres_0– Au Seuil, le 12 avril : Les enfants de Staline. La guerre des partisans soviétiques (1941-1944) par Masha Cerovic : maîtresse de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, l’auteur retrace ici les mouvements de résistance armée à l’occupation nazie par les partisans soviétiques des actuelles Biélorussie, Ukraine et Russie.bai ganiou

– Aux Editions Non Lieu, en mai : Baï Ganiou, d’Aleko Konstantinov (traduit du bulgare par Marie Vrinat), cycle de récits, « œuvre mythique de la littérature bulgare », écrit en 1895 et mettant en scène un « jeune commerçant d’essence de rose qui voyage en Europe et finit par faire de la politique ».celuiquicomptait_largeur300dpi

– Aux Editions Gaïa : Celui qui comptait être heureux d’Irina Teodorescu, « histoire lumineuse et tragique à la fois », « sur fond de jazz et de be-bop » (sorti en janvier) ; Le théâtre de Slavek, d’Anne Delaflotte Mehdevi, traversée du « XVIIIe siècle dans une Prague soumise aux épidémies, aux guerres, mais où le théâtre s’épanouit » (sorti en mars).theatre

Je m’arrête là mais cette liste n’est pas exhaustive : n’hésitez pas à signaler dans les commentaires toute autre parution intéressante !


László Krasznahorkai – La mélancolie de la résistance

dès qu’elle avait trempé ses lèvres dans la fine préparation de cette « pauvre Mme Pflaum », les fruits macérés dans le rhum, avec leur « arrière-goût légèrement acide », en lui rappelant une visite qui lui semblait remonter à des temps immémoriaux, avaient immédiatement empli sa bouche des saveurs de la victoire, du triomphe, qu’elle avait jusqu’ici à peine eu le temps d’apprécier et qu’elle pouvait enfin aujourd’hui savourer, puisqu’une longue matinée l’attendait où elle n’aurait, elle s’installa plus confortablement derrière son immense bureau, rien d’autre à faire que pencher la tête sur le bocal avec une petite cuiller, pour ne perdre aucune goutte de jus, piocher et dévorer les griottes une à une, et s’adonner totalement à la jouissance du pouvoir conquis en se remémorant les étapes cruciales de son parcours.

L’image est cruelle, mais elle résume bien la lutte qui se déroule tout au long de La mélancolie de la résistance entre un ordre nouveau, celui de Mme Eszter, et l’ancien, celui de la bienséante et désormais défunte Mme Pflaum et de ses étagères pleines de fruits en bocaux.

mélancolieLe cadre est celui d’une petite ville du sud de la plaine hongroise, entre les rives de la Tisza et les contreforts des Carpates, balayée par un vent glacial et des gelées hivernales précoces. Dans cet univers dénué de couleurs, les signes de malaise se multiplient pour annoncer le chaos qui règne déjà dans le pays et va bientôt engloutir la petite ville : circulation des trains devenue totalement aléatoire, prolifération incontrôlable des chats et des déchets, pénurie d’essence, arbres centenaires soudainement déracinés… Ce même soir de novembre, alors qu’au cours des premières pages du roman Mme Pflaum s’apprête à retrouver le confort et la sécurité de son appartement après un voyage éprouvant en train, deux autres phénomènes inquiétants font leur apparition dans la ville. Au cœur de la nuit, dans la pénombre complète de la ville soudainement sans lumières, un engin énorme et fantomatique, recouvert d’inscriptions incompréhensibles et tiré dans un grincement effroyable par un vieux tracteur, signale l’arrivée d’un cirque dont l’unique attraction consiste en une baleine empaillée, bientôt exposée sur la place principale. Arrive également une foule, silencieuse et inquiétante, d’hommes qui, tous pareillement vêtus de vestes fourrées, de bottes ferrées, de toques graisseuses de paysan, envahissent les rues et places de la ville.

Mais il y avait autre chose, quelque chose d’essentiel : le silence, un silence étouffé, persévérant, inquiétant ; aucun son ne s’échappait de cette foule impatiente qui, obstinée, tenace, sur le qui-vive, attendait dans un mutisme absolu que la tension inhérente à ce genre d’attraction se dissipe pour laisser enfin place à l’atmosphère quasi extatique du « spectacle » ; chacun semblait totalement ignorer son voisin ou plutôt non, au contraire, c’était comme s’ils étaient tous enchaînés les uns aux autres, ce qui rendait toute tentative d’évasion impossible et toute forme de communication inutile.

Une journée tendue passe, puis arrive la nuit au cours de laquelle cette masse d’hommes, réagissant au message d’une inquiétante et dangereuse créature accompagnant le cirque, se déchaîne et saccage la ville avec une violence inouïe et mortelle. Force obscure et insaisissable, n’ayant d’autre objectif que la destruction, elle est le catalyseur pour la prise de pouvoir de Mme Eszter qui, anticipant et manipulant les événements, se retrouve propulsée à la tête de la commune.

Mme Eszter, Mme Pflaum : deux visions diamétralement opposées du rôle de l’individu face au chaos. La seconde opte, comme presque l’ensemble des habitants de la ville, pour le retrait, le quant à soi, parmi ses plantes bien soignées et les opérettes encore rediffusées par la télévision. La première se saisit au contraire des événements pour « balayer l’ancien pour établir le neuf » et ainsi montrer aux habitants « qu’il vaut mieux brûler de la fièvre de l’action plutôt qu’enfiler ses pantoufles et enfouir sa tête sous l’oreiller ». La voie qu’elle trace à la fin du roman pour l’avenir de la commune parait pourtant sinistre tant on voit s’y profiler un régime de violence et de loyauté basé sur la peur.

Entre ces deux femmes que tout oppose, deux autres personnages de la ville représentent la quête, vouée à l’échec, d’autres approches au monde. Depuis longtemps séparé de sa femme, M. Eszter, directeur à la retraite du Conservatoire local, s’est réfugié dans un monde intérieur dédié à la recherche de l’harmonie musicale naturelle, et à la composition de « phrases comme autant de variations « sur une même et triste mélodie » ». Son seul et fidèle ami est Valuska, personnage le plus mystérieux de tous. Fils honni de Mme Pflaum, vivant à la marge de la société, obsédé par le mouvement des astres qu’il s’acharne à mettre en scène avec les clients avinés du bar « Péfeffer », il est pourtant le seul à jouer réellement, par ses vagabondages incessants à travers la ville, le rôle d’intermédiaire entre les différents habitants de la ville et ceux venus de l’extérieur, seul à savoir percer le mystère de la baleine, seul à faire émerger quelques traits individuels de la foule inquiétante, seul enfin à donner l’alerte sur la réalité du danger qui s’apprête à s’abattre sur la ville, avant d’être lui-même irrémédiablement happé par lui.

pour l’incurable vagabond qu’il était autrefois, toutes les portes, brèches et ouvertures avaient été condamnées afin de l’aider, lui, le convalescent, à trouver les portes du « monde effroyable des réalités ».

Autour de ces quatre personnages, et d’une constellation d’autres au rôle de second plan, László Krasznahorkai développe une réflexion extrêmement sombre tant sur la nature humaine prise individuellement que sur la possibilité d’une organisation sociale heureuse. Cette fable, cauchemardesque et hautement politique, est-elle un commentaire sur la période de changements imminent au moment où Krasznahorkai publie son livre en 1989 ? Peut-être, mais elle prolonge en tout cas la vision généralement désillusionnée de la nature humaine qu’il présentait déjà dans son Tango de Satan en 1985.

La mélancolie de la résistance partage aussi avec ce précédent roman une écriture dense, d’où émane une terrible et prenante impression de noirceur et de déliquescence inexorable. Il faut se laisser prendre à ces phrases sans fin, se laisser couler dans cet univers fantomatique forgé par une narration qui, entremêlant sans discontinuer pensées et actions, dresse le portrait parfois absurde, mais finalement véridique, d’une société en perdition.

Le monde, se dit Eszter, n’est qu’ « indifférence et tournants amers », ses composantes trop disparates se disloquent, et le vacarme y est trop grand, martèlements, braillements, le tocsin du labeur, rien d’autre, c’est la seule chose que nous sommes en mesure d’affirmer.

Krasznahorkai_László,_Koppenhága,_1990

Originaire de Gyula, petite ville de l’est de la Hongrie, dorénavant établi dans un village proche de Budapest, mais passant désormais son temps entre l’Allemagne, les Etats-Unis, la Chine et le Japon, László Krasznahorkai est devenu depuis la publication de son premier roman en 1985 l’un des auteurs hongrois majeurs. Lauréat en 2015 du prestigieux Man Booker International Prize pour l’ensemble de son œuvre traduite en anglais, il est aussi de plus en plus connu et reconnu en France grâce aux nombreuses traductions (notamment par Joëlle Dufeuilly mais aussi par Marc Martin) de ses romans aux éditions Gallimard, Cambourakis et Vagabonde.

Certains lecteurs arrivent aussi à Krasznahorkai par l’adaptation cinématographique de quelques uns de ses films avec le réalisateur hongrois Béla Tarr. C’était d’ailleurs mon cas avec La mélancolie de la résistance, et certaines scènes des Harmonies Werckmeister (qui reprend la partie centrale du livre) me sont revenue à l’esprit à la lecture du livre : les deux se complètent admirablement.

Je contribue avec cette chronique à deux excellentes initiatives : Le mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, et Voisins Voisines, d’A propos de livres, tous deux sources d’idées de lectures d’Europe et du monde.

László Krasznahorkai, La mélancolie de la résistance (Az ellenállás melankóliája, 1989). Trad du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Gallimard, 2006.


László Krasznahorkai – Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l’ouest par des chemins, à l’est par un cours d’eau

et tandis qu’il avançait obstinément, à la recherche de l’entrée, il eut le sentiment que cette étrange longueur, que cette cloison immuablement hermétique et uniforme, là, sur sa gauche, n’étaient pas uniquement là pour délimiter un immense territoire, mais pour lui faire prendre conscience d’une chose : il ne s’agissait pas d’une clôture, mais de la mesure intrinsèque de quelque chose dont l’évocation à travers ce mur cherchait à prévenir le nouvel arrivant que celui-ci aurait bientôt besoin d’autres unités de mesure que celles auxquelles il était habitué, d’autres échelles de valeurs pour s’orienter, que celles qui avaient jusqu’ici encadré sa vie.

couv-au-nord-52976A la lecture des premières pages, j’ai d’abord pensé qu’il allait s’agir d’une promenade-méditation de l’auteur sur le thème du temple japonais. Il est vrai que ces premières pages décrivent la marche, au hasard d’un entrelacs de ruelles abandonnées de Kyôto, d’un personnage nommé d’abord simplement « il ». Il est vrai aussi que le personnage « il » laisse assez rapidement la place au tout aussi mystérieux « petit-fils du prince Genji », signes évidents que le livre portait sur autre chose qu’une promenade-méditation sur le thème du temple japonais. Mais il était tellement facile de mettre de côté ces indices assez vagues et de se laisser plutôt absorber par les belles descriptions du paysage qui s’étend sous nos yeux et celui du passant : les ruelles vides d’un quartier sans intérêt, un long mur d’enceinte en pisé coiffé de tuiles, un pont en bois, léger et délicat, « si léger et délicat qu’il semblait flotter dans les airs », une vallée couverte d’une « débauche de verdure » et, enfin, la première porte d’un temple.

Là, les mots suivent le regard qui retrace, lentement, luxurieusement, l’ensemble formé par les « quatre paires d’épaisses colonnes en bois d’hinoki poli », par le haut socle en pierre, et par le double toit pareil à « deux immenses feuilles d’automne, aux bords déjà légèrement racornis », et se heurte enfin à la vue d’un battant brisé de porte.

Ce battant brisé, dans un ensemble conçu pour être harmonieux, est un premier élément perturbateur dans ce livre où le va-et-vient entre sérénité multiséculaire et irruption du monde forme un motif récurrent : d‘une part, de superbes narrations, à la fois détaillées et contemplatives, de l’organisation du temple, des pierres et des arbres choisis pour sa construction, des panneaux en bois de kashi « finement sculptés à jour » abritant la statue du Bouddha ; d’autre part, la faiblesse physique et mentale du petit-fils du prince Genji, les derniers instants d’un chien battu à mort, ou encore la vulgarité d’un groupe de gardes ivres.

Entre ces deux extrêmes, ce personnage à peine réel, et certainement hors du temps, qu’est le petit-fils du prince Genji. Celui-ci, et sa quête d’un jardin dont peut-être « personne ne l’a vu deux fois », sont l’un des fils conducteurs de ce très court roman.

Parler de fil conducteur n’est pourtant pas entièrement approprié tellement les chapitres paraissent éparpillés : certains (ceux que j’ai préférés avec les chapitres d’ouverture) esquissent en quelques pages la lente et minutieuse construction du temple sur plusieurs centaines d’années, et sont entrecoupés par d’autres dans lesquels le petit-fils du prince Genji déambule dans le temple abandonné, et par d’autres chapitres encore, à la tonalité plus comique, dans lesquels les gardes du protagoniste essaient sans succès de retrouver sa trace.

Le dernier tiers du livre, faisant apparaître un ouvrage assez échevelé sur l’infini, m’a beaucoup moins convaincue, voire m’a agacée, au fur et à mesure que le monde extérieur empiétait sur le calme du temple et que l’auteur laissait exploser son histoire dans toutes sortes de directions. Ce changement de ton est probablement voulu, mais m’a causé de terminer le livre avec le sentiment que l’auteur s’était engagé dans quelque chose qu’il n’avait pas pu tout à fait maîtriser.

J’en voulais presque à Krasznahorkai d’avoir gâché une lecture qui avait commencé avec tant de plaisir mais, en réfléchissant à ce que j’allais écrire sur ce livre, j’ai trouvé beaucoup d’aspects que je n’avais pas forcément notés au départ et qui m’ont presque entièrement réconciliée avec le livre, même si je continue à lui trouver des faiblesses.

Je vois mieux, par exemple, à quel point le temps est un thème central du livre. Ainsi, l’histoire fait s’étaler et se télescoper différents niveaux de temps, celui de la nature et des saisons comme celui des hommes. C’est cependant surtout l’organisation des chapitres, avec la reprise en boucle de certains éléments à chaque fois complétés, et la clôture en forme de remise en cause de tout le livre, que je retiendrai, tout comme cela avait été le cas avec Le tango de Satan, premier roman de László Krasznahorkai, même si ces deux livres n’ont au premier coup d’œil pas grand chose en commun.

László Krasznahorkai, Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l’ouest par des chemins, à l’est par un cours d’eau (2003). Trad. du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Editions Cambourakis, 2010.


Petit guide de la Hongrie, chapitre 10 : László Krasznahorkai – Tango de Satan

TangoL’année prochaine, cela fera 30 ans que László Krasznahorkai publie son premier roman, Sátántango (Tango de Satan), dixième étape de mon exploration de la littérature hongroise. Trente ans, c’est beaucoup pour un pays en changement comme la Hongrie de la fin du XXè siècle. Pourtant, en lisant Tango de Satan, des fragments de mes propres voyages me sont revenus à l’esprit, comme si certaines parties de la Hongrie étaient encore trop à l’écart de tout pour que le passage du temps puisse y laisser ses marques : ici, une station de bus dans une petite ville de campagne, aux bancs occupés par des personnes visiblement désœuvrées ce jour-là comme elles l’étaient la veille et le seraient le lendemain ; là, un paysage de Hongrie du sud, plat, triste, déserté, écrasé par le gris infini du ciel.

Le désœuvrement, le vide : ajoutons l’isolement et la pluie, beaucoup de pluie, et voilà les grandes lignes du cadre du Tango de Satan.

L’aubergiste avait raison, « plus que quelques petites heures à attendre » et Irimiás et Petrina allaient arriver, pour mettre un terme à toutes ces années de « déprimante misère », pour chasser ce silence moite, ces sournoises voix de la conscience qui au petit matin délogent les hommes de leur lit pour les obliger, trempés de sueur, désemparés, à regarder le monde s’écrouler autour d’eux.

Quelque part en Hongrie, à une époque pas spécifiée mais qui doit être contemporaine à celle de la publication du livre, une poignée de familles végète dans une coopérative tombée à l’abandon. Tous ceux qui l’ont pu ont quitté les lieux, laissant derrière eux un médecin privé du droit d’exercer, un aubergiste au commerce sans cesse gagné par les toiles d’araignées, un directeur d’école sans élèves (des quatre enfants, deux se prostituent, les deux autres courent les champs), et quelques couples qui échafaudent mollement des plans pour s’en aller mais sans savoir où d’autre s’installer. Les bâtiments tombent en ruine, les intérieurs sont gagnés par la pourriture, la nourriture sent la mort, la pluie incessante transforme les quelques routes menant vers la ville en un bourbier infranchissable. Chaque jour semble pareil au précédent, mais mène inexorablement vers une décrépitude plus avancée.

Deux événements, peut-être liés, viennent cependant secouer la routine. L’un, en apparence anodin, est le bruit de cloches qui réveille Futaki, le mécanicien boiteux, et le docteur, en ce jour où s’ouvre le livre. L’autre est l’annonce de l’arrivée d’Irimiás et de Petrina, longtemps crus morts et à la fois craints et espérés par les habitants de la coopérative.

Irimiás, avec ses discours prophétiques et sa longue silhouette vêtue de couleurs criardes, et Petrina, homme peureux aux oreilles en feuilles de choux, forment un duo aussi comique que terrifiant. Irimiás surtout est le messie de l’histoire, émergeant inopinément de l’océan de boue et de pluie qui sépare la coopérative de la ville, et tout de suite érigé par les oubliés de la coopérative en figure salvatrice : lui seul, pensent-ils, pourra redonner sens à leurs vies qui leur échappent. C’est cependant un messie aux relents sataniques, au passé et aux intentions troubles et au présent divisé entre puissance (sur ceux de la coopérative) et obséquiosité (envers un pouvoir temporel qui n’a rien à voir avec le messianisme).

Le thème du messie, de l’espoir en une vie nouvelle et meilleure, apparaît sous plusieurs formes au fil du livre, mais ne débouche que sur une absence totale de rédemption qui est bien en phase avec l’univers généralement désillusionné de László Krasznahorkai.

Ce Tango de Satan fonctionne énormément sur la base d’allusions, de références qui ne se dévoilent pas à première lecture. Toutes ne me paraissent pas fondées (ou fondues dans l’univers que tente de décrire Krasznahorkai), et peut-être sont-elles la marque d’une écriture pas encore tout à fait maîtrisée. Mais à force de relire ce livre – je l’avais déjà lu il y a plus d’un an – je me rends compte de la richesse de la structure et des connections entre les divers éléments : cette imbrication de couches et de rappels ne sont pas simplement au service de l’intrigue, mais lui donnent une bien plus grande profondeur qui demande qu’on s’y arrête et qu’on y réfléchisse.

Je ne peux pas ne pas mentionner, par exemple, la structure des chapitres, jouant avec les perspectives, les lieux et le temps. C’est en grande partie d’elle que le livre tire son titre et elle est effectivement déstabilisante à faire toujours un pas en avant, puis un en arrière, le tout contenu, peut-être, dans une boucle diabolique.

La pluie tombait doucement, inépuisable, le vent qui venait soudain de se lever faisait frémir la surface figée des flaques d’eau, les effleurant trop faiblement pour arracher les peaux mortes déposées par la nuit et au lieu de retrouver leur pâle scintillement de la veille, elles absorbèrent impitoyablement la lumière de l’est qui grimpait lentement. Une fine membrane verglacée enveloppait les troncs d’arbres, les branches qui craquaient ici et la, les herbes pourries plaquées au sol, et le « château » lui-même, comme si les furtifs agents de l’obscurité les avaient marqués d’un signe pour que, dès la nuit suivante, la destruction puisse poursuivre sa digestion opiniâtre.

L’écriture, enfin, est à la fois très fouillée et très cinématographique. Les longues phrases, dont le rythme élongé est bien retranscrit par Joëlle Dufeuilly, créent des scènes baignant dans une atmosphère hors de ce monde et pourtant aisément imaginables pour peu qu’on mette sa capacité à imaginer en mode noir et blanc et implacablement lent. Ou peut-être suis-je aidée par les quelques films que j’ai vus, issus de la coopération entre Krasznahorkai et le cinéaste hongrois Béla Tarr, où l’on retrouve le même souci du détail, de la lenteur, de l’évocation plutôt que du fait brut, le même univers en fait (il existe une version filmée du Tango de Satan, d’une durée de sept heures – le livre ne fait « que » 300 pages environ, que je n’ai pas vue mais qui m’intrigue).

J’avais au début approché Tango de Satan un peu à reculons, étant trop consciente de l’aura de noirceur et d’impénétrabilité qui entoure ses livres. Cette réputation n’est pas à mon avis fondée, et Tango de Satan est probablement le meilleur livre pour entrer dans l’univers tout à fait particulier de László Krasznahorkai.

Crédit photo: Horst Tappe

Crédit photo: Horst Tappe

László Krasznahorkai fête cette année ses 60 ans, anniversaire qui a donné lieu à nombre d’événements dans les cercles assez restreints des intellectuels hongrois. C’est bien décrire sa place dans la littérature hongroise : reconnu comme l’un des grands écrivains d’aujourd’hui, mais peu en phase avec les goûts du grand public. Il en est de même à l’étranger, aux Etats-Unis surtout, et en France, grâce notamment au travail de Joelle Dufeuilly. Outre Tango de Satan et La mélancolie de la résistance (Gallimard), on trouve aussi chez Vagabonde Thésée Universel et chez Cambourakis Guerre et guerre, La venue d’Isaïe, et Au nord par une montagne. Au sud par un lac. A l’ouest par des chemins. A l’est par un cours d’eau (ce dernier un roman presque entièrement basé sur des thèmes de la culture japonaise).


Péter Esterházy – Harmonia Cælestis

31F78FCBB4L._En choisissant de lire Harmonia Cælestis, je savais déjà que ce ne serait pas entièrement une partie de plaisir : l’auteur, Péter Esterházy, a une réputation d’écrivain post-moderne bien assise à laquelle je m’étais frottée il y a quelques années en lisant sa contribution à une anthologie de nouvelles hongroises du 20è siècle. Le titre était « The Miraculous Life of Prince Bluebeard » et j’étais restée perplexe, sinon dubitative.

Après cette introduction plus qu’alléchante, je peux dire que je suis sortie de la lecture des 609 pages d’Harmonia Cælestis toujours perplexe, mais moins dubitative.

Mais puisque le livre a pour sujet une histoire de la famille Esterházy, autant aussi présenter l’homme du point de vue familial : né en 1950, Péter Esterházy est l’un des rejetons de ce qui fut l’une des familles les plus puissantes d’Europe Centrale, tant politiquement et culturellement qu’au niveau économique et territorial (étant devenue le plus grand propriétaire terrien de la Hongrie au 18è siècle).

Dixit Péter, le nom d’Esterházy est synonyme de rêve : « qui saurait passer en revue toutes les douces mélodies qui résonnaient chez les Hongrois d’autrefois lorsqu’ils prononçaient le nom de mon père qui, en résumé. » (sic).

Nicolaus Esterházy, celui par qui tout a commencé

Nicolaus Esterházy, celui par qui tout a commencé

C’est donc en quelque sorte de l’intérieur qu’Esterházy raconte cette famille mais attention : loin d’être une biographie linéaire ou une saga familiale avec des bons et des méchants, Harmonia Cælestis est un livre touffu, exigeant, déstabilisant, qui joue sur les mots et la chronologie et où l’incertitude (mais qu’est-ce qu’il veut bien dire ici ?! Où s’arrête le réel, où commence l’imagination?) est autant le fil conducteur que les divers membres de cette famille.

C’est surtout vrai du premier livre, puisqu’il y en a deux bout à bout, l’un traduit par Joëlle Dufeuilly et l’autre par Agnès Járfás. Pour tout dire, le premier m’a vraiment fait l’effet d’un pensum (bizarrement, la présentation en paragraphes numérotés m’a fait penser à En Marge de Casanova de Miklós Szentkuthy, un livre des années 1930 au caractère lui aussi expérimental et dont je ne suis pas encore venue à bout).

« Tout, chez mon père, fonctionnait sur la base d’une logique zigzaguante, voire saute-moutonnante », écrit Esterházy au paragraphe 147 : « zigzaguant » et « saute-moutonnant » sont certainement deux qualificatifs très appropriés pour décrire la structure de ce premier livre. Logique il y a (sûrement), mais je ne suis pas tout à fait sûre si le but est de s’y perdre ou de s’y retrouver.

Ainsi, Esterházy saute allégrement d’un siècle à l’autre, d’une association d’idées à l’autre, d’un langage châtié façon vieux français à un autre beaucoup plus cru, voire obscène : au lecteur de suivre tant bien que mal (pour ma part, plutôt mal que bien). Des leitmotivs – les « mon père » et « ici apparaît le nom de mon père », les « c’est ainsi qu’ils firent connaissance » (le père et la mère), l’origine supposée du nom de famille, et j’en passe – rythment la lecture mais ne font que brouiller davantage les pistes, en créant une impression constante de déjà-vu qui se moque du passage du temps entre le 18è siècle de Marie Thérèse et les années 1970. Et si Esterházy semble parfois se poser pour s’attarder sur un personnage ou une histoire, ce n’est que pour repartir ensuite de façon encore plus délirante.

Ce qui a rendu la lecture un peu plus supportable, c’est quand même sa capacité à encapsuler de manière succincte une idée générale sur l’histoire de la Hongrie et des Hongrois :

« Le peuple de Kanizsa souffrit beaucoup avec le Turc, il aspirait vivement à s’en libérer, mais, tout de même, il aurait bien aimé qu’après le Turc ne vînt pas l’Allemand (qu’ensuite, après l’Allemand arriverait le Russe, personne n’aurait jamais osé l’imaginer ; qu’après le Russe personne ne vienne mais que ce soit presque comme si quelqu’un était encore là, encore moins).

« Selon son opinion, opinion partagée par la génération à laquelle il appartenait, la question des « larmes d’enfant » était facile à résoudre. Sur la balance de la révolution, la compote de fruits mélangés pesait visiblement plus lourd qu’une larme. »

« Mon père aimait passionnément la lecture, c’était sa vie, oui, mais ses doigts, à cause de l’embonpoint précédemment décrit, s’emboudinèrent à l’extrême. C’est pourquoi mon père engagea un « tourne-pages », un jeune homme qui, avec délicatesse et bon sens du rythme, tournait les pages. Aussi mon père lisait-il comme s’il jouait de la musique. Cela constitua plus tard, après la guerre, l’une des pluslourdes charges pesant contre lui : à travers la personne du tourne-pages, c’est tout le peuple hongrois qu’il aurait humilié. »

Par comparaison avec cet espèce de vieux meuble peinturluré, mangé de vrilles mais qui tient encore debout et dont on ne sait pas l’usage exact, qu’est la première partie, la deuxième fait l’effet d’un meuble Ikea monochrome basique.

Esterházy n’y jette pas aussi loin son filet, se contentant en général de prendre pour protagonistes son grand-père, son père et sa propre génération, et d’adopter un style beaucoup plus lisse (et qui m’a bien davantage plu). Mais, mais, ce n’est pas pour dire qu’il n’y a pas ici aussi de mirages, de faux-semblants et d’illusions voulues. Esterházy continue de jouer avec son lecteur et de se moquer de la frontière entre le vrai et son contraire. Le ton est donné dès le départ  :

« Les personnages de cette biographie romancée sont fictifs : ils n’ont ni existence légale ni épaisseur psychologique, sauf dans les pages du présent livre. Dans la réalité, ils n’existent pas et n’ont jamais existé. »

et fait écho à de nombreux passages du premier livre (« il est bigrement difficile de mentir quand on ne connaît point la vérité », « même s’il part de la réalité, ce livre doit être lu comme un roman, dont on ne peut exiger ni plus ni moins que ce qu’un roman peut offrir (tout) »). Ce n’est d’ailleurs pas le seul écho, puisque nombre d’anecdotes se retrouvent d’un livre à l’autre, souvent modifiées, peut-être pour accentuer l’incertitude créée par le passage du temps et ce qu’il fait à la mémoire.

Si j’ai davantage aimé le deuxième livre, c’est parce qu’en plus du style plus lisible, on a bien davantage l’impression de suivre les vies des protagonistes, que ce soit à l’époque des 133 jours communistes de Béla Kun en 1919 ou à celle de la relégation à la campagne des éléments subversifs qu’étaient censés représenter ces aristocrates dans les années 1950. On y lit par exemple de longs extraits d’une sorte de journal du grand-père sur la situation politique de l’époque, parsemés d’interjections de Péter Esterházy –

« Temps difficiles du point de vue personnel : ma femme étant le fille du président du gouvernement antibolchevique de Szeged, le commissaire du peuple Hamburger a eu la gentillesse de me féliciter en tant que mari de l’otage le plus précieux de la Commune. Gloire douteuse. Brièvement j’ai même passé quelques temps en prison, à la cave Batthyány, en tant qu’hôte des Gars de Lénine, Cserni et Cie, en laissant ma femme seule avec notre premier-né. [Ca, c’est mon petit papa ! Mon papa ! Mon père est né ! J’en ai le document !] »

Que ce document ait été fabriqué de toutes pièces ou qu’il contienne effectivement un témoignage du grand-père, cela importe finalement peu, de même que savoir si tel ou tel épisode est arrivé à l’un plutôt qu’à l’autre, ou pas du tout. Qu’il fallait se méfier, je le savais déjà, mais ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est le passage où le grand-père rabroue son fils pour avoir pris un car sans billet.

« Dans ce cas, il se trouve maintenant, mon fils, que tu vas aller à la gare routière, acheter un billet et le déchirer.

– Et après ?

– C’est tout.

– Et je dois rapporter le billet ?

– Pourquoi le rapporterais-tu ?

– Pour te le montrer.

– Pour quoi faire ?

Mon père y est allé, en a acheté un et il l’a déchiré ; l’ordre s’est rétabli. »

C’est une histoire assez banale, c’est vrai, mais que j’avais déjà croisée dans un livre sur les aristocrates de Transylvanie, dans lequel une descendante des familles Pálffy et Apponyi (deux autres grandes familles aristocratiques hongroises) racontait exactement la même chose : « One time she took the train to Fót. She was too late to buy a ticket and no conductor came along, so she paid neither the fare nor a fine. When her father heard that, he made her go to the post office and buy stamps to the value of a train ticket to Fót, then bring them home and burn them. » Tous les aristocrates hongrois ont-ils une histoire similaire à leur nom, ou s’agit-il d’une histoire qui circule dans certains milieux et qu’Esterházy se serait approprié pour son propre compte ?

Il possède en tout cas bien l’art du recyclage, y compris d’une de ses publications à une autre. Ainsi, avant d’attaquer le deuxième livre, j’ai feuilleté « The Miraculous Life of Prince Bluebeard » pour me rappeler pourquoi son style m’avait tant déplu. Quelle n’a été ma surprise d’y lire un paragraphe sur un homme envoyé à Mauthausen, revenu avec juste la peau sur les os, qui devient membre du Parti Communiste en 1945, est emprisonné et libéré en 1956. Ce paragraphe, daté d’au moins avant 1995 et qui fait partie d’une nouvelle toute à fait différente, reprenait presque mot pour mot un paragraphe d’Harmonia Cælestis (paru en 2000, mais qui a apparemment été écrit pendant dix ans).

Esterházy, un plagieur et self-plagieur ? Probablement pas, ou du moins reprendre et ré-écrire semble pour lui faire partie du processus d’écriture post-moderne.

Cela m’amène à la question de la traduction, qui n’est jamais anodine mais surtout pas dans Harmonia Cælestis. Pendant toute la lecture de la première partie, même en saluant le travail de la traductrice qui n’a pas dû être facile du tout, je n’ai pas pu me départir de la pensée que la version hongroise est peut-être plus compréhensible dans la mesure où les jeux de mots et les allusions constantes y figurent avec toutes leurs facettes pas toujours traduisibles. La traductrice baisse d’ailleurs les bras à l’occasion, par exemple avec le « (cápa ! cápa ! : jeu de mot intraduisible) » qui clôt un paragraphe tournant autour du thème de la castration (la traductrice de la version anglaise n’y va pas par quatre chemins, elle donne la traduction littérale du mot – « shark! shark », c’est tout. Elle pense peut-être, avec raison, qu’une bizarrerie de plus ou de moins n’y changera rien.)

Par contre, ce qui m’a un peu plus dérangé, c’est que ces insertions de la traductrice figurent à l’intérieur du texte, sans changement de police de caractère, et qu’étant donné le style toujours changeant d’Esterházy il n’est pas toujours facile de voir quelles sont les explications de la traductrice et quelles celles d’Esterházy. La version hongroise contient aussi un long commentaire d’Esterházy dans lequel il explique un peu son procédé (« A sentence never stands in isolation ; it is always intertextual. If I write down a yes, that is always just a bit the last word of Joyce’s Ulysses as well. These borrowed words are interwoven into this text not for lack of my own but to show that literature is a commentary on our shared human experience. », pour reprendre la traduction anglaise), suivi d’une longue liste de personnes et de titres auxquels il a fait des emprunts plus ou moins direct. Ni l’un ni l’autre ne figure pas dans la traduction française, pourquoi ? C’est en tout cas dire que l’incertitude mentionnée plus haut comme fil directeur du livre fonctionne vraiment à tous les niveaux de l’écriture et de la lecture.

Tout ça ne m’aura pas laissé une impression entièrement plaisante, au cours surtout de la lecture de la première partie, mais Harmonia Cælestis m’aura certainement fait cogiter sur un type d’écriture auquel je ne suis pas habituée, et j’ai pris plaisir à y réfléchir et à écrire ce très long billet. Ce n’était donc pas une lecture tout à fait inutile, et je tenterais volontiers un autre livre une fois remise de celui-ci.

Photo: PIM.hu

Photo: PIM.hu

Ironie du sort, l’incertitude et les faux-semblants font partie du fondement même de la relation (réelle et écrite) entre Péter Esterházy et son père qu’il avait encensé dans Harmonia Cælestis : quelques jours après avoir terminé le livre en janvier 2000, il obtient accès aux documents collectés sur lui et sa famille durant la période communiste. Il pense trouver des informations sur la surveillance exercée sur lui, mais c’est en fait un dossier sur les activités d’indicateur menées par son père pendant plusieurs décennies qu’on lui tend. Du choc naît Revu et Corrigé, commencé aussitôt et publié deux ans plus tard, dans lequel il retranscrit le chemin parcouru pour réévaluer l’histoire de son père et sa propre réflexion sur l’histoire familiale menée dans Harmonia Cælestis.

Péter Esterházy, c’est aussi : un mathématicien de formation, un écrivain parmi les plus connus de la Hongrie aujourd’hui, une collection de prix et d’honneurs internationaux prestigieux (commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres, pour n’en citer qu’un), et plusieurs autres titres dont le dernier à sortir en français est Pas Question d’Art, sorti chez Gallimard l’année dernière.

Péter Esterházy, Harmonia Cælestis. Trad. du hongrois par Joëlle Dufeuilly et Agnès Járfás. Gallimard, 2001.

Je finis ce billet juste à temps pour l’émission d’Arte sur Péter Esterházy et Péter Nádas ce soir (émission à suivre aussi sur Tête de Lecture) et pour l’ajouter au tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.

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Miklós Vámos – Le livre des pères

Le but de ce blog est avant tout personnel – m’aider à mieux connaître la littérature très riche mais souvent difficile d’accès de l’Europe du Centre, de l’Est et des Balkans. Ceci dit, j’aime tout particulièrement penser que cette plate-forme permettra peut-être à d’autres de mieux apprécier cette littérature, et surtout celle du pays dans lequel je vis – la Hongrie.

Le Livre des pères de Miklós Vámos a, de prime abord, tout pour plaire : une fresque historique sur fond de trois siècles d’histoire hongroise, et peuplée de héros liés non seulement par les liens du sang, mais aussi par ce mystérieux ‘livre des pères’ transmis de génération en génération et contenant le récit de vie de chacun des aînés mâles. Tout cela est renforcé pas la couverture (à mon avis attrayante) de l’édition Denoël, laquelle décrit au dos l’auteur comme étant l’une des figures de proue de la littérature contemporaine hongroise, de surcroît récompensé du Hungarian Merit Award pour l’ensemble de son œuvre.

Et pourtant, j’ai été décue, ce qui me chagrine beaucoup. Cela est en partie dû à une question de style, lequel m’a paru plutôt fade – mais peut-être cela est-il tout autant lié à la traduction qu’à l’original. Peut-être suis-je aussi passée à coté des références astrologiques qui abondent, entre éclipses solaires, interprétations des prédictions de Nostradamus, et lecture des signes astraux. Il s’agit là visiblement d’un aspect important du livre, d’autant que les divers noms de famille adoptés au fil du temps – Csillag, Stern, Sternovsky – ont tous trait au mot ‘étoile’. Le choix de présenter cette lignée en douze chapitres n’est donc probablement pas anodin, et chaque chapitre s’ouvre sur une description de la nature au fil du passage des saisons, probablement correspondant au passage des mois.

D’autre part, le fameux livre des pères m’a semblé ne fournir qu’un lien assez ténu. Le premier chapitre, émaillé d’extraits tirés du livre de pensées inauguré par le premier ‘père’ augurait bien. J’espérais retrouver le même ton, alternant la narration à la troisième personne et celle à la première personne, dans les chapitres suivants. Mais ces extraits se font de moins en moins visibles au fil des pages, reflétant la négligence de certains personnages, qui n’inscrivent que peu ou rien ou, quelque fois, reflétant la perte ou la destruction du livre. De ce point de vue, ce n’est pas tant le livre qui m’a paru être le fil conducteur (pour les personnages mais aussi pour le lecteur), que le don qui permet au mâle aîné de chaque génération d’entrevoir le passé et l’avenir. Cet aspect fantastique (et relié sur la fin aux références astrologiques déjà mentionnées) n’a pas du tout convaincu mon moi rationnel, et m’a plutôt semblé donner lieu à nombre de problèmes qui affaiblissent ce récit autrement bien ancré dans la réalité.

Ceci dit, j’ai quand même apprécié la construction du récit et son déroulement au cours de trois siècles d’histoire hongroise – et juive – pour le moins mouvementée. De l’établissement d’une famille de colons allemands dans un village hongrois ravagé par la guerre civile, via les répressions menées par les Habsbourg, les pogroms, les lois anti-juives, l’Holocauste et l’état socialiste, à la vague d’émigration aux États-Unis, c’est un panorama assez impressionant qui se déroule sous les yeux du lecteur. Davantage de notes de bas de page faciliteraient certainement la lecture pour le public non-averti, mais les jalons sont quand même assez bien posés par l’écrivain et aident à dresser le portrait de chaque époque au travers de la situation sociale, économique, culturelle, religieuse et géographique de chaque génération.

Avec le premier chapitre, c’est le dernier qui m’a le plus touché : avec le portrait d’Henryk Csillag, le jeune déraciné américain qui tâche de reconstituer l’arbre généalogique familial dans une Hongrie tout récemment sortie de l’expérience communiste, le livre prend un peu plus de sens. Les efforts d’Henryk pour reconstituer sur ordinateur un fichier retracant la vie de ses ancêtres semblent être dans la même lignée que ceux de son grand-père Balázs (qui tente d’échapper au lourd passé familial en jettant au feu les volumes du livre des pères) ou ceux de son aïeul István qui, victime d’un pogrom détruisant tous ses papiers, s’oppose par la suite en vain à la destruction d’archives municipales. De même, Henryk butte, dans ses démarches pour localiser les tombes de ses grand-parents, contre les mesures prises par son grand-père lui même pour déménager le petit cimetière juif du village au début de l’ère communiste. Ses efforts finissent d’ailleurs par le mener sur une mauvaise piste, au moment même où son propre fils commence à manifester des aptitudes à voir le passé.

C’est donc une fresque historique qui pourrait sonner comme un plaidoyer pour la mémoire et l’identité individuelle et collective dans un pays malmené par l’histoire. L’idée était prometteuse, mais le résultat est malheureusement loin d’être à la hauteur.

Miklós Vámos, Le livre des pères (Apák Könyve, 2000), trad. du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Denoël, 2007.

Avec ce billet peu enthousiasmé, j’inaugure ma participation au challenge des Livres de George Sand et moi « Le nez dans les livres » et continue mon tour d’horizon au profit de Katel et de son défi « Voisins Voisines » sur son blog Lettres Exprès.