Petit guide de la Hongrie, chapitre 4 : Michel Babits – Le fils de Virgile Timár

BabitsLes trois précédentes étapes de mon exploration chronologique de la littérature hongroise avaient été plutôt marquées par l’aventure et les rebondissements, quelque fois patriotiques, quelque fois juste drôles. Dans Le fils de Virgile Timár le ton est tout à fait différent, c’est celui d’un drame d’intérieur : l’intérieur d’un couvent et surtout celui d‘un homme.

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Virgile Timár, moine cistercien d’un couvent-école de province, respecté mais plutôt solitaire, se prend d’affection pour son jeune élève Pista, récemment devenu orphelin. D’après les dires charitables des « frères en religion » de Timár, Pista a la malchance d’être le fils de « la belle Lina Vágner », « la créature la plus mal famée de tout le comitat », dont le grand crime à leurs yeux est d’être une « fille-mère ». Pour Timár cependant, Pista cesse rapidement d’être simplement le « brave garçon très honnête » qu’il avait défendu au début et devient celui pour lequel Timár s’extirpe de sa vie trop paisible de livres et de prières. S’instaure entre les deux une relation complexe, timidement paternelle pour Timár, insouciante mais un peu marquée par le chantage affectif pour Pista.

C’est ainsi que le pauvre Timár vivait de semaine en semaine et, peu à peu, il ne vécut plus qu’en Pista. Son existence sans événements n’était qu’une feuille grise sur laquelle s’inscrivait la jeune existence de Pista, comme la source fraîche se grave dans le sol desséché. (…) Timár se sentait parfois réellement humilié en face de son jeune ami. C’est que, des deux, c’était le jeune garçon qui avait moins besoin de l’autre, qui était le plus fort. Cela, il le faisait souvent sentir à Timár involontairement et avec sa cruauté enfantine.

Cet équilibre délicat vient à être bouleversé par l’arrivée d’un troisième homme, amant il y a bien longtemps de Lina Vágner et, tout semble l’indiquer, père de Pista. Ce Vitányi, journaliste-écrivain à succès, homme du monde débonnaire et pris sur le tard de désirs de paternité, vient revendiquer son fils. Pista est prié de choisir : d’une part la vie provinciale et mesurée de Virgile Timár, les dimanches après-midi à étudier les textes classiques à deux, la promesse d’un voyage d’été en Italie ; de l’autre la vie pleine de mystères et de promesses de Budapest, la porte ouverte vers un monde moins étriqué aux côtés d’un homme célèbre. La décision sera cruelle pour Timár, qui voit s’envoler le garçon juste au moment où il découvrait le moyen d’échapper à la futilité de sa propre vie.

Avant de poursuivre, je dois dire quà la première lecture j’ai été plutôt exaspérée par ce livre, par l’atmosphère trop raréfiée, trop catholique, qui se dégage des personnages et quelquefois de l’écriture. Je suis toujours un peu sceptique envers les « âmes virginales » qu’on rencontre dans certains livres (en l’occurrence pour décrire un adolescent), et que dire, en tant que lectrice du XXIe siècle, des tourments d’un prêtre de 100 ans plus tôt, dont la vie s’est écoulée à se préserver de dangers imaginaires au sein du séminaire puis du couvent. Il était vraiment temps que Virgile Timár délaisse un peu la lecture de ses vies de saints et ouvre finalement les yeux sur la vie et le monde autour de lui.

Il était de nouveau l’adolescent frissonnant et ignorant, le novice aux allures gauches, à la curiosité lâche qui venait à peine de commencer dans son âme la lutte contre l’ennemi héréditaire, l’ennemi qui ne laisse pas de répit, l’épouvante partout présente, la Femme. (…) Qu’était-ce donc que la Femme, quelle sorte de créature ambiguë, née à la fois pour la sainteté et pour la luxure ? En quoi le corps féminin consistait-il pour être à la fois le vase de la Chasteté et l’instrument de l’Abomination ?

Dans sa préface, le traducteur Aurélien Sauvageot exprime aussi un doute envers les mérites du livre comparé aux autres œuvres de Babits, expliquant avoir tout de même préféré traduire Le fils de Virgile Timár parce que c’est un livre très court et qu’il désirait faire connaître Babits aux lecteurs français des années 1930.

Mais il cite aussi la sobriété et la finesse psychologique de « ce petit récit sans prétention », deux aspects que j’ai davantage appréciés en relisant le livre et en mettant de côté le cadre et l’époque. C’est finalement une histoire assez universelle que Babits raconte, mais il réussit en assez peu de pages à dépeindre les personnages et le contexte qui rendent cette version particulière et complète.

Le personnage le plus intéressant pour moi était celui de Vitányi, non pas en lui-même mais par ce qu’il représente pour les autres personnages du livre : un juif, converti au catholicisme, mais juif quand même, avec « des traits vraiment très orientaux, des traits de juif négroïde », dont les idées font frémir la société bien pensante de la province. De garçon suspicieux parce qu’illégitime, Pista se retrouve avec une deuxième tare : « on a beau faire, le sang juif reparaît », commentent les autres moines une fois révélée l’identité de son père, ajoutant « qu’il aille à l’endroit qui lui convient, à Judapest ! » Timár aussi reconnaît l’héritage juif dans la physionomie de Pista (en qui il avait pourtant vu jusque là le portrait craché de sa mère), mais à l’inverse de ses confrères il honore aussi la vivacité d’esprit de Pista, son esprit rebelle à l’enseignement trop conventionnel et catholique, qui le rendent unique et digne d’intérêt aux yeux de Timár.

J’ai l’impression qu’il me manque une clé pour comprendre vraiment Le fils de Virgile Timár, comme si Babits avait voulu faire passer un message à ses lecteurs contemporains, mais je n’en sais pas assez sur les années 1920 (le livre a été publié en 1922) ou sur Babits pour déchiffrer ce message. Il me semble quand même qu’au-delà de la simple histoire de Virgile Timár, Babits se livre à une réflexion sur la place des juifs assimilés dans la société hongroise et sur qui a le droit de briguer le rôle d’éducateur des jeunes générations. La question de savoir à qui, des parents naturels ou de l’école/église devrait incomber cette responsabilité, revient à plusieurs reprises au fil du livre, d’abord en relation avec la mère de Pista, accusée d’immoralité, puis avec les deux hommes – l’un catholique et l’autre juif – qui se disputent le rôle de père.

Ce portrait de Babits par József Rippl-Rónai (1861-1927), célèbre peintre hongrois proche des Nabis, date de 1923.

Ce portrait de Babits par József Rippl-Rónai (1861-1927), célèbre peintre hongrois proche des Nabis, date de 1923.

Mihály Babits (pour lui donner son vrai nom plutôt que la version francisée privilégiée par Aurélien Sauvageot), né en 1883 à Szekszárd dans une famille de la classe moyenne intellectuelle, est peut-être surtout connu aujourd’hui en tant que poète, mais il a accumulé au cours de sa vie toutes les casquettes d’une personnalité littéraire de premier plan : écrivain, traducteur (entre autres Shakespeare, Dante, Goethe, Sophocle), rédacteur de la revue Nyugat, et enseignant. Son Livre de Jonas, un poème lyrique en vers, a été traduit en français (Flammarion, 1992). Sa poignée de romans montre une grande variété de styles. Le premier, Calife-cigogne (1913/16), aussi traduit en français (In Fine Editions, 1992), est un roman fantastique. Après Le Fils de Virgile Timár(1922) suivent Château de cartes (1923, roman satirique sur la classe moyenne traditionnelle hongroise), Les fils de la mort (1927, décrit comme étant une fresque relatant la décadence d’une famille et d’une classe sociale), et Elsa, pilote, ou la société parfaite (1933, un roman futuriste). Homme aux convictions pacifistes et catholiques, Mihály Babits décède en 1941 à Budapest d’un cancer du larynx.

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