Bohumil Hrabal – Une trop bruyante solitude

9782020330312-usQue ce soit au fond de sa cave ou dans son petit appartement, Hanta vit au milieu des livres et de vieux papiers. Chez lui, les étagères croulent sous les ouvrages précieux sauvegardés durant son travail du jour, durant lequel il écrase des tonnes de vieux livres sous une presse hydraulique. Nous sommes à Prague, dans les années 1970, et l’existence de Hanta pourrait être résumée en citant la première phrase de cinq des huit chapitres de ce court roman :

Voila trente-cinq ans que je travaille dans le vieux papier, et c’est toute ma love story.

Voila trente-cinq ans que je presse du vieux papier et, durant tout ce temps, on a déversé dans ma cave tant de beaux livres que, si j’avais trois granges, elles en seraient remplies.

Pendant trente-cinq ans j’ai pressé du vieux papier et, si j’avais encore à choisir, je ne voudrais rien faire d’autre.

Trente-cinq ans j’ai tassé du papier dans ma presse mécanique, trente-cinq ans j’ai cru que ma façon de détruire la maculature était la seule possible…

Trente-cinq ans durant j’avais pressé du vieux papier sur ma presse mécanique, trente-cinq ans durant j’avais pensé travailler toujours ainsi…

Chaque phrase, en soi assez anodine, permet à Hanta de dévider un nouvel écheveau de souvenirs d’une vie bien plus riche qu’il n’y pourrait paraître. Hormis ses passages au bar pour boire des litres de bière, et quelques vagabondages pour rendre visite à des amis, Hanta passe ses journées dans sa cave, seul si ce n’est pour la compagnie de quelques souris et de jeunes Tsiganes de passage. Dans sa cave sont déversés chaque jour un flot de livres, revues et d’autres papiers qui, entassés en attente d’être pressés en paquets, forment des tas moisis et sillonnés des galeries des souris.

Après avoir en vain tenté de sauvegarder, à la fin de la seconde Guerre Mondiale, trois granges de livres « dorés sur tranche et en pleine peau » issus de la Bibliothèque royale de Prusse et avoir vu défiler sous ses yeux « des bibliothèques entières, de beaux livres reliés en cuir et en maroquin des châteaux et des maisons bourgeoises », il s’est durci, a étouffé ses émotions et a découvert « la beauté qu’il y a à détruire. » Dans sa solitude et la saleté de sa cave, Hanta travaille en effet en artiste. Parmi ces livres qu’il doit détruire, il en préserve certains pour lui, en monnaie d’autres avec de vieux intellectuels, mais pour la plupart il met dans leur destruction toute sa fibre artistique, enveloppant ses paquets de papier de planches de reproduction de Klimt, de Rembrandt et Van Gogh avec, en leur cœur, comme dans un cercueil, les écrits d’Erasme, de Schiller et de Nietzsche.

Il n’y a que moi qui suis à la fois artiste et spectateur, et cela m’épuise, tous les jours je suis mort de fatigue, déchiré, choqué.

Hanta se fait ainsi l’incarnation d’une volonté de faire vivre une culture des idées vouée à la destruction par une société tchèque d’après-guerre coupée de ses racines intellectuelles et vidée de contenu. Sa cave, ses livres, et lui-même, foulés par son chef et par les camions qui traversent la cour au-dessus de sa tête, représentent bien la hiérarchie des valeurs de cette nouvelle société, mais cette sous-culture et cette humanité résistent, tant bien que mal, parmi d’autres ouvriers-intellectuels des bas-fonds de Prague (cette hiérarchie de ce qui passe en plein air et sous terre, avec son parallèle entre ce qui est autorisé et ce qui est à la marge, m’a une fois de plus rappelé un autre court roman tchèque que j’aime beaucoup, Passage de Karel Pecka).

Ces livres, voués à disparaître mais que Hanta s’acharne à détruire avec respect et dignité, sont aussi le pendant de la petite Tsigane qu’il a aimée pendant la guerre mais qui, raflée et déportée, n’est jamais revenue. C’est à elle qu’il pense alors que, viré de son travail et remplacé par des ouvriers dont la propreté, le consciencieux et le manque de culture l’horrifient, il actionne pour la dernière fois le bouton vert de sa presse hydraulique en une fin digne du travail de toute sa vie.

Il faudrait citer beaucoup plus de passages pour mieux montrer en quoi il s’agit du récit d’un personnage hors-norme, tout à la fois héros de la sauvegarde des idées et anti-héros ivrogne et crasseux, simple et pourtant véhicule d’images d’une force d’autant plus saisissante qu’elle semble si isolée et à contre-courant du reste de la société d’alors. L’écriture de Hrabal réussit à donner l’impression d’un personnage assez rustre, parfois pris dans des situations un peu cocasses, mais empreint d’une très grande humanité et porteur d’un propos bien plus sérieux sur le statut de l’art et de la culture à l’époque communiste. En cela, elle est sûrement à l’image d‘un écrivain hors du commun, d’ailleurs lui même un temps employé dans un dépôt de papier récupéré.

Né en 1914 à Brno, décédé en 1997, obligé par l’occupation allemande et la fermeture de l’université où il faisait ses études de droit à exercer différents métiers, Bohumil Hrabal se met relativement tardivement à l’écriture, ses premières publications datant de 1963. Régulièrement censuré, et interdit de publication à deux reprises (1970-1976 et 1982-1985), ses écrits circulent particulièrement sous forme de samizdat. Parmi ses très nombreuses nouvelles, je ne citerai ici que deux, peut-être les plus connues grâce à leurs adaptations pour l’écran par le cinéaste tchèque Jiri Menzel : Moi qui ai servi le roi d’Angleterre et Trains étroitement surveillés.

Lorsque je lis, je ne lis pas vraiment, je ramasse du bec une belle phrase et je la suce comme un bonbon, je la sirote comme un petit verre de liqueur jusqu’à ce que l’idée se dissolve en moi comme l’alcool.

Je recommande aussi les critiques de Colimasson et de L’Or des Livres, qui proposent une lecture très intéressante du personnage de Hanta et du lien entre le personnage et l’écriture du roman.

Avec cette chronique, je contribue au challenge Voisins Voisines, d’À propos de livres, chez qui l’ont peut retrouver de nombreuses lectures du monde.

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