Miljenko Jergovic – Le jardinier de Sarajevo

jardinierC’est avec ce livre gentiment prêté par C. que j’ai entamé mes lectures sur et pour la Bosnie-Herzégovine, et d’emblée je me suis retrouvée au cœur de la catastrophe qui hante probablement toute la littérature issue de ce pays depuis le début des années 1990 : la guerre de Bosnie-Herzégovine.

On entre pourtant dans cette succession de nouvelles très contemporaines du conflit (elles sont publiées en 1994) par un chemin légèrement détourné : le « détail biographique incontournable » qui ouvre ce recueil raconte une excursion en temps de paix, dans l’enfance du narrateur, aux chutes de Jajce. A priori plutôt anodine, elle est pourtant déjà un peu prémonitoire. Le narrateur y croise la mort. Puis, sur le retour, le ciel qui rougeoie « tel un toit en flammes au-dessus des lumières de Sarajevo » appelle déjà la dernière nouvelle, celle où, en effet, les flammes font rougeoyer le ciel au-dessus de la ville.

Cela n’a aucun sens d’empêcher les flammes de dévorer ce que l’indifférence humaine a déjà anéanti.

Entre ces deux nouvelles, 27 autres s’enchaînent dans une partie intitulée, de manière assez chirurgicale, « Reconstitution des faits ». Le ton est détaché, les titres très lapidaires (La Musulmane, Le réveil, Diagnostic, et ainsi de suite), pour esquisser les scènes de la vie quotidienne. Il s’agit de scènes d’un pays en guerre – les obus emportent des bras, des jambes et des vies, l’alimentation en eau est coupée, l’exil sépare les couples et les familles, parfois coupées pour toujours de leurs maisons natales.

Et pourtant, tout cela est décrit de manière si détachée par les différents narrateurs, que c’est presque comme s’il fallait faire un effort pour se sentir touché par toutes ces morts et ces pertes. La guerre a beau (pour nous, lecteurs) être au centre de ces vies, c’est comme si le regard était systématiquement porté un peu à côté pour voir comment les vies s’en accommodent.

Le choix du format, avec ces nouvelles assez courtes (4 à 7 pages), brise d’emblée toute possibilité de donner une vue cohérente de la guerre encore en cours, avec ses déclarations, ses chefs militaires, ses avancées et reculs, ses chiffres. Pratiquement rien de cela n’apparaît, et ce sont au contraire une multitude de points de vue, pareils aux fêlures de la vieille psyché autrichienne après qu’un éclat d’obus est venu s’y ficher, qui apparaissent. De même, l’expérience de la guerre est si fragmentée, arrivant comme une intruse dans la vie et parmi les préoccupations de chacun, que seule une approche portée sur les détails semble pouvoir saisir ce qu’est cette guerre. Les narrateurs, aussi (toujours des hommes), varient, certains à la première personne, d’autres à la troisième ou, plus rarement, la deuxième. Ici ou là, un personnage se détache : Monsieur Ivo et Ivo T., Zlaja et Izet les deux brillants causeurs, Rade et Jela, chacun face à leur malheur, chacun aussi représentatif à leur manière de toute la diversité et la singularité de destins et de mémoires qu’un pays perd au cours d’une guerre.

Mais finalement, c’est surtout cette forme de détachement, de remise en perspective face aux gens et aux biens qui domine et qui perturbe, atteignant son apogée avec cet homme, ce « jardinier de Sarajevo » qui, à la mort soudaine de sa femme dans un bombardement, se consacre apparemment sans sourciller à la culture en bac de betteraves et de salades.

« Je ne vais pas au cimetière, ai-je dit à Tadija, car il y a trop de tombes fraîches. Cela devient trivial de déambuler de l’une à l’autre. »

Lorsqu’ensuite il faut réduire toute une vie à 22kg de bagages en prévision de l’exil ou, pire encore, lorsque c’est une bibliothèque municipale entière qui prend feu, on comprend que la meilleure réponse individuelle puisse être, dans l’immédiat, de faire comme si rien n’était finalement important dans une vie qu’on risque soit même de perdre à tout moment.

jergovic- by Valuska

Né à Sarajevo en 1966, Miljenko Jergovic, écrivain, journaliste et dramaturge croate de Bosnie, vit à Zagreb depuis 1993, ce qui répond à la question que je me posais de savoir comment il avait pu publier son livre dans une ville assiégée. Plusieurs de ses ouvrages sont traduits en français chez Actes Sud : Buick Riviera (2004), Le Palais en noyer (2007), Freelander (2009), Ruta Tannenbaum (2012) et Volga, Volga (2015).

Avec cette chronique, je contribue au challenge Voisins Voisines, d’À propos de livres, chez qui l’ont peut retrouver de nombreuses lectures du monde.

Miljenko Jergovic, Le jardinier de Sarajevo (Sarajevski Marlboro, 1994). Traduit du bosniaque par Mireille Robin. Babel, Actes Sud, 2004.

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