Ismail Kadaré – La niche de la honte

nicheIl suffit de lire quelques pages de La Niche de la honte pour se rendre compte à quel point l’empire ottoman a marqué, et marque encore, l’imaginaire des Balkans. Nous voici ici, avec l’écrivain albanais Ismail Kadaré, à Istanbul, sur une petite place animée par le flux constant des passants. Abdullah, chaque jour, garde sur cette place la Niche de la honte et, dans la niche, la tête tranchée et exposée à tous les regards du vizir Bugrahan pacha, condamné pour avoir été vaincu par Ali de Télépène, le gouverneur rebelle d’Albanie.

C’est avec cette tête, et tout ce qu’elle comporte de menaces, qu’est introduite l’Albanie, Arnaoutistan des ottomans et imprononçable Shqipëri des Albanais, province rebelle aux portes de « l’ingrate terre d’Europe », où les minarets rapetissent et commencent à céder la place « au signe de la croix ». Après ce chapitre d’introduction, le chapitre suivant se situe d’ailleurs en Albanie, où Hurshid pacha, par ruse plutôt que par supériorité des armes, vient d’obtenir la tête de cet Ali et donc de préserver – pour un temps – la sienne. Se succèdent ensuite des chapitres alternant entre cœur et confins de l’Empire avec toujours, comme fil conducteur, le messager impérial chargé du transport des têtes tranchées.

Ces têtes, justement, tous en sont obsédés : les soldats rêvent dans leur sommeil de les recoller ; Hurshid pacha est hanté par l’impossibilité de garder à la fois la sienne et celle d’Ali vivantes ; le messager impérial Tundj Hata, acheminant dans un sac en cuir la tête tranchée d’une nouvelle victime de la guerre, se laisser aller à une rêverie sur la représentation physique de l’Etat :

La couverture de la nuit ne suffisait pas à envelopper de l’est à l’ouest le corps de l’Etat. Ou sa tête ou ses pieds devaient demeurer découverts. La tête ou les pieds, songea-t-il, et machinalement il toucha de la main le sac de cuir. Si les régions d’Albanie sont la tête de l’Empire, les pieds doivent se situer au voisinage de l’Hindoustan, ou alors ce doit être l’inverse. Non, dit-il, l’Empire peut ressembler à n’importe quoi, mais jamais à un homme. Comme tout Etat, sa tête était au centre.

Pour les populations des terres intermédiaires, privées de toute éducation, les têtes deviennent même « une sorte de calendrier » :

Les événements commencèrent à se situer par rapport à elles : cela s’était produit à l’époque de la vieille tête, ou peu après la tête givrée. Petit à petit, elles devenaient comme des signes célestes, comme une éclipse de lune, une éclipse de soleil ; et même plus encore, car elles étaient en même temps terrestres. Il y avait des têtes qui avaient séparé deux saisons (…) ; il y avait des têtes de la seconde neige, et enfin, des têtes de vent.

A la fois trait d’union et séparatrices de l’Europe et de l’Asie, ces têtes se font aussi le symbole des tensions qui sourdent dans l’Empire ottoman et finiront par le briser. Cet empire multi-séculaire, alourdi par une bureaucratie tentaculaire (Kadaré semble presque prendre plaisir à énumérer les Quatrième Bureau du ministère de l’Intérieur, Troisième Bureau de la Cour, la Quatrième Direction, le palais des Murmures, les sept portes d’Istanbul et leur utilisation bien codifiée, ou encore les services chargés de la collecte et du classement des rêves) ne se conçoit que sur le temps long, autant celui du passé que celui l’avenir : là où le médecin chargé de l’entretien des têtes tranchées se plaint d’être obligé par l’administration de respecter des coutumes établies depuis des siècles malgré les avancées scientifiques, les méthodes pour l’éradication des cultures, langues et traditions des régions soumises sont conçues sur des centaines d’années.

Pendant un moment, les roues de la voiture grincèrent le long de la grande bâtisse rectangulaire du Grand Livre. Dans ses registres, disait-on, était inscrits, des plus menus aux plus importants, tous les biens meubles et immeubles de l’Empire. Tundj Hata, sans trop savoir pourquoi, soupira. Il avait entendu dire que dans ces registres chaque objet était numéroté, fut-ce une auberge, une plaine, un turbé, un plan d’olivier ou une mer entière.

Mais ce poids mort central se heurte aux velléités de changement des régions périphériques, particulièrement dans les Balkans d’où se fait entendre l’appel au séparatisme. C’est d’ailleurs des Balkans et, par derrière, d’Europe, qu’arrivent au lecteur des indications de la période où se passe le livre : on apprend avec Ali de Télépène la mort du « courtaud pacha de France, Napoléon Bonaparte » ou encore le passage du poète anglais Lord Byron, en route pour participer au mouvement d’indépendance de la Grèce dans les années 1820.

Passant avec aisance du général (l’histoire de la conquête de l’Albanie par l’empire ottoman) au particulier (les déboires conjugaux d’Abdullah), le roman se fait ainsi le récit du pouvoir, que ce soit celui d’un Empire aussi gigantesque que celui des Ottomans, ou celui plus individuel du rebelle Ali. Ce récit, souvent teinté d’absurde (les allées et venues du terrifiant Tundj Hata, brandissant par la fenêtre de sa carriole la tête qu’il transporte à Istanbul, afin de faire se hâter les cochers) se fait parfois cauchemardesque, comme lorsqu’il décrit la procédure du « cra-cra », élaborée pour déposséder un peuple de son identité et de sa langue à tel point qu’il en perd tout repère spatial ou temporel. D’Empire sclérosé mais tout de même exotique pour le lecteur occidental, l’Empire ottoman prend ici les traits menaçants d’une entité totalitaire et il est facile de se laisser entraîner à penser qu’il s’agit d’un commentaire sur l’Albanie d’après-guerre qu’avait connue Kadaré.

Quoi qu’il en soit, La Niche de la honte est une nouvelle belle découverte d’un auteur prolifique et à l’imagination toujours renouvelée. On y retrouve esquissés certains des thèmes qui reviendront dans d’autres de ses romans : l’armée ottomane, avec les aspirations et les peurs individuelles qui se cachent derrière ses fastes et ses trompettes (Les tambours de la pluie) ; la place des rêves dans l’appareil de contrôle élaboré par l’Empire (Le palais des rêves, pas encore chroniqué ici) ; le riche corpus de légendes et de ballades du peuple albanais (Le dossier H, pas encore chroniqué ici non plus)… On y trouve aussi, et c’est ce qui rend ce roman si attachant, une fluidité de style qui permet à Kadaré de capturer aussi bien le brouhaha incohérent d’une foule que le détail d’un mouvement, d’une pensée, d’un destin individuel.

indexJ’ai déjà eu l’occasion de donner quelques éléments sur la vie d’Ismail Kadaré, et je vais donc plutôt me pencher aujourd’hui sur celle de son traducteur de l’albanais vers le français, Jusuf Vrioni. Je suis toujours intriguée par le travail et le parcours des traducteurs, et cela surtout comme lorsque, comme pour Vrioni et Kadaré, auteur et traducteur forment un tandem quasi inséparable. Né en 1916 à Corfu en Grèce, dans une vieille famille albanaise, Jusuf Vrioni est très tôt associé à la France : son père, plusieurs fois Premier ministre, est également ambassadeur de ce jeune royaume à Paris, et c’est là que Jusuf Vrioni passe sa scolarité. Il deviendra lui-même ambassadeur de l’Albanie auprès de l’UNESCO, de 1998 à son décès en 2001. Entre ces deux périodes, Yusuf Vrioni passe des années sombres dans l’Albanie du dictateur Enver Hoxha : revenu en 1943 dans son pays, il est arrêté en 1947 et condamné à 15 ans de prison pour espionnage au profit de la France. C’est au sortir de prison et des camps de travail qu’il se consacre à la traduction vers le français, tant les écrits de Hoxha que ceux de Kadaré, à commencer par son premier roman Le général de l’armée morte. Il reçoit en 1998 le Grand Prix de la Francophonie, pour l’ensemble de ses traductions de l’œuvre d’Ismail Kadaré. Il est également l’auteur d’une autobiographie, Mondes effacés : souvenirs d’un Européen, publié chez JC Lattes en 1998.

Ismail Kadaré, La Niche de la honte. Traduit de l’albanais par Jusuf Vrioni, Fayard, 1984.

Avec cette chronique, je contribue à nouveau à deux excellentes initiatives : Voisins Voisines, d’À propos de livres, qui encourage ses participants à partager leurs lectures du monde ; et le Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, qui a déjà permis de rassembler une belle collection de lectures plus tentantes les unes que les autres sur cette partie de l’Europe.

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Ismail Kadaré – Les tambours de la pluie

#Õ׉¿”ô|8oꌈ­Š_È?Šô|8qˆØ] ˆô|8a¤« Leur camp s’étend à perte de vue. La terre a disparu à nos yeux et nous en avons le cœur éteint. Nous sommes en quelque sorte restés seuls avec les nuages au-dessus de la tête, cependant qu’à nos pieds la multitude de tentes, comme une vision de cauchemar, s’emploie à créer un nouveau paysage, une sorte de monde de nulle part, si l’on peut dire. »

Le camp est celui des forces ottomanes, installées au pied d’une citadelle albanaise qu’elles s’apprêtent à assiéger : nous sommes au début du XVè siècle, et l’empire ottoman poursuit son avancée inexorable dans les Balkans.

C’est la chronique de cette campagne d’un été qu’Ismail Kadaré, la personnalité littéraire la plus connue d’Albanie, invente dans Les tambours de la pluie. Plus qu’un récit guerrier et sanglant, on y trouve à la fois une riche galerie de personnages et une atmosphère pesante et de plus en plus tendue à l’approche de l’assaut final.

Au fil du livre, Kadaré fait se suivre les récits des Albanais et des Ottomans. Celui des premiers, très court, donne voix à une personne non identifiée qui rend compte de l’état d’esprit des retranchés, de la soif qui les tenaille, de leurs interrogations sur les agissements des ennemis installés aux pieds de leurs murs. Ces chapitres encadrent et font écho à ceux, bien plus étoffés, sur les envahisseurs, les stratagèmes élaborés pour venir à bout de l’ennemi qui résiste, les exécutions des « traîtres », les danses des derviches et autres distractions pour maintenir le moral, le harcèlement nocturne par les troupes de Georges Castriote dit Skanderberg, grand héros des Albanais.

Sous la chaleur accablante, le siège piétine, les assauts se font plus violents et les décisions plus implacables, car même les plus puissants savent que leur destin dépend d’une victoire de moins en moins assurée et que celle-ci leur échappera dès que les tambours annonceront l’arrivée de la pluie d’automne.

Kadaré excelle dans ses descriptions, que ce soit de l’armée toute entière et de son foisonnement ou des personnages qui la composent. Ainsi l’intendant en chef, le chroniqueur, le poète, l’astrologue, le pacha Ugurlu Tursun et les femmes de son harem sont autant de personnages avec leurs diverses préoccupations, craintes et désirs quant à la vie au camp et la vie en général. Il n’est pas toujours facile de s’y retrouver, entre les capitaines des janissaires, des akindjis, des asapes, entre le mufti, le sanjakbey et l’allaybey, mais à travers eux le camp prend vie et c’est impressionnant : plus de 10,000 soldats venant des quatre coins du monde ottoman et même par-delà, des tentes à n’en plus finir, des bouches à nourrir, des têtes à occuper et des corps à soigner.

« Pour l’heure, elle était plongée dans les ténèbres, mais, dès l’aube, l’armée, plus chatoyante qu’un tapis persan, se déploierait de toutes parts. Une véritable floraison de panaches, de tentes, de crinières, de drapeaux blancs et bleus, et de croissants, de centaines et de centaines de croissants en cuivre, en argent, en soie, tombés comme dans un rêve. »

Au milieu de tout ça, la forteresse albanaise dont la noirceur et la croix, « cet instrument de torture », qui la surmonte, en font une présence opprimante pour les forces ottomanes qui ne peuvent qu’essayer de deviner ce qui se passe derrière ces hauts murs.

La quatrième de couverture suggère une double lecture avec un parallèle avec le « blocus implacable » imposé par les pays socialistes contre l’Albanie dans les années 1960. Je connais trop mal la trajectoire particulière de ce pays durant la période communiste pour pouvoir appréhender pleinement cette deuxième dimension, mais certains passages se prêtent très volontiers à une telle lecture. Ainsi du passage où l’intendant en chef dessille les yeux du chroniqueur en lui révélant que les cris de guerre utilisés durant les attaques sont choisis par le pouvoir central loin, très loin du camp, ou de l’atmosphère de paranoïa confinant à la folie qui s’installe parmi les préposés au creusement d’un tunnel devant passer sous les murs de la citadelle. C’est l’occasion pour le sosie du pacha, tombé en disgrâce et relégué sous terre, de faire quelques révélations à l’astrologue, lui aussi préposé au creusement pour n’avoir pas assez bien su lire le mouvement des étoiles.

« Il n’a pas voulu de moi, répéta l’autre, voilà pourquoi je croupis dans cette fosse. Ici, il y a beaucoup d’indésirables, autrement dit de condamnés. Des centaines d’autres sont placés sous surveillance. D’autres encore subissent des interrogatoires. Sans parler des torturés… As-tu tous tes sens ? demanda l’astrologue. Où se trouvent tous ces gens-là ? … Partout, répondit l’autre. La moitié de l’hôpital de campagne est sous les ordres de Kapduk aga. Beaucoup de médecins sont en fait des juges d’instruction. Derrière l’atelier de fonderie, sur le terrain vague, là… là règnent une véritable terreur… Quant aux espions, ils pullulent, il y en a même ici au fond de ce trou… Moi, je me déplace en permanence afin de brouiller mes traces. »

Nul besoin cependant de connaître sur le bout des doigts l’histoire médiévale et moderne de l’Albanie pour apprécier ce livre très humain sur le siège d’une citadelle médiévale à la frontière entre Orient et Occident. De la poignée de livres de Kadaré lus à ce jour, celui-ci m’a paru le plus réussi, par sa maîtrise de la construction à deux voix, par la richesse du détail et la poésie de l’écriture, et simplement par la justesse du ton.

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L’homme étant un écrivain très prolixe, j’ai encore bien de quoi découvrir son œuvre et à travers elle l’histoire de l’Albanie : Le Palais des rêves et Le Général de l’armée morte figurent en première place parmi ceux que j’aimerais lire.

Ismail Kadaré, Les tambours de la pluie (Kështjella, 1970/1994). Trad. de l’albanais par Jusuf Vrioni. Fayard, 2001.

Avec ce billet je marque un nouvel ajout au tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.

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Ismail Kadaré – Le dîner de trop

Gjirokastër, sud de l’Albanie, septembre 1943. Alors que les Italiens, vaincus, se retirent de l’Albanie que les Allemands, remontant de Grèce, occupent à leur tour, le docteur Gurameto, dit « le grand », invite Fritz von Schwabe, général balafré de la colonne allemande, à un dîner, renouant ainsi les liens d’une vieille amitié estudiantine. Au cours de ce dîner, au fil des bouteilles de champagne et au son du gramophone jouant Schubert à plein volume, Gurameto obtient la libération d’otages rassemblés sur la grand place, à la stupéfaction de la population recroquevillée derrière ses volets et dans les caves.

Puis le temps passe, la vie reprend son cours dans la ville apaisée, les semaines partent « à la sauvette », puis c’est le tour des Allemands vaincus, en un défilé sans fin de véhicules. L’histoire du dîner s’oublie au fond des mémoires alors que les maquisards rentrent dans la ville et que Hoxha s’installe aux commandes du pays.

Oubliée, vraiment ? Dans le nouveau régime, « il devenait chaque jour de plus en plus évident que certaines choses devaient être gardées le plus souvent possible à l’esprit, et d’autres beaucoup moins, pour ne pas dire plus du tout. Parmi ces dernières se retrouvait le fameux dîner avec les Allemands ». Mais « cela n’empêchait pas le bruit de courir selon lequel, quelque part, dans des sphères dont on n’avait pas idée, l’instruction secrète sur le dîner se poursuivait. » S’ensuit ainsi l’arrestation du docteur Gurameto et son instruction au cours d’un procès dont le récit mêle le folklore local à la paranoïa de la fin de l’ère staliniste. C’est en effet l’époque de la folie des complots communistes pour lesquels « même ce qu’on nommait la partie émergée de l’instruction possédait désormais sa face cachée. »

Cependant, entre les excroissances de l’imagination locale et la tendance marquée des sbires communistes à interpréter le passé d’après un agenda tracé d’avance, les questions restent tenaces : von Schwabe était-il vraiment celui qu’il prétendait être ? Et que c’est-il réellement passé lors de ce dîner ? Comme de coutume chez Kadaré, ce sont les temps d’après, ceux de l’après-communisme, qui sont chargés d’apporter quelque lumière sur une affaire qui n’en était peut-être pas une.

Si le sujet pourrait être noir, l’écriture, elle, ne l’est pas du tout grâce au ton vif et imagé. Dès le départ, dans ce roman ou il est tout autant question d’une ville que d’un personnage, on sent la verve commère de Gjirokastër où tant d’évènements sont soumis à l’examen du public sur la grand-place. Ainsi du réveil après le fameux dîner, « toute une affaire qui exigerait bien des jours et des tasses de café pour être contée », nous dit Kadaré. Mais les commérages sont aussi profondément imprégnés des contes traditionnels qui fournissent souvent un contrepoint à l’interprétation des évènements dans cette ville imbue de sa propre importance.

Le livre, bien que court, fourmille de touches mémorables et humoristiques, tels ces opérés sous anesthésie se croyant rejetés hors du temps alors qu’ils se réveillent sous le nouveau régime, ou la guerre froide expliquée sur un ton faussement naïf pour ceux qui n’auraient pas compris que « ca n’était pas une blague, comme on l’avait d’abord cru (un contentieux avec les Eskimos, etc.), pas non plus une affaire aussi effroyable qu’on l’avait ensuite imaginé (sourde et glacée comme la mort). C’était entre les deux, mais aussi cette vieille ferraille de rideau de fer, invention d’un lord anglais. »

Avec Kadaré, j’ai toujours un peu l’impression que le fin mot de l’histoire m’échappe même si, à force de le lire, j’ai bien l’impression de mieux le comprendre. Cela ne m’a pas empêché de savourer cette lecture et de penser avec plaisir au titre que je lirai ensuite.

La biographie de Kadaré n’a que peu changé depuis mon précédent billet à son sujet.

Ismail Kadaré, Le dîner de trop (Darka e Gabuar, 2009), trad. de l’albanais par Tedi Papavrami. Fayard, 2009.

Le dîner de trop est candidat pour le premier titre de la catégorie Albanie dans le tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.


Ismail Kadaré – La Pyramide

L’un des écrivains les plus connus d’un petit pays assez oublié aux confins de l’Europe, Ismail Kadaré a pour sujet de prédilection l’histoire récente de son propre pays, de préférence traitée de manière allégorique. La Pyramide, roman publié en 1992, une année après l’effondrement du régime communiste albanais, est peut-être celui dans lequel il prend le plus de distance (géographique et historique) pour traiter d’un thème qui est au cœur de son œuvre – le totalitarisme.

En Egypte, au temps des pyramides, le jeune pharaon Chéops sème la panique parmi ses conseillers en annonçant qu’il renoncera peut-être à se faire construire une pyramide. Hors la pyramide, bien plus qu’un tombeau de souverain, est le moyen trouvé par les pharaons ancestraux pour canaliser l’énergie et la richesse du peuple. L’appauvrir, accaparer ses forces physiques et morales, c’est un moyen de le garder sous contrôle, alors que les périodes de bien-être, au contraire, incitent à la critique du pouvoir des pharaons. Si l’empire accado-sumérien a survécu un temps grâce à ses gigantesques travaux de canalisation, disent les conseillers de Chéops, les pharaons se doivent eux aussi de faire perdurer la tradition des pyramides afin d’assurer leur survie.

Chéops se range à ces arguments et les travaux sont engagés. Le récit suit la construction de la pyramide, du tracé des plans aux méfaits des pilleurs des générations suivantes, et les différents chapitres voient défiler les perspectives sur la construction de la pyramide. Les conjurations se suivent, les ambassadeurs étrangers font leurs rapports, l’humeur de la population passe de l’enthousiasme aux rumeurs, de l’admiration à l’abattement – « un vent maléfique soufflait sur tout le pays. Tout allait de travers, le bien ne se distinguait plus du mal. » Les pierres sont cependant issées petit à petit, chacune, ou presque, avec son histoire, répertoriée avec la précision d’un dossier de bureaucrate. En example, la cent quatre-vingt-quinzième pierre, dont il est noté : « De la carrière d’El Berseh. Retard dans la remontée en raison du suicide du maître maçon Hapidjefa. S’est servi de la pierre pour mettre fin à ses jours, en trompant ceux qui la transportaient (…). Conformément aux instructions du magicien, sur le côté ouest, la face du bloc de pierre qui a causé la mort a été tournée vers l’extérieur. De sorte que le soleil, par ses rayons, en extirpe les pouvoirs maléfiques. » Le temps finit par être mesuré à l’aune de la montée des gradins numérotés, de même que les bâtisseurs se définissent en fonction de la rangée sur laquelle ils ont travaillé. Les pensées de Chéops, elles, se font de plus en plus noires à mesure qu’il finit par mesurer sa propre vie aux tourbillons de poussière qui volent au dessus du chantier, et l’annonce de l’achèvement de la pyramide le fait sombrer dans la folie.

Dès le départ, le style est fluide, et l’écriture légère fait quelque fois sourire avec ses pointes d’ironies : «  Les sourcils de Chéops s’arquèrent. Douze degrés d’angle, constata l’architecte en chef. Quinze… Que le ciel nous protège ! ». Elle sait aussi être très imagée, telle la description des rêves des travailleurs regroupés en dortoirs autour de la pyramide: « Au sein d’une telle densité de population, du fait de la promiscuité, le sommeil pouvait se condenser si fortement, surtout aux heures d’après minuit, qu’il risquait de provoquer le mélange, voire l’agglutinement des rêves individuels. On ne pouvait ainsi exclure de voir réapparaitre des birêves, ou, pis encore, des heptarêves, depuis longtemps effacés des mémoires, lesquels risquaient de se révéler néfastes dans la période que l’on traversait. »

Pourtant, l’épisode des rêves montre aussi la face intemporelle du roman, celle qui parle de tous les autres régimes totalitaires et de leurs stratégies pour contrôler populations et ressources. Les rêves représentent le danger de la conscience individuelle, celle qui justement peut remettre en cause le pouvoir de l’état. On peut contrôler et restreindre, voire punir, les actions, les paroles, mais les rêves sont justement un dernier bastion de liberté qui échappe à la censure (pourtant, dans Le Palais des rêves, de 1981, Kadaré imagine une institution orwellienne dont le seul but est de collecter, classer, trier, interpréter les rêves. Mais ça, ce sera pour un autre billet).

L’Egypte et la pyramide sont donc symboles intemporels de pouvoir politique, ou plutôt de l’exploitation du peuple au profit du pouvoir politique et d’une certaine idéologie (environ un siècle auparavant, l’écrivain polonais Bolesław Prus publiait un roman, Pharaon, dans lequel il prenait le cadre de l’Egypte ancienne pour évoquer le sort, pas très enviable non plus, de la Pologne du dix-neuvième siècle). Les pyramides de têtes de Timur ou les bunkers albanais qu’évoque Kadaré à la fin du livre nous rappellent que les constructions grandioses au profit du pouvoir ou du culte du dirigeant, et la paranoïa qui s’installe chez ceux qui exercent comme ceux qui subissent le pouvoir sont des phénomènes bien capables de traverser les siècles. Ce n’est probablement pas par hasard que Kadaré utilise le motif de la pyramide – à Tirana, capitale de l’Albanie, la Pyramide désigne le mausolée construit en 1988 pour accueillir la dépouille d’Enver Hoxha, dirigeant de la république socialiste d’Albanie de 1945 à 1985.

Né en 1936 à Gjirokastër, au sud de l’Albanie, Kadaré a fait ses études à Tirana puis à l’institut Gorki de Moscou. Rentré en Albanie après la rupture avec l’URSS de 1960, il écrit surtout des poèmes et des nouvelles et publie son premier roman, Le général de l’armée morte, en 1963. Bien qu’ayant été un temps président de l’Union Albanaise des Ecrivains, ses écrits sont considérés comme subversifs par le régime d’Enver Hoxha et il est censuré. Il s’exile en France en 1990 et partage depuis son temps entre Tirana et Paris. La Pyramide reçoit le prix Méditerrannée – Étranger en 1993.

Ismail Kadaré, La Pyramide (Pluhuri mbreteror, 1992), trad. de l’albanais par Jusuf Vrioni. Fayard, 1992.

Avec La Pyramide, je participe au petit tour d’Europe « Voisins, voisines » organisé par Kathel du blog Lettres Exprès: