Un partage d’impressions de lecture autour de Le crépuscule des dieux de la steppe, d’Ismail Kadaré

Les lecteurs et lectrices assidu.e.s de Passage à l’Est ! se souviendront que, mi-janvier, Patrice (Et si on bouquinait), Marilyne (Lire & Merveilles), Nathalie (Chez Mark et Marcel) et moi nous étions associés pour un voyage dans une Albanie hivernale en compagnie du Général de l’armée morte. Dans l’élan de cette lecture, Marilyne et moi avons continué notre découverte de l’incontournable écrivain albanais Ismail Kadaré, lisant chacune de notre côté son roman Le Crépuscule des dieux de la steppe. Nous avons mis en commun nos impressions, que nous vous livrons ci-dessous comme première contribution au Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

Retrouvez aussi notre conversation et la chronique du Crépuscule des dieux de la steppe par Lire & Merveilles sur son blog, ici. Lire la suite »


Ismaïl Kadaré – Le crépuscule des dieux de la steppe

En repensant à ce roman, lu suite à ma lecture commune de Le général de l’armée morte, il m’est difficile de mettre de côté la question des circonstances dans lesquelles le livre a été écrit. Ismaïl Kadaré, revenu en Albanie après des études à Moscou interrompues par la rupture entre l’URSS et l’Albanie (à l’hiver 1961-2), n’y évoque-t-il pas cette période d’incertitude (de « crépuscule des dieux de la steppe »), qui précède la rupture entre deux pays qui s’accusent mutuellement de « révisionnisme » et de « propagande antisoviétique » ? Difficile, alors, de ne pas voir (ou s’imaginer) des références plus ou moins libres, une prise en compte plus ou moins forte des risques de censure, dans son choix d’évoquer sous cette forme-là une période charnière dans l’histoire très récente de son pays. Difficile, aussi, de ne pas se demander qui sont les personnages qui entourent le narrateur du roman, des personnages qui portent (pour nous) des noms sans signification particulière et qui, pourtant, avaient à l’époque une dimension symbolique. D’autres noms sont évoqués, plus distants du narrateur mais avec une présence historique bien plus palpable : Pasternak, en particulier, Ivo Andric, Hoxha et Khrouchtchev, bien sûr, et même Janos Kádár, en qui certains reconnaitront le dirigeant de la Hongrie de 1956 à 1988.

Mais j’aurais pu commencer cette chronique d’une manière beaucoup plus légère, pour parler non de l’Histoire telle qu’elle est vécue par le narrateur, mais de l’histoire du narrateur lui-même. Tout d’abord, les premières pages m’ont rassurées : lorsque je retranscrivais, en octobre dernier, les paroles du fin connaisseur kadaréen David Bellos dans mon article ici, j’ai eu un sérieux doute : est-ce que je l’avais bien entendu parler des bords de la mer Baltique comme cadre d’un roman de cet auteur que j’associe davantage avec l’Adriatique ? C’est bien le cas : lorsque s’ouvre Le crépuscule des dieux de la steppe, le narrateur est en vacances dans une « maison de repos » pour écrivains (« une ancienne propriété d’un baron letton ») au bord de la Baltique.

J’avais espéré que la vie dans la maison de repos de Riga serait moins morose, mais j’y retrouvais un certain nombre des vacanciers de Yalta, la table de ping-pong au lieu du billard, une pluie entrecoupée qui vous confirmait le mot de Pouchkine sur les étés dans le Nord, caricatures des hivers du Midi, et la similitude des visages, des conversations et des initiales (…) me donnait un sentiment de recommencement. Cette vie avait quelque chose de stérile, d’anthologique, mais peut-être n’était-ce là qu’une impression, parce que, comme à Yalta, je sentais que je vivais ici aussi, dans ce monde assez étrange, des journées en quelque sorte hybrides, où la mort et la vie se mêlaient, se confondaient.

Au hasard d’une nuit de déambulations avec une jeune fille tout juste rencontrée, le narrateur raconte la légende de Constantin et Doruntine, illustration de l’importance, dans son pays natal, de la bessa, du respect de la parole donnée.

Je lui dis qu’Homère avait vu le jour dans les Balkans, que c’était donc la terre natale de la grande poésie, qu’on y trouvait de nombreuses légendes et ballades d’une beauté incomparable et que c’était précisément de l’une d’entre elles, de celle du mort qui sort de sa tombe pour tenir parole, que s’était inspiré Bürger dans Lenoren Lied, encore qu’il l’eût fait d’une manière lamentable.

La voila, cette ballade avec laquelle je terminai ma chronique du Général de l’armée morte ! Ce motif de la parole donnée, illustré par la ballade mettant en scène un mort ressuscité et une vivante, reviendra dans de toutes autres circonstances plus tard dans Le crépuscule des dieux de la steppe. Le narrateur, ses vacances ayant pris fin, y sera de retour à Moscou, où il est l’un des étudiants de l’Institut Gorki – l’Institut de littérature où Kadaré, aussi, avait étudié une vingtaine d’années avant la parution du livre. Le narrateur y retrouve des étudiants (ce sont quasiment tous des hommes) venus de toute l’URSS, ainsi que de pays amis – la Chine (« un étudiant chinois nommé Ping, que les autres étudiants avaient surnommé « Les Cent Fleurs épanouies », bien que son visage n’évoquât rien moins qu’une fleur »), l’Albanie, et aussi un Grec exilé par son pays (ce sont les années après la guerre civile qui se termine avec la défaite des partisans communistes grecs en 1949).

Les planches du parquet continuaient à craquer sous mes pas. L’abandon du couloir était insoutenable. Cette porte était celle de Ladontchikov. Puis loin venait celle de Tabourokov, originaire de l’Asie centrale. Puis, à la suite, celles du Letton Hiéronyme Stulpanz, de l’Arménien Artachez Pogozian, de deux Géorgiens, tous deux prénommés Chota, l’un stalinien, l’autre antistalinien, du Russe Iouri Gontcharov, de Kiouzengech, des régions septentrionales des Tchétchènes ou peut-être des Esquimaux (…) ; puis les portes du Caucasien, A. Chogentsoukov, du Lituanien Maskiavicius.

Dans ce dortoir aux sept étages, les étudiants vivent leur vie dans la grisaille de l’hiver moscovite : les cours, les rencontres et les cuites, les sorties au ski ou à la datcha…. La vie – parfois agitée – à l’intérieur du bâtiment, tient autant de place que les déambulations dans une ville qu’on s’imagine crépusculaire, mais à laquelle le narrateur est attaché.

Je ralentis le pas, hésitant, ne me décidant pas à tourner à droite pour aller vers Kouznetski Most, ou à prendre l’étroite et bruyante rue Pétrovka, ou encore à monter vers la Place Rouge. Tout promeneur solitaire aurait choisi la première direction, mais curieusement, sans savoir pourquoi, je continuai d’avancer vers la place que tour ceux qui n’ont pas vécu à Moscou croient être le centre de la capitale.

Peu à peu, les nuages s’amoncellent au-dessus de cette relative insouciance, et s’ensuit une série d’événements déconnectés mais qui, ensemble, donnent un tour lugubre à l’existence du narrateur à Moscou. C’est d’abord l’affaire Pasternak – Kadaré consacre plusieurs pages à l’acharnement contre l’auteur, suite à sa réception du Nobel : qu’il soit allongé sur son lit, sorti en ville, ou assis à ses cours, le narrateur est le témoin sans forces de l’acharnement, contre l’auteur, de la presse entière, qui se fait l’écho de déclarations anti-Pasternak venues de toute l’URSS.

On publiait des télégrammes, des lettres, des protestations, des déclarations de travailleurs, de kolkhoziens, d’unités militaires, de l’intelligentsia créatrice et en particulier des écrivains. En première page de la Litératournaia Gazéta on pouvait lire, entre autres, les déclarations de Noutfoulla Chakénov et de Ladontchikov. La plupart des inscrits à notre cour avaient eux aussi envoyé des déclarations et ils attendaient de les voir paraître à leur tour. Il y avait parmi eux Tabourokov, qui croyait encore que le prix Nobel était décerné par le gouvernement américain en collaboration avec les Juifs de New York.

Vient ensuite l’épidémie de variole, l’imposition d’une quarantaine et le lancement d’une campagne de vaccination (et oui !). Enfin, une menace plus vague, mais dont le mystère touche plus directement le narrateur : devenu à son insu le représentant d’un pays contre lequel s’est retournée l’URSS, le narrateur se retrouve à son tour l’objet d’une suspicion vague, brumeuse, qui n’a rien de concret et qui pourtant finit par teinter toutes les facettes de sa vie moscovite. Que faire, alors, de la belle Lida dont il s’est épris mais dont il sait qu’il ne pourra peut-être jamais la revoir ?

Institut Gorki, probablement plus agréable que le dortoir des étudiants

Plus que l’aspect purement romanesque du livre, c’est surtout l’évocation du « melting pot » soviétique de l’Institut Gorki, et des limites entre le dit et le non-dit dans une période de chaos post-stalinien, qui m’a intéressée. Dans les couloirs de l’Institut, les soirs de beuverie, on se chuchote à l’oreille les sujets qu’on aimerait vraiment développer en littérature, à coups d’histoires de corruption de secrétaires de parti, de déportations, de vodka distillée en douce, d’espionnage et de vodka distillée en douce. Le narrateur, dans son coin, se dit alors que la littérature officiellement sanctionnée n’a vraiment rien à dire sur ce qu’il se passe réellement en URSS.

Ces derniers temps, il s’était produit tant d’événements importants et de bouleversement tragiques, on avait vu des comités centraux entiers évincés, des groupes se livrer une lutte implacable pour le pouvoir, des complots, des manœuvres de coulisse ; et rien de tout cela, ou presque, n’était évoqué dans les pages des romans ou les actes des pièces de théâtre. On n’y trouvait que le bruissement des bouleaux – oh ! mon bouleau blanc ! et dans ces écrits c’était toujours dimanche.

Un autre aspect de ma lecture de ce roman comme document d’époque, plutôt que comme œuvre de pure fiction, est les références littéraires, dont j’ai relevé toutes celles qui étaient à ma portée. Kadaré y parle donc de l’affaire Pasternak (plus que du roman, dont le narrateur n’a parcouru que quelques pages dactylographiées, sans savoir qu’il avait entre les mains un texte potentiellement dangereux pour lui), il évoque aussi Homère et Ivo Andric (tous deux représentants de la même tradition des ballades balkaniques), et surtout on y retrouve des thèmes forts dans l’œuvre – y compris ultérieure – de Kadaré. La bessa ? C’est par exemple un thème moteur d’Avril brisé (traduit en français en 1982), dont j’ai parlé il y a quelques semaines.

Page 134, l’ « armée morte commandée par un général et un prêtre vivants » … c’est évidemment Le général de l’armée morte (traduit en français en 1970).

Page 96 et à nouveau page 195, cette niche où l’on met, à Istanbul, les têtes coupées de pachas tombés en disgrâce… c’est La niche de la honte (traduit en 1984).

Sans oublier la Doruntine de la ballade, à laquelle Kadaré consacre tout un roman, Qui a ramené Doruntine (traduit en 1986), que Fayard présente comme « un ‘thriller’ hors d’âge, plein de brumes, de chevauchées nocturnes et de pierres tombales déplacées, mais dans lequel court, en filigrane, une réflexion universelle sur la portée de l’Histoire. »

Tout cela fait de ce court roman un roman riche, mouvant. La traduction (le nom du traducteur n’apparait nulle part dans mon édition de 1981 et je ne peux que supposer, comme pour Le général de l’armée morte, qu’il s’agit de Jusuf Vrioni, dont le nom apparait dans les éditions ultérieures) donne un ton sobre, légèrement détaché au personnage du narrateur. Elle comporte aussi des coquilles qui m’ont surprise pour cette maison d’édition et cette période. Le crépuscule des dieux de la steppe a été republié en français à plusieurs reprises (tout dernièrement chez Laffont dans la collection Bouquins), et il semble que le texte des éditions ultérieures ait été augmenté.

Pour ma part, j’ai lu la version de 1981 parce que c’est la seule version en français (et le seul exemplaire) disponible dans tout le réseau des bibliothèques publiques en Hongrie. En recevant le livre, sorti des rayonnages inépuisables de la Bibliothèque des Langues Etrangères de Budapest, j’ai été amusée par les traces des quarante années d’existence du livre. Il porte, par exemple, le tampon de l’Állami Gorkij Könyvtár, Bibliothèque d’Etat Gorki, le nom porté par cette institution jusqu’en 1990 – décidément, Gorki est partout. Publié en France en 1981, le livre a dû être acquis par la bibliothèque tout de suite après, car la petite notice indique un emprunt des juin 1982, un autre deux ans plus tard. Et c’est tout ! Qui sait, c’est peut-être la première fois depuis des années qu’il est sorti des rayonnages pour être lu.

Avec Marilyne (Lire & Merveilles), nous prolongerons l’aventure Kadaré avec un rendez-vous autour de ce livre le 3 mars. Le format sera différent de nos chroniques habituelles, mais nous le faisons – bien sûr – dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran !

Ismail Kadaré, Le crépuscule des dieux de la steppe, Fayard, 1981. Traduit de l’albanais ; le traducteur n’est pas indiqué mais il s’agit très probablement de Jusuf Vrioni.


Ismaïl Kadaré – Le général de l’armée morte

C’est aujourd’hui le jour de notre lecture commune autour du Général de l’armée morte, d’Ismaïl Kadaré – une lecture commune avec Patrice, Marilyne, Nathalie et peut-être d’autres, née de l’article que j’avais écrit fin octobre dernier sur les bonnes raisons de lire cet illustre écrivain albanais. Je mettrai les liens vers les chroniques des participants à jour en bas de ma chronique, n’hésitez pas à aller lire leurs avis ! Lire la suite »


Ismaïl Kadaré – Avril brisé

« Un roman court, puissant, sur la rencontre entre deux mondes dans l’Albanie des années 1930 » : c’est ainsi que j’avais résumé ma lecture du roman Avril brisé, en clôture de mon article sur les bonnes raisons de lire/relire son auteur Ismaïl Kadaré. Il est temps pour moi d’en dire un peu plus sur ce roman dont j’ai tant apprécié l’écriture.

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Kadaré ! Ou : toutes les bonnes raisons de lire/découvrir Ismaïl Kadaré

Version courte :

Pourquoi lire Kadaré ? Il est un conteur exceptionnel. Par certains côtés, il est comme Balzac. Mais Balzac est un peu ennuyeux, parce qu’il écrit sur un seul petit endroit, le Paris des années 1820 environ. Kadaré nous emmène en Egypte antique, dans la Chine moderne, dans une station balnéaire de la mer Baltique, en Autriche, à Oslo, et bien sûr dans l’empire ottoman. Il est presque comme Jules Verne dans sa capacité à voyager à travers le monde.

Version longue :

Ismaïl Kadaré (Gjirokastër, Albanie, 1936 – ) par J. Foley Opale

La semaine dernière, le prix Neustadt a été décerné à Ismail Kadaré, écrivain albanais que j’apprécie et que j’ai chroniqué à plusieurs reprises sur mon blog. C’est davantage le nom de l’écrivain que celui du prix qui a attiré mon attention, mais j’ai appris par la même occasion que le prix Neustadt se présente comme le Nobel américain. Décerné tous les deux ans depuis 1970, on compte parmi ses lauréats plusieurs écrivains de « l’Est » européen, à commencer par Czesław Miłosz en 1978 et jusqu’à l’écrivaine croate Dubravka Ugrešić (dont j’aurai bientôt l’occasion de reparler) en 2016, mais aussi d’autres écrivains de renommée internationale (Gabriel García Márquez, Rohinton Mistry, Mia Couto pour ne citer qu’eux). Lire la suite »


Ismail Kadaré – La niche de la honte

nicheIl suffit de lire quelques pages de La Niche de la honte pour se rendre compte à quel point l’empire ottoman a marqué, et marque encore, l’imaginaire des Balkans. Nous voici ici, avec l’écrivain albanais Ismail Kadaré, à Istanbul, sur une petite place animée par le flux constant des passants. Abdullah, chaque jour, garde sur cette place la Niche de la honte et, dans la niche, la tête tranchée et exposée à tous les regards du vizir Bugrahan pacha, condamné pour avoir été vaincu par Ali de Télépène, le gouverneur rebelle d’Albanie.

C’est avec cette tête, et tout ce qu’elle comporte de menaces, qu’est introduite l’Albanie, Arnaoutistan des ottomans et imprononçable Shqipëri des Albanais, province rebelle aux portes de « l’ingrate terre d’Europe », où les minarets rapetissent et commencent à céder la place « au signe de la croix ». Après ce chapitre d’introduction, le chapitre suivant se situe d’ailleurs en Albanie, où Hurshid pacha, par ruse plutôt que par supériorité des armes, vient d’obtenir la tête de cet Ali et donc de préserver – pour un temps – la sienne. Se succèdent ensuite des chapitres alternant entre cœur et confins de l’Empire avec toujours, comme fil conducteur, le messager impérial chargé du transport des têtes tranchées.

Ces têtes, justement, tous en sont obsédés : les soldats rêvent dans leur sommeil de les recoller ; Hurshid pacha est hanté par l’impossibilité de garder à la fois la sienne et celle d’Ali vivantes ; le messager impérial Tundj Hata, acheminant dans un sac en cuir la tête tranchée d’une nouvelle victime de la guerre, se laisser aller à une rêverie sur la représentation physique de l’Etat :

La couverture de la nuit ne suffisait pas à envelopper de l’est à l’ouest le corps de l’Etat. Ou sa tête ou ses pieds devaient demeurer découverts. La tête ou les pieds, songea-t-il, et machinalement il toucha de la main le sac de cuir. Si les régions d’Albanie sont la tête de l’Empire, les pieds doivent se situer au voisinage de l’Hindoustan, ou alors ce doit être l’inverse. Non, dit-il, l’Empire peut ressembler à n’importe quoi, mais jamais à un homme. Comme tout Etat, sa tête était au centre.

Pour les populations des terres intermédiaires, privées de toute éducation, les têtes deviennent même « une sorte de calendrier » :

Les événements commencèrent à se situer par rapport à elles : cela s’était produit à l’époque de la vieille tête, ou peu après la tête givrée. Petit à petit, elles devenaient comme des signes célestes, comme une éclipse de lune, une éclipse de soleil ; et même plus encore, car elles étaient en même temps terrestres. Il y avait des têtes qui avaient séparé deux saisons (…) ; il y avait des têtes de la seconde neige, et enfin, des têtes de vent.

A la fois trait d’union et séparatrices de l’Europe et de l’Asie, ces têtes se font aussi le symbole des tensions qui sourdent dans l’Empire ottoman et finiront par le briser. Cet empire multi-séculaire, alourdi par une bureaucratie tentaculaire (Kadaré semble presque prendre plaisir à énumérer les Quatrième Bureau du ministère de l’Intérieur, Troisième Bureau de la Cour, la Quatrième Direction, le palais des Murmures, les sept portes d’Istanbul et leur utilisation bien codifiée, ou encore les services chargés de la collecte et du classement des rêves) ne se conçoit que sur le temps long, autant celui du passé que celui l’avenir : là où le médecin chargé de l’entretien des têtes tranchées se plaint d’être obligé par l’administration de respecter des coutumes établies depuis des siècles malgré les avancées scientifiques, les méthodes pour l’éradication des cultures, langues et traditions des régions soumises sont conçues sur des centaines d’années.

Pendant un moment, les roues de la voiture grincèrent le long de la grande bâtisse rectangulaire du Grand Livre. Dans ses registres, disait-on, était inscrits, des plus menus aux plus importants, tous les biens meubles et immeubles de l’Empire. Tundj Hata, sans trop savoir pourquoi, soupira. Il avait entendu dire que dans ces registres chaque objet était numéroté, fut-ce une auberge, une plaine, un turbé, un plan d’olivier ou une mer entière.

Mais ce poids mort central se heurte aux velléités de changement des régions périphériques, particulièrement dans les Balkans d’où se fait entendre l’appel au séparatisme. C’est d’ailleurs des Balkans et, par derrière, d’Europe, qu’arrivent au lecteur des indications de la période où se passe le livre : on apprend avec Ali de Télépène la mort du « courtaud pacha de France, Napoléon Bonaparte » ou encore le passage du poète anglais Lord Byron, en route pour participer au mouvement d’indépendance de la Grèce dans les années 1820.

Passant avec aisance du général (l’histoire de la conquête de l’Albanie par l’empire ottoman) au particulier (les déboires conjugaux d’Abdullah), le roman se fait ainsi le récit du pouvoir, que ce soit celui d’un Empire aussi gigantesque que celui des Ottomans, ou celui plus individuel du rebelle Ali. Ce récit, souvent teinté d’absurde (les allées et venues du terrifiant Tundj Hata, brandissant par la fenêtre de sa carriole la tête qu’il transporte à Istanbul, afin de faire se hâter les cochers) se fait parfois cauchemardesque, comme lorsqu’il décrit la procédure du « cra-cra », élaborée pour déposséder un peuple de son identité et de sa langue à tel point qu’il en perd tout repère spatial ou temporel. D’Empire sclérosé mais tout de même exotique pour le lecteur occidental, l’Empire ottoman prend ici les traits menaçants d’une entité totalitaire et il est facile de se laisser entraîner à penser qu’il s’agit d’un commentaire sur l’Albanie d’après-guerre qu’avait connue Kadaré.

Quoi qu’il en soit, La Niche de la honte est une nouvelle belle découverte d’un auteur prolifique et à l’imagination toujours renouvelée. On y retrouve esquissés certains des thèmes qui reviendront dans d’autres de ses romans : l’armée ottomane, avec les aspirations et les peurs individuelles qui se cachent derrière ses fastes et ses trompettes (Les tambours de la pluie) ; la place des rêves dans l’appareil de contrôle élaboré par l’Empire (Le palais des rêves, pas encore chroniqué ici) ; le riche corpus de légendes et de ballades du peuple albanais (Le dossier H, pas encore chroniqué ici non plus)… On y trouve aussi, et c’est ce qui rend ce roman si attachant, une fluidité de style qui permet à Kadaré de capturer aussi bien le brouhaha incohérent d’une foule que le détail d’un mouvement, d’une pensée, d’un destin individuel.

indexJ’ai déjà eu l’occasion de donner quelques éléments sur la vie d’Ismail Kadaré, et je vais donc plutôt me pencher aujourd’hui sur celle de son traducteur de l’albanais vers le français, Jusuf Vrioni. Je suis toujours intriguée par le travail et le parcours des traducteurs, et cela surtout comme lorsque, comme pour Vrioni et Kadaré, auteur et traducteur forment un tandem quasi inséparable. Né en 1916 à Corfu en Grèce, dans une vieille famille albanaise, Jusuf Vrioni est très tôt associé à la France : son père, plusieurs fois Premier ministre, est également ambassadeur de ce jeune royaume à Paris, et c’est là que Jusuf Vrioni passe sa scolarité. Il deviendra lui-même ambassadeur de l’Albanie auprès de l’UNESCO, de 1998 à son décès en 2001. Entre ces deux périodes, Yusuf Vrioni passe des années sombres dans l’Albanie du dictateur Enver Hoxha : revenu en 1943 dans son pays, il est arrêté en 1947 et condamné à 15 ans de prison pour espionnage au profit de la France. C’est au sortir de prison et des camps de travail qu’il se consacre à la traduction vers le français, tant les écrits de Hoxha que ceux de Kadaré, à commencer par son premier roman Le général de l’armée morte. Il reçoit en 1998 le Grand Prix de la Francophonie, pour l’ensemble de ses traductions de l’œuvre d’Ismail Kadaré. Il est également l’auteur d’une autobiographie, Mondes effacés : souvenirs d’un Européen, publié chez JC Lattes en 1998.

Ismail Kadaré, La Niche de la honte. Traduit de l’albanais par Jusuf Vrioni, Fayard, 1984.

Avec cette chronique, je contribue à nouveau à deux excellentes initiatives : Voisins Voisines, d’À propos de livres, qui encourage ses participants à partager leurs lectures du monde ; et le Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, qui a déjà permis de rassembler une belle collection de lectures plus tentantes les unes que les autres sur cette partie de l’Europe.


Ismail Kadaré – Les tambours de la pluie

#Õ׉¿”ô|8oꌈ­Š_È?Šô|8qˆØ] ˆô|8a¤« Leur camp s’étend à perte de vue. La terre a disparu à nos yeux et nous en avons le cœur éteint. Nous sommes en quelque sorte restés seuls avec les nuages au-dessus de la tête, cependant qu’à nos pieds la multitude de tentes, comme une vision de cauchemar, s’emploie à créer un nouveau paysage, une sorte de monde de nulle part, si l’on peut dire. »

Le camp est celui des forces ottomanes, installées au pied d’une citadelle albanaise qu’elles s’apprêtent à assiéger : nous sommes au début du XVè siècle, et l’empire ottoman poursuit son avancée inexorable dans les Balkans.

C’est la chronique de cette campagne d’un été qu’Ismail Kadaré, la personnalité littéraire la plus connue d’Albanie, invente dans Les tambours de la pluie. Plus qu’un récit guerrier et sanglant, on y trouve à la fois une riche galerie de personnages et une atmosphère pesante et de plus en plus tendue à l’approche de l’assaut final.

Au fil du livre, Kadaré fait se suivre les récits des Albanais et des Ottomans. Celui des premiers, très court, donne voix à une personne non identifiée qui rend compte de l’état d’esprit des retranchés, de la soif qui les tenaille, de leurs interrogations sur les agissements des ennemis installés aux pieds de leurs murs. Ces chapitres encadrent et font écho à ceux, bien plus étoffés, sur les envahisseurs, les stratagèmes élaborés pour venir à bout de l’ennemi qui résiste, les exécutions des « traîtres », les danses des derviches et autres distractions pour maintenir le moral, le harcèlement nocturne par les troupes de Georges Castriote dit Skanderberg, grand héros des Albanais.

Sous la chaleur accablante, le siège piétine, les assauts se font plus violents et les décisions plus implacables, car même les plus puissants savent que leur destin dépend d’une victoire de moins en moins assurée et que celle-ci leur échappera dès que les tambours annonceront l’arrivée de la pluie d’automne.

Kadaré excelle dans ses descriptions, que ce soit de l’armée toute entière et de son foisonnement ou des personnages qui la composent. Ainsi l’intendant en chef, le chroniqueur, le poète, l’astrologue, le pacha Ugurlu Tursun et les femmes de son harem sont autant de personnages avec leurs diverses préoccupations, craintes et désirs quant à la vie au camp et la vie en général. Il n’est pas toujours facile de s’y retrouver, entre les capitaines des janissaires, des akindjis, des asapes, entre le mufti, le sanjakbey et l’allaybey, mais à travers eux le camp prend vie et c’est impressionnant : plus de 10,000 soldats venant des quatre coins du monde ottoman et même par-delà, des tentes à n’en plus finir, des bouches à nourrir, des têtes à occuper et des corps à soigner.

« Pour l’heure, elle était plongée dans les ténèbres, mais, dès l’aube, l’armée, plus chatoyante qu’un tapis persan, se déploierait de toutes parts. Une véritable floraison de panaches, de tentes, de crinières, de drapeaux blancs et bleus, et de croissants, de centaines et de centaines de croissants en cuivre, en argent, en soie, tombés comme dans un rêve. »

Au milieu de tout ça, la forteresse albanaise dont la noirceur et la croix, « cet instrument de torture », qui la surmonte, en font une présence opprimante pour les forces ottomanes qui ne peuvent qu’essayer de deviner ce qui se passe derrière ces hauts murs.

La quatrième de couverture suggère une double lecture avec un parallèle avec le « blocus implacable » imposé par les pays socialistes contre l’Albanie dans les années 1960. Je connais trop mal la trajectoire particulière de ce pays durant la période communiste pour pouvoir appréhender pleinement cette deuxième dimension, mais certains passages se prêtent très volontiers à une telle lecture. Ainsi du passage où l’intendant en chef dessille les yeux du chroniqueur en lui révélant que les cris de guerre utilisés durant les attaques sont choisis par le pouvoir central loin, très loin du camp, ou de l’atmosphère de paranoïa confinant à la folie qui s’installe parmi les préposés au creusement d’un tunnel devant passer sous les murs de la citadelle. C’est l’occasion pour le sosie du pacha, tombé en disgrâce et relégué sous terre, de faire quelques révélations à l’astrologue, lui aussi préposé au creusement pour n’avoir pas assez bien su lire le mouvement des étoiles.

« Il n’a pas voulu de moi, répéta l’autre, voilà pourquoi je croupis dans cette fosse. Ici, il y a beaucoup d’indésirables, autrement dit de condamnés. Des centaines d’autres sont placés sous surveillance. D’autres encore subissent des interrogatoires. Sans parler des torturés… As-tu tous tes sens ? demanda l’astrologue. Où se trouvent tous ces gens-là ? … Partout, répondit l’autre. La moitié de l’hôpital de campagne est sous les ordres de Kapduk aga. Beaucoup de médecins sont en fait des juges d’instruction. Derrière l’atelier de fonderie, sur le terrain vague, là… là règnent une véritable terreur… Quant aux espions, ils pullulent, il y en a même ici au fond de ce trou… Moi, je me déplace en permanence afin de brouiller mes traces. »

Nul besoin cependant de connaître sur le bout des doigts l’histoire médiévale et moderne de l’Albanie pour apprécier ce livre très humain sur le siège d’une citadelle médiévale à la frontière entre Orient et Occident. De la poignée de livres de Kadaré lus à ce jour, celui-ci m’a paru le plus réussi, par sa maîtrise de la construction à deux voix, par la richesse du détail et la poésie de l’écriture, et simplement par la justesse du ton.

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L’homme étant un écrivain très prolixe, j’ai encore bien de quoi découvrir son œuvre et à travers elle l’histoire de l’Albanie : Le Palais des rêves et Le Général de l’armée morte figurent en première place parmi ceux que j’aimerais lire.

Ismail Kadaré, Les tambours de la pluie (Kështjella, 1970/1994). Trad. de l’albanais par Jusuf Vrioni. Fayard, 2001.

Avec ce billet je marque un nouvel ajout au tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.

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Ismail Kadaré – Le dîner de trop

Gjirokastër, sud de l’Albanie, septembre 1943. Alors que les Italiens, vaincus, se retirent de l’Albanie que les Allemands, remontant de Grèce, occupent à leur tour, le docteur Gurameto, dit « le grand », invite Fritz von Schwabe, général balafré de la colonne allemande, à un dîner, renouant ainsi les liens d’une vieille amitié estudiantine. Au cours de ce dîner, au fil des bouteilles de champagne et au son du gramophone jouant Schubert à plein volume, Gurameto obtient la libération d’otages rassemblés sur la grand place, à la stupéfaction de la population recroquevillée derrière ses volets et dans les caves.

Puis le temps passe, la vie reprend son cours dans la ville apaisée, les semaines partent « à la sauvette », puis c’est le tour des Allemands vaincus, en un défilé sans fin de véhicules. L’histoire du dîner s’oublie au fond des mémoires alors que les maquisards rentrent dans la ville et que Hoxha s’installe aux commandes du pays.

Oubliée, vraiment ? Dans le nouveau régime, « il devenait chaque jour de plus en plus évident que certaines choses devaient être gardées le plus souvent possible à l’esprit, et d’autres beaucoup moins, pour ne pas dire plus du tout. Parmi ces dernières se retrouvait le fameux dîner avec les Allemands ». Mais « cela n’empêchait pas le bruit de courir selon lequel, quelque part, dans des sphères dont on n’avait pas idée, l’instruction secrète sur le dîner se poursuivait. » S’ensuit ainsi l’arrestation du docteur Gurameto et son instruction au cours d’un procès dont le récit mêle le folklore local à la paranoïa de la fin de l’ère staliniste. C’est en effet l’époque de la folie des complots communistes pour lesquels « même ce qu’on nommait la partie émergée de l’instruction possédait désormais sa face cachée. »

Cependant, entre les excroissances de l’imagination locale et la tendance marquée des sbires communistes à interpréter le passé d’après un agenda tracé d’avance, les questions restent tenaces : von Schwabe était-il vraiment celui qu’il prétendait être ? Et que s’est-il réellement passé lors de ce dîner ? Comme de coutume chez Kadaré, ce sont les temps d’après, ceux de l’après-communisme, qui sont chargés d’apporter quelque lumière sur une affaire qui n’en était peut-être pas une.

Si le sujet pourrait être noir, l’écriture, elle, ne l’est pas du tout grâce au ton vif et imagé. Dès le départ, dans ce roman où il est tout autant question d’une ville que d’un personnage, on sent la verve commère de Gjirokastër où tant d’évènements sont soumis à l’examen du public sur la grand-place. Ainsi du réveil après le fameux dîner, « toute une affaire qui exigerait bien des jours et des tasses de café pour être contée », nous dit Kadaré. Mais les commérages sont aussi profondément imprégnés des contes traditionnels qui fournissent souvent un contrepoint à l’interprétation des évènements dans cette ville imbue de sa propre importance.

Le livre, bien que court, fourmille de touches mémorables et humoristiques, tels ces opérés sous anesthésie se croyant rejetés hors du temps alors qu’ils se réveillent sous le nouveau régime, ou la guerre froide expliquée sur un ton faussement naïf pour ceux qui n’auraient pas compris que « ca n’était pas une blague, comme on l’avait d’abord cru (un contentieux avec les Eskimos, etc.), pas non plus une affaire aussi effroyable qu’on l’avait ensuite imaginé (sourde et glacée comme la mort). C’était entre les deux, mais aussi cette vieille ferraille de rideau de fer, invention d’un lord anglais. »

Avec Kadaré, j’ai toujours un peu l’impression que le fin mot de l’histoire m’échappe même si, à force de le lire, j’ai bien l’impression de mieux le comprendre. Cela ne m’a pas empêché de savourer cette lecture et de penser avec plaisir au titre que je lirai ensuite.

La biographie de Kadaré n’a que peu changé depuis mon précédent billet à son sujet.

Ismail Kadaré, Le dîner de trop (Darka e Gabuar, 2009), trad. de l’albanais par Tedi Papavrami. Fayard, 2009.

Le dîner de trop est candidat pour le premier titre de la catégorie Albanie dans le tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.


Ismail Kadaré – La Pyramide

L’un des écrivains les plus connus d’un petit pays assez oublié aux confins de l’Europe, Ismail Kadaré a pour sujet de prédilection l’histoire récente de son propre pays, de préférence traitée de manière allégorique. La Pyramide, roman publié en 1992, une année après l’effondrement du régime communiste albanais, est peut-être celui dans lequel il prend le plus de distance (géographique et historique) pour traiter d’un thème qui est au cœur de son œuvre – le totalitarisme.

En Egypte, au temps des pyramides, le jeune pharaon Chéops sème la panique parmi ses conseillers en annonçant qu’il renoncera peut-être à se faire construire une pyramide. Hors la pyramide, bien plus qu’un tombeau de souverain, est le moyen trouvé par les pharaons ancestraux pour canaliser l’énergie et la richesse du peuple. L’appauvrir, accaparer ses forces physiques et morales, c’est un moyen de le garder sous contrôle, alors que les périodes de bien-être, au contraire, incitent à la critique du pouvoir des pharaons. Si l’empire accado-sumérien a survécu un temps grâce à ses gigantesques travaux de canalisation, disent les conseillers de Chéops, les pharaons se doivent eux aussi de faire perdurer la tradition des pyramides afin d’assurer leur survie.

Chéops se range à ces arguments et les travaux sont engagés. Le récit suit la construction de la pyramide, du tracé des plans aux méfaits des pilleurs des générations suivantes, et les différents chapitres voient défiler les perspectives sur la construction de la pyramide. Les conjurations se suivent, les ambassadeurs étrangers font leurs rapports, l’humeur de la population passe de l’enthousiasme aux rumeurs, de l’admiration à l’abattement – « un vent maléfique soufflait sur tout le pays. Tout allait de travers, le bien ne se distinguait plus du mal. » Les pierres sont cependant issées petit à petit, chacune, ou presque, avec son histoire, répertoriée avec la précision d’un dossier de bureaucrate. En example, la cent quatre-vingt-quinzième pierre, dont il est noté : « De la carrière d’El Berseh. Retard dans la remontée en raison du suicide du maître maçon Hapidjefa. S’est servi de la pierre pour mettre fin à ses jours, en trompant ceux qui la transportaient (…). Conformément aux instructions du magicien, sur le côté ouest, la face du bloc de pierre qui a causé la mort a été tournée vers l’extérieur. De sorte que le soleil, par ses rayons, en extirpe les pouvoirs maléfiques. » Le temps finit par être mesuré à l’aune de la montée des gradins numérotés, de même que les bâtisseurs se définissent en fonction de la rangée sur laquelle ils ont travaillé. Les pensées de Chéops, elles, se font de plus en plus noires à mesure qu’il finit par mesurer sa propre vie aux tourbillons de poussière qui volent au dessus du chantier, et l’annonce de l’achèvement de la pyramide le fait sombrer dans la folie.

Dès le départ, le style est fluide, et l’écriture légère fait quelque fois sourire avec ses pointes d’ironies : «  Les sourcils de Chéops s’arquèrent. Douze degrés d’angle, constata l’architecte en chef. Quinze… Que le ciel nous protège ! ». Elle sait aussi être très imagée, telle la description des rêves des travailleurs regroupés en dortoirs autour de la pyramide: « Au sein d’une telle densité de population, du fait de la promiscuité, le sommeil pouvait se condenser si fortement, surtout aux heures d’après minuit, qu’il risquait de provoquer le mélange, voire l’agglutinement des rêves individuels. On ne pouvait ainsi exclure de voir réapparaitre des birêves, ou, pis encore, des heptarêves, depuis longtemps effacés des mémoires, lesquels risquaient de se révéler néfastes dans la période que l’on traversait. »

Pourtant, l’épisode des rêves montre aussi la face intemporelle du roman, celle qui parle de tous les autres régimes totalitaires et de leurs stratégies pour contrôler populations et ressources. Les rêves représentent le danger de la conscience individuelle, celle qui justement peut remettre en cause le pouvoir de l’état. On peut contrôler et restreindre, voire punir, les actions, les paroles, mais les rêves sont justement un dernier bastion de liberté qui échappe à la censure (pourtant, dans Le Palais des rêves, de 1981, Kadaré imagine une institution orwellienne dont le seul but est de collecter, classer, trier, interpréter les rêves. Mais ça, ce sera pour un autre billet).

L’Egypte et la pyramide sont donc symboles intemporels de pouvoir politique, ou plutôt de l’exploitation du peuple au profit du pouvoir politique et d’une certaine idéologie (environ un siècle auparavant, l’écrivain polonais Bolesław Prus publiait un roman, Pharaon, dans lequel il prenait le cadre de l’Egypte ancienne pour évoquer le sort, pas très enviable non plus, de la Pologne du dix-neuvième siècle). Les pyramides de têtes de Timur ou les bunkers albanais qu’évoque Kadaré à la fin du livre nous rappellent que les constructions grandioses au profit du pouvoir ou du culte du dirigeant, et la paranoïa qui s’installe chez ceux qui exercent comme ceux qui subissent le pouvoir sont des phénomènes bien capables de traverser les siècles. Ce n’est probablement pas par hasard que Kadaré utilise le motif de la pyramide – à Tirana, capitale de l’Albanie, la Pyramide désigne le mausolée construit en 1988 pour accueillir la dépouille d’Enver Hoxha, dirigeant de la république socialiste d’Albanie de 1945 à 1985.

Né en 1936 à Gjirokastër, au sud de l’Albanie, Kadaré a fait ses études à Tirana puis à l’institut Gorki de Moscou. Rentré en Albanie après la rupture avec l’URSS de 1960, il écrit surtout des poèmes et des nouvelles et publie son premier roman, Le général de l’armée morte, en 1963. Bien qu’ayant été un temps président de l’Union Albanaise des Ecrivains, ses écrits sont considérés comme subversifs par le régime d’Enver Hoxha et il est censuré. Il s’exile en France en 1990 et partage depuis son temps entre Tirana et Paris. La Pyramide reçoit le prix Méditerrannée – Étranger en 1993.

Ismail Kadaré, La Pyramide (Pluhuri mbreteror, 1992), trad. de l’albanais par Jusuf Vrioni. Fayard, 1992.

Avec La Pyramide, je participe au petit tour d’Europe « Voisins, voisines » organisé par Kathel du blog Lettres Exprès: