Nouvelles parutions : un dernier tour d’horizon pour 2020

Avec :

1

Un article. C’est dans le dernier numéro des Cahiers Lituaniens : un aperçu par Marielle Vitureau de l’histoire de la traduction en français de La saga de Youza, de Youozas Baltouchis d’un des romans lituaniens les mieux connus et aimés à l’étranger (à juste titre. J’ai gardé un excellent souvenir de ce roman chroniqué ici). Pour retrouver le sommaire des Cahiers Lituaniens, c’est sur ce lien, et l’article de Marielle Vitureau, directement sur ce lien.

2

Deux numéros. Ce sont ceux de la revue Po&sie, qui portent le titre « Europe, centrale ». Sous la houlette de Guillaume Métayer, sont rassemblés des textes inédits, principalement contemporains (mais avec quelques exceptions : Kafka fait une apparition). Un extrait de l’introduction : « Nous constatons que la poésie centre-européenne est d’une vitalité exceptionnelle, et pourtant nous n’en avons presque pas trace. » Feuilletant le numéro 170, j’y trouve plusieurs poèmes d’Olja Savičević Ivančević (dont j’avais présenté le roman Adios cow-boy ici), une présentation par Cécile Kovacshazy du poète rom Ilija Jovanovič et des sujets qui parcourent son œuvre (l’exil, la stigmatisation, la pauvreté, l’Holocauste), cinq poètes polonais contemporains, d’autres tout droit arrivés des îles adriatiques… Pour retrouver le numéro 170, c’est par ici, et pour le numéro 171, par-là, et si c’est une table-ronde de présentation de ces numéros qui vous intéresse, il y en a une ici.

3

Trois livres (dont deux parus en novembre). Il s’agit de :

Les secrets, d’Andrus Kivirähk (l’auteur de L’Homme qui savait la langue des serpents), « une histoire joyeuse, tendre et drôle, pour la famille » dans laquelle l’auteur, « avec son humour et son imagination caractéristiques, (…) nous ramène au pays de notre enfance et à ses rêves éveillés », dit l’éditeur Le Tripode. Traduit de l’estonien par Jean-Pierre Minaudier et illustré par Clara Audureau (paru le 5 novembre).

Tous nos corps, de Géorgui Gospodinov, « recueil d’une centaine de microfictions environnementales » dans lequel « le corps du narrateur se fond avec le corps social, le corps animal, le corps floral, sur un ton a la fois tendre et drôle, humoristique et méditatif », dit l’éditeur Intervalles. Traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov (paru le 20 novembre). Une chronique à retrouver sur ce lien.

La convocation, de Herta Müller : « Roumanie, à la fin des années Ceausescu. Surprise en train d’envoyer un message vers l’Ouest, la narratrice est convoquée dans les bureaux de la Securitate. Jour après jour, les interrogatoires se succèdent, aussi absurdes qu’inquiétants », dit l’éditeur Gallimard. Traduit de l’allemand par Claire de Oliveira (paru le 3 décembre).

8

C’est mon dernier article sur les nouvelles publications de cette année. Vous avez peut-être raté un épisode ? Je vous récapitule ici mes huit précédents articles sur les nouvelles publications 2020 (avec liens vers les livres déjà chroniqués).

En janvier : un polar polonais, un roman historique lituanien et une fresque historique roumaine.

Également en janvier : deux petits textes tchèques.

En février : un écrivain bosniaque francophone, un écrivain polonais exilé, un roman-témoignage tchèque, un (autre) polar polonais, un Vagabondage hongrois, un dissident polonais, des Journaux de Kafka, et un voyage anglo-bulgare à la Lisière.

Tout début mars : une enfance moldave, des vies polonaises, une fuite slovène en Europe centrale, une coiffeuse slovène, un rockabilly croate, un écrivain tchèque vu par un autre écrivain tchèque, une BD médiévale fantastique, une autobiographie ukrainienne en images, et un morceau de ciel franco-lituanien.

En juin, des affaires personnelles polonaises, une collection albanaise, un voyage ukrainien entre trois capitales, un autre (tchèque) au temps du changement climatique, une mission auprès d’un prince de Roumanie, et une autobiographie romanesque de la Lituanie de la première moitié du XIXe siècle.

Fin août : un roman roumain à travers un siècle et deux continents, un roman d’apprentissage croate, une révolution aux accents lettons, quatre destins franco-yougoslaves, des récits tchèques, un bal de porcs slovaques.

Fin septembre : une prix Nobel polonaise, des évasions de guerre polonaises, un recueil yiddish, une ville aux acacias et un vagabond du Danube, tous deux roumains

Et enfin, en novembre : deux offrandes croates, un monologue slovaque, un voyage franco-roumain dans les Balkans, un thriller ésotérique en Transylvanie, un étrange cas de BD tchèque, une exclave russe en images, et des promenades dans la campagne serbe d’antan.

50 (+/-)

Au total une bonne cinquantaine de titres recensés cette année, principalement de fiction, et parmi lesquels 11 traduits du polonais, 7 du tchèque, 6 du roumain, 4 du croate, deux chacun du slovaque, du slovène et du lituanien, et un chacun du lituanien, du bosniaque, du hongrois, du yiddish, de l’albanais, du russe (Ukraine), du serbe et du letton, ainsi qu’un autre traduit de l’anglais, un de l’allemand et sept écrits en français.

J’ai hâte de voir ce que nous réserve l’année prochaine!


Herta Müller – La bascule du souffle

Janvier 1945. Les contours de la victoire alliée se fixent, l’Europe se défait petit à petit du joug allemand. Mais pour de nombreux pays d’Europe de l’Est, une puissance dominatrice remplace une autre et, pour l’importante communauté allemande du nord de la Roumanie, de graves ennuis commencent. Accusés (souvent à raison), d’avoir versé du côté nazi, ils sont nombreux à être déportés par convois pour les camps et les travaux forcés de la Russie soviétique. Parmi eux se trouve le narrateur, Léopold, jeune homosexuel de 17 ans, soulagé de pouvoir quitter sa ville, « ce petit dé à coudre où toutes les pierres avaient des yeux », sous n’importe quel prétexte, et d’échapper à l’opprobre de sa famille et de la société. Porté par les mots d’adieu de sa grand-mère, « je sais que tu reviendras », il résiste à cinq années de camp, cinq années qui, avec le long voyage, la faim, le travail, les rêves, la pénurie, forment le sujet de ce récit.

Les récits de déportation sont nombreux et certains bien connus. L’un des atouts de ce livre est de donner vie à une période bouleversée et mal connue d’après la second guerre mondiale dans l’espace communiste. Les revirements d’alliance et le passage sous la tutelle russe rendent alors de nombreuses minorités (ethniques, mais pas seulement) suspicieuses aux yeux du nouveau pouvoir : l’un des chapitres, égrenant les diverses origines des nombreux prisonniers germanophones venant de Roumanie, d’Ukraine ou de Russie, conclut qu’ « aucun d’entre nous n’avait fait la guerre, mais pour les Russes nous étions responsables des crimes d’Hitler, étant allemands ». Le récit lui-même s’inspire de la vie d’un poète germano-roumain, Oskar Pastior, avec lequel Herta Müller projetait d’écrire ce livre, projet interrompu lors du décès du poète.

Le second atout du livre, c’est la belle écriture, poétique et très imagée, où le monde qui entoure le narrateur est comme simplifié et ramené à la dimension qui le concerne le plus directement, tel le coin de nuage dans le ciel bleu, qui devient un « crochet céleste » lui permettant « d’accrocher sa carcasse » durant les longues heures de l’appel. Des thèmes, récurrents, rythment les pages du livre, la faim d’abord et surtout, « la faim qui fait souffrir de la faim (…) Cette faim toujours nouvelle croît de façon insatiable et, d’un bond, se coule dans l’éternelle faim qu’on s’évertue à tromper. » Personnifiée, la faim devient l’ange de la faim, figure diabolique que les prisonniers tentent de combattre à coup d’épluchures de pommes de terre, de rêves de repas gargantuesques ou de discussions où s’échangent les recettes de chacun, recettes dont chaque détail donne lieu à de vives discussions, recettes n’ayant chacune « pas moins de trois actes, comme une pièce de théâtre. » Le travail, la fatigue prennent eux-aussi l’aspect d’ennemis personnels, tel le ciment qui, traître et coulant, finit par tout teinter : la pluie goutte des gouttes grises de ciment, le chant de l’oiseau prend la couleur du ciment, la moustache de Staline est peut-être elle-même faite de ciment.

Mais pour moi, malgré ces bons côtés, la Bascule du souffle s’est avérée un peu décevante. Le ton poétique finit par être un peu forcé tant les mêmes images se répètent. Il s’agit probablement de refléter l’aspect répétif de la vie de camp, suspendue dans le vide et sans date ni but final. Mais le ton a du mal à être soutenu et a fini par me donner un sentiment de lassitude et de vide, rendant le dernier tiers du livre moins agréable à lire, ce qui est dommage étant donné que le contenu de ces dernieres pages n’est pas dénué d’intérêt.

Herta Müller a obtenu le prix Nobel de Litérature en 2009 pour son œuvre qui inclut romans (L’Homme est un grand faisan sur terre, Le Renard était déjà le chasseur) ainsi que poésie et essais. Née en 1953 dans une famille allemande du Banat roumain, elle émigre en Allemagne en 1987 où elle occupe plusieurs chaires universitaires de littérature. La Bascule du souffle s’inspire en partie aussi du destin de sa mère, déportée en URSS en 1945 à l’age de 17 ans.

Herta Müller, La bascule du souffle (Atemschaukel, 2009), trad. de l’allemand par Claire de Oliveira. Gallimard, 2010.

Avec ces Minimythes, je participe au petit tour d’Europe « Voisins, voisines » organisé par Kathel du blog Lettres Exprès, ainsi qu’au challenge des Nobel 2011 de Mimi du blog de Mimi.