István Örkény – Soeur Gloria

Ce que j’aime dans les bibliothèques municipales, c’est qu’on y trouve souvent des livres vieillots, des titres ou des auteurs passés de mode et qui pourtant ne manquent pas d’intérêt pour qui ne cherche pas que le dernier cri ou le dernier prix.

Le constat est plus vrai encore lorsqu’on va chercher dans les rayons V.O. d’une bibliothèque à l’étranger ou dans les fonds d’un Institut Francais.

C’est là, en l’occurence, que j’ai mis la main sur une édition de Soeur Gloria d’István Örkény, serrée dans un étui en plastique trop petit pour elle. Si Örkény n’est pas méconnu en Hongrie (surtout en cette année du centenaire de sa naissance), Soeur Gloria ne semble pas figurer parmi ses publications au même rang que ses plus célèbres Minimythes ou La Famille Tót.

En tout cas, je me demande à quoi pensaient les éditeurs des Publications Orientalistes de France lorsqu’ils ont décidé de publier ce livre dans leur collection D’Étranges Pays. La Hongrie est, certes, un pays étrange, mais de là à le classer ‘oriental’, c’est quand même un grand pas à franchir.

J’avais aimé Minimythes, court recueil d’histoires plus que courtes dont le côté humoristique, un rien abracadabrant est la marque de fabrique d’Örkény. Soeur Gloria, même s’il fait sourire par moments, m’a semblé ne pas partager cet aspect comique – à moins que je n’ai pris la protagoniste plus au sérieux qu’elle ne le méritait.

Mais ce court récit – une centaine de pages – se lit facilement et, comme souvent, j’ai apprécié l’instantané des années 1950 en Hongrie offert au passage.

Soeur Gloria a passé le quart de siècle, dont près de la moitié passée au couvent. Lorsque le récit commence, elle s’apprête à redevenir Ilona, et à rentrer dans sa famille alors que le jeune gouvernement communiste a déclaré la dissolution des ordres religieux et la saisie de leurs bâtiments. S’ensuit une sorte de petit périple au travers de la nouvelle Hongrie qui l’emmènera, à coups de décisions pas très réfléchies et de fuites avant l’aube, de la campagne à la ville et vice-versa.

Le premier arrêt, c’est chez sa mère, veuve de mineur, mère de 5 enfants et gardienne de vestiaire à la salle des fêtes des mineurs dans la petite localité de Balintakna. Mal à l’aise et se sentant incomprise de sa famille, elle passe chez le docteur Krizsa, installé dans une villa cossue de Budapest. Peu respectée et accusée à tort de vol, elle s’installe chez un juge peu de temps après, mais son séjour là aussi ne sera que de courte durée car, lancée à la poursuite de son chat, elle embarque un matin par mégarde dans un train qui la mènera vers Porakut.

Porakut, c’est une ville nouvelle qui se construit et, tant qu’à faire, pourquoi ne pas s’y installer ? Logée dans un dortoir, employée à servir le café au Bouge, sorte de bistro aussi peu amène à l’intérieur qu’à l’extérieur, elle se plaît. Poursuivie par un statisticien déjà marié, elle finit pourtant par s’en retourner à Budapest dans l’appartement de la sévère ex-mère supérieure. Là, elle s’inscrit sans trop réfléchir à l’agence administrative pour l’emploi.

Extrait de dialogue :

Qualification ?

Aucune.

Mais que savez-vous faire ?

Rien.

La voilà quand même envoyée à la Ferme Viticole d’État de Kisharta. Elle y travaille dur, s’occupe des vaches, se tient à l’écart des autres, surtout du chauffeur qui a des vues sur elle. Alors qu’elle le rencontre, saoûlé, en ville, elle finit pourtant par lui tomber dans les bras après lui avoir fait sa lessive et avant de lui faire son café.

Ilona est une personne difficile à cerner. Sous ses airs de religieuse naïve et effarouchée, et bien que ne semblant que très rarement agir de son propre chef, elle finit cependant toujours par retomber sur ses pieds, tel son chat Mityu qui l’accompagne (ou la précède) au long du livre.

C’est peut-être pour ce manque de charactère que je ne garderai pas un souvenir impérissable de Soeur Gloria, auquel il m’a semblé manquer la forme d’humour que j’attendais d’Örkény.

 

Né à Budapest il y a cent ans mais décédé il y a 33 ans, István Örkény mena une carrière scientifique ainsi qu’une carrière d’auteur prolixe (nouvelles, romans et pieces de théâtre) au cours d’une vie entrecoupée par la déportation dans un camp de travail russe au cours de la seconde Guerre Mondiale, puis par l’interdiction de publier après la révolution hongroise de 1956, et ce jusqu’en 1963.

István Örkény, Soeur Gloria (Glória, 1972), trad. du hongrois par Jean-Michel Kalmbach. Publications Orientalistes de France, 1983.

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István Örkény – Minimythes

« Un après-midi pluvieux, à l’emplacement du n°14, division 27 du cimetière municipal de Budapest, un obélisque mortuaire de près de trois cent kilos se renversa avec fracas. Aussitôt la tombe s’ouvrit et son occupant, Mme Hajduska née Stéfania Nobel (1827-1848), ressuscita. » Le début de cette histoire, intitulée « rien de neuf », donne le ton de ce recueil d’histoires courtes : fantasque, comique, absurde, un brin grotesque. Des histoires d’un paragraphe alternent avec d’autres de trois ou quatre pages ; après une collection d’avis divers (« Il est interdit de donner à manger au drapeau »), on trouve une page blanche (pour illustrer « des phénomenes inexistants »), une collection de dernières paroles prononcées ou une discussion truffée de jeux de mots entre grains de riz, sur le thème de l’identité. En prime, une annonce pour livre-disques qui plaira à tous les lecteurs en manque de temps :

« Tous les classiques de la littérature mondiale sous forme de

Suppositoires

Proust, Kafka, Joyce et autres auteurs durs à digérer : assimilation complète en vingt minutes par le rectum (brevet hongrois).

Les œuvres complètes de Balzac, au beurre de cacao, en présentation de luxe : le coffret de six suppositoires : 600 forints. »

Certaines histoires poussent les absurdités de la vie courante à leur extrême, telle l’annonce de l’ouverture d’un nouvel atelier par la fabrique de conserves « Lapin à la chasseur » : ce nouvel atelier servira à … retirer les morceaux de lapin de la sauce et à les reconstituer, afin que « les bêtes ainsi rendues à l’existence retrouvent les conditions dont elles jouissaient antérieurement à leur capture, ainsi que tous les droits civiques. » D’autres adoptent un ton plus grinçant pour se moquer à mots couverts des moeurs politiques de l’époque – le pseudo-sondage gallup donne le droit de se dire marxiste, antimarxiste, Agatha Christiste ou éthylique ; la vendeuse de journaux n’a plus celui d’hier ni d’aujourd’hui, mais elle a déjà celui de demain, ou il est déjà écrit ce qui se passera, avec des conséquences à la fois burlesques et funestes pour celui qui l’achètera.

Ces histoires ne sont pas tant des minimythes que des « histoires-minute », reflétant ainsi le titre original de ce recueil d’histoires, Egyperces novellák (histoires d’une minute) : « avec mes récits, économie de temps assurée. Le temps de cuire un œuf, d’attendre un numéro au téléphone, on en a lu un. On peut les avaler assis, debout, dans les rafales, sous la pluie et même dans l’autobus bondé. On peut également les lire en marchant à pied », disait Örkény dans la préface de l’édition hongroise.

C’est un livre qui fait sourire, un peu se gratter la tête, qui se lit d’un trait ou en se savourant petit à petit, en se laissant porter d’une situation cocasse à une autre.

Dommage que ce petit livre ne soit pas facile à trouver, l’édition Gallimard de 1970 n’étant plus commercialisée. La nouvelle édition Corvina ne semble pas facilement accessible en dehors de la Hongrie, mais d’autres titres (« Floralies », « Les Boîtes » et « Le Chat et la souris ») peuvent être trouvés aux éditions Cambourakis.

Né à Budapest en 1912, István Örkény mena une carrière scientifique ainsi qu’une carrière d’auteur prolixe (nouvelles, romans et pieces de théâtre) au cours d’une vie entrecoupée par la déportation dans un camp de travail russe au cours de la seconde Guerre Mondiale, puis par l’interdiction de publier après la révolution hongroise de 1956, et ce jusqu’en 1963. L’édition originale des Minimythes (Egyperces novellák) date de 1968, mais fut souvent enrichie de nouvelles histoires, jusqu’au décès d’Örkény en 1979.

István Örkény, Minimythes, (d’après des textes choisis et adaptés du hongrois par Tibor Tardos, parus chez les éditions Gallimard, 1970). Corvina, 2001.

Avec ces Minimythes, je participe au petit tour d’Europe « Voisins, voisines » organisé par Kathel du blog Lettres Exprès :