Quelques heures à Gyula, deux livres, et un arbre, ou : sur les traces de Krasznahorkai (II)
Publié : 31/12/2025 Classé dans : Billet ferroviaire, En visite, Hongrie, Nobel | Tags: Krasznahorkai 7 CommentairesJe venais juste de fermer mon sac après y avoir glissé mon livre, quand on m’a fait remarquer que j’aurais mieux fait de partir avec le baron : remarque fort juste mais qui arrivait trop tard pour m’être utile et c’est donc en compagnie du dernier loup que j’ai pris le train pour Gyula.
De Gyula, j’avais depuis longtemps la vague idée qu’on y trouve un château et que dans ce château se tient l’été un festival Shakespeare, deux informations qui se sont avérées correctes mais incomplètes, puisque le festival n’a pas l’air d’avoir survécu aux remous de ces dernières années et que – laissant de côté la différence que fait la langue hongroise entre le vár-château-forteresse et le kastély-château-manoir – ce sont deux châteaux mitoyens qui se partagent l’attention des quelques 28 000 habitants de la ville, des touristes hongrois, des Roumains venus de l’autre côté de la frontières toute proche, et de ceux et celles venus d’horizons plus lointains, comme ces deux dames allemandes assises devant moi dans le train de Békéscsaba et que, après avoir changé pour la petite ligne de Gyula, j’ai retrouvé descendant avec une lente détermination l’avenue « de la paix » qui mène de la gare au centre-ville.
J’étais bien tentée de m’imaginer que ces deux dames se rendaient à Gyula pour la même raison que moi (c’est-à-dire : pas en premier lieu à cause des châteaux), et pourtant elles ne portaient aucun signe distinctif du type « un exemplaire du baron ou du dernier loup », leur conversation caractérisée par un mutisme confortable mais complet ne m’avait donné aucun indice quant à l’objectif de leur voyage, et c’est hésitant entre une boutique Magyar Telekom et une fleuriste que je les ai vues pour la dernière fois. C’était donc peut-être une autre affaire que la mienne qui les amenait à Gyula en ce vendredi matin du beau milieu de décembre.




Dans son Le baron Wenckheim est de retour (2016 ; en français en 2023), un natif de cette ville de Gyula, László Krasznahorkai, faisait prendre à son héros, « le baron Béla Wenckheim, qui a passé l’essentiel de son existence en Argentine », la décision « de rejoindre sa ville natale en Hongrie » (je cite ici la présentation Cambourakis), voyage qui nécessite de prendre « l’Intercity Express ET-463 Jenő Huszka en partance pour l’Est » suivi, à la gare de Keleti, d’un train anonyme qui s’approche de, puis dépasse, celle de Szolnok pour continuer plus vers le sud-est ; c’est certainement le souvenir de la combinaison de ces deux éléments – le Gyula de Krasznahorkai, les trains du baron – qui m’avait valu la remarque que le baron aurait été un meilleur compagnon de lecture que le dernier loup lequel, en plus d’être un volume très mince, se déroule à une distance certaine de la Hongrie, de ses gares et de ses trains. Mais même si, justement, en m’installant à Keleti dans le 9h10 à destination de Békéscsaba, j’avais pu tout de suite dégainer un exemplaire du baron, je doute que je serais arrivée au point du livre où, ayant déjà changé de train à Keleti, ce personnage reconnait par la fenêtre la « Grande Plaine hongroise » tout en observant que « le ciel était plus bas, la terre était plus aride, les champs, les fermes, les lapins, les biches, les chemins de terre sinueux, et le vide qui les habitait lui semblaient plus désolés que dans ses vagues souvenirs d’enfance ». C’est que j’aurais fait la même chose que le baron – regarder par la fenêtre – et que même sur un trajet de deux heures et demie pour couvrir 196 kms (sans compter les 15 minutes des 15 kms du Békéscsaba-Gyula) je ne serais sans doute pas arrivée à la page 150 de l’édition Babel du baron, que j’ai depuis lors feuilletée et d’où sont extraites les citations ci-dessus.

Plus tard, dans un café de Gyula, j’ai enfin ouvert le livre que j’avais glissé dans mon sac – Le dernier loup, donc – et j’ai été amusée d’y trouver le même ciel, « d’un gris sinistre » ne laissant filtrer « aucune lumière », qui a affligé ici nos journées de décembre pendant si longtemps qu’il a été en passe de devenir le principal sujet de conversation, sauf que dans le livre le ciel de Krasznahorkai est celui de Berlin, où son héros anonyme, un homme qui « avait simplement tenté sa chance comme penseur et avait échoué » tient la jambe à un barman hongrois pas très intéressé mais qui « soit dit en passant était la personne avec laquelle il entretenait les liens les plus proches ».
Cependant, je n’avais pas traversé le pays en diagonale nord-sud-est juste pour le plaisir de boire un café assez moyen et de lire le récit d’une enquête sur le(s) dernier(s) loup(s) d’Estrémadure à la fin des années 1980, même si à la réflexion il y avait un peu un point commun entre la « réflexion subtile sur les liens entre l’homme et la nature » que développe le récit (je cite ici aussi la présentation Cambourakis) et mon propre objectif, puisque c’était pour y chercher un arbre que j’étais partie à Gyula.

En arrivant dans cette petite ville sage et propre, en en descendant à la suite de deux femmes allemandes l’avenue « de la paix », en laissant à ma gauche le siège de la Gyulahus Kft., productrice de la très célèbre saucisse Gyulai kolbász (entre autres produits à base de viande) et à ma droite le petit musée Kohán, mais avant de dépasser le joli bâtiment Art Nouveau (Valér Mende, 1911-1912) de l’hôtel Komló, je suis tombée sur une confirmation que j’étais sur la bonne voie : installé sur l’affiche d’un abribus, László Krasznahorkai m’adressait un sourire bienveillant, ou peut-être est-ce plutôt aux habitants de la ville qu’il adressait ce sourire, en remerciement des félicitations qu’il avait reçu en tant que « premier prix Nobel de la ville de Gyula » (une caractérisation dont l’optimisme me fait encore et toujours sourire).

Cette affiche officielle n’a rien d’anodin quand on pense au message qui avait été celui de Krasznahorkai, le dernier jour d’octobre, lorsqu’il exprimait son désarroi face à l’absence de signes visibles, « même devant la librairie ou la bibliothèque », de joie publique dans sa ville natale après l’annonce de son prix Nobel : « pourtant je me contenterais même d’une feuille de papier A4 », avait-il précisé, remerciant au passage les auteurs du montage A4 jaune+photo collé sur une fenêtre et exprimant à l’auteur une fierté anonyme. C’est peut-être après ça qu’ont commencé à fleurir sur les gouttières et les lampadaires des messages DIY comme ceux trouvés à Budapest ou, plutôt fringants malgré la bruine, à Gyula (les historiens me corrigeront peut-être, évoquant les remous qu’avaient causé, dans une partie de la presse hongroise, l’information que, à la Frankfurter Buchmesse la semaine suivant l’attribution du Nobel de littérature, le stand Hongrie avait pondu un petit A4 imprimé maison pour marquer l’occasion, là où nombre d’éditeurs étrangers de l’auteur s’étaient équipés d’affiches, de roll-ups, de pins et autres goodies à l’image de l’auteur nobélisé).
Depuis octobre, Gyula avait eu le temps de se rattraper : la vitrine de la librairie, sinon plutôt dédiée aux ambiances Noël-romance, avait trouvé une petite place pour y exposer quelques œuvres de Krasznahorkai. Le visage de l’auteur souriait sur les affiches posées à chaque coin de rue. Une exposition temporaire dédiée aux Nobels hongrois occupait une rue piétonne mais désertée (« nous savons que vous avez déjà reçu des messages sur des feuilles A4, sur des gouttières », s’excuse presque le premier panneau). Une retransmission du discours de réception avait été organisée ainsi que des projections de films et une série d’autres événements rassemblés sous le titre de « semaine Nobel à Gyula » (tout cela a dû demander une mobilisation conséquente de la part des services municipaux), et qui avait culminé le jour de ma visite avec la plantation d’un arbre : un tilleul tout nu (évidemment) sous le ciel gris, que j’ai eu du mal à trouver mais qui était en fait juste devant la maison natale de l’auteur, actuellement un petit théâtre mais sur laquelle il est prévu d’apposer une plaque. « Planter un arbre est un symbole fort pour les décennies à venir », indiquait le maire de Gyula une fois la terre bien tassée autour du tronc tout mince, avant d’avancer l’explication prudente qu’un arbre « exprime beaucoup de choses, que la littérature exprime aussi ».



Le tilleul en question, en outre d’être en bordure d’une petite place devant la maison natale de Krasznahorkai, se situe à quelques pas de l’église orthodoxe roumaine ainsi que de la statue très reconnaissable de Dürer, Albrecht Dürer (le jeune) dont je vous apprends au passage que le père, Albrecht Dürer (l’aîné) était né tout près de Gyula, dans un patelin dénommé Ajtós/Eytas et que parce que « ajtó » signifie « porte » et qu’Albrecht l’aîné s’était installé près de Nuremberg, il aurait tout naturellement transformé son nom en Thürer puis Türer et enfin Dürer.

Il y aurait encore plein de choses à dire sur Gyula, sur ses deux châteaux auquel l’office du tourisme local aime adjoindre un troisième (celui de Wenckheim dans la commune adjacente de Szabadkigyós, accessible via une nouvelle piste cyclable elle aussi baptisée Wenckheim), mais ce serait trop me rapprocher du baron que je n’ai pas lu, au détriment de l’Estrémadure, de ses derniers loups et du « paysage très légèrement ondoyant, planté de chênes verts, des chênes verts appelés là-bas encina » sous le charme duquel tombe le héros du dernier loup, et je me contente donc ici de noter une troisième personnalité associée à Gyula, Ferenc Erkel, compositeur de la musique de l’hymne national hongrois, et qui a donné son nom au lycée Erkel Ferenc de Gyula dont la bibliothèque, pendant la semaine Nobel de Gyula, a été rebaptisée du nom de son ancien (mais apparemment déjà brillant à l’époque) élève László Krasznahorkai.
En Hongrie, l’hiver, la nuit tombe à 16h (« comme un couperet », m’ont déjà dit certains visiteurs) : c’est une heure plus tôt qu’à Paris, deux heures plus tôt qu’en Estrémadure, et c’est aussi l’heure de départ du petit Bzmot qui me ramènera à Békéscsaba pour y prendre le train de Budapest. La nuit est tellement noire que le baron, s’il avait fait le trajet à cette heure-là, n’aurait pu y décerner ni champs, ni fermes, ni lapins ni biches, et c’est donc le moment de reprendre le cours de la phrase que j’ai laissée en suspens après l’avoir commencée au café, cette phrase qui, débutant avec les mots « Il se mit à rire » et se terminant 70 pages plus tard avec « et chaque jour, en arrivant à la fin, il en modifiait le dénouement », forme l’intégralité du dernier loup. Plus que la réflexion philosophique sur les liens entre l’homme et la nature, et peut-être aussi sur le hasard, l’obsession et les marges, j’ai gardé du livre l’impression d’un jeu malicieux autour de l’art du récit, porté par un personnage central qui ne sait plus comment ni quoi écrire et même à l’oral échoue à capter l’attention de son maigre public, porté également par une écriture d’une fluidité impressionnante (ici donc dans la traduction française de Joëlle Dufeuilly) qui estompe presque la transition entre les temporalités du récit et les points de vue de narration, un récit enfin dont la conclusion m’a fait rire par la manière qu’a ce personnage, sorte de narrateur anti-schéhérazadien, de hurler sur son barman, assommé par tous ces mots et ces préoccupations qu’il ne partage pas, pour le réveiller et lui annoncer une révélation qui n’en sera en fait pas une ou en tout cas pas pour le barman.





Arrivée aux derniers mots du dernier loup, mon train approchait de la gare de Szolnok, celle-là même qui rebutait tant le baron mais que pour ma part je trouve fascinante de jour comme de nuit. Le compartiment était encore plus froid que quand je m’y étais installée à Békéscsaba, mais il était vraiment tranquille et, sous la double influence de la paresse de chercher un compartiment un peu plus chaud et d’un vague sentiment d’obligation envers la voisine avec laquelle j’ai déjà constaté le manque de chauffage et les inconvénients qui en découlent, je me suis résignée à y rester. S’il y avait eu la moindre chance de trouver une boisson chaude à bord, j’aurais pu en profiter pour tester la bienveillance du barman envers les récits de loups estrémaduriens ou même son niveau de connaissance de l’actualité littéraire des contrées qu’il traverse, malheureusement je me doute bien que ce Békéscsaba-Budapest, dernière étape du curieusement nommé IC 74 Claudiopolis-Fogaras, bien qu’ayant débuté son long voyage à Cluj en Roumanie six heures et demie plus tôt, et bien qu’ayant pris tout ce temps pour contourner sur 360kms les monts Apucènes avant de traverser un petit bout du Banat, d’entrer en Hongrie et de s’y transformer magiquement en gyorsvonat (train rapide) pour les trois heures et 225kms restants, fonctionne sur la base d’une définition assez étroite du transport des voyageurs qui ne requiert pas l’emploi d’un barman et donc, paresseuse mais malgré tout prévoyante, il ne me reste plus qu’à sortir mon thermos et à songer à ces choses complexes et indéfinies que tant la littérature que les arbres expriment si bien.
László Krasznahorkai, Le dernier loup (Az utolsó farkas, 2009). Traduction du hongrois au français par Joëlle Dufeuilly. Cambourakis, 2019.

(Pour voir Gyula sans prendre le train et en déboursant l’équivalent d’un bon café, ce documentaire réalisé après la parution hongroise du baron Wenckheim est de retour suit László Krasznahorkai de retour dans sa ville natale. En hongrois avec sous-titres anglais).
(Ce n’est pas la première fois cette année que je pars sur les traces de László Krasznahorkai. Et ce billet-ci est un clin d’oeil tardif à Nathalie).
Róbert Hász : Fábián Marcell és a táncolo halál [Marcell Fábián et la mort dansante]
Publié : 14/12/2025 Classé dans : 2010s, en hongrois, Hongrie, Polar, Roman historique | Tags: Hász 2 Commentaires
Ma lecture du premier tome des aventures de Marcell Fábián avait été marquée par l’acquisition de nouveaux mots du vocabulaire hongrois : hulla et tetem, deux mots pour « cadavre », soulignaient utilement le côté détective du roman, tandis que komornyik et konflis (« majordome » et « fiacre » respectivement) dénotaient le côté désuet, début XXe, de ce roman publié en 2017. Ces mots n’ayant plus valeur de nouveauté lors de ma lecture de ce deuxième tome, je me suis contentée de les saluer à distance lorsque je les ai croisés, afin de me concentrer sur autre chose : l’intrigue (assez entourloupée).
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