Alice Zeniter parle de son roman Sombre Dimanche

Comme promis, quelques questions et quelques réponses à propos de Sombre Dimanche d’Alice Zeniter, roman qui met en scène une famille hongroise en Hongrie dans la deuxième moitié du XXe siècle.

Photo via sa page Facebook

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Mais d’abord, quelques mots sur l’auteur : Alice Zeniter a aussi écrit Jusque dans nos bras (2010) et Deux moins un égal zéro (2003). En 2008, après être passée par l’ENS, elle arrive à Budapest pour y enseigner le français à l’institut d’enseignement supérieur Eötvös Collegium. L’année prévue se transforme en trois, Sombre Dimanche en est le résultat.

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Sombre Dimanche suit l’histoire d’une famille hongroise des années 1950 à nos jours, avec beaucoup de références à l’histoire et à la culture populaire de l’époque. Jusqu’à quel point la véracité du contexte était-elle importante pour vous?

Elle était très importante, car je voulais pouvoir redonner un monde avec beaucoup de précision, et avant de déformer la réalité pour y faire entrer une sorte de magie de la mélancolie, il fallait que les lecteurs aient une idée de ce qu’était la Hongrie, son histoire, les figures qui peuplaient la frise chronologique, etc. Et, qui plus est, c’est dans ce contexte historique et social réel que mon imagination s’est ancrée, qu’elle s’est nourrie. Tous les rêves de roman sont partis de découvertes et de rencontres réelles avec le pays.

Comment avez-vous mené la recherche pour recréer tout ce contexte historique que vous n’avez pas connu?

Avant même de commencer à écrire « Sombre Dimanche », je cherchais frénétiquement à comprendre ce nouveau pays dans lequel j’étais arrivée: livres d’histoire, articles, discussions avec mes amis hongrois, avec mes étudiants, virées au marché aux puces pour acheter de vieux objets, promenades interminables dans la ville, etc. L’écriture du livre a simplement isolé des points précis sur lesquels je voulais pousser mes recherches.

L’idée d’entremêler l’histoire d’une famille et l’histoire du pays pour votre seul (pour le moment!) roman sur la Hongrie s’est-elle imposée comme une évidence ou a-t-elle été un choix? Y a-t-il d’autres histoires que vous auriez pu être tentée d’écrire sur ce pays?

Elle s’est imposée tout de suite. Puisque j’ai imaginé les personnages directement à partir d’événements historiques. Ce sont ces moments dans l’histoire du pays qui m’ont fait me demander: que penserait quelqu’un qui les traverserait à tel moment de sa vie ? Comme par exemple, la fin de l’enfance d’Imre qui correspond au grand tournant de 89.

Si Sombre Dimanche était ma première rencontre avec la Hongrie, j’en aurais probablement eu une image assez négative tant les personnages et le pays semblent toujours poursuivis par la malchance et l’apathie. Mais lors de votre présentation du livre vous défendiez une vision plus optimiste de la fin du livre et de vos personnages. Pouvez-vous nous en dire davantage?

Pour moi, la tristesse et la mélancolie qui sont très présentes dans le roman ne doivent masquer ni le sens de l’humour – certes très noir – et de la prose et des personnages, ni la grande tendresse dont ceux-ci sont entourés. Oui, leur vie est difficile, oui ils sont passifs et cabossés, mais ils sont en même temps pleins d’une vie intérieure qui est magnifique: ils aiment, ils rient, ils s’inventent des histoires, ils transcendent à chaque instant la réalité minable.

Le livre commence avec un texte d’Attila József, un des grands poètes hongrois. Y a-t-il d’autres livres ou des auteurs qui vous ont particulièrement marqués et que vous recommandez pour des lecteurs français ?

J’aime beaucoup les nouvelles de Kosztolanyi, Gyula Krudy dont « l’affaire Eszter Solymosi » vient de paraître en traduction française (Albin Michel), « La porte » de Magda Szabo. Et j’ai été très marquée par le film « Megall az idö » dont l’atmosphère correspondait étrangement à ce que je voulais faire dans « Sombre Dimanche ».

Le succès du livre en France, avec de nombreux prix (Prix de la Closerie des Lilas, Prix des Lecteurs de l’Express, Prix du Livre Inter) depuis sa publication l’année dernière, a-t-il été une surprise étant donné que la Hongrie est un sujet plutôt « niche »?

Oui, j’avais peur que seuls les gens ayant déjà un intérêt antérieur pour la Hongrie n’achètent le livre. Et peut-être que ça a été le cas au début, mais l’effet boule de neige a fonctionné et les prix ont attiré d’autres lecteurs qui eux aussi, par le bouche-à-oreille, ont attiré d’autre lecteurs. C’est un phénomène fascinant de regarder la communauté des lecteurs, sa diversité, et de penser que le point commun entre ces personnes variées, opposées parfois, c’est le livre qu’ils ont tous lu.

Vous étiez de nouveau à Budapest récemment pour le lancement de la traduction hongroise de Sombre Dimanche. L’idée de le traduire en hongrois est-elle venue rapidement ?

La traductrice étant mon amie de longue date, une de mes étudiantes de l’Eötvös Collegium, elle a accompagné le livre avant même qu’il ne soit écrit et nous avons rêvé de sa traduction avant qu’il n’y ait un texte fini à traduire. Le livre a été aussi cette occasion pour moi de fédérer mes amis, ma « famille » hongroise, autour d’un projet et j’en suis très fière aujourd’hui lorsque je vois Vera [Veronika Kovács] présenter la traduction.

Quelle réception le livre a-t-il reçu en Hongrie pour le moment ?

Je l’ignore encore. Pour l’instant, je sens l’intensité de la curiosité de ma part comme de celle des lecteurs hongrois et voilà tout.

Vous disiez lors de la présentation de Sombre Dimanche que vous avez mis de coté le théâtre pour vous consacrer à l’écriture. Quels sont vos projets aujourd’hui ?

Ils sont nombreux, et variés. Je travaille sur un prochain roman – non hongrois cette fois. J’ai une pièce de théâtre à venir en janvier 2015 au théâtre de Vanves. Je travaille avec la metteuse en scène Julie Beres sur une adaptation du « Petit Eyolf » d’Ibsen. Je traduis une nouvelle de Rob Doyle, un auteur irlandais. Et je continue à écrire des textes de ci de-là pour des amis qui me proposent toujours des projets passionnants.

Merci !

Et pour finir, la fameuse chanson du titre, interprétée par Pál Kalmár :

 

 

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Alice Zeniter – Sombre Dimanche

imagesFin mars, alors que le Salon du Livre venait juste de fermer ses portes à Paris, nous autres lecteurs francophones de Budapest avions droit à notre propre événement littéraire avec la présence de la française Alice Zeniter, venue présenter son roman Sombre Dimanche à la librairie française et espagnole Latitudes dans le cadre du festival de la Francophonie. C’est toujours un plaisir d’entendre quelqu’un parler de son livre et là, évidemment, j’avais fait mes devoirs avant la présentation en rayant Sombre Dimanche de la liste de livres à lire un jour parce qu’ayant trait à la Hongrie.

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De Hongrie, et surtout de la mélancolie hongroise, il est question du début à la fin, à commencer par le titre. Sombre Dimanche est aussi le nom d’une chanson populaire hongroise des années 1930 (Szomorú Vasárnap) parlant de fleurs, de cercueils et d’amours perdues. Cette chanson est celle qui accompagne la famille Mándy chaque 2 mai lorsque le grand-père, ivre mort, commémore à sa façon le décès de sa femme Sara, et c’est celui qu’il chante sous les yeux de son petit-fils Imre en ce 2 mai du début des années 1980 qui ouvre le livre.

Chez les Mándy il y a le grand-père, le père, la mère, le fils (Imre) et sa sœur Ági. Il y a aussi la maison, symbole des jours meilleurs de la famille mais dorénavant encerclée par les rails qui mènent à la gare Nyugati, et envahie chaque nuit par les déchets.

Alternant les chapitres entre le présent d’Imre qui grandit jusque dans les années 2000, et le passé des parents et grand-parents jusque dans les années 1950, Sombre Dimanche invente le portrait assez réussi d’une famille qui l’est, elle, beaucoup moins. Tous ont leurs secrets et meurtrissures qui les rendent comme incapables de fonctionner normalement : le grand-père au tempérament irascible et à la jambe roide, le père enfoncé dans son silence et ses souvenirs, Ági au corps et aux rêves brisés, et Imre le déboussolé qui voit la vie lui passer à côté en le laissant perpétuellement du côté des vaincus. Que tout ça soit l’état final des choses (que le va-et-vient du roman explique petit à petit) plutôt que la situation de départ, donne le ton : l’histoire de la famille Mándy n’est pas celle de l’ascension sociale ni de l’accomplissement des rêves personnels.

A l’histoire de la famille se mêle l’histoire avec le grand H, celle du bloc communiste, de 1989 et de l’entrée dans l’Union Européenne, celle aussi à plus petite échelle avec par exemple le premier concert d’un groupe occidental à l’Est depuis 20 ans, et l’arrivée des feuilletons américains avec l’ouverture du pays. Du point de vue de l’écriture, c’est cet aspect du livre qui m’a le plus plu : il est tellement difficile de faire passer l’histoire d’un pays dans un roman sans avoir l’air de donner des leçons, et c’est un exercice qu’à mon avis Alice Zeniter réussi vraiment bien tellement les points de repère apparaissent sans avoir l’air d’y toucher (sauf, à la fin, une longue référence au rôle de la Hongrie dans un épisode pas glorieux de la seconde guerre mondiale, dans la lettre-confession du grand-père, qui à mon avis n’apporte pas grand chose au livre ou aux personnages). Les petites touches qui rendent le tout plus vivant – les références culturelles, les lieux – sont là aussi et c’était amusant de voir à quel point nos points de repère en tant qu’étrangères de passage en Hongrie se ressemblent.

Ce qui m’a plu aussi, et va dans la même direction, c’est que le livre résiste à la tentation de faire de ses protagonistes des acteurs ou héros de tous les événements importants de l’histoire de la Hongrie. J’avais lu avant un roman familial qui suit le destin de trois familles entre 1920 et les années 2000, écrit récemment par un hongrois et qui avait eu beaucoup de succès, mais avait fini par m’exaspérer justement parce que l’auteur s’obstinait à faire en sorte que ses personnages jouent un rôle dans absolument tous les épisodes qui font maintenant partie de la mémoire collective du pays. Au contraire, le Imre d’Alice Zeniter est vraiment plutôt un anti-héros, pour qui la fin du communisme en Hongrie se passe quelque part entre la fois où il est allé au marché pour acheter le déjeuner du grand-père, et son premier boulot au Diamond Sex Shop. Pour une famille qui vit si près d’une gare, qui plus est d’une « gare de l’ouest » (dans la vraie vie c’est aussi l’une des gares principales de Budapest), Imre, sa sœur et ses parents semblent singulièrement incapables de saisir les occasions que leur offrent le passage du temps et l’ouverture du pays.

Dis comme ça, ça ne fait pas très réjouissant, et ça ne l’est pas, mais le livre n’est en fait pas misérabiliste du tout, plutôt un bon reflet de la manière hongroise de prendre avec philosophie et une bonne dose d’abattement mêlée d’alcool la vie telle qu’elle est, même quand elle est moche.

La famille Mándy n’est pas vraiment porteuse d’optimisme, donc, mais au moins elle est sympathique, plus sympathique que les rares étrangers qui débarquent comme en pays conquis (plus ou moins littéralement) et influent sur la vie des protagonistes : des Russes, un professeur français plutôt lâche, deux sœurs allemandes qui ne voient en la Hongrie que comme un miroir de ce qu’elles veulent être.

Je ne dirais pas que j’ai tout aimé dans ce livre (certains passages voués à en expliquer d’autres m’ont paru un peu invraisemblables ou moins bien écrits, comme le coup du maquillage d’Imre et de son ami Zsolt, ou celui de la mort d’Ilonka, la mère d’Imre) ou que j’en garderai un souvenir impérissable. Mais ce qui m’a plu m’a beaucoup plu : la petite histoire dans la grande, et la construction bien menée qui dévoile ce qu’il faut juste là où il faut.

Durant la présentation du livre les questions ont fusé : d’où est venue l’inspiration ? Cette maison au bord des rails a-t-elle vraiment existé ? Pourquoi un livre si peu optimiste ? Qui se cache derrière cet horrible professeur français ? Et ainsi de suite. J’avais les miennes, auxquelles Alice Zeniter a bien voulu répondre, ce sera pour le prochain billet.

Alice Zeniter, Sombre Dimanche. Albin Michel, 2013.