Lajos Kassák – Vagabondages

Plus tard, le travail manuel m’a plu et j’ai éprouvé une véritable joie à donner une forme à la matière brute, à la transformer en objet. Pourtant, il me fut difficile de me limiter longtemps à cette activité.

Des songes plus vastes m’attiraient. J’aurais voulu connaître le monde entier, et un jour, n’y tenant plus, je me suis mis en route, partant pour Paris à pied, comme un vagabond. (Lajos Kassák, « Esquisse d’autoportrait », dans l’anthologie Hommage à Lajos Kassák*).

C’est une expérience curieuse que de lire un récit, publié à l’origine en 1927, d’un périple à travers l’Europe réalisé en 1909, à pied. Il faut oublier nos frontières et nos monnaies d’aujourd’hui, pour se rappeler qu’on est là à une époque où l’empire austro-hongrois existe encore, et où « la dernière guerre », en France, se réfère encore à celle, franco-prussienne, de 1870-1871. Il faut, aussi, mettre de côté temporairement nos conceptions modernes du voyage et nous mettre dans les bottes d’une personne qui, même si elle avait les moyens de voyager plus confortablement, aurait nécessairement une expérience plus lente et plus proche de la réalité des régions traversées que nous (c’est au cours de la même année 1909 que Louis Blériot réalise ses premiers vols).

Lajos Kassák veut aller à Paris, donc, mais c’est un ouvrier issu d’une famille pauvre, et la seule possibilité qui lui est ouverte est de faire ce trajet à pied, avec quelques sous en poche. Cela correspond aussi certainement à son état d’esprit, car il aime la liberté bien plus que la contrainte : on aura le temps de s’en apercevoir à ses côtés, en lisant ces Vagabondages portés par une voix si franche, si drôle et si immédiate, qu’on en oublie facilement qu’elle a presque cent ans. Lire la suite »


Très sages vagabondages

Après un bref arrêt aux côtés de quelques femmes écrivaines d’Europe centrale et orientale, ma prochaine thématique me ramène à une forme d’écriture qui reste très masculine : la littérature de voyage. La région contenue entre la mer Baltique à l’Adriatique et la mer Noire, et entre l’Allemagne et la Russie, s’y prête bien. Lire la suite »


Quelques idées pour refaire le plein de livres en septembre

Il semblerait que le phénomène de la rentrée littéraire touche aussi un peu la littérature d’Europe centrale et orientale en français ! Voici quelques uns des titres qui vont sortir au fil du mois. J’en oublie certainement, il suffit de me les signaler dans les commentaires pour que je les rajoute à la liste.

Commençons par la Hongrie : le 4 septembre, Cambourakis publie Le dernier loup de László Krasznahorkai (traduction par Joëlle Dufeuilly), « réflexion subtile sur les liens entre l’homme et la nature, opérant dans le même temps une véritable entreprise d’envoûtement du lecteur qui se retrouve happé par ce récit, ne pouvant s’en extraire qu’au point final ». Le 12 septembre, chez Albin Michel, publication du premier volume du Journal de Sándor Márai (traduction par Catherine Fay) qui, couvrant Les années hongroises 1943-1948, « met en lumière des passages plus personnels de l’œuvre littéraire où se déploient la causticité et la clairvoyance de Sándor Márai »

Deux titres aussi pour la Pologne : Zygmunt Miłoszewski (géniteur de l’ex-procureur Szacki dont les aventures sont publiées chez Mirobole) publie Te souviendras-tu de demain ?, « son ouvrage le plus personnel, devenu aussitôt la meilleure vente de l’année en Pologne » chez Fleuve Editions le 5 septembre. Même jour, aux Editions Noir sur Blanc, La Fabrique de papier tue-mouches, d’Andrzej Bart, « roman dérangeant, […] interrogation sur la responsabilité historique » avec pour cadre l’Holocauste en Pologne (traduction par Eric Veaux).

Arrivant de Slovaquie via Agullo Editions, Il était une fois dans l’Est, d’Árpád Soltész, « tableau noir et âpre des brutales années 1990 et du capitalisme sauvage qui a suivi la chute du communisme » sortira le 19 septembre (traduction par Barbora Faure).

Une nouvelle publication aussi de Roumanie, Solénoïde, « chef-d’œuvre de Mircea Cărtărescu », « roman monumental où résonnent des échos de Borges, Swift et Kafka », « long journal halluciné d’un homme ayant renoncé à devenir écrivain, mais non à percer le mystère de l’existence », sera publié par les Editions Noir sur Blanc dès le 22 août (traduction par Laure Hinckel).

Alma Editeur publie le 29 août La symphonie du Nouveau Monde, de l’auteure d’origine tchèque installée en France Lenka Horňáková-Civade, portrait de destinées entre la Tchécoslovaquie, Marseille et le Nouveau Monde, dans le « tumulte terrible et merveilleux » de l’année 1938.

Comme d’habitude, un petit retour en arrière pour signaler les nouvelles publications qui m’ont échappé ces derniers mois. En juin, les Editions de l’Arbre Vengeur publiaient Opium de Géza Csath : ces « nouvelles, tantôt oniriques, tantôt réalistes, nous offrent le spectacle d’une folie qui annonce un siècle tout entier placé sous ce signe » (traduit du hongrois par Éva Brabant Gero et Emmanuel Danjoy). Toujours en juin, aux Editions Intervalles, La caverne vide de Dimana Trankova, suivi de trois poèmes inédits de Khristo Botev, dystopie dans une Union européenne en miettes après une Troisième Guerre mondiale, mais aussi « ode à l’espoir, à cette force intérieure qui peut demeurer, envers et contre tout, malgré le contrôle omniprésent et les systèmes nés pour broyer ce qui leur résiste » (traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov). Début août, aussi aux Editions Intervalles, un roman d’un auteur né en Albanie, mais dorénavant établi aux Etats-Unis et traduit du grec, Le Pays des pas perdus de Gazmend Kapllani, confrontation entre deux frères que tout oppose, « cristallisant à travers leur confrontation l’histoire chaotique des Balkans et de l’Europe des XXe et XXIe siècles » (traduit du grec par Françoise Bienfait).

Pour terminer, deux volumes de non-fiction : le 4 septembre sortira chez Gaïa Editions une invitation au voyage ou du moins à glisser un nouveau volume aux côtés de ceux de Paolo Rumiz ou de Ryszard Kapuscinski, avec La frontière, récit par l’écrivaine-anthropologue voyageuse norvégienne Erika Fatland de son Voyage autour de la Russie de la Corée du Nord à la Norvège : « quatorze États et plus de vingt mille kilomètres en longeant LA frontière, la plus longue au monde, celle de la Russie avec l’ensemble de ses voisins » (traduction par Alex Fouillet). Et en juillet paraissait aux Editions Non Lieu La Moldavie à la croisée des mondes, ouvrage de Josette Durrieu et Florent Parmentier, une ancienne sénatrice et un universitaire qui « apportent un certain nombre d’informations qui permettront aux lecteurs de se faire une idée des enjeux moldaves, enjeux qui dépassent son cadre national et interroge l’identité européenne » (un complément parfait pour ceux et celles qui auraient envie d’en savoir plus sur ce pays avant ou après avoir lu L’empire de Nistor Polobok).


François Fejtö – Voyage sentimental

Europe centrale, années trente

Je subissais l’influence stylistique d’Alexandre Márai, romancier et journaliste en vogue qui, lui, se réclamait de Gide et Thomas Mann. Mais mon livre était naïf, juvénile et gai. Le Voyage sentimental – c’était son titre – fut publié avec de très jolies décorations d’Olga Székely Kovács, épouse de Dormándi, pour la Journée du Livre de 1935. Il eut du succès.

Lorsqu’il publiait ce Voyage sentimental en 1935, François – alors plutôt connu sous son prénom Ferenc – Fejtö avait juste un peu plus de 25 ans et cherchait à se faire sa place au soleil dans le fourmillant milieu intellectuel de la Hongrie de l’entre-deux-guerres. C’est grâce à sa publication (dans la très célèbre revue Nyugat alors dirigée par Mihály Babits) d’un Journal de voyage inspiré de son récent voyage yougoslave, que Fejtö avait fait la connaissance de Dormándi, le même László Dormándi qui, en tant que directeur des Editions Pantheon, avait récemment publié en Hongrie Les confessions d’un bourgeois de cet « Alexandre Márai » dont Fejtö subissait l’influence stylistique et qui était alors comme aujourd’hui plutôt connu sous son prénom Sándor.

Mais c’est en tant que commentateur reconnu du XXe siècle européen que, cinquante ans après la publication de ce Voyage sentimental, Fejtö avait publié, en France où il vivait depuis 1938, ses Mémoires. De Budapest à Paris (Calmann-Lévy, 1986) dans lesquels il décrit la genèse de son Voyage sentimental, et d’où est tirée la citation en exergue. Lire la suite »


Karel Capek – Lettres d’Angleterre

capek angleterreDans le match journaliste tchèque – Angleterre des années 1920 que nous propose Karel Capek dans ces Lettres d’Angleterre, c’est un peu l’Angleterre qui est perdante, et les lecteurs qui sont les gagnants.

Karel Capek est le journaliste tchèque en question, et ses Lettres relatent le voyage qu’il a fait en Angleterre, en Ecosse, au Pays de Galles et (à peu de choses près) en Irlande en 1924 : Lettres, parce qu’elles se présentent sous la forme de textes envoyés au journal praguois Lidové Noviny au cours de ce séjour. Ecrites à destination des lecteurs de ce quotidien lu par l’élite culturelle, leur ton est à la fois léger, amusant et faussement naïf. Capek, qui avait déjà fait de nombreux voyages mais dont c’était le premier sur les îles Britanniques, rend compte un peu en vrac de ses observations : sur les policemen londoniens « semblables à des dieux », sur les arbres centenaires dont il suppute qu’ils ont une grande influence sur le torysme anglais, sur la morosité des dimanches, la circulation dans la capitale ou encore sur les joueurs de cornemuse. Peut-être, s’il était envoyé aujourd’hui en voyage, Capek ferait-il le choix de faire son récit sous forme de story Instagram.

Ceci dit, ces Lettres sont presque un anti-guide touristique. Une lettre dédiée aux cathédrales anglaises (dont on sait bien qu’elles sont nombreuses et superbes), le voit courir d’Ely à Lincoln et de là à York avant d’atterrir à Durham, en moins de 6 petites pages.

Les villes à cathédrales sont de petites villes avec de grandes cathédrales, où l’on célèbre des offices divins d’une longueur démesurée.

Il note qu’ici il n’est pas possible de se restaurer en ville, que là les rues sont vieilles et jolies, que partout les suisses surveillent d’un œil sévère les visiteurs des cathédrales, et qu’enfin « l’architecture sacrée anglaise est moins pittoresque et moins plastique que celle du continent ».

La campagne, par contre, lui plaît, surtout lorsqu’elle est peuplée d’arbres vénérables, de moutons, de vaches et de chevaux, et que ces chevaux tentent de lui manger ses carnets de croquis. Car Capek ne se contente pas de donner des impressions vivantes et imagées, il parsème ses lettres de dessins, là aussi faussement naïfs. Mentionne-t-il un capitaine de navire dans une lettre d’Ecosse, qu’apparaît la tête moustachue du capitaine, entourée de mouettes et penchée au-dessus du bastingage. Mentionne-t-il un cheval qui en vaut à son carnet de croquis, que voici sa tête esquissée derrière une barrière en bois. Et voilà encore, parmi d’autres croquis (en lettres et en traits) de personnalités littéraires de l’époque, la face gauche et la face droite de « monsieur John Galsworthy, [représenté] d’une part comme dramaturge et d’autre part comme romancier, car, n’est-ce pas, il faut que vous le connaissiez sous ses deux aspects. »

A chaque page, il y a de quoi sourire, et l’on s’imagine facilement les lecteurs du Lidové Noviny tourner rapidement les pages du journal pour lire au plus vite la dernière livraison de ce farceur de Capek. De plus, il s’adresse directement à eux, multipliant les références à « chez nous », à son oncle paysan ou aux étudiants tchèques affamés, pour souligner les différences et les excentricités. Un club littéraire où « partout régnait une odeur de gloire et de vieux fauteuils de cuir » lui fait remarquer qu’« en vérité, si nous avions d’aussi vieux sièges de cuir, nous aurions aussi une tradition » : « comme [notre tradition] n’a pas où s’asseoir, elle pend en l’air ».

Ainsi le sérieux, et souvent aussi la critique, perce-t-il derrière le ton badin. Allé visiter la British Empire Exhibition, Capek en ressort également fasciné et repoussé par ce qu’on y montre, c’est à  dire la machine et l’obsession de tout répertorier (également présente dans les musées qu’il visite), plutôt que l’humain. Déjà il y a près de 100 ans, déplorait-il la parte d’un « art humain indigène » au profit de la production en série pour « l’industrie civilisée ». De même le métro et la circulation de Londres le font-ils fuir. Qu’en penserait-il maintenant !

Et puis il y a la cuisine, dont il se moque gentiment rien qu’avec le titre de son avant-dernière lettre : « Fuite ». Capek n’utilise jamais l’expression « home, sweet home », mais c’est pourtant bien ce qui ressort de sa dernière lettre : le contentement du pèlerin sur le chemin du retour après une mission bien menée mais qui commençait à devenir pesante.

Coïncidence ou non, ces Lettres d’Angleterre m’ont fait penser à d’autres livres, d’écrivains hongrois et non tchèques, et un peu plus tardifs (les années 1930), mais partageant cette même manière amusée et instruite de découvrir « l’autre ». A travers son personnage János Bátky, Antal Szerb a notamment fait dans La légende de Pendragon une description pleine d’humour de l’Angleterre telle qu’elle apparaît à d’autres nations européennes. Il y a en a sans doute beaucoup d’autres, et Capek lui-même fut l’auteur de Lettres d’Italie, d’Espagne, des Pays-Bas ainsi que du « Nord », publiées en Tchécoslovaquie entre 1923 et 1936.

club capek

En lisant ce livre, j’étais aussi très intriguée par les aspects pratiques de ce voyage, à commencer par l’envoi des lettres : les envoyait-il par télégraphe, ou par la poste afin d’y inclure d’emblée les dessins ? Ou ceux-ci y ont-ils été ajoutés par la suite ? Toutes sortes de questions pour lesquelles je n’ai pas de réponses. J’aurais bien aimé savoir également si le voyage de Capek avait aussi laissé des traces en Angleterre : le journaliste était en effet venu pour assister à la British Empire Exhibition, une exposition coloniale sans précédent pour lequel on aurait pu supposer qu’il avait fait partie d’un groupe de journalistes invités par les organisateurs. Mais il semblerait (je me réfère à l’article d’Ivona Misterova pour The Literary London Journal) qu’il soit en fait venu dans le cadre du PEN Club International, créé tout juste quelques années auparavant en 1921. Otakar Vocadlo, un professeur de littérature tchèque travaillant à l’époque à l’Institute of Slavic Studies à l’université de Londres, avait en effet proposé Capek comme membre honorifique du PEN Club de Londres, en même temps qu’un autre tchèque plus âgé, Alois Jirasek.

karel-capekCapek, alors âgé d’une trentaine d’années, bénéficiait déjà d’une réputation de personnalité littéraire (écrivain, poète, dramaturge, critique littéraire et d’art, auteur d’essais et de contes, et traducteur – notamment de poésie française moderne), qu’il allait encore développer jusqu’à son décès en 1938 (avec notamment la pièce de théâtre de science-fiction R.U.R. de 1920 introduisant le mot robot dans la langue courante, et la publication de La guerre des salamandres en 1936, de L’année du jardinier en 1929, de La Fabrique d’absolu en 1922*…). C’est peut-être son statut de membre honorifique du PEN Club qui lui a permis de rencontrer des personnalités de la vie culturelle et littéraire anglaise telles que G.B. Shaw, H.G. Wells et G.K. Chesterton, et aussi d’être l’invité d’honneur de réceptions dont des comptes-rendus furent ensuite publié dans le quotidien The Times. Ses Lettres d’Angleterre furent ensuite traduites en anglais et publiées dans le Guardian (avec un titre qui met en avant la perception du pays que pouvaient en avoir ses visiteurs étrangers, How it feels to be in England), avant d’être rassemblées en un livre.

Selon Misterova, Capek ne s’était pas, au moment de son départ pour Londres, rendu compte de l’importance du PEN Club dont il était devenu membre. L’atmosphère vénérable et les fauteuils en cuir ont pourtant bien dû l’impressionner, car c’est à la suite de son voyage qu’il crée à son tour le PEN Club tchécoslovaque, qu’il présida de 1925 à 1933. Il lança aussi la tradition d’un club littéraire et politique, Pátečníci, qui se rassemblait chez lui et dont faisaient partie les hommes politiques Tomáš Masaryk et Edvard Beneš, son frère le peintre et écrivain Josef Capek, ainsi que Karl Polacek, dont j’aurai l’occasion de parler par la suite.

* Pour ne citer que des livres traduits en français.

Ces Lettres d’Angleterre m’ont été offertes par Ibolya Virag, que je remercie.


Rachel Polonsky – La lanterne magique de Molotov

polonskyukLa lanterne magique de Molotov est à la fois le point de départ du livre, et une métaphore pour la méthode qu’emploie Rachel Polonsky tout au long du livre pour dérouler, image par image, son histoire de la Russie.

Quand j’ai sorti le livre du rayon de la bibliothèque, je me souvenais avoir noté le titre lorsque le livre était sorti en Angleterre en 2010 (la traduction en français chez Denoël date de 2012) et, très vaguement, que c’était à propos d’une maison à Moscou, et puis c’est tout.

C’est bien avec une maison à Moscou que commence ce voyage intellectuel à travers l’histoire et la littérature de la Russie, une maison au passé prestigieux et funeste : située au n°3 de la rue Romanov, c’était d’abord un immeuble à loyer à sa construction à la toute fin du XIXe siècle par la famille des comtes Cheremetiev, puis après la révolution bolchévique et jusqu’à la fin de la période communiste un mélange d’appartements communautaires et de résidence d’Etat pour la nomenklatura : Trotski, Vorochilov, Joukov, Khrouchtchev et d’autres y ont vécu et auraient pu donner leur nom au livre.

The men who lived in No. 3 had metro stations, institutes, cities, battle cruisers, tractors, auto-plants; warhorses, lunar craters and stars named after them. On my walks down to the Lenin Library from our first Moscow apartment on Tverskaya Street, I would choose to come this way, to get closer, I liked to think, to the hidden lives of those men… There are many more names in the invisible nomenklatura of No. 3, names without plaques, erased by state murder or sullen disgrace from the charmed list during every decade of Soviet power: Trotsky, Belovorodov, Sokolnikov, Frumkin, Furtseva, Malenkov, Rokossovsky, Togliatti, Zhukov, Vyshinsky, Kosior, Tevosyan, Khrushchev, Molotov…

Mais lorsque Polonsky s’installe au No. 3 de la rue Romanov à la fin des années 1990, les vyacheslav_molotov_anefo2derniers appartements communautaires sont en train d’être reconvertis en appartements pour banquiers d’affaires, artistes cotés et présentateurs vedettes. C’est justement un banquier d’affaires – son voisin du dessus- qui lui prête la clé de son appartement en l’informant que Viatcheslav Molotov (ministre des affaires étrangères de l’URSS, entre autres postes de confiance auprès de Staline) avait habité l’appartement et que sa bibliothèque s’y trouvait encore.

Au début, le livre plonge dans l’histoire de ce quartier de Moscou, et du bâtiment, en même temps qu’il est une réflexion sur l’histoire et la mémoire, dans cette ville au centre d’un pays où la mémoire de l’histoire est encore éminemment malléable.

Rachel Polonsky est historienne de la littérature russe, et le livre tire son attrait de la capacité de l’auteur à naviguer les rues de Moscou – du moins celles du centre historique – aussi bien que les différentes couches historiques et les personnages qui se sont succédés pour construire l’histoire de l’empire russe puis de l’URSS. A côté des noms bien connus de Dostoievski, de Mandelstam ou encore de Chalamov, toute une galerie d’autres personnages est évoquée pour rendre la densité de l’histoire que raconte Polonsky : Nikolaï Fiodorov, ancien responsable de la bibliothèque du Musée Roumiantsev de Moscou au XIXe siècle et que Polonsky décrit comme le « Socrate russe » et le pionnier des bibliothécaires ; l’espion des années de la révolution Sidney Reilly et sa coterie de danseuses russes ; les chercheurs Sergueï et Nikolaï Vavilov aux destins divergents mais également terribles sous le stalinisme. Il lui suffit de quelques lignes pour brosser leur portrait et y intéresser ses lecteurs.

Petit à petit, elle élargit son cercle géographique : de l’appartement 61 du N°3 de la rue Romanov, et de ce quartier central de Moscou, on passe aux villages des datchas proches de Moscou, puis on s’éloigne avec elle du centre : Novgorod, Rostov sur le Don, Taganrog, Mourmansk, Oulan Oude se succèdent. Avec ces villes, ce sont aussi leurs personnalités littéraires (Babel, Tchekhov …), militaires (Boudionny), ou encore les exilés de l’insurrection des décembristes de 1825, qui apparaissent au fil des pages. Le livre est un peu comme un pot pourri d’histoire littéraire, d’histoire locale, d’histoire politique, d’histoire tout court, et d’impressions de voyage. Même si c’est fascinant, c’est parfois trop, et on risque de perdre le fil de l’histoire ici ou là. C’est surtout vrai pour les premiers chapitres sur Moscou, très riches et évocateurs, mais un peu déstabilisants tant Polonsky s’autorise à suivre le cours de sa pensée. J’ai fini par me demander s’il s’agissait d’un livre sur Moscou, ou sur une maison et ses habitants, ou encore sur Molotov ?

Dans les derniers chapitres, le contexte politique (la mort de Eltsine, le naufrage du sous-marin Koursk, l’emprisonnement de Mikhaïl Khodorkovsky) se fait plus présent que dans le reste du livre. Mon édition anglaise précise que certains passages avaient d’abord été écrit sous forme de « Lettres » pour la revue Times Literary Supplement : ce sont peut-être ceux-là.

Deux éléments donnent quand même au livre une certaine unité. Le premier est la personne de l’auteur, puisque ce sont les lieux où elle vit ou voyage, et sa connaissance fine de l’histoire russe, qui donnent leur matière aux différents chapitres (sa « lanterne magique »). Il ne s’agit cependant pas d’histoire personnelle, et Rachel Polonsky reste à l’arrière-plan, préférant donner à ses personnages le rôle de vedette. Si on voit percer ses goûts ou ses préférences, c’est sous la forme de références un peu appuyées à telle ou telle personne, comme par exemple l’intellectuel, médiéviste et linguiste Dmitri Likhatchov, ou le photographe Evgueni Khaldeï, témoins et acteurs de ce terrible XXe siècle russe.

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Photographie prise par Evgueni Khaldeï pendant la seconde guerre mondiale: Source ici

Le deuxième élément, c’est Molotov et sa bibliothèque. Rachel Polonsky ne se contente pas de voir combien de livres elle contient, ou de dérouler leurs noms et auteurs. Les dédicaces, les annotations, la couleur de l’encre, la qualité du papier (importante pour les livres publiés durant les premières années de la révolution lorsque le papier manquait), le nombre de pages coupées, la présence même dans la bibliothèque de Molotov de livres interdits à la majorité des lecteurs pendant des décennies : pour elle, tout devient un indice, et les livres eux-mêmes deviennent comme des témoins de l’histoire.

Dans sa découverte de la bibliothèque de Molotov, et le voyage à travers la Russie qu’elle nous propose, elle se nourrit aussi des propres lectures, et c’est une belle invitation à ouvrir à notre tour les œuvres de Babel, de Tchekhov, de Pasternak, d’Anna Akhmatova, d’Osip et Nadejda Mandelstam, de Chalamov, de Tchoukovskaïa (dont les romans et les recueils de poèmes et de conversations avec Anna Akhmatova furent interdits de publication dans l’Union soviétique et donc publiés à Paris), de Marina Tsvetaeva et de tant d’autres. C’est aussi une invitation à aller voir, par soi-même ou en photo, les endroits qu’elle décrit… sans non plus les idéaliser : les gardes du corps des nouveaux riches, les dessous politiques de la renaissance de l’église orthodoxe russe, ont aussi toute leur place dans le livre.polonskyfr

En lisant ce livre, j’ai pensé à Emma et à ses désirs frustrés d’escapades littéraires à Moscou, je lui dédie donc cette chronique.

Rachel Polonsky, Molotov’s Magic Lantern. A journey in Russian history. Faber and Faber, 2010. Publié en français chez Denoël : La lanterne magique de Molotov. Voyage à travers l’histoire de la Russie. Traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat. Préface de Danièle Sallenave. 2012.


Comme un air de vacances…

Et qui dit vacances, dit lectures

Ou encore, voyages.

Le thème de cette année est : la Bosnie.

Et je suis preneuse de conseils de lectures (mais aussi de films, et de musique).

N’hésitez pas à les déposer dans les commentaires afin que mon rayon Europe/Balkans/Bosnie-Herzégovine sétoffe avant le voyage !

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