Corina Ciocârlie – Europe Zigzag. Petit atlas de lieux romanesques

Atlas

nom masculin

(de Atlas, nom propre d’un héros myth.)

1. Recueil ordonné de cartes, concu pour représenter un espace donné et exposer un ou plusieurs thèmes (géographie, économie, histoire, astronomie, linguistique, etc.) (…)

(Larousse)

La première carte du livre se trouve dès la couverture, avec ses blocs stylisés aux couleurs joyeuses, qui mettent en valeur autant la diversité des pays que l’importance des fleuves qui les traversent. Cette carte est reprise, dans un camaïeu de gris plus sobre et juste un peu plus précis, dans les premières pages du livre. Y sont ajoutés 18 noms de lieux, reliés par des pointillés qui forment comme un cadre à cette Europe continentale qui donne sa raison d’être au livre : Lisbonne, Londres, Copenhague, Balcic, Trieste, Le Pirée, Ithaque – mais aussi des villes continentales – Paris, Berlin, Prague…

C’est une troisième carte qui clôt ce petit libre, ou plutôt c’est la photographie amusée d’une carte qui se prend très au sérieux : elle montre une autre face, méditerranéenne et mythique, de cette Europe : Corina Ciocârlie nous explique cette « grande carte en relief » qui, sur la place du village grec de Stavros, « reproduit, assez naïvement, le périple d’Ulysse dans l’Odyssée ».

Entre ces premières et dernière carte, c’est un atlas tout subjectif que propose Corina Ciocârlie avec pour fil conducteur (si différent de l’ordonnancement scientifiquement rigoureux que préconise la définition de l’atlas) ces « lieux romanesques » qui, dans ce champ si vaste des possibilités qu’est un nom de ville tel que Paris ou Berlin, lui font choisir un lieu, un auteur, une œuvre, un personnage.

Annoncées l’une après l’autre par une photo en noir et blanc, chaque section de ce « petit atlas » sonne comme une proposition de rendez-vous. « Paris. L’Escalier de la Madeleine » . « Trieste. Le jardin public ». « Paris. 21 rue de l’Odéon » . « Differdange. L’horloge florale du parc Gerlache ». « Răşinari. Au pied des Carpathes », et ainsi de suite. Corina Ciocârlie nous invite à l’y retrouver, mais c’est en fait surtout pour retrouver un auteur (rarement une autrice) qui a écrit ou vécu ces lieux – faisant à leur tour d’eux les « lieux romanesques » que les lecteurs et lectrices connaissent également, à travers ou indépendamment de leurs textes. En sus des photos, de brèves citations d’œuvres préfacent une réflexion toujours renouvelée de l’auteure autour des liens à double sens qui lient réalité, mémoire et fiction.

Guide

nom masculin

(…)

2. Ouvrage qui contient des renseignements classés sur tel ou tel sujet et, en particulier, ouvrage destiné aux touristes pour les guider dans la visite d’un lieu.

(Larousse)

Certains rendez-vous sont plus mystérieux que d’autres. Après « Londres. Les rives de la Tamise » en compagnie de Conrad et de son capitaine Marlow, Ciocârlie se dirige vers Bucarest pour la première de deux rencontres avec la ville. Les « vieux quartiers » d’Eliade, et surtout cette rue S. qui, dans Le Secret du docteur Honigberger « traverse le cœur de Bucarest, tout à côté de la Calea Victoriei », sont illustrés par un détail de plan de la ville et pourtant, écrit Ciocârlie, « les passionnés de géographie littéraire s’appliqueront en vain à trouver cette adresse mythique dans un guide de Bucarest des années 1930. » Sont surtout mystérieux les passages d’un lieu à un autre au gré de l’itinéraire fantaisiste qu’emprunte Ciocârlie. Stendhal, Pasolini, Conrad, Pessoa, Eco, Manzoni, Perec, Cărtărescu… ce sont en tout une trentaine d’auteurs (et une autrice solitaire, Virginia Woolf) parmi les plus connus des XIXe et XXe siècles qui prêtent leurs noms, leurs textes et parfois leurs titres pour ce voyage aux escales variées. A Ferrare, un narrateur « se laisse emporter par le radeau de la mémoire » vers les remparts de la ville et le triste et merveilleux Jardin des Finzi-Contini ; quelques pages plus tard et bien des années auparavant Peter Walsh, ancien amoureux éconduit de Mrs Dalloway, se promène dans le Regent’s Park de Londres ; cette même Clarissa Dalloway ressurgit ensuite dans le petit texte que consacre Ciocârlie aux Quatre jours en mars de l’écrivain danois Jens Christian Grøndahl et notamment aux promenades de son héroine Ingrid Dreyer dans le Kongens Have, le jardin du Roi au centre de Copenhague. Au fil d’Europe Zigzag, il y aura d’autres jardins, mais aussi des palais, des rivières et leurs ponts, des cimetières, tous lieux littérairement uniques mais s’appellant et se répondant dans cet imaginaire collectif dans lequel se positionne le livre. Parce qu’il s’appuie sur cet imaginaire européen (et français) collectif, il reste d’ailleurs très ouest-européen : c’est, ainsi, autant par les mots d’Umberto Eco et de Paul Morand que par ceux de trois exilés – Eliade, Cioran et Kundera – que nous parviennent les échos de Prague et de Roumanie (Mircea Cărtărescu, dont la place dans le canon européen est plus fragile, est également présent).

Hormis le « beau village (…) au fond d’une vallée reculée de Transylvanie » qu’est la Răşinari de Cioran, et ce « concentré des Balkans » qu’est le village de Balcic où, écrit Paul Morand, « le jardin anglais de la reine Marie descend jusqu’à la mer », il s’agit aussi d’un espace et d’une expérience fondamentalement urbains. Parfois « onirique et intemporelle » comme le Paris de Modiano, souvent aimée « passionnément », comme la Lisbonne de Pessoa, la ville se fait parfois plus agressive et moderne, comme cette Berlin d’Alfred Döblin dont les rues, autour de l’Alexanderplatz, « au beau milieu des années 1920, muent à une vitesse ahurissante ». Mais la ville moderne peut également – comme le fait Ciocârlie – être abordée par le biais de ces « bâtiments qui résument mieux que d’autres la dimension tragique et dérisoire du totalitarisme » vécu ou seulement imaginé, Maison du Peuple bucarestoise revisitée par Cartarescu ou Senate House londonienne réimaginée en ministère de la Vérité orwellien.

Guide

nom

1. Personne qui fait métier d’orienter et de renseigner les visiteurs dans des endroits réputés ou dignes d’intérêt.

(Larousse)

Corina Ciocârlie, expliquent les éditions Signes et Balises qui la publient, est journaliste et essayiste ; enseignant la littérature comparée et la théorie et la pratique de l’édition, « son domaine de prédilection est la géographique littéraire ; la traversée des frontieres, sa spécialité ». Au fil des pages, ce sont justement sa connaissance profonde, affectueuse et absolument dénuée de prétention de la littérature européenne, et de sa géographie, qui font d’elle et de ce petit atlas voyageur un guide si agréable, intelligent et riche de détails inattendus.

Côté pratique, tous les extraits cités sont issus de livres disponibles en français, référencés en fin d’ouvrage.

Corina Ciocârlie, Europe Zigzag. Petit atlas de lieux romanesques. Signes et Balises, 2021.


David Kldiachvili – Le malheur (suivi d’une promenade culturelle en Géorgie)

Avant d’aller faire un petit tour puis un deuxième en Afrique, et de présenter quelques nouvelles parutions, j’étais en Géorgie dans les années 1990, dans une école d’un quartier anodin de Tbilissi, avec The Pear Field, de Nana Ekvtimishvili. C’est en Géorgie que je vous propose maintenant de retourner, avec d’abord un arrêt dans un village de campagne, au début du siècle dernier. Cet arrêt sera suivi d’un aperçu fantasque – fait de vaches, d’un président perdu, d’une sainte et d’une « mère de » – de la fin du XXe et du début du XXIe siècle géorgien. Avec « Géorgie », le deuxième maître-mot reliant ces deux billets sera « théâtre » et c’est de théâtre que je parlerai ensuite – avec un invité bien au courant – dans un troisième billet.

A la fin de billet de ce premier billet, inspirée par ma lecture et par un voyage récent, je vous parlerai aussi de trois intellectuels géorgiens du début du XXe siècle, d’un trésor en France, et de musique.

Mais donc, d’abord : un village, plusieurs personnages, un malheur.

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Kapka Kassabova – To the lake (L’Echo du lac)

L’année dernière, je devais passer quelques semaines au pied des monts Šar, dans une petite ville au nord-ouest de la Macédoine du Nord, et espérais en profiter pour descendre ensuite un peu plus bas, vers le lac d’Ohrid. J’avais emporté avec moi le dernier livre de Kapka Kassabova, To the Lake. Puis, la pandémie est arrivée en Macédoine du Nord, une municipalité puis une autre ont été mises en quarantaine, j’ai plié bagage et j’ai fini par lire le livre entre mes quatre propres murs. Kapka Kassabova se décrit comme une « écrivaine de géographies intérieures et extérieures », une description qui me plait beaucoup, mieux que celle d’« écrivaine voyageuse » ou de « voyageuse écrivaine » qui est pourtant celle de ma série épisodique commencée la semaine dernière sur la littérature de voyage au féminin et dont ce billet est le deuxième épisode. Lire la suite »


Ella Maillart – Parmi la jeunesse russe

Il me restait à lui demander le plus important :

– A supposer que j’aie l’argent du voyage et du premier mois de séjour, pourrai-je ensuite gagner ma vie à Moscou en donnant des leçons d’anglais, d’allemand ou de sport ?

De son œil fulgurant, il prit ma mesure :

– Cela dépend en majeure partie de vous-même, mais je pense que vous devez pouvoir vous débrouiller partout. Qui ne risque rien n’a rien.

C’est sur la recommandation de Galja, grande enthousiaste de la Russie et des Balkans, que j’avais emprunté un livre d’Ella Maillart, Parmi la jeunesse russe. Avec ce billet rédigé en décembre 2020, le premier portant sur les « voyageuses écrivaines/écrivaines voyageuses », je saute-moutonne allègrement au-dessus de l’Europe centrale et des Balkans pour me rendre directement à Moscou et, de là, dans le Caucase. Lire la suite »


Voyageuses écrivaines ? Ecrivaines voyageuses ?

A la gare de Gorna Oryahovitsa, on lit aussi Zola.

L’année dernière, condamnée comme presque tout le monde à approfondir ma connaissance de mon chez-moi, j’avais rassemblé quelques-uns de mes livres autour du voyage et les avais (re)lus et chroniqués : cinq livres qui, partant de l’Ouest de l’Europe, s’en allaient vers l’Est, ou inversement qui, partant de l’Est (ou du centre), s’en allaient vers l’Ouest. Le plus ancien, Europica varietas de Márton Szepsi Csombor, datait de 1620 ; le plus récent, L’Est d’Andrzej Stasiuk, de 2014.

Dans mon billet introductif, j’avais noté que la littérature de voyage est « une forme d’écriture qui reste très masculine », et c’est tout aussi vrai pour ce qui concerne la littérature de voyage en provenance de, ou sur, l’Europe centrale, de l’Est et des Balkans. Cependant il y a, comme pour tout, des exceptions.

Après la série de l’année dernière, où je n’avais présenté que des livres écrits par des voyageurs écrivains (ou écrivains voyageurs), je prévois de présenter de manière ponctuelle au cours des mois à venir la petite poignée de livres écrits par des voyageuses écrivaines (ou écrivaines voyageuses) que j’ai pu rassembler. Parmi ces livres, certains ne sont pas (ou pas encore) traduits en français. Et pour étoffer ma liste (qui sinon risquerait d’être assez courte), je vais aussi m’aventurer vers des contrées qui ne figurent pas habituellement sur ce blog : la Russie, le Caucase, peut-être aussi l’Asie centrale.

*** 

Cliquez sur les liens ci-dessous pour retrouver mes chroniques de l’année dernière :

Lajos Kassák, Vagabondages

Márton Szepsi Csombor, Europica varietas

Andrzej Stasiuk, L’Est

Mariusz Wilk, Le journal d’un loup

Paolo Rumiz, Aux frontières de l’Europe


Embarquement pour Trieste, voie Blog

Il y a une dizaine de jours, j’avais quitté l’écrivain-voyageur Paolo Rumiz à Odessa, au terme d’un long périple le long des « frontières de l’Europe ». Il s’apprêtait à embarquer pour Istanbul et, de là, à rejoindre sa ville natale, Trieste, en passant par les Balkans, « suivant à contresens le trajet de l’Orient-Express ».

Moi, je vous propose dans les jours à venir un autre trajet Odessa-Trieste, bien plus direct même s’il nous fera passer par la Roumanie, la Serbie, la Croatie et la Slovénie avec quatre livres pour tout bagage.

Rendez-vous mercredi pour l’embarquement.


Paolo Rumiz – Aux frontières de l’Europe

L’est, mon œil ! L’endroit où je me trouve en ce moment est le centre. Le centre, l’âme du continent. Et cette âme est entièrement en dehors de cet échafaudage bureaucratique qu’on appelle l’Union européenne.

De l’Allemagne à la Biélorussie, on recense une dizaine d’endroits se disputant l’étiquette de « centre de l’Europe », et encore une autre douzaine pour ce qui est du centre (mouvant) de l’Union européenne. Mais c’est d’Odessa, sur les bords de la mer Noire, que parle ici l’écrivain-voyageur triestin Paolo Rumiz. Odessa est aussi le terminus du périple qui l’a mené, à l’été 2008, à la recherche « des terres sauvages », de la Laponie finlandaise à cette ville portuaire ukrainienne. Lire la suite »


Très sages vagabondages : changement de direction avant d’arriver au point final

Nous arrivons à la cinquième et dernière étape de ma série sur la littérature de voyage. Pour celle-ci, on abandonne l’est-vers-l’ouest de Lajos Kassák et de Márton Szepsi Csombor et l’est-vers-l’encore-plus-à-l’est d’Andrzej Stasiuk et de Mariusz Wilk, pour passer à la direction nord-sud. Gardez vos manteaux sur vous, remettez vos bonnets, car il fera froid là où on commencera.

 


Mariusz Wilk – Le journal d’un loup

J’ai fini par comprendre ce qu’est l’Eurasie, le « sixième des terres émergées », à force d’y vagabonder. Oui, je dis bien : d’y vagabonder, car il s’agissait pour moi d’expérimenter la Russie, de faire une somme du chemin parcouru et non pas de collectionner des impressions de touriste. C’est ainsi que je me suis retrouvé sur l’archipel.

Le Journal d’un loup est presque l’antithèse d’un voyage, surtout dans sa première partie : l’écrivain fait de ses « Notes de Solovki » une exploration presque stationnaire d’un lieu mythique, l’archipel des Solovki. Lire la suite »


Andrzej Stasiuk – L’Est

Au début, le sentiment qui domine, c’est que la géographie s’est sacrément fichue de vous.

Des portes de Varsovie au désert et à la steppe de Sibérie, de Mongolie et de Chine, c’est l’Est dans toute son étendue géographique qui appelle Andrzej Stasiuk, dans ce récit au titre aussi simple qu’évocateur. Plutôt habitué des fin-fonds de l’Europe centrale et des Balkans, qu’il a décrits dans nombre de ses livres, Stasiuk ne se présente pas comme un fin connaisseur de la Russie et des pays situés au-delà : né en 1960, il ne découvre leurs grands espaces qu’après 2006. Cependant les voyages successifs qu’il y fait, et dont il distille le récit dans ce livre consacré à l’Est au sens large, sont guidés par une interrogation née de son enfance dans la Pologne du temps du communisme : il veut « voir jusqu’où cette idéologie s’était déployée, à quel point elle avait transformé le monde et ce qu’il en était resté. »

Voyage géographique et voyage dans le temps – le sien, celui de sa famille, celui de son pays – s’imbriquent et se répondent dans L’Est pour donner une vision toute personnelle de cet espace et de son histoire au XXe siècle. Lire la suite »