Karel Capek – Lettres d’Angleterre

capek angleterreDans le match journaliste tchèque – Angleterre des années 1920 que nous propose Karel Capek dans ces Lettres d’Angleterre, c’est un peu l’Angleterre qui est perdante, et les lecteurs qui sont les gagnants.

Karel Capek est le journaliste tchèque en question, et ses Lettres relatent le voyage qu’il a fait en Angleterre, en Ecosse, au Pays de Galles et (à peu de choses près) en Irlande en 1924 : Lettres, parce qu’elles se présentent sous la forme de textes envoyés au journal praguois Lidové Noviny au cours de ce séjour. Ecrites à destination des lecteurs de ce quotidien lu par l’élite culturelle, leur ton est à la fois léger, amusant et faussement naïf. Capek, qui avait déjà fait de nombreux voyages mais dont c’était le premier sur les îles Britanniques, rend compte un peu en vrac de ses observations : sur les policemen londoniens « semblables à des dieux », sur les arbres centenaires dont il suppute qu’ils ont une grande influence sur le torysme anglais, sur la morosité des dimanches, la circulation dans la capitale ou encore sur les joueurs de cornemuse. Peut-être, s’il était envoyé aujourd’hui en voyage, Capek ferait-il le choix de faire son récit sous forme de story Instagram.

Ceci dit, ces Lettres sont presque un anti-guide touristique. Une lettre dédiée aux cathédrales anglaises (dont on sait bien qu’elles sont nombreuses et superbes), le voit courir d’Ely à Lincoln et de là à York avant d’atterrir à Durham, en moins de 6 petites pages.

Les villes à cathédrales sont de petites villes avec de grandes cathédrales, où l’on célèbre des offices divins d’une longueur démesurée.

Il note qu’ici il n’est pas possible de se restaurer en ville, que là les rues sont vieilles et jolies, que partout les suisses surveillent d’un œil sévère les visiteurs des cathédrales, et qu’enfin « l’architecture sacrée anglaise est moins pittoresque et moins plastique que celle du continent ».

La campagne, par contre, lui plaît, surtout lorsqu’elle est peuplée d’arbres vénérables, de moutons, de vaches et de chevaux, et que ces chevaux tentent de lui manger ses carnets de croquis. Car Capek ne se contente pas de donner des impressions vivantes et imagées, il parsème ses lettres de dessins, là aussi faussement naïfs. Mentionne-t-il un capitaine de navire dans une lettre d’Ecosse, qu’apparaît la tête moustachue du capitaine, entourée de mouettes et penchée au-dessus du bastingage. Mentionne-t-il un cheval qui en vaut à son carnet de croquis, que voici sa tête esquissée derrière une barrière en bois. Et voilà encore, parmi d’autres croquis (en lettres et en traits) de personnalités littéraires de l’époque, la face gauche et la face droite de « monsieur John Galsworthy, [représenté] d’une part comme dramaturge et d’autre part comme romancier, car, n’est-ce pas, il faut que vous le connaissiez sous ses deux aspects. »

A chaque page, il y a de quoi sourire, et l’on s’imagine facilement les lecteurs du Lidové Noviny tourner rapidement les pages du journal pour lire au plus vite la dernière livraison de ce farceur de Capek. De plus, il s’adresse directement à eux, multipliant les références à « chez nous », à son oncle paysan ou aux étudiants tchèques affamés, pour souligner les différences et les excentricités. Un club littéraire où « partout régnait une odeur de gloire et de vieux fauteuils de cuir » lui fait remarquer qu’« en vérité, si nous avions d’aussi vieux sièges de cuir, nous aurions aussi une tradition » : « comme [notre tradition] n’a pas où s’asseoir, elle pend en l’air ».

Ainsi le sérieux, et souvent aussi la critique, perce-t-il derrière le ton badin. Allé visiter la British Empire Exhibition, Capek en ressort également fasciné et repoussé par ce qu’on y montre, c’est à  dire la machine et l’obsession de tout répertorier (également présente dans les musées qu’il visite), plutôt que l’humain. Déjà il y a près de 100 ans, déplorait-il la parte d’un « art humain indigène » au profit de la production en série pour « l’industrie civilisée ». De même le métro et la circulation de Londres le font-ils fuir. Qu’en penserait-il maintenant !

Et puis il y a la cuisine, dont il se moque gentiment rien qu’avec le titre de son avant-dernière lettre : « Fuite ». Capek n’utilise jamais l’expression « home, sweet home », mais c’est pourtant bien ce qui ressort de sa dernière lettre : le contentement du pèlerin sur le chemin du retour après une mission bien menée mais qui commençait à devenir pesante.

Coïncidence ou non, ces Lettres d’Angleterre m’ont fait penser à d’autres livres, d’écrivains hongrois et non tchèques, et un peu plus tardifs (les années 1930), mais partageant cette même manière amusée et instruite de découvrir « l’autre ». A travers son personnage János Bátky, Antal Szerb a notamment fait dans La légende de Pendragon une description pleine d’humour de l’Angleterre telle qu’elle apparaît à d’autres nations européennes. Il y a en a sans doute beaucoup d’autres, et Capek lui-même fut l’auteur de Lettres d’Italie, d’Espagne, des Pays-Bas ainsi que du « Nord », publiées en Tchécoslovaquie entre 1923 et 1936.

club capek

En lisant ce livre, j’étais aussi très intriguée par les aspects pratiques de ce voyage, à commencer par l’envoi des lettres : les envoyait-il par télégraphe, ou par la poste afin d’y inclure d’emblée les dessins ? Ou ceux-ci y ont-ils été ajoutés par la suite ? Toutes sortes de questions pour lesquelles je n’ai pas de réponses. J’aurais bien aimé savoir également si le voyage de Capek avait aussi laissé des traces en Angleterre : le journaliste était en effet venu pour assister à la British Empire Exhibition, une exposition coloniale sans précédent pour lequel on aurait pu supposer qu’il avait fait partie d’un groupe de journalistes invités par les organisateurs. Mais il semblerait (je me réfère à l’article d’Ivona Misterova pour The Literary London Journal) qu’il soit en fait venu dans le cadre du PEN Club International, créé tout juste quelques années auparavant en 1921. Otakar Vocadlo, un professeur de littérature tchèque travaillant à l’époque à l’Institute of Slavic Studies à l’université de Londres, avait en effet proposé Capek comme membre honorifique du PEN Club de Londres, en même temps qu’un autre tchèque plus âgé, Alois Jirasek.

karel-capekCapek, alors âgé d’une trentaine d’années, bénéficiait déjà d’une réputation de personnalité littéraire (écrivain, poète, dramaturge, critique littéraire et d’art, auteur d’essais et de contes, et traducteur – notamment de poésie française moderne), qu’il allait encore développer jusqu’à son décès en 1938 (avec notamment la pièce de théâtre de science-fiction R.U.R. de 1920 introduisant le mot robot dans la langue courante, et la publication de La guerre des salamandres en 1936, de L’année du jardinier en 1929, de La Fabrique d’absolu en 1922*…). C’est peut-être son statut de membre honorifique du PEN Club qui lui a permis de rencontrer des personnalités de la vie culturelle et littéraire anglaise telles que G.B. Shaw, H.G. Wells et G.K. Chesterton, et aussi d’être l’invité d’honneur de réceptions dont des comptes-rendus furent ensuite publié dans le quotidien The Times. Ses Lettres d’Angleterre furent ensuite traduites en anglais et publiées dans le Guardian (avec un titre qui met en avant la perception du pays que pouvaient en avoir ses visiteurs étrangers, How it feels to be in England), avant d’être rassemblées en un livre.

Selon Misterova, Capek ne s’était pas, au moment de son départ pour Londres, rendu compte de l’importance du PEN Club dont il était devenu membre. L’atmosphère vénérable et les fauteuils en cuir ont pourtant bien dû l’impressionner, car c’est à la suite de son voyage qu’il crée à son tour le PEN Club tchécoslovaque, qu’il présida de 1925 à 1933. Il lança aussi la tradition d’un club littéraire et politique, Pátečníci, qui se rassemblait chez lui et dont faisaient partie les hommes politiques Tomáš Masaryk et Edvard Beneš, son frère le peintre et écrivain Josef Capek, ainsi que Karl Polacek, dont j’aurai l’occasion de parler par la suite.

* Pour ne citer que des livres traduits en français.

Ces Lettres d’Angleterre m’ont été offertes par Ibolya Virag, que je remercie.

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Rachel Polonsky – La lanterne magique de Molotov

polonskyukLa lanterne magique de Molotov est à la fois le point de départ du livre, et une métaphore pour la méthode qu’emploie Rachel Polonsky tout au long du livre pour dérouler, image par image, son histoire de la Russie.

Quand j’ai sorti le livre du rayon de la bibliothèque, je me souvenais avoir noté le titre lorsque le livre était sorti en Angleterre en 2010 (la traduction en français chez Denoël date de 2012) et, très vaguement, que c’était à propos d’une maison à Moscou, et puis c’est tout.

C’est bien avec une maison à Moscou que commence ce voyage intellectuel à travers l’histoire et la littérature de la Russie, une maison au passé prestigieux et funeste : située au n°3 de la rue Romanov, c’était d’abord un immeuble à loyer à sa construction à la toute fin du XIXe siècle par la famille des comtes Cheremetiev, puis après la révolution bolchévique et jusqu’à la fin de la période communiste un mélange d’appartements communautaires et de résidence d’Etat pour la nomenklatura : Trotski, Vorochilov, Joukov, Khrouchtchev et d’autres y ont vécu et auraient pu donner leur nom au livre.

The men who lived in No. 3 had metro stations, institutes, cities, battle cruisers, tractors, auto-plants; warhorses, lunar craters and stars named after them. On my walks down to the Lenin Library from our first Moscow apartment on Tverskaya Street, I would choose to come this way, to get closer, I liked to think, to the hidden lives of those men… There are many more names in the invisible nomenklatura of No. 3, names without plaques, erased by state murder or sullen disgrace from the charmed list during every decade of Soviet power: Trotsky, Belovorodov, Sokolnikov, Frumkin, Furtseva, Malenkov, Rokossovsky, Togliatti, Zhukov, Vyshinsky, Kosior, Tevosyan, Khrushchev, Molotov…

Mais lorsque Polonsky s’installe au No. 3 de la rue Romanov à la fin des années 1990, les vyacheslav_molotov_anefo2derniers appartements communautaires sont en train d’être reconvertis en appartements pour banquiers d’affaires, artistes cotés et présentateurs vedettes. C’est justement un banquier d’affaires – son voisin du dessus- qui lui prête la clé de son appartement en l’informant que Viatcheslav Molotov (ministre des affaires étrangères de l’URSS, entre autres postes de confiance auprès de Staline) avait habité l’appartement et que sa bibliothèque s’y trouvait encore.

Au début, le livre plonge dans l’histoire de ce quartier de Moscou, et du bâtiment, en même temps qu’il est une réflexion sur l’histoire et la mémoire, dans cette ville au centre d’un pays où la mémoire de l’histoire est encore éminemment malléable.

Rachel Polonsky est historienne de la littérature russe, et le livre tire son attrait de la capacité de l’auteur à naviguer les rues de Moscou – du moins celles du centre historique – aussi bien que les différentes couches historiques et les personnages qui se sont succédés pour construire l’histoire de l’empire russe puis de l’URSS. A côté des noms bien connus de Dostoievski, de Mandelstam ou encore de Chalamov, toute une galerie d’autres personnages est évoquée pour rendre la densité de l’histoire que raconte Polonsky : Nikolaï Fiodorov, ancien responsable de la bibliothèque du Musée Roumiantsev de Moscou au XIXe siècle et que Polonsky décrit comme le « Socrate russe » et le pionnier des bibliothécaires ; l’espion des années de la révolution Sidney Reilly et sa coterie de danseuses russes ; les chercheurs Sergueï et Nikolaï Vavilov aux destins divergents mais également terribles sous le stalinisme. Il lui suffit de quelques lignes pour brosser leur portrait et y intéresser ses lecteurs.

Petit à petit, elle élargit son cercle géographique : de l’appartement 61 du N°3 de la rue Romanov, et de ce quartier central de Moscou, on passe aux villages des datchas proches de Moscou, puis on s’éloigne avec elle du centre : Novgorod, Rostov sur le Don, Taganrog, Mourmansk, Oulan Oude se succèdent. Avec ces villes, ce sont aussi leurs personnalités littéraires (Babel, Tchekhov …), militaires (Boudionny), ou encore les exilés de l’insurrection des décembristes de 1825, qui apparaissent au fil des pages. Le livre est un peu comme un pot pourri d’histoire littéraire, d’histoire locale, d’histoire politique, d’histoire tout court, et d’impressions de voyage. Même si c’est fascinant, c’est parfois trop, et on risque de perdre le fil de l’histoire ici ou là. C’est surtout vrai pour les premiers chapitres sur Moscou, très riches et évocateurs, mais un peu déstabilisants tant Polonsky s’autorise à suivre le cours de sa pensée. J’ai fini par me demander s’il s’agissait d’un livre sur Moscou, ou sur une maison et ses habitants, ou encore sur Molotov ?

Dans les derniers chapitres, le contexte politique (la mort de Eltsine, le naufrage du sous-marin Koursk, l’emprisonnement de Mikhaïl Khodorkovsky) se fait plus présent que dans le reste du livre. Mon édition anglaise précise que certains passages avaient d’abord été écrit sous forme de « Lettres » pour la revue Times Literary Supplement : ce sont peut-être ceux-là.

Deux éléments donnent quand même au livre une certaine unité. Le premier est la personne de l’auteur, puisque ce sont les lieux où elle vit ou voyage, et sa connaissance fine de l’histoire russe, qui donnent leur matière aux différents chapitres (sa « lanterne magique »). Il ne s’agit cependant pas d’histoire personnelle, et Rachel Polonsky reste à l’arrière-plan, préférant donner à ses personnages le rôle de vedette. Si on voit percer ses goûts ou ses préférences, c’est sous la forme de références un peu appuyées à telle ou telle personne, comme par exemple l’intellectuel, médiéviste et linguiste Dmitri Likhatchov, ou le photographe Evgueni Khaldeï, témoins et acteurs de ce terrible XXe siècle russe.

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Photographie prise par Evgueni Khaldeï pendant la seconde guerre mondiale: Source ici

Le deuxième élément, c’est Molotov et sa bibliothèque. Rachel Polonsky ne se contente pas de voir combien de livres elle contient, ou de dérouler leurs noms et auteurs. Les dédicaces, les annotations, la couleur de l’encre, la qualité du papier (importante pour les livres publiés durant les premières années de la révolution lorsque le papier manquait), le nombre de pages coupées, la présence même dans la bibliothèque de Molotov de livres interdits à la majorité des lecteurs pendant des décennies : pour elle, tout devient un indice, et les livres eux-mêmes deviennent comme des témoins de l’histoire.

Dans sa découverte de la bibliothèque de Molotov, et le voyage à travers la Russie qu’elle nous propose, elle se nourrit aussi des propres lectures, et c’est une belle invitation à ouvrir à notre tour les œuvres de Babel, de Tchekhov, de Pasternak, d’Anna Akhmatova, d’Osip et Nadejda Mandelstam, de Chalamov, de Tchoukovskaïa (dont les romans et les recueils de poèmes et de conversations avec Anna Akhmatova furent interdits de publication dans l’Union soviétique et donc publiés à Paris), de Marina Tsvetaeva et de tant d’autres. C’est aussi une invitation à aller voir, par soi-même ou en photo, les endroits qu’elle décrit… sans non plus les idéaliser : les gardes du corps des nouveaux riches, les dessous politiques de la renaissance de l’église orthodoxe russe, ont aussi toute leur place dans le livre.polonskyfr

En lisant ce livre, j’ai pensé à Emma et à ses désirs frustrés d’escapades littéraires à Moscou, je lui dédie donc cette chronique.

Rachel Polonsky, Molotov’s Magic Lantern. A journey in Russian history. Faber and Faber, 2010. Publié en français chez Denoël : La lanterne magique de Molotov. Voyage à travers l’histoire de la Russie. Traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat. Préface de Danièle Sallenave. 2012.


Comme un air de vacances…

Et qui dit vacances, dit lectures

Ou encore, voyages.

Le thème de cette année est : la Bosnie.

Et je suis preneuse de conseils de lectures (mais aussi de films, et de musique).

N’hésitez pas à les déposer dans les commentaires afin que mon rayon Europe/Balkans/Bosnie-Herzégovine sétoffe avant le voyage !

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Lisa Heiss – Askania Nova. Le paradis dans la steppe

AskaniaQuand j’ai regardé pour la première fois la couverture d’Askania Nova, je me suis dit que l’illustrateur avait dû prendre ses rêves pour la réalité en dessinant ensemble des zèbres, des rennes, des chameaux et des cigognes en plein air, avec une stèle scythe au premier plan. Il m’a suffi d’arriver au bout des 190 pages de ce livre pour me rendre compte que j’avais tort de douter : c’est bien l’histoire de gens qui avaient fait de leurs rêves la réalité.

J’avais noté le nom d’Askania Nova dans un coin de ma tête en lisant The Black Sea (La mer Noire) de Neal Ascherson. Mi-livre d’histoire, mi-impressions de voyage autour de la mer Noire des années 1980-1990, c’est un ouvrage que j’ai adoré lire tellement il regorge d’informations sur cette région que je ne connais pas bien. Il faut dire qu’il y a de quoi raconter sur le pourtour de la mer Noire, avec son histoire mouvementée, ses peuplades scythes ou lazi, ses Cosaques, réfugiés polonais et autres colons germanophones. Justement, c’est de ces derniers que parlait Ascherson quand il évoquait Askania Nova, réserve naturelle créée par un propriétaire terrien allemand dans la deuxième moitié du XIXè siècle dans le sud de ce qui est aujourd’hui l’Ukraine, juste au nord de la Crimée.

Un colon allemand ? En Ukraine ? Au XIXè siècle ? C’était suffisant pour éveiller mon intérêt et, comme le hasard fait bien les choses, je suis tombée sur ce livre de Lisa Heiss dans le catalogue de ma bibliothèque préférée.

Le livre se présente en fait comme une courte biographie romancée de la famille Fein (puis Falz-Fein), de son installation dans la steppe, et de la fondation d’Askania Nova. Tout commence avec Johann Fein, paysan-vigneron engagé à contrecœur dans l’armée du petit duché de Wurtemberg (sud-ouest de l’Allemagne) dans les années 1760 : tellement à contrecœur qu’il déserte et doit donc quitter sa terre natale.

Plus loin à l’est, l’impératrice de Russie Catherine II vient justement de décider de faire venir des colons dans les régions désertes entre le Don et la Volga afin d’y affermir son pouvoir. Johann et ses compères Georges le forgeron et Hermann le débrouillard saisissent la chance au passage et partent pour le sud de la Russie. Après quelques péripéties dont un séjour raté près de Saratov sur la Volga, voilà Johann établi 1,500kms plus au sud-ouest, sur un coin de la steppe qu’il baptise « Nouvelle Patrie ».

La ferme et l’élevage établis là prospèrent, s’agrandissent et passent de génération en génération tandis qu’autour d’eux de nouvelles vagues de colons (surtout souabes) s’organisent, que le commerce se développe et que la Russie guerroie avec les Turcs.

Lisa Heiss ne retranscrit l’histoire que dans ses grandes lignes, en se fondant sur divers témoignages et archives, dans un style très (trop, à mon goût) simple et fluide. Elle y fait le portrait d’hommes travailleurs, doués de bon sens et épris de liberté au point de s’installer là où les rares créatures qui y vivent déjà – nomades ou tarpans (chevaux sauvages aujourd’hui disparus) – n’oissent qu’à leurs propres lois. Le climat y est rude, la steppe est balayée par la vjuga (un vent hivernal puissant), la neige et le gel, mais elle ne manque pas de beauté.

Quand le printemps viendra-t’il ? C’était l’éternelle question. Il vint pourtant. Le soleil fit fondre la glace et la neige et ils oublièrent l’hiver. Les perce-neige levèrent leurs corolles blanches et après eux apparut l’herbe rase, verte et drue. En trois semaines, la steppe verdirait entièrement, puis apparaîtraient les tulipes et les narcisses, les bleuets et les campanules et plus tard, à l’automne, les absinthes jaune sombre. La steppe était changeante et belle.

Simples paysans au départ, la famille Fein s’embourgeoise et, quand l’héritage arrive aux mains de Frédéric (Friedrich) Falz-Fein dans les années 1880, celui-ci se retrouve à la tête d’une grande fortune et de propriétés immenses où ce féru de sciences naturelles peut réaliser son rêve.

Falz Fein

Je veux faire d’Askania Nova un jardin zoologique et je le peuplerai de tous les animaux du monde. Je laisserai une grande partie de la steppe retourner à l’état sauvage et nous n’y verrons plus une charrue, plus une faux. Ici, je ferai un paradis dans la steppe.

Askania Nova, nom qui reprend le titre du duché allemand d’Anhalt-Köthen, propriétaire originel de ce morceau de steppe, a eu une existence mouvementée, dont seule une très courte partie s’est déroulée sous l’égide des Falz-Fein, le reste survivant tant bien que mal à la nationalisation après une première guerre mondiale qui contraint les survivants de la famille à l’exil, et aux grosses destructions liées au passage de troupes allemandes durant la seconde. Si elle n’est plus, pour citer les derniers mots du livre, « une des plus belles « réserve » (sic) du monde entier, pour la plus grande gloire de l’U.R.S.S. », elle abrite tout de même encore un institut de recherche, un parc zoologique, un arboretum, et l’un des derniers lambeaux de steppe, inscrits au patrimoine de l’UNESCO. Petit bout de verdure vu du ciel, entouré des taches parfaitement rondes de l’irrigation par pivot au milieu de l’aridité ambiante, Askania Nova a également été nommée l’une des sept merveilles de l’Ukraine. L’écrivain italien Dino Buzzati s’est inspiré de la réserve pour sa nouvelle L’expérience d’Ascania, qu’on peut lire dans le recueil Bestiaire Magique.

Askania-Nova

Askania Nova, le livre, ne remplit pas toutes les promesses du sous-titre : j’aurais aimé en savoir beaucoup plus sur le fonctionnement de ce « paradis », sur la personnalité et la vie de son fondateur, sur ce qu’en pensaient ses contemporains. Mais le livre n’est pas fait pour être une biographie en profondeur, et reste une bonne lecture qui m’a permis d’en savoir un peu plus sur une région et une famille qui m’intriguaient.

Lisa Heiss, Askania Nova. Le paradis dans la steppe (Askania Nova. Das Paradies in der Steppe, 1970). Trad. de l’allemand par Evelyne Jeitl. Magnard, 1970.


Walter Starkie – Les racleurs de vent

51DMCXGHW2L._SY300_En 1986, l’anglais Patrick Leigh Fermor publiait Between the woods and the water (Entre fleuve et forêt dans la traduction française), récit de la partie hongroise et roumaine d’un périple entrepris en 1933 dont le but était de traverser l’Europe à pied, de Londres à Constantinople. Il était âgé de 18 ans à l’époque, mais c’est la publication de Between the woods and the water 55 ans plus tard qui en fit l’un des voyageurs de la région les plus célèbres, surtout dans le monde anglophone (A Time of gifts, ou Le temps des offrandes, publié en 1977, relatait la première partie de son périple, à travers l’Allemagne et l’Autriche).

Il n’était pourtant pas le premier européen à parcourir l’Europe centrale, ayant été précédé par exemple en 1929 par l’irlandais Walter Starkie, personnage composite – professeur d’espagnol à Trinity College Dublin, co-directeur de l’Abbey Theatre, violoniste émérite et amateur de culture et musique tsigane. Il publia en 1933 Les racleurs de vent, livre au sous-titre plus spécifique : Avec les Tsiganes de la Puszta et de Transylvanie.

C’est une autre facette de la Hongrie de l’entre-deux-guerres que celle de Patrick Leigh Fermor qui se présente ici : moins lyrique, plus immédiate, certainement moins aristocratique, mais tout aussi instruite. Elle est différente aussi du Budapest des salons intellectuels, cafés littéraires et milieux diplomatiques du français Aurélien Sauvageot, professeur au collège ELTE de 1923 à 1931. Starkie, lui, descend dans la rue et prend les chemins de campagne, et si Sauvageot s’intéresse à la langue et à la littérature de la Hongrie, c’est pour sa musique, et surtout pour la musique tsigane, tant hongroise que roumaine, que l’irlandais s’enflamme.

Avec au dos un sac et un violon, aux pieds une bonne paire de chaussures, un estomac solide, quelques mots de romani et une curiosité qui lui donnera parfois du fil à retordre, Starkie traverse donc la Hongrie et la Roumanie le temps d’un été : du lac Balaton à Budapest, de Debrecen la commercante à Cluj l’intellectuelle, de Sibiu la Saxonne à Bucarest la cosmopolite.

Alors que nombreux sont ceux qui voient en la Hongrie de l’époque un pays pauvre, agricole et arriéré, Starkie s’enthousiasme justement pour son folklore et son mode de vie préservé. A Buda, le jour de la Saint Étienne, il voit affluer le long des ruelles étroites bordées de demeures baroques des paysans à la « tunique rouge brodée de blanc, culottes blanches bouffantes si amples qu’on croirait que les hommes sont en jupon, chapeau noir à cocarde fleurie », tous venus admirer les reliques du roi Étienne et la procession du régent Horthy et de l’archiduc Joseph (détail qui me surprend puisque les Habsbourgs avaient été bottés hors de Hongrie juste huit ans plus tôt). A Mezőkövesd dans la plate plaine de la puszta, Starkie approuve d’une vie campagnarde en laquelle il voit « le dernier vestige de cette féodalité qui déserte l’Europe, si l’on excepte certains coins reculés de l’Espagne et du Mezzogiorno ». Poussant un peu plus loin, les funérailles d’un violoniste tsigane respecté de la puszta lui font se demander s’il est vraiment bien « au XXè siècle, en Europe, à l’ère des automobiles, des aéronefs, des gratte-ciel ? Non, non, je baignais dans le Moyen Age, à la grande époque des troubadours et des jongleurs. » Il préfère, et de loin, les rythmes traditionnels à ceux, importés, du jazz, les capes de feutre ourlées de broderies des bergers aux vêtements produits industriellement, et le teint de pêche des jeunes filles des campagne au rouge et à la poudre des visages uniformisés de l’ouest.

Poussant un peu plus loin son admiration pour le peuple hongrois, Starkie déclame à l’envi que « le Hongrois ne sombrera jamais dans la misère, ayant trop de ressources morales pour se laisser abattre », une vision assez romantique et optimiste d’un peuple pourtant tout aussi connu pour son pessimisme et son penchant pour la dépression. Romantique, oui, mais ça n’est pas faute pour Starkie d’avoir tâté le terrain, ayant côtoyé les plus pauvres, cheminé sans un sou en poche et dormi à la belle étoile ou dans des auberges mal famées. Au contraire : si la bourse est vide ou s’il est invité par une rencontre de chemin, il n’hésite pas à dormir chez le petit fonctionnaire ou à partager la tente d’un tsigane.

Éva Besnyő: Gypsy boy with cello, Hungary 1931 "Au premier rang venaient les violons, précédant les violoncelles suspendus aux épaules par des moyens de fortune."

Éva Besnyő: Gypsy boy with cello, Hungary 1931
« Au premier rang venaient les violons, précédant les violoncelles suspendus aux épaules par des moyens de fortune. »

Il cherche d’ailleurs activement leur société, surtout celle des tsiganes musiciens : au long du lac Balaton il apprend avec eux les rythmes et les rengaines, à Budapest il rencontre Imre Magyari (« le roi du violon tsigane »), et au cours de ses déambulations il s’associe à nombre de violoneux de café ou de campement, avec toujours à l’esprit l’idée que la musique adoucit les mœurs et rapproche les peuples. Son violon lui sera justement d’un grand secours à nombreuses reprises, pour s’obtenir avec un air ou deux la confiance d’un attroupement trop menaçant ou trop occupé à mendier pour le laisser repartir.

L’histoire des Tsiganes, leurs origines et pérégrinations, leurs légendes, leur joie de vivre dès qu’il s’agit de faire la fête, la beauté de certaines filles et l’allure aristocratique de certains hommes – voilà ce pourquoi Starkie est parti à leur recherche. Ça ne l’empêche pourtant pas de voir et de rapporter l’immense misère qui règne surtout parmi eux et surtout parmi les tsiganes nomades de Roumanie : des vies passées en haillon et dans l’illettrisme, dans des taudis ou des tentes sales, surpeuplés, infectés de puces et de poux. Il voit la violence quotidienne entre eux, les couteaux dégainés trop vite contre le passant égaré, la prostitution, le mariage des filles à douze ans, les femmes usées par les grossesses à répétition et par une nourriture qui lui retourne l’estomac – toutes ces choses qui les rendent repoussants non seulement aux populations alentours mais aussi à certains groupes tsiganes plus sédentarisés.

Ses rencontres avec les tsiganes permettent aussi à Starkie d’entrer de plein pied dans les discussions des ethnomusicologues, une ou deux décennies après les travaux de Bartók et de Kodály pour sauvegarder le patrimoine culturel hongrois et, au passage, renverser les croyances que les tsiganes sont à l’origine de la musique folklorique locale. Dans le même temps, il lui est difficile de passer outre en Transylvanie des changements qui s’opèrent dans une région à la population diverse qui vient juste d’être transféré de la Hongrie à la Roumanie.

A Cluj (jusqu’à récemment Kolozsvár), il rencontre une société divisée en deux camps se faisant face « avec chacun sa presse de propagande qui tire à boulets rouges sur l’adversaire. » A Sibiu (Nagyszeben pour les hongrois et Hermannstadt pour les allemands), il constate l’effritement des coutumes des saxons locaux face à la politique de roumanisation mise en œuvre par Bucarest. A Sălişte, il passe la nuit chez un fonctionnaire roumain récemment affecté à une région où il se sent comme un étranger tellement les roumains du coin diffèrent de ceux de la Vallachie. Starkie écoute et liste les doléances sans prendre parti ni pour l’un ni pour l’autre, ce qui est probablement une bonne idée pour quelqu’un qui a encore du chemin à faire dans cette contrée.

Arrivé à Bucarest, il trouve une ville de couleurs, de « gandins satisfaits tirés à quatre-épingles » et de bâtiments imposants tout autant qu’une ville de bidonvilles, de mendiants et d’odeurs de poisson pourri et de sueur humaine. Encore une aventure avec une tsigane à moitié sorcière, quelques considérations sur l’importance de l’eau et de la pluie dans la culture roumaine et tsigane, et le récit se termine abruptement – peut-être s’est-il soudainement rendu compte qu’il était temps de repartir pour Dublin et les mœurs académiques.

C’est la fin d’une bonne promenade au travers d’une contrée qui commençait déjà à beaucoup changer, pour le meilleur et pour le pire. Ce que j’en retiendrai peut-être le plus, c’est la petite ironie qu’il y a à considérer, aujourd’hui plus que jamais, des endroits comme le parc Hortobágy et la Transylvanie comme une sorte de dépositaire de coutumes inchangées, alors que les voyageurs d’il y a 80 ans n’y retrouvaient déjà plus les coutumes citées par ceux qui y étaient passés 30 ans auparavant. J’en retiens aussi quelques autres récits de voyageurs des siècles passés – Emily Gerard, une écossaise cette fois, mariée à un polonais en poste à Sibiu, qui écrivit en 1888 The land beyond the forest : facts, figures, and fancies from Transylvania que je serais bien tentée de lire. Autres contrées, mais une présence tout aussi improbable – l’anglais George Borrow, un nom que Starkie évoque à de nombreuses reprises pour La Bible en Espagne, récit publié en 1843 de ses longues tribulations en Espagne avec ses Tsiganes. Des voyageurs intrépides avant l’ère du guide du routard, du GPS et des virées de week-end en low-cost !

Starkie

Né en Irlande en 1894, Starkie a été au cours de sa vie bien plus associé à l’Espagne qu’au centre de l’Europe : envoyé culturel à Madrid, il y fonde en 1940 le British Institute et en devient le directeur avant de devenir professeur à l’université de Madrid jusqu’en 1956. Après un interlude aux États-Unis, il revient s’installer en Espagne où il décède en 1976. Il y aura cependant de nombreuses constantes entre son voyage en Hongrie et Roumanie et le reste de sa vie espagnole : son intérêt pour les tsiganes et leur musique, l’exploration à pied, et l’écriture. Au palmarès : Spanish Raggle-Taggle : Adventures with a Fiddle in Northern Spain (qui reprend le titre original des Racleurs de Vent), The Road to Santiago, Scholars and Gypsies : An Autobiography, et de nombreuses traductions de l’espagnol, y compris de Cervantès.

Walter Starkie, Les racleurs de vent. Avec les Tsiganes de la Puszta et de Transylvanie (Raggle-Taggle. Adventures with a fiddle in Hungary and Roumania, 1933). Trad. de l’anglais par Pierre Giuliani. Éditions Phébus, 1995.

 


Aurélien Sauvageot – Souvenirs de ma vie hongroise

SauvageotSur mon bureau trônent les deux tomes d’un dictionnaire français-hongrois/hongrois- français. Aussitôt après avoir refermé les Souvenirs de ma vie hongroise d’Aurélien Sauvageot, j’ai attrapé le plus proche de moi pour vérifier le nom de l’auteur. Eckhardt Sándor, « professeur de langue et de littérature françaises à l’université », serait resté un parfait inconnu à mes yeux si je ne l’avais pas croisé à plusieurs reprises sous le nom francisé d’Alexandre Eckhardt au détour des pages des Souvenirs. D’ailleurs, je n’aurais jamais songé à vérifier le nom d’un auteur de dictionnaire, je n’aurais même probablement jamais pensé que la genèse d’un dictionnaire puisse être du tout intéressante, si ce n’avait été pour ces Souvenirs. Car voilà, Aurélien Sauvageot fut le premier à composer un dictionnaire bilingue français-hongrois dans les années 1930, un épisode qu’il retrace dans ces Souvenirs que j’ai pris énormément de plaisir à lire.

Né à la fin du 19e siècle à Constantinople, d’un père français architecte travaillant pour le sultan et d’une mère wallonne, Sauvageot se destine à l’étude des langues scandinaves et allemande. C’est compter sans la première guerre mondiale, dont l’une des nombreuses victimes est Robert Gauthiot, philologue et universitaire promis à une chaire d’études finno-ougriennes que l’on s’apprête à créer pour lui. Celle-ci désormais vacante, Sauvageot s’en voit incomber la responsabilité : il a à peine 20 ans et déjà les têtes pensantes de l’École Normale Supérieure, l’École Pratique des Hautes Études et l’École Nationale des Langues Orientales Vivantes lui ont tracé sa trajectoire : continuer l’allemand, abandonner l’étude du suédois et norvégien pour celle du finnois et du lapon (sur place!) puis celle du hongrois (encore sur place!), rédiger les deux thèses nécessaires, occuper la chaire promise, et impartir aux jeunes générations tout le savoir accumulé.

Difficile de se dérober à un tel triumvirat et, bien que navré d’avoir à abandonner son sujet de prédilection, Sauvageot s’exécute. L’année 1923 le voit arriver à Budapest, armé de presque aucune connaissance de la langue ou du pays, et d’un poste de civilisation française contemporaine à l’Eötvös Collegium, décrit comme l’équivalent local d’une École Normale. Pour Sauvageot, c’est loin d’être le coup de foudre pour cette ville triste sous son ciel hivernal, où la France et les Français sont très peu appréciés quelques années après une guerre qui compte parmi ses perdants une Hongrie territorialement réduite à un moignon.

Une décennie durant, Sauvageot s’attelle cependant à la tache, démolissant autant que faire se peut les murs qui le séparent du but. Au final, la Hongrie l’accompagnera toute sa vie puisque, outre l’enseignement et la publication d’un dictionnaire et d’autres ouvrages y ayant trait, c’est peu avant son décès qu’il publie ces Souvenirs de ma vie hongroise en 1988, réédités cette année par le même collège (aujourd’hui College Eötvös József ELTE) et l’Institut Français de Budapest.

Rédigés à une distance d’une centaine de kilomètres et après plus d’un demi-siècle, ces Souvenirs sont un témoignage fascinant d’une époque d’effervescence intellectuelle sur fond de poussées dictatoriales et antisémites dont les échos se font sentir encore aujourd’hui. L’histoire du dictionnaire en est une bonne illustration : s’adjoignant les services d’un écrivain et d’un linguiste hongrois en disgrâce l’un de par son rôle durant la brève période communiste hongroise de 1918-19 et l’autre de par son appartenance à la franc-maçonnerie, il sollicite aussi le même Eckhardt, qui bénéficie lui du concours du régime : « je craignais de la part d’Eckhardt un refus motivé par le risque qu’il pouvait courir de se faire mal voir par des autorités dont il dépendait, pour le cas où il collaborerait à une édition inspirée par un éditeur juif et réalisée par un français avec le concours de deux personnalités classées parmi les adversaires du régime. » Eckhardt préfère de toute manière être seul maître de son propre projet (finalement mené à bien dans les années 1950), mais l’épisode donne quand même une bonne idée du ton de l’époque envers ceux qui ne sont pas jugés comme étant de bons hongrois.

Sauvageot se révèle être tout aussi bon spectateur qu’acteur et ses souvenirs fourmillent d’observations dont nombre sont encore valides aujourd’hui. Tout y passe : l’anachronisme ressenti par « un citoyen libre d’un pays libre » face à une société où titres de noblesse et formules de politesse jouent un rôle prépondérant ; l’origine controversée (encore aujourd’hui chez certains) du peuple hongrois ; les relations entre la France et la Hongrie (mauvaises, inexistantes ou fondées sur l’ignorance et les préjugés) ; la misère d’une ville surpeuplée de réfugiés venus des territoires perdus dans les années 1920, puis celle de toutes les classes sociales touchées par la position particulièrement défavorable de la Hongrie en Europe durant les années 1930 ; l’histoire du développement de la langue hongroise (qui donne lieu à des passages passionnants) ; l’antisémitisme croissant qui lui vaut, à lui et à un collègue français au teint trop basané, d’être chassés d’un café après avoir été pris pour juifs.

Ce sont beaucoup de choses négatives, et Sauvageot sent bien alors qu’il quitte la Hongrie en 1931, et durant de longues visites au long des années 1930, que la situation ne risque que d’empirer.

Mais ces années sont aussi pour Sauvageot l’occasion de découvrir toute une littérature qui lui était totalement inconnue. Dezső Kosztolányi, Mihály Babits, Gyula Illés, Frigyes Karinthy, Tibor Déry, Endre Ady et tant d’autres : ces grands noms de la littérature de l’entre-deux-guerres ne sont pas égrenés au hasard. Sauvageot devient un habitué des salons, rencontrant tout un monde, du poète « maigre, efflanqué, pauvrement vêtu, un visage de visionnaire », très précoce et révolté (Attila József), au « gros homme lourd » dont « tout le maintien faisait penser à un paysan » mais dont le hongrois « dru, savoureux (…) se goûtait comme un fruit bien charnu et bien mûr et dont la sonorité flattait l’oreille » (Zsigmond Móricz). C’est tout un abrégé de la bonne (quelque fois aussi de la mauvaise) littérature dans son jus qui est présenté là. On entend la plainte des écrivains attristés par le manque de réciprocité dans leur admiration de la culture française (un état des choses qui persiste, malheureusement). Sauvageot nous mène aussi à voir à travers l’œuvre de ces différents écrivains et poètes la condition et les préoccupations des hongrois (paysans et notables) de cette époque, et ce sont certainement des réflexions qui désormais joueront dans ma lecture de ces auteurs que je ne connais encore que bien trop peu.

C’est tout à fait par hasard que je suis tombée sur ce livre (merci encore une fois à la médiathèque de l’Institut Français de Budapest pour une heureuse découverte), mais je me vois bien y revenir pour la lecture intelligente et instruite qu’elle propose d’une période qui m’intéresse beaucoup.

Aurélien Sauvageot, Souvenirs de ma vie hongroise (1988, 2013). Collège Eötvös József ELTE – Institut Français de Budapest