Eugen Uricaru – Le poids d’un ange

Troisième et dernier volet de ma séquence autour du thème « écrire/effacer, se souvenir/oublier » dans la littérature roumaine d’après 1989.

***

On pouvait difficilement trouver quelqu’un qui vous rappelât encore « le monde d’avant ». Et ceux qui s’en souvenaient étaient encore plus rares. Plus rares et plus entourés d’obscurité. Une obscurité venant de leur intérieur, qui les dissimulait, les rendait plus difficiles à trouver, même plus difficiles à remarquer.

Dans Le livre des nombres, on retrouvait un roman-dans-le-roman, dont l’objectif était de coucher par écrit le passé afin de ne pas l’oublier. Dans Comme si de rien n’était, l’écriture se présentait comme une manière d’appréhender une réalité individuelle et intime, dont la littérature officielle ne pouvait rendre compte. Dans ces deux livres, l’écriture est l’expression d’un besoin – universel – de préserver une version personnelle, mais juste, des faits, que le passage du temps ou les discours officiels de la Roumanie communiste auraient pu faire tomber aux oubliettes.

Dans Le poids d’un ange, il est à peine question d’écriture. Cependant la question de l’oubli, du passé, de la mémoire collective ou individuelle et de sa manipulation à des fins idéologiques ou politiques, est au cœur de ce roman complexe et déroutant. C’est aussi un regard intrigant, et teinté d’extraordinaire, sur un XXe siècle roumain et européen, à travers la vie d’un homme, Basarab Zapa.

Lire la suite »


Alina Nelega – Comme si de rien n’était

Deuxième épisode de ma séquence autour du thème « écrire/effacer, se souvenir/oublier » dans la littérature roumaine d’après 1989.

***

… elle ne refusera plus d’écrire des recensions dithyrambiques et des éditosriaux enthousiastes, elle écrira tout ce qu’on voudra pourvu qu’elle obtienne le bonus AEC qu’on accorde aux étudiants qui ont des activités dans l’Association des étudiants communistes – et après ça ira, elle oubliera tout, ça ira, ça ira, ça ira. Elle oubliera. Elle est apaisante cette idée, elle lui donne des forces, avec le temps elle effacera tout de sa mémoire, elle reprendra tout à zéro mais là il lui fait faire ce qu’il faut, se répète-t-elle en s’enveloppant dans la serviette courte et effilochée.

Par son existence, le roman d’Alina Nelega est une illustration de la force de l’expérience et de la pensée humaines, même lorsque celles-ci ont été soumises à un régime qui a cherché à les anéantir. Publié en 2019, Comme si de rien n’était prend pour cadre la Roumanie du beau milieu de « L’Époque d’Or », qualificatif qui parait aujourd’hui cruellement ironique mais qui était celui choisi par Ceausescu pour la période inaugurée avec son arrivée au pouvoir en 1965.

Le roman débute à la toute fin des années 1970 et se déroule sur une dizaine d’années. Bien que le livre se termine en 1989, et que les premiers frémissements qui mèneront à la chute brutale de Ceausescu sont seulement évoqués, ces événements n’entrent quasiment pas en ligne de compte pour le développement du roman et de ses personnages : ce roman ne fait pas partie de la catégorie des livres rédempteurs, dans lesquels la période d’ouverture après Ceausescu apporterait une forme de justice (collective ou individuelle) après les maux endurés. Non, Comme si de rien n’était est un roman dur et en fin de compte sans espoir, incarnation à travers le personnage de Cristina d’années d’oppression et de mensonges.

Lire la suite »

Florina Ilis – Le livre des nombres

Premier épisode de ma séquence autour du thème « écrire/effacer, se souvenir/oublier » dans la littérature roumaine d’après 1989.

***

Qui donc va se rappeler ce qui s’est passé dans le temps… ?!

Dans les tous derniers paragraphes du Livre des nombres, des voix d’hommes et de femmes, tour à tour « curieuse », « bien renseignée », « aiguë, mais prévenante » ou encore « chargée d’insinuations venimeuses », évoquent des noms de leur passé : la Zenobia, le Gherasim, l’instituteur Dima, Petre Barna et d’autres. Le cadre est celui d’une fête de village un jour d’août orageux, l’époque est quasi-contemporaine de la nôtre.

Le livre des nombres est celui de ces noms qu’évoquent ces voix désincarnées dans ces dernières pages ; il est le livre qui reconstruit et préserve la mémoire de deux familles sur plusieurs générations, tout au long du XXe siècle roumain. Lire la suite »


Ecrire/effacer, se souvenir/oublier – trois romans roumains d’après 1989

C’est toujours un peu hasardeux de choisir de comparer trois romans juste parce qu’ils sont traduits de la même langue et ont tous été publiés récemment en traduction française. C’est comme si je choisissais de comparer L’ordre du jour d’Eric Vuillard, Sérotonine de Houellebecq et Et après de Guillaume Musso, juste parce que tous les trois ont été traduits en hongrois au cours des dix dernières années (par Ágnes Tótfalusi, que j’avais rencontrée à l’occasion de la venue de Mathias Enard à Budapest en 2018), et que je décidais d’en tirer des conclusions générales sur la littérature française.

Mais parfois le hasard fait bien les choses. Les trois romans roumains que je vais présenter dans les jours à venir sont assez différents les uns des autres par le style, le sujet, la période. Le premier est une chronique familiale aux allures (parfois) de conte : c’est Le livre des nombres, de Florina Ilis. Le second est le récit bien plus sombre d’une vie de jeune femme dans les années 1979-1989 : c’est Comme si de rien n’était, d’Alina Nelega. Et le troisième est un roman sur le pouvoir et sur ses limites : c’est Le poids d’un ange, d’Eugen Uricaru.

Ils ont cependant pour point commun des interrogations qui traversent le XXe siècle, et notamment celui de l’après-guerre roumain : vaut-il mieux se souvenir ou oublier ? qui décide qui peut écrire, et ce qui doit être effacé, de l’histoire commune et individuelle ? et quelles en sont les conséquences ?


Tudor Ganea – La femme qui a mangé les lèvres de mon père

Ma dernière chronique d’un roman roumain avait pour cadre une « ville aux acacias », peut-être modelée sur Brăila, ville des bords du Danube, dans l’entre-deux-guerres. La femme qui a mangé les lèvres de mon père se déroule environ 200kms plus loin, à Constanţa au bord de la mer Noire. On n’est pas très loin de Brăila, ni de l’embouchure du Danube, mais on n’en est pas tout près non plus.

Le lieu importe-t-il ? D’une certaine manière, oui, car la fragile séparation entre la mer et la terre, entre la rivière et la terre, sont parfois l’arrière-plan et parfois un moteur du livre, et aussi parce qu’on soupçonne qu’à cet élément naturel s’ajoute une couche à demi enfouie d’histoire locale. D’une autre manière, non, tant ce roman surprenant comporte d’ouvertures vers un monde parallèle et teinté de fantastique, à commencer par le personnage de Litsoï. Lire la suite »


Nouvelles parutions : un dernier tour d’horizon pour 2020

Avec :

1

Un article. C’est dans le dernier numéro des Cahiers Lituaniens : un aperçu par Marielle Vitureau de l’histoire de la traduction en français de La saga de Youza, de Youozas Baltouchis d’un des romans lituaniens les mieux connus et aimés à l’étranger (à juste titre. J’ai gardé un excellent souvenir de ce roman chroniqué ici). Pour retrouver le sommaire des Cahiers Lituaniens, c’est sur ce lien, et l’article de Marielle Vitureau, directement sur ce lien.

2

Deux numéros. Ce sont ceux de la revue Po&sie, qui portent le titre « Europe, centrale ». Sous la houlette de Guillaume Métayer, sont rassemblés des textes inédits, principalement contemporains (mais avec quelques exceptions : Kafka fait une apparition). Un extrait de l’introduction : « Nous constatons que la poésie centre-européenne est d’une vitalité exceptionnelle, et pourtant nous n’en avons presque pas trace. » Feuilletant le numéro 170, j’y trouve plusieurs poèmes d’Olja Savičević Ivančević (dont j’avais présenté le roman Adios cow-boy ici), une présentation par Cécile Kovacshazy du poète rom Ilija Jovanovič et des sujets qui parcourent son œuvre (l’exil, la stigmatisation, la pauvreté, l’Holocauste), cinq poètes polonais contemporains, d’autres tout droit arrivés des îles adriatiques… Pour retrouver le numéro 170, c’est par ici, et pour le numéro 171, par-là, et si c’est une table-ronde de présentation de ces numéros qui vous intéresse, il y en a une ici.

3

Trois livres (dont deux parus en novembre). Il s’agit de :

Les secrets, d’Andrus Kivirähk (l’auteur de L’Homme qui savait la langue des serpents), « une histoire joyeuse, tendre et drôle, pour la famille » dans laquelle l’auteur, « avec son humour et son imagination caractéristiques, (…) nous ramène au pays de notre enfance et à ses rêves éveillés », dit l’éditeur Le Tripode. Traduit de l’estonien par Jean-Pierre Minaudier et illustré par Clara Audureau (paru le 5 novembre).

Tous nos corps, de Géorgui Gospodinov, « recueil d’une centaine de microfictions environnementales » dans lequel « le corps du narrateur se fond avec le corps social, le corps animal, le corps floral, sur un ton a la fois tendre et drôle, humoristique et méditatif », dit l’éditeur Intervalles. Traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov (paru le 20 novembre). Chronique à venir.

La convocation, de Herta Müller : « Roumanie, à la fin des années Ceausescu. Surprise en train d’envoyer un message vers l’Ouest, la narratrice est convoquée dans les bureaux de la Securitate. Jour après jour, les interrogatoires se succèdent, aussi absurdes qu’inquiétants », dit l’éditeur Gallimard. Traduit de l’allemand par Claire de Oliveira (paru le 3 décembre).

8

C’est mon dernier article sur les nouvelles publications de cette année. Vous avez peut-être raté un épisode ? Je vous récapitule ici mes huit précédents articles sur les nouvelles publications 2020 (avec liens vers les livres déjà chroniqués).

En janvier : un polar polonais, un roman historique lituanien et une fresque historique roumaine.

Également en janvier : deux petits textes tchèques.

En février : un écrivain bosniaque francophone, un écrivain polonais exilé, un roman-témoignage tchèque, un (autre) polar polonais, un Vagabondage hongrois, un dissident polonais, des Journaux de Kafka, et un voyage anglo-bulgare à la Lisière.

Tout début mars : une enfance moldave, des vies polonaises, une fuite slovène en Europe centrale, une coiffeuse slovène, un rockabilly croate, un écrivain tchèque vu par un autre écrivain tchèque, une BD médiévale fantastique, une autobiographie ukrainienne en images, et un morceau de ciel franco-lituanien.

En juin, des affaires personnelles polonaises, une collection albanaise, un voyage ukrainien entre trois capitales, un autre (tchèque) au temps du changement climatique, une mission auprès d’un prince de Roumanie, et une autobiographie romanesque de la Lituanie de la première moitié du XIXe siècle.

Fin août : un roman roumain à travers un siècle et deux continents, un roman d’apprentissage croate, une révolution aux accents lettons, quatre destins franco-yougoslaves, des récits tchèques, un bal de porcs slovaques.

Fin septembre : une prix Nobel polonaise, des évasions de guerre polonaises, un recueil yiddish, une ville aux acacias et un vagabond du Danube, tous deux roumains

Et enfin, en novembre : deux offrandes croates, un monologue slovaque, un voyage franco-roumain dans les Balkans, un thriller ésotérique en Transylvanie, un étrange cas de BD tchèque, une exclave russe en images, et des promenades dans la campagne serbe d’antan.

50 (+/-)

Au total une bonne cinquantaine de titres recensés cette année, principalement de fiction, et parmi lesquels 11 traduits du polonais, 7 du tchèque, 6 du roumain, 4 du croate, deux chacun du slovaque, du slovène et du lituanien, et un chacun du lituanien, du bosniaque, du hongrois, du yiddish, de l’albanais, du russe (Ukraine), du serbe et du letton, ainsi qu’un autre traduit de l’anglais, un de l’allemand et sept écrits en français.

J’ai hâte de voir ce que nous réserve l’année prochaine!


Mihail Sebastian – La ville aux acacias

En écrivant La ville aux acacias, Mihail Sebastian voulait-il faire d’Adriana une héroïne unique, ou Adriana est-elle au contraire le condensé de centaines ou de milliers de toutes jeunes filles de la bourgeoisie provinciale de la Roumanie de l’entre-deux-guerres ? Et sous les traits de quelle héroïne littéraire faudrait-il se représenter Adriana, une fois passé le mariage qui clôt presque le roman ? Ce sont les questions que je me suis posées en relisant, pour ma série sur les auteurs classiques, ce roman paru en 1935 et publié il y a quelques semaines par Mercure de France, dans la traduction de Florica Courriol.

Ce beau texte, empli de poésie, oscille entre la langueur d’une vie a priori vouée à être sage, les émois sans conséquences d’une adolescente qui s’éveille à l’amour, et ceux plus risqués d’une sensualité qui se découvre et s’affirme avec toutes les conséquences qu’elle comporte. Lire la suite »


C’est la rentrée ! Quelques livres à paraître en août-septembre

C’est la rentrée, et pour le blog aussi ! Parmi les 511 romans et recueils de nouvelles de la rentrée littéraire 2020 (« le plus faible nombre de livres depuis la rentrée 1999 », dixit Livre Hebdo), une petite poignée provient de (ou a trait à) l’Europe centrale, de l’Est et des Balkans. Voici ceux que j’ai collectés :

Aux Editions Noir sur Blanc, le 20 août : Les Oxenberg et les Bernstein, de Catalin Mihuleac (traduit du roumain par Marily Le Nir). Lorsque la riche Américaine Dora Bernstein et son fils Ben se rendent dans la ville roumaine de Iaşi, durant l’été de 2001, deux histoires se rejoignent « entre secrets de famille et zones d’ombre de la mémoire collective », y compris celle concernant l’histoire de la Roumanie fasciste de l’entre-deux-guerres. La présentation de l’éditeur sur ce lien.

Aux Editions JC Lattès, le 2 septembre : Adios cow-boy, d’Olja Savičević (traduit du croate par Chloé Billon). Présentation de l’éditeur : « cet envoûtant roman d’apprentissage nous offre le portrait saisissant d’une génération perdue, au cœur d’une banlieue croate abîmée par la guerre. Une œuvre magistrale sur l’intolérance et la violence, sur le désir et la différence. ».

  • Ma chronique (enthousiaste) à retrouver sur ce lien.

Chez Agullo Editions, le 3 septembre : A l’ombre de la Butte-aux-coqs, d’Osvalds Zebris (traduit du letton par Nicolas Auzanneau). Présentation de l’éditeur : « Riga, 1905. (…) Dans la ville chamboulée par la violence, entre émeutes ouvrières et pogroms, souffle un vent de révolution. (…) L’année suivante, l’enlèvement dramatique de trois enfants tient la police de Riga en haleine. Quels sont leurs mobiles ? La réponse anéantira les vies de deux familles, pendant qu’elles cherchent à comprendre qui est coupable dans cette révolution où tout le monde est une victime. »

Aux Editions Asphalte, le 3 septembre : Demain la brume, de Timothée Demeillers. En 1990, entre Nevers, Zagreb et Vukovar, quatre « destins malmenés par l’Histoire, dans une Europe où les frontières se renforcent au lieu de s’effacer » (présentation de l’éditeur).

Aux Editions Noir sur Blanc, le 17 septembre : Le châtiment de Prométhée et autres fariboles, de Karel Čapek (traduit du tchèque par Marlyse Poulette). Ce recueil de récits fait partie de la collection La bibliothèque de Dimitri, qui republie des livres édités d’abord par les éditions L’Age d’Homme (en 1969, pour celui-ci). « Le Châtiment de Prométhée et autres fariboles se compose de 29 récits, écrits entre 1920 et 1938, qui réinterprètent, avec beaucoup de malice et d’intelligence, les grandes thématiques bibliques et historiques », dit l’éditeur.

Chez Agullo Editions, le 24 septembre : Le bal des porcs, d’Arpad Soltesz (traduit du slovaque par Barbora Faure). Deuxième roman de l’auteur en français après le très réussi Il était une fois dans l’Est (que j’avais chroniqué ici), Le bal des porcs fait revenir en scène le journaliste Schlesinger, cette fois autour d’un « vaste réseau de prostitution, de corruption et de chantage organisé par la mafia calabraise qui a bien l’intention de faire main basse sur tous les trafics possibles en Slovaquie. » « En se jouant de cette frontière tenue où la réalité dépasse la fiction, [Arpad Soltesz] décrit un monde glaçant dans lequel il n’y a pas de frontière entre la mafia et la politique, ni entre le crime et la loi », dit l’éditeur.

Et vous, est-ce que ces livres vous inspirent autant que moi ?


Nouvelles publications (2) : les livres de mai-juin

Après le coup d’œil d’hier sur les publications de mars, voici quelques titres parus ces dernières semaines ou prévus en juin (sauf indication contraire, les liens mènent vers les sites des maisons d’édition) : Lire la suite »


Varujan Vosganian – Le Livre des chuchotements

Samedi dernier, je vous ai proposé de vous joindre à moi pour rallier Trieste à partir d’Odessa, en quatre livres. Odessa, c’est le point de départ de ce trajet car c’est là que se terminait ma série sur la littérature de voyage, et Trieste le point d’arrivée parce que c’est là qu’habite l’auteur du dernier livre de voyage chroniqué. Je reconnais volontiers que le prétexte est vraiment très léger, et pourtant il y a un peu de logique dans la séquence de livres que je vous présente aujourd’hui et dans les prochains billets. Avec le premier, Le Livre de chuchotements, j’ai retrouvé cette idée de « lente décoloration qui ignorait les frontières » dont parlait Paolo Rumiz à propos des peuples dont la simple existence, tout au long de la frontière extérieure de l’Europe, défie les concepts d’états nations et de frontières. Après d’Odessa, nous voici maintenant en Roumanie, et en même temps, nous voici beaucoup plus loin.

***

Cette histoire que nous appelons Le Livre des chuchotements n’est pas mon histoire. Elle a commencé bien avant l’époque de mon enfance, quand on parlait tout bas. Elle a commencé bien avant de devenir un livre. Et elle n’a pas commencé dans la ville de Focşani, celle de mon enfance, mais à Sivas, à Diarbekir, à Bitlis, à Adana et dans la région de Cilicie, à Van, à Trébizonde, dans tous les vilayets de l’Anatolie orientale, où naquirent les Arméniens de mon enfance et qui font partie des héros de ce livre.

De l’Espagne à la Russie et de la Norvège à la Grèce, des dizaines de milliers de Stolpersteine, petits pavés recouverts d’une plaque en laiton portant la mention « ici habitait » suivie d’un nom et de dates, commémorent les victimes du nazisme. Majoritairement juives, mais aussi issues des communautés Rom et Sinti, dissidentes, homosexuelles, handicapées, riches ou pauvres, illustres ou non, hommes ou femmes, ces personnes sont toutes commémorées selon le principe que nommer, c’est une manière de ne pas oublier.

Sous ses dehors de roman familial, écrit avec le langage et la liberté de structure d’une œuvre de fiction, c’est cette même démarche de mémoire qui anime Varujan Vosganian dans Le Livre des chuchotements. L’auteur y fait, ici et là, des parallèles avec l’histoire des Juifs européens du XXe siècle, mais l’histoire qu’il veut écrire pour la préserver est celle des Arméniens : une histoire qu’il raconte au plus près des individus qui l’ont vécue, à commencer par sa propre famille. Lire la suite »