Herta Müller – Tous les chats sautent à leur façon

Je reporte ma chronique encore incomplète de My life as a spy de Katherine Verdery afin d’arriver directement à la lecture commune d’aujourd’hui autour de Herta Müller : pour moi, Tous les chats sautent à leur façon.


Il y a un lien entre ces deux lectures car, comme l’explique Katherine Verdery dans son prologue, elle a emprunté à Herta Müller la notion de « doppelgänger », ce double (en l’occurrence, doté d’une identité d’espionne, de fauteuse de trouble) que lui crée la police politique, la Securitate, et qui finit par influer sur les actions, les choix et la « vraie » identité de Verdery (qui se considère, elle, comme une simple anthropologue venue étudier la Roumanie d’après-guerre).

Pour Herta Müller, née dans cette même Roumanie d’après-guerre, son identité d’adulte est elle aussi profondément marquée par son refus de se conformer et de coopérer avec le régime de Ceauşescu, mais sans l’issue de secours qu’a Verdery, qui peut toujours rentrer chez elle aux Etats Unis.

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Profession : historienne, ethnographe, « espionnes »

As I write this memoir, it’s becoming increasingly clear to me that the Soviets were not totally stupid in thinking that historians like me were essentially spies. We were trying to get information they didn’t want us to have, and we were prepared to use all sorts of ruses and stratagems to get it. 

[En écrivant ces mémoires, il m’est de plus en plus évident que les Soviétiques n’étaient pas totalement stupides lorsqu’ils pensaient que les historiens comme moi étaient fondamentalement des espions. Nous essayions d’obtenir des informations qu’ils ne voulaient pas que nous ayons, et nous étions prêts à utiliser toutes sortes de ruses et de stratagèmes pour les obtenir.]

Sheila Fitzpatrick A spy in the archives

Indeed, as we will see, the [Securitate] officers draw a parallel between my ethnographic practices and those of intelligence work. They recognize me as a spy because I do some of the things they do – I use code-names and write of « informants », for instance, and both of us collect « socio-political information » of all kinds rather than just focusing on a specific issue. So what are the similarities and differences between these two different modalities of information gathering: spying and ethnography? 

[En effet, comme nous le verrons, les agents [de la Securitate] font un parallèle entre mes pratiques ethnographiques et celle du travail de renseignements. Ils voient en moi un espion parce que je fais une partie des choses qu’ils font – j’utilise des noms de code et je parle d’« informateurs », par exemple, et nous collectons tous deux des « informations socio-politiques » de toutes sortes plutôt que de nous concentrer sur un sujet spécifique. Quelles sont donc les similarités et les différences entre ces deux modalités différentes de collecte d’informations : l’espionnage et l’ethnographie ?]

Katherine Verdery – My life as a spy

Katherine Verdery est une chercheuse incontournable pour qui s’intéresse à la Roumanie de la période communiste. Américaine, ethnographe de formation, elle commence ses recherches de terrain en Roumanie dans les années 1970, se spécialisant d’abord sur les structures sociales (notamment dans les zones rurales) plutôt que sur l’appareil politique, puis élargissant ses recherches aux politiques identitaires et culturelles sous Ceauşescu. En 2018 a paru son dernier monographe, My life as a spy. Investigations in a secret police file (« Ma vie d’espionne. Enquête dans un dossier de la police secrète »), réévaluation de toute sa relation humaine et professionnelle avec la Roumanie à la lumière de la lecture du dossier compilé à son sujet par la Securitate, la police politique secrète de la Roumanie communiste. C’est un dossier énorme – près de 2800 pages de rapports, de transcriptions d’écoutes, de notes internes, de recommandations et de plans d’actions, de photos. Parmi les chercheurs étrangers ayant travaillé en Roumanie, le sien est, écrit-elle, de loin parmi les plus importants.

Verdery n’est pas la première à avoir écrit, après la chute du mur, sur son dossier établi par la police secrète. J’avais par exemple présenté The File, de Timothy Garthon Ash : celui-ci est aujourd’hui un historien et commentateur reconnu, mais ce livre porte sur la période qu’il a passé à Berlin-Est alors qu’il préparait son doctorat sur Berlin sous Hitler et que la Stasi, elle compilait un dossier sur lui (« seulement » 325 pages, d’après mes notes). Verdery n’est aussi pas la seule à devoir réévaluer sa relation à ses proches à l’aune du contenu de son dossier – Peter Esterhazy, ayant écrit Harmonia Cælestis en hommage à son père, se rend compte avec amertume dans Revu et corrigé que celui-ci était en fait un vulgaire indicateur dans la Hongrie communiste. De même son presque contemporain hongrois András Forgách découvre-t-il que sa mère menait une double vie, elle aussi au service de la police hongroise : il fait de cette découverte l’objet de Fils d’espionne, livre traduit (comme Revu et corrigé) du hongrois au français et publié chez Gallimard. Mais Verdery découvre son dossier non seulement en tant que chercheuse, mais aussi en tant que chercheuse qui découvre a posteriori à quel point ses quinze années de recherche durant la guerre froide ont alimenté les suspicions dans son pays d’accueil qu’elle était une « espionne ».

Sa démarche intellectuelle avec ce livre est assez similaire à celle d’une autre universitaire anglo-saxonne, dont le livre autobiographique, A spy in the archives. A memoir of Cold War Russia [Une espionne dans les archives. Mémoires de la Russie de la Guerre froide], a paru en 2013. Sheila Fitzpatrick est, elle, historienne, d’origine australienne, spécialiste de la Russie du XXe siècle (soviétologue, selon sa propre description), et son livre porte sur ses propres séjours de recherche, à Moscou, à la fin des années 1960 (deux des livres de Sheila Fitzpatrick sont traduits en français : Le stalinisme au quotidien : la Russie soviétique dans les années 1930 (Flammarion, 2002) et Dans l’équipe de Staline : de si bons camarades (Perrin, 2018)).

Contrairement à Verdery, pour qui la lecture récente de son dossier a été très blessante, Fitzpatrick semble trouver plutôt amusante l’idée d’avoir été soupçonnée d’espionnage quarante ans auparavant, mais c’est aussi parce qu’il n’y a pas, dans son cas, de dossier du KGB (c’est-à-dire qu’il y en a/avait probablement un, mais qu’elle n’y a pas eu accès et n’a peut-être pas essayé d’y avoir accès) et donc pas de piqûre de rappel. Le livre de Fitzpatrick pose cependant le même type de question : qu’est-ce qu’être « espion.ne » ? Jusqu’à quel point l’étiquette est-elle dépendante de la volonté et des actions d’une personne, et jusqu’à quel point l’est-elle d’un contexte culturel, social et (géo)politique ? Un chercheur en sciences sociales, qui choisit un sujet d’études en dehors de son propre pays, ne poursuit-il pas finalement le même type d’objectif qu’un espion : apprendre à connaitre un système, peut-être avec tous ses secrets, afin de les présenter et de les expliquer à un autre public ?

Les deux livres trouvent leur origine dans un contexte de guerre froide, dans lequel chaque camp – l’anglo-saxon qui envoie ces doctorants lauréats de bourses publiques, et le communiste qui reçoit ces doctorants et devient leur sujet d’études – a intégré dans son discours et sa mentalité l’existence du « risque » d’espionnage. Mais même aujourd’hui, en dehors de ce contexte de guerre froide (l’étiquette revient parfois), le sujet revient sur les tables dès qu’il existe des tensions entre des forces géopolitiques ou des systèmes idéologiques opposés, l’Iran étant la principale illustration de ce phénomène aujourd’hui.

A spy in the archives. A memoir of Cold War Russia et My life as a spy. Investigations in a secret police file feront l’objet de ma prochaine chronique. De la Transylvanie de Katherine Verdery, je n’aurai qu’un petit pas à faire pour arriver à ma chronique suivante, qui m’amènera dans le Banat de Herta Müller.


Ana Novac – Les beaux jours de ma jeunesse

Je l’admets, je suis un témoin capricieux ; mais autrement, comment pourrais-je me tirer de cette aventure sans y laisser ma jugeotte ? Il ne peut s’agir que de fragments, de miettes. Donner une vue exhaustive du camp ? Autant vider la mer à la louche.

On parle souvent de « Anne Frank roumaine/polonaise/hongroise » pour évoquer les journaux d’adolescente juive « de l’Est » datant de la Seconde Guerre mondiale. C’est une description qui permet aux personnes qui n’ont encore jamais entendu parler du journal en question de comprendre qu’il s’agit d’un parcours similaire à celui de l’adolescente juive la plus emblématique des victimes de l’Holocauste. Mais je me demande parfois si décrire ainsi l’un des – relativement – nombreux journaux qui ont survécu à la Seconde Guerre mondiale, n’est-ce pas risquer de gommer l’individualité de chacune de ces adolescentes – leur personnalité, leur contexte d’origine, leur parcours (et le parcours de leurs journaux), leurs ambitions – ainsi que le caractère unique des journaux qu’elles ont laissés.

Je me suis à nouveau posé la question, sans arriver à une réponse satisfaisante, en lisant Les beaux jours de ma jeunesse, le journal d’Ana Novac, alors âgée de 15 et 16 ans dans les fragments correspondant à la période juin 1944-mai 1945 qui sont restitués dans le livre. Ana Novac, que plusieurs sources (y compris le recueil de récits féministes roumain Désobéissantes) présentent comme étant « surnommée ‘la Anne Frank roumaine’ », partage l’immense appétit de vivre de sa contemporaine, mais sa personnalité unique, tenace, effrontée, emplie d’humour noir et de cynisme brille à travers les fragments de journal de camp reconstitués dans ce livre.

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Désobéissantes, « portraits de femmes qui ont brillé », en Roumanie et au-delà

Quand j’ai feuilleté pour la première fois ces Désobéissantes après l’avoir reçu de Belleville éditions il y a quelques semaines, c’est d’abord la sélection des profils rassemblés que j’ai regardée. Ce livre propose en effet, sur environ 170 pages illustrées, environ 80 portraits, individuels ou collectifs, dont le point commun – hormis d’être celui de femmes – est que ce sont ceux de femmes « libres, indociles et indépendantes ».

D’autres parleraient d’héroïnes, d’insoumises ou de précurseuses (le site 1001 héroïnes les rapproche aussi des Culottées de Pénélope Bagieu) ; les cinq autrices roumaines, connues pour leur travail dans la littérature jeunesse et regroupées en un collectif féministe, ont préféré le mot Nesupusele, traduit ici par Désobéissantes.

Ce sont donc environ 80 portraits, sous la forme d’histoires « imaginées à partir de faits réels documentés ». Qui sont ces femmes ? La plupart porte des noms qui ne nous diront pas grand-chose, et qui ne parleront peut-être pas non plus à la grande majorité de la population roumaine si elle venait à avoir le livre entre les mains. C’est justement le point de départ du livre et de la réflexion des autrices autour de ce qui fait la réussite et la célébrité au fil du temps.

Laura Colţofean-Arizancu, Virginia Andreescu-Haret, Cristina Liberis, ou encore Calypso C. Botez, pour ne citer au hasard que quatre parmi elles : la première, née en 1989, est archéologue ; la seconde (1894-1962) a été la première femme de Roumanie à être diplômée en architecture ; la troisième (née en 1968) a longtemps été correspondante spéciale en zone de conflit pour la télévision roumaine ; et la quatrième (1880-1933) était professeur de philosophie, conseillère municipale, écrivaine et militante pour les droits des femmes. Pour chacune, les autrices de Désobéissantes proposent un très court texte qui pose un ton et une atmosphère, et qui met en lumière une facette de leur personnalité, de leurs réalisations, de leurs vies, ou encore des traces qu’elles ont laissées.

Certaines de ces femmes portent des noms qu’on retrouve dans l’histoire ou la littérature : Cantacuzino, Brătianu, Brâncoveanu… , mais seulement parce que leurs pères, frères, maris ou fils ont été des princes, « des Premiers ministres, des ministres, des chefs de parti, des maires. » Cette petite liste est tirée du paragraphe biographique qui clôt « Ceux qui restent », l’histoire d’un fragment de la vie de Sabina Cantacuzino (1863-1944), « militante dans le domaine de la santé, des arts et de l’éducation. » Devenue Cantacuzino par mariage, elle venait de la famille Brătianu ; la page suivante est justement intitulée « Les blouses d’Elisa » et évoque la vie d’Elisa Brătianu (1870-1957), femme fort investie dans la vie des arts populaires. Elle était née Ştirbey, et même si je ne l’ai pas trouvé en relisant le livre, je ne serais pas surprise qu’on retrouve ce nom autre part dans ce livre.

Désobéissantes n’est cependant pas un extrait du bottin mondain roumain : on retrouve aussi des portraits collectifs portant seulement le nom d’un groupe de femmes sinon anonymes : « les sage-femmes », « les migrantes » (« les mères qui partent travailler dans d’autres pays »), « les gustistes » (« un groupe de jeunes femmes membres de l’Ecole de Sociologie de Bucarest, …. reconnu[e] internationalement dans la période d’entre-guerre pour ses résultats obtenus suite à des études de la vie de village et de la culture populaire roumaine »), ou encore « les femmes au foyer » (un extrait du texte : « Nous, nous croyions que l’Histoire se faisait seulement par des batailles, mais la prof s’est mise à nous expliquer que les guerres n’ont pu avoir lieu que parce que, depuis que le monde est monde, les femmes ont fait et élevé les enfants, ont cuisiné, lavé, repassé, balayé, passé l’aspirateur, fait la poussière, arrosé les fleurs, cousu les chaussettes trouées et fait des bocaux de cornichons l’automne »).

Voici aussi l’illustration de « 2 heures et 3 minutes », texte de Laura Grünberg sur Simona Halep, illustré par Maria Surducan (détail)

Parmi tous les noms, certains auront certainement franchi la barrière du temps, de la géographie et du genre : Nadia Comăneci la gymnaste est là, de même que Herta Müller l’écrivaine ; les mélomanes reconnaitront peut-être Clara Haskil la pianiste, et en profiteront pour découvrir l’artiste de musique populaire Maria Tănase (je ne résiste pas au plaisir de mettre une illustration musicale). Pour ma part, j’ai aussi retrouvé avec plaisir Hortensia Papadat-Bengescu (auteure, entre autres, de Le Concert de Bach, publié en 1927 et que j’ai chroniqué ici), et la poète Ana Blandiana, ainsi que l’écrivaine Ana Novac qui aura toute sa place dans les prochaines lectures communes autour de l’Holocauste. Autre dimension que j’ai appréciée, dans une région où les frontières et l’existence de différents groupes ethniques est encore un sujet qui peut fâcher, a été la diversité ethnique des portraits proposés, avec une majorité roumaine mais aussi des minorités allemande, hongroise, aroumaine, rom… à l’image de la population du pays.

Visiblement, le choix des femmes à inclure, parmi toutes celles qui le mériteraient, n’a pas toujours été évident : le livre y fait une illusion amusante lorsque Laura Grünberg évoque le personnage de « la princesse Alexandrina Cantacuzino, philanthrope et diplomate roumaine » à travers la description d’une « réunion de rédaction » à laquelle participent les cinq autrices du livre. Faut-il inclure cette figure, personnalité du mouvement des femmes de Roumanie mais aussi connue pour sa proximité avec le mouvement fasciste de la Garde de fer durant la Seconde Guerre mondiale ? Ce sera « oui », avec cette histoire qui répond en même temps un peu « non ».

Et voici Monica Lovinescu, l’héroïne de « Des voix dans l’ombre », texte de Victoria Pătrascu illustré par Ágnes Keszeg (détail)

Même si l’on retrouve parfois des liens – des noms, des lieux – entre ces histoires, elles sont principalement à lire pour elles-mêmes, par ordre d’apparition ou en picorant par-ci par-là, on peut aussi simplement se laisser porter par le plaisir des images : l’aspect visuel est très important et est le fruit du travail d’une douzaine d’illustratrices aux styles très divers. Ce sont des images tour à tour poétiques, vibrantes, enfantines, dynamiques, rêveuses. Elles échangent avec l’histoire, jouant souvent avec le temps pour présenter deux périodes de la vie de la femme représentée, ou sa vie de l’époque et son héritage aujourd’hui. De page en page, on peut aussi apprendre à reconnaître le style particulier à chaque illustratrice : Iulia Ignat – et son style très fin pour représenter l’artiste botaniste Angiolina Santocono, Ana Novac ou encore l’ancienne enfant-détenue Ruxandra Berindei et sa mère la détenue politique Ioana Berindei – et Zelmira Szabó – et son jeu avec les formes et les textures sur le papier – sont parmi mes préférées.

En Roumanie, les autrices de ce livre (deux volumes dans l’édition d’origine) l’ont accompagné d’ateliers de discussion auprès d’un public plutôt jeune. Dans les autres pays de cette région que j’aime couvrir ici, ce ne serait pas une mauvaise chose d’avoir accès à un livre similaire pour mieux connaître le passé, enrichir l’avenir, et apporter un peu de diversité parmi les noms des hommes célèbres qui ont « fait » l’Histoire, la politique, les sciences, la culture et les noms de rues.

Pour poursuivre (ou préparer) la découverte, une émission intéressante en français autour du livre, de son titre, de ses autrices, sur Radio România Internaţional, sur ce lien.

Désobéissantes, recueil illustré de portraits de femmes, est écrit par Adina Rosetti, Victoria Patrascu, Iulia Iordan, Laura Grünberg et Cristina Andone et traduit du roumain par Sidonie Mézaize-Milon et Oana Calen. Belleville Editions, 2021.


Corina Sabău – Et on entendait les grillons

…là c’est vraiment la dernière fois, j’ai assez traîné, j’essaie de rester calme, j’ai encore le temps de choisir, je peux renoncer et retourner chez la sage-femme ou téléphoner au docteur, mais non, je préfère m’en occuper moi-même, je me suis mis en tête que le mal que je me fais toute seule ne peut être aussi fatal que celui qui viendrait de quelqu’un d’autre.

Dans Comme si de rien n’était, l’héroine d’Alina Nelega se retrouve un jour en mauvaise posture : rentrée chez elle avec un poulet dans les bras, elle tache ses vêtements du jus rose-marron de la volaille puis s’endort, juste au moment où deux miliciens font irruption dans son petit appartement. Un cadavre de nouveau-né a été retrouvé dans une poubelle de l’immeuble et Cristina, en tant que jeune femme seule, devient immédiatement suspecte. C’est la Roumanie de 1983, les femmes qui prennent le risque d’avorter peuvent le payer cher si elles sont prises. Cristina, qui n’a de toute manière rien à voir avec le nouveau-né, échappe à la prison, mais devra pour cela payer un prix autrement plus cher.

L’avortement, le contrôle des corps, le poids de la clandestinité, la place du choix personnel dans un régime dictatorial – ces thèmes reviennent, d’abord en sourdine puis de plus en plus ouvertement, dans le roman de Corina Sabău, Et on entendait les grillons. Ce roman, paru comme Comme si de rien n’était en Roumanie en 2019, publié comme lui en France cette année dans la traduction de Florica Courriol et issu d’une même réalité, en diffère cependant par de nombreux côtés.

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(Auto)portraits de femmes

Parmi mes lectures récentes, une m’a emmenée dans la Roumanie des années Ceauşescu, l’autre dans le Paris des années 1930 et 1940. Malgré tout ce qui sépare ces deux romans, il y avait un élément qui les a rapprochés dans mon esprit : tous deux sont des portraits de femmes à la fois fortes et vulnérables, situés de part et d’autre de la frontière entre fiction et réalité, mais tous deux rédigés à la première personne.

Il s’agit de Dora Maar et le Minotaure, de Slavenka Drakulić (Editions Charleston, 2021) et de Et on entendait les grillons, de Corina Sabău (Belleville Editions, 2021), deux romans qui feront l’objet de mes prochaines chroniques.


Eugen Uricaru – Le poids d’un ange

Troisième et dernier volet de ma séquence autour du thème « écrire/effacer, se souvenir/oublier » dans la littérature roumaine d’après 1989.

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On pouvait difficilement trouver quelqu’un qui vous rappelât encore « le monde d’avant ». Et ceux qui s’en souvenaient étaient encore plus rares. Plus rares et plus entourés d’obscurité. Une obscurité venant de leur intérieur, qui les dissimulait, les rendait plus difficiles à trouver, même plus difficiles à remarquer.

Dans Le livre des nombres, on retrouvait un roman-dans-le-roman, dont l’objectif était de coucher par écrit le passé afin de ne pas l’oublier. Dans Comme si de rien n’était, l’écriture se présentait comme une manière d’appréhender une réalité individuelle et intime, dont la littérature officielle ne pouvait rendre compte. Dans ces deux livres, l’écriture est l’expression d’un besoin – universel – de préserver une version personnelle, mais juste, des faits, que le passage du temps ou les discours officiels de la Roumanie communiste auraient pu faire tomber aux oubliettes.

Dans Le poids d’un ange, il est à peine question d’écriture. Cependant la question de l’oubli, du passé, de la mémoire collective ou individuelle et de sa manipulation à des fins idéologiques ou politiques, est au cœur de ce roman complexe et déroutant. C’est aussi un regard intrigant, et teinté d’extraordinaire, sur un XXe siècle roumain et européen, à travers la vie d’un homme, Basarab Zapa.

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Alina Nelega – Comme si de rien n’était

Deuxième épisode de ma séquence autour du thème « écrire/effacer, se souvenir/oublier » dans la littérature roumaine d’après 1989.

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… elle ne refusera plus d’écrire des recensions dithyrambiques et des éditosriaux enthousiastes, elle écrira tout ce qu’on voudra pourvu qu’elle obtienne le bonus AEC qu’on accorde aux étudiants qui ont des activités dans l’Association des étudiants communistes – et après ça ira, elle oubliera tout, ça ira, ça ira, ça ira. Elle oubliera. Elle est apaisante cette idée, elle lui donne des forces, avec le temps elle effacera tout de sa mémoire, elle reprendra tout à zéro mais là il lui fait faire ce qu’il faut, se répète-t-elle en s’enveloppant dans la serviette courte et effilochée.

Par son existence, le roman d’Alina Nelega est une illustration de la force de l’expérience et de la pensée humaines, même lorsque celles-ci ont été soumises à un régime qui a cherché à les anéantir. Publié en 2019, Comme si de rien n’était prend pour cadre la Roumanie du beau milieu de « L’Époque d’Or », qualificatif qui parait aujourd’hui cruellement ironique mais qui était celui choisi par Ceausescu pour la période inaugurée avec son arrivée au pouvoir en 1965.

Le roman débute à la toute fin des années 1970 et se déroule sur une dizaine d’années. Bien que le livre se termine en 1989, et que les premiers frémissements qui mèneront à la chute brutale de Ceausescu sont seulement évoqués, ces événements n’entrent quasiment pas en ligne de compte pour le développement du roman et de ses personnages : ce roman ne fait pas partie de la catégorie des livres rédempteurs, dans lesquels la période d’ouverture après Ceausescu apporterait une forme de justice (collective ou individuelle) après les maux endurés. Non, Comme si de rien n’était est un roman dur et en fin de compte sans espoir, incarnation à travers le personnage de Cristina d’années d’oppression et de mensonges.

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Florina Ilis – Le livre des nombres

Premier épisode de ma séquence autour du thème « écrire/effacer, se souvenir/oublier » dans la littérature roumaine d’après 1989.

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Qui donc va se rappeler ce qui s’est passé dans le temps… ?!

Dans les tous derniers paragraphes du Livre des nombres, des voix d’hommes et de femmes, tour à tour « curieuse », « bien renseignée », « aiguë, mais prévenante » ou encore « chargée d’insinuations venimeuses », évoquent des noms de leur passé : la Zenobia, le Gherasim, l’instituteur Dima, Petre Barna et d’autres. Le cadre est celui d’une fête de village un jour d’août orageux, l’époque est quasi-contemporaine de la nôtre.

Le livre des nombres est celui de ces noms qu’évoquent ces voix désincarnées dans ces dernières pages ; il est le livre qui reconstruit et préserve la mémoire de deux familles sur plusieurs générations, tout au long du XXe siècle roumain. Lire la suite »


Ecrire/effacer, se souvenir/oublier – trois romans roumains d’après 1989

C’est toujours un peu hasardeux de choisir de comparer trois romans juste parce qu’ils sont traduits de la même langue et ont tous été publiés récemment en traduction française. C’est comme si je choisissais de comparer L’ordre du jour d’Eric Vuillard, Sérotonine de Houellebecq et Et après de Guillaume Musso, juste parce que tous les trois ont été traduits en hongrois au cours des dix dernières années (par Ágnes Tótfalusi, que j’avais rencontrée à l’occasion de la venue de Mathias Enard à Budapest en 2018), et que je décidais d’en tirer des conclusions générales sur la littérature française.

Mais parfois le hasard fait bien les choses. Les trois romans roumains que je vais présenter dans les jours à venir sont assez différents les uns des autres par le style, le sujet, la période. Le premier est une chronique familiale aux allures (parfois) de conte : c’est Le livre des nombres, de Florina Ilis. Le second est le récit bien plus sombre d’une vie de jeune femme dans les années 1979-1989 : c’est Comme si de rien n’était, d’Alina Nelega. Et le troisième est un roman sur le pouvoir et sur ses limites : c’est Le poids d’un ange, d’Eugen Uricaru.

Ils ont cependant pour point commun des interrogations qui traversent le XXe siècle, et notamment celui de l’après-guerre roumain : vaut-il mieux se souvenir ou oublier ? qui décide qui peut écrire, et ce qui doit être effacé, de l’histoire commune et individuelle ? et quelles en sont les conséquences ?