Mihail Sebastian – Femmes

S’il m’est arrivé quelque fois, bien rarement et contre ma nature renfermée, de connaître des moments de vif bonheur, c’est précisément parce que j’ai su les vivre tels qu’ils se présentaient, sans rien chercher au-delà ou en deçà.

En sortant de ma lecture de Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre, j’ai plongé directement dans celle d’un livre qui partage nombre de caractéristiques avec celui de Petrescu. Comme Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre, Femmes, paru en 1932, est un roman de l’entre-deux-guerres roumain. Comme Petrescu, Mihail Sebastian est l’un des auteurs phares de cette période. Mais surtout, les deux romans reposent sur un récit d’un personnage masculin unique, portant sur des femmes ou plutôt sur le rapport aux femmes de ces personnages masculins. Lire la suite »


Camil Petrescu – Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre

Non, je n’ai pas été jaloux une seule seconde, même si j’ai tant souffert à cause de l’amour.

Stefan Gheorghidiu, héros et narrateur de Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre, est-il simplement frappé de jalousie, comme l’indique la quatrième de couverture, ou est-il carrément mentalement déséquilibré, comme je me le suis demandé à plusieurs reprises au cours de ma lecture ? Et qu’avait l’auteur Camil Petrescu en tête en créant ce personnage souvent exaspérant ? Ce n’était probablement pas que, 90 ans après la parution de ce roman (présenté autre part comme son « chef-d’œuvre le plus brillant »), quelqu’un déciderait d’utiliser les adjectifs « déséquilibré » et « exaspérant » pour décrire son héros. Mais c’est ainsi. Lire la suite »


Actualités du mercredi : après la rentrée littéraire, les prix littéraires !

Le mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en moque, il existe apparemment entre 1500 et 2000 prix littéraires en France. C’est sans compter les prix internationaux qui, tels que le prix Nobel de littérature, font aussi couler l’encre et accélérer les ventes dans le monde littéraire français.

Tout ça, ça fait beaucoup de listes, de sélections et de supputations avant que le(s) nom(s) des lauréat.e.(s) soient annoncés. Pour ma part, j’en ai profité pour relever quelques titres qui m’intéressent et pour lesquels je serai contente si un prix leur permet de se faire plus facilement leur chemin parmi tous les livres publiés ces temps-ci.

Ce sont principalement des livres en traduction et c’est d’ailleurs de prix de traduction et leurs lauréat.e.s (annoncés ou encore au stade des sélections) que je vais parler avec ma propre petite liste.

Le week-end dernier, le premier Prix de la traduction-INALCO a été décerné au festival Vo-Vf à Maud Mabillard, traductrice du russe, pour sa traduction de Zouleikha ouvre les yeux, de Gouzel Iakhina, « récit du destin (d’) une paysanne tatare à l’époque de la dékoulakisation » qui est en bonne place sur ma liste à lire depuis sa parution aux éditions Noir sur Blanc en 2017 (coïncidence, le livre dans sa traduction anglaise – et sa traductrice anglaise Lisa C. Hayden – figurent aussi dans la sélection récemment annoncée du Warwick Prize for Women in Translation, un prix établi il y a deux ans et qui récompense des livres d’auteurs femmes et leurs traductrices vers l’anglais. J’en avais parlé ici).

Un autre prix niche est le prix Pierre-François Caillé de la traduction, fondé par la Société française des traducteurs en 1981 pour récompenser « un traducteur/une traductrice en début de carrière dans l’édition ». En l’occurrence, les cinq noms annoncés dans la première sélection sont tous ceux de femmes, et j’y ai relevé celui de Nathalie Le Marchand pour sa traduction du polonais de Les fruits encore verts, de Wioletta Greg (Editions Intervalles, 2018), d’Evelyne Noygues, pour sa traduction de l’albanais de Le petit Bala, Légende de la Solitude, de Ridvan Dibra (Editions Le Ver à Soie, 2018), et de Gabrielle Watrin, pour sa traduction du hongrois de Le Soldat à la fleur, de Nándor Gion (Edition des Syrtes, 2018, je l’avais présenté ici).

J’aurais bien parlé, aussi, de prix récompensant des romans étrangers traduits en français, mais la première sélection du prix du Meilleur livre étranger ne s’est pas prêtée au jeu cette année : sur les 16 livres dans la catégorie roman, on compte de l’anglais (9), de l’allemand (4), de l’italien, de l’espagnol, du chinois (un chacun) et … c’est tout. Le millésime 2019 ne sera pas celui des « petites langues ».

Le prix Médicis étranger, lui, garde dans sa deuxième sélection Solénoïde, de Mircea Cărtărescu, traduit du roumain par Laure Hinckel, paru tout récemment aux éditions Noir sur Blanc et déjà prix Transfuge du meilleur roman européen.

Cărtărescu me ramène presque là où j’avais commencé : le prix Nobel de littérature. Sera-t-il l’un des deux lauréats, comme aiment à le prédire certains ? Ou sera-ce un autre auteur d’Europe centrale, les hongrois László Krasznahorkai ou Péter Nádas, ou la polonaise Olga Tokarczuk, ou l’albanais Ismail Kadaré, dont les noms circulent aussi ? Ou aucun d’entre eux ?


Actualités du mercredi : quelques rencontres et quelques articles en accompagnement de la rentrée littéraire

Je reprends mes habitudes du mercredi, en vous apportant quelques actualités concernant la littérature d’Europe centrale et orientale. Au programme d’aujourd’hui, une sélection de liens dans lesquels des auteurs et autrices, des traductrices, et des médias parlent de littérature roumaine, polonaise, hongroise, bulgare, serbe et albanaise.

Par où commencer ?

Peut-être avec un livre de la rentrée littéraire qui semble emporter l’aval des critiques ces derniers temps, Solénoïde de l’écrivain roumain Mircea Cărtărescu. Les éditions Noir sur Blanc qui l’ont publié fin août en font la présentation sur leur site, mais sa traductrice Laure Hinckel en parle aussi dans cet entretien, ainsi que sur son site où elle publie ces jours-ci des extraits de son carnet de traductrice. Une plongée passionnante dans l’univers de l’auteur et les coulisses de la traduction ! Le magazine AOC publie aussi un extrait des 800 pages du roman (sur abonnement).

Et l’auteur dans tout ça ? Il sera à Vincennes demain, jeudi 19 septembre et à Paris le lendemain, vendredi 20 septembre, avant de se rendre à la Fondation Jan Michalski en Suisse dimanche 22 septembre, pour une série de rencontres (toutes les informations ici).

Autre lieu, autre auteur : la médiathèque Etienne Caux de Saint-Nazaire organise le jeudi 26 septembre une rencontre avec Wojciech Nowicki, écrivain polonais en résidence à la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs (MEET). Journaliste (il tient une chronique culinaire dans l’édition cracovienne du quotidien Gazeta Wyborcza et est l’auteur d’essais culinaires) et commissaire d’expositions photographiques (il est aussi co-fondateur en 2005 de la fondation Imago Mundi dédiée à la promotion de la photographie), il a été membre du jury polonais du Prix littéraire de l’Union européenne cette année.

Il est l’auteur en 2013 de Salki (Greniers ; lauréat du Prix Littéraire Gdynia dans la catégorie essais) : « Ce récit de nombreux voyages est autant une flânerie dans l’espace que dans le temps. Nowicki extraie du passé l’histoire de sa famille originaire des confins Est de la Pologne et victime des déplacements forcés de population à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. En relatant leurs souvenirs, leurs craintes et leurs griefs, il dépeint un tableau universel du déracinement, de la nostalgie et de la peur » (MEET). L’édition anglaise du livre le range aux côtés de Perec, de W.G. Sebald et de Kapuściński, et comporte un éloge d’un autre écrivain-voyageur, Andrzej Stasiuk. Si ce livre n’est pas (encore) traduit en français, on peut lire Nowicki en français dans l’ouvrage Ewa et Piotr publié l’année dernière aux éditions Noir sur Blanc, livre du photographe italien Lorenzo Castore dont Wojciech Nowicki a signé les textes.

Auteur du recueil de nouvelles La fièvre (publié en mars aux éditions Mirobole), le photographe et correspondant de guerre hongrois Sándor Jászberényi aime chroniquer en images sur son compte Instagram la ville du Caire, où il s’est installé. Sa traductrice française Joëlle Dufeuilly présentera le livre à l’Institut hongrois à Paris, le 25 septembre (détails ici). Télérama le présentait cet été dans leur Cercle Polar, une vidéo à retrouver ici.

L’INALCO accueille, le 23 septembre, une rencontre avec Dimana Trankova et Andrija Matić, auteurs de deux dystopies parues cet été : La caverne vide (traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov, aux Editions Intervalles) et L’Egoût (traduit du serbe par Alain Cappon, Serge Safran Editeur). La rencontre sera suivie d’une projection du film franco-bulgare Je vois rouge (qui, « au travers d’une quête personnelle et d’un récit familial, dévoile une partie de l’histoire de la Bulgarie et de la police politique du régime communiste », lit-on ici) et d’une table ronde sur les processus de lustration dans différents pays de l’espace post-communiste.

Pour terminer, une petite présentation du roman Le pays des pas perdus de l’écrivain albanais Gazmend Kapllani, à lire ou écouter sur France Culture (roman traduit du grec par Françoise Bienfait, paru aux éditions Intervalles en août).


Quelques idées pour refaire le plein de livres en septembre

Il semblerait que le phénomène de la rentrée littéraire touche aussi un peu la littérature d’Europe centrale et orientale en français ! Voici quelques uns des titres qui vont sortir au fil du mois. J’en oublie certainement, il suffit de me les signaler dans les commentaires pour que je les rajoute à la liste.

Commençons par la Hongrie : le 4 septembre, Cambourakis publie Le dernier loup de László Krasznahorkai (traduction par Joëlle Dufeuilly), « réflexion subtile sur les liens entre l’homme et la nature, opérant dans le même temps une véritable entreprise d’envoûtement du lecteur qui se retrouve happé par ce récit, ne pouvant s’en extraire qu’au point final ». Le 12 septembre, chez Albin Michel, publication du premier volume du Journal de Sándor Márai (traduction par Catherine Fay) qui, couvrant Les années hongroises 1943-1948, « met en lumière des passages plus personnels de l’œuvre littéraire où se déploient la causticité et la clairvoyance de Sándor Márai »

Deux titres aussi pour la Pologne : Zygmunt Miłoszewski (géniteur de l’ex-procureur Szacki dont les aventures sont publiées chez Mirobole) publie Te souviendras-tu de demain ?, « son ouvrage le plus personnel, devenu aussitôt la meilleure vente de l’année en Pologne » chez Fleuve Editions le 5 septembre. Même jour, aux Editions Noir sur Blanc, La Fabrique de papier tue-mouches, d’Andrzej Bart, « roman dérangeant, […] interrogation sur la responsabilité historique » avec pour cadre l’Holocauste en Pologne (traduction par Eric Veaux).

Arrivant de Slovaquie via Agullo Editions, Il était une fois dans l’Est, d’Árpád Soltész, « tableau noir et âpre des brutales années 1990 et du capitalisme sauvage qui a suivi la chute du communisme » sortira le 19 septembre (traduction par Barbora Faure).

Une nouvelle publication aussi de Roumanie, Solénoïde, « chef-d’œuvre de Mircea Cărtărescu », « roman monumental où résonnent des échos de Borges, Swift et Kafka », « long journal halluciné d’un homme ayant renoncé à devenir écrivain, mais non à percer le mystère de l’existence », sera publié par les Editions Noir sur Blanc dès le 22 août (traduction par Laure Hinckel).

Alma Editeur publie le 29 août La symphonie du Nouveau Monde, de l’auteure d’origine tchèque installée en France Lenka Horňáková-Civade, portrait de destinées entre la Tchécoslovaquie, Marseille et le Nouveau Monde, dans le « tumulte terrible et merveilleux » de l’année 1938.

Comme d’habitude, un petit retour en arrière pour signaler les nouvelles publications qui m’ont échappé ces derniers mois. En juin, les Editions de l’Arbre Vengeur publiaient Opium de Géza Csath : ces « nouvelles, tantôt oniriques, tantôt réalistes, nous offrent le spectacle d’une folie qui annonce un siècle tout entier placé sous ce signe » (traduit du hongrois par Éva Brabant Gero et Emmanuel Danjoy). Toujours en juin, aux Editions Intervalles, La caverne vide de Dimana Trankova, suivi de trois poèmes inédits de Khristo Botev, dystopie dans une Union européenne en miettes après une Troisième Guerre mondiale, mais aussi « ode à l’espoir, à cette force intérieure qui peut demeurer, envers et contre tout, malgré le contrôle omniprésent et les systèmes nés pour broyer ce qui leur résiste » (traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov). Début août, aussi aux Editions Intervalles, un roman d’un auteur né en Albanie, mais dorénavant établi aux Etats-Unis et traduit du grec, Le Pays des pas perdus de Gazmend Kapllani, confrontation entre deux frères que tout oppose, « cristallisant à travers leur confrontation l’histoire chaotique des Balkans et de l’Europe des XXe et XXIe siècles » (traduit du grec par Françoise Bienfait).

Pour terminer, deux volumes de non-fiction : le 4 septembre sortira chez Gaïa Editions une invitation au voyage ou du moins à glisser un nouveau volume aux côtés de ceux de Paolo Rumiz ou de Ryszard Kapuscinski, avec La frontière, récit par l’écrivaine-anthropologue voyageuse norvégienne Erika Fatland de son Voyage autour de la Russie de la Corée du Nord à la Norvège : « quatorze États et plus de vingt mille kilomètres en longeant LA frontière, la plus longue au monde, celle de la Russie avec l’ensemble de ses voisins » (traduction par Alex Fouillet). Et en juillet paraissait aux Editions Non Lieu La Moldavie à la croisée des mondes, ouvrage de Josette Durrieu et Florent Parmentier, une ancienne sénatrice et un universitaire qui « apportent un certain nombre d’informations qui permettront aux lecteurs de se faire une idée des enjeux moldaves, enjeux qui dépassent son cadre national et interroge l’identité européenne » (un complément parfait pour ceux et celles qui auraient envie d’en savoir plus sur ce pays avant ou après avoir lu L’empire de Nistor Polobok).


Florina Ilis – La croisade des enfants

Ainsi, à partir du moment où la réalité des événements de la vallée de la Prahova passa sous le monopole des appareils photo, des caméras, des reporters diffusant les informations depuis les lieux mêmes et surtout sous le monopole des personnages directement impliqués dans le déroulement des faits, nul ne fut en état de prendre la mesure exacte de la réalité, si ce n’est peut-être Dieu au plus haut des cieux, mais malheureusement pour les médias, il ne donne pas de conférences de presse.

Cette difficulté à prendre la mesure exacte de la réalité est vraie aussi en ce qui concerne La croisade des enfants en tant que livre, tant ce roman échappe à une description facile du type « ce livre parle de … ». Pourtant, à première vue, c’est simple : par une belle journée d’été, les quais de la gare de Cluj bruissent de l’agitation qui précède le départ de deux trains en direction du sud. Le premier, à destination de Bucarest, transporte des passagers individuels, chacun avec ses propres raisons qui le poussent à entreprendre ce voyage. Parmi eux, Pavel, « une des plumes les plus acérées du journalisme roumain », rentre à Bucarest après avoir travaillé sur la grande affaire de trafic d’enfants qui lie la Roumanie aux pays occidentaux ; Sabine se rend à la capitale pour déposer son dossier d’émigration au Canada tandis que Lucreţia quitte sa ville natale pour s’établir avec son mari à New York ; madame Brediceanu, quant à elle, rentre de Cluj où elle avait recherché en vain sa sœur jumelle disparue… Lire la suite »


EUPL 2019: Cinq romans roumains et une lauréate, Tatiana Ţîbuleac

Contrairement aux lauréates d’Ukraine, de Hongrie et de Lituanie du Prix de Littérature de l’Union européenne (EUPL) 2019 que j’ai présentées ces derniers jours, la lauréate du prix dans sa déclinaison roumaine peut déjà être découverte en français puisqu’il s’agit de Tatiana Ţîbuleac. Son roman L’été où maman a eu les yeux verts a été traduit par Philippe Loubiere et est paru aux Editions des Syrtes l’année dernière : je l’avais présenté ici.

Grădina de Sticlă (« Jardin de verre ») est le deuxième roman de cette auteure née en République de Moldavie et dorénavant établie à Paris après une carrière dans le journalisme audiovisuel en Roumanie. Rédactrice, aussi, à partir de 1995 pour la rubrique « Histoires vraies » du quotidien Flux, elle débute dans la fiction en 2014 avec une collection de nouvelles « Fables Modernes ».

Son deuxième roman, publié aux Editions Cartier à Chişinău en 2018, était l’un de cinq romans présentés au jury avec Așa să crească iarba pe noi de Augustin Cupșa (Bucarest : Humanitas, 2017), Porci de Tudor Ganea (Iași : Polirom, 2018), Sindromul Stavroghin d’Alina Pavelescu (Bucarest : Humanitas, 2019) et Copilăria lui Kaspar Hauser de Bogdan Alexandru Stănescu (Iași : Polirom, 2017).

Ioana Pârvulescu, présidente du jury pour la Roumanie et elle-même auteure d’un roman lauréat du prix en 2013 (Viaţa încipe vinari, traduit en français au Seuil en 2016 sous le titre La vie commence vendredi), a répondu à mes questions. Lire la suite »