Hortensia Papadat Bengescu – Le concert de Bach

410ZGAVT7DL._SX195_Au moment où l’on tourne la dernière page du Concert de Bach, on se rend compte que ce fameux concert aura lieu sans nous et qu’il n’était en fait qu’un prétexte pour qu’Hortensia Papadat Bengescu nous décrive une certaine société : celle de Bucarest de l’entre-deux-guerres, c’est-à-dire la sienne lorsque paraît le roman en 1927.

Ce concert, et les préparatifs qu’il requiert, sont pour le roman comme l’un des rails d’une voie de chemin de fer, l’autre étant fourni par l’étrange histoire de Sia, fille laide, maussade, butée, qui semble ne rien souhaiter d’autre qu’une vie sans tracas aux dépens de ses employeurs, et dont l’enterrement sera pourtant l’occasion d’un rassemblement de toute la bonne société.

Entre ces deux rails, Lina, Licà, Victor Marcian, Ada et Maxence sont autant de traverses qui donnent corps au roman… mais c’est là une métaphore que je ne vais pas filer beaucoup plus longtemps, car je lis dans le dictionnaire que les traverses servent à maintenir un écartement constant entre les rails, alors que tous ces personnages et d’autres que je n’ai pas cités resserrent parfois ces deux parties de l’intrigue et parfois les emmènent dans des directions assez différentes. D’ailleurs, il serait probablement plus approprié de décrire chacun de ces personnages comme le centre de constellations interconnectées, pour des raisons soit familiales soit sociales : ainsi la doctoresse Lina est-elle l’employeur de Sia, elle-même la fille du semi-vagabond Licà, qui devient le directeur des écuries d’Ada, épouse du prince Maxence, lequel était auparavant fiancé à Eléna Draganescou.

C’est justement la belle Eléna qui organise ce grand événement mondain que sera ce concert de Bach. Elle en dirige les préparatifs avec calme et efficacité, mais l’annonce de la tenue de ce concert (« C’est chose si rare dans notre pays de voir une telle initiative ! », dit un personnage qui vient juste de rentrer de l’étranger) n’a pas été reçue de la même manière par Ada Razou. Malgré sa position nouvellement acquise d’épouse d’un descendant d’une lignée aristocratique, celle-ci reste pour le moment la fille d’industriels qui ont fait fortune dans la farine : ce concert est l’occasion idéale pour elle d’asseoir sa position sociale, et il lui faut donc une invitation ! Une partie du roman la voit donc placer ses pions et calculer les mouvements à faire pour parvenir à ses fins.

Ce personnage d’Ada, « un petit diable de femme sèche et brune comme une gitane, aux lèvres rouge sang, aux yeux brûlants sous le bonnet en cuir qu’elle portait et qui lui faisait paraitre le menton encore plus pointu qu’il ne l’était en réalité », donne au roman un petit air de Bel-Ami. Ada, dont on peut certainement dire qu’elle a un caractère bien trempé, est celle qui hésite le moins à mettre les moyens au service des fins qu’elle recherche, même si cela signifie se servir sans aucune vergogne de ceux qui l’entourent. Mais finalement, dans ce petit monde encore en transition vers une modernité dont beaucoup d’éléments sont importés de l’étranger, chacun recherche quelque chose d’autre, de manière plus ou moins avouable.

A la différence de Bel-Ami, l’intrigue est ici moins resserrée que celle qui va finir par mener Georges Duroy vers les sommets de la gloire sociale. Ainsi le roman est-il aussi bien l’histoire du concert, que celle d’Ada, et de Sia (dont vraiment l’unique justification dans le roman semble être que sa mort va pouvoir donner lieu à son enterrement), et aussi de Lina, qui est pourtant parmi les personnes les moins concernées par ce fameux concert.

Cette Lina est pour moi une énigme du point de vue de ce qu’Hortensia Papadat Bengescu voulait faire d’elle, car malgré ses défauts elle est parmi les plus sympathiques des personnages. Son principal défaut est de ne pas se rendre compte de ses qualités, et de se faire exploiter par son mari Rim et par Sia ; pourtant elle a fait des études, est devenue obstétricienne, possède son propre cabinet médical et semble même gagner l’argent du couple, ce qui pour une femme de son époque ne devait pas être une mince affaire ! Je n’arrive donc pas à réconcilier ces deux aspects du personnage, mais c’est peut-être là vouloir insuffler trop de psychologie à un roman dont l’objectif n’est pas de proposer d’analyse psychologique poussée.

Tout cela ne vous en dit pas très long sur l’intrigue du roman mais c’est qu’elle est difficile à résumer tant chaque personnage – et ils sont nombreux – ouvre vers d’autres petites histoires, comme si à travers eux (en l’occurrence ce sont souvent des « elles ») Hortensia Papadat Bengescu voulait faire des clins d’œil à des personnes de son entourage ou dont elle avait lu l’histoire dans les journaux.

La toute première page du roman indique d’ailleurs que celui-ci « a été lu à mesure qu’il a été écrit et a été élaboré à mesure qu’il a été lu lors des séances littéraires du cercle Sburàtorul durant l’année 1925 », ce qui explique sans doute l’apparition de temps à autre de détails dont on pense qu’ils vont être expliqués plus tard mais ne le sont pas, et explique aussi sans doute la nature un peu diluée de l’intrigue dans l’ensemble du roman.

papadat bengescuJ’avais choisi de lire ce roman car j’étais curieuse de lire Hortensia Papadat Bengescu (1876-1955), certainement l’une des rares femmes de cette période et de cette partie du monde à être traduite en français. Après avoir lu le livre, ma curiosité est restée entière en ce qui concernait l’auteure et je me suis donc tournée vers sa traductrice, Florica Ciodaru-Courriol, qui par chance connait bien Hortensia Papadat-Bengescu pour en avoir fait son sujet de doctorat. Elle a accepté de répondre à mes questions et apportera donc des clés de compréhension très intéressantes au sujet de l’auteure, de sa place dans le paysage littéraire roumain jusqu’à aujourd’hui, de la pertinence de comparaisons avec Proust ou Virginia Woolf, ainsi que de la place originale du roman comme deuxième volume d’une trilogie. C’est demain, sur ce blog, et je l’en remercie !

Je continue avec Le concert de Bach ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale et en particulier sur les « précurseuses » de la première moitié du XXe siècle. Par la même occasion je contribue au Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, une excellente initiative pour découvrir des auteurs et auteures de ces pays « de l’Est » !

femmes écrivains d_europe centrale et orientale

Hortensia Papadat Bengescu, Le concert de Bach (Concert din Muzicà de Bach, 1927). Traduit du roumain par Florica Ciodaru-Courriol. Editions Jacqueline Chambon, 1994.

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9 commentaires on “Hortensia Papadat Bengescu – Le concert de Bach”

  1. MarinaSofia dit :

    Bravo! Je suis desolee de ne pas pouvoir participer a la lecture en parallele… But thank you so much for drawing attention to this writer!

  2. Eva dit :

    Très intéressant ! Peut-être un livre difficile à trouver ?

  3. […] de ces Impatients. Par coïncidence étant donné que ma lecture des Impatients suit celle du Concert de Bach d’Hortensia Papadat-Bengescu, la postface mentionne les parallèles entre l’univers littéraire […]

  4. […] Roumanie, Hortensia Papadat-Bengescu (1876-1955) : Le Concert de Bach, 1927 (Eds Jacqueline Chambon/Actes Sud, […]

  5. […] jeune capitale et qui cherchait sa modernité. Les familles aristocratiques y donnaient encore des concerts privés, tandis que les jeunes dandys s’essayaient à l’aviation, quand ils ne passaient pas leur temps […]

  6. […] Le concert de Bach, d’Hortensia Papadat-Bengescu (Roumanie, 1927) : un événement mondain offre le prétexte pour cette description de la haute société de la Bucarest de l’entre-deux-guerres. […]


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