Fatos Kongoli – Le dragon d’ivoire

L’autre est là, avec moi, de toute éternité. Caché, invisible, fidèle comme une ombre, à chaque pas que je fais. Il erre dans le monde comme une âme damnée en quête d’un peu de repos.

dragonUn homme solitaire et vieillissant repense à sa vie. Ce scénario toujours propice aux découvertes déroutantes et aux réflexions désabusées acquiert dans Le dragon d’ivoire une dimension d’autant plus dénuée d’optimisme que l’homme en question, un Albanais, se range parmi les nombreux perdants ordinaires du communisme.

En cette année 1994, le personnage principal et narrateur occasionnel, visité par des voix et des lettres mystérieuses et qui semblent très au courant de son passé, se souvient des trois années passées en Chine trente ans auparavant : il était alors l’un des quelques étudiants albanais envoyés à Pékin en ces temps d’amitié sino-albanaise. A Pékin, c’est pour lui et les autres étudiants étrangers un peu comme Erasmus avant l’heure : la fête, les filles, et un effort plus ou moins assidu dans les études.

Sauf que, dans la Chine de Mao comme dans l’Albanie communiste, tout est surveillé, contrôlé et noté dans le dossier personnel de chacun, et que la décision d’envoyer un chanceux faire ses études à l’étranger peut être renversée d’un jour à l’autre sans qu’aucune explication ait besoin d’être donnée, ni aucun appel reçu.

C’est le sort de l’étudiant, forcé d’abandonner Sui Lin, l’étudiant chinoise dont il est tombé amoureux alors que, hors du petit monde des étudiants, Chinois comme Albanais regardent avec méfiance toute liaison avec les étrangers. A cette première disgrâce s’en ajoute quelques années plus tard une autre alors que, marié à Eve, père de deux enfants, le narrateur est abandonné par sa femme au motif que son père – qui avait pourtant bien cultivé ses relations avec les gens bien placés du régime – a été accusé de tremper dans un complot contre le pouvoir.

Assez elliptique, le livre en dit peu sur la vie du personnage principal pendant les années qui s’écoulent entre ces deux disgrâces (et c’est un peu dommage), mais on devine sans peine, sous l’indifférence et le cynisme, des blessures plus profondes. Contrairement au Paumé, autre roman de Fatos Kongoli mettant en scène un homme âgé et meurtri au sortir du communisme, il ne s’agit pas ici de blessures physiques, mais des conséquences psychologiques d’une vie humaine arrivée au stade où elle ne peut plus vraiment rien changer, et voit à quel point elle a été formée par l’arbitraire de décisions sur lesquelles elle n’a aucun contrôle. La chute du régime communiste semble, comme dans Le Paumé, être l’occasion d’une mise au point du héros avec lui-même, sur son passé, ses choix, sa liberté d’action, son avenir, et ceci sans le carcan de la surveillance constante.

Je n’ai cependant pas compris Le Dragon d’ivoire comme un livre supposé refléter une démarche de clarification, ou de pacification, du narrateur vis-à-vis de lui-même (ou d’un pays vis-à-vis de lui-même). Au contraire, le livre m’a paru très déroutant, même à la deuxième lecture, tant il y règne une impression de dédoublement. Ainsi de la narration, qui alterne les chapitres à la première personne avec ceux à la troisième personne, comme s’il s’agissait d’une conversation à bâtons rompus entre une vie intérieure de souvenirs, et le monde extérieur fait d’obligations professionnelles et sentimentales.

Ces voix et ces lettres, qui émaillent le texte, et que le héros commente à l’attention de ses descendants, brouillent encore plus profondément les pistes. Prenant parfois la forme de Sui Lin, parfois celle d’un alter ego trop bien au fait du passé du narrateur, elles sont une voix persistante et déstabilisante que le narrateur tente de réfuter, de comprendre, de cacher. Elles ne font, aussi, qu’ajouter à l’impression de lire l’histoire d’un personnage aliéné autant d’un passé qui semble parfois bien vivant, que de son présent et des gens qui l’entourent.

Fatos Kongoli, Le dragon d’ivoire (Dragoi i fildishtë, 1999). Trad. de l’albanais par Edmond Tupja. Rivages poche/Bibliothèque étrangère, 2002.


Rétrospective Kapuscinski – Imperium

59659._UY475_SS475_Dans la bibliographie du grand reporter polonais Ryszard Kapuscinski, Imperium tient une place à part : l’homme qui avait sillonné le Tiers Monde était plutôt coutumier des livres sur l’Afrique, l’Amérique latine ou l’Iran. Imperium le ramène plus près de ses origines géographiques en Russie, pays aussi sillonné de part en part et dont il s’attache ici à décrire les régions les plus éloignées.

Pour une lectrice occidentale, Imperium tient aussi de l’exception puisqu’il y est sujet de l’URSS des années 1930 à 1980 par un reporter qui y a, semble-t-il, eu une grande liberté d’accès. Rares sont les reportages, traduits, libres d’opinion et intéressants, à nous parvenir de cette époque (la seule exception qui me vienne à l’esprit est La paix soit avec vous de Vassili Grossman, récit de son voyage en Arménie, et encore il ne s’agit pas vraiment de reportage).

In my imagination, the USSR constituted a uniform, monolithic creation in which everything was equally gray and gloomy, monotonous and clichéd. Nothing here could transcend the obligatory norm, distinguish itself, take on an individual character.

And then I travelled to the non-Russian republics of what was then the Imperium. What caught my eye ? That despite the stiff, rigorous corset of Soviet power, the local, small, yet very ancient, nations had succeeded in preserving something of their tradition, of their history, of their, albeit, concealed pride and dignity. I discovered there, spread out in the sun, an Oriental carpet, which in many places still retained its age-old colors and the eyecatching variety of its original designs.

indexJ’ai hésité sur le mot « reportage », puisqu’il ne s’agit pas entièrement, dans Imperium, de reportage, ni de livre d’histoire, ni d’ailleurs de livre de voyage, mais plutôt de tout ça à la fois, avec pour fil conducteur les rencontres successives de Ryszard Kapuscinski avec les vastes territoires de l’URSS, et des enseignements qu’il en a tiré au fil du temps.

Le livre s’étire sur une période presque entièrement parallèle à celle de l’existence de l’URSS et cadre bien avec l’intérêt que porte Ryszard Kapuscinski aux frontières de cet Imperium. En 1939, il a juste sept ans lorsque l’URSS débarque dans sa vie avec l’occupation par les troupes soviétiques de la petite ville de Pologne orientale (aujourd’hui Biélorussie) où il grandit. Ses souvenirs de cet épisode forment le premier chapitre : en quelques pages l’adulte qu’il est y fait ressortir ce que sont l’absurdité de la guerre et de l’occupation, la terreur des déportations, la faim terrible pour un tout jeune enfant qui montre déjà une grande curiosité et débrouillardise.

Dans le dernier chapitre, c’est de la désintégration du centre comme des frontières de l’URSS, cinquante ans après cette première rencontre, qu’il parle : de la transition amorcée par Gorbatchev et des questions qu’elle pose pour l’avenir de ce complexe de nationalités, alors que ses voyages lui montrent à quel point les confins de cet Imperium ne se perçoivent déjà plus comme faisant partie de ce grand tout.

Entre ces deux chapitres, il fait se succéder les voyages : 1958, 1967, à plusieurs reprises en 1989-1991, toujours à la recherche de la périphérie. Certes, Moscou est un passage obligé, et ses visites sont l’occasion pour lui de revenir sur l’histoire plus ou moins récente de ces villes et leur rôle dans la construction de l’URSS. L’une de ces histoires est particulièrement révélatrice d’une certaine continuité en Russie pour ce qui est de la tentation de la démesure : passant près d’une piscine en plein air au bord de la rivière Nabereznaja, Kapuscinski revient sur l’histoire de la cathédrale qui occupait auparavant cet espace. Conçu pour célébrer la victoire sur Napoléon en 1812, cet édifice immense, rutilant de marbre et d’or, dont la construction dura 45 ans et la consécration n’eut lieu qu’en 1883, fut détruit au bout de 48 ans pour laisser place à un Palais des Soviets voulu par Staline.

Stalin orders the largest sacral object in Moscow to be razed. Let us for a moment give free reign to our imagination. It is 1931. Let us imagine that Mussolini, who at that time rules Italy, orders the Basilica of St. Peter in Rome to be razed. Let us imagine that Paul Doumer, who is at that time president of France, orders the Cathedral of Notre-Dame in Paris to be razed. Let us imagine that Poland’s Marshall Jozef Pilsudski orders the Jasnogorski Monastery in Czestochowa to be razed.

Can we imagine such a thing ?

No.

La cathédrale est cependant complètement détruite; un bâtiment plus grand, plus digne de prouver la puissance soviétique par rapport à l’ennemi capitaliste américain est conçu à sa place, mais le cours de l’histoire (les purges, la guerre) s’oppose à ce projet, et c’est une piscine en plein air qui est finalement aménagée dans les fondations de l’ancienne cathédrale (la cathédrale a été reconstruite depuis l’effondrement du communisme : tout est question de priorités…).

Mais la préférence de Kapuscinski va aux régions du bout du monde, où la folie des grandeurs soviétique prend d’autres dimensions : à sa suite nous nous rendons à Vorkuta au nord du Cercle Arctique, à la Kolyma dans l’extrême Est, et surtout en Asie centrale et au Caucase, ses régions de prédilection dont les peuples, l’histoire et les spécificités l’attirent particulièrement.

Le fait d’être un journaliste polonais, donc d’un pays ami, lui confère peut-être certains avantages puisqu’il semble en général libre de voyager et de rencontrer les gens à sa guise. Et des gens, il en rencontre beaucoup, surtout des « ordinaires » dont la vie ne serait sinon pas souvent décrite, et qui lui parlent de leur quotidien souvent difficile et de leur perception à l’échelle individuelle de l’Histoire qui se déroule autour d’eux. Les conclusions que tire Kapuscinski de ses rencontres et visites quant au succès du communisme à la russe ne sont pas débordantes d’optimisme.

The so-called Soviet man is first and foremost an utterly exhausted man, and one shouldn’t be surprised if he doesn’t have the strength to rejoice in his newly-won freedom. He is a long-distance runner who reached the finish line and collapsed, dead tired, incapable even of raising his arm in a gesture of victory.

Au gré des rencontres, au fil des conversations se dessinent aussi l’histoire ancienne de l’Arménie, de la Kolyma, ou celle, toute aussi tragique et fascinante, de la mer d’Aral. Tout au long, il trace les effets, aux périphéries de cet Imperium, des décisions prises au centre du pouvoir. C’est aussi là, lorsqu’il voit que les décisions de Moscou n’ont plus d’effet, qu’il voit la fin de l’Imperium arriver.

Je ne citerai plus d’anecdotes, ni de personnes, ni de lieux pour illustrer mon propos : il me suffit pour conclure de dire à quel point c’est une plaisir et une découverte de se laisser guider par ce voyageur modeste, intrépide, au regard curieux, au contact facile et au phrasé ironique qu’est Kapuscinski, à travers l’espace et le temps de l’ex-URSS.

History in this country is an active volcano, continually churning, and there is no sign of its wanting to calm down, to be dormant.

Ryszard Kapuscinski, Imperium (1993). Trad. du polonais par Klara Glowczewska. Granta Books, 1998. Disponible en français : Imperium, trad. du polonais par Véronique Patte. 10:18, 1999.


Fatos Kongoli – Le paumé

le pauméAu début des années 1990, des milliers d’Albanais quittent leur pays, s’embarquant pour l’Italie pour fuir une vie sans avenir et un passé rongé par le cauchemar communiste. Tous ne partent cependant pas, certains trop jeunes, d’autres trop vieux pour avoir quelque chance de s’en sortir à l’étranger.

Thesar Lumi, lui, embarque, hésite, et au dernier moment quitte ses compagnons de voyage pour retourner vers sa banlieue.

Personne ne m’avait vu partir, personne ne m’a vu revenir. On a su le lendemain que Dorian Kamberi s’était enfui avec toute sa famille, mais personne n’en a fait des gorges chaudes.

Narrateur dans ce court roman de sa propre vie, Thesar Lumi s’appelle lui-même le paumé, « un médiocre parti de rien pour arriver nulle part, vie anonyme fondue dans l’anonymat d’une banlieue perdue, si proche soit-elle de la capitale. » Si Le paumé est un livre poignant, ce n’est pourtant pas parce qu’il verse dans la description pathétique d’un individu raté, mais bien au contraire parce que Thesar Lumi, homme effectivement à priori banal, parle pour tout un peuple profondément gangrené par le désespoir et l’oppression de la société albanaise des années communistes.

Peu intéressé par la politique, sa vie est marquée dès le début par tout un fardeau d’interdits, de menaces et de non-dits érigés par un pouvoir omniprésent. Dès son enfance, Thesar Lumi verra donc s’ouvrir devant lui certaines portes – celle de l’université, par exemple, quelle que soit l’objectivité des cours qu’on y dispense – mais se fermer beaucoup d’autres – celles de l’amour, celle d’un avenir choisi – parce qu’il ne fait pas partie du clan de ceux déjà au pouvoir. De même, le parcours de Thesar sera traversé par quelques personnes lumineuses – Sonia la combattante, Ladi l’ami tourmenté, Dori l’appui des mauvais jours – et par d’autres beaucoup plus sombres, à commencer par Xhoda, dont le nom inventé par Thesar est la contraction de ceux de deux autres hommes honnis pour leur cruauté et leur servilité.

Thesar Lumi, tellement désillusionné qu’à tout juste la quarantaine il en renonce même à saisir une nouvelle chance, décide au retour du bateau de narrer sa vie sous la forme d’une « confession », comme s’il était coupable. Comment pourrait-on cependant accuser un homme qui a lui aussi cherché le bonheur, dans une vie qui ne pouvait lui offrir en modèle que violence et corruption ?

A la différence de tous ceux qui tournaient autour de lui, sans douter un instant de son bonheur – il avait tout pour être heureux -, j’eus l’impression que tout comme moi, mais d’une autre façon, Ladi ne cessait d’ôter et de remettre un masque derrière lequel il tentait maladroitement de faire ce que seuls les acteurs sont capables : cacher la tristesse de son regard.

Des bancs d’une école de banlieue aux soirées de l’élite de Tirana, Fatos Kongoli retrace au travers des souvenirs de Thesar Lumi la manière insidieuse que peut avoir un pouvoir sans visage de biaiser les rapports entre humains. Empreint de réalisme et de violence, Le paumé est aussi une page lucide de l’histoire d’un peuple tout proche et dont on n’entend pour ainsi dire jamais parler.

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J’ai fait avec Le paumé la belle découverte d’un auteur albanais peut-être moins connu en France qu’Ismail Kadaré et dont pourtant de nombreux livres sont disponibles en français. Né en 1944 au centre de l’Albanie, Fatos Kongoli fait ses études à Pékin au début des années 1960, épisode dont il s’inspire pour écrire Le dragon d’ivoire (Rivages Poche, 2005). Il devient d’abord professeur de mathématiques puis, après la chute du régime d’Enver Hoxha, écrivain. Le Monde a publié ici un entretien intéressant réalisé avec des internautes en 2008 et portant sur les liens entre littérature, histoire et engagement de l’écrivain.

Fatos Kongoli, Le paumé (I humburi, 1992). Trad. de l’albanais par Christiane Montécot et Edmond Tupja. Payot & Rivages, 1999.

Je reprends avec Le paumé mes Voyages au gré des pages (cinquième étape). La prochaine étape sera en ex-Yougoslavie.


Vera Moutaftchiéva – Moi, Anne Comnène

HPIM4994Rares sont les femmes du Moyen Age à être passées dans l’Histoire, encore plus rares celles qui ont pu prendre la plume pour écrire leur avis sur le monde autour d’elles. Hildegarde de Bingen, religieuse, compositrice et femme de lettres (1098-1179) de la région du Rhin en est une. Plus loin au sud-est, à Constantinople, alors encore capitale de l’empire byzantin, Anne Comnène en est une autre.

Née dans la pourpre en 1083, décédée environ 70 ans plus tard dans un monastère (l’année de sa mort n’est pas certaine), son nom ne figure pas dans la liste des empereurs Comnène qui se succédèrent pendant une centaine d’années à partir de la fin du XIè siècle. Mais s’il a laissé sa marque dans les annales, c’est parce que cette femme d’une grande érudition est elle-même l’auteur d’une des sources de l’époque, l’Alexiade, histoire apologique du règne de son père l’empereur Alexis Ier Comnène.

Femme de pouvoir, femme de lettres, fille d’empereur : voilà les aspects publics de cette personnalité iiren00001p1exceptionnelle des XIè et XIIè siècles byzantins. Dans Moi, Anne Comnène, l’auteur bulgare Vera Moutaftchieva reprend ce personnage mais pour s’intéresser à sa vie privée dans un enchevêtrement très réussi de faits et de fiction. Ce faisant, Moutaftchieva adopte un style narratif inattendu mais qui fonctionne vraiment très bien, en faisant se suivre les points de vue : le roman commence donc avec le récit par Irène Doukas, mère d’Anne Comnène, de la naissance de son premier enfant, et continue avec ceux d’Anne Dalassène (mère d’Alexis), d’Anne Comnène elle-même, de sa servante Zoé, de Marie de Bulgarie (mère d’Irène Doukas) et ainsi de suite, l’une reprenant le fil de la narration là où l’autre l’a laissé, et toutes ensemble tissant l’histoire de la vie entière d’Anne. C’est vraiment très bien fait, et j’ai apprécié la maîtrise de l’écriture (minutieuse, tout comme la traduction) mais aussi le fait que Moutaftchieva invente, derrière ces personnages aujourd’hui figés dans des mosaïques et des pièces de monnaie, des pensées, des désirs, des frustrations qui les rendent très vivants.

Ces récits gagnent, de plus, par le fait que toutes ces femmes (et ce ne sont que des femmes) s’expriment à la première personne en parlant mi à elles-mêmes, mi à nous, lecteurs silencieux. Tout cela donne une impression d’immédiat, de véracité, qui engage le lecteur dès le début. Mais c’est une impression à mon avis volontairement un peu trompeuse.

Vera Moutaftchieva met beaucoup d’espièglerie dans l’invention de ses personnages. Il suffit de voir comment ces femmes aiment à contredire ou corriger ce qu’a dit la précédente lorsque vient leur tour de parler. Il suffit aussi de voir comment Moutaftchieva joue avec la principale source sur Anne Comnène – l’Alexiade – en en citant des passages pour les faire aussitôt déconstruire par leur auteur, qui nous rappelle que « le lecteur est (…) obligé d’avoir à l’esprit les règles de l’apologie ». Plutôt que le portrait flatteur de son père ou de son mari qu’on trouve dans l’Alexiade, l’Anne Comnène de Vera Moutaftchieva porte un regard empreint de sarcasme à la fois sur son entourage, et sur l’opinion qu’elle en a donné dans son œuvre. Ceci dit, cette Anne Comnène romancée est peut-être plus franche, mais pourquoi faudrait-il davantage la croire ?

Malgré cela, s’il fallait une dernière raison pour dire qu’il faudrait pouvoir trouver ce livre plus facilement sur les rayons des libraires, il est certain que Moi, Anne Comnène repose sur un squelette très véridique de l’histoire de cette période, telle qu’elle est connue par les historiens aujourd’hui. L’approche de Moutaftchieva renverse les points de vue en faisant passer au second plan les événements qui remplissent normalement les pages des livres d’histoire. Mais ce sont pourtant bien ces batailles contre les ottomans ou les croisés, et ces luttes politiques et théologiques, qui apparaissent aussi au travers des lignes. J’étais d’ailleurs vraiment surprise, en feuilletant les pages de A short history of Byzantium de J.J. Norwich (excellent, par ailleurs) sur les Comnène, de voir les mêmes faits, les mêmes anecdotes, les mêmes descriptions des personnages et de leurs relations, ressortir, que j’en venais presque à me demander qui s’était inspiré de qui, l’historien Norwich de l’écrivain Moutaftchieva ou vice versa.

Dommage, dommage, que de ses deux seuls livres traduits en français l’un soit épuisé et l’autre publié par une maison d’édition bulgare. Pour ma part, j’aimerais vraiment lire davantage des livres de Vera Moutaftchieva.

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Vera Moutaftchieva n’était en fait pas juste écrivain, mais était d’abord historienne spécialiste de la période ottomane dans les Balkans, puis à partir de 1989 essayiste. Née en 1929 à Sofia et décédée en 2009, elle est très largement connue dans son pays d’origine, tant pour ses romans et essais que pour les quatre volumes de son autobiographie, et était membre de l’Académie des Sciences et des Arts de Bulgarie. Danièle Stantchéva livre ici une version abrégée de la vie de cette femme qui semble avoir elle aussi été remarquable, tant pour son érudition que pour sa force de caractère. De ses livres, Le Prince errant a été traduit par Claude Guilhot pour Stock en 1988 (bon courage pour le trouver), et Moi, Anne Comnène, publié en 2007 par Gutenberg à Sofia (même chose).

Vera Moutaftchiéva, Moi, Anne Comnène (1991). Trad. du bulgare par Marie Vrinat. Sofia, Maison éditrice Gutenberg, 2007.

Moi, Anne Comnène est la deuxième étape de mes Voyages au gré des pages. La prochaine escale me fera aussi un peu remonter dans le temps, cette fois dans la Roumanie du XIXè siècle.


Petit guide de la Hongrie, chapitre 11 : Lajos Grendel – Les cloches d’Einstein

Pendant que Dóra prenait son bain, une nouvelle vision me subjuguait. Cette fois-ci, je voyais une chèvre. Elle avait une longue barbe, ses cornes étincelaient, à part ça elle broutait avec délice au bord d’un fossé où l’on avait éparpillé des fils métalliques rouillés et des cuvettes trouées. Une brigade du travail socialiste s’activait dans les environs. Ils construisaient une tour. Soudain, une grue a surgi, je ne sais d’où. Son conducteur jurait parce que la chèvre le gênait et qu’elle refusait obstinément de quitter le bord du fossé. Finalement, le chef de la brigade a mis de l’ordre – il était là pour ça. La chèvre a été soulevée puis déposée, bêlante et gigotante, sur le balcon du huitième étage de l’immeuble en construction. Mêê, a dit la chèvre, en slovaque ou en hongrois, je ne sais plus ; il faudrait la cuire à la broche, a déclaré le chef de brigade. Je dormais presque.

cloches einsteinY a-t-il une manière slave de faire de l’humour en littérature ? C’est la question que je me suis posée après avoir terminé Les cloches d’Einstein, onzième étape de mon exploration de la littérature hongroise. Lajos Grendel est un hongrois de Slovaquie, soit, mais son livre m’a beaucoup rappelé la littérature russe contemporaine que j’ai eu l’occasion de lire, par sa façon de manier le surréel et le sarcasme pour décrire le monde supposément ordinaire autour de soi.

Le monde ordinaire autour de Grendel, ou plutôt de son (anti)héros Mészáros, est celui tchécoslovaque des années 1970 et 1980. Le livre s’ouvre sur la révolution de 1989 et ce monde s’apprête à basculer, entraînant avec lui le sort de Mészáros à l’heure où il s’agit de savoir choisir son camp. Question difficile, surtout quand, comme Mészáros, on a choisi sans trop se poser de questions la solution de facilité à la sortie de l’université : se marier avec la fille du secrétaire de section du parti, obtenir un emploi de complaisance dans un institut de recherche aux objectifs pas très bien définis, et y laisser passer les mois et les années.

Prenant la forme d’une biographie à rebondissements d’un homme somme toute assez naïf et ordinaire, Les cloches d’Einstein est une satire mordante et entraînante d‘une société et d‘un pouvoir faits de faux-semblants et de petits arrangements. On imagine que Grendel a forcé le trait en peuplant son livre de couturières-gardes du corps et d’hurluberlus « chercheurs » affublés de pseudonymes aussi variés que « Pierre le Grand » (celui de notre héros, à défaut de son premier choix, « Goulag »), « Rayon Gamma » ou « prince des Hittites »: tout ce petit monde paraît assez peu menaçant, mais c’est probablement le genre de système dont il est plus facile de se moquer quand on en est sorti que quand on est forcé d’en faire partie.

Mais la société communiste n’est pas la seule à faire l’objet des critiques de Grendel : il n’y a qu’à voir la persistance de, entre autres, « Microfil », chef de Mészáros à l’institut de recherche, à prêcher la parole inverse à celle qu’il prêchait avant, tout en s’accrochant à sa place, pour comprendre que Grendel n’a pas grand espoir en la nouvelle ère post-1989. Qui est qui, qui est de quel côté et pour combien de temps, c’est la question qu’on se pose avec Mészáros à force de retournements dont on ne sait jamais trop s’ils sont réels ou pas. C‘est amené sur le même ton de parodie que le reste, mais quand on voit que le livre est paru en 1992, on se dit quand même qu’il n’a pas fallu longtemps pour que la désillusion s’installe.

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Écrivain, éditeur de maison d’édition, très brièvement député : Lajos Grendel, écrivain hongrois de Slovaquie né en 1948, est l’auteur d’une vingtaine de romans, essais et nouvelles parmi lesquels Tir à balles existe aussi en français (L’Harmattan, 1986).

Lajos Grendel, Les cloches d’Einstein (Einstein harangjai, 1992). Trad. du hongrois par Véronique Charaire. Editions Ibolya Virág, 1997.


Stefan Chwin – Hanemann

LivreL’année dernière, à la faveur d’un voyage en Pologne, j’avais découvert à la fois Gdansk et deux des écrivains natifs de cette ville baltique, Pawel Huelle et Günter Grass. Dorénavant c’est au tour de Stefan Chwin de me faire penser que cette belle ville au passé bouleversé a décidément l’art d’inspirer des romans beaux et déroutants.

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Hanemann est autant le roman d’un personnage que celui d’une ville : Gdansk à l’orée de la seconde guerre mondiale est une ville nommée Danzig, habitée en partie par des Allemands au train de vie plutôt bourgeois. L’avancée des troupes soviétiques fait fuir en masse la population allemande, vidant les maisons et les commerces de leurs occupants évacués vers l’Allemagne. Au passage des forces russes se succède l’arrivée des réfugiés des contrées plus orientales de la Pologne, s’installant dans les empreintes tout juste laissées vides par les Allemands.

Dans cette ville à la population en plein renouvellement, Hanemann est l’un des rares Allemands à être restés. Pour ceux qui le côtoient ainsi que pour le lecteur, c’est un homme assez solitaire et réservé par nature, et ce plus encore depuis le décès par noyade de son amante quelques temps avant l’évacuation de la ville.

En réfléchissant ensuite au livre, la facon de Chwin d’annoncer ce décès et de présenter la réaction d’Hanemann au travers de commérages et d’un effort de reconstruction postérieur, ainsi que la question brièvement soulevée de la cause du décès (accident, suicide, meurtre ?) m’ont laissés un peu perplexe, étant donné qu’ils ne jouent aucun rôle dans la suite du livre. Ces quelques chapitres de départ, décrivant le monde allemand d’Hanemann avant l’évacuation, installent cependant quelques uns des thèmes récurrents du livre – la possibilité (ou non) du choix entre la vie et la mort et l’effet que cela a sur ceux qui restent après, pas seulement au niveau d’un individu mais aussi d’un peuple, d’une ville, des objets dont s’entourent les hommes.

Spécialiste en anatomie et médecin légiste, Hanemann a voué sa vie professionnelle d’avant-guerre à « percer le grand mystère », à « dévoiler ce qui sépare les vivants des morts ». Rescapé (par chance ou apathie) d’une évacuation vers un paquebot qui finira au fond de l’eau, il vit les années qui suivent à la frontière entre ces deux mondes.

Et quand Hanemann se laissait aller à ces souvenirs, il se disait que ce qui s’était passé était justement survenu pour qu’il pût désormais sombrer dans cette demi-torpeur qui gagnait son âme et insensibilisait celle-ci aux voix du monde extérieur. Il avait l’impression de pouvoir vivre ainsi.

Alors qu’aux images de la rue autour de lui se superposent parfois celles de ses voisins disparus d’avant-guerre, il médite sur le suicide du poète romantique allemand Heinrich von Kleist et de sa compagne, puis sur celui plus récent du poète polonais Stanislaw Witkiewicz, mais ne peut se résoudre à suivre leur exemple. Plus ou moins toléré par les autorités polonaises qui préféreraient le renvoyer vers un pays où il n’a ni racines ni famille, Hanemann ne revient véritablement à la vie qu’avec l’arrivée de Hanka, une jeune polonaise ukrainienne qu’il sauve du suicide, et d’Adam, un petit orphelin muet aux dons de mime à qui il enseigne la langue des signes.

Hanemann est un livre tout en symboles et en échos, baigné d’un certain flou à l’image du clair-obscur de la vie du médecin : les jalons chronologiques (la guerre, le sort de la population juive, l’évacuation, l’instauration d’un pouvoir communiste) sont tout juste évoqués, les faits sont souvent racontés indirectement, par les souvenirs d’anciens voisins ou par le biais d’un narrateur omniscient qui prend souvent la forme du fils de réfugiés polonais installés dans la même maison qu’Hanemann.

Ce flou et ce symbolisme sont cependant sous-tendus par une description minutieuse des objets de la vie courante. Ceux-ci forment une dimension à part entière du livre que j’ai beaucoup aimée et qui permet d’ancrer encore plus l’idée du départ des hommes, de la destruction et du changement d’identité de la ville.

Les cygnes ou les pélicans en porcelaine blanche, les beaux sucriers d’argent en forme d’oies sauvages aux yeux de turquoise, les majestueux esquifs dans lesquels était servie la confiture de poire – toutes les pièces de vaisselle effrayées par leurs formes recherchées et peu pratiques enviaient la surface austère des ustensiles en fer-blanc qu’il était facile de glisser sous le plancher, entre les poutres des granges ou celles des moulins abandonnés. Elles s’enorgueillissaient encore de leur vif éclat sur les nappes dominicales, dans les appartements des Breitgasse, Frauengasse, Jäschkentaler Weg. Elles tintaient encore gaiement au contact des cuillères en argent, mais au fond, elles avaient la conviction, aussi tenace qu’une patine, d’être déjà de petits sarcophages. Liselotte Peltz frottait avec un chiffon doux le dos d’une tasse à café qui, la nuit, était hantée par le cauchemar d’appartenir à la mort. Les candélabres et leurs réflecteurs haut-perchés sur les murs de la Maison d’Artus feignaient de se réjouir de leur éclat, ils se rengorgeaient encore de leurs flèches de cire. Pourtant, dans leurs dorures rougeoyantes, se terrait déjà la brûlante certitude qu’au moment venu, le feu les réduirait en une coulée de cuivre tiédissante.

Certains de ces objets, avec Hanemann, sont cependant des survivants, survivants aux bombardements, aux saccages ou aux pillages, et finissent par remplacer d’une certaine manière ces jalons chronologiques que Chwin s’abstient de faire trop précis : dans l’appartement où un couple polonais nouvellement arrivé s’installe, ils trouvent des cadres où la poussière n’a pratiquement pas eu le temps de s’installer, où les draps récemment triés par une Allemande en vue de l’évacuation sentent encore la rose et la lavande. Pourtant, avec le passage des années les couverts en argent disparaissent, les broderies aux inscriptions allemandes finissent en serpillière, la peinture aux fenêtres s’écaille, et les meubles, bibelots et couverts en matériaux nobles estampillés de marques de vieux fabricants allemands sont remplacés par « la vague impitoyable des fourchettes en aluminium » et des « cendriers en demi-porcelaine avec les lettres “FWP” » (FWP : fonds de vacances pour les ouvriers). Chwin fait montre d’une sympathie évidente pour ces témoins d’une période et d’une aisance révolues, en plus de les utiliser de manière très poétique.

C’est d’ailleurs peut-être pour cette approche si détaillée et quasi affectueuse de ces témoins muets que je garderai un bon souvenir du livre, plus que pour l’histoire elle-même qui, quoique belle, m’a semblé parfois lancer des ponts qui n’atterrissaient pas sur une autre rive. Malheureusement, je resterai aussi marquée par les nombreuses erreurs de relecture et mise en page (coupures de mots fantaisistes, lettres qui jouent à saute-mouton, etc) qui ont un peu gâché ma lecture et ne font honneur ni au texte ni à la belle traduction qui en est faite.

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Né en 1949 à Gdansk où il vit encore, Stefan Chwin est un écrivain, critique littéraire et historien de la littérature, spécialisé dans le romantisme et affilié à l’Université de Gdansk.

Il fait ses débuts dans les années 1980s avec des histoires pour enfants écrites sous le pseudonyme Max Lars. Son roman Hanemann, paru en 1995 sous son vrai nom, lui vaut de recevoir le Paszport Polityki, décerné par l’hebdomadaire Polityka, la même année. Il est aussi l’auteur d’Esther (1999), du Pélican d’Or (2003, aussi disponible aux éditions Circé), deux romans situés dans la Pologne de la fin du 19e et début du 20e siècle à Varsovie et Gdansk respectivement. Il reçoit le prix du PEN polonais, ainsi que le « Erich Brost Danzig Award » (du nom d’un journaliste allemand né près de Gdansk) pour sa participation au travail de réconciliation entre l’Allemagne et la Pologne, en 1997. Bien plus récemment, il a reçu ce janvier le « Prix Académique Jan Heweliusz de la Ville de Gdansk » pour son travail de recherche sur la culture européenne et polonaise des 19e et 20e siècles. Pour ceux et celles qui lisent l’anglais, le site bookinstitute.pl a tout plein d’informations sur Stefan Chwin et ses romans (traduits ou non) ainsi que sur la littérature polonaise.

Je remercie les éditions Circé qui m’ont fait parvenir ce livre et découvrir cet auteur.

Stefan Chwin, Hanemann (1995). Trad. du polonais par Lydia Waleryszak. Editions Circé, 2012.


Timothy Garton Ash – The File. A Personal History

J’ai une définition assez large de « l’Est » dont la littérature est l’objet de ce blog : en gros tout ce qui est à l’est de la ligne Allemagne/Autriche/Italie et à l’ouest de la Russie. Évidemment, c’est totalement arbitraire : Vienne, par exemple, c’est tout-à-fait l’Europe centrale, et pourquoi ne pas prendre en compte aussi l’ex-Allemagne de l’Est qui, après tout, partage le même héritage communiste que les autres pays représentés ici ?

Comme je n’ai pas vraiment de bonne réponse à ce pourquoi (sauf que du coup le blog pourrait devenir un grand fourre-tout!) et parce que quelque fois je lis des livres trop formidables pour ne pas être partagés, je fais une petite entorse aujourd’hui pour présenter The File (Le Dossier), de Timothy Garton Ash.

 The file

A ma connaissance, ce livre n’existe pas en français (loriginal est en anglais) et c’est vraiment dommage tellement ce livre sur la confrontation entre un homme et son fichier de la Stasi est intelligemment pensé, écrit et construit. Difficile en plus de ne pas penser au film La vie des autres qui avait remporté un tel succès après sa sortie en 2006, à la différence qu’il s’agit ici de l’histoire personnelle de Garton Ash.

Après l’ouverture des archives du « Ministère de la Sécurité d’État » (Stasi) suivant la chute du régime est-allemand, celui-ci se découvre, comme des centaines de milliers d’autres Allemands et une poignée d’étrangers, un dossier, datant du tournant des années 1970 et 1980, époque où il s’était installé à Berlin-Ouest, puis Berlin-Est, pour travailler sur la thèse de doctorat qu’il prépare à l’université d’Oxford sur Berlin sous Hitler. A la lecture de ces 325 pages de rapports où il apparaît sous le nom de code flatteur « Romeo », il se donne pour tâche de retourner envers la machine Stasi tous les efforts qu’elle a déployé pour le traquer, en comparant son dossier avec ses propres souvenirs et en cherchant à rencontrer toutes les personnes qui ont croisé son chemin à cette époque.

So that was their “plan of action”, then. My plan of action, now, is to investigate their investigation of me. I shall pursue their inquiry through this file, try to track down both the informers and the officers on my case, consult other files, compare the Stasi record with my own memories, with the diaries and notes I kept at the time, and with the political history I have since written about this period. And I shall see what I find.

Le livre, publié en 1997, est le résultat de cette enquête et est écrit avec à la fois la connaissance profonde de l’historien, la ténacité et le style du journaliste et la compassion de l’être humain. Par-delà cette confrontation inattendue avec son soi plus jeune, c’est un grand questionnement sur comment un système de surveillance d’une telle ampleur pouvait fonctionner, sur les conséquences qu’il a encore après la chute du Mur et surtout sur les motivations des gens qui y ont contribué.

Il faut dire que Garton Ash est vraiment bien placé pour écrire ce genre de livre. Déjà, étudiant à Berlin, il avait été frappé par les parallèles entre l’Allemagne nazie et celle dans laquelle il évoluait, avec toujours à l’esprit la question de comment et pourquoi certains rejoignent la résistance à une dictature et d’autres la servent. Hors ses recherches, il s’était aussi beaucoup investi comme observateur de l’Allemagne de Honecker, écrivant sur ce sujet pour des journaux anglais ainsi qu’un livre en allemand qui lui vaut d’être privé d’accès à la RDA pendant plusieurs années. Petit à petit, il avait bifurqué de l’Allemagne nazie à tout l’espace communiste, s’intéressant aux mouvements dissidents de la Hongrie, de la Tchécoslovaquie et, surtout, de la Pologne (c’est l’époque de l’émergence de Solidarnosc et de l’instauration de la loi martiale, l’époque aussi où il rencontre sa femme polonaise). C’est dire à quel point sa quête personnelle avec The File rejoint et prolonge sa carrière intellectuelle !

Une fois ce contexte établi, ses rencontres avec les personnes dont le nom apparaît dans son dossier sont un des aspects passionnants du livre. Les chapitres montent en intensité, reconstruisant autant que possible l’histoire des amis sûrs, de ceux moins sûrs, puis de ceux qui s’avèrent avoir été informateurs et, enfin, des officiers de la Stasi.

Pour un livre écrit si peu de temps après la chute du communisme et juste une quinzaine d’années après son épisode berlinois, il n’est pas si surprenant que Garton Ash ait pu retrouver tant de ces personnes, mais ce qui m’a surpris c’est à la fois la facilité, et le fait qu’à de rares exceptions près ces personnes ont accepté de lui parler. Nous lisons Garton Ash parler aux officiers qui ont établi son dossier, nous écoutons avec lui leurs trajectoires (souvent des hommes dont le père a disparu pendant la seconde guerre mondiale et/ou qui ont été élevés dans une grande pauvreté, pour qui travailler pour l’état communiste était une échappatoire), leurs tentatives pour expliquer leurs choix ou s’exonérer en faisant passer les responsabilités aux épaules du voisin, du chef, des circonstances etc. Garton Ash est souvent loin d’être convaincu par leurs arguments et il rencontre parfois des gens qui se disent prêts à tout recommencer s’il le fallait, mais il y aussi ceux qui semblent avoir préservé une certaine droiture, et ceux qui ont trop souffert pour pouvoir être condamnés par un autre homme.

Derrière ces portraits se tiennent aussi des centaines de milliers d’individus, collaborateurs et victimes, occupés à réévaluer leur passé à la lumière des dossiers nouvellement accessibles, avec toutes les découvertes bonnes ou mauvaises que cela implique.

You must imagine conversations like this taking place every evening, in kitchens and sitting rooms all over Germans. Painful encounters, truth-telling, friendship-demolishing, life-haunting. Hundreds, thousands of such encounters, as the awful power of knowledge is passed down from the Stasi to the employees of the Gauck Authority, and from the employees of the Gauck Authority to individuals like me, who then hold the lives of other people in our hands, in a way that most of us would never otherwise do.

(La Gauck Authority, ou Administration Gauck, est le nom couramment donné à l’organisation en charge de la documentation de la Stasi. Joachim Gauck, son premier commissaire, est aujourd’hui le président allemand).

Si Garton Ash évite tout voyeurisme ou sensationnalisme, c’est aussi parce qu’à part sa connaissance du sujet et son côté humain, il garde à l’esprit que personne ne sait ce qui se serait passé si les rôles avaient été inversé et la Grande-Bretagne avait été un pays communiste : aurait-elle aussi eu beaucoup de collaborateurs ? Dans les derniers chapitres, il ouvre aussi le débat sur l’influence énorme et incontrôlée des services secrets britanniques, auxquels il s’était frotté dans sa jeunesse (Oxford étant traditionnellement un bon terrain de recrutement). Je ne sais pas si, à l’époque de la sortie du livre, ce genre de préoccupation était pris très au sérieux, mais aujourd’hui, avec toutes les révélations sur GCHQ, son équivalent américain NSA, et les programmes de collecte de métadonnées, il y a vraiment de quoi se poser la question.

The File existe apparemment en seize langues, il ne reste qu’à espérer que le français sera un jour la 17è. C’est un livre à lire et à relire.

 index

Timothy Garton Ash est aujourd’hui un intellectuel reconnu, historien, essayiste, journaliste, professeur d’études européennes à l’université d’Oxford et auteur de nombreux livres dont Au nom de l’Europe. L’Allemagne dans un continent divisé et La chaudière (portant respectivement sur la réunification de l’Allemagne et l’Europe centrale entre 1980 et 1990) existent en français. Pour moi, Garton Ash est aussi est un des héros de la reconnaissance de la littérature d’Europe centrale en anglais, ayant par exemple mis sur pied la collection Central European Classics de la CEU Press à qui je dois mon exemplaire de l’excellent The Doll (La Poupée) de Boleslaw Prus et bien d’autres découvertes d’auteurs hongrois, tchèques, lettons, croates ou autres des XIXè et XXè siècles.

Timothy Garton Ash, The File. A Personal History. Vintage, 1997.