Svetlana Velmar-Janković – Dans le noir

Il y a des livres dont la force principale réside dans la ténacité silencieuse qui se dégage de leurs personnages, plutôt que dans le style de l’écriture ou dans les rebondissements de l’intrigue.

Dans le noir, méditation sur le siècle et sur la nature du temps et des souvenirs, est de ceux-là. L’écriture, fine et resserrée, nous encourage à nous glisser dans le rythme des pensées de Milica Pavlović alors que celle-ci se plonge à nouveau dans ses souvenirs. De sa longue vie – 80 années qui correspondent à peu près au XXe siècle – une date en particulier ressort et, récurrente, joue le rôle d’un nœud, autour duquel s’articulent l’avant et l’après de sa vie.

En novembre 1944, l’arrestation de son mari correspond avec la prise de contrôle, par les partisans communistes, d’une ville – Belgrade – ravagée par la guerre et les bombardements. Si le Pr. Dušan Pavlović est arrêté, c’est parce qu’il avait fait le choix de coopérer avec l’occupant allemand. Si Milica Pavlović est, ensuite, traitée pendant de longues années en ennemie du peuple, c’est parce qu’elle vient d’un milieu aisé et instruit contre lequel les nouveaux dirigeants combattent avec un zèle idéologique dont l’histoire montrera, plus tard, à quel point il est fait de faux-semblants.

Cette date de novembre 1944, et quelques autres dates d’avant et après-guerre – évoquant la montée au pouvoir d’Hitler, certains événements de la Seconde Guerre mondiale, ou le développement de la Yougoslave d’après-guerre – fournissent une trame historique légère au roman. Cependant, loin d’être un récit du XXe siècle dans lequel chacun des tournants du siècle laisserait son empreinte sur ses personnages, la perspective est inversée : Dans le noir est plutôt une « traversée » (pour reprendre la description de la quatrième de couverture) personnelle au cours de laquelle j’ai eu l’impression de voir émerger le portrait d’une personne qui, malgré les vicissitudes de sa vie, ne les a pas laissées changer l’essence de sa personnalité. Lire la suite »

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Quatre citations en guise de transition

Voici un avant-goût de ma prochaine chronique qui portera sur Dans le noir, de Svetlana Velmar-Janković, un très beau roman serbe, publié en 1990 et qui fait vivre, par la voix d’une femme âgée et solitaire, une partie du XXe siècle. En le lisant juste après Une matinée perdue de Gabriela Adameşteanu, j’ai été frappée par certains échos entre ces deux romans, malgré les différences de style évidentes.

***

Au-dessus d’elle, accroché au mur, un grand tableau sombre, qui montrait un vieux bonhomme en train d’éplucher une pomme. Ce tableau, combien de fois elle l’a vu, Vica !

– Pourquoi vous le gardez, cet affreux ? qu’elle disait. Moi, la nuit, il me flanquerait la frousse.

– Oh ! Vica, c’est un tableau de grande valeur, fait par un peintre d’autrefois. Je le rencontrais chaque été au bord de la mer Noire, à Balcik, et il me l’a offert quand il a vu qu’il me plaisait.

Je me trouvais devant cette même petite toile intitulée Au bain, et l’exposition rétrospective Sava Šumanović de Belgrade était ouverte depuis quelques minutes.

– Toujours amoureuse de cette toile ? me demanda-t-il. (…)

– Vous savez mieux que quiconque combien cette toile m’est chère, dis-je. Depuis l’instant ou je vous ai vu y travailler, vous vous souvenez ? Dans ce petit atelier que vous aviez rue Denfert- Rochereau : en octobre 1928, rappelez-vous…

***

– La nuit tombée, si on entendait une voiture s’arrêter dans la rue, on ne bougeait plus, on se regardait, blancs comme un linge… Cette année-là, tant que je vivrai, je ne l’oublierai pas. Qu’elles étaient longues les minutes, les secondes pendant lesquelles on attendait des pas dans l’escalier, des coups à la porte ! On n’osait même pas aller regarder à la fenêtre, voir ce que c’était, cette voiture.

Déjà on sonnait à la porte, avec impatience, comme dans le scénario que je m’étais imaginé et qui me hantait depuis quelques jours, un scénario apparemment réaliste mais que, dans ma frayeur, je rejetais en me persuadant que, truffé de détails empruntés au banal, il manquait par trop d’authenticité et de réalisme. Mais déjà l’un de ces détails, « les coups de sonnette impatients avant minuit », se réalisait, venait de se réaliser, et sans qu’il y eût là quoi que ce soit de banal.

***

Gabriela Adameşteanu, Une matinée perdue (Dimineaţă pierdută, 1984). Traduit du roumain par Alain Paruit. Gallimard, 2005.

Svetlana Velmar-Janković, Dans le noir (Lagum, 1990). Traduit du serbo-croate par Alain Cappon. Phébus, 1997.


Miljenko Jergovic – Le jardinier de Sarajevo

jardinierC’est avec ce livre gentiment prêté par C. que j’ai entamé mes lectures sur et pour la Bosnie-Herzégovine, et d’emblée je me suis retrouvée au cœur de la catastrophe qui hante probablement toute la littérature issue de ce pays depuis le début des années 1990 : la guerre de Bosnie-Herzégovine.

On entre pourtant dans cette succession de nouvelles très contemporaines du conflit (elles sont publiées en 1994) par un chemin légèrement détourné : le « détail biographique incontournable » qui ouvre ce recueil raconte une excursion en temps de paix, dans l’enfance du narrateur, aux chutes de Jajce. A priori plutôt anodine, elle est pourtant déjà un peu prémonitoire. Le narrateur y croise la mort. Puis, sur le retour, le ciel qui rougeoie « tel un toit en flammes au-dessus des lumières de Sarajevo » appelle déjà la dernière nouvelle, celle où, en effet, les flammes font rougeoyer le ciel au-dessus de la ville.

Cela n’a aucun sens d’empêcher les flammes de dévorer ce que l’indifférence humaine a déjà anéanti.

Entre ces deux nouvelles, 27 autres s’enchaînent dans une partie intitulée, de manière assez chirurgicale, « Reconstitution des faits ». Le ton est détaché, les titres très lapidaires (La Musulmane, Le réveil, Diagnostic, et ainsi de suite), pour esquisser les scènes de la vie quotidienne. Il s’agit de scènes d’un pays en guerre – les obus emportent des bras, des jambes et des vies, l’alimentation en eau est coupée, l’exil sépare les couples et les familles, parfois coupées pour toujours de leurs maisons natales.

Et pourtant, tout cela est décrit de manière si détachée par les différents narrateurs, que c’est presque comme s’il fallait faire un effort pour se sentir touché par toutes ces morts et ces pertes. La guerre a beau (pour nous, lecteurs) être au centre de ces vies, c’est comme si le regard était systématiquement porté un peu à côté pour voir comment les vies s’en accommodent.

Le choix du format, avec ces nouvelles assez courtes (4 à 7 pages), brise d’emblée toute possibilité de donner une vue cohérente de la guerre encore en cours, avec ses déclarations, ses chefs militaires, ses avancées et reculs, ses chiffres. Pratiquement rien de cela n’apparaît, et ce sont au contraire une multitude de points de vue, pareils aux fêlures de la vieille psyché autrichienne après qu’un éclat d’obus est venu s’y ficher, qui apparaissent. De même, l’expérience de la guerre est si fragmentée, arrivant comme une intruse dans la vie et parmi les préoccupations de chacun, que seule une approche portée sur les détails semble pouvoir saisir ce qu’est cette guerre. Les narrateurs, aussi (toujours des hommes), varient, certains à la première personne, d’autres à la troisième ou, plus rarement, la deuxième. Ici ou là, un personnage se détache : Monsieur Ivo et Ivo T., Zlaja et Izet les deux brillants causeurs, Rade et Jela, chacun face à leur malheur, chacun aussi représentatif à leur manière de toute la diversité et la singularité de destins et de mémoires qu’un pays perd au cours d’une guerre.

Mais finalement, c’est surtout cette forme de détachement, de remise en perspective face aux gens et aux biens qui domine et qui perturbe, atteignant son apogée avec cet homme, ce « jardinier de Sarajevo » qui, à la mort soudaine de sa femme dans un bombardement, se consacre apparemment sans sourciller à la culture en bac de betteraves et de salades.

« Je ne vais pas au cimetière, ai-je dit à Tadija, car il y a trop de tombes fraîches. Cela devient trivial de déambuler de l’une à l’autre. »

Lorsqu’ensuite il faut réduire toute une vie à 22kg de bagages en prévision de l’exil ou, pire encore, lorsque c’est une bibliothèque municipale entière qui prend feu, on comprend que la meilleure réponse individuelle puisse être, dans l’immédiat, de faire comme si rien n’était finalement important dans une vie qu’on risque soit même de perdre à tout moment.

jergovic- by Valuska

Né à Sarajevo en 1966, Miljenko Jergovic, écrivain, journaliste et dramaturge croate de Bosnie, vit à Zagreb depuis 1993, ce qui répond à la question que je me posais de savoir comment il avait pu publier son livre dans une ville assiégée. Plusieurs de ses ouvrages sont traduits en français chez Actes Sud : Buick Riviera (2004), Le Palais en noyer (2007), Freelander (2009), Ruta Tannenbaum (2012) et Volga, Volga (2015).

Avec cette chronique, je contribue au challenge Voisins Voisines, d’À propos de livres, chez qui l’ont peut retrouver de nombreuses lectures du monde.

Miljenko Jergovic, Le jardinier de Sarajevo (Sarajevski Marlboro, 1994). Traduit du bosniaque par Mireille Robin. Babel, Actes Sud, 2004.


Fatos Kongoli – Le dragon d’ivoire

L’autre est là, avec moi, de toute éternité. Caché, invisible, fidèle comme une ombre, à chaque pas que je fais. Il erre dans le monde comme une âme damnée en quête d’un peu de repos.

dragonUn homme solitaire et vieillissant repense à sa vie. Ce scénario toujours propice aux découvertes déroutantes et aux réflexions désabusées acquiert dans Le dragon d’ivoire une dimension d’autant plus dénuée d’optimisme que l’homme en question, un Albanais, se range parmi les nombreux perdants ordinaires du communisme.

En cette année 1994, le personnage principal et narrateur occasionnel, visité par des voix et des lettres mystérieuses et qui semblent très au courant de son passé, se souvient des trois années passées en Chine trente ans auparavant : il était alors l’un des quelques étudiants albanais envoyés à Pékin en ces temps d’amitié sino-albanaise. A Pékin, c’est pour lui et les autres étudiants étrangers un peu comme Erasmus avant l’heure : la fête, les filles, et un effort plus ou moins assidu dans les études.

Sauf que, dans la Chine de Mao comme dans l’Albanie communiste, tout est surveillé, contrôlé et noté dans le dossier personnel de chacun, et que la décision d’envoyer un chanceux faire ses études à l’étranger peut être renversée d’un jour à l’autre sans qu’aucune explication ait besoin d’être donnée, ni aucun appel reçu.

C’est le sort de l’étudiant, forcé d’abandonner Sui Lin, l’étudiant chinoise dont il est tombé amoureux alors que, hors du petit monde des étudiants, Chinois comme Albanais regardent avec méfiance toute liaison avec les étrangers. A cette première disgrâce s’en ajoute quelques années plus tard une autre alors que, marié à Eve, père de deux enfants, le narrateur est abandonné par sa femme au motif que son père – qui avait pourtant bien cultivé ses relations avec les gens bien placés du régime – a été accusé de tremper dans un complot contre le pouvoir.

Assez elliptique, le livre en dit peu sur la vie du personnage principal pendant les années qui s’écoulent entre ces deux disgrâces (et c’est un peu dommage), mais on devine sans peine, sous l’indifférence et le cynisme, des blessures plus profondes. Contrairement au Paumé, autre roman de Fatos Kongoli mettant en scène un homme âgé et meurtri au sortir du communisme, il ne s’agit pas ici de blessures physiques, mais des conséquences psychologiques d’une vie humaine arrivée au stade où elle ne peut plus vraiment rien changer, et voit à quel point elle a été formée par l’arbitraire de décisions sur lesquelles elle n’a aucun contrôle. La chute du régime communiste semble, comme dans Le Paumé, être l’occasion d’une mise au point du héros avec lui-même, sur son passé, ses choix, sa liberté d’action, son avenir, et ceci sans le carcan de la surveillance constante.

Je n’ai cependant pas compris Le Dragon d’ivoire comme un livre supposé refléter une démarche de clarification, ou de pacification, du narrateur vis-à-vis de lui-même (ou d’un pays vis-à-vis de lui-même). Au contraire, le livre m’a paru très déroutant, même à la deuxième lecture, tant il y règne une impression de dédoublement. Ainsi de la narration, qui alterne les chapitres à la première personne avec ceux à la troisième personne, comme s’il s’agissait d’une conversation à bâtons rompus entre une vie intérieure de souvenirs, et le monde extérieur fait d’obligations professionnelles et sentimentales.

Ces voix et ces lettres, qui émaillent le texte, et que le héros commente à l’attention de ses descendants, brouillent encore plus profondément les pistes. Prenant parfois la forme de Sui Lin, parfois celle d’un alter ego trop bien au fait du passé du narrateur, elles sont une voix persistante et déstabilisante que le narrateur tente de réfuter, de comprendre, de cacher. Elles ne font, aussi, qu’ajouter à l’impression de lire l’histoire d’un personnage aliéné autant d’un passé qui semble parfois bien vivant, que de son présent et des gens qui l’entourent.

Fatos Kongoli, Le dragon d’ivoire (Dragoi i fildishtë, 1999). Trad. de l’albanais par Edmond Tupja. Rivages poche/Bibliothèque étrangère, 2002.


Rétrospective Kapuscinski – Imperium

59659._UY475_SS475_Dans la bibliographie du grand reporter polonais Ryszard Kapuscinski, Imperium tient une place à part : l’homme qui avait sillonné le Tiers Monde était plutôt coutumier des livres sur l’Afrique, l’Amérique latine ou l’Iran. Imperium le ramène plus près de ses origines géographiques en Russie, pays aussi sillonné de part en part et dont il s’attache ici à décrire les régions les plus éloignées.

Pour une lectrice occidentale, Imperium tient aussi de l’exception puisqu’il y est sujet de l’URSS des années 1930 à 1980 par un reporter qui y a, semble-t-il, eu une grande liberté d’accès. Rares sont les reportages, traduits, libres d’opinion et intéressants, à nous parvenir de cette époque (la seule exception qui me vienne à l’esprit est La paix soit avec vous de Vassili Grossman, récit de son voyage en Arménie, et encore il ne s’agit pas vraiment de reportage).

In my imagination, the USSR constituted a uniform, monolithic creation in which everything was equally gray and gloomy, monotonous and clichéd. Nothing here could transcend the obligatory norm, distinguish itself, take on an individual character.

And then I travelled to the non-Russian republics of what was then the Imperium. What caught my eye ? That despite the stiff, rigorous corset of Soviet power, the local, small, yet very ancient, nations had succeeded in preserving something of their tradition, of their history, of their, albeit, concealed pride and dignity. I discovered there, spread out in the sun, an Oriental carpet, which in many places still retained its age-old colors and the eyecatching variety of its original designs.

indexJ’ai hésité sur le mot « reportage », puisqu’il ne s’agit pas entièrement, dans Imperium, de reportage, ni de livre d’histoire, ni d’ailleurs de livre de voyage, mais plutôt de tout ça à la fois, avec pour fil conducteur les rencontres successives de Ryszard Kapuscinski avec les vastes territoires de l’URSS, et des enseignements qu’il en a tiré au fil du temps.

Le livre s’étire sur une période presque entièrement parallèle à celle de l’existence de l’URSS et cadre bien avec l’intérêt que porte Ryszard Kapuscinski aux frontières de cet Imperium. En 1939, il a juste sept ans lorsque l’URSS débarque dans sa vie avec l’occupation par les troupes soviétiques de la petite ville de Pologne orientale (aujourd’hui Biélorussie) où il grandit. Ses souvenirs de cet épisode forment le premier chapitre : en quelques pages l’adulte qu’il est y fait ressortir ce que sont l’absurdité de la guerre et de l’occupation, la terreur des déportations, la faim terrible pour un tout jeune enfant qui montre déjà une grande curiosité et débrouillardise.

Dans le dernier chapitre, c’est de la désintégration du centre comme des frontières de l’URSS, cinquante ans après cette première rencontre, qu’il parle : de la transition amorcée par Gorbatchev et des questions qu’elle pose pour l’avenir de ce complexe de nationalités, alors que ses voyages lui montrent à quel point les confins de cet Imperium ne se perçoivent déjà plus comme faisant partie de ce grand tout.

Entre ces deux chapitres, il fait se succéder les voyages : 1958, 1967, à plusieurs reprises en 1989-1991, toujours à la recherche de la périphérie. Certes, Moscou est un passage obligé, et ses visites sont l’occasion pour lui de revenir sur l’histoire plus ou moins récente de ces villes et leur rôle dans la construction de l’URSS. L’une de ces histoires est particulièrement révélatrice d’une certaine continuité en Russie pour ce qui est de la tentation de la démesure : passant près d’une piscine en plein air au bord de la rivière Nabereznaja, Kapuscinski revient sur l’histoire de la cathédrale qui occupait auparavant cet espace. Conçu pour célébrer la victoire sur Napoléon en 1812, cet édifice immense, rutilant de marbre et d’or, dont la construction dura 45 ans et la consécration n’eut lieu qu’en 1883, fut détruit au bout de 48 ans pour laisser place à un Palais des Soviets voulu par Staline.

Stalin orders the largest sacral object in Moscow to be razed. Let us for a moment give free reign to our imagination. It is 1931. Let us imagine that Mussolini, who at that time rules Italy, orders the Basilica of St. Peter in Rome to be razed. Let us imagine that Paul Doumer, who is at that time president of France, orders the Cathedral of Notre-Dame in Paris to be razed. Let us imagine that Poland’s Marshall Jozef Pilsudski orders the Jasnogorski Monastery in Czestochowa to be razed.

Can we imagine such a thing ?

No.

La cathédrale est cependant complètement détruite; un bâtiment plus grand, plus digne de prouver la puissance soviétique par rapport à l’ennemi capitaliste américain est conçu à sa place, mais le cours de l’histoire (les purges, la guerre) s’oppose à ce projet, et c’est une piscine en plein air qui est finalement aménagée dans les fondations de l’ancienne cathédrale (la cathédrale a été reconstruite depuis l’effondrement du communisme : tout est question de priorités…).

Mais la préférence de Kapuscinski va aux régions du bout du monde, où la folie des grandeurs soviétique prend d’autres dimensions : à sa suite nous nous rendons à Vorkuta au nord du Cercle Arctique, à la Kolyma dans l’extrême Est, et surtout en Asie centrale et au Caucase, ses régions de prédilection dont les peuples, l’histoire et les spécificités l’attirent particulièrement.

Le fait d’être un journaliste polonais, donc d’un pays ami, lui confère peut-être certains avantages puisqu’il semble en général libre de voyager et de rencontrer les gens à sa guise. Et des gens, il en rencontre beaucoup, surtout des « ordinaires » dont la vie ne serait sinon pas souvent décrite, et qui lui parlent de leur quotidien souvent difficile et de leur perception à l’échelle individuelle de l’Histoire qui se déroule autour d’eux. Les conclusions que tire Kapuscinski de ses rencontres et visites quant au succès du communisme à la russe ne sont pas débordantes d’optimisme.

The so-called Soviet man is first and foremost an utterly exhausted man, and one shouldn’t be surprised if he doesn’t have the strength to rejoice in his newly-won freedom. He is a long-distance runner who reached the finish line and collapsed, dead tired, incapable even of raising his arm in a gesture of victory.

Au gré des rencontres, au fil des conversations se dessinent aussi l’histoire ancienne de l’Arménie, de la Kolyma, ou celle, toute aussi tragique et fascinante, de la mer d’Aral. Tout au long, il trace les effets, aux périphéries de cet Imperium, des décisions prises au centre du pouvoir. C’est aussi là, lorsqu’il voit que les décisions de Moscou n’ont plus d’effet, qu’il voit la fin de l’Imperium arriver.

Je ne citerai plus d’anecdotes, ni de personnes, ni de lieux pour illustrer mon propos : il me suffit pour conclure de dire à quel point c’est une plaisir et une découverte de se laisser guider par ce voyageur modeste, intrépide, au regard curieux, au contact facile et au phrasé ironique qu’est Kapuscinski, à travers l’espace et le temps de l’ex-URSS.

History in this country is an active volcano, continually churning, and there is no sign of its wanting to calm down, to be dormant.

Ryszard Kapuscinski, Imperium (1993). Trad. du polonais par Klara Glowczewska. Granta Books, 1998. Disponible en français : Imperium, trad. du polonais par Véronique Patte. 10:18, 1999.


Fatos Kongoli – Le paumé

le pauméAu début des années 1990, des milliers d’Albanais quittent leur pays, s’embarquant pour l’Italie pour fuir une vie sans avenir et un passé rongé par le cauchemar communiste. Tous ne partent cependant pas, certains trop jeunes, d’autres trop vieux pour avoir quelque chance de s’en sortir à l’étranger.

Thesar Lumi, lui, embarque, hésite, et au dernier moment quitte ses compagnons de voyage pour retourner vers sa banlieue.

Personne ne m’avait vu partir, personne ne m’a vu revenir. On a su le lendemain que Dorian Kamberi s’était enfui avec toute sa famille, mais personne n’en a fait des gorges chaudes.

Narrateur dans ce court roman de sa propre vie, Thesar Lumi s’appelle lui-même le paumé, « un médiocre parti de rien pour arriver nulle part, vie anonyme fondue dans l’anonymat d’une banlieue perdue, si proche soit-elle de la capitale. » Si Le paumé est un livre poignant, ce n’est pourtant pas parce qu’il verse dans la description pathétique d’un individu raté, mais bien au contraire parce que Thesar Lumi, homme effectivement à priori banal, parle pour tout un peuple profondément gangrené par le désespoir et l’oppression de la société albanaise des années communistes.

Peu intéressé par la politique, sa vie est marquée dès le début par tout un fardeau d’interdits, de menaces et de non-dits érigés par un pouvoir omniprésent. Dès son enfance, Thesar Lumi verra donc s’ouvrir devant lui certaines portes – celle de l’université, par exemple, quelle que soit l’objectivité des cours qu’on y dispense – mais se fermer beaucoup d’autres – celles de l’amour, celle d’un avenir choisi – parce qu’il ne fait pas partie du clan de ceux déjà au pouvoir. De même, le parcours de Thesar sera traversé par quelques personnes lumineuses – Sonia la combattante, Ladi l’ami tourmenté, Dori l’appui des mauvais jours – et par d’autres beaucoup plus sombres, à commencer par Xhoda, dont le nom inventé par Thesar est la contraction de ceux de deux autres hommes honnis pour leur cruauté et leur servilité.

Thesar Lumi, tellement désillusionné qu’à tout juste la quarantaine il en renonce même à saisir une nouvelle chance, décide au retour du bateau de narrer sa vie sous la forme d’une « confession », comme s’il était coupable. Comment pourrait-on cependant accuser un homme qui a lui aussi cherché le bonheur, dans une vie qui ne pouvait lui offrir en modèle que violence et corruption ?

A la différence de tous ceux qui tournaient autour de lui, sans douter un instant de son bonheur – il avait tout pour être heureux -, j’eus l’impression que tout comme moi, mais d’une autre façon, Ladi ne cessait d’ôter et de remettre un masque derrière lequel il tentait maladroitement de faire ce que seuls les acteurs sont capables : cacher la tristesse de son regard.

Des bancs d’une école de banlieue aux soirées de l’élite de Tirana, Fatos Kongoli retrace au travers des souvenirs de Thesar Lumi la manière insidieuse que peut avoir un pouvoir sans visage de biaiser les rapports entre humains. Empreint de réalisme et de violence, Le paumé est aussi une page lucide de l’histoire d’un peuple tout proche et dont on n’entend pour ainsi dire jamais parler.

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J’ai fait avec Le paumé la belle découverte d’un auteur albanais peut-être moins connu en France qu’Ismail Kadaré et dont pourtant de nombreux livres sont disponibles en français. Né en 1944 au centre de l’Albanie, Fatos Kongoli fait ses études à Pékin au début des années 1960, épisode dont il s’inspire pour écrire Le dragon d’ivoire (Rivages Poche, 2005). Il devient d’abord professeur de mathématiques puis, après la chute du régime d’Enver Hoxha, écrivain. Le Monde a publié ici un entretien intéressant réalisé avec des internautes en 2008 et portant sur les liens entre littérature, histoire et engagement de l’écrivain.

Fatos Kongoli, Le paumé (I humburi, 1992). Trad. de l’albanais par Christiane Montécot et Edmond Tupja. Payot & Rivages, 1999.

Je reprends avec Le paumé mes Voyages au gré des pages (cinquième étape). La prochaine étape sera en ex-Yougoslavie.


Vera Moutaftchiéva – Moi, Anne Comnène

HPIM4994Rares sont les femmes du Moyen Age à être passées dans l’Histoire, encore plus rares celles qui ont pu prendre la plume pour écrire leur avis sur le monde autour d’elles. Hildegarde de Bingen, religieuse, compositrice et femme de lettres (1098-1179) de la région du Rhin en est une. Plus loin au sud-est, à Constantinople, alors encore capitale de l’empire byzantin, Anne Comnène en est une autre.

Née dans la pourpre en 1083, décédée environ 70 ans plus tard dans un monastère (l’année de sa mort n’est pas certaine), son nom ne figure pas dans la liste des empereurs Comnène qui se succédèrent pendant une centaine d’années à partir de la fin du XIè siècle. Mais s’il a laissé sa marque dans les annales, c’est parce que cette femme d’une grande érudition est elle-même l’auteur d’une des sources de l’époque, l’Alexiade, histoire apologique du règne de son père l’empereur Alexis Ier Comnène.

Femme de pouvoir, femme de lettres, fille d’empereur : voilà les aspects publics de cette personnalité iiren00001p1exceptionnelle des XIè et XIIè siècles byzantins. Dans Moi, Anne Comnène, l’auteur bulgare Vera Moutaftchieva reprend ce personnage mais pour s’intéresser à sa vie privée dans un enchevêtrement très réussi de faits et de fiction. Ce faisant, Moutaftchieva adopte un style narratif inattendu mais qui fonctionne vraiment très bien, en faisant se suivre les points de vue : le roman commence donc avec le récit par Irène Doukas, mère d’Anne Comnène, de la naissance de son premier enfant, et continue avec ceux d’Anne Dalassène (mère d’Alexis), d’Anne Comnène elle-même, de sa servante Zoé, de Marie de Bulgarie (mère d’Irène Doukas) et ainsi de suite, l’une reprenant le fil de la narration là où l’autre l’a laissé, et toutes ensemble tissant l’histoire de la vie entière d’Anne. C’est vraiment très bien fait, et j’ai apprécié la maîtrise de l’écriture (minutieuse, tout comme la traduction) mais aussi le fait que Moutaftchieva invente, derrière ces personnages aujourd’hui figés dans des mosaïques et des pièces de monnaie, des pensées, des désirs, des frustrations qui les rendent très vivants.

Ces récits gagnent, de plus, par le fait que toutes ces femmes (et ce ne sont que des femmes) s’expriment à la première personne en parlant mi à elles-mêmes, mi à nous, lecteurs silencieux. Tout cela donne une impression d’immédiat, de véracité, qui engage le lecteur dès le début. Mais c’est une impression à mon avis volontairement un peu trompeuse.

Vera Moutaftchieva met beaucoup d’espièglerie dans l’invention de ses personnages. Il suffit de voir comment ces femmes aiment à contredire ou corriger ce qu’a dit la précédente lorsque vient leur tour de parler. Il suffit aussi de voir comment Moutaftchieva joue avec la principale source sur Anne Comnène – l’Alexiade – en en citant des passages pour les faire aussitôt déconstruire par leur auteur, qui nous rappelle que « le lecteur est (…) obligé d’avoir à l’esprit les règles de l’apologie ». Plutôt que le portrait flatteur de son père ou de son mari qu’on trouve dans l’Alexiade, l’Anne Comnène de Vera Moutaftchieva porte un regard empreint de sarcasme à la fois sur son entourage, et sur l’opinion qu’elle en a donné dans son œuvre. Ceci dit, cette Anne Comnène romancée est peut-être plus franche, mais pourquoi faudrait-il davantage la croire ?

Malgré cela, s’il fallait une dernière raison pour dire qu’il faudrait pouvoir trouver ce livre plus facilement sur les rayons des libraires, il est certain que Moi, Anne Comnène repose sur un squelette très véridique de l’histoire de cette période, telle qu’elle est connue par les historiens aujourd’hui. L’approche de Moutaftchieva renverse les points de vue en faisant passer au second plan les événements qui remplissent normalement les pages des livres d’histoire. Mais ce sont pourtant bien ces batailles contre les ottomans ou les croisés, et ces luttes politiques et théologiques, qui apparaissent aussi au travers des lignes. J’étais d’ailleurs vraiment surprise, en feuilletant les pages de A short history of Byzantium de J.J. Norwich (excellent, par ailleurs) sur les Comnène, de voir les mêmes faits, les mêmes anecdotes, les mêmes descriptions des personnages et de leurs relations, ressortir, que j’en venais presque à me demander qui s’était inspiré de qui, l’historien Norwich de l’écrivain Moutaftchieva ou vice versa.

Dommage, dommage, que de ses deux seuls livres traduits en français l’un soit épuisé et l’autre publié par une maison d’édition bulgare. Pour ma part, j’aimerais vraiment lire davantage des livres de Vera Moutaftchieva.

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Vera Moutaftchieva n’était en fait pas juste écrivain, mais était d’abord historienne spécialiste de la période ottomane dans les Balkans, puis à partir de 1989 essayiste. Née en 1929 à Sofia et décédée en 2009, elle est très largement connue dans son pays d’origine, tant pour ses romans et essais que pour les quatre volumes de son autobiographie, et était membre de l’Académie des Sciences et des Arts de Bulgarie. Danièle Stantchéva livre ici une version abrégée de la vie de cette femme qui semble avoir elle aussi été remarquable, tant pour son érudition que pour sa force de caractère. De ses livres, Le Prince errant a été traduit par Claude Guilhot pour Stock en 1988 (bon courage pour le trouver), et Moi, Anne Comnène, publié en 2007 par Gutenberg à Sofia (même chose).

Vera Moutaftchiéva, Moi, Anne Comnène (1991). Trad. du bulgare par Marie Vrinat. Sofia, Maison éditrice Gutenberg, 2007.

Moi, Anne Comnène est la deuxième étape de mes Voyages au gré des pages. La prochaine escale me fera aussi un peu remonter dans le temps, cette fois dans la Roumanie du XIXè siècle.