Ida Fink – Le voyage

Elle avait parlé d’une voix faible, son père ne l’avait pas entendue. Il demanda si c’était une urgence. Elle répéta alors, plus fort cette fois : « C’est nous, c’est nous. »

Elle l’entendit pousser un cri. Elle entendait ses pas, il courait jusqu’à la porte. En courant, il criait leurs prénoms.

C’est peut-être l’un des passages les plus émouvants de ce beau roman dur, saisissant et d’inspiration fortement autobiographique, lu dans le cadre des Lectures communes autour de l’Holocauste.

Katarzyna et Elżbieta, Joanna et Jadwiga, Maria et Barbara : les prénoms ne manquent pas et pourtant nous ne connaitrons pas ceux que crie le père dans ce passage qui clôt presque le roman. Cette multiplicité des noms cachant l’absence des vrais noms est à l’image de l’ensemble du récit, où la nécessité de brouiller les pistes afin de survivre est la principale préoccupation des protagonistes.

Katarzyna, donc, deviendra Joanna, puis plus tard Maria, chaque fois avec un nom de famille différent et inventé. Derrière ces identités de façade vit une jeune fille que les rafles des Einsatzgruppen forcent à assumer ses origines juives en la mettant sur leur liste des personnes à exécuter, avant de la forcer à rejeter cette même association afin de se donner une chance de survivre.

La majeure partie du roman se déroule en Allemagne, mais c’est dans une petite ville polonaise, pas très éloignée de Lviv, qu’elle débute après une nouvelle rafle et un nouveau miracle qui permet à ces deux filles et à leur père de se cacher un peu plus longtemps. L’étau se resserre cependant autour d’eux et il ne reste bientôt plus que la solution, follement risquée, de se jeter dans la gueule du loup. Munies de faux papiers d’identité « chrétiens », les deux sœurs partiront donc en Allemagne comme « travailleuses volontaires ».

L’Allemand qui s’approcha de nous avait des yeux bleus perçants et un visage labouré de rides respirant la santé. Il nous observa un moment en silence – trapu, déjà d’un certain âge, il portait une casquette à carreaux et des bottes –, après quoi il nous sourit et nous dit, comme si c’était une invite :

« Chez nous, c’est formidable. »

Ses yeux, eux, ne souriaient pas. Katarzyna haussa les épaules et sourit d’un air bête. Il faisait gris. Le grand camp de transit, où étaient regroupés les convois de Zwangsarbeiter avant qu’ils ne soient envoyés au travail, était noyé dans la boue et le brouillard. Sur la place de rassemblement, devant l’entrée, une colonne de filles s’apprêtait au départ.

Débutent alors pour elles de longs mois d’angoisse : d’abord pour obtenir une place dans l’un des convois en partance pour l’Allemagne, puis pour tenir tête face aux rumeurs et dénonciations qui sont le quotidien dans l’usine métallurgique où elles trouvent une place. En vain : prévenues de l’imminence de leur arrestation, elles s’enfuient, et c’est alors pour elles une nouvelle période où elles vivent dans un danger tout aussi grand. L’illégalité s’ajoute à la terreur d’être reconnues pour ce qu’elles sont : deux filles juives, polonaises, sans papiers et sans domicile, au cœur de l’Allemagne nazie !

Les deux sœurs – et le roman – sont portées par leur force de caractère, par leur ténacité et leur désir forcené de ne pas mourir. Par son écriture subtile et parfois déroutante, jouant sur les passages de la narration de la première à la troisième personne et les dédoublements de personnalité entre la « vraie » narratrice et l’autre dont elle doit inventer l’identité aussi vite qu’elle lui choisit le nouveau prénom, le roman évoque cependant aussi les conséquences psychologiques de la peur et de la suppression profonde et prolongée de l’identité. La tension est permanente, et ce n’est que très rarement – lorsque, par exemple, elle gravit la colline de Heidelberg par une belle matinée ensoleillée après une nouvelle évasion  – que la protagoniste/narratrice dure et toujours en alerte renoue avec le plaisir de la vie et des sensations d’avant-guerre.

J’oubliai tout et je devins moi aussi calme et silencieuse ; je fermai les yeux : l’air avait un parfum de fleurs. Ce fut un instant bref, infiniment douloureux malgré cette douce béatitude.

C’est aussi un roman sur la mémoire, le souvenir et l’oubli. Ecrit parfois au présent et parfois au passé, il est la voix de « Katarzyna » – « Joanna » –  « Maria », l’aînée des deux sœurs qui, des années plus tard, se débat avec sa propre mémoire pour reconstruire cette période de sa vie, une période brève, intense et où tant de fois sa vie n’a tenu qu’à un fil.

La scène de la place, rapide, brève, ma mémoire l’a conservée entièrement, mais tout ce qui la précède n’est que bribes. Du voyage ne sont restés que l’obscurité du wagon de marchandises, les cahots des roues qui nous cognent le dos, Marysia couchée à côté de nous, avec ses colliers et ses perles qui tintent et brillent autour de son cou ; la soupe aqueuse dans une gare et le nom de deux villes : Leipzig et Kassel. C’est tout.

Parce que c’est de la mémoire d’une expérience vécue qu’il s’agit, le roman n’explicite jamais tout à fait le contexte dans lequel il se situe mais que l’on n’a aucune difficulté à s’imaginer. Quelques mots – Einsatzgruppen, Majdanek, Gestapo – quelques références aux « départs nocturnes qui ne figuraient dans aucun horaire des chemins de fer » et qui brisent le silence de la petite ville polonaise, sont les seules références à la folie meurtrière à laquelle elles tentent d’échapper durant leurs deux années d’errance.

Plus tard, après son retour dans sa ville natale, la protagoniste/narratrice s’établira en Israël. En cela, elle suit aussi le parcours de l’auteure, Ida Fink. Née en 1921 à Zbaraż (aujourd’hui en Ukraine) dans une famille juive sécularisée où l’on s’exprimait en polonais et en allemand, Ida Fink quitta la Pologne en 1957 pour s’installer, avec sa famille, en Israël.

Contrairement à Aranka Siegal, survivante des camps, établie aux Etats-Unis, écrivant en anglais et dont j’avais présenté le récit autobiographique et fictionnalisé Sur la tête de la chèvre, contrairement aussi Aharon Appelfeld qui choisit l’hébreu après son installation à Tel Aviv, Ida Fink fit le choix de garder le polonais comme langue littéraire. C’est dans cette langue qu’elle publia, en 1983, son premier livre, un recueil de nouvelles intitulé (dans la traduction française, Points, 1991) Le jardin à la dérive puis, en 1990, Le voyage (Robert Laffont, 1993 et Héloïse d’Ormesson, 2010) et, en 1997, Traces (en français chez Calmann-Levy en 2000). Ce sont deux livres que j’espère lire un jour et qui me font penser, avec ce beau roman qu’est Le voyage, qu’il fallait peut-être à Ida Fink (et à tous les autres survivants de cette période) avoir atteint un vrai sentiment de sécurité sur le présent et l’avenir pour revenir sur cette période, sous cette forme littéraire et vouée à la publication.

Ida Fink, Le voyage (Podróż, 1990). Traduit du polonais par Laurence Dyèvre. Robert Laffont, 1993.

 


6 commentaires on “Ida Fink – Le voyage”

  1. me voilà repartie avec une liste de livres !
    cette lecture commune est vraiment un succès et je suis heureuse d’y avoir participé

    • j’ai fait moi aussi de belles découvertes, en lisant les livres présentés ici et en lisant les billets des autres. J’espère que cette nouvelle liste de livres apportera avec elle un nouvel appétit pour la lecture!

  2. Patrice dit :

    Très beau roman, le personnage principal a véritable une grande force de caractère – même commentaire que Dominique, me voici reparti avec une liste de livres (et celui-ci est aisément disponible !)

  3. […] Ida Fink l’est aussi, mais d’une autre manière : dans Le voyage, roman d’inspiration fortement autobiographique que j’ai chroniqué, elle fait le portrait […]


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