Après L’Ukrainienne : cinq livres pour prolonger la lecture

En lisant Die Verschleppung (L’Ukrainienne), puis en préparant mon billet, je ne cessais de penser à d’autres livres que j’ai lus ou dont j’ai entendu parler. Plutôt que les mentionner dans un billet déjà long, ou de les ajouter à la fin comme je l’avais fait dans le cas de Madame Mohr a disparu, ou tout bonnement de les passer sous silence, j’ai préféré leur consacrer un billet tout entier.


A l’origine du récit de vie de Njetotschka Wassiljewna Iljaschenko, il y a une rencontre qui fait un peu dévier la trajectoire d’un écrivain du projet qu’il souhaite mener à bien en profitant du calme de la campagne. Dans le cas de Josef Winkler, son séjour en Carinthie autrichienne lui permet de terminer Muttersprache en 1982, puis de découvrir le matériau de ce qui deviendra L’Ukrainienne. Peter Maïtsène, l’écrivain qui est l’un des héros de La ballade de la trompette et du nuage, n’a pas autant de chance : il souffre de l’angoisse de la page blanche, puis de voir son histoire se concrétiser sous ses yeux d’une manière un peu trop envahissante et dérangeante. Contrairement à L’Ukrainienne, La ballade de la trompette et du nuage est un texte de fiction, mais un texte qui met en scène un écrivain qui s’inspire de son environnement pour accoucher d’histoires véritables qui font elles aussi partie de l’Histoire.

La ballade de la trompette et du nuage, de l’écrivain slovène Ciril Kosmač, a été traduite en français par Jean Durand-Monti et publiée par Le serpent à plume en 2000. Ma chronique date de 2013 et est accessible sur ce lien (j’avais beaucoup aimé ce livre).


L’Ukrainienne est fortement marqué par le récit que fait Njetotschka de son enfance dans l’Ukraine soviétique dans les années 1930. C’est l’époque terrible de la grande famine, l’Holodomor : terrible non seulement parce qu’elle détruit des individus, des familles, des communautés entières, mais aussi parce qu’elle est artificielle, voulue par un régime politique, et donc théoriquement entièrement évitable sur cette terre fertile qu’est celle du territoire ukrainien.

Vassil Barka, né une vingtaine d’années avant Njetotschka, place l’Holodomor au cœur de son roman Le prince jaune, et y retrace les efforts – vains – d’une famille fictionnelle, les Katrannyk, pour survivre. C’est un livre tout à fait glaçant, écrit dans les années 1960 alors que Barka, exilé aux Etats-Unis, luttait pour s’assurer de quoi se nourrir quotidiennement.

Le prince jaune, de l’auteur ukrainien Vassil Barka, a été traduit en français par Olga Jaworskyj et publié chez Gallimard en 1981. Ma chronique date de 2014 et est accessible sur ce lien.


Ayant survécu à l’Holodomor, Njetotschka est « déplacée », un mot qui fait s’interroger sur les différences entre « déplacée » et « déportée ». Transportée contre son gré en Autriche où elle passera le reste de sa vie, elle fait partie des millions (entre 3 et 5 millions, d’après Mémorial France) de personnes déportées des territoires occupés par les nazis en URSS pour travailler dans les usines et propriétés agricoles plus à l’ouest. Njetotschka a-t-elle une religion ? Je ne me souviens pas que la religion ait été un aspect important de l’histoire familiale. Katarzyna/Joanna/Maria, l’héroïne de Le voyage, d’Ida Fink est, elle juive. C’est pour se soustraire aux rafles et aux exécutions qu’elle se jette dans la gueule du loup en se portant volontaire pour intégrer un convoi qui, de sa petite ville polonaise, l’emmène travailler en plein cœur de l’Allemagne. Le voyage, roman autobiographique évoque aussi les années d’errance lorsque, se sachant dénoncée comme juive, elle prend la fuite avec sa sœur et se retrouve dans une situation qui fait froid dans le dos : juive, polonaise, sans papiers, en fuite dans l’Allemagne hitlérienne !

Le voyage, de l’autrice polonaise Ida Fink, a été traduit en français par Laurence Dyèvre et publié d’abord chez Robert Laffont en 1993 puis chez Héloïse d’Ormesson en 2010. Il avait été l’une de mes découvertes des « Lectures communes autour de l’Holocauste » en 2021, et j’ai gardé un beau souvenir de l’écriture et des personnages de ce roman.


Njetotschka a dû partir vers l’ouest, et il en a été de même pour Katarzyna/Joanna/Maria. Franceska Michalska, elle, fait partie des Polonais de Volhynie qui, ayant survécu à la grande famine de 1932-33, sont ensuite déportés vers l’est au cours de l’une des nombreuses vagues de déportation, au sein de l’URSS, vers l’Asie centrale et notamment vers le Kazakhstan. Avec des centaines d’autres « déportés du travail », sa famille s’installe sur une steppe totalement dépourvue d’infrastructure et de cultivations. La mort est ultra-présente parmi ces gens dénués de tout. Franceska, elle, survit, et Accrochée à la vie est le récit cruel et ahurissant des trente premières années, entre 1923 et 1951 d’une femme dont la vie et la personnalité sont remarquables.

Accrochée à la vie. Volhynie, Kazakhstan, Pologne 1923-1951 est le récit de vie d’une femme polonaise, Franceska Michalska. Il a été traduit du polonais par Agnès Wisniewski et a paru chez Noir sur Blanc, 2009. J’avais trouvé mon exemplaire chez Latitudes, la librairie française de Budapest, et ça a été l’une des lectures les plus marquantes de l’hiver dernier. Ma chronique est accessible sur ce lien.


Mon cinquième livre est un livre que je n’ai pas encore lu, mais je me souviens encore de la participation de son autrice au « European Writers’ Meeting » organisé pendant le festival international du livre de Budapest en 2018. L’autrice – et musicienne – autrichienne, Carolina Schutti, venait d’être publiée en hongrois avec le même livre qui existe en français et qui m’est venu à l’esprit en lisant L’Ukrainienne : il s’agit d’Un jour j’ai dû marcher dans l’herbe tendre. Il est question, dans ce roman d’inspiration autobiographique, de mémoire, de langue et d’identité dans une famille qui, en Autriche, a gardé des marques de son passé biélorusse. Comme je ne l’ai pas encore lu, je vous propose de lire plutôt cet extrait de la présentation de l’éditeur :

« Un village dans l’ombre et une tante qui ne parle pas du passé : c’est dans ce monde que, du jour au lendemain, Maïa se retrouve plongée. Avec la mort prématurée de sa mère biélorussienne, c’est aussi sa langue qui se perd. Maïa ne comprend pas la tante qui désormais s’occupe d’elle. Dans la maison isolée, il n’y a pas beaucoup de distractions pour cette petite fille introvertie. Marek, un ancien travailleur forcé polonais, est le seul chez qui elle trouve chaleur et affection. La musique de la langue qu’il parle réveille en elle les souvenirs de ses propres racines oubliées, de la langue perdue de sa petite enfance. »

Un jour j’ai dû marcher dans l’herbe tendre est le deuxième roman de Carolina Schutti et a été traduit de l’allemand (Autriche) par Jacques Duvernet. Il a été lauréat, pour l’Autriche, du prix de littérature de l’Union européenne en 2015.

Connaissiez-vous ces livres ? Les avez-vous lus ? Et, si vous avez lu L’Ukrainienne, est-ce que le livre vous a fait penser à d’autres ?

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6 commentaires on “Après L’Ukrainienne : cinq livres pour prolonger la lecture”

  1. j’apprécie beaucoup ce complément et je vais tacher de mettre la main sur le livre d’Ida Fink dont j’avais lu il y a longtemps Le jardin à la dérive

  2. Eva dit :

    Comme Dominique, je trouve cette idée de prolonger la lecture de l’Ukrainienne très sympathique ! Je note (ou probablement renote) Ida Fink.
    J’ai lu (et chroniqué) le livre de Carolina Schutti que j’ai beaucoup aimé. Les réflexions sur la perte de la langue maternelle et le déracinement étaient intéressantes.

  3. Marilyne dit :

    J’écris comme Dominique et Eva que ces prolongements de lecture sont très intéressants, de relier les approches. Je me souviens d’une rencontre avec l’éditrice passionnée ( et persévérante ! ) des éditions du Vers à soie, un catalogue à explorer.

    • Merci de ton retour positif! Je vais donc (quand l’occasion se présentera) continuer à mobiliser mon souvenir de mes précédentes lectures (ou de celles encore à venir) et voir où cela me mène. J’aime bien aussi le catalogue du Ver à Soie — mais pas dans sa version en ligne, que je trouve assez casse-pieds à naviguer malheureusement.


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