Paul Auster – Moon Palace

Wikipedia me dit que Paul Auster était né de parents juifs originaires d’Europe centrale, mais ce n’est pas ce qui m’a poussé à faire une escapade du côté des Etats-Unis. De toute manière il n’y a pas grand-chose de centre-européen dans Moon Palace.

Ça ne m’a pas empêché de profiter du livre : bien au contraire, je l’ai quasiment inhalé sans du tout lui en vouloir des rebondissements improbables qui s’y succèdent. Roman d’apprentissage (entre autres choses), il met en scène un jeune homme désargenté, perdu dans le New York des années 1960.

It was the summer that men first walked on the moon.

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Herta Müller – Tous les chats sautent à leur façon

Je reporte ma chronique encore incomplète de My life as a spy de Katherine Verdery afin d’arriver directement à la lecture commune d’aujourd’hui autour de Herta Müller : pour moi, Tous les chats sautent à leur façon.


Il y a un lien entre ces deux lectures car, comme l’explique Katherine Verdery dans son prologue, elle a emprunté à Herta Müller la notion de « doppelgänger », ce double (en l’occurrence, doté d’une identité d’espionne, de fauteuse de trouble) que lui crée la police politique, la Securitate, et qui finit par influer sur les actions, les choix et la « vraie » identité de Verdery (qui se considère, elle, comme une simple anthropologue venue étudier la Roumanie d’après-guerre).

Pour Herta Müller, née dans cette même Roumanie d’après-guerre, son identité d’adulte est elle aussi profondément marquée par son refus de se conformer et de coopérer avec le régime de Ceauşescu, mais sans l’issue de secours qu’a Verdery, qui peut toujours rentrer chez elle aux Etats Unis.

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Ana Novac – Les beaux jours de ma jeunesse

Je l’admets, je suis un témoin capricieux ; mais autrement, comment pourrais-je me tirer de cette aventure sans y laisser ma jugeotte ? Il ne peut s’agir que de fragments, de miettes. Donner une vue exhaustive du camp ? Autant vider la mer à la louche.

On parle souvent de « Anne Frank roumaine/polonaise/hongroise » pour évoquer les journaux d’adolescente juive « de l’Est » datant de la Seconde Guerre mondiale. C’est une description qui permet aux personnes qui n’ont encore jamais entendu parler du journal en question de comprendre qu’il s’agit d’un parcours similaire à celui de l’adolescente juive la plus emblématique des victimes de l’Holocauste. Mais je me demande parfois si décrire ainsi l’un des – relativement – nombreux journaux qui ont survécu à la Seconde Guerre mondiale, n’est-ce pas risquer de gommer l’individualité de chacune de ces adolescentes – leur personnalité, leur contexte d’origine, leur parcours (et le parcours de leurs journaux), leurs ambitions – ainsi que le caractère unique des journaux qu’elles ont laissés.

Je me suis à nouveau posé la question, sans arriver à une réponse satisfaisante, en lisant Les beaux jours de ma jeunesse, le journal d’Ana Novac, alors âgée de 15 et 16 ans dans les fragments correspondant à la période juin 1944-mai 1945 qui sont restitués dans le livre. Ana Novac, que plusieurs sources (y compris le recueil de récits féministes roumain Désobéissantes) présentent comme étant « surnommée ‘la Anne Frank roumaine’ », partage l’immense appétit de vivre de sa contemporaine, mais sa personnalité unique, tenace, effrontée, emplie d’humour noir et de cynisme brille à travers les fragments de journal de camp reconstitués dans ce livre.

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Théodora Dimova – Les dévastés

Plus tard, tout au long de la journée, la radio retransmit régulièrement la proclamation. Le précédent gouvernement avait été renversé, mais on ne disait ni pourquoi ni comment. Cela n’empêchait pas le présentateur de poursuivre : les partisans descendaient massivement des montagnes. La population sortait pour les accueillir avec du pain et du sel. Sa joie était double : elle avait d’abord accueilli les soldats soviétiques, elle accueillait maintenant les partisans. Elle les parait de fleurs, scandait « mort au fascisme », et là, le présentateur semblait avoir du mal à réprimer ses larmes.

(…)

Et seulement un mois plus tard, la réalité commença lentement à se déformer et à surpasser ses craintes les plus profondes. Seulement un mois plus tard, ses peurs commencèrent à ressembler à d’inoffensives visions au regard de ce qui se produisait.

Une femme, par une nuit glaciale d’hiver, erre dans son appartement, incapable de se concentrer sur autre chose que ses pensées fébriles et son attente d’un messager qui ne vient pas.

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27 janvier – 3 février – lectures communes autour de l’Holocauste (édition 2022)

Au début de cette année, je m’étais associée avec Patrice de Et si on bouquinait ? pour vous proposer une semaine de lectures communes autour de l’Holocauste.

Vous aviez été nombreux – et surtout nombreuses – à nous rejoindre et à lire ou relire des témoignages incontournables, des romans récents, des livres d’enquête, des textes venus des quatre coins d’Europe.

Vous nous aviez demandé si nous ferions une nouvelle édition, et nous avions répondu OUI : non seulement pour continuer à partager nos découvertes et nos émotions autour de nos lectures, mais aussi pour continuer à contribuer à la mémoire de l’Holocauste, alors que les survivants – juifs, mais aussi tziganes, handicapé.e.s, opposant.e.s politiques, homosexuels, prisonniers de guerre… – sont chaque année moins nombreux.

Comme cette année, l’édition 2022 des lectures communes autour de l’Holocauste débutera le 27 janvier, jour de commémoration de la libération du camp d’Auschwitz en 1945, et date de la journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste. Elle durera jusqu’au 3 février.

Pour participer, il suffit de partager votre lecture sur votre blog, ou sur les réseaux sociaux, du 27 janvier au 3 février, et de nous le signaler par mail ou dans les commentaires sous cet article, pour qu’on puisse l’intégrer dans la liste de vos lectures que nous publierons après le 3 février.

Si vous cherchez un peu d’inspiration, si vous voulez revenir aux témoignages fondateurs, découvrir des réécritures contemporaines, ou explorer différentes facettes géographiques de l’Holocauste, nous vous conseillons de vous tourner vers notre première liste de suggestions, ou de suivre les liens dans notre billet récapitulatif (chez moi ou chez Et si on bouquinait ?) pour retrouver les avis sur les livres chroniqués par les participant.e.s de l’édition 2021. Si vous avez déjà des découvertes plus récentes à conseiller, n’hésitez pas à les partager dans les commentaires.

Nous organisons également une lecture commune le 29 janvier autour du livre Maille à maille, de Simone Righetti, qui traite non seulement de l’Holocauste, mais aussi du handicap. A ce titre, cette lecture s’inscrira également dans le projet de lecture thématique « Autour du handicap » proposé par Et si on bouquinait et Book’Ing.

On se donne rendez-vous à partir du 27 janvier, pour ces nouvelles lectures communes autour de l’Holocauste ?


Ádám Bodor – La visite de l’Archevêque

La visite de l’archevêque est un livre magistral. Par la voix d’un narrateur de l’ombre, Ádám Bodor y établit une atmosphère d’étrangeté, d’irréel et surtout de malaise et de menace permanente. L’histoire, les personnages, les lieux sont une grande allégorie dont l’auteur place les clés autant dans l’imagination des lecteurs que dans le cauchemar du XXe siècle est-européen dans lequel il a grandi.

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Agota Kristof – Hier

C’est dans un français fait de phrases simples et factuelles qu’est écrit le dernier livre de ma série sur la Hongrie et l’exil : Hier, d’Agota Kristof, un livre qui a plus à voir avec l’expérience humaine et la relation à la langue qu’avec un pays en particulier. Il ne mentionne d’ailleurs jamais de pays, ni de dates, même si quelques noms de personnes le rattachent immédiatement à la Hongrie, et même si l’on sait que l’œuvre d’Agota Kristof (née en Hongrie, établie en Suisse, francophone d’adoption) est marquée par son expérience de l’exil.

Line couche l’enfant dans son petit lit, ensuite elle et son mari se couchent dans le grand lit et ils éteignent la lumière.

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Sándor Tar – Tout est loin

Un ami me disait récemment, à propos de Sándor Tar, qu’il l’appréciait parce que c’est un auteur qui parlait d’un pan de la société hongroise qui est très peu représentée dans la littérature hongroise, notamment parce que peu d’écrivains en sont issus. Né dans une famille de paysans pauvres de l’Est de la Hongrie en 1941, ouvrier puis contremaître d’usine, chômeur, décédé en 2005 à l’Est de la Hongrie en 2005, Sándor Tar était aussi l’auteur de nombreux romans et nouvelles. Parmi ceux-ci, deux courts romans et un recueil de nouvelles ont été traduits en français à la fin des années 1990 et au début des années 2000 : Tout est loin, Choucas et autres nouvelles, et Notre rue.

Juste une année sépare la publication hongroise de Tout est loin, son premier roman, de la parution de la traduction française, en 1996. C’est un roman très resserré, une centaine de pages livrées d’une traite, qui lèvent un coin de rideau sur la vie de quatre hommes. Laboda, Vári, Madari et Barna travaillent tous au même endroit – ils sont ouvriers sur un chantier – et vivent tous au même endroit – une « tanière d’hommes nauséabonde et désordonnée » avec chambre, cuisine et salle de bain, en sous-location chez la vieille Adél. Lorsqu’ils ne travaillent pas et ne dorment pas, ils sont au bistrot, ou à la discothèque, ou à la recherche d’une aventure d’un soir. Lire la suite »


Giorgio et Nicola Pressburger – Histoires du Huitième District

Mercredi dernier, avec L’Enfant du Danube, nous étions dans le « Faubourg des Anges » (Angyalföld), qui constitue une partie du 13e district de Budapest. Pour continuer ma série de livres hongrois ou marqués par une relation à distance avec la Hongrie, je vous propose de me suivre dans un autre quartier de Budapest qui a beaucoup changé au fil des décennies, avec cette lecture des Histoires du Huitième District, de Giorgio et Nicola Pressburger.

Le touriste qui s’apprête à visiter Budapest, capitale d’un empire disparu depuis plus d’un demi-siècle, mais encore célèbre pour la joyeuse vie qu’y menait la haute société et pour la multitude des peuples qu’il rassemblait, ne peut se retrouver que par erreur dans le Huitième District.

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János Székely – L’enfant du Danube

Je poursuis, avec L’enfant du Danube, ma série hongroise autour du thème de l’exil, entamée samedi dernier avec La rue du chat-qui-pêche. Ces deux romans se ressemblent par certains côtés – ce sont tous deux de gros livres dont les pages se tournent d’elles-mêmes – et diffèrent par d’autres. L’enfant du Danube a été écrit principalement à l’étranger et raconte l’histoire d’un Hongrois en Hongrie, alors que La rue du chat-qui-pêche a été écrit en Hongrie et raconte l’histoire de Hongrois en France. Mais les deux livres présentent deux facettes d’une même réalité : la dureté de la vie en Hongrie pour une grande partie de la population dans l’entre-deux-guerres.

La famille Barabas, héroïne de La rue du chat-qui-pêche, a quitté la Hongrie parce qu’au début des années 1920 le père, ouvrier qualifié, ne trouvait pas de travail dans ce pays vaincu, ruiné et amputé. Béla, le héros de L’enfant du Danube, a débuté dans la vie sous une encore plus mauvaise étoile : c’est l’année 1912, et il est le fils illégitime d’une jeune paysanne sans le sou. Son rêve, depuis qu’à l’adolescence il a entendu parler de l’Amérique, est de quitter la Hongrie. Il lui faudra toute la durée du roman pour se trouver (par hasard et par chance) en position de donner vie à ce rêve. Lire la suite »