Ádám Bodor – La visite de l’Archevêque

La visite de l’archevêque est un livre magistral. Par la voix d’un narrateur de l’ombre, Ádám Bodor y établit une atmosphère d’étrangeté, d’irréel et surtout de malaise et de menace permanente. L’histoire, les personnages, les lieux sont une grande allégorie dont l’auteur place les clés autant dans l’imagination des lecteurs que dans le cauchemar du XXe siècle est-européen dans lequel il a grandi.

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Agota Kristof – Hier

C’est dans un français fait de phrases simples et factuelles qu’est écrit le dernier livre de ma série sur la Hongrie et l’exil : Hier, d’Agota Kristof, un livre qui a plus à voir avec l’expérience humaine et la relation à la langue qu’avec un pays en particulier. Il ne mentionne d’ailleurs jamais de pays, ni de dates, même si quelques noms de personnes le rattachent immédiatement à la Hongrie, et même si l’on sait que l’œuvre d’Agota Kristof (née en Hongrie, établie en Suisse, francophone d’adoption) est marquée par son expérience de l’exil.

Line couche l’enfant dans son petit lit, ensuite elle et son mari se couchent dans le grand lit et ils éteignent la lumière.

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Sándor Tar – Tout est loin

Un ami me disait récemment, à propos de Sándor Tar, qu’il l’appréciait parce que c’est un auteur qui parlait d’un pan de la société hongroise qui est très peu représentée dans la littérature hongroise, notamment parce que peu d’écrivains en sont issus. Né dans une famille de paysans pauvres de l’Est de la Hongrie en 1941, ouvrier puis contremaître d’usine, chômeur, décédé en 2005 à l’Est de la Hongrie en 2005, Sándor Tar était aussi l’auteur de nombreux romans et nouvelles. Parmi ceux-ci, deux courts romans et un recueil de nouvelles ont été traduits en français à la fin des années 1990 et au début des années 2000 : Tout est loin, Choucas et autres nouvelles, et Notre rue.

Juste une année sépare la publication hongroise de Tout est loin, son premier roman, de la parution de la traduction française, en 1996. C’est un roman très resserré, une centaine de pages livrées d’une traite, qui lèvent un coin de rideau sur la vie de quatre hommes. Laboda, Vári, Madari et Barna travaillent tous au même endroit – ils sont ouvriers sur un chantier – et vivent tous au même endroit – une « tanière d’hommes nauséabonde et désordonnée » avec chambre, cuisine et salle de bain, en sous-location chez la vieille Adél. Lorsqu’ils ne travaillent pas et ne dorment pas, ils sont au bistrot, ou à la discothèque, ou à la recherche d’une aventure d’un soir. Lire la suite »


Giorgio et Nicola Pressburger – Histoires du Huitième District

Mercredi dernier, avec L’Enfant du Danube, nous étions dans le « Faubourg des Anges » (Angyalföld), qui constitue une partie du 13e district de Budapest. Pour continuer ma série de livres hongrois ou marqués par une relation à distance avec la Hongrie, je vous propose de me suivre dans un autre quartier de Budapest qui a beaucoup changé au fil des décennies, avec cette lecture des Histoires du Huitième District, de Giorgio et Nicola Pressburger.

Le touriste qui s’apprête à visiter Budapest, capitale d’un empire disparu depuis plus d’un demi-siècle, mais encore célèbre pour la joyeuse vie qu’y menait la haute société et pour la multitude des peuples qu’il rassemblait, ne peut se retrouver que par erreur dans le Huitième District.

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János Székely – L’enfant du Danube

Je poursuis, avec L’enfant du Danube, ma série hongroise autour du thème de l’exil, entamée samedi dernier avec La rue du chat-qui-pêche. Ces deux romans se ressemblent par certains côtés – ce sont tous deux de gros livres dont les pages se tournent d’elles-mêmes – et diffèrent par d’autres. L’enfant du Danube a été écrit principalement à l’étranger et raconte l’histoire d’un Hongrois en Hongrie, alors que La rue du chat-qui-pêche a été écrit en Hongrie et raconte l’histoire de Hongrois en France. Mais les deux livres présentent deux facettes d’une même réalité : la dureté de la vie en Hongrie pour une grande partie de la population dans l’entre-deux-guerres.

La famille Barabas, héroïne de La rue du chat-qui-pêche, a quitté la Hongrie parce qu’au début des années 1920 le père, ouvrier qualifié, ne trouvait pas de travail dans ce pays vaincu, ruiné et amputé. Béla, le héros de L’enfant du Danube, a débuté dans la vie sous une encore plus mauvaise étoile : c’est l’année 1912, et il est le fils illégitime d’une jeune paysanne sans le sou. Son rêve, depuis qu’à l’adolescence il a entendu parler de l’Amérique, est de quitter la Hongrie. Il lui faudra toute la durée du roman pour se trouver (par hasard et par chance) en position de donner vie à ce rêve. Lire la suite »


Yolande Foldes (Földes Jolán) – La rue du chat-qui-pêche

Pour la suite de ce « mois de l’Europe de l’Est », j’ai choisi de revenir vers la littérature hongroise, que j’ai un peu négligée l’année dernière. Je vais donc présenter quelques livres pas toujours très connus, éparpillés sur plusieurs décennies du XXe siècle. Il y aura deux fils communs entre plusieurs d’entre eux : le fait qu’ils parlent d’exil, et aussi le fait qu’ils ont été écrits dans des circonstances liées à l’exil.

Pour commencer ces chroniques, voici un très exemple de ce que je viens d’écrire : publié (je crois) en 1936, La rue du chat-qui-pêche (A halászó macska uccája) est un sympathique roman qui se déroule presque entièrement à Paris, et qui a été écrit par une femme hongroise qui a vécu à Paris puis Londres. C’est un livre sur la vie et sur l’exil, sur la vie des exilés, et un livre qui se laisse avaler si rapidement et si agréablement que ce n’est qu’après qu’on s’aperçoit de ses petites faiblesses. Lire la suite »


Un partage d’impressions de lecture autour de Le crépuscule des dieux de la steppe, d’Ismail Kadaré

Les lecteurs et lectrices assidu.e.s de Passage à l’Est ! se souviendront que, mi-janvier, Patrice (Et si on bouquinait), Marilyne (Lire & Merveilles), Nathalie (Chez Mark et Marcel) et moi nous étions associés pour un voyage dans une Albanie hivernale en compagnie du Général de l’armée morte. Dans l’élan de cette lecture, Marilyne et moi avons continué notre découverte de l’incontournable écrivain albanais Ismail Kadaré, lisant chacune de notre côté son roman Le Crépuscule des dieux de la steppe. Nous avons mis en commun nos impressions, que nous vous livrons ci-dessous comme première contribution au Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

Retrouvez aussi notre conversation et la chronique du Crépuscule des dieux de la steppe par Lire & Merveilles sur son blog, ici. Lire la suite »


Lectures communes autour de l’Holocauste – un récapitulatif, une annonce

Vous avez été nombreux – et surtout nombreuses ! – à participer à notre projet de lectures communes autour de l’Holocauste, du 27 janvier (journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste) au 3 février.

27 billets, pour 25 livres différents : au vu du nombre de « je note » ou « je découvre » laissés en commentaires, on peut dire que les découvertes ont été au rendez-vous. Les émotions ressenties à la lecture de ces livres – témoignages, récits, essais, poèmes – aussi, allant de l’horreur à l’admiration en passant par l’incrédulité.

Merci à vous pour toutes vos participations. Vous nous avez demandé si nous allions recommencer l’année prochaine ? La réponse est OUI, car nous avons vu beaucoup d’enthousiasme et de gratitude pour notre initiative, et nous souhaitons continuer à contribuer ainsi à la mémoire de l’Holocauste, de ceux et celles qui n’ont pas survécu, et de ceux et celles qui ont porté ou portent encore aujourd’hui le poids de ce passé.

Nous vous donnons donc rendez-vous l’année prochaine pour une nouvelle semaine de lectures communes.

Nous espérons que les suggestions que nous vous avions proposées en annonçant ces lectures communes chez Passage à l’Est ! et chez Et si on bouquinait ?, et que le récapitulatif ci-dessous pourront servir de base et être enrichis au fil du temps. Lire la suite »


Marek Edelman – Hanna Krall : Mémoires du ghetto de Varsovie

A la lecture du Retour à Lemberg de Philippe Sands, j’ai été frappée par ce qu’il écrit sur le juriste Rafael Lemkin, et sur la question que celui-ci se pose à partir de 1940 : comment les Nazis avaient-ils pu imposer leur pouvoir sur l’ensemble du continent ? Son travail de collecte et d’analyse de leurs décrets, arrêtés et autres documents officiels fera ressortir, déjà avant la fin de la guerre, l’objectif nazi de destruction de nations dans les régions passées sous leur contrôle, légalisée à coups de documents juridiques et administratifs. Pris individuellement, ils pouvaient à la rigueur paraître dénués d’intentions meurtrières. Pris dans leur ensemble, ils montraient clairement l’objectif qui apparaitra encore plus clairement après la conférence de Wannsee, l’émergence de la « solution finale » et son application terrible.

Mais le travail de Lemkin démontrait aussi les étapes qui ont rendu faisable l’application de la décision d’extermination concernant les Juifs à un rythme et avec une vitesse qu’il est difficile d’appréhender pleinement. La dénationalisation des Juifs (pour les soustraire à la protection de la loi), l’obligation du port de l’étoile, l’enregistrement forcé des Juifs, le regroupement en ghettos, la menace de mort pour toute personne quittant le ghetto sans autorisation… tout cela était le prélude à l’extermination de masse, dans les camps ou dans les massacres en plein air.

Cela, et la suite de ces mesures, nous le retrouvons aussi décrit, dans toute l’horreur de son application sur des groupes et des personnes, dans les Mémoires du ghetto de Varsovie. Dans l’édition du Scribe (1983), ce petit livre contient, outre une préface de Pierre Vidal-Naquet, un plan du ghetto, une chronologie et une bibliographie, deux textes séparés mais complémentaires. Lire la suite »


Ismaïl Kadaré – Le général de l’armée morte

C’est aujourd’hui le jour de notre lecture commune autour du Général de l’armée morte, d’Ismaïl Kadaré – une lecture commune avec Patrice, Marilyne, Nathalie et peut-être d’autres, née de l’article que j’avais écrit fin octobre dernier sur les bonnes raisons de lire cet illustre écrivain albanais. Je mettrai les liens vers les chroniques des participants à jour en bas de ma chronique, n’hésitez pas à aller lire leurs avis ! Lire la suite »