Et les enfants dans tout ça ? Des souris et des abeilles venues tout droit de République tchèque

Le premier pays sur lequel je vais m’arrêter pour cette série sur les albums pour enfants venus d’Europe de l’Est et traduits en français est la République tchèque. Je voulais ne présenter qu’un album par pays, mais j’en ai deux sous le coude qui me plaisent autant l’un que l’autre, alors pourquoi ne pas présenter les deux ? Voici donc Ravouka, la souris scientifique, et Abel le roi des abeilles.

Ravouka, la souris scientifique

Présentation de l’éditeur :

Un documentaire ludique et riche en informations pour découvrir la faune, la flore et les lois de la nature

Ravouka écrit une encyclopédie. En observant la nature, elle découvre comment poussent les arbres, ce qu’il y a sous la surface de l’étang. Elle apprend à nommer les animaux, les fleurs…
Le lecteur la suit dans ses explorations et ses expériences.

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Je vous invite aussi à lire ce que Petite Fleur Loves Books et Li&Je ont pensé de cet album et de cette sympathique souris !

Ecrit et illustré par Tereza Vostradovská, traduit du tchèque par Alžběta Amien. Editions amaterra, 2018. A partir de 4 ans.

Pour en savoir plus sur l’univers visuel de Tereza Vostradovská, rendez-vous aussi sur le site web de cette jeune graphiste tchèque : http://vostradovska.cz/en/animation/hravouka

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Abel le roi des abeilles. Les mille et un secrets de l’apiculture

Présentation de l’éditeur :

Un documentaire passionnant pour découvrir les secrets de l’apiculture.

Apprendre à reconnaître les différentes races d’abeilles, à repérer une reine dans sa ruche, comprendre la danse des abeilles, le cycle de vie d’une ouvrière ou encore les secrets d’une bonne récolte de miel : autant d’informations passionnantes contenues dans ce beau-livre documentaire richement illustré et très complet qui explique les coulisses de l’apiculture dans ses moindres détails !

Ecrit par Aneta Františka Holasová, traduit du tchèque par Eurydice Antolin. Glénat Jeunesse, 2019. Pour tous les âges.


Quelques mots avec une auteure engagée contre l’oubli, Kateřina Tučková

J’ai parlé il y a quelques jours du roman tchèque L’expulsion de Gerta Schnirch (Vyhnání Gerty Schnirch, Host, 2009), qui retrace la vie d’une jeune femme de la communauté allemande de Brno dont la vie est irrémédiablement bouleversée par les décrets d’expulsion des Allemands de Tchécoslovaquie.

Auteure reconnue en République tchèque portant sur différents épisodes de l’histoire de la Tuckova-foto-ke-stazeni-10-tTchécoslovaquie, Kateřina Tučková a accepté de se prêter à une conversation sur la genèse du roman, sur son expérience de la ville qui lui a donné naissance, sur la perception de la guerre et de la période communiste en République tchèque aujourd’hui, et sur le regard que peuvent porter sur l’histoire les femmes écrivains.

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Le sentiment de culpabilité et de responsabilité sont deux thèmes importants tout au long de votre roman : le personnage principal voit sa vie complètement bouleversée, parce qu’elle est l’une des milliers d’Allemands de Tchécoslovaquie à qui l’on fait endosser la responsabilité des actions de leur communauté durant le régime nazi. Mais justement parce que sa vie devient si dénuée d’espoir, le roman soulève des questions qui dérangent concernant les décisions prises par les Tchécoslovaques eux-mêmes après la guerre. Quelle a été la réception du roman, auprès des lecteurs et des médias, lorsqu’il est sorti ?

Depuis la publication du roman, j’ai eu toutes sortes de retours, souvent positifs. Ceci dit, il y a eu plusieurs fois des situations conflictuelles lorsque je faisais des lectures publiques en tchèque. Le point de vue que j’ai choisi pour traiter de la Seconde Guerre Mondiale, c’est à dire le point de vue d’une jeune femme née dans la ville tchèque de Brno mais avec des racines allemandes, était inacceptable pour certains, surtout parmi les plus âgés. Il est compréhensible qu’ils aient leurs propres souvenirs de la guerre, souvent douloureux et, bien sûr, je ne souhaitais pas ne pas prendre en compte leurs souvenirs. Cependant, je voulais proposer un autre point de vue, qui avait été mis à l’écart pendant si longtemps : je voulais montrer que, de l’autre côté aussi, il y avait des victimes, des femmes, des enfants et des vieillards qui ne méritaient pas la souffrance qui leur avait été infligée au cours des derniers jours de la guerre.

A l’étranger, ce sont surtout des gens qui s’intéressent à la guerre qui sont venus à mes lectures, ainsi que des gens qui avaient été forces de quitter leur région d’origine (par exemple des descendants des Allemands de Tchécoslovaquie), ou qui avaient émigré et qui ont encore très présente à l’esprit la question de leur « patrie perdue ». Les lecteurs allemands qui ont été contraints de quitter l’ex-Tchécoslovaquie ont souvent un fort désir de parler du passé et de partager leurs souvenirs. Ce sont parfois des sentiments de culpabilité, et de remords, qui sont transmis par les grands-parents et les parents, et ce sont aussi parfois des souvenirs traumatiques des violences infligées durant les expulsions. Mais en général, ils sont surtout curieux d’en savoir plus sur l’histoire, après la guerre, des villes où ils ont grandi, et sur la vie des membres de leur famille qui sont restés en Tchécoslovaquie. La vie des Allemands qui n’ont pas été forcés de quitter le pays était très dure : être Allemand, après la libération, donnait lieu à une vraie stigmatisation.

De manière générale, je vois que les gens acceptent d’ouvrir le dialogue, et de voir que les deux côtés ont souffert d’injustices.

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Brno, qui est votre ville natale, est en arrière-plan de larges parties du roman : on la voit se transformer, d’une ville habitée en partie par des Allemands qui donnent à ses rues et à ses bâtiments des noms allemands, en une ville habitée par des Tchèques qui utilisent leurs propres mots pour la ville. On voit aussi une ville autrefois prospère qui prend beaucoup de temps à se remettre de la guerre. Les habitants de Brno aujourd’hui connaissent et s’intéressent-ils à l’histoire d’avant-guerre de la ville et de ses différentes communautés ?

Quand je faisais mes études à Brno, j’habitais dans un appartement situé dans un quartier surnommé le « Bronx de Brno », ou le ghetto de Brno. C’est une partie de la ville qui a été le témoin des chapitres difficiles de l’histoire de la ville et des nombreuses catastrophes du XXe siècle. La population a changé plusieurs fois au cours de quelques décennies, les gens arrivaient, puis repartaient. Il n’y reste plus d’habitants, de survivants de cette période et, en conséquence, ce quartier a été privé de ses souvenirs et de son âme.

Au XIXe siècle, Brno était connue pour ses usines textiles, majoritairement construites par des industriels allemands ou juifs. Le quartier était habité par des ouvriers de toutes les nationalités, et les langues tchèques, allemandes et yiddish, en se côtoyant, ont fini par donner naissance au « hantec », le dialecte spécifique à Brno, qui contient des éléments de ces trois langues. Apres l’occupation allemande, les Juifs étaient amenés ici, afin d’être emportés dans les convois de déportation. Après 1945, les Allemands ont été expulsés, et leurs appartements ont été repris par des travailleurs tchèques et slovaques. A leur tour, ceux-ci les ont quittés dans les années 1960 afin de s’installer dans des immeubles d’habitation modernes. Après eux, ce sont des Roms qui sont arrivés, envoyés là après que leur mode de vie itinérant leur a été interdit. Ils sont restés là jusqu’à aujourd’hui, et forment la majorité de la population du quartier. Après la Révolution de Velours en 1989, de nouveaux groupes sont arrivés dans le quartier, et aujourd’hui des Ukrainiens, des Vietnamiens et d’autres personnes ouvertes d’esprit y cohabitent.

A cause des nombreux changements de population au cours du dernier siècle, peu de gens ont vraiment développé des racines dans le quartier, et il peut donner l’impression d’être un peu abandonné. Mais cela s’améliore ces derniers temps : par exemple, le festival Ghettofest, qui se déroule dans l’ancien pénitencier, permet de faire revivre la culture locale et de créer un espace commun, grâce à quoi un esprit de communauté est en train de se développer qui est plus fort qu’il y a dix ans, quand je vivais dans ce quartier.

Mais c’est le festival annuel Meeting Brno qui est le moment le plus important pour faire revivre le passé de ce quartier : quand j’ai contribué à sa fondation avec mes collègues en 2015, c’était avec l’intention de rapprocher la riche histoire du quartier et le public local et étranger, et d’ouvrir aussi les souvenirs qui avaient longtemps fait l’objet d’un tabou. Nous avons réussi à lancer la Marche de la Réconciliation («  »), à l’occasion de laquelle le maire de la ville de Brno et l’évêque ont exprimé officiellement les regrets de la ville envers les victimes de la marche d’expulsion de Brno. Un tel geste de réconciliation n’avait pas été possible, ni même envisageable dans l’esprit des gens, pendant trois générations. Avec ses forums de discussion et ses divers programmes culturels, le festival s’est donné pour objectif de mettre en confrontation le passé et le présent. J’ai organisé le festival pendant trois ans en tant que directrice de programmation, mais l’année dernière je me suis retirée afin de me consacrer à nouveau à l’écriture : mon travail sur mon prochain roman sollicite toute mon énergie.

Quelle est la part de vérité historique, et quelle est la part de fiction, dans le roman ? J’ai été par exemple interpellée par les parties décrivant le discours d’Hitler à Brno, et ensuite la prise de contrôle de la mairie de Brno par les Nazis.

L’histoire du personnage principal est basée sur des histoires vraies ; j’ai entendu certaines d’entre elles de témoins de cette marche, auprès de femmes allemandes qui avaient été chassées de Brno en 1945. Le nom de Gerta est cependant une invention, car je ne voulais pas écrire la biographie d’une femme en particulier ayant vécu cette expérience.

Les événements en arrière-plan, tels que les discours d’Adolf Hitler ou d’Edvard Beneš, les exécutions dans la résidence étudiante de Kounic (« Kounicovy koleje »), ou le viol des femmes allemandes dans la gare de Brno sont tous, malheureusement, des faits historiques avérés. C’est pourquoi je préfère utiliser le terme de fiction historique pour décrire mon roman.

Avez-vous fait beaucoup de recherches en préparation du livre ? Quel type de recherches ?

J’ai parlé avec beaucoup de témoins, surtout des femmes, qui étaient plus ouvertes et qui ont aussi partagé leurs émotions : elles ne me parlaient pas seulement des faits, mais me transmettaient également l’atmosphère. Je me suis appuyée sur la correspondance des personnes déplacées, sur la presse et sur d’autres sources de l’époque, et j’ai étudié des publications sur le sujet qui sont sorties après 1989. J’ai aussi lu plusieurs livres qui décrivent la libération de Brno, ainsi que l’architecture de la ville et son organisation urbaine. Mes rencontres avec David Kovařík, spécialiste des déplacements de population à l’Académie tchèque des Sciences, ont formé une part très importante de mes préparatifs, au cours desquels j’ai vraiment apprécié sa patience et son enthousiasme. Il m’a permis d’avoir accès à de nombreux documents, et a même reconstruit l’itinéraire exact de la marche de la mort à partir de Brno jusqu’à la ville de Pohořelice, où se trouvent les fosses communes des victimes de cette marche de la mort. Il m’a accompagné durant les trente kilomètres de la marche de nuit, la première fois que j’ai décidé de la faire afin de ressentir par moi-même ce qu’elle représentait.

Justement, votre roman commence avec des remerciements envers toutes les personnes qui vous ont accompagnée durant cette marche le long de la route prise par les expulsés allemands. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

La première fois que j’ai fait cette marche en 2007, ce sont surtout des amis et des historiens qui nous ont accompagnés, David Kovařík et moi. C’était la première fois que cette marche avait lieu. Aujourd’hui, c’est mon ami Jaroslav Ostrčilík qui organise, chaque année, le week-end le plus proche de la date historique des expulsions, cette marche jusqu’à Pohořelice, en mémoire des Allemands de Tchécoslovaquie expulsés violemment de Brno dans la nuit du 30 au 31 mai 1945 et dont beaucoup ont trouvé la mort au cours de cette marche.

En y repensant, c’était l’un des moments les plus importants de mon travail sur ce roman : le fait de marcher toute cette distance, la nuit, entourée de ténèbres, avec les difficultés physiques de la faim, de la soif, des lourds bagages (afin de me rapprocher au mieux des circonstances dans lesquels Gerta se trouvait, je poussais un landau), puis de partager tous les ressentis des autres participants à cette marche, m’ont fait me rendre compte de toutes les émotions associées à l’écriture de ce roman, et de la responsabilité qui va avec. Le souvenir de cette marche m’est revenu à plusieurs reprises pendant que j’écrivais le roman.

J’étais parfois perplexe par rapport au développement de la personnalité de Gerta : elle est parfois assez distante par rapport au monde (quand elle est petite, elle semble incapable de voir ce qui se passe réellement autour d’elle, puis quand elle devient une femme âgée elle semble renoncer et se refermer sur elle-même), parfois aussi très déterminée, lucide, quelque fois même assez féministe. Y avait-il une « vraie » Gerta ?

Gerta est un personnage inventé, mais elle est inspirée de la vie d’une jeune femme qui vivait dans la rue où je me suis installée en 2002, et dont elle fut chassée, avec d’autres Allemands, à la fin de la guerre. Quand je me suis intéressée à la vie du quartier et que j’ai commencé à faire des recherches, j’ai rencontré un vieil homme qui m’a raconté l’histoire d’une femme de 21 ans, qui vivait dans cette rue avec un bébé de six mois, et qui avait disparu durant la marche de Brno. Mais les autres détails de la vie de cette vraie « Gerta » ont été perdus. J’ai créé ce personnage en rassemblant des épisodes de l’histoire de plusieurs survivantes dont j’ai retrouvé la trace durant mon enquête. Par exemple, j’ai trouvé des lettres d’une femme allemande, qui avait un tout petit enfant, et qui avait été choisie par des fermiers de Moravie pour travailler chez eux. Pendant plusieurs années après sa déportation, jusque dans les années 1950 lorsqu’elle a obtenu la nationalité tchécoslovaque, elle a vécu comme une esclave, travaillant pour obtenir sa nourriture et un endroit pour dormir. En lisant ce qu’elle avait écrit, j’ai pu me faire une idée de ce à quoi sa vie ressemblait, et son destin est une autre partie de la vie de Gerta.

Dans tous les cas, j’ai vu des attitudes ambiguës de la part tant des Tchèques que des Allemands : ces deux nations ont été capables de commettre des actes extrêmement cruels mais, en même temps, elles ont subi des blessures dans leur identité, et ce sont des blessures que les victimes ont porté en elles jusqu’à la fin de leur vie. Quelque fois, elles y ont fait face en se refermant sur elles-mêmes, d’autres fois en se laissant aller à de fortes critiques. Le personnage de mon roman est représentatif de ces deux attitudes.

Dans l’ensemble, c’est un roman assez triste, avec seulement quelques passages fugaces de calme et de bonheur au cours d’une vie marquée par la solitude et les pertes, y compris la perte de l’espoir. La dernière phrase du roman, lorsque la fille de Gerta décrit la vie de sa mère après sa mort comme une vie « non comblée » et « inutile », met vraiment fin à tout espoir qu’aurait pu avoir le lecteur que quelque chose viendrait, à la dernière minute, redonner un peu de valeur à la vie de Gerta. Est-ce ainsi, avec ce sentiment de gâchis, que votre génération a évalué la vie de vos parents et de vos grands-parents ?

Non, je ne dirais pas que c’est le sentiment de mes pairs tchèques, même si on peut jeter un regard négatif sur la vie des générations qui ont vécu sous le régime totalitaire. Ce serait compréhensible qu’il y ait des sentiments de colère et de mépris envers les personnes plus âgées, qui ne se sont pas opposées au régime, et il pourrait aussi y avoir des sentiments de regret, et de peine. Cependant, je pense que ma génération – la première génération d’après le communisme – s’est définie principalement par l’espoir, par un regard tourné vers l’avenir, et par l’enthousiasme face à la possibilité d’explorer tout ce qu’un monde libre et démocratique peut nous apporter.

Ce sentiment de « défaite », que la fille de Gerta admet à la fin du roman, représente seulement le sentiment de la minorité allemande vivant derrière le rideau de fer en Tchécoslovaquie : leurs vies, après la guerre, ont réellement été brisées. Et malheureusement, la plupart d’entre eux n’ont pas vécu assez longtemps pour voir la révolution qui aurait pu apporter un changement positif dans leurs vies.

Ces dernières années, j’ai vu de nombreux romans qui traitent du passé, des diverses communautés expulsées au cours du XXe siècle, et des conséquences que cela a eu au niveau des personnes, des familles, et de pays entiers, encore aujourd’hui. Je pense par exemple à Katzenberge de Sabrina Janesch (l’histoire d’une famille qui quitte l’Ukraine pour la Pologne, puis l’Allemagne, au cours de trois ou quatre générations), à Żanna Słoniowska et son roman Une ville à cœur ouvert (l’histoire d’une famille établie à Lvov, mais issue de Russie et de Pologne) ou encore à une autre auteure tchèque, Radka Denemarková, dont le roman L’argent d’Hitler prend l’histoire d’une jeune fille juive allemande comme point de départ de l’exploration des relations qu’entretient la Tchécoslovaquie avec son passé récent. Un point commun entre ces différents romans est qu’ils sont tous écrits par des femmes assez jeunes. S’agit-il juste d’une coïncidence ou diriez-vous que les femmes écrivains sont, aujourd’hui, davantage intéressées par les questions de mémoire et des trajectoires familiales brisées ?   

En termes d’histoire du XXe siècle, il me semble que c’est justement notre génération (c’est-à-dire à peu près la troisième génération après la Seconde Guerre Mondiale, qui a en effet suffisamment de recul par rapport aux souvenirs tragiques de cette période. Ainsi, nous pouvons écrire sur le passé avec objectivité, sans le poids des souvenirs douloureux. Grâce à cela, il nous est possible d’explorer le passé et de le montrer à travers des perspectives différentes. C’est seulement aujourd’hui qu’il nous est possible d’essayer de rendre une image plus large, plus complexe des événements historiques, et d’en débattre. De ce point de vue, oui, c’est une question de génération. Et le fait que ce soit des auteures qui se saisissent de ce sujet me parait aussi caractéristique, peut-être parce que les femmes sont plus sensibles et peuvent mieux saisir les nuances, les ressentiments et les craintes (dans leurs propres familles ou autre part) qu’elles transmettent ensuite à leurs enfants et petits-enfants.

En ce qui me concerne, je pense qu’il est essentiel de montrer ces sujets qui étaient auparavant enterrés dans le passé, mais qui ont encore des influences sur nos pensées et nos comportements. Je le fais à travers les héroïnes de mes romans, en premier lieu parce que je les comprends mieux, et aussi parce que je pense que leurs destins n’ont souvent pas été pris en compte par la « grande histoire », celle qui est écrite par les gagnants et qui, souvent, néglige les « petites vies » des mères et des enfants. Mais, à mes yeux, elles sont les vrais héros, car c’est sur elles que retombe le poids de l’histoire, et ce sont elles qui ont toujours trouvé la force pour lui faire face, malgré toutes les difficultés.

deessesEn tant que romancière, vous semblez être très ancrée dans l’histoire locale de votre région de la République tchèque. Dans l’un de vos autres romans, Les déesses de Žítková, par exemple, vous prenez des éléments du folklore local et vous vous intéressez à comment ils ont survécu pendant et après le communisme. Mais vous êtes aussi active dans le domaine des arts visuels, en tant que curatrice, et auteure également d’une biographie de l’artiste Kamil Lhoták (dont les œuvres jouent d’ailleurs un petit rôle dans L’expulsion de Gerta Schnirch). Comment rassemblez-vous, dans votre travail, ces différents centres d’intérêt ?

J’ai fait des études d’histoire de l’art et, depuis mes études universitaires, je travaille comme curatrice, donc je suis entourée d’artistes, d’histoires, et de morceaux d’art et d’histoire qui m’inspirent. L’expérience que j’ai accumulée au fil des ans entre naturellement dans mon activité d’écriture. Et bien que je distingue mon travail de curatrice de mon travail littéraire, il arrive que les deux se chevauchent et s’entremêlent.

C’est particulièrement vrai avec mon projet actuel, qui s’appelle « I žárovka má sochu » (« L’ampoule a aussi sa statue ») et qui vise à attirer l’attention sur le fait que, dans les rues des villes tchèques, on trouve très peu de statues de femmes importantes de notre passé. Par exemple, on trouve dans ma ville, Brno, plus de soixante-dix statues d’hommes, et seulement une de femme. Celle-ci était d’ailleurs une héroïne du communisme, et sa statue a été créée par le régime précédent. On peut même trouver des statues d’objets tels que l’ampoule d’Edison, ou un cube de sucre, ce qui me parait absurde. Avec des amies, des femmes actives, j’ai donc lancé cette initiative pour essayer d’encourager les villes tchèques à installer dans les rues davantage d’objets artistiques permettant de nous rappeler les nombreuses femmes qui ont joué un rôle important, en tant qu’artistes ou par leur activité publique, pour le développement et la notoriété de leur ville. Elles sont souvent oubliées en République tchèque et c’est dommage, parce qu’avoir des modèles forts de femmes serait bénéfique non seulement pour les femmes et les filles qui peuvent s’en inspirer, mais aussi pour la société en général, qui aurait

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Vítězslava Kaprálova

ainsi une meilleure connaissance de notre passé. Je pense par exemple à Bertha von Suttner, qui vécut à Brno durant 12 ans et reçut le prix Nobel de la Paix en 1905, mais qui n’est mentionnée nulle part. Je pense aussi à mon héroïne préférée, Vítězslava Kaprálova, la première femme compositrice et cheffe d’orchestre tchèque, qui mourut à Montpellier où son mari l’avait amenée après l’arrivée des troupes allemandes à Paris en 1940. J’ai été tellement intéressée par la vie de cette femme exceptionnelle que j’ai écrit une pièce de théâtre, Vitka, sur sa vie à Brno ainsi qu’en France.

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Née à Brno en 1980, historienne de l’art et auteure de nouvelles, romans, pièces de théâtre ainsi que de publications professionnelles dans le domaine de l’histoire de l’art, Kateřina Tučková est lauréate de nombreux prix littéraires et décorations, parmi lesquels le Prix Magnesia Litera des lecteurs pour ses romans L’expulsion de Gerta Schnirch, en 2010, et Les Déesses de Žítková, en 2013 ; et le Prix de la Ville de Brno pour la Littérature, en 2019. Depuis sa parution en 2009, L’expulsion de Gerta Schnirch a été traduit en italien, hongrois, allemand et polonais. Kateřina Tučková travaille actuellement sur son nouveau roman, « Bílá Voda », qui s’intéresse à l’histoire des religieuses persécutées pendant la période communiste et aux tentatives du régime communiste pour dissoudre les ordres religieux. Elle espère le terminer d’ici la fin de l’année.

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Cet entretien, réalisé dans le cadre de ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale, a également été publié dans Le Courrier d’Europe centrale.

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Kateřina Tučková – L’expulsion de Gerta Schnirch

Il y a quelques années, j’avais entendu une conférence de la chercheuse Christine Cadot dans laquelle elle décortiquait le rôle des symboles dans l’émergence – ou non – d’une mémoire collective européenne. Un exemple m’avait frappée, celui de la perception de la fin de la seconde guerre mondiale : si le 8 mai, en France par exemple, marque la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie, la date n’a pas la même valeur symbolique pour une bonne partie de l’Europe de l’Est où, à ce moment, les troupes soviétiques n’étaient déjà plus considérées comme des libérateurs mais comme des occupants.

C’est cette conférence qui m’est revenue à l’esprit en repensant au roman historique de Kateřina Tučková, non pas parce que celui-ci parle d’Europe ou d’occupation soviétique, mais simplement parce qu’il illustre cette divergence de destins entre l’Ouest « libre » et l’Est placé sous l’emprise communiste.

L’histoire de Gerta Schnirch est celle d’une double perdante du XXe siècle, et commence déjà avant la guerre. Brno, capitale de la Moravie – et ville natale de Kateřina Tučková – s’appelle alors aussi Brünn pour l’importante communauté allemande qui peuple cette région. Gerta, comme son frère Friedrich, nait dans une famille mixte – mère tchèque, père allemand – et grandit avec les deux langues jusqu’à ce que son père, totalement converti à la propagande nazie, bannisse le tchèque de la maison. A la fin de la guerre, le retour de bâton ne tarde pas à arriver : Gerta, mère d’une toute petite fille, est expulsée de Brno avec des milliers d’autres femmes, enfants et vieillards.

Presque entièrement narré du point de vue de Gerta, le roman décrit l’horreur des convois d’expulsés, la longue marche vers une destination incertaine mais où l’insécurité, la violence, la faim et la soif, la dysenterie sont autant de périls auxquels beaucoup succombent. Tirée du camp où sont parqués les expulsés pour aller travailler sur une ferme proche de la frontière autrichienne, Gerta survit et assiste, dans ce petit village auparavant stable et prospère, aux vagues successives d’arrivée de nouveaux habitants, d’accaparement des anciennes propriétés juives ou allemandes, et d’instauration de nouvelles relations de pouvoir qui présagent la mainmise des nouveaux maîtres communistes.

En arrière-plan du nouveau quotidien de Gerta, une question traverse cette première moitié du roman : chassée du jour au lendemain sans aucune forme de jugement ou de compensation, uniquement sur la base de son appartenance à la communauté allemande, Gerta n’est-elle pas devenue victime uniquement parce qu’elle a été jugée coupable par association ? Certes, son père était ardent partisan ; certes, son frère a fait partie des Hitler Jugend avant d’être envoyé sur le front de l’Est ; certes, elle-même a participé à des collectes en soutien aux troupes nazies. Mais n’est-elle pas aussi la fille d’une mère tchèque, ses plus proches amis n’étaient-ils pas tchèques, n’était-elle pas trop jeune pour être ensuite jugée responsable et coupable ?

Cependant, dans cette société qui peine à se relever des destructions de la guerre, il n’y a personne pour écouter ces questions, et encore moins pour y répondre. De chapitre en chapitre, alors que les années passent, Kateřina Tučková dresse le portrait d’une femme qui s’enfonce dans une solitude toujours plus profonde, gardant pour elle le souvenir de toutes les personnes qui ont traversé sa vie et qu’elle a perdues, alors que sa fille s’éloigne aussi d’elle, n’ayant jamais pu comprendre cette mère qui portait trop de silence en elle. Par-delà la femme, c’est toute une société d’après-guerre, rongée par les non-dits, les privations, les disparitions jamais expliquées et les espoirs déçus, que Tučková dépeint, et même la chute du mur arrive trop tard pour cette génération, trop tard pour répondre aux questions que Gerta s’est si longtemps posées.

« L’expulsion de Gerta Schnirch » est un livre d’autant plus poignant qu’il n’essaie pas de terminer sur une note optimiste cette histoire d’une vie gâchée : en cela, il colle probablement davantage à la vraie vie, mais c’est rare de lire à la dernière page d’un roman un constat sans appel de défaite tel que celui que porte la fille de Gerta sur la vie de sa mère. Pour autant, le style réaliste du roman, la capacité de Tučková à suggérer le passage du temps sans jamais s’étendre sur le contexte historique (car elle épouse le point de vue des protagonistes qui eux-mêmes n’ont que des informations fragmentaires sur ce qui se passe autour d’eux) le préserve de verser dans l’apitoiement.

Crédit photo: Vojtěch Vlk

Publié en République tchèque en 2009, le roman a connu un succès assez important – il a par exemple reçu le prix Magnesia Litera des lecteurs en 2010, et a été traduit en italien, hongrois, allemand et polonais. J’en avais entendu parler lors d’un séjour à Brno, ville aujourd’hui agréable et dynamique qui garde encore quelques traces de la présence allemande d’avant-guerre – notamment la merveilleuse Villa Tugendhat, dont l’histoire depuis sa conception par l’architecte Ludwig Mies van der Rohe en 1928-1930 est l’incarnation d’un autre pan de l’histoire mouvementée des différentes minorités de cette région. On m’en avait dit tellement de bien que je ne me suis pas laissée décourager par l’absence de traduction française et l’ai lu dans la version hongroise (publiée par une maison d’édition basée à Bratislava). Kateřina Tučková n’étant pratiquement pas connue en France, je lui ai proposé de présenter aussi elle-même son livre ici : le jeu de questions-réponses est à découvrir sur ce blog dans les jours à venir et c’est aussi une manière de prolonger ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale en y incluant des jeunes auteures non encore traduites en français.

Kateřina Tučková, Gerta Schnirch meghurcoltatása (Vyhnání Gerty Schnirch, Host, 2009). Traduit du tchèque au hongrois par Borbála Csoma, Kalligram, 2012.

Un autre roman tchèque à découvrir, dont l’auteure prend Brno durant la guerre comme point de départ pour inventer le destin bouleversé d’une femme : La Belle de Joza, de Květa Legátová (en français aux Editions Noir sur Blanc, 2008).


Bohumil Hrabal – Une trop bruyante solitude

9782020330312-usQue ce soit au fond de sa cave ou dans son petit appartement, Hanta vit au milieu des livres et de vieux papiers. Chez lui, les étagères croulent sous les ouvrages précieux sauvegardés durant son travail du jour, durant lequel il écrase des tonnes de vieux livres sous une presse hydraulique. Nous sommes à Prague, dans les années 1970, et l’existence de Hanta pourrait être résumée en citant la première phrase de cinq des huit chapitres de ce court roman :

Voila trente-cinq ans que je travaille dans le vieux papier, et c’est toute ma love story.

Voila trente-cinq ans que je presse du vieux papier et, durant tout ce temps, on a déversé dans ma cave tant de beaux livres que, si j’avais trois granges, elles en seraient remplies.

Pendant trente-cinq ans j’ai pressé du vieux papier et, si j’avais encore à choisir, je ne voudrais rien faire d’autre.

Trente-cinq ans j’ai tassé du papier dans ma presse mécanique, trente-cinq ans j’ai cru que ma façon de détruire la maculature était la seule possible…

Trente-cinq ans durant j’avais pressé du vieux papier sur ma presse mécanique, trente-cinq ans durant j’avais pensé travailler toujours ainsi…

Chaque phrase, en soi assez anodine, permet à Hanta de dévider un nouvel écheveau de souvenirs d’une vie bien plus riche qu’il n’y pourrait paraître. Hormis ses passages au bar pour boire des litres de bière, et quelques vagabondages pour rendre visite à des amis, Hanta passe ses journées dans sa cave, seul si ce n’est pour la compagnie de quelques souris et de jeunes Tsiganes de passage. Dans sa cave sont déversés chaque jour un flot de livres, revues et d’autres papiers qui, entassés en attente d’être pressés en paquets, forment des tas moisis et sillonnés des galeries des souris.

Après avoir en vain tenté de sauvegarder, à la fin de la seconde Guerre Mondiale, trois granges de livres « dorés sur tranche et en pleine peau » issus de la Bibliothèque royale de Prusse et avoir vu défiler sous ses yeux « des bibliothèques entières, de beaux livres reliés en cuir et en maroquin des châteaux et des maisons bourgeoises », il s’est durci, a étouffé ses émotions et a découvert « la beauté qu’il y a à détruire. » Dans sa solitude et la saleté de sa cave, Hanta travaille en effet en artiste. Parmi ces livres qu’il doit détruire, il en préserve certains pour lui, en monnaie d’autres avec de vieux intellectuels, mais pour la plupart il met dans leur destruction toute sa fibre artistique, enveloppant ses paquets de papier de planches de reproduction de Klimt, de Rembrandt et Van Gogh avec, en leur cœur, comme dans un cercueil, les écrits d’Erasme, de Schiller et de Nietzsche.

Il n’y a que moi qui suis à la fois artiste et spectateur, et cela m’épuise, tous les jours je suis mort de fatigue, déchiré, choqué.

Hanta se fait ainsi l’incarnation d’une volonté de faire vivre une culture des idées vouée à la destruction par une société tchèque d’après-guerre coupée de ses racines intellectuelles et vidée de contenu. Sa cave, ses livres, et lui-même, foulés par son chef et par les camions qui traversent la cour au-dessus de sa tête, représentent bien la hiérarchie des valeurs de cette nouvelle société, mais cette sous-culture et cette humanité résistent, tant bien que mal, parmi d’autres ouvriers-intellectuels des bas-fonds de Prague (cette hiérarchie de ce qui passe en plein air et sous terre, avec son parallèle entre ce qui est autorisé et ce qui est à la marge, m’a une fois de plus rappelé un autre court roman tchèque que j’aime beaucoup, Passage de Karel Pecka).

Ces livres, voués à disparaître mais que Hanta s’acharne à détruire avec respect et dignité, sont aussi le pendant de la petite Tsigane qu’il a aimée pendant la guerre mais qui, raflée et déportée, n’est jamais revenue. C’est à elle qu’il pense alors que, viré de son travail et remplacé par des ouvriers dont la propreté, le consciencieux et le manque de culture l’horrifient, il actionne pour la dernière fois le bouton vert de sa presse hydraulique en une fin digne du travail de toute sa vie.

Il faudrait citer beaucoup plus de passages pour mieux montrer en quoi il s’agit du récit d’un personnage hors-norme, tout à la fois héros de la sauvegarde des idées et anti-héros ivrogne et crasseux, simple et pourtant véhicule d’images d’une force d’autant plus saisissante qu’elle semble si isolée et à contre-courant du reste de la société d’alors. L’écriture de Hrabal réussit à donner l’impression d’un personnage assez rustre, parfois pris dans des situations un peu cocasses, mais empreint d’une très grande humanité et porteur d’un propos bien plus sérieux sur le statut de l’art et de la culture à l’époque communiste. En cela, elle est sûrement à l’image d‘un écrivain hors du commun, d’ailleurs lui même un temps employé dans un dépôt de papier récupéré.

Né en 1914 à Brno, décédé en 1997, obligé par l’occupation allemande et la fermeture de l’université où il faisait ses études de droit à exercer différents métiers, Bohumil Hrabal se met relativement tardivement à l’écriture, ses premières publications datant de 1963. Régulièrement censuré, et interdit de publication à deux reprises (1970-1976 et 1982-1985), ses écrits circulent particulièrement sous forme de samizdat. Parmi ses très nombreuses nouvelles, je ne citerai ici que deux, peut-être les plus connues grâce à leurs adaptations pour l’écran par le cinéaste tchèque Jiri Menzel : Moi qui ai servi le roi d’Angleterre et Trains étroitement surveillés.

Lorsque je lis, je ne lis pas vraiment, je ramasse du bec une belle phrase et je la suce comme un bonbon, je la sirote comme un petit verre de liqueur jusqu’à ce que l’idée se dissolve en moi comme l’alcool.

Je recommande aussi les critiques de Colimasson et de L’Or des Livres, qui proposent une lecture très intéressante du personnage de Hanta et du lien entre le personnage et l’écriture du roman.

Avec cette chronique, je contribue au challenge Voisins Voisines, d’À propos de livres, chez qui l’ont peut retrouver de nombreuses lectures du monde.


Jan Trefulka – Hommage aux fous

hommage aux fousDe cet Hommage aux fous, on pourrait tout aussi bien dire que c’est un hommage à la vie, même lorsqu’elle n’est vraiment vécue que sur le tard.

Ce n’était pas désagréable, une sorte de vertige plutôt, comme s’il avait avalé à jeun une trop grande gorgée de vin, comme s’il s’était brusquement et légèrement envolé et regardait d’en haut un paysage inconnu.

Avec Eva, du blog Et si on bouquinait un peu ?, nous parlions récemment de la présence obsédante de la seconde guerre mondiale et de l’Holocauste dans la littérature d’Europe centrale et orientale, ou du moins dans celle disponible en traduction. Hommage aux fous, même si l’on y trouve quelques références à la guerre (la première comme la seconde), échappe aisément à ce constat, et je suis sûre qu’on pourrait facilement trouver à ce roman, publié en 1979, sur la vie et les regrets d’un homme ordinaire de la province tchèque, un équivalent français. Mais passons à l’histoire :

Cyril Dusa a une soixantaine d’années et en ce matin de printemps il se réveille à l’hôpital avec l’impression désagréable que c’est parce qu’il est condamné à mourir d’un cancer qu’il est renvoyé chez lui. L’hôpital n’est pas un lieu réjouissant mais la perspective de rentrer chez lui, d’y retrouver sa femme qu’il n’aime pas depuis presque trente ans, et de terminer sa vie sans avoir satisfait aucun de ses rêves de jeunesse, l’enchante encore moins.

Il lui semblait absolument inimaginable de devoir enfiler de nouveau, comme une paire de pantoufles, la ronde des jours avec la vieille femme qui portait son nom et l’attendait dans la petite maison sous les vignes.

Commence alors une période presque de rébellion adolescente : cet homme d’âge mûr, père d’un fils déjà marié, s’enferme au grenier, guette les allées et venues de sa femme afin de profiter de ses absences pour aller aux cabinets dans la cour, et passe le temps en rédigeant ses souvenirs de jeunesse. Comme un adolescent, il est à la recherche de l’homme qu’il veut devenir, la différence étant qu’il part aussi à la recherche du moment où il est devenu ce qu’il ne voulait pas devenir : un homme trop placide et en même temps déçu d’avoir dû se contenter d’une vie qu’il considère sans joie.

Et c’est alors que, comme un adolescent, il rencontre une femme dont il tombe éperdument amoureux, et que s’ouvre pour lui la possibilité d’une vie nouvelle. Seulement, lorsque comme lui on vit dans une petite ville où tout le monde se connait, et que de surcroit on porte en soi soixante ans de souvenirs et de doutes, il n’est pas si aisé de se débarrasser du passé.

Sous les traits de ce petit homme de la campagne, attaché à sa vigne et à ses lapins, trop longtemps sous la férule d’une femme envers laquelle il n’est pas tendre non plus, on découvre à la lecture de ce roman un homme doté d’une grande sensibilité, et dont le regard porté sur le passé et celui de sa famille le rend plutôt attachant. La grande question de cet hommage aux fous est de savoir si un homme peut se rendre maître de son propre destin, et la réponse est finalement oui, même si cela implique de devoir aussi rompre avec la sécurité des petites joies du quotidien.

Tout cela se déroule dans les années 1960, dans une petite ville du sud de la Tchécoslovaquie d’alors. Au travers de la vie de cet homme socialement assez ordinaire ressort également par petites touches l’histoire de ce pays, avec ses guerres, sa séparation d’avec l’Autriche-Hongrie, sa population longtemps mêlée d’Allemands, de Tchèques et de Juifs. Avec l’arrivée d’Eva, la femme dont tombera amoureux Cyril Dusa, on sent presque aussi le vent de liberté qui, brièvement, soufflera sur la Tchécoslovaquie d’avant 1968.

En écrivant cette chronique, je me rends compte qu’il y a des nombreux parallèles avec un autre livre tchèque que j’avais beaucoup apprécié, Passage, car dans les deux cas il s’agit de l’histoire d’un homme qui, arrivé à un certain âge et sentant qu’il passe à côté de quelque chose de plus essentiellement important, cherche à échapper à sa vie actuelle. Bien sûr, les différences sont aussi très nombreuses, à la fois du fait de la solution que choisit chacun des deux hommes, et aussi parce que leurs caractères, et les circonstances de leur vie, sont si opposés : là où le héros de Passage est un parfait citadin conscient de sa propre importance mais dépourvu de passé, celui d’Hommage aux fous est un homme arrimé à sa propre vie, rustre et naïf dans son expression mais tout à fait lucide quant au regard qu’il porte sur les choix et les non-choix qui ont déterminé la place qu’il occupe dans la société.

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Ecrivain né à Brno (actuelle République tchèque) en 1929, Jan Trefulka décède en novembre 2012 après avoir vécu une vie qui reflète d’assez près les aléas du XXe siècle tchèque. Chassé de l’université sur la base d’une plaisanterie, il alterne entre périodes de reconnaissance et périodes de mise au ban, entre gagne-pain manuels (ouvrier, conducteur de tracteur) et travaux intellectuels (directeur de maison d’édition, écrivain samizdat). Contemporain de Milan Kundera, dont il est proche, sa trajectoire – et sa notoriété à l’étranger, diffèrent de celles de cet écrivain plus connu, car il ne se résout jamais à quitter sa région natale. La chute du régime communiste lui permet de prendre des fonctions officielles, avec pour conséquence une chute de sa production littéraire. Parmi ses livres traduits en français : Séduit et abandonné (Gallimard, 1990), et Le grand chantier (L’Esprit des péninsules, 1999).

Jan Trefulka, Hommage aux fous (O blaznech jen dobré, 1979). Traduit du tchèque par Barbora Faure. Gallimard, 1986.

voisinsvoisines2_2018Cette chronique sera ma dernière contribution au mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, qui se termine aujourd’hui et qui a permis d’amasser une belle moisson de titres et de découvertes. Mais c’est aussi une contribution au challenge Voisins Voisines, d’À propos de livres qui, lui, continue à encourager ses participants à partager leurs lectures du monde.

 


Karel Pecka – Passage

couv-passageA Prague, rue Stepanka, à quelques pas de l’Institut français, se trouve l’une des entrées du passage de la Lucerne. Je ne manque jamais de l’emprunter quand je me rends à Prague, simplement pour le plaisir de m’arrêter au pied de l’escalier du cinéma et, de son premier étage, de regarder les fenêtres et la verrière multicolore, le cheval du sculpteur David Cerny, les passants, et de m’amuser à imaginer l’écart qui peut exister entre le vrai passage de la Lucerne, et le monde du « Passage » qu’inventait Karel Pecka il y a 40 ans.

Tvrz se mit à prêter attention aux différents bruits qui animaient l’espace : on eut dit que le passage respirait de manière audible.

Antonin Tvrz est, avec le passage couvert qui donne son nom au roman, l’un des deux héros de ce livre. Homme important, homme pressé, habitué à porter un regard rationnel sur toute chose : c’est ainsi qu’il nous est décrit au moment même où, à la faveur d’une averse, il met sans le savoir le pied dans un engrenage saugrenu qui le verra passer du monde officiel de rendez-vous et d’obligations variées, au microcosme labyrinthique du Passage.

De fil en aiguille, d’une rencontre avec un vieux revendeur de places de cinéma à la perte de son porte-documents, Tvrz découvre un tout autre monde, avec ses gens, son organisation spatiale et, surtout, ses nouvelles possibilités d’existence à la marge. Tout au long du – court – roman, nous suivons Tvrz alors qu’il se laisse prendre dans cet univers parallèle, puis fait le choix délibéré d’y rester.

Au-delà des descriptions d’un petit monde assez fascinant de salles de jeux, de bains publics, de cinémas, de kilomètres de couloirs souterrains dont nul ne sait toute l’étendue, et de pater nosters, sont soulevées à travers les péripéties de Tvrz toutes sortes de questions sur le sens de la liberté, de la normalité, et des choix individuels, qui sont tout aussi pertinentes pour le lecteur de samizdats clandestins tchécoslovaques en 1974 que pour celui d’aujourd’hui.

Peu à peu, les choses lui devenaient claires : à l’extérieur, l’enchevêtrement écrasant de rencontres humaines, d’intérêts, de buts, le fardeau des objets possédés, le ligotaient de plus en plus serré ; ses acquis et ses gains n’étaient qu’apparences ; en fait, tout cela le tenait prisonnier et le forçait à coopérer sous le fouet d’un ordre sans cesse réitéré : « Il le faut ! ». Dans le passage, il n’avait pas d’obligations, ou il en avait si peu que le sentiment de liberté, d’indépendance, apparaissait à portée de sa main avec une intensité inconnue jusque-là.

Ainsi, par exemple, de la question du travail et du temps personnel : Antonin Tvrz est, on l’a dit, un homme dont le temps est minuté, régi par un agenda dont « la couverture fatiguée » et les « pages cornées » montrent l’importance à la fois pour l’organisation des journées de travail et pour celle, tout aussi minutée, des rares moments de loisir. Ironiquement, l’une des tâches qui préoccupe le plus l’esprit du sociologue qu’est Antonin Tvrz est la rédaction d’une étude sur le temps libre, censée apporter des éléments de réponse aux problèmes de la société. C’est avec tout son sérieux professionnel que Tvrz, inopinément forcé de s’attarder dans le Passage, choisit de prolonger une conversation avec un retraité revendeur de places de cinéma, afin d’inclure un nouveau chapitre sur le temps libre des couches non-productives de la population. Mais sa relation au temps, au travail, à l’argent, et au rôle qu’ils jouent dans notre conception d’une vie réussie, est justement l’un des aspects les plus importants de l’évolution du personnage de Tvrz au cours du roman. La question parlera à plus d’un lecteur au XXIe siècle mais, au cours de ma lecture, je me suis surtout demandé si Pecka avait, lui, le droit de travailler au moment de l’écriture de ce roman, ou s’il faisait partie des opposants au régime à qui le choix libre de travail n’était pas toujours permis.

Par-delà cette question du temps s’en pose une autre, encore plus politique, touchant à l’organisation de la société et au rôle de l’individu. En se retirant du monde extérieur au Passage, en prenant aussi ses distances avec le parti des Purs dont il avait jusque là soutenu les projets d’ordre nouveau, Tvrz tente de se créer une nouvelle liberté, sur une base tout à fait individuelle. Vraie liberté ou nouvel asservissement – ce sera là l’étape suivante du cheminement de Tvrz et, à ses cotés, du lecteur.

Par un concours de circonstances j’ai passé tout l’après-midi d’aujourd’hui dans le passage et ce que j’y ai vécu m’a surpris. J’ai rencontré un homme qui échange des appartements, un retraité qui revend des billets de cinéma, j’ai vu une vieille qui récupère les restes au self. J’ai comme le sentiment que ce sont là des fragments isolés d’un ensemble, d’une réalité qu’il ne m’est pas donné de comprendre, que derrière les occupations apparentes il existe d’autres plans.

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Ce livre, publié dans une excellente traduction de Barbora Faure, et la préface de Jean-Francois Vilar, sont parmi les rares traces que j’ai pu trouver de l’existence de Karel Pecka. Je ne peux donc que reprendre les quelques éléments biographiques fournis par la quatrième de couverture, et espérer en savoir un jour davantage sur celui que les éditions Cambourakis présentent comme « l’une des grandes figures de la littérature tchèque. » Né en 1928, décédé en 1997, Pecka fut condamné dès l’âge de 21 ans à 11 ans de travaux forcés alors qu’il tentait de fuir vers l’Allemagne. C’est au cours de son emprisonnement dans des camps qu’il commença à écrire, principalement sur son expérience de prisonnier politique, mais il est interdit de publication à partir de 1969. Parmi l’un des premiers signataires de la Charte 77, il reçoit en 1997 du président Vaclav Havel l’ordre Tomas Garrigue Masaryk. Son roman Le carré d’honneur a également été traduit en français (paru en 1991 aux Editions de l’Aube).

Karel Pecka, Passage (Pasáž, 1974). Trad. du tchèque par Barbora Faure. Cambourakis, 2013.

 


Martin Daneš – Le char et le trolley

MD-Trolley1Zdeněk, conducteur de trolleybus, est employé depuis de nombreuses années par la compagnie des transports urbains de Budweis. Son travail, c’est sa vie. Regardez-le conduire son « trollinet » sur la ligne 1 : « excellent tour de la ville, meilleur qu’un projet de vacances exotiques, qu’il ne rechignait pas à répéter, encore et encore, d’heure en heure et de jour en jour. »  Et avec quel compagnon ! Aux yeux de Zdeněk, son trolley est un être qui lui fait des confidences, lui fredonne des mélodies, lui adresse des sourires timides – mieux qu’un bébé ou que le chiot que sa femme a adopté pour combler le vide. Bref, Zdeněk aime, a toujours aimé et aimera toujours son trolley et ne se voit pas vivre sans.

Malheureusement, les temps changent et à Budweis à la fin des années 1960 c’est plutôt le bus qui a le vent en poupe – soucis d’économie, dit-on, question de liaisons radiales et tangentielles. Les collègues désertent les trolleys, attirés par des contrats promettant augmentations de salaire et formations pour conduire les bus. Zdeněk, lui, est l’irréductible : cet engin, « ce gros insecte tremblant, hurlant et puant le pétrole », il ne le conduira jamais. Il commence alors sa croisade personnelle pour trouver le responsable de la suppression programmée des trolleys, et défendre leur cause.

Par son attachement sans compromis à son outil de travail, Zdeněk m’a rappelé le Hanta broyeur de papiers d’un autre tchèque, Bohumil Hrabal (Une trop bruyante solitude – billet un jour sur ce blog), mais un Hanta qui verrait le monde aux travers des yeux de Forrest Gump. On est en 1968-69, quand même, les chars soviétiques viennent juste d’entrer en Tchécoslovaquie, il y en a même eu à Budweis (ce qui a d’ailleurs mis Zdeněk au chômage technique jusqu’à ce qu’ils vident les rues). Eva, la femme de Zdeněk, se fait du souci pour son pays, tout comme František Šourek, le chef local du comité du parti, qui espère profiter de la lutte entre réformateurs et orthodoxes pour avancer dans la hiérarchie du parti.

Notre conducteur de trolley, lui n’a que fichtre de la répression, des mouvements réformateurs, du l’exode vers l’ouest qui s’amorce : n’ayant qu’un but en tête, il fait ce que personne d’autre n’aurait osé faire par des temps pareils.

Zdeněk, ce grand enfant gentiment naïf et indigné, m’a beaucoup fait sourire, tant Martin Daneš a réussi à distiller par petites touches les traits qui rendent ce personnage entier et sympathique aux yeux du lecteur. Que dire d’un homme qui se réfugie dans la lecture du magazine « Les transports urbains en commun » lorsqu’une conversation avec sa femme tourne au vinaigre ? Ou qui explique l’attitude d’un tout jeune collègue pressé de finir son travail le soir parce que, fraîchement marié, il ne s’est pas encore lassé de la vie conjugale au profit de la conduite des trolleys ?

Il y a beaucoup d’humour dans ce récit de la croisade d’un homme simple au travers d’une période de l’histoire tchécoslovaque que beaucoup d’autres romans dépeignent de manière bien plus sombre. Mais malgré la fin doucement cynique de l’histoire, c’est un humour frais, à mon avis, plutôt que grinçant et sans complaisance comme le décrit la quatrième de couverture. Les espoirs écrasés des manifestants tchèques, les manigances des politiciens de province et les grandes manœuvres orchestrées par Moscou y sont aussi, mais m’ont paru atténués plutôt que magnifiés par la quiétude d’une ville de province et les préoccupations toutes autres de cet homme à la fois ordinaire et hors du commun qu’est Zdeněk.

Photo via le site des éditions Vents d'ailleurs

Photo via le site des éditions Vents d’ailleurs

Le char et le trolley est le premier roman en français de Martin Daneš, correspondant à Prague de nombreux journaux francophones, ainsi que traducteur et auteur de romans et recueils de nouvelles et de chroniques en tchèque. Originaire non pas de Budweis (ville du sud-ouest de la république tchèque, appelée en tchèque Česke Budějovice) mais de Česka Lípa en Bohême du Nord, il habite en France depuis 2008.

Martin Daneš, Le char et le trolley. Vents d’ailleurs, 2014.

Ce livre m’a été envoyé par les éditions Vents d’ailleurs, ce pour quoi je les remercie.