Arpád Soltész – Le bal des porcs

Le bal des porcs commence comme un roman, et se termine comme un réquisitoire, noir et amer, contre une corruption qui ronge en profondeur « une région qui pourrait bien être la Slovaquie mais qui ne l’est pas vraiment. » Cette im-précision géographique est l’une des premières phrases du roman, et l’une des toutes dernières. On peut facilement passer outre cet avertissement et se dire que c’est bien de la Slovaquie des trente – et surtout des trois – dernières années qu’il s’agit.

Corruption, mafia, connivences malsaines entre politique, médias et forces armées, jeux de pouvoir dans un univers presqu’exclusivement masculin et facilité par la drogue et le sexe : Soltész reprend les éléments d’un monde qu’il avait déjà décrit dans Il était une fois dans l’Est (Agullo, 2019 ; Points, 2020). Mais ses personnages sont différents, encore plus cyniques, et le propos entier doté d’un sentiment d’urgence et d’amertume encore plus immédiat que dans son premier roman.

Le roman débute très fort, avec ces deux adolescentes prises dans un engrenage infernal d’esclavage sexuel et de drogue, sur fond de manipulation des services sociaux et de parents aveuglés par leur confiance. L’histoire de Broňa et de Naďa – deux filles qui méritaient tellement mieux – et le rôle de pion qu’elles sont obligées de jouer, est glaçante. L’une d’elle s’enfuit un jour, et entre en contact avec une journaliste : c’est à ce moment, vers la 70e page, qu’apparait Ondro, « le pire journaliste de la création [et] aussi le meilleur analyste de la région ». C’est là aussi que le roman bifurque. Laissant loin derrière Broňa, Naďa et leurs comparses, il entre de plein pied dans le monde de « Président », du « Chauve », de « Doudou », de « Casse-Dalle », du « Yéti » et de tout un tas d’autres hommes dont le rôle est (pour faire simple) soit de porter un costard et d’accéder au pouvoir (politique, économique, médiatique, si possible les trois), soit de porter une arme et d’aider ceux en costard à accéder au pouvoir. A côté de ces deux catégories d’hommes, il y a aussi des Italiens, et des Albanais, plus ou moins cantonnés au côté lucratif du « bizness », et qui compliquent l’histoire en la complétant.

Le lendemain, la rédaction d’Ondro publie son dernier texte. Les gens sortent dans les rues, par dizaines de milliers. Plus nombreux qu’au moment de la chute du régime communiste. Les banderoles portent la photo des deux jeunes assassinés. Ils demandent la tête du Président.

J’ai bien suivi les liens géographiques qui se tissent autour de cette « région qui pourrait bien être la Slovaquie mais qui ne l’est pas vraiment » mais qui en tout cas entretient des liens avec l’Italie, les Balkans, un peu de Chine, un soupçon de Moscou, des fonds européens, et même un attentat parisien. Cependant, entre les ventes de terrains agricoles, les investissements dans l’immobilier et les médias, les retournements de veste, et les surnoms à n’en plus finir, j’ai fini par conclure que je ne suis vraiment pas faite pour comprendre le « bizness ». Les méandres sont nombreux mais j’en suis ressortie, avec la forte impression d’avoir lu une histoire vraie légèrement maquillée en fiction, plutôt qu’une fiction inventée à partir de faits réels.

C’est d’autant plus vrai avec l’apparition du personnage d’Ondro, ce journaliste qui semble être modelé de si près sur le journaliste Ján Kuciak : l’assassinat de ce journaliste, et de sa compagne Martina Kušnírová, en février 2018, avait donné lieu à des manifestations monstre en Slovaquie ainsi qu’à la chute du premier ministre. Même s’il a moins été relayé dans la presse internationale, le verdict du tribunal spécial acquittant, début septembre, le commanditaire présumé du meurtre (un homme étroitement lié au monde politique, juridique et de la mafia, et sur lequel Ján Kuciak avait publié des enquêtes) a fait l’effet d’un nouveau choc. Avant d’être écrivain, Arpád Soltész est après tout journaliste d’investigation, et préside aussi le centre d’investigation journalistique Ján Kuciak fondé après le meurtre de son confrère.

J’ai donc eu le sentiment, en lisant ce livre, qu’il était le résultat de deux phases différentes : la première, c’est celle qui part d’un fait divers (aussi cruel soit-il), et qui fait revenir brièvement des personnages et des épisodes d’un précédent roman (Pavol Schlesinger, Valent le Barge, Igor le mixologue et l’hôtel Ultima Thule, pour ne citer qu’eux), comme si l’auteur comptait reprendre à son compte les ficelles du polar en série. La deuxième phase, ce serait celle où la réalité rattrape la fiction, où un homme et sa compagne se font tuer dans la vraie vie, et où un autre homme leur rend un hommage personnel tout en décortiquant les rouages du meurtre sous couvert de fiction.

Ainsi le roman se termine-t-il très loin de son point de départ ; contrairement à Il était une fois dans l’Est, où le roman débutait avec l’enlèvement et le viol d’une femme qui, à la fin, savourait sa vengeance, il n’y a pas, dans Le bal des porcs, de clôture en ce qui concerne l’histoire de Broňa et de Naďa. Je l’ai regretté, à la fois parce que ça aurait apporté un tout petit rayon de lumière dans ce roman si sombre, et parce que leur rôle dans le roman reflète trop bien la réalité d’un monde corrompu où les femmes ne sont que des accessoires, facilement éliminées ou remplacées une fois qu’elles n’ont plus d’utilité. Le roman mérite réellement l’épithète « noir ».

Arpád Soltész, Le bal des porcs (Sviňa, 2018). Traduit du slovaque par Barbora Faure. Agullo, 2020.


10 commentaires on “Arpád Soltész – Le bal des porcs”

  1. Patrice dit :

    J’ai failli l’acheter récemment, le côté « roman à clef » me tente beaucoup. Quelle affaire que celle qui a secoué la Slovaquie ces dernières années (au moins a-t-elle favorisé l’arrivée au pouvoir de Zuzana Caputova).

    • Le côté « roman à clef » parlera beaucoup plus aux personnes qui connaissent bien l’actualité slovaque. C’est à mon avis l’un des petits défauts du livre, par comparaison avec Il était une fois dans l’Est où l’intrigue se suffit à elle-même et où il est donc moins important de connaître la réalité à laquelle Soltész se réfère. Concernant Zuzana Caputova, c’est vrai que c’est un signal positif dans un pays et en général dans une région qui en ont bien besoin.

  2. Nathalie dit :

    Pour info, l’auteur était il y a deux semaines dans l’émission Mauvais genres de France Culture.

  3. Sabine Collé Bollack dit :

    Bonjour, je ne suis pas blogueuse, je découvre donc. J’aime bien votre idée de compte rendu de livres de l’espace centreuropéen et je trouve vos textes stimulants. J’ai beaucoup aimé l’autre livre d’Irena Brezna, Le meilleur des mondes, et je pourrais publier un texte dessus. J’imagine qu’il faudrait que je trouve un autre accueil, car ce blog est tout à fait personnel. AU cas où vous seriez intéressée….

    • Bonjour, merci de votre passage et de votre commentaire concernant Du meilleur des mondes dont j’aime bien la présentation qu’en fait la maison d’édition. Il est vrai que je garde ce blog uniquement pour mes articles, cependant n’hésitez pas à me prévenir si vous publiez quelque part votre texte!

  4. […] une révolution aux accents lettons, quatre destins franco-yougoslaves, des récits tchèques, un bal de porcs […]

  5. […] slovaque : Le bal des porcs (2018), d’Arpád […]

  6. […] d’Arpád Soltész, est sorti le mois dernier dans la collection Points Policier. Retrouvez ici ma chronique de ce livre qui « commence comme un roman, et se termine comme un réquisitoire, noir et amer, […]


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