Rétrospective Kapuscinski – Imperium

59659._UY475_SS475_Dans la bibliographie du grand reporter polonais Ryszard Kapuscinski, Imperium tient une place à part : l’homme qui avait sillonné le Tiers Monde était plutôt coutumier des livres sur l’Afrique, l’Amérique latine ou l’Iran. Imperium le ramène plus près de ses origines géographiques en Russie, pays aussi sillonné de part en part et dont il s’attache ici à décrire les régions les plus éloignées.

Pour une lectrice occidentale, Imperium tient aussi de l’exception puisqu’il y est sujet de l’URSS des années 1930 à 1980 par un reporter qui y a, semble-t-il, eu une grande liberté d’accès. Rares sont les reportages, traduits, libres d’opinion et intéressants, à nous parvenir de cette époque (la seule exception qui me vienne à l’esprit est La paix soit avec vous de Vassili Grossman, récit de son voyage en Arménie, et encore il ne s’agit pas vraiment de reportage).

In my imagination, the USSR constituted a uniform, monolithic creation in which everything was equally gray and gloomy, monotonous and clichéd. Nothing here could transcend the obligatory norm, distinguish itself, take on an individual character.

And then I travelled to the non-Russian republics of what was then the Imperium. What caught my eye ? That despite the stiff, rigorous corset of Soviet power, the local, small, yet very ancient, nations had succeeded in preserving something of their tradition, of their history, of their, albeit, concealed pride and dignity. I discovered there, spread out in the sun, an Oriental carpet, which in many places still retained its age-old colors and the eyecatching variety of its original designs.

indexJ’ai hésité sur le mot « reportage », puisqu’il ne s’agit pas entièrement, dans Imperium, de reportage, ni de livre d’histoire, ni d’ailleurs de livre de voyage, mais plutôt de tout ça à la fois, avec pour fil conducteur les rencontres successives de Ryszard Kapuscinski avec les vastes territoires de l’URSS, et des enseignements qu’il en a tiré au fil du temps.

Le livre s’étire sur une période presque entièrement parallèle à celle de l’existence de l’URSS et cadre bien avec l’intérêt que porte Ryszard Kapuscinski aux frontières de cet Imperium. En 1939, il a juste sept ans lorsque l’URSS débarque dans sa vie avec l’occupation par les troupes soviétiques de la petite ville de Pologne orientale (aujourd’hui Biélorussie) où il grandit. Ses souvenirs de cet épisode forment le premier chapitre : en quelques pages l’adulte qu’il est y fait ressortir ce que sont l’absurdité de la guerre et de l’occupation, la terreur des déportations, la faim terrible pour un tout jeune enfant qui montre déjà une grande curiosité et débrouillardise.

Dans le dernier chapitre, c’est de la désintégration du centre comme des frontières de l’URSS, cinquante ans après cette première rencontre, qu’il parle : de la transition amorcée par Gorbatchev et des questions qu’elle pose pour l’avenir de ce complexe de nationalités, alors que ses voyages lui montrent à quel point les confins de cet Imperium ne se perçoivent déjà plus comme faisant partie de ce grand tout.

Entre ces deux chapitres, il fait se succéder les voyages : 1958, 1967, à plusieurs reprises en 1989-1991, toujours à la recherche de la périphérie. Certes, Moscou est un passage obligé, et ses visites sont l’occasion pour lui de revenir sur l’histoire plus ou moins récente de ces villes et leur rôle dans la construction de l’URSS. L’une de ces histoires est particulièrement révélatrice d’une certaine continuité en Russie pour ce qui est de la tentation de la démesure : passant près d’une piscine en plein air au bord de la rivière Nabereznaja, Kapuscinski revient sur l’histoire de la cathédrale qui occupait auparavant cet espace. Conçu pour célébrer la victoire sur Napoléon en 1812, cet édifice immense, rutilant de marbre et d’or, dont la construction dura 45 ans et la consécration n’eut lieu qu’en 1883, fut détruit au bout de 48 ans pour laisser place à un Palais des Soviets voulu par Staline.

Stalin orders the largest sacral object in Moscow to be razed. Let us for a moment give free reign to our imagination. It is 1931. Let us imagine that Mussolini, who at that time rules Italy, orders the Basilica of St. Peter in Rome to be razed. Let us imagine that Paul Doumer, who is at that time president of France, orders the Cathedral of Notre-Dame in Paris to be razed. Let us imagine that Poland’s Marshall Jozef Pilsudski orders the Jasnogorski Monastery in Czestochowa to be razed.

Can we imagine such a thing ?

No.

La cathédrale est cependant complètement détruite; un bâtiment plus grand, plus digne de prouver la puissance soviétique par rapport à l’ennemi capitaliste américain est conçu à sa place, mais le cours de l’histoire (les purges, la guerre) s’oppose à ce projet, et c’est une piscine en plein air qui est finalement aménagée dans les fondations de l’ancienne cathédrale (la cathédrale a été reconstruite depuis l’effondrement du communisme : tout est question de priorités…).

Mais la préférence de Kapuscinski va aux régions du bout du monde, où la folie des grandeurs soviétique prend d’autres dimensions : à sa suite nous nous rendons à Vorkuta au nord du Cercle Arctique, à la Kolyma dans l’extrême Est, et surtout en Asie centrale et au Caucase, ses régions de prédilection dont les peuples, l’histoire et les spécificités l’attirent particulièrement.

Le fait d’être un journaliste polonais, donc d’un pays ami, lui confère peut-être certains avantages puisqu’il semble en général libre de voyager et de rencontrer les gens à sa guise. Et des gens, il en rencontre beaucoup, surtout des « ordinaires » dont la vie ne serait sinon pas souvent décrite, et qui lui parlent de leur quotidien souvent difficile et de leur perception à l’échelle individuelle de l’Histoire qui se déroule autour d’eux. Les conclusions que tire Kapuscinski de ses rencontres et visites quant au succès du communisme à la russe ne sont pas débordantes d’optimisme.

The so-called Soviet man is first and foremost an utterly exhausted man, and one shouldn’t be surprised if he doesn’t have the strength to rejoice in his newly-won freedom. He is a long-distance runner who reached the finish line and collapsed, dead tired, incapable even of raising his arm in a gesture of victory.

Au gré des rencontres, au fil des conversations se dessinent aussi l’histoire ancienne de l’Arménie, de la Kolyma, ou celle, toute aussi tragique et fascinante, de la mer d’Aral. Tout au long, il trace les effets, aux périphéries de cet Imperium, des décisions prises au centre du pouvoir. C’est aussi là, lorsqu’il voit que les décisions de Moscou n’ont plus d’effet, qu’il voit la fin de l’Imperium arriver.

Je ne citerai plus d’anecdotes, ni de personnes, ni de lieux pour illustrer mon propos : il me suffit pour conclure de dire à quel point c’est une plaisir et une découverte de se laisser guider par ce voyageur modeste, intrépide, au regard curieux, au contact facile et au phrasé ironique qu’est Kapuscinski, à travers l’espace et le temps de l’ex-URSS.

History in this country is an active volcano, continually churning, and there is no sign of its wanting to calm down, to be dormant.

Ryszard Kapuscinski, Imperium (1993). Trad. du polonais par Klara Glowczewska. Granta Books, 1998. Disponible en français : Imperium, trad. du polonais par Véronique Patte. 10:18, 1999.

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Rétrospective Kapuscinski

maxresdefaultJ’apprécie beaucoup les livres de Ryszard Kapuscinski (1932-2007), grand reporter polonais, personnage aux écrits fascinants sur les contrées lointaines d’Afrique, d’Amérique latine ou encore du Proche Orient au moment où la guerre froide et la décolonisation battent leur plein.

D’emblée, je me suis laissé embarquer par son écriture si vivante, si fluide et si humaine, par sa capacité à raconter l’Histoire des deux bouts de la lorgnette – celle qui montre les rois, les guerres et les traités de paix, et celle qui montre les gens normaux qui font ou subissent la première – , par sa facilité enfin à rendre plus proche et compréhensible l’histoire récente de pays lointains et dont les échos ne nous parviennent que rarement.

Il faut dire, quand même, que son style ne fait pas l’unanimité : ses détracteurs l’accusent d’avoir souvent embelli ses récits afin d’améliorer une situation ou un personnage, s’éloignant donc trop de la véridicité qui s’impose en principe au journaliste.

Moi, qui lis ces livres plus de trente ans après leur publication, purement pour le plaisir et avec à portée de la main d’autres sources d’information plus récentes et plus fiables si je le désire, je me permets plutôt de profiter de ces moments de lecture et de découverte. Je vous invite à vous plonger à ma suite dans quelques uns de ses nombreux livres avec, pour première escale dans mon prochain billet, une visite dans la proche banlieue de Kapuscinski : l’URSS.


Arkady Lvov – La Cour

Avec La Cour, Arkady Lvov nous présente un aspect moins connu de la période communiste en URSS. Loin des goulags, de la répression et la terreur ouvertes, il se fait ici le chroniqueur de 20 années de communisme ordinaire dans un bloc d’immeubles d’Odessa entre 1934 et 1953. Lorsque le livre s’ouvre, ses personnages – occupants de l’immeuble – s’activent à construire le communisme et à éradiquer la mentalité “petit-bourgeois”, sous la houlette du fort respecté camarade Degtiar, représentant local de parti. Tout prête à l’éducation du prolétariat: les cours du soir sur la constitution, les réunions pour la préparation des élections, la construction d’un club pour les enfants lors des dimanches déclarés “journées communistes”. Les querelles, nombreuses entre les habitants, sont elles aussi l’occasion pour le camarade Degtiar d’énoncer ses jugements. Loin d’être une description doctrinaire, cependant, le livre est une occasion pour le lecteur d’en apprendre davantage sur les conditions de vie d’ouvriers de l’époque à travers les habitants charismatiques et bien campés de l’immeuble. Au fil des discussions dans la cour et des disputes liées aux logements spartiates et exigus et à la gérance commune des toilettes et de la fontaine d’eau de la cour, les problèmes des uns et des autres émergent, leurs ambitions, leurs fardeaux, leurs joies, et leurs essais pour comprendre et participer à l’idéal communiste.

Avec le début de la seconde guerre mondiale et l’occupation d’Odessa par des troupes roumaines, les habitants se dispersent, les hommes participant à la guerre, les femmes et les enfants trouvant refuge à la campagne. Au retour, les choses se gâtent. Les chambres mal attribuées, les enfants morts, les handicaps, les réflexions sur la conduite de chacun durant la guerre, tout porte à empoisonner les relations entre ces voisins de longue date, le tout renforcé par une atmosphère où suspicion et paranoïa deviennent la norme, à l’image de l’URSS stalinienne. A l’occasion d’une purge staliniste, le docteur local disparaît, donnant lieu à une mise à nu des pensées des autres habitants sous le regard suspicieux de chacun de ses voisins – qui a émis quel doute concernant la possibilité que le docteur ait été arrêté par erreur? Faut-il interpréter ces paroles comme indiquant que quelqu’un pense que le régime, que Staline lui-même sont faillible?

Avec les tensions grandissantes, les querelles sous-jacentes sont mises à nu, et il faut alors faire de plus en plus attention, chaque parole déplacée pouvant mener à être pris dans un engrenage de déformation des propos par le tribunal populaire de ses propres voisins. La milice, l’arrestation, deviennent des spectres brandis à chaque altercation. Un par un, les habitants succombent, l’un suicidé, l’autre mort dans un camp, symboles de l’effondrement de l’idéal poursuivi et de la folie croissante du régime stalinien.

Un livre un peu glauque au final, certes, mais qui fourmille de personnages attachants dépeints dans un style sobre. Les quelque 500 pages du livre nous permettent de suivre leur cheminement pendant une bonne vingtaine d’années, à la manière des grandes fresques russes, et ainsi d’approfondir leur caractère et de mieux s’immerger dans un monde si différent. Loin des centres du pouvoir russe, ce microcosme d’un bâtiment ouvrier des faubourgs d’Odessa représente l’autre face du régime stalinien, celle des habitants ordinaires tentant de s’accommoder du mode de vie imposé et, tant bien que mal, de construire et comprendre leur communisme ordinaire.

Arkady Lvov, né en 1927, connut lui aussi les caprices du pouvoir soviétique. Exclu de l’université pour ‘calomnie à l’adresse du peuple soviétique, nationalisme juif et nationalisme bourgeois ukrainien’ en 1946, il est réhabilité quelques années plus tard et devient un des écrivains les plus connus de l’URSS, recevant le prix Lénine. Ayant participé à l’édition d’une anthologie de littérature non officielle baptisée ‘Métropol’, il est radié de l’Union des Écrivains en 1973 pour activités antisoviétiques, et émigre en 1976 aux États-Unis.

Arkady Lvov, La Cour (Dvor, 1976), trad. du russe par Mina Minoustchine. éditions des autres, 1979.