György Faludy – My happy days in hell (Les beaux jours de l’enfer)

Au deuxième étage je tombais sur un groupe de jeunes gens qui avaient vu ma photo dans les journaux et me reconnurent. Un rouquin à lunettes, âgé de peut-être seize ans, me considéra avec arrogance, de la tête aux pieds.

« Etes-vous ce György Faludy qui est rentré d’Amérique afin d’être pendu par les communistes ? », demanda-t-il dans un mélange étrange d’insolence puérile, de curiosité et d’admiration. »

Pour beaucoup, György Faludy est d’abord le poète et l’auteur de transpositions en hongrois des ballades du poète médiéval François Villon ; pour d’autres, il est l’homme presque centenaire (1910-2006) à la vie sentimentale aventureuse ; pour d’autres encore, il est celui qui a survécu au camp de travail staliniste de Recsk – et en a même ri (je paraphrase ici le titre de l’essai de l’essayiste croate Slavenka Drakulić, How we survived communism and even laughed) en le décrivant dans son livre autobiographique Les beaux jours de l’enfer.

En commençant My happy days in hell (j’ai lu la traduction anglaise de 1962, bien plus facile d’accès que celle, française, de 1965 : Les beaux jours de l’enfer ; les citations sont dans ma traduction), je pensais – comme beaucoup, je crois – que le livre porterait principalement sur cette période d’emprisonnement ou plus généralement sur l’après-guerre, mais ce n’est pas le cas. J’y ai trouvé un récit sur le long milieu du XXe siècle : un récit unique et très individuel puisqu’il porte presqu’essentiellement sur la vie et les expériences de György Faludy, qu’il retranscrits une quinzaine d’années plus tard dans un style parfois méditatif, bien plus souvent enlevé, et qui se fait l’écho d’une attitude entremêlant philosophie et détachement facétieux. Ma lecture s’est certainement aussi nourrie du souvenir d’autres personnes qui ont vécu la même époque, ont côtoyé les mêmes personnes, se sont retrouvées face aux mêmes dilemmes et l’ont aussi évoqué par écrit. Souvent, en tournant les pages du livre, je me suis attendue à les retrouver, sans que ce ne soit jamais le cas, ce que j’ai un peu regretté mais cela a certainement contribué à enrichir l’impression que je me suis faite de cette période et de ce milieu d’émigrés hongrois durant, et juste après, la Seconde Guerre mondiale.

Sa période d’emprisonnement à Recsk, qu’il reconstruit dans les 150 dernières pages de ce livre de 520 pages (dans l’édition anglaise) représente certainement la partie la plus mémorable du livre, à la fois car les conditions qu’il y décrit sont objectivement infernales, et parce qu’il prend le parti de l’aborder par le même biais de l’absurde qu’il a choisi pour y survivre. Mais peut-être le titre, évoquant, ces « beaux jours de l’enfer » recouvre-t-elle en fait toute la période du livre, qui s’ouvre à Budapest en 1938 dans un salon chic où l’on parle des récents accords de Munich et des conséquences à en attendre pour l’Europe centrale et notamment pour le régime autoritaire hongrois et sa population.

Faludy ne décrit pas vraiment cette société hongroise des années 1930 où il est à la fois très reconnu (« Je n’avais pas encore vingt ans quand mes poèmes, écrits avec une facilité relative, m’ont rendu célèbre d’un bout à l’autre du pays ») et à la marge, et qu’il quitte très rapidement après le début du livre. Son principal problème n’est alors pas qu’il est issu d’une famille juive totalement assimilée, mais qu’il est antinazi et partisan des sociaux-démocrates, dans un système politique conservateur et autoritaire qui semble être un allié naturel pour l’Allemagne nazie. Une autre raison est son « envie irrépressible et folle de s’enfuir loin non de l’armée, non de la prison, mais de la si belle femme qui est la sienne depuis qu’il l’a épousée à peine un an auparavant » : il s’enfuit, sa femme le retrouve et sa présence va introduire un élément vaudevillesque qui est une caractéristique récurrente du récit.

S’il n’évoque qu’à peine la Hongrie de l’entre-deux-guerres dans laquelle il a grandi (ainsi, pas de mention des autres poètes et écrivains si connus de cette période, y compris du poète légendaire Attila József, qu’il a côtoyé), Faludy nous gratifie d’un retour vers la Haute Hongrie de son enfance, dans un court récit-dans-le-récit qui m’a fortement rappelé l’univers de Gyula Krúdy (dans sa version rurale telle qu’on la trouve dans N.N.). Ce sont un homme et un nom qui sont le prétexte à ce petit moment de nostalgie de la fin des années 1910 : par une nuit d’hiver, Faludy enfant fait alors la connaissance de László Fényes, journaliste d’opposition, et de son ennemi juré, le potentat local Simon Pan. Fényes, opposant de la première heure au régime Horthy, a ensuite choisi l’exil pour ses convictions socialistes et Faludy le retrouve, deux décennies plus tard, à Paris où il s’est exilé à son tour.

A Paris, une ville qu’il connait déjà, il fait aussi la connaissance de deux autres Hongrois qui, avec Fényes et – une fois qu’elle aura mis la main sur son mari – avec sa femme, vont contribuer à la touche vaudevillesque que j’ai évoquée plus haut – dans une ville où la guerre vient d’être déclarée et où le regard porté sur les étrangers manque beaucoup de bienveillance.

Ainsi avons-nous été réunis par les circonstances et notre double exil – de Hongrie et de la société francaise – a donné à nos amitiés et à nos conversations une intensité hors du commun.

Je passe rapidement sur la période suivante : toute cette petite bande se joint à l’exode massif qui les amène à Montauban où ils apprennent la capitulation, puis à Bayonne où ils croisent Franz Werfel ainsi qu’un patron de bistrot occupé à peindre une frise de swastikas pour accueillir le nouvel occupant.

Visiblement, il savait aussi bien peindre qu’il savait reconnaitre le symbole nazi : toutes ses swastikas étaient à l’envers.

Le Faludy qui écrit ce récit une quinzaine d’années plus tard donne à son « je » beaucoup de philosophie dans sa manière d’aborder les péripéties des mois suivants, au cours desquels – toujours dans l’optique d’échapper aux troupes allemandes et à leurs alliés – il lui faut selon l’évolution des circonstances obtenir un visa vers n’importe quelle destination qui l’acceptera, obtenir une place dans n’importe quel bateau qui l’y amènera, s’extraire de l’internement à Casablanca puis à Marrakech, y obtenir un autre visa (au cours d’une tentative à Rabat, il croise « Monsieur Grimaud, le secrétaire du Gouverneur Noguès »), chercher à envoyer sa femme dans une direction tout en prenant la poudre d’escampette dans l’autre…

Enfin, il arrive aux Etats Unis en septembre 1941 et y reste jusqu’en 1945. C’est une période qu’il aborde bien plus brièvement, principalement pour décrire en quelques pages ses occupations (renouant avec « toutes les obligations politiques et morales » qu’il avait dû mettre de côté au Maroc, il devient le secrétaire d’un « mouvement pour une Hongrie libre », et rédacteur en chef de son journal, Harc (Combat)) et des personnalités qu’il rencontre – notamment Rustem Vámbéry, un nom que j’ai aimé retrouver car il m’a rappelé le parcours de son père, l’orientaliste Ármin Vámbéry, dont je n’ai toujours pas lu les Voyages d’un faux derviche dans l’Asie Centrale, publié en 1864 (en français chez Libretto).

Vient la fin de la guerre : sera-ce l’occasion d’un nouveau départ démocratique pour la Hongrie, sachant qu’avec ses voisins elle a déjà été placée dans la sphère d’influence soviétique ?

Faludy n’a que 35 ans, il sait déjà les risques qu’il encourt, mais il a fait son choix : rentrer en Hongrie, aider à la reconstruction, renouer avec la seule langue dans laquelle il peut être poète. Après ses années passées dans une Amérique prospère, son retour en Europe est tout à fait maussade : débarquement dans les ruines du Havre, traversée d’un Paris déserté puis d’une Allemagne dévastée, entrée dans une Tchécoslovaquie qui se fissure déjà sous l’emprise communiste, arrivée en Hongrie où un sergent soviétique lui retire son passeport.

Il me semblait que, cercle par cercle, je descendais dans l’Enfer de Dante.

Nous sommes arrivés à la moitié du livre et le récit de Faludy s’apprête à accompagner trois années très délicates durant lesquelles le parti communiste hongrois affermit son pouvoir, en excluant petit à petit les autres partis. Travaillant pour le compte du parti social-démocrate, Faludy est bien placé pour voir se mettre en action en Hongrie la « tactique du salami », une expression qu’il n’utilise pas mais qui correspond bien à ce qu’il décrit : l’absorption plus ou moins volontaire de tel individu, tel journal, tel mouvance, tel secteur politique ou économique, par la machine communiste. Par son vieil ami parisien Bandi Havas, qui travaille quelques temps avec l’ambassadeur de Hongrie en France, Mihály Károlyi, il voit aussi les répercussions de ces jeux de pouvoir dans le corps diplomatique. C’est dans ces passages que je me suis à nouveau demandé si György Faludy et Francois Fejtö (qui n’était pas encore le journaliste et historien spécialiste de « l’histoire des démocraties populaires » qu’il est ensuite devenu) se sont jamais rencontrés : même âge ou presque, même parcours d’engagement social-démocrate et d’activité intellectuelle dans les cercles d’Attila József, même exil à Paris en 1938 (mais Fejtö, lui aussi juif, passe la guerre en France, dans la clandestinité), même retour en Hongrie en 1946 et même réel questionnement sur le choix à faire – rester et tenter de reconstruire un pays, ou repartir et tenter de se construire une vie dans un pays et une langue qui ne sont pas les siens. Fejtö choisit de ne pas rester en Hongrie, mais travaille un temps à l’ambassade de Hongrie en France, avec l’ambassadeur Károlyi. Il y côtoie aussi celui qu’il présente dans ses Mémoires (Calmann-Lévy, 1986) comme un ami – « le poète András Havas », le même « András » (en fait : Endre) que Faludy nomme par son diminutif.

Resté, lui, à Budapest, l’écrivain Sándor Márai tient son journal et voit, de jour en jour, l’étau se refermer sur la Hongrie et les pays voisins. « Les nouvelles sont terribles », écrit-il en 1948 (Journal 1943-1948, Albin Michel, 2019), « des gens sages et informés me conseillent de demander un passeport et de quitter le pays ». Il hésite, ne se voit pas rejoindre « les émigrants fascistes » et les « nouveaux dissidents » de la diaspora hongroise. Un journaliste hongrois de Paris, qui s’apprête à traduire Les révoltés, lui confie qu’il songe à rentrer en Hongrie car « il est risqué d’être un étranger de gauche à Paris en ce moment ». Cet étranger, c’est László (Ladislas) Gara : une quinzaine d’années plus tard, c’est lui qui traduira le récit de György Faludy.

Faludy, pendant ce temps, vit et lit les mêmes informations que Márai, mais il a aussi des préoccupations plus personnelles : c’est par une anecdote amusante qu’il signale la fin de son mariage avec « Valy », et toujours sur le même ton badin qu’il évoque les débuts de sa liaison avec « Suzy » (Zsuzsa, qu’il épousera après avoir survécu au camp de travail). C’est ainsi, navigant avec son air de ne pas y toucher entre ses doutes quant à l’avenir politique du pays, ses aventures sentimentales, et les discussions au sein du son journal sur les complications politiques qui empêchent la parution de son article sur Goethe, qu’il décrit le grand tournant qu’est le procès Rajk en 1949 : László Rajk, personnalité historique du parti communiste hongrois, avait été ministre de l’Intérieur puis des Affaires étrangères, jusqu’à ce qu’il soit éliminé par ses anciens collègues dans le premier grand procès politique de l’après-guerre (Faludy, qui avait rencontré Rajk à Paris une dizaine d’années auparavant puis avait étudié son ascension au pouvoir en Hongrie, le détestait ; Fejtö, qui l’avait rencontré à Paris alors qu’il était déjà ministre de l’Intérieur, admirait son honnêteté et son courage, et l’a ardemment défendu dans la presse française ; Rajk est exécuté fin 1949 et sa réhabilitation sept ans plus tard marque le début de la révolution de 1956).

Quelques détails montrent aussi les transformations du pays au-delà la capitale : à Dunapentele où il aime se rendre dans une auberge tenue « par la même famille depuis onze générations », il apprend que le propriétaire, dénoncé comme koulak , a détruit l’auberge et s’est suicidé, plutôt que de se laisser exproprier (dans les années suivantes, le village de Dunapentele a été englobé par une ville nouvelle, une ville socialiste modèle qui porte le nom de « Sztálinváros » jusqu’en 1961 avant de prendre le nom de Dunaújváros (« nouvelle ville sur le Danube ») qu’elle porte encore aujourd’hui). Toujours au bord du Danube, mais presqu’à la limite de la capitale, Faludy assiste à Dunaharaszti au début des travaux d’assèchement des marécages réalisés en prévision d’un nouveau canal reliant le Danube à la Tisza (ce canal n’a jamais été terminé). Pour lui qui, lorsqu’il sentait l’atmosphère politique se refroidir d’encore un degré, aimait se réfugier seul dans ces marais qui lui rappellent tous ceux qui, pendant des siècles, ont trouvé refuge contre les envahisseurs parmi leurs roseaux, c’est un signe de mauvais augure.

Ainsi, c’est par le prisme de ses escapades à Dunaharaszti qu’il fait entrer la question des arrestations politiques et notamment de la sienne, dont il sait qu’elle se rapproche.

Je pensais à toutes les nuits sans sommeil, pendant lesquelles j’attendais encore mon arrestation ; aux arguments de la logique formelle, selon lesquels il était impossible qu’ils m’arrêtent, étant donné que je n’avais rien fait ; et aux pressentiments qui me disaient que, malgré toute logique, je serais arrêté. C’était enfin arrivé. Je me sentais comme quelqu’un qui, soulagé, flotte au-dessus de son propre corps, quelques minutes après la mort, contemplant avec dédain et avec la condescendance d’un esprit jeune ce corps sans vie, et la peur de la mort qu’il avait pendant un temps ressenti.

Lorsqu’arrive cette arrestation, elle apporte un nouvel élément de continuité avec la période de la guerre pendant laquelle Faludy s’était absenté de Hongrie : à son retour en Hongrie, il avait été amené à côtoyer d’anciens membres du mouvement fasciste hongrois des Croix Fléchées, devenus communistes ; c’est dans le bâtiment de la rue Andrássy, auparavant siège du parti des Croix Fléchées et désormais mis au service de la police secrète communiste qu’il est d’abord détenu (ce bâtiment abrite aujourd’hui l’incontournable mais controversé Musée de la Terreur). Plus tard, lorsqu’il est transféré en périphérie de Budapest, dans le camp de concentration de Kistarcsa, il note qu’il peut apercevoir par un fragment de fenêtre « le mirador construit en 1944 lorsque plusieurs milliers d’intellectuels juifs furent torturés ici par les Nazis hongrois ».

Par la voix du plus ancien détenu de la chambrée, il décrit ce camp et ses prisonniers : à nouveau revient l’image des cercles de l’Enfer de Dante, mais c’est aussi à partir d’ici que commence à percer de manière plus insistante le sentiment que tout ce qui entoure ce système de répression, est totalement factice et absurde. Il y a par exemple la cellule des « saboteurs », qui contient tant les ingénieurs qui se sont opposés a un projet d’infrastructure, sachant qu’il serait irréalisable, que les ingénieurs qui ont construit cette infrastructure et ont été puni de l’échec d’un projet mal planifié. Il y a aussi celle des anciennes personnalités politiques, celle des anciens industriels, celle des « espions et agents impérialistes » (dont fait partie ceux qui, comme Faludy, ont passé du temps a l’étranger). Enfin, il y a « la cellule grecque » : une douzaine d’hommes arrivés de Londres et arrêtés alors qu’ils traversaient la Hongrie pour rejoindre la guérilla communiste grecque – des hommes qui ne parlent pas un mot de hongrois et passent leurs journées à chanter l’Internationale, pensant qu’ils ont été amenés dans un camp d’entrainement, sans savoir qu’ils sont en fait accusés d’être des « agents impérialistes » envoyés par les services secrets britanniques.

L’étape suivante de son parcours – la dernière, qui durera trois ans – est également rongée par ce qu’elle révèle de l’absurdité paranoïaque du nouveau régime. Elle se distingue cependant des précédentes étapes par le fait qu’elle se situe dans un lieu qui n’a jamais été utilisée par le régime de Horthy (durant l’entre-deux-guerres et jusqu’en 1944), ni par celui des Croix Fléchées (1944-1945) : Recsk, ou plutôt un camp entouré de barbelés, « à une quinzaine de kilomètres de la gare, en haut dans les montagnes ». Faludy et les autres hommes arrivés avec son convoi, ont de la chance, leur disent les « deux cents sociaux-démocrates qui y étaient depuis le début de l’été » : non seulement ils n’ont plus besoin de construire le camp (depuis les tours de contrôle jusqu’aux latrines en passant par les multiples lignes de barbelés) puisque les anciens détenus s’en sont déjà occupés, mais « le traitement s’était récemment amélioré » : moins de tortures gratuites, et le droit de s’asseoir pour manger la soupe du midi.

Et si, surmontant ma paresse et ma lâcheté, j’avais permis à mon imagination de faire apparaître cette scène, je l’aurais rejetée en y voyant un fruit perverti et irréel de mon imagination. Même maintenant, alors que je l’avais là, sous mes yeux, je ne pouvais pas admettre que tout cela était réel et, comme les spectateurs d’[un] mauvais film, j’aurais été aussi horrifié qu’amusé. Tout cela était trop insensé, trop illogique et horrible pour être réel, et bien trop ridicule pour être vraiment horrible.

C’est à ses trois ans de labeur, d’isolation et de survie dans ce camp que Faludy consacre ses 150 dernières pages. En ce qui concerne la vie du corps, ces trois années n’ont rien d’absurde : un travail rude de préparation d’une carrière de pierres, pour lequel les détenus (parmi lesquels des intellectuels, des hommes politiques, des officiers) ne sont équipés ni en matériel ni en compétences ; des gardes souvent brutaux et imprévisibles ; l’absence de soins ; une sous-nutrition permanente ; et l’isolement complet. Parmi les 1300 détenus, ils sont nombreux à succomber au cours de la deuxième année ; l’espoir suscité par l’évasion d’un groupe de détenus finit par retomber (seul un détenu réussit à arriver en Autriche et à y faire connaitre l’existence de ce camp secret).

Mais c’est surtout la vie de l’esprit qui nourrit le récit. Comme en France et au Maroc durant sa fuite de 1940-1941, Faludy s’est constitué à Kistarcsa un petit cercle d’amis sociaux-démocrates : à Recsk s’y ajoutent une galerie de personnalités – ingénieurs, juges, diplomates, docteurs (mais aussi paysans et ouvriers) – dont il se remémore les sujets de conversations, souvent intellectuels. Débats politiques, philosophiques, historiques, littéraires… : « malgré les pertes de mémoire de plus en plus fréquentes résultant de la perte lente mais constante de force physique, notre soif intellectuelle croissait tant que nous parlions toujours au moins une heure [avant de nous endormir] ». Faludy aime se mettre au centre de ces discussions et recueillir les histoires des uns et des autres. Une longue section dédiée aux récits des arrestations des détenus par l’ÁVÓ, la police politique, ne peut que faire sourire par l’accent qu’elle met sur – à nouveau – l’absurde de cette période. Voici par exemple l’histoire de Géza Tóth, ancien dirigeant de l’Institut de Météorologie, surnommé Oncle Géza et « Flux du Nord-Est » :

Il devait son arrestation au fait que, dans le bulletin météorologique qu’il préparait, il avait promis un jour l’arrivée de « douces brises occidentales » et, le lendemain, avait prédit « des flux d’air glacial provenant du Nord-Est, la direction de l’Union soviétique ». Le jour suivant il avait été arrêté par l’ÁVÓ « en raison de la propagande impérialiste introduite clandestinement dans un bulletin météorologique, des activités d’espionnage et de diffamation de l’Union soviétique ». Le colonel d’état-major Valér Czebe, qui travaillait pour le renseignement militaire et avait été arrêté deux jours après Oncle Géza, nous dit que, le jour en question, une division soviétique étaie entrée en Hongrie en même temps que « les flux d’air glacial » et que cette coïncidence avait scellé le sort d’Oncle Géza.

C’est pendant qu’il se morfond dans le froid hivernal d’une cellule d’isolement, avec un régime qui ne dépasse souvent pas les 450 calories, qu’il apprend la mort du « Grand Khan ». La mort de Staline, en mars 1953, arrive juste à temps : malgré sa présence d’esprit (l’épisode du tour qu’il joue au garde pour obtenir des rations supplémentaires de riz est mémorable), et sa disposition à voir le côté humoristique des choses, il n’est pas loin de s’effondrer à son tour.

Ce n’est que quelques mois plus tard, en septembre 1953, qu’il peut enfin quitter le camp, avec le dernier groupe de détenus – « l’élite intellectuelle » – à être relâché. Il emporte avec lui le nom de ses codétenus morts, et un volume entier de poèmes composés et mémorisés durant sa captivité. Il emporte aussi avec lui une grande interrogation : quelle société va-t-il retrouver, et quelle y sera sa place ? Lui qui, au moment de son arrestation, s’était déclaré soulagé de ne plus avoir à vivre dans une société qui ne permettait plus la liberté de penser et de s’exprimer, craint de perdre « au-dehors » la liberté intellectuelle gagnée « au-dedans ».

Plutôt qu’un triomphe, cette libération m’apparaissait comme une défaite. Je perdrais à nouveau la liberté intellectuelle dont j’avais bénéficié derrière les barbelés. Ici, je pouvais être courageux et honnête. Dehors, ne serait-ce que pour ma famille, je n’aurais pas cette possibilité. Ici, j’avais préservé l’illusion qu’une fois libéré je pourrais écrire sur mes expériences ; que mon retour des Etats-Unis et mes aventures d’ensuite n’auraient pas, en fait, été en vain. Dehors, où un appartement pouvait être perquisitionné à tout moment, il serait impossible de coucher par écrit mes expériences, et les souvenirs que je ne pourrais pas écrire pèseraient sur moi du même poids que la peur d’une nouvelle arrestation.

Le récit prend fin ici. Jusqu’en 1956, il vit – comme beaucoup d’autres intellectuels et anciens « bourgeois » – de traductions littéraires – il traduit par exemple Barbusse et Aragon. L’invasion soviétique, qui met fin à la révolution hongroise de cette année-là, le pousse à reprendre le chemin de l’exil : à Paris, Londres, Florence, Malte, au Canada et aux Etats-Unis, il contribue à la presse littéraire de la diaspora écrit, enseigne la philosophie et la littérature d’Europe centrale. Lorsqu’il revient en Hongrie pour une visite en 1988, ses Beaux jours de l’enfer circulent déjà dans l’original hongrois en samizdat (publication clandestine) depuis l’année précédente. En mars 1989, il revient pour de bon en Hongrie qui – après le changement de régime – lui décerne les plus hautes décorations. A la même époque est inaugurée à Recsk une sculpture commémorant les anciens détenus – les survivants, et les morts enterrés dans une fosse commune – de ce « goulag hongrois » dont le régime a toujours nié l’existence.

En hongrois, le livre de György Faludy (Pokolbéli víg napjaim) connait plusieurs rééditions après sa première parution officielle en 1989. Mais c’est en anglais qu’il circule d’abord, dans la traduction de Kathleen Szasz publiée en 1962 et reprise plus récemment (avec toutes les coquilles qui émaillent le texte) dans la collection des « classiques centre-européens » des très populaires éditions Penguin. En 1965, assez rapidement après la parution anglaise, le livre est traduit en français et publié aux Editions John Didier… et semble avoir complètement disparu de la circulation.

C’était la première partie de mes « tribulations d’intellectuels du XXe siècle ». La prochaine nous emmènera en URSS.


2 commentaires on “György Faludy – My happy days in hell (Les beaux jours de l’enfer)”

  1. flyingelectra dit :

    quel article ! passionnant merci


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