Gyula Krúdy – N.N.

baconniere_krudy_couvN, pour nostalgie.

N, pour Nyírség, ce pays des bouleaux du nord-est de la Hongrie.

N, enfin, pour N.N., « le héros anonyme de cette histoire », sous les traits duquel il faut s’imaginer Gyula Krúdy, écrivain hongrois dans la force de l’âge lorsqu’il termine N.N. à l’hiver de 1919, mais qui retourne vers sa région d’enfance dans ce roman à la poésie calme et empreinte de nostalgie.

Province en dehors du monde, « faite pour élever des êtres solitaires », province autant rêvée que réelle, le Nyírség est le cadre idéal aux réminiscences de N.N. sur une vie qui s’écoule en forme de long voyage stationnaire. Au centre du livre, une grande absence de 10 ans, évoquée en à peine une phrase, sépare en effet la jeunesse du narrateur marquée par l’impatience de découvrir le monde de Pest la capitale, du retour fortuit de l’homme plus âgé mais toujours à la recherche d’une quiétude qui semble hors d’atteinte.

Trouverons-nous jamais l’endroit où le bonheur habite ?

De page en page, le lecteur déambule avec N.N., au gré des souvenirs de ce « voyageur égaré » : lui, ce grand solitaire inquiet, nous dresse le portrait d’une région au train de vie rythmé par le passage des saisons et le travail des champs. C’est aussi toute une galerie d’hommes et de femmes au caractère d’un autre temps – la belle Jella, courtisée par trois générations d’une même famille, l’avocat Huray, Monsieur Szomjás (« un esprit fantasque, mais à peine plus flou que les seigneurs extravagants du Nyírség du siècle dernier »), les deux sœurs Ónodi, font partie de ces personnages qui émaillent le récit et prennent d’autant plus facilement d’ampleur que la vie rurale décrite en arrière-plan semble si paisible et retirée.

Ces portraits sur lesquels Krúdy ne s’attarde pas, les descriptions apaisées de la campagne souvent automnale, les histoires folkloriques ou les rêves insérés comme des miniatures, se succèdent par petites touches fluides et s’est ainsi que se construit, non pas réellement une histoire, mais une ambiance onirique, ourlée d’un soupçon de tristesse.

Car N.N. est un peu le récit d’une quête, vouée à l’insatisfaction perpétuelle, de la femme idéale, à la fois amante et mère, et d’origines que son personnage « éponyme » cherche à oublier sitôt qu’il les a retrouvées. C’est aussi le récit d’un homme arrivé à l’automne de sa vie (l’automne, dont les sons, les couleurs, les activités reviennent si souvent au fil des pages), qui s’arrête un peu, regarde en arrière, prend la mesure de cette quête sans résultat, et se remet quand même en route vers l’inconnu.

Texte dont l’intemporalité apparente est d’autant plus lourde de sens qu’il est écrit alors que la Hongrie se réveille perdante malheureuse de la Grande Guerre, N.N. est servi par une très belle écriture, calme, imagée, retenue et empreinte d’une certaine tendresse. Tout en étant très simple d’approche, on lui devine une profondeur qui explique pourquoi Sándor Márai (comme l’indique la quatrième de couverture) l’a relu aussi souvent.

krudy

De Krúdy, j’avais déjà lu et appécié Pirouette (mais j’ai préféré de beaucoup N.N.) Ce que j’avais pensé de Pirouette, et une petite biographie de l’auteur ici.

J’ai lu N.N. en partenariat avec Emma de Book around the corner, qui a écrit sur le livre ici (en anglais). N.N. m’a été offert par sa traductrice Ibolya Virág, que je remercie pour la traduction autant que pour l’envoi.

Gyula Krúdy, N.N. (première édition hongroise : 1922). Trad. du hongrois par Ibolya Virág. Editions la Baconnière, 2013.

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5 commentaires on “Gyula Krúdy – N.N.”

  1. […] have read N.N. with Bénédicte from the blog Passage à l’Est. Check out her billets about Eastern Europe […]

  2. Emma dit :

    C’est vraiment un beau livre et ton billet en capte la saveur, la mélancolie.

    J’ai beaucoup aimé ses analogies entre les gens et la nature, sa description de l’automne, des gens, de la vie à la campagne.

    C’est un livre à picorer, à reprendre en ouvrant une page au hasard.

    J’ai un autre de ses livres à la maison, j’ai hâte de le lire. C’est une traduction en anglais, je l’ai acheté à Budapest.

    • Merci du commentaire! Je vois qu’on a eu les memes impressions: un livre qui ne se résume pas, avec une tres belle écriture. Ou du moins la traduction francaise est tres atmosphérique, comme une foret de bouleaux avec une bruine d’automne tres fine, un peu triste, mais plaisamment triste.
      Quel autre livre as-tu, Ladies’ Day? Je vais lire les autres traductions que je peux trouver, c’est sur. Quand je lirai le hongrois plus couramment je passerai aux versions VO et lá j’aurai un stock infini de Krúdy a lire!

      • Emma dit :

        J’ai The Charmed Life of Kazmer Rezeda. A Novel of Budapest in the Good Old Days. C’est publié par Corvina. Ca a l’air super…

      • J’étais justement en train de regarder sur le site de Corvina pour me remettre en mémoire ce qu’ils ont traduit. J’avais oublié l’existence de Kazmer Rezeda! Dommage cependant que Corvina soit si peu facile d’acces hors de la Hongrie.


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