Ryszard Kapuscinski – Mes voyages avec Hérodote

Je lui ai aussi raconté l’aventure dans laquelle le livre d’Hérodote m’avait entraîné : au fur et à mesure que je le lisais, j’accomplissais simultanément deux voyages : le premier en faisant mon travail de reporter, le second en suivant les pérégrinations de l’auteur des Histoires.

mes-voyagesReporter assidu, issu d’un pays et d’une époque où les voyages à l’étranger n’étaient autorisés qu’au compte-goutte, Ryszard Kapuscinski (1932-2007) fut l’envoyé aux quatre coins du monde de divers organes de presse polonais. Outre les dépêches et reportages réalisés pour son travail, Kapuscinski s’inspira également de ses voyages et de ses observations pour écrire de nombreux livres sur chacun des continents qu’il a traversés, du vaste espace russe à l’Amérique ou encore l’Iran. Arrivant à la fin de sa vie, il signe avec Mes voyages avec Hérodote une autobiographie en pointillés de sa carrière de reporter, placée sous le signe de celui qu’il présente comme un double autant qu’un maître : Hérodote.

Double, car ce chroniqueur de l’Antiquité l’a accompagné, en pensée et physiquement, dès les débuts de sa profession. Double aussi car le livre des Histoires d’Hérodote, reçu de sa rédactrice en chef au moment où elle lui annonce sa première affectation à l’étranger, l’accompagne et le forme également dans sa conception du monde, et de la place qu’il y tient en tant que reporter.

Lorsqu’il entame sa carrière à l’étranger, ainsi que sa lecture d’Hérodote, Kapuscinski a un handicap majeur : Hérodote retranscrit ses Histoires à la fin d’une longue vie de voyages et d’accumulation de connaissances. Kapuscinski, lui, a grandit avec la censure (dont celle appliquée aux Histoires), n’a à l’age de 24 ans encore jamais franchi de frontières, possède une connaissance rudimentaire du monde et un anglais plus qu’approximatif (mais il parle couramment le russe). C’est ainsi qu’Hérodote en vient à lui servir à la fois de refuge et de guide dans son compréhension de la diversité du monde.

La connaissance d’autrui nécessite une longue et solide initiation.

Dès sa première escale, en Italie, Kapuscinski ressent, à voir l’éclairage public, les magasins bien stockés, la nonchalance des clients aux terrasses des cafés, comme un choc des civilisations. Arrivé en Inde d’où il est censé renvoyer ses reportages, le choc se fait plus intense : la pauvreté, la multitude, la nouvelle (et pour lui inacceptable) étiquette d’Européen aisé qui lui est accolée, la chaleur et – la langue.

Je pénétrais l’Inde non pas par l’intermédiaire des images, des sons ou des parfums, mais par celui des mots, des mots d’une langue qui de surcroît n’était pas la langue maternelle des Indiens, mais une langue étrangère, imposée, à ce point assimilée toutefois qu’elle faisait partie de leur identité et constituait pour moi une clé indispensable. Mon premier combat avec ce pays fut un combat avec la langue.

En Inde, puis en Chine, la langue reste un obstacle pour le reporter, mais aussi pour le l’homme Kapuscinski, frustré de se heurter si rapidement à un obstacle aussi important dans sa quête d’une connaissance totale de ces deux pays.

Lorsqu’on le retrouve un peu plus tard en Afrique, Kapuscinski est déjà plus aguerri, débarrassé de ses timidités d’homme de l’Europe de l’Est, mais il continue son cheminement de reporter aux côtés d’Hérodote. Les chapitres qui se succèdent le voient plus souvent retranscrire et commenter divers épisodes des guerres entre les Perses et leurs peuples voisins, que l’actualité des pays et continents qu’il couvre (les quelques livres de Kapuscinski que j’ai lus jusqu’ici n’ont d’ailleurs souvent pas grand chose à voir avec le travail qu’il devait fournir pour gagner sa vie au quotidien). Au fil des pages, on voit cependant émerger une certaine conception, et justification, du reportage tel qu’il le pratique :

Dans l’univers d’Hérodote, le seul dépositaire ou presque de la mémoire humaine est l’homme. Pour accéder à cette mémoire, il faut aller à sa rencontre ; s’il habite loin, il faut se mettre en route, marcher, et, quand on arrive chez lui, il faut s’asseoir à ses cotés et écouter son récit, écouter, mémoriser ou peut-être prendre des notes. Ainsi surgit le reportage.

Si Hérodote le fascine tant, c’est aussi parce que Kapuscinski recherche toujours l’autre face de ses Histoires : comment Hérodote est-il arrivé à ce produit fini ? A qui s’est-il adressé, et comment, pour obtenir ses informations ? Quelles sont, d’ailleurs, les informations qu’Hérodote n’a pas jugé bon de recueillir ou de retranscrire ? Kapuscinski s’intéresse en effet à la dimension individuelle des efforts collectifs que décrit Hérodote : qu’a pensé l’ouvrier travaillant à la construction d’un pont pour les armées perses, l’habitant de Babylone assiégée, ou encore les enfants du Grec Lycidas alors que la foule s’apprête à les lapider ? On retrouve là l’un des grands traits de Kapuscinski : son penchant pour l’arrière-plan individuel des grands faits historiques, un certain impressionnisme jouant sur l’interaction entre le détail et la vue d’ensemble.

Mélange assez (quelque fois trop) lâche d’histoire personnelle et d’extraits et de commentaire des Histoires, Mes voyages avec Hérodote m’a paru moins rempli de verve et d’action que les quelques autres livres que j’ai lus de Kapuscinski, dans lesquels il s’attarde davantage sur ces expériences de reporter dans des pays en pleine ébullition. Plus réfléchi, ce livre donne un arrière-plan intéressant à la démarche d’écrivain telle qu’on la voit mise en action dans Imperium ou Le Shah.

kapuscinski

Je termine avec ce titre ma rétrospective Kapuscsinski. Pour obtenir un portrait plus complet du reporter, il aurait fallu incorporer dans cette série l’un de ses livres sur l’Afrique, continent qu’il a sillonné, d‘année en année, de guerre en guerre. Je me contente de citer ici ces livres : sur l’Afrique en général (Ébène, Aventures africaines), sur l’Ethiopie (Le négus), ou encore sur l’Angola (D’une guerre à l’autre). Bonne lecture !

Ryszard Kapuscinski, Mes voyages avec Hérodote (2004). Trad. du polonais par Véronique Patte. Plon, 2006.

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Ryszard Kapuscinski – Shah of Shahs

cvt_Le-Shah_5184Après avoir lu une histoire de l’Iran, j’étais curieuse d’en savoir plus sur les Pahlavi, l’une de ces nombreuses familles régnantes du XXe siècle courtisées par des puissances étrangères plus soucieuses de profiter leurs riches ressources naturelles que de critiquer leurs pratiques douteuses en termes de droits de l’homme. C’est ainsi que je me suis tournée vers Shah of shahs (Le Shah dans la version française publiée chez Flammarion), du reporter voyageur polonais Ryszard Kapuscinski. Avec son mélange de journalisme, d’histoire, de réflexions et de vécu – Kapuscinski est envoyé en Iran à la fin des années 1970, au moment où le Shah vacille puis tombe face à Khomeini – ce livre complétait à merveille celui plus académique que j’avais lu auparavant.

Comme dans Imperium, l’approche de Kapuscinski est très fortement marquée par le récit personnel : pas tant le sien, que celui des gens qu’il rencontre et dont il utilise la vie et les expériences comme preuve et illustration du message qu’il veut faire passer sur le pays. On lui a parfois fait reproche, justement, de trop s’intéresser au vécu, au témoignage personnel et au détail, quitte à broder un peu pour rendre le récit plus frappant. Il en reste cependant, chez Kapuscinski, une impression de lire quelqu’un qui sait écouter l’homme de la rue et retranscrire avec beaucoup d’humilité.

The cameramen overuse the long shot. As a result, they lose sight of details. And yet it is through details that everything can be shown.

J’aime en tout cas la forme inattendue de Shah of Shahs : un prologue, dans lequel une télévision allumée dans un coin de l’hôtel où loge Kapuscinski fait le lien entre le journaliste et l’actualité extérieure, permet d’emblée de marquer le point de vue forcément fragmentaire du journaliste forcé de passer la nuit à l’intérieur alors qu’au dehors des milices opposées règlent leurs comptes dans la nuit de Téhéran.

Puis, vient le corps du livre, constitué d’une mosaïque de vignettes, de descriptions et de réflexions tirées des documents que Kapuscinski, résigné à ne pas pouvoir sortir de l’hôtel, remet en ordre. Au fil de ces vignettes, Kapuscinski fait montre de sa capacité à conjuguer le grand et le petit, les noms des personnages importants et les pensées des anonymes, les coups d’état et les menus événements dont la somme fait le quotidien d’un pays. On y croise les Pahlavi, donc : fils, père et même grand-père. On y croise aussi Mossadegh, Khomeini, des représentants de la sinistre police secrète, la Savak, mais aussi les perdants de l’histoire. On y voit à quel point est fluide et poreuse la ligne qui sépare ces deux groupes.

The Shah left people a choice between Savak and the mullahs. And they chose the mullahs.

Toutes ces vignettes, qui vont de l’histoire la plus ancienne à celle la plus récente, mènent vers la révolution de 1979. Ces mois de tensions et d’affrontement débouchent sur un chaos que Kapuscinski, observateur de révolutions, reconnaît bien : ce sont ceux qui permettent à certains hommes de se retrouver soudainement au pouvoir, sans les outils pour leur permettre de mener à bien leur tache. C’est donc sur une note de pessimisme que Kapuscinski clôt son récit alors que dans Téhéran les différentes factions se battent et montrent déjà qu’en toute probabilité, quel que soit le gagnant, il n’aidera pas la cause du progrès pour le pays.

A dictatorship depends for its existence on the ignorance of the mob ; that’s why all dictators take such pains to cultivate that ignorance. It requires generations to change such a state of affairs, to let some light in.

L’édition que j’ai lue mentionnait seulement qu’une partie du livre avait été publiée dans le magazine américain The New Yorker. J’aurais bien voulu en savoir davantage sur la genèse de ce livre dont certains passages m’ont particulièrement frappé. Kapuscinski, reporter « d’état » pour la presse polonaise communiste, y analyse les rouages d’un pouvoir corrompu, de son empire sur la société, de ses techniques de terreur et d’emprisonnement, en Iran. Cela, alors que le pouvoir communiste en Pologne est loin de faire l’unanimité, en grande partie pour des raisons similaires à celles que Kapuscinski décrit pour l’Iran. Jusqu’à quel point ce livre reflète-t-il les chroniques que Kapuscinski envoyait à la presse polonaise ? Comment Kapuscinski pouvait-il réconcilier les pays qu’il décrivait et celui dans lequel il venait ? Comment ses lecteurs lisaient-ils ses écrits ?

Ryszard Kapuscinski, Shah of Shahs (1985). Trad. du polonais par Klara Glowczewska. Pan Books, 1982. Disponible en français : Le Shah, trad. du polonais par Véronique Patte. Flammarion, 2010.


Victor Paskov – Ballade pour Georg Henig

PaskovLa première incursion en terre bulgare de ce blog m’a amenée dans un endroit à la fois précis et universel. Précis, parce qu’il s’agit de quelques rues d’un quartier pauvre de Sofia ; universel, parce que l’Art, le Beau, sont l’aune à laquelle sont mesurées les actions des hommes qui le peuplent. Universel aussi parce que, quoique narrée par un adulte, l’histoire porte la marque de l’enfance et du regard émerveillé et merveilleux que porte un jeune garçon sur le monde qui l’entoure.

Fils d’un père issu d’une lignée de musiciens valaques et d’une mère rejetée par sa famille d’anciens grands propriétaires terriens, Victor est tôt destiné au violon – rêves de succès musical qui, le narrateur devenu adulte n’en fait pas mystère, n’ont abouti à rien : à rien, sauf à une amitié courte mais fondamentale avec un vieux luthier tchèque. Entre l’enfant à l’esprit ouvert et le vieil homme porteur de valeurs d’un autre temps, le courant passe à merveille, l’un inspirant à l’autre un nouvel et dernier souffle de vie, l’autre fournissant au premier une belle leçon d’art et de vie.

Une histoire d’amitié telle que la leur est exceptionnelle dans n’importe quel contexte, mais d’autant plus pour les protagonistes de la Ballade pour Georg Henig qu’ils font partie de ceux que le nouveau communisme bulgare a oublié dès son début. Nous sommes dans les années 1950, et le manque de travail et de reconnaissance, l’alcoolisme, les déceptions, les préjugés, quelque fois la pure méchanceté, font le quotidien du quartier.

Malgré leur similarité dans la pauvreté, la rencontre entre l‘enfant Victor et le luthier Georg Henig est celui de deux mondes très différents. Georg Henig, né dans la Bohême des années 1870 et arrivé en Bulgarie 40 ans après pour y développer l’art de la lutherie, vit encore dans un ancien monde éloigné et idéalisé, où l’art est élevé bien au-dessus de toute considération matérielle. C’est un anachronisme dans le monde des adultes qui entourent Victor, les uns trop préoccupés par les soucis et les espoirs déçus du quotidien, les autres (anciens élèves du luthier) à la fois plus aisés matériellement et appauvris spirituellement par leur poursuite de la richesse.

L’opposition entre ces deux mondes, le spirituel et le matériel, est aussi représentée par l’élaboration de deux objets qui accompagne presque tout au long du livre l’amitié du garçon et du vieil homme : d’un côté, la création par le luthier aux mains rendues tremblantes par l’âge d’un ultime violon aux formes grotesques mais au son extraordinaire, « argentin et éthéré, comme une fine toile d’araignée », un violon créé pour la gloire du métier de maître. De l’autre, un buffet, fabriqué de toutes pièces par le père du Victor, brillant trompettiste passé momentanément menuisier pour fabriquer ce meuble tant désiré par sa femme, ce buffet-revanche contre le monde étriqué qu’elle subit comme une offense.

Le violon au bois ancien travaillé avec amour, et le buffet au bois violenté à grands coups de rabot, sont l’occasion pour Henig/Paskov de chanter le dévouement total du vrai artiste à l’objet d’art qu’il crée. En même temps, il n’y a pas de dichotomie facile : le bois malmené du buffet, symbole d’une sorte d’abdication face à la misère, devient tout de même un objet à la gloire certes éphémère, mais tangible, ainsi que la représentation d’une petite victoire d’un homme assez fier pour ne pas s’abandonner à la misère qui l’entoure. Le rôle du personnage de Henig est, lui aussi, finalement pas si aisé à définir : oui, il ouvre les portes d’un nouveau monde à Victor, mais il est aussi oublié, complètement, à deux reprises, par Victor et sa famille.

L’histoire n’est pas la seule raison d’apprécier la Ballade pour Georg Henig : le style, quelque fois inégal – j’ai moins apprécié les quelques élans mystiques – et la capacité de Paskov à croquer en peu de mots des pans entiers de vies, rendent aussi la lecture très vivante. On en apprend finalement peu sur Victor, mais c’est un plaisir de découvrir les rues et les personnages de son quartier à travers les yeux de l’enfant et le style de l’écrivain. Victor, enfant de cinq ans qu’on retrouve ensuite à douze ans, a tous les sens en éveil lorsqu’il décrit les « sonorités merveilleuses » du pauvre quartier, les nuages blancs s’envolant du tablier du boulanger sur le pas de sa porte, les odeurs de vernis, de colle et de bois de l’atelier du luthier, ses mains « calleuses et chaudes », et son bulgare hésitant ponctué de « oy » d’émotion et de « aïe » d’affliction.

Henig lui-même est auréolé de magie, « gnome » au corps rendu difforme par la maladie, personnage d’un autre temps et d’un « pays lointain et inconnu ». C’est un personnage incongru et s’il m’a plu, c’est aussi parce qu’il m’a rappelé l’histoire d’un autre musicien tchèque transplanté loin de ses terres d’origine pour développer dans un pays peu réceptif la culture musicale de son pays (l’histoire de Jan Jahoda dans A Tale of Two Worlds de l’écrivain croate de la fin XIXe Vjenceslav Novak) : combien d’autres musiciens tchèques se sont-ils retrouvés perdus dans la littérature des pays slaves du sud ?

Ballade pour Georg Henig est la première étape de mes Voyages au gré des pages, et je remercie les éditions de l’aube pour l’envoi de ce livre inspirant, attachant, et qui m’a semblé avoir traversé les presque 30 ans depuis sa parution sans prendre une seule ride.

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Dans son introduction, la traductrice Marie Vrinat décrit Victor Paskov comme « une personnalité contradictoire, torturée par ses aspirations au beau, à l’art, à la musique, à l’amour, au sublime, mais aussi par ses démons de l’alcool, de la frustration, d’une colère difficilement maîtrisée, d’une position politique pas toujours rationnelle, ni expliquée, et qu’on lui a reprochée. » Né en 1949, décédé presque 60 plus tard, Victor Paskov aura vécu de la musique et de la littérature presque toute sa vie, mais aura aussi souffert des vicissitudes et désillusions de la vie dans le monde communiste : ses romans, souvent d’inspiration autobiographique, retracent entre autres ses expériences en Allemagne de l’Est où il suit un cursus musical mais peine à trouver du travail. Il vit en France entre 1990 et 1992, période où il reçoit le prix Écureuil de littérature étrangère du salon du livre de Bordeaux. Il est l’auteur de scénarios et de plusieurs autres romans dont Allemagne, conte cruel est paru aux éditions de l’aube en 1998.

Victor Paskov, Ballade pour Georg Henig (1987). Trad. du bulgare par Marie Vrinat. Editions de l’aube, 2014.


Petit guide de la Hongrie, chapitre 10 : László Krasznahorkai – Tango de Satan

TangoL’année prochaine, cela fera 30 ans que László Krasznahorkai publie son premier roman, Sátántango (Tango de Satan), dixième étape de mon exploration de la littérature hongroise. Trente ans, c’est beaucoup pour un pays en changement comme la Hongrie de la fin du XXè siècle. Pourtant, en lisant Tango de Satan, des fragments de mes propres voyages me sont revenus à l’esprit, comme si certaines parties de la Hongrie étaient encore trop à l’écart de tout pour que le passage du temps puisse y laisser ses marques : ici, une station de bus dans une petite ville de campagne, aux bancs occupés par des personnes visiblement désœuvrées ce jour-là comme elles l’étaient la veille et le seraient le lendemain ; là, un paysage de Hongrie du sud, plat, triste, déserté, écrasé par le gris infini du ciel.

Le désœuvrement, le vide : ajoutons l’isolement et la pluie, beaucoup de pluie, et voilà les grandes lignes du cadre du Tango de Satan.

L’aubergiste avait raison, « plus que quelques petites heures à attendre » et Irimiás et Petrina allaient arriver, pour mettre un terme à toutes ces années de « déprimante misère », pour chasser ce silence moite, ces sournoises voix de la conscience qui au petit matin délogent les hommes de leur lit pour les obliger, trempés de sueur, désemparés, à regarder le monde s’écrouler autour d’eux.

Quelque part en Hongrie, à une époque pas spécifiée mais qui doit être contemporaine à celle de la publication du livre, une poignée de familles végète dans une coopérative tombée à l’abandon. Tous ceux qui l’ont pu ont quitté les lieux, laissant derrière eux un médecin privé du droit d’exercer, un aubergiste au commerce sans cesse gagné par les toiles d’araignées, un directeur d’école sans élèves (des quatre enfants, deux se prostituent, les deux autres courent les champs), et quelques couples qui échafaudent mollement des plans pour s’en aller mais sans savoir où d’autre s’installer. Les bâtiments tombent en ruine, les intérieurs sont gagnés par la pourriture, la nourriture sent la mort, la pluie incessante transforme les quelques routes menant vers la ville en un bourbier infranchissable. Chaque jour semble pareil au précédent, mais mène inexorablement vers une décrépitude plus avancée.

Deux événements, peut-être liés, viennent cependant secouer la routine. L’un, en apparence anodin, est le bruit de cloches qui réveille Futaki, le mécanicien boiteux, et le docteur, en ce jour où s’ouvre le livre. L’autre est l’annonce de l’arrivée d’Irimiás et de Petrina, longtemps crus morts et à la fois craints et espérés par les habitants de la coopérative.

Irimiás, avec ses discours prophétiques et sa longue silhouette vêtue de couleurs criardes, et Petrina, homme peureux aux oreilles en feuilles de choux, forment un duo aussi comique que terrifiant. Irimiás surtout est le messie de l’histoire, émergeant inopinément de l’océan de boue et de pluie qui sépare la coopérative de la ville, et tout de suite érigé par les oubliés de la coopérative en figure salvatrice : lui seul, pensent-ils, pourra redonner sens à leurs vies qui leur échappent. C’est cependant un messie aux relents sataniques, au passé et aux intentions troubles et au présent divisé entre puissance (sur ceux de la coopérative) et obséquiosité (envers un pouvoir temporel qui n’a rien à voir avec le messianisme).

Le thème du messie, de l’espoir en une vie nouvelle et meilleure, apparaît sous plusieurs formes au fil du livre, mais ne débouche que sur une absence totale de rédemption qui est bien en phase avec l’univers généralement désillusionné de László Krasznahorkai.

Ce Tango de Satan fonctionne énormément sur la base d’allusions, de références qui ne se dévoilent pas à première lecture. Toutes ne me paraissent pas fondées (ou fondues dans l’univers que tente de décrire Krasznahorkai), et peut-être sont-elles la marque d’une écriture pas encore tout à fait maîtrisée. Mais à force de relire ce livre – je l’avais déjà lu il y a plus d’un an – je me rends compte de la richesse de la structure et des connections entre les divers éléments : cette imbrication de couches et de rappels ne sont pas simplement au service de l’intrigue, mais lui donnent une bien plus grande profondeur qui demande qu’on s’y arrête et qu’on y réfléchisse.

Je ne peux pas ne pas mentionner, par exemple, la structure des chapitres, jouant avec les perspectives, les lieux et le temps. C’est en grande partie d’elle que le livre tire son titre et elle est effectivement déstabilisante à faire toujours un pas en avant, puis un en arrière, le tout contenu, peut-être, dans une boucle diabolique.

La pluie tombait doucement, inépuisable, le vent qui venait soudain de se lever faisait frémir la surface figée des flaques d’eau, les effleurant trop faiblement pour arracher les peaux mortes déposées par la nuit et au lieu de retrouver leur pâle scintillement de la veille, elles absorbèrent impitoyablement la lumière de l’est qui grimpait lentement. Une fine membrane verglacée enveloppait les troncs d’arbres, les branches qui craquaient ici et la, les herbes pourries plaquées au sol, et le « château » lui-même, comme si les furtifs agents de l’obscurité les avaient marqués d’un signe pour que, dès la nuit suivante, la destruction puisse poursuivre sa digestion opiniâtre.

L’écriture, enfin, est à la fois très fouillée et très cinématographique. Les longues phrases, dont le rythme élongé est bien retranscrit par Joëlle Dufeuilly, créent des scènes baignant dans une atmosphère hors de ce monde et pourtant aisément imaginables pour peu qu’on mette sa capacité à imaginer en mode noir et blanc et implacablement lent. Ou peut-être suis-je aidée par les quelques films que j’ai vus, issus de la coopération entre Krasznahorkai et le cinéaste hongrois Béla Tarr, où l’on retrouve le même souci du détail, de la lenteur, de l’évocation plutôt que du fait brut, le même univers en fait (il existe une version filmée du Tango de Satan, d’une durée de sept heures – le livre ne fait « que » 300 pages environ, que je n’ai pas vue mais qui m’intrigue).

J’avais au début approché Tango de Satan un peu à reculons, étant trop consciente de l’aura de noirceur et d’impénétrabilité qui entoure ses livres. Cette réputation n’est pas à mon avis fondée, et Tango de Satan est probablement le meilleur livre pour entrer dans l’univers tout à fait particulier de László Krasznahorkai.

Crédit photo: Horst Tappe

Crédit photo: Horst Tappe

László Krasznahorkai fête cette année ses 60 ans, anniversaire qui a donné lieu à nombre d’événements dans les cercles assez restreints des intellectuels hongrois. C’est bien décrire sa place dans la littérature hongroise : reconnu comme l’un des grands écrivains d’aujourd’hui, mais peu en phase avec les goûts du grand public. Il en est de même à l’étranger, aux Etats-Unis surtout, et en France, grâce notamment au travail de Joelle Dufeuilly. Outre Tango de Satan et La mélancolie de la résistance (Gallimard), on trouve aussi chez Vagabonde Thésée Universel et chez Cambourakis Guerre et guerre, La venue d’Isaïe, et Au nord par une montagne. Au sud par un lac. A l’ouest par des chemins. A l’est par un cours d’eau (ce dernier un roman presque entièrement basé sur des thèmes de la culture japonaise).


Pawel Huelle – Who was David Weiser ?

9780747523468J’avais déjà entendu parler de Pawel Huelle, en bien, à propos de son roman Castorp, qui reprend le nom du personnage principal de La Montagne Magique de Thomas Mann (1924). Au détour d’une phrase, Mann fait son héros étudiant à l’université de Danzig, mais sans que celui-ci n’y mette jamais les pieds puisque le roman se déroule entièrement dans un sanatorium suisse.

Huelle, natif de la ville balte qui s’appelle désormais Gdansk, avait repris à son compte ce personnage fictif d’un autre auteur (et, qui plus est, son style), pour imaginer la vie d’étudiant de Castorp à Danzig. C’est une idée qui m’avait bien plu, et j’aurais bien lu le livre si j’avais pu mettre la main sur une traduction. D’ici là, je devrai me contenter de ces bribes d’information.

Heureusement, il se trouve que Huelle aime prendre sa ville natale pour cadre de ses romans (une dizaine au compteur) et que non seulement son premier roman est disponible en anglais mais qu’il était à portée de main cet été, juste au moment où je m’apprêtais à partir pour la Pologne (il existe bien une traduction française, du début des années 1990, aux éditions L’Age d’Homme, mais j’ai préféré faire avec ce que j’avais). Avec Who was David Weiser ?, j’ai vraiment été servie : une histoire un peu surnaturelle dans une banlieue d’une ville au passé récent compliqué, à la fin des années 1950, et desservie par une construction narrative très maîtrisée qui à elle seule me fera me souvenir du roman. Mais – place à l’histoire.

Heller, le narrateur, se souvient de l’été 1957 et cherche à comprendre non seulement qui était David Weiser mais aussi comment et pourquoi il a bien pu disparaître. Cet été-là, il a fait anormalement chaud, et l’accumulation de poissons morts au bord de la plage de Jelitkowo rend la baignade impossible à Heller et ses compères, alors âgés d’une douzaine d’années. Désœuvrés, ils jouent dans le cimetière abandonné avec de vieilles armes laissées par les troupes allemandes. Leurs jeux de rôle prennent un tour très différent avec l’arrivée sur scène de David Weiser. Ce garçon d’apparence chétive, solitaire, juif de surcroît, ils n’y ont jamais fait très attention jusqu’à ce jour, juste avant le début des grandes vacances, où ils décident de lui tomber dessus. Mais Weiser n’est pas destiné à être le souffre-douleur, révélant au contraire au cours de l’été une personnalité et des dons que personne n’avait jamais soupçonné : sur le terrain de foot improvisé, il sauve à lui seul la partie face aux gars de l’armée ; au zoo, il hypnotise une panthère noire ; il regorge d’informations sur tout ; il possède tout un arsenal d’armements qu’il sait utiliser ; surtout, il a personnalité de meneur qui fascine et hypnotise Heller et ses amis Piotr et Szymek.

C’est ce trio qui se retrouve dans le bureau du proviseur à la rentrée, interrogés à tour de rôle sur les événements de l’été.

We didn’t really know what the naked truth looked like, but after all, none of us had been lying, we’d simply been telling them what they wanted to hear.”

Sous la forme d’une boucle répétée, dont le noyau est toujours un peu déplacé et la circonférence toujours élargie, Huelle imbrique avec brio, mais sans effort apparent, les souvenirs de Huelle : souvenirs d’une longue journée d’interrogation, d’un été incroyable, et des quelques décennies passées depuis, au cours desquelles le narrateur vieillissant n’a eu de cesse de percer le mystère entourant David Weiser. Au cours de ces souvenirs les questions s’accumulent : qui est ce vieux juif polonais né en Russie qui dit être le grand-père de Weiser, sans avoir jamais laissé de traces des parents du garçon ? Pourquoi Weiser recherche-t-il avec autant d’intérêt les traces de l’ancienne présence allemande à Gdansk ? Pourquoi les autres protagonistes de cet été, y compris Piotr du fond de sa tombe, se refusent-ils à aider Heller dans sa quête ? Enfin, n’y a-t-il vraiment pas d’explication rationnelle à la disparition de Weiser, ce jour où il s’était enfoncé dans le tunnel pour le faire sauter et bloquer le passage de la rivière Strzyza ?

Le roman ne fournit pas de réponses, et c’est bien là aussi ce qui le rend à mon avis si réussi. Mais ça n’est sûrement pas anodin que Huelle a choisi de prendre pour arrière-plan une ville en pleine reconstruction, où les repères familiers des garçons – un cimetière abandonné empli de pierres tombales aux inscriptions allemandes, des collines encore truffées d’armes rouillées de la second guerre mondiale, des trams hérités de Berlin en guise de réparations – s’estompent au même moment où se déroule la quête de Heller pour comprendre cet été hors du commun.

Avec son histoire aux accents messianiques, sa reconstruction très détaillée d’une ville d’après-guerre au passé mouvementé, et son écriture à la fois fluide et maîtrisée (la traduction d’Antonia Lloyd-Jones n’y est pas pour rien), j’ai trouvé en Who was David Weiser ? un premier roman très réussi.

Le petit plus, c’est de le lire dans le tram de Gdansk à Oliwa, celui qui traverse la Strzyża en laissant à l’ouest les collines de Bręntowo, et finit par rejoindre, à l’est, les plages de Jelitkowo. Mais là, c’est presque du luxe.

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Paweł Huelle est bien placé pour prendre Gdánsk comme cadre de ses romans : né dans la ville balte en 1957, il y étudie à l’université la littérature polonaise avant de travailler pour le syndicat anti-communiste Solidarnorść (les chantiers navals de Gdánsk, Lech Wałęsa et tout ça), puis pour la branche locale de la télévision polonaise. Après Weiser David, son premier roman, il est l’auteur entre autres de Mercedes-Benz : Sur des lettres à Hrabal (2001, une satire de la Pologne post-soviétique, en français chez Gallimard), du livre sur Hans Castorp cité plus haut (en anglais chez Serpent’s Tail), et de nombre de nouvelles y compris « Rue Polanki » et autres nouvelles, disponible chez Gallimard.

Pawel Huelle, Who was David Weiser ? (Weiser Dawidek, 1987). Trad. du polonais par Antonia Lloyd-Jones. Bloomsbury, 1991.


Magda Szabó – La Porte

La PorteC’est assise dans un train entre Košice (Slovaquie) et Budapest que j’ai entamé La Porte, probablement le roman de Magda Szabó le plus connu à l’étranger depuis qu’il a gagné le Prix Femina Étranger en 2003 et suite à son adaptation pour le grand écran l’année dernière. Les pages se sont facilement tournées durant ce trajet de 3h30 malgré l’attraction parallèle exercée par les paysages de cette partie du monde. Au final, pourtant, je n’ai pas été autant enthousiasmée que je pensais l’être et que je l’avais été par La Ballade d’Iza. Paradoxalement, cette déception m’a donné envie de voir le film, par curiosité quant à la maniere dont il a été adapté, et aussi parce que je pense que je n’aurai rien à perdre par rapport à mes impressions du livre.

La narratrice, écrivain à succes, se remémore les années passées en compagnie d’Emerence, femme de ménage et concierge du quartier, personne au charactère réservé et à l’humeur imprévisible. Ce qui met du piment dans l’histoire, c’est cette fameuse porte, celle du logement d’Emerence, dont pratiquement personne n’a jamais franchi le seuil. C’est aussi celle que la vieille femme a érigée entre le monde qui l’entoure et son propre passé, ne s’ouvrant que par petits à-coups pour offrir des bribes de vie aux personnes jugées dignes de les apprécier. Au rythme de sautes d’humeur, de passages de tendresse butée et d’hostilité franche, elle se dévoile à laè narratrice et donc à nous, lecteurs.

C’est donc en partie le portrait d’une vie anodine de femme du 20e siècle hongrois qui est brossé là, l’enfance à la campagne, la vie de service dans des foyers aisés de la capitale, la traîtrise des hommes, tout cela entremêlé avec l’Histoire, la guerre (la première et la deuxième), les changements politiques et les représailles qui s’ensuivent, et le sort de la population juive. Mais derrière ce portrait d’une femme dont il a dû en exister des milliers à cette époque se profile une vie souvent héroique, parfois tragique, et qui révele le poids d’un passé dont on ne parle que peu dans la Hongrie d’après-guerre. Et c’est là toute l’énigme que représente Emerence avec ses obsessions, ses récalcitrances et ses humeurs.

La Porte a, pour moi, pâti de la comparaison avec La Ballade d’Iza, roman bien antérieur, dont le sujet était moins chargé de mystère mais la narration bien plus envoûtante et l’atmosphère plus intime, moins tendue.

Naturellement, c’était probablement le but de la narration que de créer de la tension au détour de chaque page, par exemple en utilisant la première personne du singulier et en permettant à la narratrice de ne présenter les faits qu’au travers du prisme de son propre ressenti (contrairement à La Ballade d’Iza, où le récit, les sentiments n’étaient vus que de l’extérieur).

Étais-je sensée me rallier au point de vue de la narratrice et en venir à éprouver de la sympathie pour Emerence ? Si oui, ca n’a pas été le cas, et le vieille femme a même quelque fois fini par me taper sur les nerfs avec ses exigences parfois incongrues et son aura de femme forte, impénétrable et cependant (aux dires de la narratrice) presque angélique. Je n’ai pas plus compris la narratrice, qui semble aimer donner une piètre opinion d’elle-même, de sa capacité à mesurer les gens qui l’entourent (même si c’est tout le postulat du livre qu’Emerence refuse de se laisser cerner). Et si la porte métaphorique d’Emerence et ce qui se cache derrière (les blessures de son passé) devient plus compréhensible à la lecture du livre, la signification des secrets de l’appartement d’Emerence (la porte condamnée, ce qui se trouve derrière et surtout pourquoi tout cela a été laissé tellement à l’abandon que ca en a été détruit) m’a échappé.

Enfin, et de manière plus prosaïque, j’ai aussi été gênée par certaines phrases qui m’ont semblées trop tirées en longueur sans que cela apporte beaucoup au niveau du style.

Ca n’est pas pour dire que je ne laisse plus sa chance à Magda Szabó, loin de là. J’aime ses thèmes, son attachement aux charactères (surtout aux personnes âgées), et leur insertion dans un arrière-plan de domesticité qui me permet d’apercevoir un peu des modes de vie des gens à Budapest et en province dans les années 1950 à 1980. Je suis curieuse aussi de voir si ses autres romans donnent une place aussi prépondérante aux animaux que dans La Porte (le chien Viola, les chats, la vache de l’enfance d’Emerence) et La Ballade d’Iza (le lapin Kapitány) – est-ce pour mieux mettre en valeur la nature humaine des autres protagonistes ?

D’autre part, en fermant le livre et en le comparant avec La Ballade d’Iza, je me suis demandé jusqu’à quel point les deux révèlent deux facettes de Magda Szabó, l’une bien plus âgée que l’autre, une impression que je serais tentée de confirmer (ou non) au travers d’autres de ses livres.

Magda Szabó, La Porte (Az Ajtó, 1987), trad. du hongrois par Chantal Philippe. Éditions Viviane Hamy, 2003.

La narratrice (dont le nom, Magda, n’apparaît qu’une fois) est mise à l’écart pendant de nombreuses années durant le régime communiste avant d’être, finalement et triomphalement, acceptée avec l’octroi d’un prix prestigieux. C’est un peu la même chose pour Magda Szabó, née en 1917, mise au ban en 1949 pour cause d’origines sociales jugées répréhensibles, mais reconnue en 1959 avec le prix Attila József et à nouveau en 1978 avec le prix Kossuth. Elle décède en 2007.

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Un titre hongrois pour le tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne…


Alexandre Tišma – L’usage de l’homme

Novi Sad à l’orée de la second guerre mondiale, c’est une démonstration à l’échelle locale d’une petite ville du nord de la Serbie de l’immense diversité ethnique des Balkans et de l’ex-territoire de l’empire austro-hongrois. Serbes, croates, hongrois, juifs ou allemands, peuples, langages et coutumes s’y mêlent au quotidien.

Dans la version fictive présentée par Alexandre Tišma, cela donne Milinko Bosic, jeune croate amoureux de Vera Kruger, fille d’un père allemand et d’une mère juive. Avec leur camarade serbe Sredoje Lazukic, ils fréquentent les cours d’allemand dispensés par Fräulein Drentwenscheck, installée à Novi Sad suite à son mariage avec un juriste slovène.

La guerre s’invite peu à peu dans le monde des adolescents paisibles ou ennuyés ; tous, qui rêvaient d’échapper à la somnolence de la ville ou aux destins tracés par les projets paternels, verront leur vie bouleversée de manière dramatique. A travers eux, nous vivons la seconde guerre mondiale en version nord-balkanique : l’occupation hongroise, l’invasion allemande, la déportation des juifs, la formation de groupes de partisans serbes qui finiront du côté des vainqueurs.

Pour les rescapés, même vainqueurs, l’après-guerre sonne le retour aux désillusions, cette fois remplies de traumatismes, de mauvais rêves, de familles démembrées et de solitude. Le livre, dont l’écriture est bien trop détachée pour tomber dans le pathos, se termine sur un sentiment de grande tristesse face au vide laissé par la guerre et par le régime communiste naissant.

Ce n’est donc peut-être pas un livre à garder pour les jours où le moral est en berne. Ce n’est pas non plus un livre à sortir pour glaner quelques pages lors d’un trajet en bus ou entre deux rendez-vous, de par la construction et l’écriture toute en détails.

L’histoire se construit par blocs, passant de fragments de la vie de l’un à ceux de l’autre, en entrelacs nécessitant quelques fois de revenir sur ses pas pour mieux se remémorer certains détails ou simplement qui est qui. Ces chapitres narratifs, s’imbriquant petit à petit pour former une image plus complète, sont quelques fois interrompus par d’autres plus caléidoscopiques, reliant personnes, lieux et temps par le biais de thèmes annoncés (« demeures », « spectacles des rues », « corps », « morts naturelles et morts violentes », « autres départs ») qui donnent d’autres détails étoffant l’histoire et le charactère de chaque personnage. Cela demande de bien s’accrocher au départ lorsque tous les personnages ne sont pas encore tout à fait familiers et que l’on n’a pas encore dépassé la barrière des noms serbes et croates.

Le jeu, pourtant, en vaut la chandelle. De par leurs faiblesses, leur humanité, les personnages sont attachants, quelques fois irritants, mais défient toute étiquette de bon ou de méchant. C’est certainement un livre qui mérite d’être relu, et j’espère bien aussi mettre la main sur d’autres des œuvres de Tišma.

Alexandre Tišma, lui même un représentant de la diversité ethnique des Balkans, naît en 1924 en Voïvodine d’une mère juive hongroise et d’un père serbe de Croatie. Échappant aux rafles anti-juives et anti-serbes de Novi Sad de 1942, il poursuit ses études universitaires à Budapest et à Belgrade avant de poursuivre une carrière de journaliste et traducteur. En 1993, face à la montée du nationalisme sous Milosevic, il s’exile en France où il restera jusqu’en 2000. Il meurt en 2003, laissant un nombre d’oeuvres telles que L’école d’impiété, La jeune fille brune, Le livre de Blam ou encore Croyances et Méfiances.

 

Alexandre Tišma, L’usage de l’homme (Upotreba Čoveka, 1985), trad. du serbo-croate par Madeleine Stevanov. Éditions 10/18, 1993.

Avec L’usage de l’homme, j’espère inaugurer une catégorie serbe dans l’édition 2012 du tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.