Elisabeth Galgóczy – La chapelle Saint-Christophe

Ainsi Sophie apprit-elle qu’elle était tombée dans un environnement plus dense, plus mouvant, plus animé, plus intéressant, que ne l’était le cadre étriqué, figé, dans lequel elle vivait depuis des mois – si tant est qu’on puisse appeler cela une vie, ce glapissement résigné de petit lapin tenu en hypnose par un python. Et elle apprit que depuis la dernière crise à la présidence de la coopérative, elle était dans le village l’événement le plus sensationnel.

La chapelle Saint-Christophe, livre assez gentil et un peu désuet, est arrivé entre mes mains lorsque je cherchais à lire quelque chose d’Erzsébet Galgóczy pour ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale. Ecrivain, journaliste et pendant quelques années parlementaire, née en 1930 dans un village proche de Győr (ouest de la Hongrie) et décédée 59 ans plus tard dans le même village, Erzsébet Galgóczy semble avoir emporté un certain succès dans les années 1960 et 1970 – si en tout cas on se fie aux quelques prix littéraires prestigieux qu’elle a reçus. Mais elle ne fait plus figure d’écrivain de premier rang depuis longtemps et n’a pas, contrairement à Magda Szabó par exemple, été traduite aussi systématiquement. La chapelle Saint-Christophe fait figure d’exception puisque ce roman est paru en français en 1987 aux Editions Nagel (maison d’édition connue pour ses guides de voyage, fondée à Paris par l’expatrié hongrois Louis-Lajos Nagel, puis relocalisée à Genève après la guerre), dans une traduction d’Eva de Vingiano de Mina Martins et de Melinda Teyras. Le premier nom parlera peut-être à ceux et celles qui lisaient la littérature hongroise en français dans les années 1980 et 1990 (Le cerf-volant d’or et Anna la Douce de Dezső Kosztolányi, ou quelques-uns des textes de Milan Füst, de György Spiró et de Miklós Szentkuthy) ou à ceux qui s’intéressent à la littérature estonienne qu’elle traduit également. Lire la suite »

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Quatre citations en guise de transition

Voici un avant-goût de ma prochaine chronique qui portera sur Dans le noir, de Svetlana Velmar-Janković, un très beau roman serbe, publié en 1990 et qui fait vivre, par la voix d’une femme âgée et solitaire, une partie du XXe siècle. En le lisant juste après Une matinée perdue de Gabriela Adameşteanu, j’ai été frappée par certains échos entre ces deux romans, malgré les différences de style évidentes.

***

Au-dessus d’elle, accroché au mur, un grand tableau sombre, qui montrait un vieux bonhomme en train d’éplucher une pomme. Ce tableau, combien de fois elle l’a vu, Vica !

– Pourquoi vous le gardez, cet affreux ? qu’elle disait. Moi, la nuit, il me flanquerait la frousse.

– Oh ! Vica, c’est un tableau de grande valeur, fait par un peintre d’autrefois. Je le rencontrais chaque été au bord de la mer Noire, à Balcik, et il me l’a offert quand il a vu qu’il me plaisait.

Je me trouvais devant cette même petite toile intitulée Au bain, et l’exposition rétrospective Sava Šumanović de Belgrade était ouverte depuis quelques minutes.

– Toujours amoureuse de cette toile ? me demanda-t-il. (…)

– Vous savez mieux que quiconque combien cette toile m’est chère, dis-je. Depuis l’instant ou je vous ai vu y travailler, vous vous souvenez ? Dans ce petit atelier que vous aviez rue Denfert- Rochereau : en octobre 1928, rappelez-vous…

***

– La nuit tombée, si on entendait une voiture s’arrêter dans la rue, on ne bougeait plus, on se regardait, blancs comme un linge… Cette année-là, tant que je vivrai, je ne l’oublierai pas. Qu’elles étaient longues les minutes, les secondes pendant lesquelles on attendait des pas dans l’escalier, des coups à la porte ! On n’osait même pas aller regarder à la fenêtre, voir ce que c’était, cette voiture.

Déjà on sonnait à la porte, avec impatience, comme dans le scénario que je m’étais imaginé et qui me hantait depuis quelques jours, un scénario apparemment réaliste mais que, dans ma frayeur, je rejetais en me persuadant que, truffé de détails empruntés au banal, il manquait par trop d’authenticité et de réalisme. Mais déjà l’un de ces détails, « les coups de sonnette impatients avant minuit », se réalisait, venait de se réaliser, et sans qu’il y eût là quoi que ce soit de banal.

***

Gabriela Adameşteanu, Une matinée perdue (Dimineaţă pierdută, 1984). Traduit du roumain par Alain Paruit. Gallimard, 2005.

Svetlana Velmar-Janković, Dans le noir (Lagum, 1990). Traduit du serbo-croate par Alain Cappon. Phébus, 1997.


Gabriela Adameşteanu – Une matinée perdue

Bucarest. J’y suis allée plusieurs fois dans les années 1920 et 1930. A l’époque, c’était une ville vivante, animée, encore toute jeune capitale et qui cherchait sa modernité. Les familles aristocratiques y donnaient encore des concerts privés, tandis que les jeunes dandys s’essayaient à l’aviation, quand ils ne passaient pas leur temps à arranger leurs garçonnières pour y accueillir leurs maîtresses. Tout ce beau monde fronçait probablement les sourcils en lisant, dans les journaux, les articles décrivant telle ou telle affaire de crime passionnel en province.

Puis les années ont passé, et je n’y ai pas remis les pieds jusqu’à ce que j’y refasse un tour, avec Vica. C’était dans les années 1970, par-là. J’ai trouvé la ville bien changée, et les gens aussi. Ce n’était pas juste parce qu’on était encore en train de sortir de l’hiver, ni parce que ce n’était pas tout à fait les mêmes quartiers que ceux que j’avais fréquentés avant. Non, il y avait une sorte de pesanteur, un air de petitesse et de débrouillardise un peu sournoise, que même notre rencontre avec Ivona n’avait pas réussi à dissiper. C’était comme si Bucarest s’était fourvoyée dans un tunnel de grisaille, où regarder en arrière ne servait pas à grand chose et où il n’y avait pas non plus d’avenir à contempler. Lire la suite »


Ismail Kadaré – La niche de la honte

nicheIl suffit de lire quelques pages de La Niche de la honte pour se rendre compte à quel point l’empire ottoman a marqué, et marque encore, l’imaginaire des Balkans. Nous voici ici, avec l’écrivain albanais Ismail Kadaré, à Istanbul, sur une petite place animée par le flux constant des passants. Abdullah, chaque jour, garde sur cette place la Niche de la honte et, dans la niche, la tête tranchée et exposée à tous les regards du vizir Bugrahan pacha, condamné pour avoir été vaincu par Ali de Télépène, le gouverneur rebelle d’Albanie.

C’est avec cette tête, et tout ce qu’elle comporte de menaces, qu’est introduite l’Albanie, Arnaoutistan des ottomans et imprononçable Shqipëri des Albanais, province rebelle aux portes de « l’ingrate terre d’Europe », où les minarets rapetissent et commencent à céder la place « au signe de la croix ». Après ce chapitre d’introduction, le chapitre suivant se situe d’ailleurs en Albanie, où Hurshid pacha, par ruse plutôt que par supériorité des armes, vient d’obtenir la tête de cet Ali et donc de préserver – pour un temps – la sienne. Se succèdent ensuite des chapitres alternant entre cœur et confins de l’Empire avec toujours, comme fil conducteur, le messager impérial chargé du transport des têtes tranchées.

Ces têtes, justement, tous en sont obsédés : les soldats rêvent dans leur sommeil de les recoller ; Hurshid pacha est hanté par l’impossibilité de garder à la fois la sienne et celle d’Ali vivantes ; le messager impérial Tundj Hata, acheminant dans un sac en cuir la tête tranchée d’une nouvelle victime de la guerre, se laisser aller à une rêverie sur la représentation physique de l’Etat :

La couverture de la nuit ne suffisait pas à envelopper de l’est à l’ouest le corps de l’Etat. Ou sa tête ou ses pieds devaient demeurer découverts. La tête ou les pieds, songea-t-il, et machinalement il toucha de la main le sac de cuir. Si les régions d’Albanie sont la tête de l’Empire, les pieds doivent se situer au voisinage de l’Hindoustan, ou alors ce doit être l’inverse. Non, dit-il, l’Empire peut ressembler à n’importe quoi, mais jamais à un homme. Comme tout Etat, sa tête était au centre.

Pour les populations des terres intermédiaires, privées de toute éducation, les têtes deviennent même « une sorte de calendrier » :

Les événements commencèrent à se situer par rapport à elles : cela s’était produit à l’époque de la vieille tête, ou peu après la tête givrée. Petit à petit, elles devenaient comme des signes célestes, comme une éclipse de lune, une éclipse de soleil ; et même plus encore, car elles étaient en même temps terrestres. Il y avait des têtes qui avaient séparé deux saisons (…) ; il y avait des têtes de la seconde neige, et enfin, des têtes de vent.

A la fois trait d’union et séparatrices de l’Europe et de l’Asie, ces têtes se font aussi le symbole des tensions qui sourdent dans l’Empire ottoman et finiront par le briser. Cet empire multi-séculaire, alourdi par une bureaucratie tentaculaire (Kadaré semble presque prendre plaisir à énumérer les Quatrième Bureau du ministère de l’Intérieur, Troisième Bureau de la Cour, la Quatrième Direction, le palais des Murmures, les sept portes d’Istanbul et leur utilisation bien codifiée, ou encore les services chargés de la collecte et du classement des rêves) ne se conçoit que sur le temps long, autant celui du passé que celui l’avenir : là où le médecin chargé de l’entretien des têtes tranchées se plaint d’être obligé par l’administration de respecter des coutumes établies depuis des siècles malgré les avancées scientifiques, les méthodes pour l’éradication des cultures, langues et traditions des régions soumises sont conçues sur des centaines d’années.

Pendant un moment, les roues de la voiture grincèrent le long de la grande bâtisse rectangulaire du Grand Livre. Dans ses registres, disait-on, était inscrits, des plus menus aux plus importants, tous les biens meubles et immeubles de l’Empire. Tundj Hata, sans trop savoir pourquoi, soupira. Il avait entendu dire que dans ces registres chaque objet était numéroté, fut-ce une auberge, une plaine, un turbé, un plan d’olivier ou une mer entière.

Mais ce poids mort central se heurte aux velléités de changement des régions périphériques, particulièrement dans les Balkans d’où se fait entendre l’appel au séparatisme. C’est d’ailleurs des Balkans et, par derrière, d’Europe, qu’arrivent au lecteur des indications de la période où se passe le livre : on apprend avec Ali de Télépène la mort du « courtaud pacha de France, Napoléon Bonaparte » ou encore le passage du poète anglais Lord Byron, en route pour participer au mouvement d’indépendance de la Grèce dans les années 1820.

Passant avec aisance du général (l’histoire de la conquête de l’Albanie par l’empire ottoman) au particulier (les déboires conjugaux d’Abdullah), le roman se fait ainsi le récit du pouvoir, que ce soit celui d’un Empire aussi gigantesque que celui des Ottomans, ou celui plus individuel du rebelle Ali. Ce récit, souvent teinté d’absurde (les allées et venues du terrifiant Tundj Hata, brandissant par la fenêtre de sa carriole la tête qu’il transporte à Istanbul, afin de faire se hâter les cochers) se fait parfois cauchemardesque, comme lorsqu’il décrit la procédure du « cra-cra », élaborée pour déposséder un peuple de son identité et de sa langue à tel point qu’il en perd tout repère spatial ou temporel. D’Empire sclérosé mais tout de même exotique pour le lecteur occidental, l’Empire ottoman prend ici les traits menaçants d’une entité totalitaire et il est facile de se laisser entraîner à penser qu’il s’agit d’un commentaire sur l’Albanie d’après-guerre qu’avait connue Kadaré.

Quoi qu’il en soit, La Niche de la honte est une nouvelle belle découverte d’un auteur prolifique et à l’imagination toujours renouvelée. On y retrouve esquissés certains des thèmes qui reviendront dans d’autres de ses romans : l’armée ottomane, avec les aspirations et les peurs individuelles qui se cachent derrière ses fastes et ses trompettes (Les tambours de la pluie) ; la place des rêves dans l’appareil de contrôle élaboré par l’Empire (Le palais des rêves, pas encore chroniqué ici) ; le riche corpus de légendes et de ballades du peuple albanais (Le dossier H, pas encore chroniqué ici non plus)… On y trouve aussi, et c’est ce qui rend ce roman si attachant, une fluidité de style qui permet à Kadaré de capturer aussi bien le brouhaha incohérent d’une foule que le détail d’un mouvement, d’une pensée, d’un destin individuel.

indexJ’ai déjà eu l’occasion de donner quelques éléments sur la vie d’Ismail Kadaré, et je vais donc plutôt me pencher aujourd’hui sur celle de son traducteur de l’albanais vers le français, Jusuf Vrioni. Je suis toujours intriguée par le travail et le parcours des traducteurs, et cela surtout comme lorsque, comme pour Vrioni et Kadaré, auteur et traducteur forment un tandem quasi inséparable. Né en 1916 à Corfu en Grèce, dans une vieille famille albanaise, Jusuf Vrioni est très tôt associé à la France : son père, plusieurs fois Premier ministre, est également ambassadeur de ce jeune royaume à Paris, et c’est là que Jusuf Vrioni passe sa scolarité. Il deviendra lui-même ambassadeur de l’Albanie auprès de l’UNESCO, de 1998 à son décès en 2001. Entre ces deux périodes, Yusuf Vrioni passe des années sombres dans l’Albanie du dictateur Enver Hoxha : revenu en 1943 dans son pays, il est arrêté en 1947 et condamné à 15 ans de prison pour espionnage au profit de la France. C’est au sortir de prison et des camps de travail qu’il se consacre à la traduction vers le français, tant les écrits de Hoxha que ceux de Kadaré, à commencer par son premier roman Le général de l’armée morte. Il reçoit en 1998 le Grand Prix de la Francophonie, pour l’ensemble de ses traductions de l’œuvre d’Ismail Kadaré. Il est également l’auteur d’une autobiographie, Mondes effacés : souvenirs d’un Européen, publié chez JC Lattes en 1998.

Ismail Kadaré, La Niche de la honte. Traduit de l’albanais par Jusuf Vrioni, Fayard, 1984.

Avec cette chronique, je contribue à nouveau à deux excellentes initiatives : Voisins Voisines, d’À propos de livres, qui encourage ses participants à partager leurs lectures du monde ; et le Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, qui a déjà permis de rassembler une belle collection de lectures plus tentantes les unes que les autres sur cette partie de l’Europe.


László Krasznahorkai – La mélancolie de la résistance

dès qu’elle avait trempé ses lèvres dans la fine préparation de cette « pauvre Mme Pflaum », les fruits macérés dans le rhum, avec leur « arrière-goût légèrement acide », en lui rappelant une visite qui lui semblait remonter à des temps immémoriaux, avaient immédiatement empli sa bouche des saveurs de la victoire, du triomphe, qu’elle avait jusqu’ici à peine eu le temps d’apprécier et qu’elle pouvait enfin aujourd’hui savourer, puisqu’une longue matinée l’attendait où elle n’aurait, elle s’installa plus confortablement derrière son immense bureau, rien d’autre à faire que pencher la tête sur le bocal avec une petite cuiller, pour ne perdre aucune goutte de jus, piocher et dévorer les griottes une à une, et s’adonner totalement à la jouissance du pouvoir conquis en se remémorant les étapes cruciales de son parcours.

L’image est cruelle, mais elle résume bien la lutte qui se déroule tout au long de La mélancolie de la résistance entre un ordre nouveau, celui de Mme Eszter, et l’ancien, celui de la bienséante et désormais défunte Mme Pflaum et de ses étagères pleines de fruits en bocaux.

mélancolieLe cadre est celui d’une petite ville du sud de la plaine hongroise, entre les rives de la Tisza et les contreforts des Carpates, balayée par un vent glacial et des gelées hivernales précoces. Dans cet univers dénué de couleurs, les signes de malaise se multiplient pour annoncer le chaos qui règne déjà dans le pays et va bientôt engloutir la petite ville : circulation des trains devenue totalement aléatoire, prolifération incontrôlable des chats et des déchets, pénurie d’essence, arbres centenaires soudainement déracinés… Ce même soir de novembre, alors qu’au cours des premières pages du roman Mme Pflaum s’apprête à retrouver le confort et la sécurité de son appartement après un voyage éprouvant en train, deux autres phénomènes inquiétants font leur apparition dans la ville. Au cœur de la nuit, dans la pénombre complète de la ville soudainement sans lumières, un engin énorme et fantomatique, recouvert d’inscriptions incompréhensibles et tiré dans un grincement effroyable par un vieux tracteur, signale l’arrivée d’un cirque dont l’unique attraction consiste en une baleine empaillée, bientôt exposée sur la place principale. Arrive également une foule, silencieuse et inquiétante, d’hommes qui, tous pareillement vêtus de vestes fourrées, de bottes ferrées, de toques graisseuses de paysan, envahissent les rues et places de la ville.

Mais il y avait autre chose, quelque chose d’essentiel : le silence, un silence étouffé, persévérant, inquiétant ; aucun son ne s’échappait de cette foule impatiente qui, obstinée, tenace, sur le qui-vive, attendait dans un mutisme absolu que la tension inhérente à ce genre d’attraction se dissipe pour laisser enfin place à l’atmosphère quasi extatique du « spectacle » ; chacun semblait totalement ignorer son voisin ou plutôt non, au contraire, c’était comme s’ils étaient tous enchaînés les uns aux autres, ce qui rendait toute tentative d’évasion impossible et toute forme de communication inutile.

Une journée tendue passe, puis arrive la nuit au cours de laquelle cette masse d’hommes, réagissant au message d’une inquiétante et dangereuse créature accompagnant le cirque, se déchaîne et saccage la ville avec une violence inouïe et mortelle. Force obscure et insaisissable, n’ayant d’autre objectif que la destruction, elle est le catalyseur pour la prise de pouvoir de Mme Eszter qui, anticipant et manipulant les événements, se retrouve propulsée à la tête de la commune.

Mme Eszter, Mme Pflaum : deux visions diamétralement opposées du rôle de l’individu face au chaos. La seconde opte, comme presque l’ensemble des habitants de la ville, pour le retrait, le quant à soi, parmi ses plantes bien soignées et les opérettes encore rediffusées par la télévision. La première se saisit au contraire des événements pour « balayer l’ancien pour établir le neuf » et ainsi montrer aux habitants « qu’il vaut mieux brûler de la fièvre de l’action plutôt qu’enfiler ses pantoufles et enfouir sa tête sous l’oreiller ». La voie qu’elle trace à la fin du roman pour l’avenir de la commune parait pourtant sinistre tant on voit s’y profiler un régime de violence et de loyauté basé sur la peur.

Entre ces deux femmes que tout oppose, deux autres personnages de la ville représentent la quête, vouée à l’échec, d’autres approches au monde. Depuis longtemps séparé de sa femme, M. Eszter, directeur à la retraite du Conservatoire local, s’est réfugié dans un monde intérieur dédié à la recherche de l’harmonie musicale naturelle, et à la composition de « phrases comme autant de variations « sur une même et triste mélodie » ». Son seul et fidèle ami est Valuska, personnage le plus mystérieux de tous. Fils honni de Mme Pflaum, vivant à la marge de la société, obsédé par le mouvement des astres qu’il s’acharne à mettre en scène avec les clients avinés du bar « Péfeffer », il est pourtant le seul à jouer réellement, par ses vagabondages incessants à travers la ville, le rôle d’intermédiaire entre les différents habitants de la ville et ceux venus de l’extérieur, seul à savoir percer le mystère de la baleine, seul à faire émerger quelques traits individuels de la foule inquiétante, seul enfin à donner l’alerte sur la réalité du danger qui s’apprête à s’abattre sur la ville, avant d’être lui-même irrémédiablement happé par lui.

pour l’incurable vagabond qu’il était autrefois, toutes les portes, brèches et ouvertures avaient été condamnées afin de l’aider, lui, le convalescent, à trouver les portes du « monde effroyable des réalités ».

Autour de ces quatre personnages, et d’une constellation d’autres au rôle de second plan, László Krasznahorkai développe une réflexion extrêmement sombre tant sur la nature humaine prise individuellement que sur la possibilité d’une organisation sociale heureuse. Cette fable, cauchemardesque et hautement politique, est-elle un commentaire sur la période de changements imminent au moment où Krasznahorkai publie son livre en 1989 ? Peut-être, mais elle prolonge en tout cas la vision généralement désillusionnée de la nature humaine qu’il présentait déjà dans son Tango de Satan en 1985.

La mélancolie de la résistance partage aussi avec ce précédent roman une écriture dense, d’où émane une terrible et prenante impression de noirceur et de déliquescence inexorable. Il faut se laisser prendre à ces phrases sans fin, se laisser couler dans cet univers fantomatique forgé par une narration qui, entremêlant sans discontinuer pensées et actions, dresse le portrait parfois absurde, mais finalement véridique, d’une société en perdition.

Le monde, se dit Eszter, n’est qu’ « indifférence et tournants amers », ses composantes trop disparates se disloquent, et le vacarme y est trop grand, martèlements, braillements, le tocsin du labeur, rien d’autre, c’est la seule chose que nous sommes en mesure d’affirmer.

Krasznahorkai_László,_Koppenhága,_1990

Originaire de Gyula, petite ville de l’est de la Hongrie, dorénavant établi dans un village proche de Budapest, mais passant désormais son temps entre l’Allemagne, les Etats-Unis, la Chine et le Japon, László Krasznahorkai est devenu depuis la publication de son premier roman en 1985 l’un des auteurs hongrois majeurs. Lauréat en 2015 du prestigieux Man Booker International Prize pour l’ensemble de son œuvre traduite en anglais, il est aussi de plus en plus connu et reconnu en France grâce aux nombreuses traductions (notamment par Joëlle Dufeuilly mais aussi par Marc Martin) de ses romans aux éditions Gallimard, Cambourakis et Vagabonde.

Certains lecteurs arrivent aussi à Krasznahorkai par l’adaptation cinématographique de quelques uns de ses films avec le réalisateur hongrois Béla Tarr. C’était d’ailleurs mon cas avec La mélancolie de la résistance, et certaines scènes des Harmonies Werckmeister (qui reprend la partie centrale du livre) me sont revenue à l’esprit à la lecture du livre : les deux se complètent admirablement.

Je contribue avec cette chronique à deux excellentes initiatives : Le mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, et Voisins Voisines, d’A propos de livres, tous deux sources d’idées de lectures d’Europe et du monde.

László Krasznahorkai, La mélancolie de la résistance (Az ellenállás melankóliája, 1989). Trad du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Gallimard, 2006.


Andrzej Szczypiorski – La jolie Madame Seidenman

C’était une femme très belle, une blonde claire aux yeux bleus, au nez droit, fin, délicatement ciselé, à la bouche un peu ironique. Elle avait trente-six ans et possédait un bon capital en bijoux et en dollars or.

seidenmanL’histoire d’Irma Seidenman aurait sans doute été tout à fait différente si celle-ci n’avait, justement, été blonde et jolie. Car le roman a pour point de départ quelques jours de l’année 1943, dans Varsovie occupée par les troupes nazies, et la jolie Madame Seidenman est juive.

Il est vrai qu’à tout moment Stuckler se levait et regardait attentivement ses oreilles, mais il retournait aussitôt à son bureau. Elle avait entendu parler de ces sottises sur les oreilles des femmes juives.

Outre qu’elle est blonde et jolie, Madame Seidenman a une deuxième chance : elle est la veuve du docteur Ignacy Seidenman, radiologue reconnu. Ainsi, lorsqu’elle est arrêtée malgré ses bons faux papiers d’aryenne, tout un réseau d’amis et d’anciens patients du couple se forme pour la sauver de la prison nazie et d’une mort certaine.

De l’incarcération de Madame Seidenman à son retour chez elle à la fin du roman, il ne se passe pas plus de deux jours. Pourtant, les quelque 300 pages qui font le roman forment le portrait, comme concentré dans une goutte d’eau, d’une société et d’une période beaucoup plus larges. La personne de Madame Seidenman, et son arrestation, ne sont en effet presque qu’un prétexte, un fil qui apparait et disparait au fil des pages et permet de relier le temps de quelques heures les personnages disparates qui œuvreront à la maintenir en vie : un timide spécialiste de langues anciennes, un tout jeune étudiant participant au trafic d’œuvres afin de subvenir aux besoins familiaux, un cheminot familier des luttes sociales et politiques d’avant-guerre, un Allemand de Pologne, et leurs propres parents et amis.

Chacun a droit au fil des pages à son propre chapitre dans lequel, au moment même où l’action autour de Madame Seidenman se déroule, l’auteur esquisse le passé et l’avenir, les souvenirs et les scrupules de chacun des protagonistes. C’est comme si chacun se chargeait de représenter un pan – souvent sombre – de l’histoire de la Pologne aux XIXe et XXe siècles : celle de l’occupation et de l’oppression par les Cosaques et les troupes du tsar, puis celles du Führer et, dans un proche avenir, celles du pouvoir soviétique.

Parmi ces protagonistes il y a ceux, aussi, dont le passé et l’avenir n’existent plus que dans les souvenirs des rescapés –du ghetto, des rafles, des interrogatoires –, et ceux aussi qui se sont exilés – à Paris, en Israël, rajoutant ainsi leur part au kaléidoscope de l’histoire de la Pologne que représente ce roman.

Tous ces personnages, ces destins individuels et cette Histoire plus large s’entremêlent au fil des pages, sans pourtant trop perdre le lecteur grâce à la dextérité de l’auteur dans la manipulation des différentes couches de temps et

Au final, La jolie Madame Seidenman (dont le titre original polonais est, semble-t-il, « Le commencement ») est le portrait attristé du destin d’un pays, par un homme qui lui-même en a vécu les pages les plus noires. C’est aussi un regard lucide porté sur une société sous l’occupation, une société composée de personnages normaux dont les caractères et les actions dépassent largement le simple clivage entre « bons » et « méchants », et certainement celui entre « bons Polonais » et « méchants Allemands » (voire même avec « Juifs innocents », Madame Seidenman étant dénoncée par un coreligionnaire).

Outre la dextérité de la construction du livre, c’est peut-être justement l’accent mis sur la vie intérieure des protagonistes, la diversité de leurs mobiles et de leurs situations, ainsi que de leurs conséquences sur le temps long, qui rend la lecture du livre à la fois si émouvante et si propice à la réflexion sur la solitude humaine face à son destin.

Andrzej Szczypiorski, La jolie Madame Seidenman (Die schöne Frau Seidenman/Poczatek, 1988). Trad. du polonais par Gérard Conio. Editions Liana Levi, 2004).

Né en 1924, Andrzej Szczypiorski est, comme l’un de ses personnages principaux, étudiant clandestin et participant de l’insurrection de Varsovie durant la Seconde Guerre mondiale. Emprisonné dans le camp de Sachsenhausen, il collabore ensuite avec la police secrète durant les années 1950 puis représente la Pologne au Danemark avant de rejoindre l’opposition démocratique à la fin des années 1970.

Il est également journaliste et, à partir du milieu des années 1950, auteur de nouvelles et de romans. Parmi ceux-ci, ont été traduits en français Messe pour la ville d’Arras (L’Age d’homme, 1987), Whiskey américain (Editions de Fallois, 1995), Nuit, jour et nuit (Liana Levi, 1994), Autoportrait avec femme (Liana Levi, 1996), et La jolie Madame Seidenman (Editions de Fallois, 1988).

voisinsvoisines2_2018Après un hiatus de quelques années, je me suis à nouveau inscrite au challenge « Voisins Voisines » organisé par A propos de livres et dont l’objectif est de lire des romans européens (hors France) et de découvrir la littérature contemporaine de nos voisins européens.


Ryszard Kapuscinski – Mes voyages avec Hérodote

Je lui ai aussi raconté l’aventure dans laquelle le livre d’Hérodote m’avait entraîné : au fur et à mesure que je le lisais, j’accomplissais simultanément deux voyages : le premier en faisant mon travail de reporter, le second en suivant les pérégrinations de l’auteur des Histoires.

mes-voyagesReporter assidu, issu d’un pays et d’une époque où les voyages à l’étranger n’étaient autorisés qu’au compte-goutte, Ryszard Kapuscinski (1932-2007) fut l’envoyé aux quatre coins du monde de divers organes de presse polonais. Outre les dépêches et reportages réalisés pour son travail, Kapuscinski s’inspira également de ses voyages et de ses observations pour écrire de nombreux livres sur chacun des continents qu’il a traversés, du vaste espace russe à l’Amérique ou encore l’Iran. Arrivant à la fin de sa vie, il signe avec Mes voyages avec Hérodote une autobiographie en pointillés de sa carrière de reporter, placée sous le signe de celui qu’il présente comme un double autant qu’un maître : Hérodote.

Double, car ce chroniqueur de l’Antiquité l’a accompagné, en pensée et physiquement, dès les débuts de sa profession. Double aussi car le livre des Histoires d’Hérodote, reçu de sa rédactrice en chef au moment où elle lui annonce sa première affectation à l’étranger, l’accompagne et le forme également dans sa conception du monde, et de la place qu’il y tient en tant que reporter.

Lorsqu’il entame sa carrière à l’étranger, ainsi que sa lecture d’Hérodote, Kapuscinski a un handicap majeur : Hérodote retranscrit ses Histoires à la fin d’une longue vie de voyages et d’accumulation de connaissances. Kapuscinski, lui, a grandit avec la censure (dont celle appliquée aux Histoires), n’a à l’age de 24 ans encore jamais franchi de frontières, possède une connaissance rudimentaire du monde et un anglais plus qu’approximatif (mais il parle couramment le russe). C’est ainsi qu’Hérodote en vient à lui servir à la fois de refuge et de guide dans son compréhension de la diversité du monde.

La connaissance d’autrui nécessite une longue et solide initiation.

Dès sa première escale, en Italie, Kapuscinski ressent, à voir l’éclairage public, les magasins bien stockés, la nonchalance des clients aux terrasses des cafés, comme un choc des civilisations. Arrivé en Inde d’où il est censé renvoyer ses reportages, le choc se fait plus intense : la pauvreté, la multitude, la nouvelle (et pour lui inacceptable) étiquette d’Européen aisé qui lui est accolée, la chaleur et – la langue.

Je pénétrais l’Inde non pas par l’intermédiaire des images, des sons ou des parfums, mais par celui des mots, des mots d’une langue qui de surcroît n’était pas la langue maternelle des Indiens, mais une langue étrangère, imposée, à ce point assimilée toutefois qu’elle faisait partie de leur identité et constituait pour moi une clé indispensable. Mon premier combat avec ce pays fut un combat avec la langue.

En Inde, puis en Chine, la langue reste un obstacle pour le reporter, mais aussi pour le l’homme Kapuscinski, frustré de se heurter si rapidement à un obstacle aussi important dans sa quête d’une connaissance totale de ces deux pays.

Lorsqu’on le retrouve un peu plus tard en Afrique, Kapuscinski est déjà plus aguerri, débarrassé de ses timidités d’homme de l’Europe de l’Est, mais il continue son cheminement de reporter aux côtés d’Hérodote. Les chapitres qui se succèdent le voient plus souvent retranscrire et commenter divers épisodes des guerres entre les Perses et leurs peuples voisins, que l’actualité des pays et continents qu’il couvre (les quelques livres de Kapuscinski que j’ai lus jusqu’ici n’ont d’ailleurs souvent pas grand chose à voir avec le travail qu’il devait fournir pour gagner sa vie au quotidien). Au fil des pages, on voit cependant émerger une certaine conception, et justification, du reportage tel qu’il le pratique :

Dans l’univers d’Hérodote, le seul dépositaire ou presque de la mémoire humaine est l’homme. Pour accéder à cette mémoire, il faut aller à sa rencontre ; s’il habite loin, il faut se mettre en route, marcher, et, quand on arrive chez lui, il faut s’asseoir à ses cotés et écouter son récit, écouter, mémoriser ou peut-être prendre des notes. Ainsi surgit le reportage.

Si Hérodote le fascine tant, c’est aussi parce que Kapuscinski recherche toujours l’autre face de ses Histoires : comment Hérodote est-il arrivé à ce produit fini ? A qui s’est-il adressé, et comment, pour obtenir ses informations ? Quelles sont, d’ailleurs, les informations qu’Hérodote n’a pas jugé bon de recueillir ou de retranscrire ? Kapuscinski s’intéresse en effet à la dimension individuelle des efforts collectifs que décrit Hérodote : qu’a pensé l’ouvrier travaillant à la construction d’un pont pour les armées perses, l’habitant de Babylone assiégée, ou encore les enfants du Grec Lycidas alors que la foule s’apprête à les lapider ? On retrouve là l’un des grands traits de Kapuscinski : son penchant pour l’arrière-plan individuel des grands faits historiques, un certain impressionnisme jouant sur l’interaction entre le détail et la vue d’ensemble.

Mélange assez (quelque fois trop) lâche d’histoire personnelle et d’extraits et de commentaire des Histoires, Mes voyages avec Hérodote m’a paru moins rempli de verve et d’action que les quelques autres livres que j’ai lus de Kapuscinski, dans lesquels il s’attarde davantage sur ces expériences de reporter dans des pays en pleine ébullition. Plus réfléchi, ce livre donne un arrière-plan intéressant à la démarche d’écrivain telle qu’on la voit mise en action dans Imperium ou Le Shah.

kapuscinski

Je termine avec ce titre ma rétrospective Kapuscsinski. Pour obtenir un portrait plus complet du reporter, il aurait fallu incorporer dans cette série l’un de ses livres sur l’Afrique, continent qu’il a sillonné, d‘année en année, de guerre en guerre. Je me contente de citer ici ces livres : sur l’Afrique en général (Ébène, Aventures africaines), sur l’Ethiopie (Le négus), ou encore sur l’Angola (D’une guerre à l’autre). Bonne lecture !

Ryszard Kapuscinski, Mes voyages avec Hérodote (2004). Trad. du polonais par Véronique Patte. Plon, 2006.