Zoran Ferić – Le piège Walt Disney

Les Editions de l’Eclisse sont, à ma connaissance, toutes petites et toutes récentes. C’est au hasard d’un échange avec leur co-fondatrice Laura Karayatov que j’ai appris leur existence, et celle de leur plus récente parution, la deuxième au catalogue après un roman sur la culture du vélo, Les étoiles brilleront dimanche, de Benjamin Coissard (un troisième titre, L’évangile selon Nick Cave, d’Arthur-Louis Cingualte, est prévu pour février prochain). J’aurais pu l’interroger sur l’éclectisme de son catalogue, mais je vais ici me contenter de parler du recueil de nouvelles qu’elle m’a gentiment fait parvenir.

Le nom de Zoran Ferić ne parlera probablement qu’à une minorité de lecteurs francophones – et c’est normal car il s’agit là de son premier livre à paraître en français – mais il est bien connu en Croatie où, nous dit la traductrice Chloé Billon dans son introduction, il « a souvent défrayé la chronique » par son humour (« noir et grinçant ») ainsi que par son traitement (« singulier et sans fard ») de la sexualité, entre autres thèmes. Après avoir publié des nouvelles dans des journaux pendant une douzaine d’années, Zoran Ferić a publié son premier recueil de nouvelles, Le piège Walt Disney, en Croatie en 1996 (il est également professeur de littérature et préside l’Association des écrivains croates).

Que rajouter à ces éléments biographiques, sinon que j’espère que l’originalité de ce premier recueil lui permettra d’être mieux connu en France ? Lire la suite »


Miroslav Krleža – Le retour de Philippe Latinovicz

Europe centrale, années trente

De retour dans sa ville natale après de nombreuses années d’absence, un homme se retrouve à nouveau confronté aux questionnements qui le taraudent depuis l’enfance : qui est-il ? d’où vient-il ? où va-t-il ?

Le cadre de ce roman, écrit en croate et publié en 1932, est celui d’une petite ville de Pannonie au nord de la Croatie, et son personnage un peintre talentueux d’une quarantaine d’années, probablement inspiré de la vie de son auteur, l’écrivain Miroslav Krleža (1893-1981).

Miroslav Krleža est le pont qui nous mène, après le Voyage sentimental de François Fejtö, à la dernière partie de cette série sur l’Europe centrale littéraire des années trente. J’ai déjà un peu évoqué la rencontre en 1934 entre Fejtö, alors journaliste-écrivain en herbe de 25 ans, et son aîné à la réputation bien assise en Yougoslavie, que Fejtö décrit dans son Voyage sentimental et dans ses Mémoires. Il découvrit alors en Krleža un écrivain qui parlait hongrois, ayant été élève de l’école militaire de Pécs (sud de la Hongrie) puis de l’académie militaire Ludovika de Budapest. Krleža écrirait plus tard avoir égaré son exemplaire du Voyage sentimental mais, comme il le notait dans son Journal, il se souvenait bien de la visite du jeune Hongrois qu’il pensait être le premier à s’intéresser, sur la rive nord de la Drave, aux travaux de Krleža (un autre écrivain hongrois, László Németh, avait en fait déjà écrit sur Krleža et sa pièce de théâtre Messieurs les Glembay).

Mais peut-être un autre lien avait-il aussi, plus tard, existé entre ces deux hommes, par le biais d’une troisième personne, Clara Malraux. Celle-ci est en effet l’auteure, avec Mila Djordjevic, de la traduction française du roman, parue en 1957 aux éditions Calmann-Lévy (qui l’a réédité en 1988 et 1994). A la fin des années 1940, alors que la Yougoslavie de Tito avait rompu avec l’URSS, Clara Malraux (alors déjà depuis longtemps séparée d’André) avait pris fait et cause pour le régime titiste et avait visité le pays a deux reprises, en 1948 et 1949. Quelques années plus tard, elle s’était essayée a la traduction, et le premier résultat publié semble avoir été Le retour de Philippe Latinovicz (quelques années plus tard sortait aussi sa traduction d’Une chambre à soi, de Virginia Woolf).

Je n’en ai pas la preuve, mais je ne serais pas étonnée que Fejtö ait eu un rôle à jouer dans ce choix de traduire Krleza, car non seulement Fejtö gardait des liens étroits avec la Yougoslavie, il était aussi proche de Clara Malraux qui lui avait fourni un refuge dans une maison de campagne près de Cahors pendant la guerre, et avec laquelle il allait plus tard acheter une maison de vacances dans un village proche de Paris.

Tout cela nous éloigne beaucoup du monde de ce Philippe Latinovicz, héros du roman de 1932, roman aux tonalités sombres mais sur lequel le poids de la guerre, de l’Holocauste et du communisme, qui allaient marquer la littérature plus tardive, ne se fait pas encore ressentir. S’il est un environnement qui donne son empreinte à l’atmosphère du livre, c’est bien celui de l’Autriche-Hongrie et de ses derniers feux. A son retour au pays, après près de 25 ans passés dans les grandes villes de l’ouest de l’Europe, Philippe Latinovicz retrouve ainsi une société qui, contrairement à lui, a stagné dans le souvenir des anciens repères sociaux et géographiques. Autour de lui, ou plutôt autour de sa mère, l’énigmatique Regina, s’est organisé un petit cercle social dont les noms et les titres fleurent bon l’empire multi-ethnique : au premier rang d’entre eux se trouve le vieux Liepach, admirateur de Regina, qui se berce des souvenirs du temps où il était Son Excellence Dr. Liepach de Kostanjevec, Haut-Commissaire du District et personnage important de l’entourage du comte Uexhell-Cranensteeg. Si sa sœur, Mme von Rekettye de Retyezát, veuve du Conseiller du Gouverneur, vieille dame n’ayant pas quitté le style des années 1890, est encore une adepte des corsets en os de baleine, le Dr. Liepach, lui, garde encore précieusement l’invitation au banquet organisé en octobre 1895 à l’occasion de la visite de Sa Majesté le Roi et Empereur, et qui avait rassemblé tout ce que la société locale avait de mieux.

Son Excellence le Commissaire du District, Dr. Liepach de Kostanjevec, avait vécu ses moments les plus heureux dans le glamour de l’Empire d’Autriche, et il avait passé le reste de ses jours à rêver de cette époque distante, cette « époque inoubliable qui, en toute probabilité, ne reviendrait jamais. » *

On sent chez Krleža une pointe de dérision lorsqu’il décrit ce monde fardé, pétri d’hypocrisie derrière ses bonnes manières. Pourtant, c’est plutôt l’irritation que la dérision qui perce dans le personnage de Philippe Latinovicz : la distance, et le changement d’époque (Krleža reste délibérément vague quant à la période mais on ne peut que supposer qu’il s’agit des années 1930), conduisent inévitablement à la confrontation entre Philippe et cette génération plus âgée avec laquelle il n’a pas grand-chose en commun.

Autour de Philippe, personnage qui nous apparait comme totalement solitaire malgré son succès artistique, s’est créé un autre cercle qui ne fait que renforcer cette impression de fossé : Bobočka, sorte de femme fatale, et son amant l’ancien fonctionnaire distingué Vladimir Baločanski/Ballocsanszky (les deux orthographes utilisées simultanément dans le roman illustrent aussi la fluidité des identités et la porosité des frontières linguistiques) se sont affranchis du carcan des mœurs sociales, sans pour autant indiquer une voie qui pourrait mener Philippe vers la vie plus apaisée qu’il espérait retrouver.

Et ici, au premier plan, juste devant ce verre gris et trouble, se trouvait un homme dont le regard était tourné vers le café réfléchi par le miroir : un homme pâle, en manque de sommeil, fatigué, grisonnant, les yeux lourdement cerclés de noir et une cigarette allumée entre les lèvres, nerveux, éreinté, traversé de frissons, buvant un verre de lait tiède et s’interrogeant sur l’identité de son « ego ». Cet homme doutait de l’identité de son « ego ». Cet homme doutait de l’identité de sa propre existence, et il était arrivé ce matin, et n’était pas revenu dans ce café depuis onze ans.*

Hormis la question de l’art et du lien entre art et artiste, celle de ce qui fait un individu est l’un des fils conducteurs du livre. C’est surtout le cas au cours des premiers chapitres alors que Philippe, tout juste arrivé en ville après toutes ces années d’absence, tente de réajuster son identité actuelle au manteau de souvenirs qui l’attendent dans les cafés, les rues et les bâtiments qu’il avait fréquentés dans son adolescence et qui, eux, semblent n’avoir pas du tout changé.

La mémoire et la nostalgie sont alors très présents, et m’ont inéluctablement fait penser aux héros du hongrois Gyula Krúdy, notamment à celui de N.N., écrit une dizaine d’années avant Le retour de Philippe Latinovicz et dans lequel un homme incertain quant à ses origines revient dans sa région d’origine après de longues années d’absence (la connexion entre Krúdy et Krleza a certainement été facilitée dans mon esprit par le fait que certaines œuvres de Krúdy portées au cinéma l’ont été avec comme acteur principal un certain Zoltán Latinovits).

Dans leur présentation du court récit Enterrement à Thérésienbourg de Krleža, traduit en français et publié chez elles en 1994, les Editions Ombres citent d’ailleurs Krúdy comme l’un des auteurs auxquels Krleža peut être comparés, aux côtés également de Kafka, de Musil et de Canetti.

Miroslav Krleža est assez facilement accessible en français, car hormis ces deux traductions plus anciennes de Le retour de Philippe Latinovicz et d’Enterrement à Thérésienbourg et d’autres publications des années 1970, trois de ses œuvres ont été publiées récemment en français : les pièces de théâtre Messieurs les Glembay et Golgotha (2017 et 2018, aux éditions Prozor), et son roman Banquet en Blithuanie (2019, aux éditions Inculte).

Statue de Miroslav Krleža à Zagreb. Merci à Galja Pavić.

Roman d’un homme et d’un pays confrontés à un tournant dans leurs vies respectives, Le retour de Philippe Latinovicz témoigne aussi d’une entreprise artistique propre à Miroslav Krleža : son style, hésitant toujours à s’attacher à un point de vue narratif précis, donne au lecteur, comme à son héros, l’impression d’être en prise avec une réalité dont les bords sont estompés et presque insaisissables.

Miroslav Krleža est considéré comme le plus important écrivain croate de Yougoslavie. Né à Zagreb en 1893, décédé à Zagreb en 1981, il était quasiment le contemporain de celui qui est considéré comme le plus important écrivain de Yougoslavie d’origine bosnienne, Ivo Andrić.

* N’ayant pas la traduction française sous la main, j’ai lu le roman dans sa traduction anglaise (qui ne m’a pas tout à fait convaincue) ; les traductions sont de moi et ne prétendent pas être parfaites.


Svetlana Velmar-Janković – Dans le noir

Il y a des livres dont la force principale réside dans la ténacité silencieuse qui se dégage de leurs personnages, plutôt que dans le style de l’écriture ou dans les rebondissements de l’intrigue.

Dans le noir, méditation sur le siècle et sur la nature du temps et des souvenirs, est de ceux-là. L’écriture, fine et resserrée, nous encourage à nous glisser dans le rythme des pensées de Milica Pavlović alors que celle-ci se plonge à nouveau dans ses souvenirs. De sa longue vie – 80 années qui correspondent à peu près au XXe siècle – une date en particulier ressort et, récurrente, joue le rôle d’un nœud, autour duquel s’articulent l’avant et l’après de sa vie.

En novembre 1944, l’arrestation de son mari correspond avec la prise de contrôle, par les partisans communistes, d’une ville – Belgrade – ravagée par la guerre et les bombardements. Si le Pr. Dušan Pavlović est arrêté, c’est parce qu’il avait fait le choix de coopérer avec l’occupant allemand. Si Milica Pavlović est, ensuite, traitée pendant de longues années en ennemie du peuple, c’est parce qu’elle vient d’un milieu aisé et instruit contre lequel les nouveaux dirigeants combattent avec un zèle idéologique dont l’histoire montrera, plus tard, à quel point il est fait de faux-semblants.

Cette date de novembre 1944, et quelques autres dates d’avant et après-guerre – évoquant la montée au pouvoir d’Hitler, certains événements de la Seconde Guerre mondiale, ou le développement de la Yougoslave d’après-guerre – fournissent une trame historique légère au roman. Cependant, loin d’être un récit du XXe siècle dans lequel chacun des tournants du siècle laisserait son empreinte sur ses personnages, la perspective est inversée : Dans le noir est plutôt une « traversée » (pour reprendre la description de la quatrième de couverture) personnelle au cours de laquelle j’ai eu l’impression de voir émerger le portrait d’une personne qui, malgré les vicissitudes de sa vie, ne les a pas laissées changer l’essence de sa personnalité. Lire la suite »


Quatre citations en guise de transition

Voici un avant-goût de ma prochaine chronique qui portera sur Dans le noir, de Svetlana Velmar-Janković, un très beau roman serbe, publié en 1990 et qui fait vivre, par la voix d’une femme âgée et solitaire, une partie du XXe siècle. En le lisant juste après Une matinée perdue de Gabriela Adameşteanu, j’ai été frappée par certains échos entre ces deux romans, malgré les différences de style évidentes.

***

Au-dessus d’elle, accroché au mur, un grand tableau sombre, qui montrait un vieux bonhomme en train d’éplucher une pomme. Ce tableau, combien de fois elle l’a vu, Vica !

– Pourquoi vous le gardez, cet affreux ? qu’elle disait. Moi, la nuit, il me flanquerait la frousse.

– Oh ! Vica, c’est un tableau de grande valeur, fait par un peintre d’autrefois. Je le rencontrais chaque été au bord de la mer Noire, à Balcik, et il me l’a offert quand il a vu qu’il me plaisait.

Je me trouvais devant cette même petite toile intitulée Au bain, et l’exposition rétrospective Sava Šumanović de Belgrade était ouverte depuis quelques minutes.

– Toujours amoureuse de cette toile ? me demanda-t-il. (…)

– Vous savez mieux que quiconque combien cette toile m’est chère, dis-je. Depuis l’instant ou je vous ai vu y travailler, vous vous souvenez ? Dans ce petit atelier que vous aviez rue Denfert- Rochereau : en octobre 1928, rappelez-vous…

***

– La nuit tombée, si on entendait une voiture s’arrêter dans la rue, on ne bougeait plus, on se regardait, blancs comme un linge… Cette année-là, tant que je vivrai, je ne l’oublierai pas. Qu’elles étaient longues les minutes, les secondes pendant lesquelles on attendait des pas dans l’escalier, des coups à la porte ! On n’osait même pas aller regarder à la fenêtre, voir ce que c’était, cette voiture.

Déjà on sonnait à la porte, avec impatience, comme dans le scénario que je m’étais imaginé et qui me hantait depuis quelques jours, un scénario apparemment réaliste mais que, dans ma frayeur, je rejetais en me persuadant que, truffé de détails empruntés au banal, il manquait par trop d’authenticité et de réalisme. Mais déjà l’un de ces détails, « les coups de sonnette impatients avant minuit », se réalisait, venait de se réaliser, et sans qu’il y eût là quoi que ce soit de banal.

***

Gabriela Adameşteanu, Une matinée perdue (Dimineaţă pierdută, 1984). Traduit du roumain par Alain Paruit. Gallimard, 2005.

Svetlana Velmar-Janković, Dans le noir (Lagum, 1990). Traduit du serbo-croate par Alain Cappon. Phébus, 1997.


Mirko Kovač – La vie de Malvina Trifkovic

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« Car le fait que l’écrivain compose une destinée, puis la remet entre les mains du lecteur est une vilaine preuve d’ambition et le plaisir qu’il ressent en arrangeant et en complétant son manuscrit met en doute l’honnêteté de sa démarche et ses bonnes intentions. »

Même après ma deuxième lecture de La vie de Malvina Trifkovic, ce tout petit livre reste pour moi une énigme. C’est, je crois, en partie voulu par l’auteur, car la forme prise pour évoquer la vie de cette jeune femme serbe orthodoxe de la première moitié du XXe siècle est celle de l’accumulation de fragments. Lettres, testaments, réminiscences, rédigés sur le coup ou plus tard par l’ancienne école de Malvina, par son père, ne restituent que dans ses très grandes lignes les événements marquants de sa vie.

Ce que Malvina est réellement reste un mystère. Ni les documents écrits de sa main, ni ceux fournis par d’autres, ne permettent de s’approcher de ce personnage pas toujours sympathique et dont la vie est parcellée de fuites plus ou moins heureuses. Le « coup d’œil final » sur les manuscrits, qui clôt le livre, jette en plus une grosse part d’incertitude sur le portrait qui est fait de Malvina Trifkovic, puisqu’il s’avère que les manuscrits ont été réunis par l’un des acteurs de la vie de Malvina. Il n’est pas sûr qu’il soit tout à fait désintéressé dans sa manière de présenter les choses.

Seule Malvina, ma fille cadette, où qu’elle soit lorsqu’elle mourra, ne pourra être enterrée dans la tombe familiale.

Revenons-en à l’histoire. Rejetée à la fois par sa famille et par celle de son mari, Malvina trouve un refuge temporaire mais passionnel chez sa belle-sœur Katarina, dont elle élève la fille tout en haïssant cette dernière.

Amour et haine, sentiments dominants à l’exclusion de tout autre, sont l’un des moteurs de ce roman, la haine prenant petit à petit le dessus jusqu’à l’explosion finale, ignoble. Pourquoi ? L’une des clés est peut-être que, si l’amour semble être seulement le fait de femmes en tant qu’individus (amour de Malvina pour l’élève Julka, puis pour Katarina), la haine reflète plus souvent un sentiment familial, voire national. Ainsi du rejet de Malvina par son père, qui tient à défendre l’honneur familial après la fuite de sa fille avec son futur mari. Ainsi, aussi, du rejet de Malvina, la « Serbe », par certains membres de sa belle-famille croate.

Malvina est, en même temps, un caractère trop individuel, trop anti-conformiste pour pouvoir être réduit à l’expression d’une tension ethnique ou nationaliste qui grandit avec l’avancée du siècle. Cela n’empêche pas que son histoire, de sa jeunesse dans une institution pour jeunes filles serbes à son vieil âge dans un couvent au moment où l’on voit les débuts du communisme, s’inscrit bien dans cette dynamique-là.

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Né en 1938 et décédé en 2013, Mirko Kovac était un écrivain yougoslave né au Monténégro, auteur de nombreux romans, nouvelles et scénarios pour le cinéma et la télévision, qui lui ont valu de recevoir des prix des pays de la péninsule balkanique ainsi que de Suède et d’Allemagne. Outre La vie de Malvina Trifkovic, sont traduits en français Le corps transparent (Rivages, 1995), le roman autobiographique La ville dans le miroir (M.E.O., 2010) ainsi que des poèmes.

Mirko Kovac, La vie de Malvina Trifkovic (Zivotopic Malvine Trifkovic, 1971). Trad. du serbe par Pascale Delpech. Payot & Rivages, 1994.

Avec La vie de Malvina Trifkovic, je signe la sixième étape de mes Voyages au gré des pages. Prochaine escale : la Slovénie avec Boris Pahor.


Ivo Andric – L’Eléphant du vizir

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« En Bosnie, villes et bourgades sont pleines d’histoires. Et dans ces histoires pour la plupart imaginaires, sous le manteau d’événements incroyables et sous le masque d’appellations souvent fictives, se cache l’histoire réelle et non avouée de cette contrée, des hommes vivants et des générations éteintes. »

La Bosnie du temps de l’empire ottoman, son peuple, ses traditions, ses histoires – voilà l’univers le plus connu du bosniaque Ivo Andrić (ou Andritch, c’est selon), au travers de romans tels que Le Pont sur la Drina et La Chronique de Travnik. C’est ce même univers qui est présenté dans trois des sept récits rassemblés sous le titre L’Eléphant du vizir par les Publications Orientalistes de France dans une édition qui date déjà (1977*).

Autant le dire tout de suite, j’ai aimé ces récits, mais sans plus, leur préférant deux autres plus « modernes » (par le sujet et en partie par le style) qui y sont aussi présentés. « Yéléna, celle qui n’était pas » et « Figures » diffèrent du style que j’associe habituellement à Ivo Andrić, parce qu’ils utilisent le « je » et sembleraient presque pouvoir se passer à notre époque, au contraire des autres récits qui donnent une atmosphère plus intemporelle et impersonnelle. Tous deux laissent aussi beaucoup de choses dans l’ombre, alors que Andrić s’applique d’ordinaire à dépeindre le cadre de ses histoires. Malgré tout, le style reste simple et direct quel que soit le sujet.

– « Yéléna, celle qui n’était pas » est le récit par un homme (un écrivain?) d’hallucinations répétées qui lui font croire qu’il voit ou entrevoit Yéléna, une femme aimée. Cette Yéléna est plus que mystérieuse – aux dires de l’homme, elle est imprévisible dans ses apparitions, elle lui apporte bonheur et tristesse alors qu’il sait très bien qu’elle n’existe pas.

« Mais je suis déjà habitué à vivre sans l’attendre, noyé dans la douceur de l’infini moment où elle va arriver. Qu’elle n’arrive jamais, qu’elle n’existe pas, c’est un mal dont j’ai souffert et guéri, comme on ne souffre et ne guérit qu’une fois dans sa vie. »

Qui est cette Yéléna ? Que représente cette présence espérée et invisible pour la narrateur ? Je ne sais pas, mais j’ai été touchée pas la description de ces sentiments envers une femme irréelle.

– Dans « Figures », point de femme, juste une vieille église abandonnée, « une construction antique et davantage encore, qui se dressait là, semblable à une tortue vieillie, solitaire, et sèche. » Le narrateur s’assoit sur son escalier de pierre et laisse son regard et ses pensées se perdre sur un relief, puis sur un sarcophage. Le temps d’une pause de trois pages, il songe « au destin des figures créées par l’homme », figures muettes qui ont longtemps survécu à la mort des hommes qui les ont créées mais qui s’apprêtent elles aussi à disparaître. Ici, c’est le ton calme et contemplatif d’un promeneur isolé face au mystère de la création humaine qui m’a plu.

Le gros de recueil est cependant voué à ces trois grosses histoires (ou brefs romans, d’après la préface) où Andrić prend pour cadre la Bosnie « d’antan ».

– « L’Eléphant du vizir », c’est le face-à-face qui oppose les gens de la ville de Travnik au nouveau vizir, homme au pouvoir assis sur la cruauté mais qui passe la majeur partie de son temps enfermé dans sa résidence. Les gens de Travnik ne savent quasi rien du vizir, mais trop de son éléphant, acheminé d’Afrique à grands frais pour distraire le vizir mais qui cause dégâts et consternation dans la ville lors de sa promenade quotidienne. Du vizir et de l’éléphant, le premier devient alors le moindre mal et c’est sur le second que les gens de Travnik concentrent leur attention pour tenter de le faire disparaître. L’animal survit un temps mais le maître, lui, succombe aux méandres du pouvoir ottoman pour être rapidement remplacé par un autre. A Travnik, la vie suit son cours.

– « Gens d’Osatitsa », c’est une querelle de clocher autour du village haut-perché d’Osatitsa, dont les habitants « ont tous un désir inné des sommets » et où « le plus humble et le plus obscur d’entre eux rêve de grimper, ne fût-ce que d’un pied, au dessus de l’endroit où il se trouve. » L’histoire commence avec Hasim Glibo, « un pauvre gars de rien du tout », enrôlé dans l’armée turque et qui devient le héros d’une légende inventée de toutes pièces selon laquelle il aurait été tué alors qu’il tentait d’arracher le drapeau d’une citadelle prise par les russes ennemis, rendant ainsi célèbre sa ville d’origine. Bien plus tard, chez les chrétiens de la ville, on décide d’agrandir l’église pour lui rajouter un clocher, puis un dôme, et enfin une croix. Pour Lekso le ferblantier, c’est l’occasion de monter non seulement une, mais deux fois sur le toit de l’église. Par malheur, les gens de la ville se fichent de ce qui est pour lui un exploit, et on lui enjoint même de nier avoir grimpé sur ce toit afin de désamorcer un conflit avec le Métropolite du coin.

– « Une année difficile », c’est celle de maître Yevrem l’usurier, homme fortuné, craint, et immobilisé par la perte de l’usage de ses jambes, qui tombe sous le charme d’une servante aux origine douteuses recueillie en bas âge. C’est cette année là que l’armée turque s’installe dans la bourgade, au grand désespoir des habitants qui voient logis, chevaux et nourriture réquisitionnés par l’occupant. Maître Yevrem, qui a pris les mesures nécessaires pour protéger ses biens, est néanmoins en passe de perdre ce à quoi il tient le plus, puisque le commandant s’est lui aussi entiché de la servante et demande à l’épouser. C’est l’occasion pour tous les habitants de s’unir enfin contre maître Yevrem qui s’oppose tant qu’il peut, finit par s’incliner, par regretter, puis par oublier.

Au contraire de « Yéléna » et « Figures », qui avaient une direction et une fin précises, j’ai eu l’impression avec chacune de ces trois histoires que le but était plus flou et que la fin arrivait sans qu’on soit sûr que ce soit effectivement la fin. C’est probablement dû au moins en partie au fait que je m’attendais à des nouvelles alors qu’en fait il s’agissait de roman : pour moi, une nouvelle réussie sait où elle va et ne s’encombre de rien, alors qu’un roman, même bref, peut davantage prendre ses aises. Mais un conte à l’orientale ne peut pas être concis, et c’est bien la pose du conteur que prend Andrić, celle de celui qui dévide une histoire après l’autre au coin du feu pour passer le temps.

Enfin, les deux derniers récits font eux aussi figure d’ovni mais ne me laisseront pas un souvenir impérissable : « Entretien avec Goya » prend plutôt la forme d’une monologue, sur l’art et l’artiste, d’un peintre longtemps défunt, dans un café de Bordeaux en 1928. La très courte « Histoire Japonaise » est celle d’un poète banni de la cour impériale, qui refuse de participer au pouvoir malgré l’arrivée d’un régime plus amical – « je ne pourrais sans dommages pour mon âme sauter par-dessus cette barrière, car nous pouvons tout endurer, sauf le pouvoir. »

* Les éditions Le Serpent à Plumes semblent avoir repris exactement ces mêmes récits, dans la même excellente traduction de Janine Matillon, avec la même préface de Predrag Matvejevitch, en 2002. Ils ont quand même changé « Andritch » en « Andrić », j’espère qu’ils auront aussi épousseté « Vichégrad » parce que, franchement, c’est moche.

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Bosniaque, serbe, croate ou yougoslave ? Je sais que c’est une question épineuse pour un écrivain né de parents croates en Bosnie-Herzégovine en 1892, époque où elle était province de l’empire austro-hongrois, qui poursuivit une carrière au service de la diplomatie du royaume yougoslave (il fut ambassadeur en Allemagne entre 1939 et 1941) et qui passa la majeur partie de sa vie d’écrivain (d’expression serbo-croate) d’après-guerre à Belgrade avant d’y décéder en 1975. Quelques autres dates : 1942 (La Chronique de Travnik), 1945 (Le Pont sur la Drina), 1954 (La Cour Maudite), 1961 (prix Nobel de littérature), 1977 (Omer Pacha Latas, roman posthume et inachevé).

Ivo Andrić, L’Eléphant du vizir. Trad. du serbo-croate par Janine Matillon. Publications Orientalistes de France, 1977.