Zoran Ferić – Le piège Walt Disney

Les Editions de l’Eclisse sont, à ma connaissance, toutes petites et toutes récentes. C’est au hasard d’un échange avec leur co-fondatrice Laura Karayatov que j’ai appris leur existence, et celle de leur plus récente parution, la deuxième au catalogue après un roman sur la culture du vélo, Les étoiles brilleront dimanche, de Benjamin Coissard (un troisième titre, L’évangile selon Nick Cave, d’Arthur-Louis Cingualte, est prévu pour février prochain). J’aurais pu l’interroger sur l’éclectisme de son catalogue, mais je vais ici me contenter de parler du recueil de nouvelles qu’elle m’a gentiment fait parvenir.

Le nom de Zoran Ferić ne parlera probablement qu’à une minorité de lecteurs francophones – et c’est normal car il s’agit là de son premier livre à paraître en français – mais il est bien connu en Croatie où, nous dit la traductrice Chloé Billon dans son introduction, il « a souvent défrayé la chronique » par son humour (« noir et grinçant ») ainsi que par son traitement (« singulier et sans fard ») de la sexualité, entre autres thèmes. Après avoir publié des nouvelles dans des journaux pendant une douzaine d’années, Zoran Ferić a publié son premier recueil de nouvelles, Le piège Walt Disney, en Croatie en 1996 (il est également professeur de littérature et préside l’Association des écrivains croates).

Que rajouter à ces éléments biographiques, sinon que j’espère que l’originalité de ce premier recueil lui permettra d’être mieux connu en France ?

Quand je lis des nouvelles, ce sont souvent celles où l’auteur.e réussit à ouvrir et à refermer parfaitement, en quelques pages, un cercle autour d’un événement, d’un personnage ou d’un état d’esprit, que j’apprécie le plus. Celles de ce recueil sont tout à fait différentes tant l’auteur laisse à ses lecteurs et lectrices la liberté de décider pour eux-mêmes ce qui s’est réellement passé, ce qui relève du réel et de l’imaginé.

– Tu es folle, siffla-t-il, on n’est pas à Palerme ! On ne transforme pas les gens en pâté ici !

– Je sais parfaitement où nous sommes, rétorqua-t-elle. C’est bien pour ça que j’ai peur.

C’est le cas par exemple de la deuxième nouvelle du recueil (la plus longue avec une quarantaine de pages), « La femme dans le miroir » : un week-end que passe une femme avec son amant dans un hôtel chic d’Opatija prend une tournure inattendue lorsqu’elle découvre une bague dans le pâté du petit-déjeuner. Convaincue que c’est là la preuve d’un crime, et alors que les circonstances étranges se multiplient, elle se met en quête de la vérité. Mais quelle est, justement, la part de vérité, et quelle la part d’imagination, quand les faits se prêtent si facilement à être détournés ?

On peut se poser la même question à la lecture de la nouvelle suivante, « Le piège Walt Disney ». Mais la distance entre l’obsession de l’enfant yougoslave des années 1960 pour l’univers de Walt Disney, et le personnage (facétieux ? dangereux ?) de son oncle revenu d’Amérique, donne une tournure autrement plus macabre à cette nouvelle. Si le dénouement de la première nouvelle, « La course des docteurs » peut lui aussi être qualifié de macabre, il faut bien avouer que le point de départ de cette histoire, qui met en compétition des docteurs d’un Institut de Physique Atomique et les fossoyeurs de la ville, est d’un comique complètement absurde et décalé.

De l’une à l’autre de ces dix nouvelles, les situations, les histoires, les personnages sont très variés, les adjectifs pour les décrire aussi : j’ai déjà emprunté les mots de l’introduction de Chloé Billon (noir, grinçant, singulier), j’y ai rajouté « macabre », « comique » et « absurde ». Je vais terminer avec « triste » et « humain », avec aussi « des passages d’une grande puissance visuelle », qui sont les mots qui me viennent à l’esprit pour des nouvelles telles que « Alexis Zorba », bref portrait d’un enleveur d’enfants (« une traditionnelle profession de clochard ») devenu vendeur de silence dans le métro d’Athènes, ou « L’histoire de la dame pour avant » dont le titre, qu’on comprend facilement à la lecture de ses quelques pages, en dit tant sur les différentes manières de vivre la difficulté d’être humain.

Pour ce qui est des mythes, Zorba estimait que le plus bouleversant était celui d’Orphée, le musicien et fils de roi qui, par maladresse, perdit deux fois sa femme. Une première fois en réalité, la deuxième en rêve.

Quelques mots aussi sur le livre en tant qu’objet, car les Editions de l’Eclisse en ont fait un objet à la fois compact et soigné – couverture avec rabat, papier de qualité, notice facétieuse sur la maison d’édition et, surtout, le graphisme sympathique de la couverture en clin d’œil à une boîte de bonbons iconiques de la Yougoslavie, les « 505 sa crtom » de l’entreprise croate Kraš (des bonbons fruités entourés d’une élégante ligne noire, suffisamment iconiques pour que certains s’en soient aussi inspirés pour en orner des housses de duvet). Mon seul regret est que j’ai terminé ma lecture avec plusieurs pages détachées (la colle n’est visiblement pas suffisamment forte), ce qui rendra plus délicat de relire ou de prêter ce livre qui le mérite pourtant.

Zoran Ferić, Le piège Walt Disney et autres nouvelles (Mišolovka Walta Disneya, 1996). Traduit du croate par Chloé Billon. Editions de l’Eclisse, 2019.


10 commentaires on “Zoran Ferić – Le piège Walt Disney”

  1. Ingannmic dit :

    Ce billet me fait bien plaisir, puisque j’ai acheté ce recueil il y a quelques semaines, sur la seule foi de sa jolie présentation et de sa nationalité, n’ayant jamais lu d’auteur croate. Je le garde soit pour le mois de l’Europe de l’Est, soit pour celui de la nouvelle, mais vu ce que tu en dis, je suis déjà presque sûre qu’il me plaira !

    • Fichtre, tu vas attendre jusqu’au mois de mars, voire de mai?! Mais tu as raison, il faut préparer ses munitions. Je pensais en effet en le lisant que ça pourrait te plaire, ainsi qu’à Goran. J’espère que ce sera le cas (et que ton exemplaire résistera mieux à la lecture que le mien)!

  2. Goran dit :

    J’ai prévu ce livre pour le mois de mars…

  3. Emma dit :

    Belle découverte apparemment. Je me demande ce qu’est L’évangile selon Nick Cave, surtout quand on pense aux paroles de sa chanson The Mercy Seat:

    « I hear stories from the chamber
    How Christ was born into a manger
    And like some ragged stranger
    Died upon the cross
    And might I say it seems so fitting in its way
    He was a carpenter by trade
    Or at least that’s what I’m told »

    et quand on a lu son livre The Death of Bunny Munro.

  4. […] partie, aux côtés de Le piège Walt Disney du voisin croate d’Agata Tomažič, Zoran Ferić (que j’avais chroniqué ici). Chez Tomažič, les contours des nouvelles sont plus feutrés que dans celles de Ferić, avec […]

  5. […] chroniqué récemment la traduction du recueil de nouvelles Le piège Walt Disney, de Zoran Ferić (à retrouver ici). On découvre encore une fois dans cet entretien à quel point la traduction littéraire n’est […]

  6. […] octobre dernier, j’avais chroniqué Le piège Walt Disney, de Zoran Ferić, un recueil de nouvelles singulières, absurdes et parfois touchantes, qui venait […]

  7. […] maître de l’humour noir tout à fait reconnu en Croatie »), que j’ai chroniqués ici et là […]


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