TransLittérature : nouvelle plongée dans le monde des traducteurs littéraires « de l’Est »

La revue TransLittérature vient de publier son dernier numéro, qui comprend la deuxième partie du dossier « Quoi de neuf à l’Est ? », dont j’avais présenté la passionnante première partie sur le blog, ici.

« En raison des circonstances, » comme l’écrit le comité de rédaction, l’intégralité du numéro est disponible en ligne en attendant le format imprimé habituel, et je vous invite à y jeter un coup d’œil, car on y trouve à nouveau toutes sortes de bonnes choses.

* * *

Švejk : le mot vous dit peut-être quelque chose, surtout si on le fait précéder par « brave soldat ». Mais peut-être l’orthographe « Chvéïk » vous parle-t-elle davantage ? Benoît Meunier revient dans son article sur le pourquoi, et le comment, de sa nouvelle traduction d’un des classiques de la littérature tchèque, Les aventures du brave soldat Švejk, de Jaroslav Hašek (Gallimard, 2018). Le retour à l’orthographe d’origine des noms de personnes et de lieux, la ré-instauration de passages omis des traductions précédentes, le travail sur les registres de langue pour correspondre au mieux aux caractéristiques des personnages dans le texte d’origine, l’inclusion d’illustrations… les défis pour proposer une traduction française d’un texte déjà traduit à une époque où l’on se permettait plus de libertés, sont nombreux et ne s’appliquent sûrement pas qu’à ce texte presque centenaire.

Toujours dans le domaine slave, plusieurs entretiens passionnants. Dans « Retour à l’INALCO » (INALCO, Institut National des Langues et Civilisations Orientales), une professeure et une diplômée du master de traduction littéraire reviennent sur les parcours qui les ont menées vers la traduction littéraire. La première est Marie Vrinat-Nikolov, traductrice du bulgare, que j’avais présentée sur ce blog il y a quelques années ; la deuxième est Chloé Billon, traductrice « du bosnien, du croate, du monténégrin et du serbe », dont j’ai chroniqué récemment la traduction du recueil de nouvelles Le piège Walt Disney, de Zoran Ferić (à retrouver ici). On découvre encore une fois dans cet entretien à quel point la traduction littéraire n’est pas « que » une affaire de traduction : prospecter, proposer, persister afin d’intéresser des éditeurs souvent frileux, ou avec des idées trop fixes sur la littérature de tel ou tel pays, font partie intégrante du travail.

Dans de nombreux cas, ce qu’on me demande, en fait, c’est du Kusturica, et ça ne m’intéresse pas, même s’il m’est arrivé au cours de mes voyages de vivre des épisodes très Kusturica. La Serbie, la Croatie, ce n’est pas que ça, même si c’est souvent tout ce qu’on en connait en Europe de l’Ouest. (Chloé Billon).

On retrouve le même sujet des attentes de l’Occident vis-à-vis des littératures de l’Est dans l’entretien avec la traductrice de l’ukrainien Iryna Dmytrychyn, qui note que « le public s’attend à trouver une souffrance immense, une noirceur ou un esprit kafkaïen dans les romans qui viennent de l’Est. » C’est grâce à son travail que nous pouvons lire en français des écrivains ukrainiens en ukrainien (et non en russe) tels que Serhiy Jadan (La route du Donbass, Noir sur Blanc 2013), Sofia Andrukhovych (Felix Austria, Noir sur Blanc 2018) ou Maria Matos (Daroussia la Douce, Gallimard 2015). La question du russe et de l’ukrainien, et de la place des deux langues dans le milieu de l’édition ukrainien après 1991 puis après 2014, est l’un des nombreux autres sujets abordés.

Il faut prouver que les auteurs ukrainiens ont une voix particulière et que ce qu’ils ont à dire est complémentaire, mais différent de ce qui se dit en Occident

« Comment consacrer un dossier à l’Europe de l’Est sans aborder la question de la littérature juive ? » A cette question, la revue répond en consacrant un article à la littérature juive, avec Isabelle Jannès-Kalinowski, traductrice du polonais (Tout le temps, de Janusz Anderman, par exemple : ma chronique ici) et Evelyne Grumberg, traductrice du yiddish. Ce sont encore deux parcours uniques, marqués par les antécédents familiaux et une conversion tardive à la traduction littéraire. L’un des nombreux autres points où leur travail se rejoint est celui de leurs coopérations avec la maison d’édition L’Antilope, dédiée à la culture juive. Celle-ci vient de publier la traduction par Isabelle Jannès-Kalinowski du livre d’Agata Tuszyńska, Affaires personnelles, et a publié il y a deux ans Les mille et une nuits de Krushnik, de Sholem-Aleikhem, traduit par Nadia Déhan Rotschild et Evelyne Grumberg. Si, comme Evelyne Grumberg à ses débuts, vous connaissiez « tout juste Isaac Bashevis Singer, et aussi Sholem-Aleikhem » en littérature yiddish, l’article propose quelques pistes pour y remédier, en plus d’éclairer le travail réalisé par les deux traductrices sur des documents historiques, tels que les Archives clandestines du ghetto de Varsovie (Fayard, 2007).

Tous ces entretiens montrent à quel point les traducteurs jouent un rôle primordial pour promouvoir les livres, auteurs, langues d’Europe de l’Est. D’autres facteurs peuvent aussi jouer, tels que les prix littéraires dont fait partie le Prix de littérature de l’Union européenne. La revue revient sur ce prix avec un long entretien avec Anne Bergman-Tahon, co-organisatrice du prix en sa qualité de directrice de la Fondation des éditeurs européens. Une grosse machine, récompensant chaque année depuis 2009 une douzaine d’auteurs émergents d’Europe et du pourtour méditerranéen, le prix peine à se faire connaitre et pourtant, nous dit Anne Bergman-Tahon, il peut être un véritable coup de pouce pour les auteurs (notamment d’Europe de l’Est) ainsi que pour les éditeurs, car le soutien financier aux traductions peut être important. Au final, cela nous bénéficie à nous, lecteurs, également : j’avais dressé l’année dernière une liste des livres traduits en français parmi les lauréats d’Europe de l’Est, et ils sont une belle poignée.

La revue propose également des comptes rendus de deux ouvrages très différents mais ayant tous deux trait à la traduction. Le premier concerne Histoire de la traduction littéraire en Europe médiane, ouvrage collectif dirigé par Antoine Chalvin, Jean-Léon Muller, Katre Talviste et Marie Vrinat-Nikolov (PUR, 2019). Le titre peut faire très « niche », mais il permet d’aborder un large éventail de sujets : comment la langue s’est-elle établie comme langue écrite ? quel rôle la traduction a-t-elle joué dans l’établissement de littératures ? quel a été le statut socio-économique des traducteurs au fil du temps ? pourquoi traduisaient-ils ? quel est le contexte dans lequel la traduction évolue (créations des bibliothèques publiques, développement de l’instruction populaire) ? où et quand les femmes traduisent-elles ?

Comparé aux 434 pages de cet ouvrage, le deuxième recensé dans la revue est bien plus court – 74 pages – mais témoigne lui aussi d’un vrai attachement à l’univers de la langue comme outil d’échange. Sous ce titre curieux, Bibliuguiansie ou l’effacement de la lexicographe (Riga 1941), se cache l’histoire de la quête menée par l’auteur (et traducteur du letton) Nicolas Auzanneau pour résoudre l’énigme que lui pose son propre, vieux, dictionnaire letton-français. C’est que la date de publication, 1941, l’interpelle : qui a bien pu travailler à la rédaction d’un dictionnaire, durant « l’année pour la Lettonie la plus abominable d’une histoire dans son ensemble outrageusement abominable » ? Le livre est publié chez PhB éditions.

Pour terminer (je me suis limitée ici au dossier sur l’Est, mais il y a d’autres articles sur Giono, sur Poe, sur « les mécaniques de la traduction de l’humour », par exemple), la présentation d’une nouvelle revue : Café, comme Collecte Aléatoire de Fragments Etrangers, a été conçue comme une revue de littérature traduites avec un intérêt particulier pour les « langues minorées » et les « littératures oubliées ». Un premier numéro, avec pour thème commun « Futurs » rassemble ainsi une dizaine de poèmes, récits, nouvelles, traduits du kurde, du japonais, du persan, du coréen, et aussi du tchèque (Karel Poláček, traduit par Chantal Dauphin) ou du hongrois (János Lackfi, traduit par Roxana Giba). Le thème suivant ? « Silence ». Espérons que cette toute jeune et ambitieuse revue, survivra aux « circonstances » afin de continuer à nous présenter sous un format dynamique des textes contemporains. Pour en savoir plus, direction leur site web, qui recense également une liste de librairies où il est possible (en temps normal) d’acheter la revue – sinon, il est possible de passer commande en ligne.

Et pour retrouver tous les articles de cet excellent numéro (ainsi que le sommaire des numéros précédents de TransLittérature), c’est par ici. Espérons que ce dossier très fourni aura la diffusion qu’il mérite, et qu’il vous inspirera autant de nouvelles idées de lecture qu’à moi.


9 commentaires on “TransLittérature : nouvelle plongée dans le monde des traducteurs littéraires « de l’Est »”

  1. Marilyne dit :

    Merci pour cet article et pour les liens. Dès que possible, j’irai découvrir. J’ai noté depuis un moment  » les aventures du brave soldat Svejk « , j’y pensais pour le mois à l’Est, mais ce qui m’a arrêté, c’est que j’ai vu que pour cette nouvelle traduction, il s’agit d’un tome 1 ( j’ai vu que c’était Josef Lada l’illustrateur, j’adore ! )

    • En effet, ce serait bien d’avoir accès à l’ensemble de ces « aventures ». Je n’ai trouvé aucune référence à la traduction/publication des autres tomes par le même traducteur et dans la même collection. En même temps, il semblerait que c’était vraiment le premier volume qui posait problème en termes de la qualité de la traduction.

  2. Patrice dit :

    Encore de très belles suggestions de lecture. C’est une bonne idée d’avoir retravaillé la traduction de Svejk qui est vraiment le classique tchèque par excellence. Je suis heureux de lire que les noms d’origine sont repris tels quels, c’est un point qui nous a toujours gênés, Eva et moi. Je vais aller jeter un coup d’oeil à cette revue, c’est sûr.

    • C’est vrai que ces noms francisés font tout de suite plus archaïque, et sont tellement inélégants! Benoît Meunier note que le traducteur avait aussi francisé son prénom (« Henri » pour « Jindřich ») ce qui n’est pas anodin. Il évoque aussi les passages omis ou rajoutés dans la première traduction (!!!), et son travail sur les germanismes et les différents registres des personnages, bref toutes sortes de choses qui montrent à quel point on traduit différemment aujourd’hui qu’il y a quelques décennies. Et par « différemment » je veux dire « mieux » (du moins en général).

      • Patrice dit :

        C’est une évolution très positive dans le sens où elle trahit une plus grande ouverture d’esprit vis-à-vis du côté « exotique »

      • Exactement. Et puis, maintenant, c’est beaucoup plus facile de remettre les noms de lieux et de personnes dans leur contexte. En même temps, je trouve les Français très frileux quand il s’agit de prononcer – ou même simplement d’écrire – des noms contenant des associations de consonnes auxquels ils ne sont pas habitués: le « cz » de Tokarczuk ou le « sz » de Krasznahorkai, si souvent décrits comme « imprononçables », par exemple.

  3. Votre article très complet me contraint à m’abonner à cette revue. Je cherchais justement à lire des auteurs ukrainiens qui soient traduits depuis leur langue et non pas depuis le russe, ce qui n’est pas forcément évident, je note les références.


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