Quelques mots avec une auteure engagée contre l’oubli, Kateřina Tučková

J’ai parlé il y a quelques jours du roman tchèque L’expulsion de Gerta Schnirch (Vyhnání Gerty Schnirch, Host, 2009), qui retrace la vie d’une jeune femme de la communauté allemande de Brno dont la vie est irrémédiablement bouleversée par les décrets d’expulsion des Allemands de Tchécoslovaquie.

Auteure reconnue en République tchèque portant sur différents épisodes de l’histoire de la Tuckova-foto-ke-stazeni-10-tTchécoslovaquie, Kateřina Tučková a accepté de se prêter à une conversation sur la genèse du roman, sur son expérience de la ville qui lui a donné naissance, sur la perception de la guerre et de la période communiste en République tchèque aujourd’hui, et sur le regard que peuvent porter sur l’histoire les femmes écrivains.

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Le sentiment de culpabilité et de responsabilité sont deux thèmes importants tout au long de votre roman : le personnage principal voit sa vie complètement bouleversée, parce qu’elle est l’une des milliers d’Allemands de Tchécoslovaquie à qui l’on fait endosser la responsabilité des actions de leur communauté durant le régime nazi. Mais justement parce que sa vie devient si dénuée d’espoir, le roman soulève des questions qui dérangent concernant les décisions prises par les Tchécoslovaques eux-mêmes après la guerre. Quelle a été la réception du roman, auprès des lecteurs et des médias, lorsqu’il est sorti ?

Depuis la publication du roman, j’ai eu toutes sortes de retours, souvent positifs. Ceci dit, il y a eu plusieurs fois des situations conflictuelles lorsque je faisais des lectures publiques en tchèque. Le point de vue que j’ai choisi pour traiter de la Seconde Guerre Mondiale, c’est à dire le point de vue d’une jeune femme née dans la ville tchèque de Brno mais avec des racines allemandes, était inacceptable pour certains, surtout parmi les plus âgés. Il est compréhensible qu’ils aient leurs propres souvenirs de la guerre, souvent douloureux et, bien sûr, je ne souhaitais pas ne pas prendre en compte leurs souvenirs. Cependant, je voulais proposer un autre point de vue, qui avait été mis à l’écart pendant si longtemps : je voulais montrer que, de l’autre côté aussi, il y avait des victimes, des femmes, des enfants et des vieillards qui ne méritaient pas la souffrance qui leur avait été infligée au cours des derniers jours de la guerre.

A l’étranger, ce sont surtout des gens qui s’intéressent à la guerre qui sont venus à mes lectures, ainsi que des gens qui avaient été forces de quitter leur région d’origine (par exemple des descendants des Allemands de Tchécoslovaquie), ou qui avaient émigré et qui ont encore très présente à l’esprit la question de leur « patrie perdue ». Les lecteurs allemands qui ont été contraints de quitter l’ex-Tchécoslovaquie ont souvent un fort désir de parler du passé et de partager leurs souvenirs. Ce sont parfois des sentiments de culpabilité, et de remords, qui sont transmis par les grands-parents et les parents, et ce sont aussi parfois des souvenirs traumatiques des violences infligées durant les expulsions. Mais en général, ils sont surtout curieux d’en savoir plus sur l’histoire, après la guerre, des villes où ils ont grandi, et sur la vie des membres de leur famille qui sont restés en Tchécoslovaquie. La vie des Allemands qui n’ont pas été forcés de quitter le pays était très dure : être Allemand, après la libération, donnait lieu à une vraie stigmatisation.

De manière générale, je vois que les gens acceptent d’ouvrir le dialogue, et de voir que les deux côtés ont souffert d’injustices.

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Brno, qui est votre ville natale, est en arrière-plan de larges parties du roman : on la voit se transformer, d’une ville habitée en partie par des Allemands qui donnent à ses rues et à ses bâtiments des noms allemands, en une ville habitée par des Tchèques qui utilisent leurs propres mots pour la ville. On voit aussi une ville autrefois prospère qui prend beaucoup de temps à se remettre de la guerre. Les habitants de Brno aujourd’hui connaissent et s’intéressent-ils à l’histoire d’avant-guerre de la ville et de ses différentes communautés ?

Quand je faisais mes études à Brno, j’habitais dans un appartement situé dans un quartier surnommé le « Bronx de Brno », ou le ghetto de Brno. C’est une partie de la ville qui a été le témoin des chapitres difficiles de l’histoire de la ville et des nombreuses catastrophes du XXe siècle. La population a changé plusieurs fois au cours de quelques décennies, les gens arrivaient, puis repartaient. Il n’y reste plus d’habitants, de survivants de cette période et, en conséquence, ce quartier a été privé de ses souvenirs et de son âme.

Au XIXe siècle, Brno était connue pour ses usines textiles, majoritairement construites par des industriels allemands ou juifs. Le quartier était habité par des ouvriers de toutes les nationalités, et les langues tchèques, allemandes et yiddish, en se côtoyant, ont fini par donner naissance au « hantec », le dialecte spécifique à Brno, qui contient des éléments de ces trois langues. Apres l’occupation allemande, les Juifs étaient amenés ici, afin d’être emportés dans les convois de déportation. Après 1945, les Allemands ont été expulsés, et leurs appartements ont été repris par des travailleurs tchèques et slovaques. A leur tour, ceux-ci les ont quittés dans les années 1960 afin de s’installer dans des immeubles d’habitation modernes. Après eux, ce sont des Roms qui sont arrivés, envoyés là après que leur mode de vie itinérant leur a été interdit. Ils sont restés là jusqu’à aujourd’hui, et forment la majorité de la population du quartier. Après la Révolution de Velours en 1989, de nouveaux groupes sont arrivés dans le quartier, et aujourd’hui des Ukrainiens, des Vietnamiens et d’autres personnes ouvertes d’esprit y cohabitent.

A cause des nombreux changements de population au cours du dernier siècle, peu de gens ont vraiment développé des racines dans le quartier, et il peut donner l’impression d’être un peu abandonné. Mais cela s’améliore ces derniers temps : par exemple, le festival Ghettofest, qui se déroule dans l’ancien pénitencier, permet de faire revivre la culture locale et de créer un espace commun, grâce à quoi un esprit de communauté est en train de se développer qui est plus fort qu’il y a dix ans, quand je vivais dans ce quartier.

Mais c’est le festival annuel Meeting Brno qui est le moment le plus important pour faire revivre le passé de ce quartier : quand j’ai contribué à sa fondation avec mes collègues en 2015, c’était avec l’intention de rapprocher la riche histoire du quartier et le public local et étranger, et d’ouvrir aussi les souvenirs qui avaient longtemps fait l’objet d’un tabou. Nous avons réussi à lancer la Marche de la Réconciliation («  »), à l’occasion de laquelle le maire de la ville de Brno et l’évêque ont exprimé officiellement les regrets de la ville envers les victimes de la marche d’expulsion de Brno. Un tel geste de réconciliation n’avait pas été possible, ni même envisageable dans l’esprit des gens, pendant trois générations. Avec ses forums de discussion et ses divers programmes culturels, le festival s’est donné pour objectif de mettre en confrontation le passé et le présent. J’ai organisé le festival pendant trois ans en tant que directrice de programmation, mais l’année dernière je me suis retirée afin de me consacrer à nouveau à l’écriture : mon travail sur mon prochain roman sollicite toute mon énergie.

Quelle est la part de vérité historique, et quelle est la part de fiction, dans le roman ? J’ai été par exemple interpellée par les parties décrivant le discours d’Hitler à Brno, et ensuite la prise de contrôle de la mairie de Brno par les Nazis.

L’histoire du personnage principal est basée sur des histoires vraies ; j’ai entendu certaines d’entre elles de témoins de cette marche, auprès de femmes allemandes qui avaient été chassées de Brno en 1945. Le nom de Gerta est cependant une invention, car je ne voulais pas écrire la biographie d’une femme en particulier ayant vécu cette expérience.

Les événements en arrière-plan, tels que les discours d’Adolf Hitler ou d’Edvard Beneš, les exécutions dans la résidence étudiante de Kounic (« Kounicovy koleje »), ou le viol des femmes allemandes dans la gare de Brno sont tous, malheureusement, des faits historiques avérés. C’est pourquoi je préfère utiliser le terme de fiction historique pour décrire mon roman.

Avez-vous fait beaucoup de recherches en préparation du livre ? Quel type de recherches ?

J’ai parlé avec beaucoup de témoins, surtout des femmes, qui étaient plus ouvertes et qui ont aussi partagé leurs émotions : elles ne me parlaient pas seulement des faits, mais me transmettaient également l’atmosphère. Je me suis appuyée sur la correspondance des personnes déplacées, sur la presse et sur d’autres sources de l’époque, et j’ai étudié des publications sur le sujet qui sont sorties après 1989. J’ai aussi lu plusieurs livres qui décrivent la libération de Brno, ainsi que l’architecture de la ville et son organisation urbaine. Mes rencontres avec David Kovařík, spécialiste des déplacements de population à l’Académie tchèque des Sciences, ont formé une part très importante de mes préparatifs, au cours desquels j’ai vraiment apprécié sa patience et son enthousiasme. Il m’a permis d’avoir accès à de nombreux documents, et a même reconstruit l’itinéraire exact de la marche de la mort à partir de Brno jusqu’à la ville de Pohořelice, où se trouvent les fosses communes des victimes de cette marche de la mort. Il m’a accompagné durant les trente kilomètres de la marche de nuit, la première fois que j’ai décidé de la faire afin de ressentir par moi-même ce qu’elle représentait.

Justement, votre roman commence avec des remerciements envers toutes les personnes qui vous ont accompagnée durant cette marche le long de la route prise par les expulsés allemands. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

La première fois que j’ai fait cette marche en 2007, ce sont surtout des amis et des historiens qui nous ont accompagnés, David Kovařík et moi. C’était la première fois que cette marche avait lieu. Aujourd’hui, c’est mon ami Jaroslav Ostrčilík qui organise, chaque année, le week-end le plus proche de la date historique des expulsions, cette marche jusqu’à Pohořelice, en mémoire des Allemands de Tchécoslovaquie expulsés violemment de Brno dans la nuit du 30 au 31 mai 1945 et dont beaucoup ont trouvé la mort au cours de cette marche.

En y repensant, c’était l’un des moments les plus importants de mon travail sur ce roman : le fait de marcher toute cette distance, la nuit, entourée de ténèbres, avec les difficultés physiques de la faim, de la soif, des lourds bagages (afin de me rapprocher au mieux des circonstances dans lesquels Gerta se trouvait, je poussais un landau), puis de partager tous les ressentis des autres participants à cette marche, m’ont fait me rendre compte de toutes les émotions associées à l’écriture de ce roman, et de la responsabilité qui va avec. Le souvenir de cette marche m’est revenu à plusieurs reprises pendant que j’écrivais le roman.

J’étais parfois perplexe par rapport au développement de la personnalité de Gerta : elle est parfois assez distante par rapport au monde (quand elle est petite, elle semble incapable de voir ce qui se passe réellement autour d’elle, puis quand elle devient une femme âgée elle semble renoncer et se refermer sur elle-même), parfois aussi très déterminée, lucide, quelque fois même assez féministe. Y avait-il une « vraie » Gerta ?

Gerta est un personnage inventé, mais elle est inspirée de la vie d’une jeune femme qui vivait dans la rue où je me suis installée en 2002, et dont elle fut chassée, avec d’autres Allemands, à la fin de la guerre. Quand je me suis intéressée à la vie du quartier et que j’ai commencé à faire des recherches, j’ai rencontré un vieil homme qui m’a raconté l’histoire d’une femme de 21 ans, qui vivait dans cette rue avec un bébé de six mois, et qui avait disparu durant la marche de Brno. Mais les autres détails de la vie de cette vraie « Gerta » ont été perdus. J’ai créé ce personnage en rassemblant des épisodes de l’histoire de plusieurs survivantes dont j’ai retrouvé la trace durant mon enquête. Par exemple, j’ai trouvé des lettres d’une femme allemande, qui avait un tout petit enfant, et qui avait été choisie par des fermiers de Moravie pour travailler chez eux. Pendant plusieurs années après sa déportation, jusque dans les années 1950 lorsqu’elle a obtenu la nationalité tchécoslovaque, elle a vécu comme une esclave, travaillant pour obtenir sa nourriture et un endroit pour dormir. En lisant ce qu’elle avait écrit, j’ai pu me faire une idée de ce à quoi sa vie ressemblait, et son destin est une autre partie de la vie de Gerta.

Dans tous les cas, j’ai vu des attitudes ambiguës de la part tant des Tchèques que des Allemands : ces deux nations ont été capables de commettre des actes extrêmement cruels mais, en même temps, elles ont subi des blessures dans leur identité, et ce sont des blessures que les victimes ont porté en elles jusqu’à la fin de leur vie. Quelque fois, elles y ont fait face en se refermant sur elles-mêmes, d’autres fois en se laissant aller à de fortes critiques. Le personnage de mon roman est représentatif de ces deux attitudes.

Dans l’ensemble, c’est un roman assez triste, avec seulement quelques passages fugaces de calme et de bonheur au cours d’une vie marquée par la solitude et les pertes, y compris la perte de l’espoir. La dernière phrase du roman, lorsque la fille de Gerta décrit la vie de sa mère après sa mort comme une vie « non comblée » et « inutile », met vraiment fin à tout espoir qu’aurait pu avoir le lecteur que quelque chose viendrait, à la dernière minute, redonner un peu de valeur à la vie de Gerta. Est-ce ainsi, avec ce sentiment de gâchis, que votre génération a évalué la vie de vos parents et de vos grands-parents ?

Non, je ne dirais pas que c’est le sentiment de mes pairs tchèques, même si on peut jeter un regard négatif sur la vie des générations qui ont vécu sous le régime totalitaire. Ce serait compréhensible qu’il y ait des sentiments de colère et de mépris envers les personnes plus âgées, qui ne se sont pas opposées au régime, et il pourrait aussi y avoir des sentiments de regret, et de peine. Cependant, je pense que ma génération – la première génération d’après le communisme – s’est définie principalement par l’espoir, par un regard tourné vers l’avenir, et par l’enthousiasme face à la possibilité d’explorer tout ce qu’un monde libre et démocratique peut nous apporter.

Ce sentiment de « défaite », que la fille de Gerta admet à la fin du roman, représente seulement le sentiment de la minorité allemande vivant derrière le rideau de fer en Tchécoslovaquie : leurs vies, après la guerre, ont réellement été brisées. Et malheureusement, la plupart d’entre eux n’ont pas vécu assez longtemps pour voir la révolution qui aurait pu apporter un changement positif dans leurs vies.

Ces dernières années, j’ai vu de nombreux romans qui traitent du passé, des diverses communautés expulsées au cours du XXe siècle, et des conséquences que cela a eu au niveau des personnes, des familles, et de pays entiers, encore aujourd’hui. Je pense par exemple à Katzenberge de Sabrina Janesch (l’histoire d’une famille qui quitte l’Ukraine pour la Pologne, puis l’Allemagne, au cours de trois ou quatre générations), à Żanna Słoniowska et son roman Une ville à cœur ouvert (l’histoire d’une famille établie à Lvov, mais issue de Russie et de Pologne) ou encore à une autre auteure tchèque, Radka Denemarková, dont le roman L’argent d’Hitler prend l’histoire d’une jeune fille juive allemande comme point de départ de l’exploration des relations qu’entretient la Tchécoslovaquie avec son passé récent. Un point commun entre ces différents romans est qu’ils sont tous écrits par des femmes assez jeunes. S’agit-il juste d’une coïncidence ou diriez-vous que les femmes écrivains sont, aujourd’hui, davantage intéressées par les questions de mémoire et des trajectoires familiales brisées ?   

En termes d’histoire du XXe siècle, il me semble que c’est justement notre génération (c’est-à-dire à peu près la troisième génération après la Seconde Guerre Mondiale, qui a en effet suffisamment de recul par rapport aux souvenirs tragiques de cette période. Ainsi, nous pouvons écrire sur le passé avec objectivité, sans le poids des souvenirs douloureux. Grâce à cela, il nous est possible d’explorer le passé et de le montrer à travers des perspectives différentes. C’est seulement aujourd’hui qu’il nous est possible d’essayer de rendre une image plus large, plus complexe des événements historiques, et d’en débattre. De ce point de vue, oui, c’est une question de génération. Et le fait que ce soit des auteures qui se saisissent de ce sujet me parait aussi caractéristique, peut-être parce que les femmes sont plus sensibles et peuvent mieux saisir les nuances, les ressentiments et les craintes (dans leurs propres familles ou autre part) qu’elles transmettent ensuite à leurs enfants et petits-enfants.

En ce qui me concerne, je pense qu’il est essentiel de montrer ces sujets qui étaient auparavant enterrés dans le passé, mais qui ont encore des influences sur nos pensées et nos comportements. Je le fais à travers les héroïnes de mes romans, en premier lieu parce que je les comprends mieux, et aussi parce que je pense que leurs destins n’ont souvent pas été pris en compte par la « grande histoire », celle qui est écrite par les gagnants et qui, souvent, néglige les « petites vies » des mères et des enfants. Mais, à mes yeux, elles sont les vrais héros, car c’est sur elles que retombe le poids de l’histoire, et ce sont elles qui ont toujours trouvé la force pour lui faire face, malgré toutes les difficultés.

deessesEn tant que romancière, vous semblez être très ancrée dans l’histoire locale de votre région de la République tchèque. Dans l’un de vos autres romans, Les déesses de Žítková, par exemple, vous prenez des éléments du folklore local et vous vous intéressez à comment ils ont survécu pendant et après le communisme. Mais vous êtes aussi active dans le domaine des arts visuels, en tant que curatrice, et auteure également d’une biographie de l’artiste Kamil Lhoták (dont les œuvres jouent d’ailleurs un petit rôle dans L’expulsion de Gerta Schnirch). Comment rassemblez-vous, dans votre travail, ces différents centres d’intérêt ?

J’ai fait des études d’histoire de l’art et, depuis mes études universitaires, je travaille comme curatrice, donc je suis entourée d’artistes, d’histoires, et de morceaux d’art et d’histoire qui m’inspirent. L’expérience que j’ai accumulée au fil des ans entre naturellement dans mon activité d’écriture. Et bien que je distingue mon travail de curatrice de mon travail littéraire, il arrive que les deux se chevauchent et s’entremêlent.

C’est particulièrement vrai avec mon projet actuel, qui s’appelle « I žárovka má sochu » (« L’ampoule a aussi sa statue ») et qui vise à attirer l’attention sur le fait que, dans les rues des villes tchèques, on trouve très peu de statues de femmes importantes de notre passé. Par exemple, on trouve dans ma ville, Brno, plus de soixante-dix statues d’hommes, et seulement une de femme. Celle-ci était d’ailleurs une héroïne du communisme, et sa statue a été créée par le régime précédent. On peut même trouver des statues d’objets tels que l’ampoule d’Edison, ou un cube de sucre, ce qui me parait absurde. Avec des amies, des femmes actives, j’ai donc lancé cette initiative pour essayer d’encourager les villes tchèques à installer dans les rues davantage d’objets artistiques permettant de nous rappeler les nombreuses femmes qui ont joué un rôle important, en tant qu’artistes ou par leur activité publique, pour le développement et la notoriété de leur ville. Elles sont souvent oubliées en République tchèque et c’est dommage, parce qu’avoir des modèles forts de femmes serait bénéfique non seulement pour les femmes et les filles qui peuvent s’en inspirer, mais aussi pour la société en général, qui aurait

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Vítězslava Kaprálova

ainsi une meilleure connaissance de notre passé. Je pense par exemple à Bertha von Suttner, qui vécut à Brno durant 12 ans et reçut le prix Nobel de la Paix en 1905, mais qui n’est mentionnée nulle part. Je pense aussi à mon héroïne préférée, Vítězslava Kaprálova, la première femme compositrice et cheffe d’orchestre tchèque, qui mourut à Montpellier où son mari l’avait amenée après l’arrivée des troupes allemandes à Paris en 1940. J’ai été tellement intéressée par la vie de cette femme exceptionnelle que j’ai écrit une pièce de théâtre, Vitka, sur sa vie à Brno ainsi qu’en France.

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Née à Brno en 1980, historienne de l’art et auteure de nouvelles, romans, pièces de théâtre ainsi que de publications professionnelles dans le domaine de l’histoire de l’art, Kateřina Tučková est lauréate de nombreux prix littéraires et décorations, parmi lesquels le Prix Magnesia Litera des lecteurs pour ses romans L’expulsion de Gerta Schnirch, en 2010, et Les Déesses de Žítková, en 2013 ; et le Prix de la Ville de Brno pour la Littérature, en 2019. Depuis sa parution en 2009, L’expulsion de Gerta Schnirch a été traduit en italien, hongrois, allemand et polonais. Kateřina Tučková travaille actuellement sur son nouveau roman, « Bílá Voda », qui s’intéresse à l’histoire des religieuses persécutées pendant la période communiste et aux tentatives du régime communiste pour dissoudre les ordres religieux. Elle espère le terminer d’ici la fin de l’année.

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Cet entretien, réalisé dans le cadre de ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale, a également été publié dans Le Courrier d’Europe centrale.

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Actualité du mercredi : un coup d’œil chez nos voisins

Le mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

L’année dernière au Festival International du Livre de Budapest, j’avais découvert l’existence du Prix de littérature de l’Union européenne : inauguré en 2009 et financé par le programme Europe Créative de la Commission européenne, il vise à montrer la diversité de la création littéraire contemporaine en Europe, en récompensant des auteurs plutôt en début de carrière, et en encourageant les traductions. Bref, plutôt une bonne choses à mes yeux.

Le principe est simple : parmi les 36 pays participants (membres de l’Union européenne + Islande, Norvège, Albanie, Bosnie-Herzégovine, Macédoine du Nord, Monténégro, Serbie, Géorgie, Moldavie, Ukraine, Tunisie, Arménie et Kosovo), 12 pays sont sélectionnés par rotation chaque année. Pour chaque pays, un jury national prépare une présélection avant d’annoncer le ou la lauréat.e de leur pays. Les pays participants cette année sont : l’Autriche, la Finlande, la France, la Géorgie, la Grèce, la Hongrie, l’Irlande, l’Italie, la Lituanie, la Pologne, la Roumanie, la Slovaquie, l’Ukraine et le Royaume-Uni.

Le résultat : chaque année, douze auteur.e.s sont mis en avant au niveau européen et deviennent un peu mieux connus en dehors de leurs frontières grâce aux traductions. En tout cas, c’est l’objectif, mais je ne suis pas sûre que les résultats en termes de visibilité soient encore tout à fait à la hauteur des espérances.

Plutôt que de détailler la liste des livres et auteurs présélectionnés cette année (la liste a été annoncée jeudi dernier et est consultable en suivant ce lien), je me suis dit que je vous ferais une autre liste, celle des auteurs d’Europe centrale et des Balkans lauréats du prix depuis 2009 et pour lesquels il existe des traductions en français. Les voilà, aussi tentants les uns que les autres:

De Macédoine : La Liste de Freud, de Goce Smilevski (Belfond, 2013, traduit par Harita Wybrands) revient sur un épisode méconnu de la vie de Sigmund Freud – son départ pour l’Angleterre en 1938 et la liste qu’il dressa alors des personnes qui l’accompagneraient, ou non. (Lauréat 2010).

De Pologne : Pension de famille, de Piotr Paziński (Gallimard, 2016, traduit par Jean-Yves Erhel), « élégie d’un monde englouti » et « puissant témoignage de la troisième génération après la Shoah, et un livre bouleversant sur la transmission d’une mémoire » (Lauréat 2012).

Et aussi : Le Magicien, de Magdalena Parys (Agullo Editions, 2019, traduit par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez) : « Opérations secrètes, chantage et vengeance personnelle s’entrelacent dans ce roman à mi-chemin entre “noir” et roman historique, qui entremêle habilement réalité et fiction. » (Lauréate 2015).

De Roumanie : La vie commence vendredi, d’Ioana Pârvulescu (Seuil, 2016, traduit par Marily Le Nir), voyage dans le temps mêlant historique, fantastique et policier dans Bucarest de la fin XIXe siècle (Lauréate 2013).

Du Monténégro : La tête pleine de joies, d’Ognjen Spahić (Gaïa, 2016, traduit par Alain Cappon), recueil de nouvelles dans lesquelles « l’écrivain commente le processus de création littéraire, à deux pas de la folie » (Lauréat 2014).

De Lettonie : Metal, de Jānis Joņevs (Gaïa, 2016, traduit par Nicolas Auzonneau), suit le destin de Janis et de sa bande : « Dans une Lettonie en transition après l’effondrement de l’Union soviétique, une jeunesse aventureuse s’enflamme pour la culture alternative et le rock metal » (Lauréat 2014).

De Slovaquie : Scènes de la vie de M., de Svetlana Žuchová (Le Ver à Soie, 2019, traduit par Diana Jamborova Lemay) : roman de la perte et du deuil, et de la reconstruction de soi, entre Vienne et Bratislava (Lauréate 2015).

Et aussi : Cafe Hyène, de Jana Beňová (Le Ver à Soie, 2015, traduit par Diana Jamborova Lemay), « mosaique atypique d’observations, de perceptions, de réflexions et de souvenirs » autour d’Elza, de son amie Rebeka et de leurs deux compagnons, Ian et premierseptembre_0Elfman. (Lauréate 2012).

Et aussi : C’est arrivé un premier septembre, de Pavol Rankov (Gaïa Editions, 2019, traduit par Michel Chasteau) : à partir du 1er septembre 1938, « l’histoire intime [de] trois jeunes garçons, puis [de] trois hommes, incarne les remous de la grande Histoire jusqu’en 1968 » (Lauréat 2009).

D’Autriche : Un jour j’ai dû marcher dans l’herbe tendre, de Carolina Schutti (Le Ver à Soie, 2018, traduit par Jacques Duvernet) : « Un village dans l’ombre et une tante qui ne parle pas du passé : c’est dans ce monde que, du jour au lendemain, Maïa se retrouve plongée. Avec la mort prématurée de sa mère biélorussienne, c’est aussi sa langue qui se perd. » (Lauréate 2015).

Du Monténégro : Arcueil, d’Aleksandar Becanovic (éditions Do, 2019, traduit par Alain Cappon), relecture sous plusieurs perspectives du scandale de « l’affaire Arcueil », impliquant un certain marquis de Sade (Lauréat 2017).

D’Estonie : Le pèlerinage, de Tiit Aleksejev (éditions Intervalles, 2018, traduit par Jean Pascal Ollivry). « Le vieux jardinier d’un couvent du sud de la France évoque sa jeunesse passée puis son départ pour Jérusalem au sein de la première croisade. » (Lauréat 2010)

De République tchèque : Nami, de Bianca Bellova (Mirobole, 2018, traduit par Christine Laferrière), « l’histoire d’un jeune garçon qui grandit sur les rives d’un lac en train de s’assécher, quelque part au bout du monde… » (Lauréate 2017).


Żanna Słoniowska – Une ville à cœur ouvert

sloniowskaSi le titre en français du roman est Une ville à cœur ouvert, l’original polonais porte celui, également beau et évocateur, de « Maison au vitrail ». On pourrait y rajouter un troisième titre, qui mettrait en avant les quatre femmes dont l’histoire ressort petit à petit des pages du livre et qui sont l’expression vivante de l’histoire de la ville et (différemment) de la maison.

Les quatre femmes, ce sont respectivement la narratrice, sa mère Marianna, sa grand-mère Aba et son arrière-grand-mère Mémé Stasia. Toutes quatre vivent dans un appartement de cette « maison au vitrail » en plein centre de Lviv. Ce serait facile de compléter la phrase que je viens d’écrire en ajoutant que Lviv est une ville d’Ukraine proche de la frontière polonaise, afin de mieux situer le contexte du roman pour ceux et celles qui ne connaissent pas cette ville. Mais le roman esquisse justement par le biais de ces quatre générations de femmes l’histoire de la ville – une histoire où le remplacement du nom polonais par un nom russe puis par un nom ukrainien symbolise bien la complexité de son passé – et une histoire en tout cas étroitement imbriquée avec celle des gens qui y vivent.

Avant d’être l’histoire d’une ville, c’est donc surtout l’histoire de cette famille, telle qu’elle delcourtnous est racontée par la plus jeune de ces femmes à partir du jour de la mort de sa mère, Marianna, fauchée par une balle lors d’une manifestation antisoviétique, et pro-ukrainienne, un jour d’été en 1988. La narratrice est alors âgée de 11 ans, et en arrivant à la dernière page, je me suis dit que Żanna Słoniowska avait vraiment bien réussi à créer cette voix d’enfant puis d’adolescente et de jeune femme qu’est celle de la narratrice. En particulier, elle joue très bien avec le passage des différentes couches de temps qui s’entremêlent dans le livre. Une ville à cœur ouvert n’est en effet pas du tout un roman chronologique car il suit, au fil d’une série de chapitres assez courts et qui s’accumulent en passant d’un sujet à un autre pour former un tout cohérent, le cheminement des pensées de la narratrice : des pensées qui se préoccupent parfois de leur présent (quelques années après la mort de Marianna), qui reviennent parfois en arrière vers les pensées de l’enfant qu’elle était auparavant, ou qui reconstruisent des fragments de l’histoire de sa mère, de sa grand-mère et de son arrière-grand-mère.

Sans doute était-elle de ces gens qui ne perçoivent la véritable nature du régime dans lequel ils vivent que lorsqu’il se met à lorgner à travers leurs fenêtres. Ceux qui étaient venus en 1937 l’avaient marqué à vie. Aussi, plus les gens manifestaient dans les rues de Lvov, plus fort ils parlaient de choses autrefois entourées de silence, plus elle mettait d’acharnement à vérifier, le soir venu, que nos portes d’entrée étaient parfaitement closes.

polishSi la narratrice (dont on ne sait pas le nom) est la plus jeune de cette famille, on trouve à l’autre extrémité Mémé Stasia, l’arrière-grand-mère et la fondatrice de cette lignée installée à Lviv en 1944 avec sa fille : venant de Leningrad, elle était arrivée dans cette ville qui portait alors le nom de Lwów, amenant avec elle une défiance envers les inconnus qui ne l’avait jamais quittée depuis que son mari avait été emmené une nuit et avait disparu à tout jamais dans les purges staliniennes. Sa fille, Aba, devint médecin, et donna à son tour naissance à une fille, Marianna, qui choisit contre l’opinion de sa grand-mère de devenir cantatrice puis, plus tard, d’abandonner le russe et de ne parler qu’ukrainien. Personnalité forte et libre, qui n’hésitait pas à s’opposer à la personnalité également forte de Mémé Stasia, Marianna finit avec ses choix d’instaurer deux camps dans cet appartement que partagent cette famille de femmes au cours de quarante années et dans laquelle grandit la narratrice.

Après la mort de Marianna, c’est Mémé Stasia, et Aba, qui meurent à leur tour, et la narratrice reste seule, comme si elle symbolisait une Ukraine qui doit tracer seule son chemin vers l’avenir.

J’ai découvert par la suite que tous les immeubles n’abritaient pas de vitrail, loin de là, et qu’en général, lorsqu’il y en avait un, il était nettement plus petit que le nôtre. Notre vitrail occupait la cage d’escalier tout entière. Il séparait, tel un rideau, l’intérieur du bâtiment de la cour, et s’étirait à travers les étages, de haut en bas, ou peut-être de bas en haut, Nous habitions au premier et il nous suffisait d’ouvrir la porte pour apercevoir la partie centrale : les vestiges d’un sous-sol brun-roux d’où émergeait un grand tronc d’arbre solitaire, scindant en deux un lac turquoise. Les voisins qui habitaient au-dessus de chez nous pouvaient admirer la rive opposée où se dressaient des montagnes vertes dressées de sapins bleus. En grimpant jusqu’au grenier, on les voyait se fondre dans un ciel de nuages lavande et blancs.

Elle n’est pas tout à fait seule, cependant, car il y a le personnage de Mikołaj, qui fait le RTW8_House_With_The_Stained-Glass_Window_1600pxpont entre la mère décédée et sa fille, ainsi que vers le fameux vitrail de la maison. Ce vitrail, rare survivant de l’époque pré-soviétique de la ville, est convoité tant par les délinquants du quartier, que par les nouveaux promoteurs immobiliers, que par Mikołaj, qui en voulant le restaurer et le conserver se fait le porte-parole de l’idée de préserver le passé de la ville dans son présent et pour son avenir. Le vitrail accompagne ainsi à son tour l’histoire de la narratrice et de la ville au moment où cette dernière s’apprête à passer, avec la nouvelle indépendance de l’Ukraine, à une autre étape de réflexion sur son passé et son identité.

C’est évident qu’Une ville à cœur ouvert parle de sujets importants, d’histoire, de mémoire, dans une partie d’Europe où les mouvements de population et la cruauté de l’histoire posent des questions évidentes d’identité, d’appartenance et de gestion du passé (le roman se termine d’ailleurs avec la révolution ukrainienne de 2014). En choisissant de le faire sous l’angle d’une famille en prise avec l’histoire, et qui plus est avec une écriture souvent poétique et une narratrice à l’orée de l’âge adulte, le roman s’inscrit aussi dans une chaîne de romans qui, de la Russie à l’Allemagne en passant par la Pologne et l’Ukraine, s’efforcent encore aujourd’hui de mesurer le poids du passé sur le présent de cette partie de l’Europe.

Je m’étais toujours efforcée de lire la ville comme un livre, mais à l’évidence c’est lui qui en connaissait l’alphabet. Nous observions la façade d’un immeuble, dont le crépi venait de tomber, quand il m’a dit :

« C’est du yiddish, ça veut dire : café, thé, lait. Chaque année, au printemps, Lviv fait sa mue, révélant sur ses façades des lettres issues de divers alphabets. Les autorités considèrent ce phénomène comme une maladie dangereuse. »

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Je continue avec Une ville à cœur ouvert ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale, en passant à une auteure contemporaine. Née en 1978 à Lviv dans une famille où l’on parlait ukrainien, russe et polonais, Żanna Słoniowska choisit d’écrire ce premier roman en polonais après avoir travaillé en tant que journaliste en russe, polonais et ukrainien et avoir publié un album de photographies de la Lviv d’avant-guerre. Elle vit aujourd’hui à Cracovie. Ayant obtenu en 2016 le prix du Festival Conrad pour le meilleur premier roman, Une ville à cœur ouvert a été traduit en russe, ukrainien, anglais et allemand.

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C’est aussi une dernière contribution au Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran (une excellente initiative pour découvrir des auteurs et auteures de ces pays « de l’Est ») et une première contribution à « Voisins Voisines » qui nous invite à nous intéresser à la littérature européenne contemporaine en général.

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Żanna Słoniowska, Une ville à cœur ouvert (Dom z witrażem, 2015). Traduit du polonais par Caroline Raszka-Dewez. Editions Delcourt, 2018 ; Points, 2019.


György Dragomán – Le bûcher

le bucher couvertureD’emblée, Le bûcher demande de ses lecteurs de lui donner toute leur confiance : une jeune fille de 13 ans, pensionnaire d’un internat depuis le décès, récent et tragique, de ses parents, voit apparaître une femme âgée qui dit être sa grand-mère et vouloir la ramener avec elle. Cette jeune fille n’a jamais entendu parler de sa grand-mère, ni d’un quelconque autre membre de sa famille mais, troublée par la forte personnalité de cette femme, et par l’image qui apparaît dans le marc de la tasse de café qu’elle tient dans ses mains, décide de la suivre. Au terme d’un long voyage en train, elle débute une nouvelle vie dans la ville d’origine de sa grand-mère.

Emma, c’est son nom, est alors doublement transplantée dans une nouvelle réalité, la mémoire de ses parents formant un lien ténu entre elle et, d’une part, un passé dont elle se refuse à parler et, d’autre part, sa grand-mère qui possède ses propres souvenirs accumulés au fil des années.

Ce choix de l’auteur permet de faire d’Emma un personnage qui, par son statut d’étrangère dans la ville, va faire ressortir, petit à petit et dans la douleur, l’histoire de la grand-mère et celle, très récente, de la ville.

Très vite, Emma comprend qu’elle n’est pas bienvenue dans sa nouvelle école, tout comme sa grand-mère est vue avec hostilité en ville. Les autres enfants, et même quelques professeurs, ne se privent pas de reprocher à Emma ce qui est en fait reproché à sa grand-mère : sa folie, sa pratique de la magie, et surtout son rôle au cours des décennies précédents et de la période trouble et meurtrière qui vient de secouer la ville.

On comprend que cette période devait marquer la fin de nombreuses années de mensonges et de menaces, mais qu’elle n’a fait qu’engendrer une nouvelle ère de semi-vérités et d’accusations. On comprend aussi, bien que ce ne soit jamais mentionné sauf sur la quatrième de couverture, que l’arrière-plan est celui de la Roumanie des années sombres, et que les portraits arrachés des murs des classes et brûlés dans la cour de l’école sont ceux de Ceausescu et de ses acolytes. On comprend, enfin, que la fin de cette période n’a fait que permettre l’éclatement au grand jour des rancœurs individuelles accumulées durant des décennies et dont la résolution se fera dans la violence et non par la justice.

Je me penche en avant, j’avance tête baissée, face au vent, je ne veux pas savoir où je suis, je ne veux pas savoir où je vais, je ne regarde ni devant moi ni en l’air, je fixe mes chaussures sur l’asphalte, mes chaussures sur les pavés, mes chaussures sur les dalles de céramique, mes chaussures sur les marches d’escalier, mes chaussures martèlent le sol, elles martèlent : indic-indic, mouchard-mouchard, je ne veux pas entendre ça, j’accélère le pas, je me mets à courir plus vite, peu importe la direction, je dois seulement grimper, mes cuisses et mon dos me font mal, je me souviens de ce que maman me répétait à propos de la respiration, mais je ne le fais pas, je commence à ressentir un point de côté, la douleur me transperce, peu m’importe qu’elle me transperce, qu’elle me transperce jusqu’au cœur.

Le passé, la mémoire, les distorsions volontaires ou non du premier par la seconde, le choix de se souvenir ou d’oublier, l’impossibilité de se souvenir ou d’oublier : ce sont des thèmes omniprésents, même dans les activités les plus anodines. Ainsi Emma, pratiquant comme avant elle sa mère la course d’orientation, participe-t-elle sans le savoir à une quête pour la vérité qui la dépasse. Ainsi les dessins de sa grand-mère dans la farine blanche se font-ils, comme les images des bûchers qui marquent chaque extrémité du roman, l’expression de réponses différentes à la question de comment se positionner face au passé. Ainsi s’entremêlent aussi, pour Emma, un passé proche qui la hante, et les différentes couches de passé de cette communauté qu’elle découvre et ne comprend pas encore. Cela, à un moment charnière pour cette communauté comme pour Emma elle-même, forcée, par son déracinement et par son passage de l’enfance à l’adolescence, de s’interroger sur la personne qu’elle veut devenir.

Car Emma n’est pas qu’un symbole, elle est d’abord une jeune fille qui va à l’école, fait de la course d’orientation et du dessin, et dont les goûts s’affirment au fur et à mesure qu’elle grandit et se fait à son nouvel environnement. Surtout, elle est la narratrice du roman, et quelle narratrice : silencieuse, observatrice, assez distante et plutôt froide malgré la narration toute au présent et à la première personne (à l’exception des quelques passages où se fait directement entendre la voix de la grand-mère).

J’attends. Je regarde le parc par la fenêtre. De chaque côté de l’allée, il y a des oiseaux perchés en haut des arbres dénudés. Ce sont des corneilles.

J’observe les corneilles. J’attends.

Je me demande ce que la directrice me veut.

Cette omniprésence du « je » rend d’autant plus surprenantes les intrusions d’épisodes où la réalité du quotidien cède le pas à une deuxième épaisseur, à la frontière entre magie et surnaturel. C’est là que le roman demande à nouveau du lecteur qu’il se laisse porter par les événements sans trop les remettre en cause, même lorsque ceux-ci prennent la forme d’une poupée pleurant dans le noir, d’une figure à taille humaine émergeant de l’argile dans laquelle elle a été façonnée, ou d’un grand-père mystérieusement décédé réapparaissant dans la buée d’une vitrine de bibliothèque ou par un crissement invisible dans la neige.

Le rubis lance une étincelle sur le rebord de la cuvette, le benzine prend feu, s’embrase en sifflant, je me vois de l’extérieur, mes cheveux brûlent, flottent, grésillent, se tordent comme des serpents de feu, je suis dans une cuvette de feu, je brûle, et je n’ai pas mal.

Quelle est la valeur de ces phénomènes ? Pour qui, d’Emma ou de sa grand-mère, sont-ils réels ? A chacun de décider mais s’ils forment l’un des aspects enrichissants de ce long roman initiatique, ils en forment aussi un aspect des plus déroutants. Le langage froid et factuel d’Emma, l’impression constante qu’elle accorde une importance égale à relater l’activité des fourmis dans le jardin et les souvenirs que lui présente sa grand-mère, sont l’autre élément surprenant du roman. C’est un vrai parti-pris de la part de l’auteur, et Dragomán réussit très bien, et de manière très crédible, à maintenir la voix distinctive de son personnage principal, malgré son caractère omniprésent. Mais cela rend parfois plus difficile de décider ce qui est important de ce qui l’est un peu moins et, en général, de s’attacher à Emma, personnage par ailleurs si vivant et que l’on voit grandir, au fil des pages, jusqu’au spectaculaire dénouement.

György Dragomán, Le bûcher (Máglya, 2015). Trad. du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Gallimard, 2018.

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György Dragomán participait au festival Un week-end à l’Est et j’ai pu m’entretenir avec lui de questions de mémoire, d’écriture et de géographie. Cela fera l’objet du prochain billet, qui paraitra aussi (comme celui-ci) sur le site d’information Le Courrier d’Europe centrale.

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Avec cette chronique, je contribue au challenge Voisins Voisines, d’À propos de livres, chez qui l’on peut retrouver de nombreuses lectures du monde.


Edna O’Brien – Les petites chaises rouges

little red chairs.jpegAu début, je ne savais pas trop par où commencer pour parler de ce livre, mais peut-être le plus simple est de dire qu’il est écrit par la grande écrivaine irlandaise Edna O’Brien et qu’il constitue, tout comme L’hiver des hommes de Lionel Duroy, une manière de transposer en littérature la guerre de Bosnie, vues « de l’extérieur ». C’est probablement leur seul point commun, car là où L’hiver des hommes relève davantage du documentaire fictionnalisé, le livre d’Edna O’Brien appartient sans aucun doute à la fiction même si, ici, la réalité sur laquelle s’appuie cette fiction transperce de part en part et dans toute son aspérité les pages de ce roman.

A Cloonoila, les habitants de cette petite bourgade irlandaise vivent leur vie habituelle, avec son train-train quotidien, son ennui, ses joies et ses tracas. C’est dans cet endroit un peu reculé et où tout le monde se connaît qu’apparaît un jour d’hiver « l’étranger », l’homme à la longue barbe dont l’accoutrement, les manières distinguées et réservées, l’érudition et l’accent étranger le rendent si distinct.

Long afterwards there would be those who reported strange occurrences on that same winter evening ; dogs barking crazily, as if there was thunder, and the sound of the nightingale, whose song and warblings were never heard so far west.

D’objet de curiosité, ce Dr. Vladimir devient rapidement une sorte de trophée, la ville entière tombant sous le charme de cet énigmatique expert on ésotérisme, « healer and sex therapist » : la ville entière, mais surtout Fidelma, presque quarantenaire, encore sous le coup de la faillite de sa boutique de mode et dévorée par le désir d’avoir un enfant. D’énigmatique, le personnage du docteur va cependant devenir sinistre à l’extrême, et c’est de manière inattendue et terrible que le destin de Fidelma va s’entremêler à celui des victimes du conflit bosnien.

Le rôle de cette guerre, et de son cortège d’atrocités et de traumatismes, est annoncé ici et là, notamment par le personnage de Mujo, le garçon de cuisine de l’hôtel chic du coin. Pour lui, comme pour beaucoup d’autres, la guerre de Bosnie est encore un traumatisme vivant dans leur chair et dans leur mémoire. Mais pour Fidelma, c’est un tout autre traumatisme, au départ entièrement privé, qui va l’emmener dans une trajectoire de collision brutale avec le traumatisme public des Balkans.

Elle ne pourra jamais se défaire de son association, si fortuite et pourtant si pesante, avec la Bosnie, parce qu’elle en est marquée physiquement et parce que d’autres la lui renvoient à la figure aux moments les plus inattendus. Cependant, elle s’exile, pour tenter de se soustraire à la curiosité et à la haine qui l’entourent, et se retrouve plongée parmi d’autres exilés venus des quatre coins du monde. C’est, en fait, un monde similaire à celui de Mujo et de ses collègues de l’hôtel de Cloonoila, celui que côtoyait auparavant Fidelma sans y prêter attention, et dont elle ignorait la précarité, le déracinement, mais aussi la confiance en une vie meilleure.

C’est avec le chemin qu’elle prend pour continuer sa vie, un chemin somme toute assez encourageant au vu des circonstances, que se termine le livre.

I am not a stranger here anymore.

J’ai beaucoup tardé à écrire à propos de ce livre, lu en juillet, en partie parce que j’ai eu tellement petites chaises rougesde mal à réconcilier le titre (qui comme le rappelle le paragraphe introductif renvoie aux chaises rouges disposées à Sarajevo en 2012 en commémoration des 11541 hommes, femmes et enfants décédés durant le siège de la ville entre 1992 et 1995) et le roman qui est et en même temps n’est pas un roman sur la Bosnie, tout comme il est et en même temps n’est pas sur un destin de femme, sur la culpabilité et l’innocence, sur l’exil, sur la maternité et la vulnérabilité qu’elle implique pour les femmes, en tant qu’individus et en tant que groupe. Le roman est sur tout cela à la fois, et ce n’est pas aisé d’accepter qu’il n’y a pas une clé de lecture, une thématique qui sera posée puis résolue pour le lecteur.

Est-ce que cela en fait le chef d’œuvre d’Edna O’Brien, comme l’écrit Philip Roth sur la couverture de l’édition anglaise du livre ? Je ne sais pas, mais cela ne veut pas dire que je suis mitigée par rapport au livre. Au contraire, beaucoup de choses m’ont plu dans le style, l’habileté de l’auteur à glisser ici et là un détail, une description qui tout de suite rendent vivant et identifiable un lieu ou une personne. L’empathie, aussi, envers ses personnages, même (voire surtout) parmi les seconds rôles : Dara, Mujo, sœur Bonaventure, la petite Mistletoe. Parmi les multiples voix qui font ce roman, c’est finalement celle de Fidelma qui reste la plus énigmatique pour moi, tellement elle s’exprime peu à la première personne.

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D’Edna O’Brien, je n’avais lu jusqu’ici que son premier livre, The Country Girls, écrit 55 ans avant Les petites chaises rouges. Le style, le contexte ont changé mais j’ai retrouvé dans Les petites chaises rouges cet engagement et cette volonté de mettre le doigt sur les manquements du monde. A la parution du roman en 2015 (2016 pour sa traduction française), le procès à la Haye de Radovan Karadzic (qui inspire celui du docteur) était encore en cours.

Edna O’Brien, The little red chairs (Faber & Faber, 2015). Traduction française : Les petites chaises rouges, Sabine Wespieser, 2016.

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Lionel Duroy – L’hiver des hommes

hiver des hommesIl y a quelques jours, je lisais un article sur le ré-enterrement de quelques-uns des corps de victimes de Srebrenica, découverts encore récemment dans des fosses communes, 23 ans après le massacre commis dans cette ville de l’est de la Bosnie-Herzégovine. Par coïncidence, j’entamais à peu près au même moment la lecture de L’hiver des hommes de Lionel Duroy, deuxième livre qu’on m’a gentiment prêté en prévision de mon voyage dans ce pays. Je suis sortie de cette deuxième lecture assez abattue et plutôt perplexe : comment réconcilier l’essor touristique et les sites naturels et architecturaux visiblement merveilleux de ce pays, avec une histoire aussi dure et récente ?

Rien dans le livre n’indique quelle y est la part de réel, et quelle d’imaginé, et j’hésite d’ailleurs à le qualifier de roman même si c’est bien ce qui est indiqué sur la tranche du volume. On suit dans L’hiver des hommes les rencontres de Marc, un écrivain-journaliste français qui avait couvert la guerre vingt ans auparavant, avec différentes personnes serbes ou de la République serbe de Bosnie, au début des années 2010 : un ex-colonel serbe vivant dans la crainte de l’arrestation ; une historienne auteure d’une bio-hagiographie du général Ratko Mladic (commandant des troupes ayant commis le massacre de Srebrenica et à ce titre condamné à la réclusion à perpétuité par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie de La Haye en 2011, pour génocide et crime contre l’humanité) ; un ancien ministre de Radovan Karadzic (dirigeant des Serbes de Bosnie à l’époque, dont le procès en appel de sa condamnation à 40 ans de réclusion s’est ouvert il y a quelques mois) ; et d’autres acteurs de ce terrible conflit.

C’est l’hiver, et alors que nous suivons Marc de ville en village en République serbe de Bosnie, les tempêtes de neige se font plus intenses, les nuits plus longues et plus hostiles, et dans les appartements surchauffés les langues se délient avec plus ou moins de bonne volonté sur les questions qui les préoccupent encore. Quelle est la part de responsabilité des différents groupes ethniques dans le massacre de Srebrenica, dans le siège de Sarajevo, et dans bien d’autres événements de cette guerre ? Les Serbes sont-ils les grands incompris du XXe siècle ? Serbes, Croates et Musulmans peuvent-ils encore espérer vivre ensemble ?

A la dureté de la météo s’ajoute une atmosphère de plus en plus pesante et claustrophobique, à mesure que Marc se rend compte de la nature des sentiments des gens qu’il rencontre : admiration pour Mladic, rejet mêlé de crainte envers les inspecteurs du tribunal de La Haye, animosité encore forte entre les partisans de Mladic et ceux de Karadzic, et plus forte encore envers ceux qui, Serbes, s’étaient refusés à prendre le parti serbe contre les Musulmans et Croates qu’ils avaient si longtemps côtoyés au quotidien. Surtout, le sentiment que, là-bas, dans la Sarajevo au pied des collines, que les Serbes évitent soigneusement de peur d’y être arrêtés ou assassinés, les Musulmans préparent un assaut contre leurs ennemis.

Une atmosphère de paranoïa, donc, pour des gens pris au piège de leur propre propagande – une atmosphère dont on ne sait pas si Lionel Duroy l’exagère ou non, mais qui reste efficace au moment du dénouement (à Sarajevo, justement). C’était pour moi l’aspect le plus intéressant du livre, surtout qu’il a été écrit il y a juste un peu plus de cinq ans et qu’une partie de ce qu’il décrit sur les sentiments des uns et des autres est encore d’actualité.

Mais pourquoi, en fait, ce retour dans les Balkans et cette série d’entretiens ? C’est là que j’ai senti mon attention faiblir quelque peu : Lionel Duroy utilise en effet pour son récit deux fils conducteurs qui ne m’ont paru ni l’un ni l’autre particulièrement convaincants. Il y a d’abord l’histoire personnelle de Marc, dont l’ex-femme Hélène fait occasionnellement des apparitions par SMS interposés, cette histoire n’apportant pas grand-chose au livre, sauf s’il fallait y voir une référence à la vraie vie de l’auteur au moment de la rédaction du livre. Il y avait ensuite une deuxième femme, Ana Mladic, fille du général Mladic, qui s’était suicidée en 1995 alors que le conflit atteignait un pic de violence.

S’appuyant sur un parallèle avec les enfants de criminels nazis, Marc cherche à reconstruire l’état d’esprit d’Ana au moment de son suicide, et à comprendre son geste : s’agissait-il d’une reconnaissance de sa propre incapacité à s’opposer à un père dont elle avait fini par comprendre les crimes ? Est-il possible de tirer de son geste une conclusion plus large sur le destin des enfants des grands criminels ?

Cette enquête était en quelque sorte vouée à l’échec, étant donné qu’Ana Mladic n’avait laissé aucune explication de son geste et que les témoignages sur cette jeune fille décédée quinze ans auparavant étaient trop rares, et trop partisans, pour donner une réelle chance de crédibilité au cheminement psychologique élaboré par Marc. Et pourquoi n’avoir pas aussi recherché les témoignages des enfants de Karadzic ou de Milosevic, ce qui parait un peu étrange pour un écrivain présenté comme étant fasciné par le destin des enfants des criminels de guerre ?

Tout cela me ramène au fait qu’il s’agit d’un roman, et non d’une enquête judiciaire ni d’un ouvrage de recherche académique. Cela n’empêche que L’hiver des hommes est basé en très grande partie sur des faits réels de l’histoire du XXe siècle qui, même si on n’en lit pas grand-chose aujourd’hui dans la presse occidentale, continuent à marquer très profondément la vie des habitants de ces pays ravagés par la guerre il y a finalement si peu de temps.

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Lionel Duroy, journaliste et écrivain, est l’auteur de plusieurs romans essentiellement autobiographiques, et de mémoires rédigés avec des personnalités telles que Sylvie Vartan, Mireille Darc ou Gérard Depardieu. Son dernier roman, Eugenia (Julliard, 2018) porte sur la vie de l’écrivain roumain Mihail Sebastian au cours des années 1930 et 1940. L’hiver des hommes a reçu le prix Renaudot des lycéens en 2012 et le prix Joseph Kessel en 2013.

Lionel Duroy, L’hiver des hommes. J’ai lu, 2012.


Tatiana Tibuleac – L’été où maman a eu les yeux verts

tatianaTibouleac_pour-WEBLes romans d’Europe centrale et orientale que je lis, qui sont en majorité des livres traduits en français, ont en général le point commun qu’ils sont ancrés dans un « quelque part » : une ville, une région, un pays d’Europe centrale ou orientale. Le roman de Tatiana Tibuleac, assez nouveau puisqu’il a été publié en Roumanie en 2017, entre dans une catégorie tout à fait différente: certes, ses personnages viennent « de l’Est », d’une famille polonaise, mais le narrateur n’a jamais mis les pieds en Pologne, a grandi dans un quartier populaire de Londres, et s’apprête à passer un été dans un village anodin du nord de la France.

Au début, c’est un peu dépaysant, car je m’attendais à voir apparaître un lien avec la Roumanie, lien qui en fait n’émerge pas du tout si ce n’est que le livre montre une famille déracinée, issue « de l’Est », mais qui finalement aurait pu venir d’un peu n’importe où. Dépaysant donc quand, comme moi, on a trop facilement la tentation de supposer qu’un livre d’une auteure roumaine doit parler de la Roumanie (bien sûr, je schématise). C’est plutôt une bonne chose de voir paraître en France ce roman d’une auteure qui a réussi à s’affranchir des catégories géographiques et des préconçus sur les sujets qu’une auteure venant de telle zone géographique peut traiter.

Sur la base du sujet, d’ailleurs, il n’est pas du tout sûr que j’aurais lu ce livre si ce n’avait été qu’il m’a gentiment été proposé par les éditions des Syrtes. Au début, et y compris à la lecture des premières pages, je n’étais pas convaincue que cela allait me plaire : une histoire d’adolescent d’aujourd’hui, en plein conflit avec sa mère, avec en plus une narration à la première personne qui suinte la haine et un cynisme assez malsain…

Pour bien marquer qu’elle était née ce jour-là, maman avait fait un gâteau à la crème et acheté une dizaine de canettes de bière. Je lui ai dit, non sans un malin plaisir, que je ne lui avais apporté aucun cadeau. Elle m’a répondu qu’elle ne s’en offusquait pas. J’enviais sa capacité à ignorer les choses évidentes. Je la haïssais, papa la haïssait, sa seule amie la vendeuse la haïssait.

Je le dis d’emblée avant de faire fuir qui que ce soit : il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour abandonner mes préjugés. Au fil des pages, au fil d’un premier et ultime été en tête à tête avec sa mère, cet adolescent se révèle, l’écriture se transforme, et la haine cède le pas à une luminosité douce-amère.

Moins bien loti que d’autres, marqué par son histoire familiale et par la perte, beaucoup trop jeune, de sa sœur adorée, Aleksy déborde à sa façon de sentiments trop longtemps réprimés, et dont l’expression se fait souvent dans la violence. Cet été avec sa mère, il l’a accepté non sans un sérieux marchandage : en contrepartie, il aura la voiture, et des papiers falsifiés pour pouvoir la conduire.

J’ai dit oui, mais il ne faut pas qu’elle me prenne pour un pigeon. Je l’ai d’abord obligée à jurer sur l’icône toute neuve de grand-mère que je lui ai tendue, pour que la Sainte Vierge la regarde dans le blanc des yeux. Ensuite, après avoir réfléchi, je l’ai contrainte à écrire tout cela de sa propre main, à signer deux fois, sur la date et sur l’année, pour qu’elle ne me roule pas en prétendant, par exemple, qu’elle avait une autre année en vue. Plus tard, après qu’elle eut signé, je lui ai tout relu des dizaines de fois et elle semblait réglo.

Malgré toutes ces précautions, ce tête-à-tête forcé apportera pourtant à Aleksy quelque chose qu’il n’aurait jamais supposé être possible : l’amour, la compréhension, le pardon.

Des fragments éparpillés au fil du livre, interrompant de plus en plus régulièrement le déroulé de cet été inhabituel au fur et à mesure qu’il touche à sa fin, révèlent que c’est maintenant un adulte, devenu peintre reconnu, qui parle de cette enfance et, surtout, de cet été au cours duquel une vie prend fin et une autre se métamorphose. L’écriture aussi change : toujours âpre, toujours marquée par le choc des mots et des images, elle quitte insidieusement sa carapace de haine pour se faire le véhicule d’une tendresse encore imprégnée par l’habitude de l’humour grinçant.

Ce très court roman (168 pages dans la version française) entrouvre aussi quelques portes vers les autres personnes qui font la vie d’Aleksy : ses amis Jim et Kalo, Karim le vendeur, Moïra dont la présence à peine esquissée illumine aussi à sa manière les dernières pages du roman. Tout cela fait de L’été où maman a eu les yeux verts un beau premier roman, à la fois très équilibré et très naturel (mais juste un peu desservi par la couverture qui me paraît plutôt enfantine par rapport au livre), et donc une belle découverte.

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L’été où maman a eu les yeux verts est le premier roman traduit en français de Tatiana Tibuleac, également auteure d’un recueil non-traduit de « Fables modernes ». Née à Chisinau (République de Moldavie), longtemps journaliste dans l’audiovisuel en Roumanie, elle est à en juger par le nombre d’articles et d’interviews en roumain une personnalité reconnue de la sphère culturelle roumaine. Dorénavant installée à Paris, elle y travaille dans la communication.

Tatiana Tibuleac, L’été où maman a eu les yeux verts (Vara in care mama a avut ochii verzi, Editions Cartier, République de Moldavie, 2017). Trad du roumain par Philippe Loubiere. Editions des Syrtes, 2018.