Lionel Duroy – L’hiver des hommes

hiver des hommesIl y a quelques jours, je lisais un article sur le ré-enterrement de quelques-uns des corps de victimes de Srebrenica, découverts encore récemment dans des fosses communes, 23 ans après le massacre commis dans cette ville de l’est de la Bosnie-Herzégovine. Par coïncidence, j’entamais à peu près au même moment la lecture de L’hiver des hommes de Lionel Duroy, deuxième livre qu’on m’a gentiment prêté en prévision de mon voyage dans ce pays. Je suis sortie de cette deuxième lecture assez abattue et plutôt perplexe : comment réconcilier l’essor touristique et les sites naturels et architecturaux visiblement merveilleux de ce pays, avec une histoire aussi dure et récente ?

Rien dans le livre n’indique quelle y est la part de réel, et quelle d’imaginé, et j’hésite d’ailleurs à le qualifier de roman même si c’est bien ce qui est indiqué sur la tranche du volume. On suit dans L’hiver des hommes les rencontres de Marc, un écrivain-journaliste français qui avait couvert la guerre vingt ans auparavant, avec différentes personnes serbes ou de la République serbe de Bosnie, au début des années 2010 : un ex-colonel serbe vivant dans la crainte de l’arrestation ; une historienne auteure d’une bio-hagiographie du général Ratko Mladic (commandant des troupes ayant commis le massacre de Srebrenica et à ce titre condamné à la réclusion à perpétuité par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie de La Haye en 2011, pour génocide et crime contre l’humanité) ; un ancien ministre de Radovan Karadzic (dirigeant des Serbes de Bosnie à l’époque, dont le procès en appel de sa condamnation à 40 ans de réclusion s’est ouvert il y a quelques mois) ; et d’autres acteurs de ce terrible conflit.

C’est l’hiver, et alors que nous suivons Marc de ville en village en République serbe de Bosnie, les tempêtes de neige se font plus intenses, les nuits plus longues et plus hostiles, et dans les appartements surchauffés les langues se délient avec plus ou moins de bonne volonté sur les questions qui les préoccupent encore. Quelle est la part de responsabilité des différents groupes ethniques dans le massacre de Srebrenica, dans le siège de Sarajevo, et dans bien d’autres événements de cette guerre ? Les Serbes sont-ils les grands incompris du XXe siècle ? Serbes, Croates et Musulmans peuvent-ils encore espérer vivre ensemble ?

A la dureté de la météo s’ajoute une atmosphère de plus en plus pesante et claustrophobique, à mesure que Marc se rend compte de la nature des sentiments des gens qu’il rencontre : admiration pour Mladic, rejet mêlé de crainte envers les inspecteurs du tribunal de La Haye, animosité encore forte entre les partisans de Mladic et ceux de Karadzic, et plus forte encore envers ceux qui, Serbes, s’étaient refusés à prendre le parti serbe contre les Musulmans et Croates qu’ils avaient si longtemps côtoyés au quotidien. Surtout, le sentiment que, là-bas, dans la Sarajevo au pied des collines, que les Serbes évitent soigneusement de peur d’y être arrêtés ou assassinés, les Musulmans préparent un assaut contre leurs ennemis.

Une atmosphère de paranoïa, donc, pour des gens pris au piège de leur propre propagande – une atmosphère dont on ne sait pas si Lionel Duroy l’exagère ou non, mais qui reste efficace au moment du dénouement (à Sarajevo, justement). C’était pour moi l’aspect le plus intéressant du livre, surtout qu’il a été écrit il y a juste un peu plus de cinq ans et qu’une partie de ce qu’il décrit sur les sentiments des uns et des autres est encore d’actualité.

Mais pourquoi, en fait, ce retour dans les Balkans et cette série d’entretiens ? C’est là que j’ai senti mon attention faiblir quelque peu : Lionel Duroy utilise en effet pour son récit deux fils conducteurs qui ne m’ont paru ni l’un ni l’autre particulièrement convaincants. Il y a d’abord l’histoire personnelle de Marc, dont l’ex-femme Hélène fait occasionnellement des apparitions par SMS interposés, cette histoire n’apportant pas grand-chose au livre, sauf s’il fallait y voir une référence à la vraie vie de l’auteur au moment de la rédaction du livre. Il y avait ensuite une deuxième femme, Ana Mladic, fille du général Mladic, qui s’était suicidée en 1995 alors que le conflit atteignait un pic de violence.

S’appuyant sur un parallèle avec les enfants de criminels nazis, Marc cherche à reconstruire l’état d’esprit d’Ana au moment de son suicide, et à comprendre son geste : s’agissait-il d’une reconnaissance de sa propre incapacité à s’opposer à un père dont elle avait fini par comprendre les crimes ? Est-il possible de tirer de son geste une conclusion plus large sur le destin des enfants des grands criminels ?

Cette enquête était en quelque sorte vouée à l’échec, étant donné qu’Ana Mladic n’avait laissé aucune explication de son geste et que les témoignages sur cette jeune fille décédée quinze ans auparavant étaient trop rares, et trop partisans, pour donner une réelle chance de crédibilité au cheminement psychologique élaboré par Marc. Et pourquoi n’avoir pas aussi recherché les témoignages des enfants de Karadzic ou de Milosevic, ce qui parait un peu étrange pour un écrivain présenté comme étant fasciné par le destin des enfants des criminels de guerre ?

Tout cela me ramène au fait qu’il s’agit d’un roman, et non d’une enquête judiciaire ni d’un ouvrage de recherche académique. Cela n’empêche que L’hiver des hommes est basé en très grande partie sur des faits réels de l’histoire du XXe siècle qui, même si on n’en lit pas grand-chose aujourd’hui dans la presse occidentale, continuent à marquer très profondément la vie des habitants de ces pays ravagés par la guerre il y a finalement si peu de temps.

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Lionel Duroy, journaliste et écrivain, est l’auteur de plusieurs romans essentiellement autobiographiques, et de mémoires rédigés avec des personnalités telles que Sylvie Vartan, Mireille Darc ou Gérard Depardieu. Son dernier roman, Eugenia (Julliard, 2018) porte sur la vie de l’écrivain roumain Mihail Sebastian au cours des années 1930 et 1940. L’hiver des hommes a reçu le prix Renaudot des lycéens en 2012 et le prix Joseph Kessel en 2013.

Lionel Duroy, L’hiver des hommes. J’ai lu, 2012.

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Tatiana Tibuleac – L’été où maman a eu les yeux verts

tatianaTibouleac_pour-WEBLes romans d’Europe centrale et orientale que je lis, qui sont en majorité des livres traduits en français, ont en général le point commun qu’ils sont ancrés dans un « quelque part » : une ville, une région, un pays d’Europe centrale ou orientale. Le roman de Tatiana Tibuleac, assez nouveau puisqu’il a été publié en Roumanie en 2017, entre dans une catégorie tout à fait différente: certes, ses personnages viennent « de l’Est », d’une famille polonaise, mais le narrateur n’a jamais mis les pieds en Pologne, a grandi dans un quartier populaire de Londres, et s’apprête à passer un été dans un village anodin du nord de la France.

Au début, c’est un peu dépaysant, car je m’attendais à voir apparaître un lien avec la Roumanie, lien qui en fait n’émerge pas du tout si ce n’est que le livre montre une famille déracinée, issue « de l’Est », mais qui finalement aurait pu venir d’un peu n’importe où. Dépaysant donc quand, comme moi, on a trop facilement la tentation de supposer qu’un livre d’une auteure roumaine doit parler de la Roumanie (bien sûr, je schématise). C’est plutôt une bonne chose de voir paraître en France ce roman d’une auteure qui a réussi à s’affranchir des catégories géographiques et des préconçus sur les sujets qu’une auteure venant de telle zone géographique peut traiter.

Sur la base du sujet, d’ailleurs, il n’est pas du tout sûr que j’aurais lu ce livre si ce n’avait été qu’il m’a gentiment été proposé par les éditions des Syrtes. Au début, et y compris à la lecture des premières pages, je n’étais pas convaincue que cela allait me plaire : une histoire d’adolescent d’aujourd’hui, en plein conflit avec sa mère, avec en plus une narration à la première personne qui suinte la haine et un cynisme assez malsain…

Pour bien marquer qu’elle était née ce jour-là, maman avait fait un gâteau à la crème et acheté une dizaine de canettes de bière. Je lui ai dit, non sans un malin plaisir, que je ne lui avais apporté aucun cadeau. Elle m’a répondu qu’elle ne s’en offusquait pas. J’enviais sa capacité à ignorer les choses évidentes. Je la haïssais, papa la haïssait, sa seule amie la vendeuse la haïssait.

Je le dis d’emblée avant de faire fuir qui que ce soit : il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour abandonner mes préjugés. Au fil des pages, au fil d’un premier et ultime été en tête à tête avec sa mère, cet adolescent se révèle, l’écriture se transforme, et la haine cède le pas à une luminosité douce-amère.

Moins bien loti que d’autres, marqué par son histoire familiale et par la perte, beaucoup trop jeune, de sa sœur adorée, Aleksy déborde à sa façon de sentiments trop longtemps réprimés, et dont l’expression se fait souvent dans la violence. Cet été avec sa mère, il l’a accepté non sans un sérieux marchandage : en contrepartie, il aura la voiture, et des papiers falsifiés pour pouvoir la conduire.

J’ai dit oui, mais il ne faut pas qu’elle me prenne pour un pigeon. Je l’ai d’abord obligée à jurer sur l’icône toute neuve de grand-mère que je lui ai tendue, pour que la Sainte Vierge la regarde dans le blanc des yeux. Ensuite, après avoir réfléchi, je l’ai contrainte à écrire tout cela de sa propre main, à signer deux fois, sur la date et sur l’année, pour qu’elle ne me roule pas en prétendant, par exemple, qu’elle avait une autre année en vue. Plus tard, après qu’elle eut signé, je lui ai tout relu des dizaines de fois et elle semblait réglo.

Malgré toutes ces précautions, ce tête-à-tête forcé apportera pourtant à Aleksy quelque chose qu’il n’aurait jamais supposé être possible : l’amour, la compréhension, le pardon.

Des fragments éparpillés au fil du livre, interrompant de plus en plus régulièrement le déroulé de cet été inhabituel au fur et à mesure qu’il touche à sa fin, révèlent que c’est maintenant un adulte, devenu peintre reconnu, qui parle de cette enfance et, surtout, de cet été au cours duquel une vie prend fin et une autre se métamorphose. L’écriture aussi change : toujours âpre, toujours marquée par le choc des mots et des images, elle quitte insidieusement sa carapace de haine pour se faire le véhicule d’une tendresse encore imprégnée par l’habitude de l’humour grinçant.

Ce très court roman (168 pages dans la version française) entrouvre aussi quelques portes vers les autres personnes qui font la vie d’Aleksy : ses amis Jim et Kalo, Karim le vendeur, Moïra dont la présence à peine esquissée illumine aussi à sa manière les dernières pages du roman. Tout cela fait de L’été où maman a eu les yeux verts un beau premier roman, à la fois très équilibré et très naturel (mais juste un peu desservi par la couverture qui me paraît plutôt enfantine par rapport au livre), et donc une belle découverte.

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L’été où maman a eu les yeux verts est le premier roman traduit en français de Tatiana Tibuleac, également auteure d’un recueil non-traduit de « Fables modernes ». Née à Chisinau (République de Moldavie), longtemps journaliste dans l’audiovisuel en Roumanie, elle est à en juger par le nombre d’articles et d’interviews en roumain une personnalité reconnue de la sphère culturelle roumaine. Dorénavant installée à Paris, elle y travaille dans la communication.

Tatiana Tibuleac, L’été où maman a eu les yeux verts (Vara in care mama a avut ochii verzi, Editions Cartier, République de Moldavie, 2017). Trad du roumain par Philippe Loubiere. Editions des Syrtes, 2018.


Zsuzsa Rakovszky – VS

VSVS est, dans ses grandes lignes, inspirée d’une histoire réelle : au cours de la 2e moitié du XIXe siècle, en Hongrie, une femme a vécu, a travaillé, a aimé, en homme. On trouve en ligne une photo de la comtesse Sarolta Vay – ou du comte Sándor Vay – prise sur le tard : légèrement de profil, joufflue, le début d’un double menton émerge d’un haut col blanc serré par une cravate. Le portrait n’est pas très flatteur, et mieux vaut ne pas s’appuyer dessus pour se représenter l’héroïne du roman de Zsuzsa Rakovszky, publié en Hongrie il y a une quinzaine d’années.

Celui-ci retrace une période de quelques mois de la fin de l’année 1889, alors que « VS », le personnage éponyme (en hongrois, le nom de famille vient devant le prénom), vient d’être arrêté et mis en prison. Le principal chef d’accusation est une dette contractée envers son beau-père, mais par-derrière se profile une autre accusation, tellement plus gênante pour ceux qui l’émettent qu’elle n’est évoquée qu’à demi-mots : celle d’avoir épousé une jeune fille, innocente et de bonne famille, sans révéler son identité biologique de femme – et sans que ni la jeune fille, ni la famille, ne se doutent de quoi que ce soit.

Le roman, constitué très majoritairement de divers écrits de VS (lettres, extraits de journaux de prison, longue autobiographie) donne le point de vue de l’accusée, et celui-ci est catégorique : elle a vécu en homme car elle se sent, et se pense, homme depuis toujours. Le mariage n’est, finalement, que le point le plus abouti d’une rébellion plus ou moins avouée contre la place donnée à la femme par la société de son époque : au moment de ce mariage, cela fait déjà près de trente ans que VS refuse de porter les vêtements contraignants des femmes, et voyage, travaille (occasionnellement) et aime (souvent) à son gré. Les femmes qu’elle aime, en général avec des résultats désastreux par ailleurs, sont souvent, justement, le reflet de ce qu’elle-même ne veut pas être : des jeunes écervelées à l’éducation puritaine et limitée, ou des actrices, à priori plus faciles d’accès mais soucieuses de préserver leur bonne réputation et ainsi leur avenir.

VS : un personnage indépendant et décidé ? Toutes ces formes d’indépendance sont comme annihilées par le caractère presque outrancièrement romantique et théâtral, et en même temps parfois puéril, de VS. Peut-être l’écriture, haute en émotions et riche en exclamations, fait-elle de VS un pastiche de certains héros du XIXe siècle. Les quelques pages dédiées aux notes du docteur chargé de l’examiner montrent en tout cas la distance qui existe entre l’état d’esprit de VS, et le froid regard de la science. Là où VS évoque les tourments de son âme et son bonheur perdu, le docteur parle d’examens physiques et de mesures scientifiques.

Les arguments du cœur ont souvent peu de poids face aux arguments inflexibles de la loi !

C’est là d’ailleurs tout le sujet du roman : les actes de VS doivent-ils être jugés selon ce qu’elle ressent de sa propre identité, ou selon ce que la « science » dicte à la société de penser ? VS doit-elle donc, ou non, être jugée responsable de ses actes ? Quelle place, justement, faut-il donner à l’inconscient (le roman laisse une certaine place aux souvenirs confus de l’enfance ainsi qu’aux rêves) ?

J’ai lu ce roman avec intérêt mais sans grand plaisir, et cela principalement du fait du langage et du choix d’adopter un point de vue à la première personne du singulier mais exprimé au passé simple. Cela m’a paru assez forcé. Etant donné le choix, assez marquant pour le lecteur, de raconter cette histoire sous cette forme très subjective et immédiate, je me suis souvent demandé, au fil de ma lecture, comment un autre écrivain aurait donné forme aux éléments de départ fournis par la vie de VS. Cela n’empêche, malgré quelques longueurs, que le fond de l’histoire et la description d’un certain monde (la petite noblesse appauvrie, le milieu du théâtre, celui des déçus de la révolution de 1848…) restent intéressants. rakovszky

Née en 1950 à Sopron, jolie petite ville à l’ouest de la Hongrie, Zsuzsa Rakovszky est d’abord connue comme poétesse, mais fait ses débuts dans la prose avec « L’ombre du serpent » (A kígyó arnyéka, 2002, non traduit en français). Elle est, depuis, l’auteur de nouvelles et de romans, et est également traductrice (principalement de l’anglais).

Zsuzsa Rakovszky, VS (Magvető, 2011). Trad. du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba. Actes Sud, 2013.


Róbert Hász – Le passage de Vénus

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Un peu partout en Hongrie et dans les pays avoisinants, on trouve des vestiges du XVIIIe siècle : souvent des églises dont les façades assez anodines s’offrent presque inéluctablement en contraste à un intérieur de dorures et d’anges joufflus ; quelques palais épiscopaux aux toits profonds recouverts de tuiles rouges entrecoupées de lucarnes ; d’anciens monastères doublés d’écoles aux longues façades sagement rythmées par de grandes fenêtres dont on imagine qu’elles doivent aussi facilement laisser entrer le froid que le soleil. C’est peut-être dans de tels bâtiments qu’a étudié, puis vécu, János Sajnovics, personnage bien réel (quoique relativement mineur) de l’histoire scientifique hongroise de cette époque, et également personnage principal du roman de Róbert Hász, Le passage de Vénus.

Fils de famille noble, éduqué par les Jésuites, qu’il rejoint à l’âge de 15 ans : le roman reprend nombre d’épisodes de la vie de János Sajnovics tout en lui en apportant une épaisseur de sentiments qu’on ne trouve probablement pas dans les biographies officielles de l’époque. Les premières pages nous le présentent ainsi sur le point de succomber au double danger de l’ennui et de la tentation, cette dernière en la personne de la femme du pharmacien de la petite ville de Nagyszombat, où il a été envoyé après ses études à Vienne.

Le roman, qui n’aspire à aucun moment à passer pour une biographie, s’attache plutôt à décrire par le biais de son personnage principal l’atmosphère d’ébullition scientifique de cette fin du XVIIIe siècle, et sa contrepartie : la difficile réconciliation entre découvertes sur le monde physique, et l’histoire traditionnelle de la création du monde telle qu’elle est enseignée par l’Église. Ceci, sur fond de rivalités religieuses et politiques dans une Europe alors davantage caractérisée par sa fragmentation que par son homogénéité.

Le vrai point de départ de ce roman, est cependant le passage de Vénus, phénomène réel par lequel le passage de cette planète devant le Soleil fut utilisé à plusieurs reprises aux XVIIIe et XIXe siècles pour calculer la distance entre la Terre et le Soleil. Lors des passages de 1761 et 1769, les cours royales d’alors décidèrent d’expédier des groupes de savants à travers le monde afin d’observer le phénomène et de recueillir les données nécessaires au calcul. Certains furent envoyés en Inde, d’autres à Tahiti, d’autres encore en Sibérie ou en Basse Californie.

Hász prend ici pour toile de fond le passage de 1769, au moment où János est tiré de son ennui de province et rappelé à Vienne pour devenir l’accompagnateur de l’astronome royal, Maximilianus Hell. Tous deux sont envoyés par Marie-Thérèse en direction de l’île nordique de Vardø, où ils devront passer un rude hiver, privés de lumière, à préparer leur observatoire et à faire diverses autres observations scientifiques (en particulier, sur les liens éventuels entre le hongrois et le lapon).

János se sentait faiblir à l’idée que dans les mois à venir il verrait plus de monde qu’au cours des trente-cinq années passées ; rien que des étrangers, luthériens ou calvinistes pour la plupart, et eux seraient deux jésuites seuls dans cette jungle.

Commence alors pour János un double voyage, à la fois géographique et initiatique. De Vienne à Copenhague, puis par bateau jusqu’à leur destination finale, János se fraie avec Hell un chemin dans un monde complexe : entre Prague et Dresde, ils traversent des régions dévastées par les sept années de guerre de la succession d’Autriche ; en tant que jésuites, leur sécurité est de moins en moins assurée à mesure qu’ils avancent dans les territoires protestants ; puis c’est la mer qu’ils doivent affronter, avec tous les désagréments que cela cause à qui n’a, comme János, pas le pied marin. Chemin faisant, les deux font parfois étape chez un savant ou un noble, l’occasion de s’éviter une mauvaise nuit dans une auberge de piètre qualité, de rencontrer quelques noms connus de l’époque et, pour János, de parfaire sa connaissance des bonnes manières et des idées de son siècle.

A tous points de vue, il s’agit pour János de sortir de sa zone de confort, tant physique que mentale et morale. Ainsi le roman fait-il se succéder les moments où d’autres choix de vie lui sont présentés. Si János réussit in extremis à écarter la tentation que lui présente le moine défroqué Tamás sous la forme d’une fille d’auberge, d’autres tentations se font plus insistantes car plus directement adressées à sa curiosité intellectuelle. Un dessin que lui montre un ancien mentor, reçu du naturaliste Linné, et représentant le crâne d’une créature préhistorique, remet en question les enseignements reçus sur l’évolution de la vie sur terre. Plus tard, une conversation entre hommes éclairés et grands voyageurs lui ouvre les yeux sur l’existence d’autres modèles d’organisation politique et sociale, dans lesquels la mobilité sociale est permise, et l’égalité de chaque membre de la société forme la base politique du gouvernement.

Dans ce monde nouveau, le vote d’un mendiant analphabète vaudra donc autant que celui d’un esprit vertueux, lucide et cultivé ?

A partir de là, János recevra de fréquents appels du pied, même au cours de l’hiver en quasi-autarcie sur la petite île de Vardø, l’encourageant à se rallier au projet de nouvelle communauté organisée sur la base de la rationalité, qui lui propose un de ces hommes éclairés rencontrés au cours de son périple à travers l’Europe. Y résistera-t-il comme il a résisté aux autres tentations ? Se laissera-t-il au contraire embarquer sur ce bateau qu’on lui propose, avec au bout d’une longue traversée des océans une communauté sur les rives d’un nouveau monde où tout serait à créer ? Reviendra-t-il au contraire vers la sécurité relative du monastère et d’une existence encadrée par l’Église et la monarchie ? Il faut lire jusqu’au bout pour le savoir.

Quelques passages ici et là, lorsque l’auteur laisse une conversation entre ses personnages se transformer en exposé scientifique un peu pesant, ralentissent la lecture. Hász réussit cependant à donner un bon rythme à son récit : les aléas du voyage sont suffisamment évoqués pour que le lecteur se fasse une impression de ce que représente à l’époque une traversée de l’Europe en calèche, mais ce sont les impressions de János sur les villes qu’il traverse, les personnes, les inventions et les idées qu’il y rencontre, qui laissent un souvenir agréable une fois le livre terminé.

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Fin 2014, j’avais lu La Forteresse de Róbert Hász, et j’avais terminé la courte biographie de l’auteur sur l’annonce qu’il publierait l’année suivante un nouveau roman : Le passage de Vénus. Si ce n’est l’aspect « roman d’apprentissage » des deux romans à travers leurs personnages principaux, j’ai trouvé les deux romans très différents par le style et la construction, Le passage de Vénus me paraissant beaucoup plus « terre à terre » que La Forteresse, qui reste mon préféré. Il ne me reste plus qu’à lire Le jardin de Diogène et Le Prince et le Moine, également publiés aux éditions Viviane Hamy, pour me faire une idée plus complète de l’univers de cet écrivain hongrois contemporain moins connu que d’autres mais prometteur.

Róbert Hász, Le passage de Vénus (A Vénusz vonulása, 2013). Trad. du hongrois par Chantal Philippe. Viviane Hamy, 2016.

 


Florina Ilis – Les vies parallèles

1421404963_Les_Vies_paralleles_CouvDans Les vies parallèles, Florina Ilis part sur les traces de Mihai Eminescu, grand poète roumain mort jeune, et fou, en 1889. Mais ce qui se présente au début comme un roman construit sur de véritables bases biographiques étoffées par l’imagination de l’auteur, prend rapidement une tournure déstabilisante, car Ilis s’intéresse surtout à ce qui vient après la mort du poète. Ces Vies parallèles, ce sont tout autant celle d’Eminescu (surtout celle des dernières années de sa vie) que celle que la postérité donne à l’homme en le tournant en mythe, un mythe dont les caractéristiques évoluent au gré des visées de ceux qui le façonnent.

La quatrième de couverture décrit le livre comme étant une « fantaisie biographique », un choix d’expression qui me paraît très approprié, surtout pour ce qui est du côté « fantaisie ». On est loin, ici, d’une biographie sèche ou d’un ouvrage académique, tant l’écriture et la structure se jouent des conventions.

Prenons par exemple la question du temps, qui se retrouve au cœur de toute biographie mais prend une tournure particulièrement surréelle au fil de ce livre. Le tout commence de manière relativement anodine (sachant quand même qu’il s’ouvre sur le déclenchement de la folie d’Eminescu) en 1883, point de départ d’une première ligne-temps qui suit, à petits pas, les mois et les années qui s’ensuivent : l’internement à Bucarest et à Vienne, la convalescence, les années de solitude, les amours, la rechute, la mort.

Mais de ce même point de départ part une autre lignetemps, qui prend un angle différent et suit un cours à part tout en scrutant de très près la première. Pire, les personnages de cette deuxième lignetemps, quoique ancrés dans leur présent des années 1950 et 1960, s’immiscent à tout bout de champ dans la première (les années 1880) pour tenter d’influer a posteriori sur son déroulement. Ainsi nombre de personnages, qu’on croit à première vue faire légitimement partie de la première lignetemps, s’avèrent en fait être des émissaires de la deuxième, chargés de surveiller le poète et de chercher à l’influencer : c’est l’heure où l’historiographie communiste construit et déconstruit le mythe Eminscu pour qu’il se plie mieux aux exigences esthétiques et idéologiques du nouveau pouvoir en place. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, de l’infirmière Élise de l’hôpital viennois, qui réapparaît à plusieurs reprises dans la vie d’Eminescu (la première lignetemps) sous d’autres identités mais autour de laquelle se construit aussi une histoire dans la deuxième lignetemps.

Ce jeu avec le temps, ce brouillage des repères chronologiques, cette intervention du présent dans le passé pour donner une signification toute autre aux personnages et aux événements d’alors, sont amusants et désespérants à la fois, parce qu’ils montrent à quel point la perception d’une histoire nationale peut être manipulée et peut imprégner ce qu’une société prend pour acquis de son passé et de ses héros.

[Je n’aurais probablement pas eu cette interprétation si je n’avais pas vécu assez longtemps en Hongrie pour voir les petits changements qui se sont opérés dans le panthéon national depuis l’arrivée de gouvernements Fidesz – de droite – au pouvoir : Dózsa György, leader d’un mouvement de révolte paysanne du XVe siècle, et même Petőfi Sándor, LE poète national et héros de la révolution hongroise de 1848, tous deux sacralisés au temps des communistes, se retrouvent par exemple aujourd’hui en légère baisse de puissance. A leur place, on voit émerger le bien plus sobre et aristocratique réformateur Széchényi István, dont le nom orne désormais (en vrac) les espaces publics, un programme de politique économique et un type de chèques-vacances.]

Le style est lui aussi au service de ce brouillage des pistes : très fluide, la narration est quand même truffée d’interruptions, de parenthèses commentant les pensées et actes des personnages du roman, ou encore de notes ou citations insérées à l’intérieur du texte par de tierces personnes sous la forme d’extraits de dictionnaires, de procès-verbaux ou de biographies avec indication de la « source » (fictive ou pas). Cette surenchère documentaire renforce elle aussi l’impression qu’il ne s’agit ici que d’une nième tentative d’interpréter l’histoire d’Eminescu.

Les éditions des Syrtes – qui m’ont envoyé ce livre et que je remercie – ont fait un pari un peu risqué en publiant cette (excellente) traduction des 650 pages d’un roman roumain sur la postérité d’un poète dont le nom nous est en général quasiment inconnu. Mais c’est un régal de suivre le parcours d’Eminescu et l’inventivité de Florina Ilis quand il s’agit de faire vivre en même temps autant de personnages, de périodes et d’idées. Oui, certains passages m’ont paru un peu poussifs mais, tout comme le mythe Eminescu a continué à vivre et à grandir après la mort de la personne Eminescu, Les vies parallèles continuent à prendre forme dans ma tête bien après la dernière page tournée : c’est sûrement le signe d’un roman qui a atteint son objectif.

250px-Florina_Ilis,_Göteborg_Book_Fair_2013_1_(crop)Florina Ilis est, semble-t-il, coutumière des romans-pavés non-conventionnels, du moins pour ce qui est des traductions vers le français : son premier roman traduit en français, La Croisade des enfants, comptait 512 pages et proposait, en une seule phrase continue, une fresque de la Roumanie post-communiste à partir d’un groupe d’enfants en départ pour leur colonie de vacances (Editions des Syrtes, 2010). Elle était déjà à ce moment l’auteur de deux premiers romans. Née en 1968, Florina Ilis est aussi l’auteur d’un recueil de haïkus publié en 2000, mélange de poésie et de calligraphie. Outre le prix Courrier International du meilleur roman étranger 2010 pour La Croisade des enfants, elle a aussi reçu de nombreux prix roumains dont les titres sont un aperçu de la littérature roumaine : prix Ion Creanga de l’Académie Roumaine pour La Croisade des enfants, prix Liviu Rebreanu de l’Union des Ecrivains Roumains de Cluj pour Les vies parallèles

Les vies parallèles est la troisme étape de mes Voyages au gré des pages, la prochaine sera encore en Roumanie, souvent à Bucarest, plus conventionnelle mais tout aussi digne d’attention.


Sabrina Janesch – Katzenberge

janesch-katzenberge-bUn thème qui revient encore et encore dans les livres de l’est de l’Europe, c’est celui des populations déracinées, des territoires laissés derrière, des géographies redessinées par la guerre, les pogroms, et les déplacements de frontière. Quelque fois, c’est juste une phrase qui lève le voile sur une situation dramatique, comme dans L’épouse rebelle de Zsigmond Móricz, où un jeune journaliste s’inquiète pour son travail dans une Budapest d’entre deux guerres encore submergée par les dizaines de milliers de réfugiés hongrois de Transylvanie, attribuée à la Roumanie après la première guerre mondiale. D’autres fois, c’est tout un livre écrit sur la mémoire des hommes, des objets et des lieux, sur ce qui reste et ce qui disparaît quand une population en remplace une autre, tel le regard que porte l’Allemand Hanemann sur sa ville devenue polonaise à la fin de la seconde guerre mondiale, dans le livre de Stefan Chwin.

A leur manière, chacun de ces livres est une invitation à garder à l’esprit que les frontières des pays d’Europe de l’est d’aujourd’hui sont récentes, qu’elles sont nées dans la douleur et que leur réalité a été durement subie par de très nombreuses familles. Katzenberge, le roman de Sabrina Janesch, qui a connu un grand succès en Allemagne lors de sa sortie il y a trois ans, part un peu de tout ça et plus encore en montrant que leurs conséquences pèsent encore de nos jours.

Malheureusement Katzenberge n’est pas traduit en français (ni que je sache en aucune autre langue). Désolée pour les non-Germanophones, mais ne décrochez pas tout de suite : peut-être le sera-t-il un jour, et puis l’histoire en vaut la peine, une histoire qui lie trois pays, soixante années d’histoire récente et tout un mystère familial.

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Le livre commence et se termine alors que Nele Leipert, à l’aube brumeuse d’une journée d’automne, pédale à travers la campagne de Silésie pour se rendre sur la tombe de son grand-père pour compléter la mission qu’elle s’est donnée. Nele est une jeune journaliste berlinoise et vit une histoire pas très enthousiasmante avec Carsten, un accro du travail. Mais elle est aussi polonaise par sa mère et lorsque sa tante a téléphoné pour lui annoncer la mort du grand-père qui lui était très proche, Nele a tout plaqué pour se rendre à l’enterrement.

L’occasion est d’importance, les gens des villages alentours ont mis de côté les vieilles rancœurs et se sont rassemblés à l’église pour entendre le prêtre évoquer la fin d’une époque. C’est que Djadjo, le grand-père, est l’un des premiers à s’être installés là juste après la seconde guerre mondiale, lui et une poignée d’hommes bientôt suivis de leurs familles rescapées du pogrom qui les a chassés de leur village de Galicie. Aucun des habitants du village silésien, tous polonais immigrés, n’est jamais retourné de l’autre coté de la Bug, la rivière qui forme dorénavant une partie de la frontière entre la Pologne et l’Ukraine.

Quand la mère de Nele, après l’enterrement, avoue à sa fille qu’elle aimerait que celle-ci fasse le voyage jusqu’en Galicie pour voir où sont leurs racines, Nele refuse d’abord : elle est berlinoise, c’est tout. Quant au grand-père, pourquoi aller en Galicie puisque tout ce qui a trait à lui se trouve ici en Silésie ?

Eben nicht alles, was deinen Großvater betrifft, ist hier in Schlesien. Hier in Schlesien, Töchterchen, ist höchstens die Hälfte. Und genau das ist der Punkt. (« C’est justement que tout ce qui touche à ton grand-père ne se trouve pas ici en Silésie. Ici, en Silésie, ma fille, se trouve tout au plus la moitié. »*)

Finalement Nele se décide à partir retrouver ce village, amorçant un long voyage dans l’espace, dans le temps et dans les zones d’ombre de l’histoire de son grand-père.

Le récit alterne entre le présent de Nele (l’enterrement, les interminables repas de famille arrosés de vodka, son désarroi face à l’indifférence de Carsten resté à Berlin, le voyage jusqu’en Galicie) et ses souvenirs de ce que son grand-père lui a raconté de son passé. Au fur et à mesure que Nele prépare son voyage et fait les étapes vers l’est, on suit le grand-père faire, à rebours, le chemin inverse, jusqu’à la culmination avec, pour Nele, la découverte pleine d’émotion de ce village perdu et, pour le grand-père, l’horreur de la nuit du pogrom et de la fuite pour échapper aux Ukrainiens auparavant voisins et désormais meurtriers.

En cours de chemin, la quête de Nele prend une autre dimension : il ne s’agit plus seulement de fouler la terre des origines, mais aussi d’en apprendre davantage sur Leszek, le frère aîné du grand-père, que personnage n’a jamais vu au village mais sur qui les rumeurs courent. A Wydzra, où Nele fait halte comme ses grands-parents et arrière-grands-parents ont fait halte tout un hiver durant leur fuite vers l’ouest, les anciens se souviennent encore de la famille Janesczko, et surtout de la disparition brutale de Leszek cet hiver-là et des soupçons qui ont alors pesé sur son frère. Nele, la pauvre, ne sait plus trop que penser : ce grand-père qu’elle veut honorer en faisant ce voyage est-il en fait un meurtrier ? Peut-elle se fier aux souvenirs du grand-père qui faisaient plutôt de Leszek un homme louche et profiteur, un traître qui s’était allié avec les Ukrainiens et n’avait prévenu aucun des siens de la vague meurtrière qui allait s’abattre sur le village galicien ?

Ce n’est que tout à la fin, lorsque Nele arrive finalement dans le village quasi déserté de Zastavne, qu’une rencontre inespérée permet de lever le voile sur les événements d’un demi-siècle auparavant.

Par rapport au corps du livre, la fin m’a au départ un peu déconcertée : le temps passe, les pages tournent, et ce n’est que dans les 50 dernières pages (sur environ 290) que Nele traverse enfin la Bug et arrive à Zastavne. Cette terre quasi-mythique, je m’attendais à ce qu’on passe un peu plus de temps à la découvrir sur place, à rechercher les traces des anciens habitants polonais, à partager le récit de la visite de Nele avec sa famille en Silésie. Mais non, il y un sentiment d’urgence dans ce passage à Zastavne, il faut se dépêcher pour rentrer en Pologne avant la nuit avec pour tout bagage les souvenirs d’une journée passée en Ukraine et un peu de la terre si fertile à placer sur la tombe du grand-père.

Maintenant, je pense que ce que l’auteur a voulu souligner avec cette distribution du temps dans le livre est davantage l’importance de la recherche en elle-même et du fait de se poser des questions sur son passé et celui de sa famille, sans pour autant tomber dans la nostalgie ou le désir de vengeance. Au contraire, une fois rentrée se recueillir sur la tombe du grand-père, Nele termine le récit sur une note pleine de promesse, « ça sera une belle journée », reprenant ainsi les mots du grand-père à la naissance de son premier fils dans la nouvelle maison polonaise, l’amorce d’un nouveau chapitre dans sa vie.

C’est une belle plongée, très personnelle, dans l’histoire polonaise, et une bonne manière de mettre un visage plus humain sur ce qu’on peut lire dans les livres d’histoire (ou pas ; en France on connaît si peu l’histoire de cette région). Et puis il y a tout le contexte qu’on ne trouve certainement pas dans les livres d’histoire: la vodka, les assiettes trop bien garnies en guise d’hospitalité, l’atmosphère des trains et des cars où les autres voyageurs savent tout de suite que Nele n’est pas du coin parce qu’elle sort une banane de son sac (son voisin, par pitié, lui propose de la saucisse séchée). C’est un peu le genre de contexte qui nourrit le cliché, et effectivement Janesch joue aussi beaucoup sur le stéréotype, tels par exemple les Allemands qui partent à la recherche de leur passé au volant de leurs Mercedes rutilantes dans les petits villages polonais (j’y viens), alors que les Polonais s’imaginent que de l’autre côté de la frontière, en Ukraine, il y a des sorcières et des loups, que les gens qui y habitent ont à peine l’électricité et que ceux qui s’y aventurent ont peu de chances de rentrer vivants.

Ce n’est qu’un roman, donc à ne pas prendre trop littéralement, mais quand même j’ai aimé la description de la mentalité polonaise et allemande contemporaine au sujet du passé qui imprègne tout le livre. La partie allemande est un peu le miroir beaucoup plus discret de la partie polonaise, puisque d’un côté Nele part en Ukraine y chercher le passé de sa famille, mais d’un autre côté cette famille s’est installée en Silésie dans une propriété abandonnée par les Allemands qui y vivaient avant.

Cet aspect-là donne aussi lieu à de belles pages sur l’exil et le fait d’avoir à recommencer à partir de presque rien dans un endroit déserté, sans rien savoir des gens qui ont habité là avant, ni même s’ils vont revenir. Ainsi lorsque Maria, la grand-mère tout juste arrivée en Silésie, entend l’appel du coucou dans la forêt, elle ne peut s’empêcher de penser que sa famille est comme celle du coucou, qui s’installe dans le nid des autres et profite de ce qu’ils ont bâti. Là aussi, même 60 ans après le départ des anciens occupants allemands, leurs traces ressurgissent encore dans le village silésien, comme par exemple avec ce manoir qu’un ami de Nele restaure en enlevant les couches de peintures qui dévoilent d’anciennes inscriptions en lettres gothiques. « Erstaunlich, was so alles zutage kommt, wenn man an der Oberfläche kratzt » (« C’est incroyable tout ce ressurgit quand on gratte la surface »), lui fait-il remarquer, une phrase qui à elle seule résume bien tout le livre.

Janesch

Katzenberge est le premier roman de Sabrina Janesch, une toute jeune auteur (née en 1985) avec déjà derrière elle une carrière d’écrivain bien entamée, dont un deuxième roman, Ambra, publié en 2012. Mi-allemande et mi-polonaise comme son héroïne, la Pologne et son passé sont visiblement un terrain fertile pour elle puisque Ambra se déroule à Gdansk/Danzig.

Sabrina Janesch, Katzenberge. Aufbau Taschenbuch, 2010.

* soyez indulgents avec mes traductions.

Une suggestion de lecture pour ceux qui ont eu la patience de tout lire mais qui ne lisent pas l’allemand : Katzenberge m’a fait penser à ce que j’ai lu de Pigeon, vole, de Melinda Nadj Abonji, un livre allemand lui aussi récent mais qui existe en français (Métailié, 2012). Écrit par une femme née en 1968 dans la communauté hongroise de Yougoslavie (aujourd’hui en Serbie) mais dont la famille a émigré en Suisse, les thèmes paraissent assez similaires : l’émigration, l’adaptation, les racines, la famille.


Alice Zeniter parle de son roman Sombre Dimanche

Comme promis, quelques questions et quelques réponses à propos de Sombre Dimanche d’Alice Zeniter, roman qui met en scène une famille hongroise en Hongrie dans la deuxième moitié du XXe siècle.

Photo via sa page Facebook

Photo via sa page Facebook

Mais d’abord, quelques mots sur l’auteur : Alice Zeniter a aussi écrit Jusque dans nos bras (2010) et Deux moins un égal zéro (2003). En 2008, après être passée par l’ENS, elle arrive à Budapest pour y enseigner le français à l’institut d’enseignement supérieur Eötvös Collegium. L’année prévue se transforme en trois, Sombre Dimanche en est le résultat.

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Sombre Dimanche suit l’histoire d’une famille hongroise des années 1950 à nos jours, avec beaucoup de références à l’histoire et à la culture populaire de l’époque. Jusqu’à quel point la véracité du contexte était-elle importante pour vous?

Elle était très importante, car je voulais pouvoir redonner un monde avec beaucoup de précision, et avant de déformer la réalité pour y faire entrer une sorte de magie de la mélancolie, il fallait que les lecteurs aient une idée de ce qu’était la Hongrie, son histoire, les figures qui peuplaient la frise chronologique, etc. Et, qui plus est, c’est dans ce contexte historique et social réel que mon imagination s’est ancrée, qu’elle s’est nourrie. Tous les rêves de roman sont partis de découvertes et de rencontres réelles avec le pays.

Comment avez-vous mené la recherche pour recréer tout ce contexte historique que vous n’avez pas connu?

Avant même de commencer à écrire « Sombre Dimanche », je cherchais frénétiquement à comprendre ce nouveau pays dans lequel j’étais arrivée: livres d’histoire, articles, discussions avec mes amis hongrois, avec mes étudiants, virées au marché aux puces pour acheter de vieux objets, promenades interminables dans la ville, etc. L’écriture du livre a simplement isolé des points précis sur lesquels je voulais pousser mes recherches.

L’idée d’entremêler l’histoire d’une famille et l’histoire du pays pour votre seul (pour le moment!) roman sur la Hongrie s’est-elle imposée comme une évidence ou a-t-elle été un choix? Y a-t-il d’autres histoires que vous auriez pu être tentée d’écrire sur ce pays?

Elle s’est imposée tout de suite. Puisque j’ai imaginé les personnages directement à partir d’événements historiques. Ce sont ces moments dans l’histoire du pays qui m’ont fait me demander: que penserait quelqu’un qui les traverserait à tel moment de sa vie ? Comme par exemple, la fin de l’enfance d’Imre qui correspond au grand tournant de 89.

Si Sombre Dimanche était ma première rencontre avec la Hongrie, j’en aurais probablement eu une image assez négative tant les personnages et le pays semblent toujours poursuivis par la malchance et l’apathie. Mais lors de votre présentation du livre vous défendiez une vision plus optimiste de la fin du livre et de vos personnages. Pouvez-vous nous en dire davantage?

Pour moi, la tristesse et la mélancolie qui sont très présentes dans le roman ne doivent masquer ni le sens de l’humour – certes très noir – et de la prose et des personnages, ni la grande tendresse dont ceux-ci sont entourés. Oui, leur vie est difficile, oui ils sont passifs et cabossés, mais ils sont en même temps pleins d’une vie intérieure qui est magnifique: ils aiment, ils rient, ils s’inventent des histoires, ils transcendent à chaque instant la réalité minable.

Le livre commence avec un texte d’Attila József, un des grands poètes hongrois. Y a-t-il d’autres livres ou des auteurs qui vous ont particulièrement marqués et que vous recommandez pour des lecteurs français ?

J’aime beaucoup les nouvelles de Kosztolanyi, Gyula Krudy dont « l’affaire Eszter Solymosi » vient de paraître en traduction française (Albin Michel), « La porte » de Magda Szabo. Et j’ai été très marquée par le film « Megall az idö » dont l’atmosphère correspondait étrangement à ce que je voulais faire dans « Sombre Dimanche ».

Le succès du livre en France, avec de nombreux prix (Prix de la Closerie des Lilas, Prix des Lecteurs de l’Express, Prix du Livre Inter) depuis sa publication l’année dernière, a-t-il été une surprise étant donné que la Hongrie est un sujet plutôt « niche »?

Oui, j’avais peur que seuls les gens ayant déjà un intérêt antérieur pour la Hongrie n’achètent le livre. Et peut-être que ça a été le cas au début, mais l’effet boule de neige a fonctionné et les prix ont attiré d’autres lecteurs qui eux aussi, par le bouche-à-oreille, ont attiré d’autre lecteurs. C’est un phénomène fascinant de regarder la communauté des lecteurs, sa diversité, et de penser que le point commun entre ces personnes variées, opposées parfois, c’est le livre qu’ils ont tous lu.

Vous étiez de nouveau à Budapest récemment pour le lancement de la traduction hongroise de Sombre Dimanche. L’idée de le traduire en hongrois est-elle venue rapidement ?

La traductrice étant mon amie de longue date, une de mes étudiantes de l’Eötvös Collegium, elle a accompagné le livre avant même qu’il ne soit écrit et nous avons rêvé de sa traduction avant qu’il n’y ait un texte fini à traduire. Le livre a été aussi cette occasion pour moi de fédérer mes amis, ma « famille » hongroise, autour d’un projet et j’en suis très fière aujourd’hui lorsque je vois Vera [Veronika Kovács] présenter la traduction.

Quelle réception le livre a-t-il reçu en Hongrie pour le moment ?

Je l’ignore encore. Pour l’instant, je sens l’intensité de la curiosité de ma part comme de celle des lecteurs hongrois et voilà tout.

Vous disiez lors de la présentation de Sombre Dimanche que vous avez mis de coté le théâtre pour vous consacrer à l’écriture. Quels sont vos projets aujourd’hui ?

Ils sont nombreux, et variés. Je travaille sur un prochain roman – non hongrois cette fois. J’ai une pièce de théâtre à venir en janvier 2015 au théâtre de Vanves. Je travaille avec la metteuse en scène Julie Beres sur une adaptation du « Petit Eyolf » d’Ibsen. Je traduis une nouvelle de Rob Doyle, un auteur irlandais. Et je continue à écrire des textes de ci de-là pour des amis qui me proposent toujours des projets passionnants.

Merci !

Et pour finir, la fameuse chanson du titre, interprétée par Pál Kalmár :