Levan Berdzenichvili – Ténèbres sacrées. Les derniers jours du Goulag

 – Quels sont les objectifs de votre parti ? demanda Socrate.

Ion énonça avec aisance le programme modeste de son jeune parti :

– L’enterrement du système communiste, l’indépendance de la Géorgie et l’instauration de la démocratie.

Socrate, très cérémonieux et le visage grave, demanda :

– D’où un Grec tient-il cette passion pour la Géorgie ?

– Si le grand Socrate œuvre pour la grande Ukraine, pourquoi est-il impossible que le petit Ion le fasse pour la petite Géorgie ? demanda Ion, qui pesait au moins deux fois plus que Socrate.

Socrate, imperturbable :

– Alors, les trois à la fois, n’est-ce pas ? Renversement du communisme, indépendance, démocratie.

Ion s’enhardit :

– C’est ça. Dieu est Trinité.

Je n’avais pas encore lu Ténèbres sacrées lorsque j’ai annoncé qu’il y aurait du rire dans mon programme – sinon assez sombre – de janvier, et je ne l’avais pas non plus encore lu quand j’ai décidé de l’associer à Les beaux jours de l’enfer dans une petite séquence sur les intellectuels au Goulag. Mais je ne me suis pas trompée : le livre a beau se dérouler entièrement dans un camp de travail soviétique, on ne peut s’empêcher de rire à la lecture du récit – reconstruction en partie fictionnalisée – de trois années d’emprisonnement de l’auteur et de la célébration de ses codétenus d’alors.

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En Hongrie et en URSS, les tribulations d’intellectuels du XXe siècle

Après deux romans sur la Seconde Guerre mondiale en Bulgarie et en Yougoslavie sous occupation hongroise, et après deux récits de déportation au Kazakhstan et en Sibérie sous Staline, voici bientôt deux récits littéraires empreint d’humour et d’absurde, dont le thème commun est le goulag (façon Hongrie des années 1950 et URSS des années 1980), tel que vécu par des intellectuels.

Le premier est un livre dont la traduction française est tellement confidentielle que même la bibliothèque nationale hongroise s’avoue vaincue : impossible de mettre la main sur un exemplaire de l’édition française (1965). Je me suis donc rabattue sur la version anglaise (1962) de ce texte dont l’original hongrois n’a officiellement paru en Hongrie qu’en 1989. Il s’agit de Les beaux jours de l’enfer, du poète hongrois György Faludy.

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Le second sera bien plus facile à trouver dès qu’il aura paru en traduction française (aux éditions Noir sur Blanc le 10 février ; publication originale en 2010). Il s’agit de Ténèbres sacrées. Les derniers jours du Goulag, de l’universitaire et homme politique géorgien Levan Berdzenichvili.

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C’est sur Passage à l’Est !, et c’est à partir de demain.


Théodora Dimova – Les dévastés

Plus tard, tout au long de la journée, la radio retransmit régulièrement la proclamation. Le précédent gouvernement avait été renversé, mais on ne disait ni pourquoi ni comment. Cela n’empêchait pas le présentateur de poursuivre : les partisans descendaient massivement des montagnes. La population sortait pour les accueillir avec du pain et du sel. Sa joie était double : elle avait d’abord accueilli les soldats soviétiques, elle accueillait maintenant les partisans. Elle les parait de fleurs, scandait « mort au fascisme », et là, le présentateur semblait avoir du mal à réprimer ses larmes.

(…)

Et seulement un mois plus tard, la réalité commença lentement à se déformer et à surpasser ses craintes les plus profondes. Seulement un mois plus tard, ses peurs commencèrent à ressembler à d’inoffensives visions au regard de ce qui se produisait.

Une femme, par une nuit glaciale d’hiver, erre dans son appartement, incapable de se concentrer sur autre chose que ses pensées fébriles et son attente d’un messager qui ne vient pas.

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Désobéissantes, « portraits de femmes qui ont brillé », en Roumanie et au-delà

Quand j’ai feuilleté pour la première fois ces Désobéissantes après l’avoir reçu de Belleville éditions il y a quelques semaines, c’est d’abord la sélection des profils rassemblés que j’ai regardée. Ce livre propose en effet, sur environ 170 pages illustrées, environ 80 portraits, individuels ou collectifs, dont le point commun – hormis d’être celui de femmes – est que ce sont ceux de femmes « libres, indociles et indépendantes ».

D’autres parleraient d’héroïnes, d’insoumises ou de précurseuses (le site 1001 héroïnes les rapproche aussi des Culottées de Pénélope Bagieu) ; les cinq autrices roumaines, connues pour leur travail dans la littérature jeunesse et regroupées en un collectif féministe, ont préféré le mot Nesupusele, traduit ici par Désobéissantes.

Ce sont donc environ 80 portraits, sous la forme d’histoires « imaginées à partir de faits réels documentés ». Qui sont ces femmes ? La plupart porte des noms qui ne nous diront pas grand-chose, et qui ne parleront peut-être pas non plus à la grande majorité de la population roumaine si elle venait à avoir le livre entre les mains. C’est justement le point de départ du livre et de la réflexion des autrices autour de ce qui fait la réussite et la célébrité au fil du temps.

Laura Colţofean-Arizancu, Virginia Andreescu-Haret, Cristina Liberis, ou encore Calypso C. Botez, pour ne citer au hasard que quatre parmi elles : la première, née en 1989, est archéologue ; la seconde (1894-1962) a été la première femme de Roumanie à être diplômée en architecture ; la troisième (née en 1968) a longtemps été correspondante spéciale en zone de conflit pour la télévision roumaine ; et la quatrième (1880-1933) était professeur de philosophie, conseillère municipale, écrivaine et militante pour les droits des femmes. Pour chacune, les autrices de Désobéissantes proposent un très court texte qui pose un ton et une atmosphère, et qui met en lumière une facette de leur personnalité, de leurs réalisations, de leurs vies, ou encore des traces qu’elles ont laissées.

Certaines de ces femmes portent des noms qu’on retrouve dans l’histoire ou la littérature : Cantacuzino, Brătianu, Brâncoveanu… , mais seulement parce que leurs pères, frères, maris ou fils ont été des princes, « des Premiers ministres, des ministres, des chefs de parti, des maires. » Cette petite liste est tirée du paragraphe biographique qui clôt « Ceux qui restent », l’histoire d’un fragment de la vie de Sabina Cantacuzino (1863-1944), « militante dans le domaine de la santé, des arts et de l’éducation. » Devenue Cantacuzino par mariage, elle venait de la famille Brătianu ; la page suivante est justement intitulée « Les blouses d’Elisa » et évoque la vie d’Elisa Brătianu (1870-1957), femme fort investie dans la vie des arts populaires. Elle était née Ştirbey, et même si je ne l’ai pas trouvé en relisant le livre, je ne serais pas surprise qu’on retrouve ce nom autre part dans ce livre.

Désobéissantes n’est cependant pas un extrait du bottin mondain roumain : on retrouve aussi des portraits collectifs portant seulement le nom d’un groupe de femmes sinon anonymes : « les sage-femmes », « les migrantes » (« les mères qui partent travailler dans d’autres pays »), « les gustistes » (« un groupe de jeunes femmes membres de l’Ecole de Sociologie de Bucarest, …. reconnu[e] internationalement dans la période d’entre-guerre pour ses résultats obtenus suite à des études de la vie de village et de la culture populaire roumaine »), ou encore « les femmes au foyer » (un extrait du texte : « Nous, nous croyions que l’Histoire se faisait seulement par des batailles, mais la prof s’est mise à nous expliquer que les guerres n’ont pu avoir lieu que parce que, depuis que le monde est monde, les femmes ont fait et élevé les enfants, ont cuisiné, lavé, repassé, balayé, passé l’aspirateur, fait la poussière, arrosé les fleurs, cousu les chaussettes trouées et fait des bocaux de cornichons l’automne »).

Voici aussi l’illustration de « 2 heures et 3 minutes », texte de Laura Grünberg sur Simona Halep, illustré par Maria Surducan (détail)

Parmi tous les noms, certains auront certainement franchi la barrière du temps, de la géographie et du genre : Nadia Comăneci la gymnaste est là, de même que Herta Müller l’écrivaine ; les mélomanes reconnaitront peut-être Clara Haskil la pianiste, et en profiteront pour découvrir l’artiste de musique populaire Maria Tănase (je ne résiste pas au plaisir de mettre une illustration musicale). Pour ma part, j’ai aussi retrouvé avec plaisir Hortensia Papadat-Bengescu (auteure, entre autres, de Le Concert de Bach, publié en 1927 et que j’ai chroniqué ici), et la poète Ana Blandiana, ainsi que l’écrivaine Ana Novac qui aura toute sa place dans les prochaines lectures communes autour de l’Holocauste. Autre dimension que j’ai appréciée, dans une région où les frontières et l’existence de différents groupes ethniques est encore un sujet qui peut fâcher, a été la diversité ethnique des portraits proposés, avec une majorité roumaine mais aussi des minorités allemande, hongroise, aroumaine, rom… à l’image de la population du pays.

Visiblement, le choix des femmes à inclure, parmi toutes celles qui le mériteraient, n’a pas toujours été évident : le livre y fait une illusion amusante lorsque Laura Grünberg évoque le personnage de « la princesse Alexandrina Cantacuzino, philanthrope et diplomate roumaine » à travers la description d’une « réunion de rédaction » à laquelle participent les cinq autrices du livre. Faut-il inclure cette figure, personnalité du mouvement des femmes de Roumanie mais aussi connue pour sa proximité avec le mouvement fasciste de la Garde de fer durant la Seconde Guerre mondiale ? Ce sera « oui », avec cette histoire qui répond en même temps un peu « non ».

Et voici Monica Lovinescu, l’héroïne de « Des voix dans l’ombre », texte de Victoria Pătrascu illustré par Ágnes Keszeg (détail)

Même si l’on retrouve parfois des liens – des noms, des lieux – entre ces histoires, elles sont principalement à lire pour elles-mêmes, par ordre d’apparition ou en picorant par-ci par-là, on peut aussi simplement se laisser porter par le plaisir des images : l’aspect visuel est très important et est le fruit du travail d’une douzaine d’illustratrices aux styles très divers. Ce sont des images tour à tour poétiques, vibrantes, enfantines, dynamiques, rêveuses. Elles échangent avec l’histoire, jouant souvent avec le temps pour présenter deux périodes de la vie de la femme représentée, ou sa vie de l’époque et son héritage aujourd’hui. De page en page, on peut aussi apprendre à reconnaître le style particulier à chaque illustratrice : Iulia Ignat – et son style très fin pour représenter l’artiste botaniste Angiolina Santocono, Ana Novac ou encore l’ancienne enfant-détenue Ruxandra Berindei et sa mère la détenue politique Ioana Berindei – et Zelmira Szabó – et son jeu avec les formes et les textures sur le papier – sont parmi mes préférées.

En Roumanie, les autrices de ce livre (deux volumes dans l’édition d’origine) l’ont accompagné d’ateliers de discussion auprès d’un public plutôt jeune. Dans les autres pays de cette région que j’aime couvrir ici, ce ne serait pas une mauvaise chose d’avoir accès à un livre similaire pour mieux connaître le passé, enrichir l’avenir, et apporter un peu de diversité parmi les noms des hommes célèbres qui ont « fait » l’Histoire, la politique, les sciences, la culture et les noms de rues.

Pour poursuivre (ou préparer) la découverte, une émission intéressante en français autour du livre, de son titre, de ses autrices, sur Radio România Internaţional, sur ce lien.

Désobéissantes, recueil illustré de portraits de femmes, est écrit par Adina Rosetti, Victoria Patrascu, Iulia Iordan, Laura Grünberg et Cristina Andone et traduit du roumain par Sidonie Mézaize-Milon et Oana Calen. Belleville Editions, 2021.


Nana Ekvtimishvili – The Pear Field

« Ces gamins sont peut-être des attardés, mais ils savent exactement ce qui se passe »

“Those kids may be backwards, but they know exactly what’s going on”

Après Sanatorium, de Barbara Klicka, voici le deuxième volet de ma séquence autour de livres évoquant des vies « normales » dans des endroits « à part » : The Pear Field (« Le verger de poires ») de l’auteure et cinéaste géorgienne Nana Ekvtimishvili.

Encore une lecture en anglais ? Oui, et la bonne nouvelle est qu’une traduction française de ce roman est prévue aux Editions Noir sur Blanc en 2023 (les extraits sont présentés ici avec mes traductions). Voici déjà un avant-goût de ce roman dur, fort et porté par des personnages qui transcendent leur cadre – ce quartier de Tbilissi, en Géorgie où « il n’y a rien d’intéressant à voir, ni bâtiments historiques, ni fontaines, ni monuments aux plus grandes réalisations de notre société ».

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Barbara Klicka – Sanatorium

Cette chronique constitue le premier volet de ma courte séquence autour du thème des vies « normales » dans des endroits « à part ». Il s’agit du roman Sanatorium, de la poète, dramaturge et romancière polonaise Barbara Klicka, dont l’œuvre « interroge la frontière entre l’intime et le public tout en questionnant le désir et la notion de norme » (éditions Intervalles, 2021).  

Je m’assieds sur le sol froid. Dans tout l’établissement, c’est le seul coin de granito qui ne soit pas recouvert d’un tapis, me dis-je et, aussitôt, j’ai honte. Sans doute du mot « établissement ». C’est ce que dit la dame blonde à la réception, mais aussi les dames à la cantine, ainsi que le personnel soignant, qu’on appelle ici « le personnel soignant », et moi, je me mets à penser avec ces mots-là. Encore pourrait-il m’arriver des choses plus graves. Par exemple, penser à cet endroit-là avec un terme réservé aux établissements qu’on ne peut pas quitter facilement, aux établissements où des corps touchent impunément d’autres corps. Ce qui, dans le sens inverse, ne marcherait absolument pas. Je m’adosse prudemment contre le mur moutarde, j’allonge les jambes devant moi.

Kama entretient un rapport particulier avec les sanatoriums. Malade depuis l’enfance, elle y a passé de longues périodes évoquées dans quelques chapitres insérés dans le corps principal du roman. A 33 ans, elle y retourne pour « toute la saison », envoyée par une commission de la sécurité sociale polonaise.

– C’est le ZUS qui m’envoie. Pour que je puisse continuer à toucher la pseudo-pension qui m’a été accordée après l’opération, je dois passer par une rééducation règlementaire. Et un médecin réglementaire doit l’attester, dans un établissement public. C’est une sorte d’extra à cette pseudo-pension, dis-je. Si je ne venais pas ici, ils me retireraient mon allocation.

– A juste titre, dit Beata sur un ton dont il résulte clairement que ce serait à juste titre.

Le choix du cadre est presqu’aussi soigné que s’il s’agissait d’un roman détective mené entièrement dans un espace en huis-clos : nous arrivons dans ce sanatorium de Ciechocinek avec Kama à la première page et, à la dernière, 120e page de ce mince roman, nous nous apprêtons à le quitter avec elle ; par ailleurs, faire de Kama une curiste sous contrainte administrative permet à l’auteure d’évacuer la question de qui est Kama, lorsqu’elle n’est pas en cure. Ainsi, hormis quelques références à un frère, à un ex-mari, et à un appartement exigu, Kama nous apparait comme sortie de l’ouate, dénuée de tout bagage hormis la valise trop lourde qu’elle traîne à son arrivée, et son expérience de la vie en sanatorium qui façonne sa personnalité.

C’est sur cette personnalité, sur ce regard mêlant ironie malicieuse, gaucherie et défiance, que repose Sanatorium. En surface, il ne s’y passe pas grand-chose : repas en commun, traitements selon le programme établi, promenades occasionnelles en ville. Ce que Kama commente – ce qui intéresse l’auteure – c’est l’étrangeté de cet univers clos, et les normes, rituels et hiérarchies qui s’y sont générées et que « personnel soignant » et curistes s’imposent. C’est peut-être là aussi que les chapitres sur l’expérience d’enfance de Kama au sanatorium apportent leur sens au roman : qu’il s’agisse d’enfants dirigés par des adultes, ou d’adultes dirigés par des adultes, on y vit cette même perte de contrôle sur son rythme quotidien et sur les personnes qu’il faut côtoyer, cette même instauration de règles régies par une logique entièrement institutionnelle (ou parfois simplement arbitraire), cette même vulnérabilité du corps et de l’esprit.

Est-ce que je devrais l’appeler par son petit nom, Mariuszek, quand je pense à lui ? Est-ce que c’est ce qu’il faudrait faire ? Je dois mettre ce café en perspective, me dis-je, il faut prévoir toutes les variantes de mouvements dans ce petit jeu, il faut tout envisager.

Heureusement, Kama ne se laisse pas désarçonner par tout ça – nous le savons parce que tout le roman est à la première personne, au fil de ses pensées et de ses commentaires sur ses stratégies pour faire face à telle ou telle situation potentiellement désagréable. Surtout, elle, et à travers elle sa créatrice Barbara Klicka, sont des fines observatrices des conversations – saugrenues, égoïstes, mesquines, solitaires – , ce qui apporte une dimension tout à fait savoureuse à ce personnage et à notre séjour, avec elle, dans ce Sanatorium. L’épisode du petit-déjeuner autour des œufs durs, et du duel silencieux entre Kama et ses deux congénères beaucoup plus âgées, m’a paru particulièrement drôle et bien mené.  

Elle s’arrête, me tend la main.

– Beata, enchantée. Comme tu avais l’air plus jeune que moi, j’ai pensé que tu deviendrais mon amie. Tu vas voir, les amies plus jeunes, ici, c’est quelque chose de très précieux.

Je pense : je ne vais pas m’enfuir, j’ai une grosse valise. Je pense : On m’a interdit de courir. Je pense : Ma seule certitude, c’est qu’elle sait de quoi elle parle, alors puisqu’elle sait, tends-lui la main et présente-toi poliment.

Barbara Klicka, Sanatorium (Zdrój, 2019). Traduit du polonais par Nathalie Le Marchand. Editions Intervalles, 2021.

Avec cette chronique, je participe à l’excellente initiative « Voisins voisines » consistant à mettre un coup de projecteur sur la littérature européenne contemporaine.

La chronique suivante nous emmènera à Tbilissi en Géorgie, dans un quartier où « il n’y a rien d’intéressant à voir, ni bâtiments historiques, ni fontaines, ni monuments aux plus grandes réalisations de notre société ».


Bekim Sejranović – Ton fils Huckleberry Finn

Lauréat, avec Nigdje, ni otkuda (Nulle part et de nulle part), du prix Meša Selimović pour le meilleur nouveau roman issu de Bosnie-Herzégovine, de Croatie, de Serbie et du Monténégro, l’écrivain Bekim Sejranović devait, avec Ton fils Huckleberry Finn, rejoindre l’année dernière le rang des écrivains contemporains post-yougoslaves traduits en français. Le temps et la pandémie ont joué au livre et à son auteur l’un de leurs mauvais tours, causant le report de la publication du livre alors que l’auteur lui-même décédait en mai dernier. C’est donc un livre orphelin que publient aujourd’hui les éditions Intervalles, description ironiquement apte pour ce récit où la relation au père absent est si importante.

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Corina Sabău – Et on entendait les grillons

…là c’est vraiment la dernière fois, j’ai assez traîné, j’essaie de rester calme, j’ai encore le temps de choisir, je peux renoncer et retourner chez la sage-femme ou téléphoner au docteur, mais non, je préfère m’en occuper moi-même, je me suis mis en tête que le mal que je me fais toute seule ne peut être aussi fatal que celui qui viendrait de quelqu’un d’autre.

Dans Comme si de rien n’était, l’héroine d’Alina Nelega se retrouve un jour en mauvaise posture : rentrée chez elle avec un poulet dans les bras, elle tache ses vêtements du jus rose-marron de la volaille puis s’endort, juste au moment où deux miliciens font irruption dans son petit appartement. Un cadavre de nouveau-né a été retrouvé dans une poubelle de l’immeuble et Cristina, en tant que jeune femme seule, devient immédiatement suspecte. C’est la Roumanie de 1983, les femmes qui prennent le risque d’avorter peuvent le payer cher si elles sont prises. Cristina, qui n’a de toute manière rien à voir avec le nouveau-né, échappe à la prison, mais devra pour cela payer un prix autrement plus cher.

L’avortement, le contrôle des corps, le poids de la clandestinité, la place du choix personnel dans un régime dictatorial – ces thèmes reviennent, d’abord en sourdine puis de plus en plus ouvertement, dans le roman de Corina Sabău, Et on entendait les grillons. Ce roman, paru comme Comme si de rien n’était en Roumanie en 2019, publié comme lui en France cette année dans la traduction de Florica Courriol et issu d’une même réalité, en diffère cependant par de nombreux côtés.

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Slavenka Drakulić – Dora Maar et le Minotaure

Oui, aujourd’hui, j’en suis tout à fait certaine : ce qui m’a attirée dans la photographie, c’est la possibilité de décider. Mais si telle est la vérité, comment se fait-il que j’aie laissé tomber à la première occasion ? Pourquoi y ai-je renoncé ?

J’ai trouvé mon expérience de lecture de ce livre vraiment étrange, presque déroutante. De bout en bout, l’auteure de ce texte de fiction, Slavenka Drakulić, le présente comme la tentative d’une femme, Dora Maar, pour « enfin regarder [s]a vie avec une distance émotionnelle et temporelle ». Ces notes prises dans « un mystérieux cahier rédigé en croate » sont considérées – écrit Slavenka Drakulić la préfacière de son propre roman – comme « le point de départ à une autobiographie ». D’emblée, l’écrivaine mystifie donc ses lecteurs, en donnant à son roman la forme d’un texte autobiographique, supposément mis à la disposition de Slavenka Drakulić après le décès de son auteure (Drakulić l’écrivaine se présente alors comme S.D., éditrice du texte), mais un texte autobiographique fictionnel écrit au nom d’une personne qui a réellement existé.

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(Auto)portraits de femmes

Parmi mes lectures récentes, une m’a emmenée dans la Roumanie des années Ceauşescu, l’autre dans le Paris des années 1930 et 1940. Malgré tout ce qui sépare ces deux romans, il y avait un élément qui les a rapprochés dans mon esprit : tous deux sont des portraits de femmes à la fois fortes et vulnérables, situés de part et d’autre de la frontière entre fiction et réalité, mais tous deux rédigés à la première personne.

Il s’agit de Dora Maar et le Minotaure, de Slavenka Drakulić (Editions Charleston, 2021) et de Et on entendait les grillons, de Corina Sabău (Belleville Editions, 2021), deux romans qui feront l’objet de mes prochaines chroniques.