Iulian Ciocan – L’empire de Nistor Polobok

Le professeur de philosophie venait de se rendre compte qu’il évoluait depuis des années, sinon des décennies, dans un conte, dans un univers phantasmagorique. Et à la vérité, la pérennisation des phénomènes bizarres-abscons-déroutants ainsi que leur métamorphose en un ingrédient banal de la vie de tous les jours étaient les règles inhérentes au fonctionnement de l’univers du conte ! La République de Moldavie était une sorte de conte !

Ces derniers jours, j’ai lu pratiquement coup sur coup L’empire de Nistor Polobok et Il était une fois dans l’Est : les deux sont des romans très contemporains, le premier étant sorti en Moldavie en 2018 et le second en Slovaquie l’année d’avant. Je pourrais citer d’autres similarités entre les deux romans : leurs auteurs sont journalistes, les deux livres viennent de pays dont la littérature est peu connue dans l’espace francophone, ils sont tous les deux publiés par des petites maisons d’édition au profil volontairement atypique (et, mais là ça relève plus de moi que des livres, ils m’ont tous deux été envoyés par leurs maisons d’édition). Mais la plus grande similarité entre les deux est celle du thème, puisqu’il s’agit dans les deux cas d’un portrait de la société post-communiste de leur pays.

En général, je me réjouis de voir publier en français des livres d’Europe centrale et de l’Est qui donnent une vision contemporaine de la littérature et de la société de cette région. En l’occurrence les deux romans montrent chacun à leur manière une société post-transition corrompue par le pouvoir, l’argent, les réseaux, et pourrie par les inégalités à tous niveaux : si l’on peut sortir réjoui de la lecture à cause de la forme du roman, de son style ou de sa structure, on n’en sort pas rassuré sur la qualité de la transition démocratique ni, plus généralement, sur les qualités de la nature humaine.

Je parlerai d’Il était une fois dans l’Est d’Árpád Soltész un peu plus près de sa date de parution (le 19 septembre), et je vais donc me concentrer aujourd’hui sur L’empire de Nistor Polobok, réjouissant (malgré ce que j’ai écrit dans le paragraphe précédent) petit roman moldave.

La Moldavie est en général très peu connue en France, donc pour situer brièvement les choses, disons juste qu’il s’agit d’un pays de l’ex-URSS, aujourd’hui coincé de l’autre côté des limites orientales de l’Union européenne, entre la Roumanie et l’Ukraine. Partagé linguistiquement entre la langue officielle qu’est le roumain (langue d’origine du roman) et celle de l’important minorité russe, il l’est aussi entre les deux blocs politiques que sont la Russie et l’Union européenne, qui sont aussi les deux principales destinations des importantes vagues d’émigration qui touchent ce pays également marqué par de profonds problèmes de corruption (sur l’émigration, voir le roman loufoque du moldave russophone Vladimir Lortchenkov, Des mille et une façons de quitter la Moldavie, publié chez Mirobole Editions en 2014). Le hasard a d’ailleurs fait que la Moldavie était sous les feux (très relatifs) des projecteurs de l’actualité quand j’ai reçu le livre en juin, du fait d’une crise politique qui a vu le pays brièvement doté de deux gouvernements rivaux, avant que ne soit mise en place une coalition étonnante rassemblant pro-européens et pro-russes avec un ennemi commun, la corruption.

La corruption. Voilà le mot qui nous ramène à L’empire de Nistor Polobok. Son sous-titre, « Portrait fêlé d’une Moldavie corrompue », est en soi suffisamment parlant, mais l’adjectif « fêlé » mérite quand même qu’on s’y arrête. Fêlé, ce portrait l’est parce que, comme le roman de Lortchenkov, l’auteur Iulian Ciocan a pris le parti de présenter son roman sous la forme d’une fable apocalyptique à l’humour grinçant. Fêlé, il l’est aussi parce que le roman débute avec une fêlure, une « fissure plutôt profonde » qui apparaît un soir devant le chez-soi de Nistor Polobok. Par chez-soi, je veux dire le « palais pharaonique » que celui-ci s’est fait construire dans un quartier de nouveaux riches de la capitale, Chişinău, avec la complicité intéressée de ses amis de l’Hôtel de Ville où il occupe lui-même le poste de Chef du cabinet Architecture-Urbanisme-Cadastre.

Cette fissure, qui résiste aux meilleurs efforts des agents de voirie pour la reboucher, prend des proportions de plus en plus inquiétantes, engloutissant hommes, véhicules et bâtiments, à commencer par le palais de Nistor. Converti sur le tard à la probité dans la vie publique, et tentant d’empêcher que la ville entière subisse le sort de son palais, notre « héros » consulte une cartomancienne qui le lance à la recherche d’une « dame de cœur » (titre original du livre), dont le pardon qu’elle pourrait accorder à Nistor pourrait mettre fin à la catastrophe. Evidemment, cela implique pour Nistor d’identifier la dame en question et de la convaincre de ses bonnes intentions, ce qui n’a rien de simple et pendant ce temps la fissure grandit, grandit.

C’est là le ressort principal du livre, parsemé aussi d’autres petits portraits de personnes tirées de l’ordinaire moldave mais dont le sort finit par être lié à celui de la fissure. Iulian Iordachescou, écrivain minimaliste en mal d’inspiration, est l’un d’entre eux, et si ses collègues se moquent du parallèle qu’il veut tirer entre la fissure et le mal qui ronge la société moldave, le lecteur, lui, est tout à fait libre de tirer les conclusions qu’il veut.

Sous le ton fantaisiste, c’est donc bien un « portrait fêlé d’une Moldavie corrompue » qu’on a sous les yeux ; et j’ai trouvé assez sympathique la formule utilisée par Ciocan pour offrir un commentaire indirect sur la Moldavie contemporaine par le biais de certains de ses personnages, en particulier l’écrivain Iordachescou et le philosophe Ion Jizdane. Le décalage entre la narration au passé simple et le vocabulaire souvent informel des dialogues m’a parfois fait tiquer, mais cela n’empêche que les 200 pages du roman se lisent d’une traite. En bonus, le livre est complété par un glossaire de quelques mots et expressions préparé par la maison d’édition, qui dédie aussi au livre un page de son site web avec des compléments d’information sur ces mots-clés : l’onglet sur Chişinău donne par exemple quelques informations sur la ville ainsi que des photos – certaines prises par l’auteur – et une vidéo qui permettent de se faire une encore meilleure idée du contexte dans lequel est né le roman. On peut d’ailleurs faire de même avec le premier roman de Ciocan à avoir été publié en français, Le royaume de Sasha Kozak, (avec lui aussi un sous-titre explicatif : « Galerie de portraits déjantés dans la Moldavie post-soviétique »). C’est une démarche inhabituelle – parce que sans doute assez chronophage, qui permet de prolonger de manière très appréciable la lecture.

J’aime beaucoup quand les maisons d’édition listent d’autres titres de leurs collections en fin de livre, car qui n’aime pas se laisser tenter par d’autres suggestions si la première lui a plu ? C’est le cas ici aussi, car on y trouve des titres du (ou ayant trait au) Brésil, à l’Egypte, à la Turquie et à l’Arménie, ainsi qu’à la Slovaquie avec Le cinquième bateau de Monika Kompaníková. On m’a dit le plus grand bien de ce portrait contemporain d’une enfance vécue à la marge, mais je ne m’étais pas rendu compte qu’il en existe une traduction française, c’était donc une deuxième bonne surprise après cette découverte de l’univers de Iulian Ciocan.

Iulian Ciocan, L’empire de Nistor Polobok. Portrait fêlé d’une Moldavie corrompue (Dama de cupă, 2018). Traduit du roumain (Moldavie) par Florica Courriol. Belleville Editions, 2019.

Cecile de Cecile’s Blog l’a aussi lu, une lecture globalement enthousiaste.

Avec cette chronique, je contribue aussi à « Voisins Voisines », organisé par A propos de livres, qui nous invite à lire et découvrir la littérature européenne contemporaine.


8 commentaires on “Iulian Ciocan – L’empire de Nistor Polobok”

  1. Madame lit dit :

    La corruption dans les pays n’a pas fini de faire couler l’encre. Très belle présentation. Merci!

  2. CecileSBlog dit :

    J’adore ton billet, qui resitue très bien le contexte du roman. On est globalement d’accord sur le roman, mais tu as l’air d’avoir bien plus aimer que moi les courts portraits d’autres personnages.

    C’est la particularité des éditions Belleville d’avoir des compléments sur internet. Ils le font pour chacune de leur publication. J’ai vu Le cinquième bateau en librairie mais il ne m’a pas plus inspiré que cela (en tout cas la quatrième de couverture). Si tu as l’occasion de le lire, cela m’intéresserait d’avoir ton avis.

    J’attends ton avis sur Il était une fois dans l’est … pour la thématique.

    • Pour les courts portraits, ils m’ont aussi surprise au début, parce qu’ils font faire des pauses un peu forcées dans le déroulement de l’histoire. Mais j’imagine que c’est comme la corruption: ça touche tout le monde et surtout les gens les plus « ordinaires » comme ceux dont l’auteur fait les portraits. Aussi, je suppose que ça aurait été difficile de faire un roman étoffé en se basant juste sur l’histoire de la fissure et du personnage de Nistor.
      Pour Le cinquième bateau, je le lirai probablement en hongrois vu qu’il est dans la bibliothèque que je fréquente. Mais du coup ce ne sera pas pour tout de suite. Et pour Il était une fois dans l’Est, je vais faire un auto-spoiler: je le recommande vraiment!

  3. […] Iulian Ciocan – L’empire de Nistor Polobok, Passage à l’Est […]

  4. […] Pour terminer, deux volumes de non-fiction : le 4 septembre sortira chez Gaïa Editions une invitation au voyage ou du moins à glisser un nouveau volume aux côtés de ceux de Paolo Rumiz ou de Ryszard Kapuscinski, avec La frontière, récit par l’écrivaine-anthropologue voyageuse norvégienne Erika Fatland de son Voyage autour de la Russie de la Corée du Nord à la Norvège : « quatorze États et plus de vingt mille kilomètres en longeant LA frontière, la plus longue au monde, celle de la Russie avec l’ensemble de ses voisins » (traduction par Alex Fouillet). Et en juillet paraissait aux Editions Non Lieu La Moldavie à la croisée des mondes, ouvrage de Josette Durrieu et Florent Parmentier, une ancienne sénatrice et un universitaire qui « apportent un certain nombre d’informations qui permettront aux lecteurs de se faire une idée des enjeux moldaves, enjeux qui dépassent son cadre national et interroge l’identité européenne » (un complément parfait pour ceux et celles qui auraient envie d’en savoir plus sur ce pays avant ou après avoir lu L’empire de Nistor Polobok). […]


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