Wiesław Myśliwski – L’Horizon

Je n’ai compris qu’à la mort de l’oncle Władek que je n’avais jamais vraiment quitté cet endroit. Leurs tombes à tous m’indiquaient en fait ma place dans le monde. Peut-être même qu’ici se trouvait le centre de mon horizon, car nulle part ailleurs je n’éprouve cette douleur déchirante qu’avec eux, c’est aussi moi qui meurs un peu, et pas seulement le monde qui m’entoure. Je le ressens de façon si banale, si évidente, que cette douleur devient un émerveillement, comme si je touchais à l’extraordinaire mystère de la beauté.

Publié il y a déjà plus de 25 ans, L’Horizon est un long et magnifique roman sur la vie, sur l’enfance, sur le royaume individuel de la mémoire et sur la possibilité de sa transmission. C’est aussi, de la part de son auteur Wiesław Myśliwski, une formidable leçon d’écriture, épousant les fluctuations de la mémoire et de l’imagination tout en se jouant des contraintes de la chronologie.

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Maryla Szymiczkowa – Madame Mohr a disparu

Une chose était évidente à ses yeux : en aucun cas Ignacy ne devait deviner que sa femme, au lieu de se consacrer aux occupations propres à son sexe, à sa position et aux règles d’un mariage honnête, folâtrait dans des bâtiments d’utilité publique à la recherche d’un étrangleur-assassin.

J’étais en vacances dans le sud de la Hongrie quand j’ai lu ce livre pour la première fois. C’était vers la mi-février, il faisait beau mais froid et, après une journée passée dehors, c’était assez agréable de passer la soirée avec un livre ou trois, au son du ronronnement soporifique, entrecoupé d’éternuements occasionnels, du vieux convecteur au gaz qui s’efforçait tant bien que mal de dissiper la fraîcheur ambiante. Madame Mohr a disparu, ce sympathique roman polonais, était vraiment une lecture appropriée pour ces soirées tranquilles, les dernières, d’ailleurs, avant le 24 février.

La traduction anglaise était déjà sur mes étagères, acquise par curiosité et sur la base de la confiance presque aveugle que j’ai envers le travail de la traductrice Antonia Lloyd-Jones, et après l’avoir écoutée dans un très réjouissant entretien avec les auteurs du livre au festival Noirwich (repéré grâce à MarinaSofia, merci à elle !). C’est donc cette traduction anglaise (Mrs Mohr goes missing) que j’ai d’abord lue mais, pour cette chronique, j’ai relu le livre dans la traduction française, publiée fin août par Agullo qui m’en ont gentiment fait parvenir un exemplaire.

A propos d’un précédent Agullo, justement, j’avais déjà écrit qu’en tant que lectrice je me situe « dans la catégorie « Agatha Christie », c’est-à-dire quelque part entre novice et débutant sur l’échelle de la violence et du glauque » (cela ne m’avait pas empêché d’apprécier ledit Agullo, qui se situe pourtant à l’autre extrémité de l’échelle). Madame Mohr a disparu se situe en tout cas dans cette même catégorie « Agatha Christie », ou dans ce qu’on peut appeler aujourd’hui le cozy crime. J’imagine cependant que les deux victimes du roman auraient beaucoup à redire au mot « cozy », la première ayant vu sa vieillesse tranquille abrégée par l’absorption d’un poison et la seconde ayant été retrouvée prématurément morte dans son lit quelques jours plus tard.

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Weronika Gogola – Par petits bouts

Par petits bouts est le cinquième roman de Belleville Editions (et premier roman de Tropismes Editions) que je lis : cinq romans très récents, pour cinq univers très différents. J’avais commencé avec L’empire de Nistor Polobok, ce petit roman de Iulian Ciocan sur la Moldavie post-soviétique, que j’avais décrit comme « une fable apocalyptique à l’humour grinçant ». J’avais continué avec Blue Moon, de Damir Karakaš, « portrait à la première personne d’un jeune lambda de Zagreb, à la fin des années 1980 ». Puis était arrivé Et on entendait les grillons, de Corina Sabău, « récit d’un drame personnel, dont la traductrice Florica Courriol contextualise également très utilement la dimension sociale dans son introduction », ce roman stylistiquement complexe étant celui d’une femme dans la Roumanie de Ceausescu. Le suivant, que je n’ai pas encore chroniqué, était celui d’un homme dans la Serbie d’aujourd’hui, le héros de Errance de Filip Grbic étant « un personnage égaré dans un monde où il ne trouve pas sa place ».

Et voici donc Par petits bouts, roman du quotidien, d’une enfant qui grandit et dans lequel il se passe à la fois beaucoup de choses et pas grand-chose. A vrai dire, j’hésite même à utiliser le mot « roman » tant le livre épouse, de manière visiblement autobiographique, le point de vue de cette enfant sur une vie qui n’a pas nécessairement besoin de l’intervention d’une autrice pour suivre son cours.

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Jerzy Andrzejewski – Les portes du paradis

Les portes du paradis, ce sont deux phrases, et deux paragraphes. La première phrase court de la première à la dernière (158e) page et raconte un moment d’une croisade médiévale. La deuxième phrase consiste en six mots dont le poids narratif et l’importance pour le message général du livre vont bien au-delà de leur apparente simplicité. 

Et ils marchèrent toute la nuit.

Le roman se déroule « dans les forêts profondes du Vendômois » : un cortège d’un millier d’enfants a pris la route à l’appel de « Jacques de Cloyes » lorsque celui-ci s’est adressé à eux pour leur enjoindre de partir pour Jérusalem et d’y arracher aux « Turcs infidèles » la « Terre Sainte et le tombeau solitaire de Jésus ». Parmi ce millier d’enfants tout juste partis et déjà épuisés, Blanche, Maud, Robert et Alexis – encore adolescents – sont parmi les premiers. C’est à eux qu’Andrzejewski s’intéresse dans ce roman, qui dure juste le temps des confessions qu’ils font à l’homme qui a pris sur lui de les accompagner.

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Olga Tokarczuk – Les pérégrins

J’ai souvent rêvé de voir sans être vue. D’espionner. D’être l’observateur idéal.

Est-ce que lire Les pérégrins, ce « panorama foisonnant du nomadisme moderne » lorsqu’on est soi-même en voyage, améliore l’expérience de lecture ? D’un côté oui, parce que le livre est composé de tant de textes plus ou moins courts, et d’une telle diversité, qu’on peut facilement en glaner un ou deux, par-ci par-là, entre deux visites ou deux arrêts. On trouve alors pêle-mêle des pensées, des observations, des nouvelles de quelques paragraphes ou quelques pages, avec des personnages qu’on découvre une fois sans savoir qu’on les retrouvera peut-être dans un texte suivant.

Les histoires de Kunicki et de sa femme perdue, de l’anatomiste Verheyen contemporain de Spinoza, de la collection de Frederik Ruysch ou encore d’Anouchka dans le métro de Moscou, sont parmi les plus longues. Souvent situées dans un passé assez distant, toujours renouvelées et inattendues dans leur choix de personnages et de mises en scène, ce sont de vraies petites nouvelles, bien ciselées et dans lesquelles le lecteur en quête d’un peu de repos face au foisonnement de sujets de ce livre pourra s’installer un peu plus confortablement.

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Witold Szabłowski – Les Ours dansants. De la mer Noire à la Havane, les déboires de la liberté

Dans Abraham le Poivrot, loin de Tolède, œuvre de fiction (chroniquée ici), le narrateur enfant assiste au triste départ des tsiganes de la ville, exilés dans une lointaine province bulgare dans les premiers mois du nouveau régime communiste d’après-guerre. Venant clore la caravane de chariots bâchés remplis d’enfants et de mobilier et suivie des chiens et des poulains, écrit l’auteur Angel Wagenstein, « son lourd arrière-train se balançant d’un côté et de l’autre, l’ours fut le dernier à disparaître dans l’ombre verte de l’osier ». Peu de temps auparavant, participant à une fête tsigane, l’enfant avait vu les propriétaires de cet ours anonyme s’efforcer « d’enseigner cet art compliqué de la danse » à l’animal « aussi lourd qu’indocile, attaché par une chaîne passée dans son museau ».

C’est à un autre tournant de l’histoire bulgare du XXe siècle que nous trouvons, dans Les Ours dansants, reportage littéraire de Witold Szabłowski, les ours Vela, Micho, Svetla, Mima, descendants en chair et en os de l’ours anonyme et fictif de Wagenstein. Au cours des dix premiers chapitres du livre, Szabłowski s’intéresse en effet au statut des ours dressés dans la société tsigane bulgare d’après la « transformation » du début des années 1990 et notamment au moment de l’entrée de la Bulgarie dans l’Union européenne en 2007. Les derniers « ours dansants » sont alors achetés (le mot « confisqué » est également utilisé) à leurs propriétaires et intégrés dans une réserve pour animaux sauvages, le parc de Bélitza (qui fonctionne encore, en coopération avec la fondation Brigitte Bardot, et a élargi son périmètre d’action aux ours utilisés dans les cirques).

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Zofia Romanowicz – Le passage de la mer Rouge

Ce rêve m’était revenu peu avant l’arrivée de Lucile, ce rêve dont je ne savais plus que je me souvenais encore et il n’était pas revenu tout seul, mais enveloppé de tout le réel qui lui était contemporain, qui était sa source d’alors et sa toile de fond, de sorte que ce rêve récent, datant d’un mois à peine, fit revivre avec une netteté étonnante aussi bien ce qui se passait vraiment, il y a tant d’années déjà, que ce dont il m’arriva en ce temps-là de rêver une nuit ; tout cela si emmêlé, si soudé l’un à l’autre, le rêve et la réalité, que, m’éveillant comme en ce temps-là avec un grand cri à la bouche, j’étais persuadée de m’éveiller non pas ce jour mais alors, dans ce temps si lointain (…)

Un sentiment d’irréel marque ce court roman, de sa première à sa dernière page. C’est en partie parce qu’il s’ouvre avec l’évocation de ce rêve qu’a fait la narratrice. Il lui fait une impression si forte, et lui rappelle tant ce rêve d’une époque précédente, qu’elle y reviendra plusieurs fois au cours du livre.

Ce sentiment d’irréel, de flottement dans une bulle sans ancrage, vient surtout de la narratrice. Il n’y a pas de dialogues dans ce livre, seulement quelques mots criés ici ou là et qu’elle se remémore, quelques semaines après ce rêve qui l’a accompagnée toute la journée d’après, alors qu’elle s’apprêtait à aller « à l’aérogare » chercher une femme qui lui a été très proche.

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Franceska Michalska – Accrochée à la vie

Au tout début de ce récit de vie, avant même la page de titre et l’avant-propos, les Editions Noir sur Blanc ont inséré une carte intitulée « le trajet de Franceska Michalska, de 1936 à 1951 ».

Tout à gauche se trouvent le point de départ – Maraczówka en Volhynie – et le point d’arrivée – plusieurs villes à la frontière ouest et sud de la Pologne d’aujourd’hui, avec auparavant un passage par la Bucovine. Un peu plus de 1000 km séparent ces lieux.

Tout à droite, un paquet de points au nord de l’actuelle capitale du Kazakhstan, Astana (à l’époque de la publication ; aujourd’hui Nour-soultan), et à la frontière avec la Russie. Ces points forment la partie supérieure d’un triangle dont la pointe inférieure est Alma-Ata, l’ancienne capitale, proche de la frontière kirghize, pas si loin de la Chine. Entre Tchernigovka, le lieu d’assignation de la famille Michalska au Kazakhstan, et Novossibirsk en Russie, le point le plus oriental sur la carte, il y a également près de 1000 km. Entre ceux deux lieux et Alma-Ata : 2000 km.

Entre le groupe de points à gauche de la carte, et celui à droite, deux lignes traversent un grand espace vide de points et seulement marqué par l’immense fracture de la Volga et par le pointillé des frontières d’aujourd’hui : ces lignes représentent les 6-7000 km qui séparent le début et la fin, du milieu de la trajectoire de Franceska Michalska.

L’espace et les distances sont un aspect récurrent d’Accrochée à la vie, incroyable récit autobiographique (publié en Pologne en 2007) d’un premier quart de siècle de vie qui coïncide presqu’exactement au premier quart de siècle de l’URSS et est l’expression ahurissante d’un certain nombre des méfaits de l’URSS. C’est un aspect qui parlera encore plus si on rajoute à la géographie quelques dates et faits de départ.

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Pologne/Ukraine/Kazakhstan et Lettonie/Sibérie : deux récits marqués par l’expérience du stalinisme

En proposant un retour en livres sur trente années d’indépendance des pays issus de l’ex-URSS, j’ai plus ou moins cantonné chaque pays à « sa » langue, « sa » littérature, « son » expérience nationale. La réalité est toujours plus compliquée que ça : la trajectoire des pays et des peuples qui sont tombés dans l’escarcelle de l’ex-URSS avant d’en ressortir le montre bien. Les deux livres dont je vais prochainement parler ici sont deux exemples des liens douloureux qui ont été tissés d’un coin à l’autre de cet immense empire, notamment (mais pas exclusivement) durant la période stalinienne.

Le premier livre est un récit de vie qui débute en 1923 en Volhynie (aujourd’hui en Ukraine) et fait un long et terrible voyage vers le Kazakhstan. Le récit se termine en 1951.

Le second livre est aussi un récit de vie, mais sous une forme plus distante et plus littéraire. Son auteur est lui aussi né au début des années 1920, mais c’est de sa Lettonie natale qu’il est déporté vers la Sibérie, au tout début de la Seconde Guerre mondiale.

Ce sont le récit d’une femme et d’un homme dont on peut se demander comment ils ont bien pu survivre. Le premier titre donne un élément de réponse : c’est Accrochée à la vie, de Franceska Michalska. Le second livre est à la fois un récit et un recueil de récits, et il porte le titre du dernier chapitre : c’est Petit déjeuner à minuit, de Valentīns Jākobsons.

Le hasard a fait que j’ai lu ces deux livres à peu près au même moment que l’annonce de la dissolution de l’ONG russe Memorial par la Cour suprême russe – une ONG qui œuvre depuis 1989 pour faire la lumière sur les millions de victimes de la dictature stalinienne – des victimes dont les auteurs de ces deux livres (tous deux survivants) ont fait partie.


Barbara Klicka – Sanatorium

Cette chronique constitue le premier volet de ma courte séquence autour du thème des vies « normales » dans des endroits « à part ». Il s’agit du roman Sanatorium, de la poète, dramaturge et romancière polonaise Barbara Klicka, dont l’œuvre « interroge la frontière entre l’intime et le public tout en questionnant le désir et la notion de norme » (éditions Intervalles, 2021).  

Je m’assieds sur le sol froid. Dans tout l’établissement, c’est le seul coin de granito qui ne soit pas recouvert d’un tapis, me dis-je et, aussitôt, j’ai honte. Sans doute du mot « établissement ». C’est ce que dit la dame blonde à la réception, mais aussi les dames à la cantine, ainsi que le personnel soignant, qu’on appelle ici « le personnel soignant », et moi, je me mets à penser avec ces mots-là. Encore pourrait-il m’arriver des choses plus graves. Par exemple, penser à cet endroit-là avec un terme réservé aux établissements qu’on ne peut pas quitter facilement, aux établissements où des corps touchent impunément d’autres corps. Ce qui, dans le sens inverse, ne marcherait absolument pas. Je m’adosse prudemment contre le mur moutarde, j’allonge les jambes devant moi.

Kama entretient un rapport particulier avec les sanatoriums. Malade depuis l’enfance, elle y a passé de longues périodes évoquées dans quelques chapitres insérés dans le corps principal du roman. A 33 ans, elle y retourne pour « toute la saison », envoyée par une commission de la sécurité sociale polonaise.

– C’est le ZUS qui m’envoie. Pour que je puisse continuer à toucher la pseudo-pension qui m’a été accordée après l’opération, je dois passer par une rééducation règlementaire. Et un médecin réglementaire doit l’attester, dans un établissement public. C’est une sorte d’extra à cette pseudo-pension, dis-je. Si je ne venais pas ici, ils me retireraient mon allocation.

– A juste titre, dit Beata sur un ton dont il résulte clairement que ce serait à juste titre.

Le choix du cadre est presqu’aussi soigné que s’il s’agissait d’un roman détective mené entièrement dans un espace en huis-clos : nous arrivons dans ce sanatorium de Ciechocinek avec Kama à la première page et, à la dernière, 120e page de ce mince roman, nous nous apprêtons à le quitter avec elle ; par ailleurs, faire de Kama une curiste sous contrainte administrative permet à l’auteure d’évacuer la question de qui est Kama, lorsqu’elle n’est pas en cure. Ainsi, hormis quelques références à un frère, à un ex-mari, et à un appartement exigu, Kama nous apparait comme sortie de l’ouate, dénuée de tout bagage hormis la valise trop lourde qu’elle traîne à son arrivée, et son expérience de la vie en sanatorium qui façonne sa personnalité.

C’est sur cette personnalité, sur ce regard mêlant ironie malicieuse, gaucherie et défiance, que repose Sanatorium. En surface, il ne s’y passe pas grand-chose : repas en commun, traitements selon le programme établi, promenades occasionnelles en ville. Ce que Kama commente – ce qui intéresse l’auteure – c’est l’étrangeté de cet univers clos, et les normes, rituels et hiérarchies qui s’y sont générées et que « personnel soignant » et curistes s’imposent. C’est peut-être là aussi que les chapitres sur l’expérience d’enfance de Kama au sanatorium apportent leur sens au roman : qu’il s’agisse d’enfants dirigés par des adultes, ou d’adultes dirigés par des adultes, on y vit cette même perte de contrôle sur son rythme quotidien et sur les personnes qu’il faut côtoyer, cette même instauration de règles régies par une logique entièrement institutionnelle (ou parfois simplement arbitraire), cette même vulnérabilité du corps et de l’esprit.

Est-ce que je devrais l’appeler par son petit nom, Mariuszek, quand je pense à lui ? Est-ce que c’est ce qu’il faudrait faire ? Je dois mettre ce café en perspective, me dis-je, il faut prévoir toutes les variantes de mouvements dans ce petit jeu, il faut tout envisager.

Heureusement, Kama ne se laisse pas désarçonner par tout ça – nous le savons parce que tout le roman est à la première personne, au fil de ses pensées et de ses commentaires sur ses stratégies pour faire face à telle ou telle situation potentiellement désagréable. Surtout, elle, et à travers elle sa créatrice Barbara Klicka, sont des fines observatrices des conversations – saugrenues, égoïstes, mesquines, solitaires – , ce qui apporte une dimension tout à fait savoureuse à ce personnage et à notre séjour, avec elle, dans ce Sanatorium. L’épisode du petit-déjeuner autour des œufs durs, et du duel silencieux entre Kama et ses deux congénères beaucoup plus âgées, m’a paru particulièrement drôle et bien mené.  

Elle s’arrête, me tend la main.

– Beata, enchantée. Comme tu avais l’air plus jeune que moi, j’ai pensé que tu deviendrais mon amie. Tu vas voir, les amies plus jeunes, ici, c’est quelque chose de très précieux.

Je pense : je ne vais pas m’enfuir, j’ai une grosse valise. Je pense : On m’a interdit de courir. Je pense : Ma seule certitude, c’est qu’elle sait de quoi elle parle, alors puisqu’elle sait, tends-lui la main et présente-toi poliment.

Barbara Klicka, Sanatorium (Zdrój, 2019). Traduit du polonais par Nathalie Le Marchand. Editions Intervalles, 2021.

Avec cette chronique, je participe à l’excellente initiative « Voisins voisines » consistant à mettre un coup de projecteur sur la littérature européenne contemporaine.

La chronique suivante nous emmènera à Tbilissi en Géorgie, dans un quartier où « il n’y a rien d’intéressant à voir, ni bâtiments historiques, ni fontaines, ni monuments aux plus grandes réalisations de notre société ».