Ryszard Kapuscinski – Mes voyages avec Hérodote

Je lui ai aussi raconté l’aventure dans laquelle le livre d’Hérodote m’avait entraîné : au fur et à mesure que je le lisais, j’accomplissais simultanément deux voyages : le premier en faisant mon travail de reporter, le second en suivant les pérégrinations de l’auteur des Histoires.

mes-voyagesReporter assidu, issu d’un pays et d’une époque où les voyages à l’étranger n’étaient autorisés qu’au compte-goutte, Ryszard Kapuscinski (1932-2007) fut l’envoyé aux quatre coins du monde de divers organes de presse polonais. Outre les dépêches et reportages réalisés pour son travail, Kapuscinski s’inspira également de ses voyages et de ses observations pour écrire de nombreux livres sur chacun des continents qu’il a traversés, du vaste espace russe à l’Amérique ou encore l’Iran. Arrivant à la fin de sa vie, il signe avec Mes voyages avec Hérodote une autobiographie en pointillés de sa carrière de reporter, placée sous le signe de celui qu’il présente comme un double autant qu’un maître : Hérodote.

Double, car ce chroniqueur de l’Antiquité l’a accompagné, en pensée et physiquement, dès les débuts de sa profession. Double aussi car le livre des Histoires d’Hérodote, reçu de sa rédactrice en chef au moment où elle lui annonce sa première affectation à l’étranger, l’accompagne et le forme également dans sa conception du monde, et de la place qu’il y tient en tant que reporter.

Lorsqu’il entame sa carrière à l’étranger, ainsi que sa lecture d’Hérodote, Kapuscinski a un handicap majeur : Hérodote retranscrit ses Histoires à la fin d’une longue vie de voyages et d’accumulation de connaissances. Kapuscinski, lui, a grandit avec la censure (dont celle appliquée aux Histoires), n’a à l’age de 24 ans encore jamais franchi de frontières, possède une connaissance rudimentaire du monde et un anglais plus qu’approximatif (mais il parle couramment le russe). C’est ainsi qu’Hérodote en vient à lui servir à la fois de refuge et de guide dans son compréhension de la diversité du monde.

La connaissance d’autrui nécessite une longue et solide initiation.

Dès sa première escale, en Italie, Kapuscinski ressent, à voir l’éclairage public, les magasins bien stockés, la nonchalance des clients aux terrasses des cafés, comme un choc des civilisations. Arrivé en Inde d’où il est censé renvoyer ses reportages, le choc se fait plus intense : la pauvreté, la multitude, la nouvelle (et pour lui inacceptable) étiquette d’Européen aisé qui lui est accolée, la chaleur et – la langue.

Je pénétrais l’Inde non pas par l’intermédiaire des images, des sons ou des parfums, mais par celui des mots, des mots d’une langue qui de surcroît n’était pas la langue maternelle des Indiens, mais une langue étrangère, imposée, à ce point assimilée toutefois qu’elle faisait partie de leur identité et constituait pour moi une clé indispensable. Mon premier combat avec ce pays fut un combat avec la langue.

En Inde, puis en Chine, la langue reste un obstacle pour le reporter, mais aussi pour le l’homme Kapuscinski, frustré de se heurter si rapidement à un obstacle aussi important dans sa quête d’une connaissance totale de ces deux pays.

Lorsqu’on le retrouve un peu plus tard en Afrique, Kapuscinski est déjà plus aguerri, débarrassé de ses timidités d’homme de l’Europe de l’Est, mais il continue son cheminement de reporter aux côtés d’Hérodote. Les chapitres qui se succèdent le voient plus souvent retranscrire et commenter divers épisodes des guerres entre les Perses et leurs peuples voisins, que l’actualité des pays et continents qu’il couvre (les quelques livres de Kapuscinski que j’ai lus jusqu’ici n’ont d’ailleurs souvent pas grand chose à voir avec le travail qu’il devait fournir pour gagner sa vie au quotidien). Au fil des pages, on voit cependant émerger une certaine conception, et justification, du reportage tel qu’il le pratique :

Dans l’univers d’Hérodote, le seul dépositaire ou presque de la mémoire humaine est l’homme. Pour accéder à cette mémoire, il faut aller à sa rencontre ; s’il habite loin, il faut se mettre en route, marcher, et, quand on arrive chez lui, il faut s’asseoir à ses cotés et écouter son récit, écouter, mémoriser ou peut-être prendre des notes. Ainsi surgit le reportage.

Si Hérodote le fascine tant, c’est aussi parce que Kapuscinski recherche toujours l’autre face de ses Histoires : comment Hérodote est-il arrivé à ce produit fini ? A qui s’est-il adressé, et comment, pour obtenir ses informations ? Quelles sont, d’ailleurs, les informations qu’Hérodote n’a pas jugé bon de recueillir ou de retranscrire ? Kapuscinski s’intéresse en effet à la dimension individuelle des efforts collectifs que décrit Hérodote : qu’a pensé l’ouvrier travaillant à la construction d’un pont pour les armées perses, l’habitant de Babylone assiégée, ou encore les enfants du Grec Lycidas alors que la foule s’apprête à les lapider ? On retrouve là l’un des grands traits de Kapuscinski : son penchant pour l’arrière-plan individuel des grands faits historiques, un certain impressionnisme jouant sur l’interaction entre le détail et la vue d’ensemble.

Mélange assez (quelque fois trop) lâche d’histoire personnelle et d’extraits et de commentaire des Histoires, Mes voyages avec Hérodote m’a paru moins rempli de verve et d’action que les quelques autres livres que j’ai lus de Kapuscinski, dans lesquels il s’attarde davantage sur ces expériences de reporter dans des pays en pleine ébullition. Plus réfléchi, ce livre donne un arrière-plan intéressant à la démarche d’écrivain telle qu’on la voit mise en action dans Imperium ou Le Shah.

kapuscinski

Je termine avec ce titre ma rétrospective Kapuscsinski. Pour obtenir un portrait plus complet du reporter, il aurait fallu incorporer dans cette série l’un de ses livres sur l’Afrique, continent qu’il a sillonné, d‘année en année, de guerre en guerre. Je me contente de citer ici ces livres : sur l’Afrique en général (Ébène, Aventures africaines), sur l’Ethiopie (Le négus), ou encore sur l’Angola (D’une guerre à l’autre). Bonne lecture !

Ryszard Kapuscinski, Mes voyages avec Hérodote (2004). Trad. du polonais par Véronique Patte. Plon, 2006.

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Ryszard Kapuscinski – Shah of Shahs

cvt_Le-Shah_5184Après avoir lu une histoire de l’Iran, j’étais curieuse d’en savoir plus sur les Pahlavi, l’une de ces nombreuses familles régnantes du XXe siècle courtisées par des puissances étrangères plus soucieuses de profiter leurs riches ressources naturelles que de critiquer leurs pratiques douteuses en termes de droits de l’homme. C’est ainsi que je me suis tournée vers Shah of shahs (Le Shah dans la version française publiée chez Flammarion), du reporter voyageur polonais Ryszard Kapuscinski. Avec son mélange de journalisme, d’histoire, de réflexions et de vécu – Kapuscinski est envoyé en Iran à la fin des années 1970, au moment où le Shah vacille puis tombe face à Khomeini – ce livre complétait à merveille celui plus académique que j’avais lu auparavant.

Comme dans Imperium, l’approche de Kapuscinski est très fortement marquée par le récit personnel : pas tant le sien, que celui des gens qu’il rencontre et dont il utilise la vie et les expériences comme preuve et illustration du message qu’il veut faire passer sur le pays. On lui a parfois fait reproche, justement, de trop s’intéresser au vécu, au témoignage personnel et au détail, quitte à broder un peu pour rendre le récit plus frappant. Il en reste cependant, chez Kapuscinski, une impression de lire quelqu’un qui sait écouter l’homme de la rue et retranscrire avec beaucoup d’humilité.

The cameramen overuse the long shot. As a result, they lose sight of details. And yet it is through details that everything can be shown.

J’aime en tout cas la forme inattendue de Shah of Shahs : un prologue, dans lequel une télévision allumée dans un coin de l’hôtel où loge Kapuscinski fait le lien entre le journaliste et l’actualité extérieure, permet d’emblée de marquer le point de vue forcément fragmentaire du journaliste forcé de passer la nuit à l’intérieur alors qu’au dehors des milices opposées règlent leurs comptes dans la nuit de Téhéran.

Puis, vient le corps du livre, constitué d’une mosaïque de vignettes, de descriptions et de réflexions tirées des documents que Kapuscinski, résigné à ne pas pouvoir sortir de l’hôtel, remet en ordre. Au fil de ces vignettes, Kapuscinski fait montre de sa capacité à conjuguer le grand et le petit, les noms des personnages importants et les pensées des anonymes, les coups d’état et les menus événements dont la somme fait le quotidien d’un pays. On y croise les Pahlavi, donc : fils, père et même grand-père. On y croise aussi Mossadegh, Khomeini, des représentants de la sinistre police secrète, la Savak, mais aussi les perdants de l’histoire. On y voit à quel point est fluide et poreuse la ligne qui sépare ces deux groupes.

The Shah left people a choice between Savak and the mullahs. And they chose the mullahs.

Toutes ces vignettes, qui vont de l’histoire la plus ancienne à celle la plus récente, mènent vers la révolution de 1979. Ces mois de tensions et d’affrontement débouchent sur un chaos que Kapuscinski, observateur de révolutions, reconnaît bien : ce sont ceux qui permettent à certains hommes de se retrouver soudainement au pouvoir, sans les outils pour leur permettre de mener à bien leur tache. C’est donc sur une note de pessimisme que Kapuscinski clôt son récit alors que dans Téhéran les différentes factions se battent et montrent déjà qu’en toute probabilité, quel que soit le gagnant, il n’aidera pas la cause du progrès pour le pays.

A dictatorship depends for its existence on the ignorance of the mob ; that’s why all dictators take such pains to cultivate that ignorance. It requires generations to change such a state of affairs, to let some light in.

L’édition que j’ai lue mentionnait seulement qu’une partie du livre avait été publiée dans le magazine américain The New Yorker. J’aurais bien voulu en savoir davantage sur la genèse de ce livre dont certains passages m’ont particulièrement frappé. Kapuscinski, reporter « d’état » pour la presse polonaise communiste, y analyse les rouages d’un pouvoir corrompu, de son empire sur la société, de ses techniques de terreur et d’emprisonnement, en Iran. Cela, alors que le pouvoir communiste en Pologne est loin de faire l’unanimité, en grande partie pour des raisons similaires à celles que Kapuscinski décrit pour l’Iran. Jusqu’à quel point ce livre reflète-t-il les chroniques que Kapuscinski envoyait à la presse polonaise ? Comment Kapuscinski pouvait-il réconcilier les pays qu’il décrivait et celui dans lequel il venait ? Comment ses lecteurs lisaient-ils ses écrits ?

Ryszard Kapuscinski, Shah of Shahs (1985). Trad. du polonais par Klara Glowczewska. Pan Books, 1982. Disponible en français : Le Shah, trad. du polonais par Véronique Patte. Flammarion, 2010.


Rétrospective Kapuscinski – Imperium

59659._UY475_SS475_Dans la bibliographie du grand reporter polonais Ryszard Kapuscinski, Imperium tient une place à part : l’homme qui avait sillonné le Tiers Monde était plutôt coutumier des livres sur l’Afrique, l’Amérique latine ou l’Iran. Imperium le ramène plus près de ses origines géographiques en Russie, pays aussi sillonné de part en part et dont il s’attache ici à décrire les régions les plus éloignées.

Pour une lectrice occidentale, Imperium tient aussi de l’exception puisqu’il y est sujet de l’URSS des années 1930 à 1980 par un reporter qui y a, semble-t-il, eu une grande liberté d’accès. Rares sont les reportages, traduits, libres d’opinion et intéressants, à nous parvenir de cette époque (la seule exception qui me vienne à l’esprit est La paix soit avec vous de Vassili Grossman, récit de son voyage en Arménie, et encore il ne s’agit pas vraiment de reportage).

In my imagination, the USSR constituted a uniform, monolithic creation in which everything was equally gray and gloomy, monotonous and clichéd. Nothing here could transcend the obligatory norm, distinguish itself, take on an individual character.

And then I travelled to the non-Russian republics of what was then the Imperium. What caught my eye ? That despite the stiff, rigorous corset of Soviet power, the local, small, yet very ancient, nations had succeeded in preserving something of their tradition, of their history, of their, albeit, concealed pride and dignity. I discovered there, spread out in the sun, an Oriental carpet, which in many places still retained its age-old colors and the eyecatching variety of its original designs.

indexJ’ai hésité sur le mot « reportage », puisqu’il ne s’agit pas entièrement, dans Imperium, de reportage, ni de livre d’histoire, ni d’ailleurs de livre de voyage, mais plutôt de tout ça à la fois, avec pour fil conducteur les rencontres successives de Ryszard Kapuscinski avec les vastes territoires de l’URSS, et des enseignements qu’il en a tiré au fil du temps.

Le livre s’étire sur une période presque entièrement parallèle à celle de l’existence de l’URSS et cadre bien avec l’intérêt que porte Ryszard Kapuscinski aux frontières de cet Imperium. En 1939, il a juste sept ans lorsque l’URSS débarque dans sa vie avec l’occupation par les troupes soviétiques de la petite ville de Pologne orientale (aujourd’hui Biélorussie) où il grandit. Ses souvenirs de cet épisode forment le premier chapitre : en quelques pages l’adulte qu’il est y fait ressortir ce que sont l’absurdité de la guerre et de l’occupation, la terreur des déportations, la faim terrible pour un tout jeune enfant qui montre déjà une grande curiosité et débrouillardise.

Dans le dernier chapitre, c’est de la désintégration du centre comme des frontières de l’URSS, cinquante ans après cette première rencontre, qu’il parle : de la transition amorcée par Gorbatchev et des questions qu’elle pose pour l’avenir de ce complexe de nationalités, alors que ses voyages lui montrent à quel point les confins de cet Imperium ne se perçoivent déjà plus comme faisant partie de ce grand tout.

Entre ces deux chapitres, il fait se succéder les voyages : 1958, 1967, à plusieurs reprises en 1989-1991, toujours à la recherche de la périphérie. Certes, Moscou est un passage obligé, et ses visites sont l’occasion pour lui de revenir sur l’histoire plus ou moins récente de ces villes et leur rôle dans la construction de l’URSS. L’une de ces histoires est particulièrement révélatrice d’une certaine continuité en Russie pour ce qui est de la tentation de la démesure : passant près d’une piscine en plein air au bord de la rivière Nabereznaja, Kapuscinski revient sur l’histoire de la cathédrale qui occupait auparavant cet espace. Conçu pour célébrer la victoire sur Napoléon en 1812, cet édifice immense, rutilant de marbre et d’or, dont la construction dura 45 ans et la consécration n’eut lieu qu’en 1883, fut détruit au bout de 48 ans pour laisser place à un Palais des Soviets voulu par Staline.

Stalin orders the largest sacral object in Moscow to be razed. Let us for a moment give free reign to our imagination. It is 1931. Let us imagine that Mussolini, who at that time rules Italy, orders the Basilica of St. Peter in Rome to be razed. Let us imagine that Paul Doumer, who is at that time president of France, orders the Cathedral of Notre-Dame in Paris to be razed. Let us imagine that Poland’s Marshall Jozef Pilsudski orders the Jasnogorski Monastery in Czestochowa to be razed.

Can we imagine such a thing ?

No.

La cathédrale est cependant complètement détruite; un bâtiment plus grand, plus digne de prouver la puissance soviétique par rapport à l’ennemi capitaliste américain est conçu à sa place, mais le cours de l’histoire (les purges, la guerre) s’oppose à ce projet, et c’est une piscine en plein air qui est finalement aménagée dans les fondations de l’ancienne cathédrale (la cathédrale a été reconstruite depuis l’effondrement du communisme : tout est question de priorités…).

Mais la préférence de Kapuscinski va aux régions du bout du monde, où la folie des grandeurs soviétique prend d’autres dimensions : à sa suite nous nous rendons à Vorkuta au nord du Cercle Arctique, à la Kolyma dans l’extrême Est, et surtout en Asie centrale et au Caucase, ses régions de prédilection dont les peuples, l’histoire et les spécificités l’attirent particulièrement.

Le fait d’être un journaliste polonais, donc d’un pays ami, lui confère peut-être certains avantages puisqu’il semble en général libre de voyager et de rencontrer les gens à sa guise. Et des gens, il en rencontre beaucoup, surtout des « ordinaires » dont la vie ne serait sinon pas souvent décrite, et qui lui parlent de leur quotidien souvent difficile et de leur perception à l’échelle individuelle de l’Histoire qui se déroule autour d’eux. Les conclusions que tire Kapuscinski de ses rencontres et visites quant au succès du communisme à la russe ne sont pas débordantes d’optimisme.

The so-called Soviet man is first and foremost an utterly exhausted man, and one shouldn’t be surprised if he doesn’t have the strength to rejoice in his newly-won freedom. He is a long-distance runner who reached the finish line and collapsed, dead tired, incapable even of raising his arm in a gesture of victory.

Au gré des rencontres, au fil des conversations se dessinent aussi l’histoire ancienne de l’Arménie, de la Kolyma, ou celle, toute aussi tragique et fascinante, de la mer d’Aral. Tout au long, il trace les effets, aux périphéries de cet Imperium, des décisions prises au centre du pouvoir. C’est aussi là, lorsqu’il voit que les décisions de Moscou n’ont plus d’effet, qu’il voit la fin de l’Imperium arriver.

Je ne citerai plus d’anecdotes, ni de personnes, ni de lieux pour illustrer mon propos : il me suffit pour conclure de dire à quel point c’est une plaisir et une découverte de se laisser guider par ce voyageur modeste, intrépide, au regard curieux, au contact facile et au phrasé ironique qu’est Kapuscinski, à travers l’espace et le temps de l’ex-URSS.

History in this country is an active volcano, continually churning, and there is no sign of its wanting to calm down, to be dormant.

Ryszard Kapuscinski, Imperium (1993). Trad. du polonais par Klara Glowczewska. Granta Books, 1998. Disponible en français : Imperium, trad. du polonais par Véronique Patte. 10:18, 1999.


Rétrospective Kapuscinski

maxresdefaultJ’apprécie beaucoup les livres de Ryszard Kapuscinski (1932-2007), grand reporter polonais, personnage aux écrits fascinants sur les contrées lointaines d’Afrique, d’Amérique latine ou encore du Proche Orient au moment où la guerre froide et la décolonisation battent leur plein.

D’emblée, je me suis laissé embarquer par son écriture si vivante, si fluide et si humaine, par sa capacité à raconter l’Histoire des deux bouts de la lorgnette – celle qui montre les rois, les guerres et les traités de paix, et celle qui montre les gens normaux qui font ou subissent la première – , par sa facilité enfin à rendre plus proche et compréhensible l’histoire récente de pays lointains et dont les échos ne nous parviennent que rarement.

Il faut dire, quand même, que son style ne fait pas l’unanimité : ses détracteurs l’accusent d’avoir souvent embelli ses récits afin d’améliorer une situation ou un personnage, s’éloignant donc trop de la véridicité qui s’impose en principe au journaliste.

Moi, qui lis ces livres plus de trente ans après leur publication, purement pour le plaisir et avec à portée de la main d’autres sources d’information plus récentes et plus fiables si je le désire, je me permets plutôt de profiter de ces moments de lecture et de découverte. Je vous invite à vous plonger à ma suite dans quelques uns de ses nombreux livres avec, pour première escale dans mon prochain billet, une visite dans la proche banlieue de Kapuscinski : l’URSS.


Quelques mots avec : Margot Carlier, traductrice du polonais

Dernier épisode de ma série d’entretiens avec des traductrices littéraires des langues d’Europe de l’Est, ce billet nous emmène à la rencontre de Margot Carlier, traductrice du polonais. En ce 30 septembre, il coincide avec la journée mondiale de la traduction, l’occasion de penser à ceux et celles qui nous permettent d’avoir accèà tant de livres de langues étrangères. Les précédents entretiens sont ici (Laure Hinckel, traductrice du roumain), là (Marie Vrinat-Nikolov, traductrice du bulgare) et là (Andrée Lück-Gaye, traductrice du slovène).

***

CarlierMargot Carlier, vous avez un nom français, mais il me semble que vous avez aussi un nom qui sonne davantage polonais: lequel des deux reflète le mieux vos origines ?

Je suis née en Pologne, mon nom de jeune fille est donc polonais, mais j’ai vécu plus longtemps en France qu’en Pologne. J’ai toujours considéré qu’être à cheval entre deux cultures était une véritable richesse. D’ailleurs, je ne me sens jamais autant polonaise qu’avec les Français et jamais autant française qu’avec les Polonais. Pour moi, ces deux cultures ne sont au fond pas si éloignées que ça. Edgar Morin a écrit : « Le métissage ne donne pas une moyenne où se diluent deux originalités. Il crée une nouvelle originalité. » Cette phrase, je la fais volontiers mienne. Produit d’un métissage, j’ai créé ma propre palette culturelle, avec ses références, ses sonorités, ses coloris… J’ai deux identités et je navigue entre deux langues, qui m’appartiennent pleinement – l’une étant maternelle, l’autre « fraternelle ».

Comment en êtes-vous venu à la traduction littéraire ?

C’est une longue histoire. Une histoire de passion, de déception, de doute… J’ai eu mon premier déclic de traductrice à l’université. C’était au séminaire de Milan Kundera où j’ai eu l’opportunité de rencontrer Tadeusz Konwicki. En lisant un de ses livres étudiés en cours, je m’étais rendu compte que je le traduisais machinalement en français, ou plus exactement je le « lisais » en français. Je n’ai pas traduit le livre en question. J’en avais pourtant très envie, mais le projet n’a pas abouti. J’en garde un souvenir ému, ce fut à la fois une belle rencontre avec un grand écrivain et… mon premier pas (raté !) vers le métier de traducteur.

Quelques années plus tard, j’ai lu La sous-locataire de Hanna Krall, et j’ai été littéralement sous le choc de cettekrall lecture. C’était un livre écrit pour moi, j’en étais persuadée. J’ai donc contacté l’auteur en lui proposant de traduire son livre et de lui trouver un éditeur en France. Aussi curieux que cela puisse paraître, Hanna Krall m’a tout de suite fait confiance. Une confiance absolue, alors que j’étais une traductrice débutante. Quelle chance ! C’est ainsi qu’une complicité littéraire a vu le jour, suivie d’une belle et longue amitié. Bien entendu, je ne pouvais pas savoir à l’époque que j’allais devenir sa traductrice.

J’entretiens depuis un rapport particulier avec l’œuvre de Hanna Krall. Je suis très sensible à son écriture, une écriture qui m’est familière, dont je connais les rouages, mais qui néanmoins me surprend toujours.

Pour moi, la traduction est avant tout une affaire de passion et de sensibilité littéraire. Je suis devenue traductrice un peu par hasard. Un hasard heureux, car j’adore ce métier, dans lequel je me réalise pleinement…

Vous êtes enseignante à l’université et conseillère littéraire pour divers éditeurs – comment toutes ces activités se complètent-elles ?

Traduire et conseiller les éditeurs sur la littérature étrangère dont vous êtes spécialiste me semble tout naturel. Pour ma part, j’ai toujours envisagé mon métier sous cet angle. Il me fallait les deux pour me sentir accomplie. odijaLa plupart des auteurs que je traduis, je les ai « apportés » à mes éditeurs. C’est le cas de Krall, de Myśliwski, de Szczygieł, d’Odija, d’Onichimowska, de Tochman… Les traducteurs ont toujours servi de lien entre un auteur étranger et un éditeur. C’est un peu moins vrai aujourd’hui, à l’époque des agents littéraires influents. Cependant, les éditeurs écoutent volontiers les traducteurs et, pour peu que l’on parvienne à établir une relation de confiance, ils viennent vers vous et vous demandent conseil.

Quant à mes cours à l’université, où j’enseigne la langue et la civilisation polonaises, ce n’est pas un travail à temps plein. J’aime concilier plusieurs activités, c’est très stimulant. Au fond, tout ce que je fais se concentre autour du même domaine – la culture et la littérature. Par ailleurs, il faut une bonne dose de pédagogie pour présenter des auteurs polonais à des éditeurs français en leur donnant envie de les publier.

Vous traduisez beaucoup de littérature contemporaine – Olga Tokarczuk, Hanna Krall, Mariusz Szczygieł, Wiesław Myśliwski … – est-ce une réflexion de vos préférences ou de ce qu’il plaît davantage aux éditeurs français ?

Pourquoi je traduis beaucoup de littérature contemporaine ? Tout simplement parce que c’est la seule que je connaisse vraiment bien. Depuis que je fréquente le monde de l’édition en France et en Pologne, je me suis fait un réseau de connaissances, de relations, et mes goûts littéraires se sont affinés. La traduction est d’abord une histoire d’amour pour les livres, émaillée de quelques rencontres heureuses. Je ne sais pas si je suis plus sensible à la littérature contemporaine qu’aux auteurs classiques, mais le fait est que les éditeurs français recherchent avant tout des nouveautés. Ils aimeraient tous découvrir un auteur de talent, mais rares sont ceux qui prennent le risque de publier un écrivain polonais débutant. Que des fois je me suis entendu dire : « Celui-là, on va le suivre en attendant qu’il fasse ses preuves ». C’est un peu paradoxal. Mais les temps sont durs pour la littérature, et plus particulièrement pour ce qu’on appelle « les petites littératures ». Drôle de nom ! Ce n’est pas parce qu’une littérature est mal connue qu’elle est « petite ».

J’aimerais saluer ici le travail des éditions Noir sur Blanc qui, depuis des années et avec un courage rare, publient de la littérature polonaise, aussi bien contemporaine que classique, tous genres confondus.

Votre méthode de travail a-t-elle évolué au fil du temps ? Comment abordez-vous un travail de traduction ?

Lorsque je choisis de traduire un livre, je dois d’abord m’imprégner du texte. En vérité, le déclic se produit à la première lecture. Si je me mets à traduire automatiquement, c’est que j’ai envie de m’approprier le livre, parce que le texte m’inspire d’une façon ou d’une autre. La traduction est toujours le produit d’une lecture, d’où sa subjectivité. Selon Henri Meschonnic, la présence du traducteur dans un texte est la condition indispensable à la réussite de la traduction. Oui, mais à condition que cette présence reste discrète et modulable, en fonction de l’œuvre. J’essaie de me faire discrète, voire petite, de me fondre dans le texte… Le plus important n’est pas de comprendre (c’est une évidence), mais de sentir : la langue d’abord, sa logique, son niveau, son rythme, puis la structure et la composition du texte, sa progression, ses méandres… Vous voyez, on frise la métaphore fluviale, mais en entrant dans une traduction, j’ai souvent l’impression de me plonger dans une rivière.

Lorsque je traduis, j’essaie d’emblée de livrer une version quasi définitive. Je ne fais pas de premier jet approximatif. Je m’y perdrais. Je ne sais pas si c’est la bonne méthode, mais j’ai toujours travaillé de cette manière. Ce qui fait que je peux passer des heures, voire plus, sur une phrase. Il faut du temps pour aboutir à une traduction juste. Il va de soi que j’effectue plusieurs relectures avant de rendre une traduction. Je la recorrige, la polis, la cisèle… stasiuk

J’ai l’habitude de beaucoup solliciter mes auteurs, je leur pose une multitude de questions. J’ai parfois besoin d’aller au-delà du texte, de comprendre plus que ce qui est dit explicitement. Il m’arrive de lire en entier les livres cités dans les ouvrages que je traduis. En travaillant sur Pourquoi je suis devenu écrivain d’Andrzej Stasiuk, j’écoutais les groupes rock des années 80, auxquels il fait référence. Même quand je peux trouver moi-même des solutions, je privilégie le dialogue avec l’auteur. Bref, je suis une traductrice « enquiquinante ». Je cultive des complicités littéraires.

La littérature polonaise est-elle mieux connue en France aujourd’hui qu’à vos débuts ?

J’aimerais le croire. Les grands auteurs, comme Gombrowicz, Schulz, Miłosz, Kapuściński aussi, ont marqué la littérature mondiale. Pour les jeunes écrivains polonais, se faire connaître en France n’est pas évident. Mais certains y parviennent. Malgré leurs réticences, les éditeurs français s’intéressent généralement à ce qui se publie et se lit ailleurs. Les gens voyagent et se montrent plus ouverts à d’autres cultures. Les lecteurs sont curieux d’autres univers. Les littératures d’Europe centrale ne paraissent plus aussi lointaines et exotiques qu’avant. Je dirais que les auteurs polonais les plus connus sont publiés en France. La plupart des grandes maisons d’éditions ont dans leurs catalogues des livres polonais. Et il existe aussi de petits éditeurs courageux et déterminés qui se lancent dans cette aventure avec succès.

Ceci dit, je regrette que la littérature polonaise soit relativement peu connue en France, qu’elle n’occupe pas encore la place qu’elle mérite. Cela viendra.

Quels sont vos projets en cours (y compris, si c’est le cas, ceux qui traînent dans vos tiroirs) ?

Je travaille actuellement sur le dernier livre de Wiesław Myśliwski, dont le titre provisoire est L’ultime donne. mysliwskiC’est un travail à la fois ardu et passionnant, car il s’agit d’un auteur qui attache une importance capitale à la langue et qui a su créer un univers littéraire très marqué. Qui plus est, il possède une véritable vision du monde et de la littérature. Myśliwski est très important pour moi, car j’ai longtemps bataillé pour publier en France l’œuvre de cet écrivain majeur (je crois que je n’étais pas la seule, certains de mes collègues ont essayé aussi). J’ai sollicité plusieurs éditeurs, et cela m’a pris du temps. Ce sont finalement les éditions Actes Sud qui m’ont suivie dans ce projet.

J’ai aussi des projets concernant le reportage littéraire polonais. Dans le domaine du théâtre, je retravaillerai probablement avec Krzysztof Warlikowski, à l’occasion de son nouveau spectacle ; notre collaboration est déjà ancienne, et je l’apprécie énormément.

Je ne manque pas de travail. J’espère simplement être à la hauteur des textes qui me sont confiés…

Bibliographie non-exhaustive des livres traduits par Margot Carlier:

Andrzej Stasiuk, Un vague sentiment de perte, Actes Sud, 2015

Wojciech Tochman, Aujourd’hui, nous allons dessiner la mort, éd. Noir sur Blanc, 2014

Andrzej Stasiuk, Pourquoi je suis devenu écrivain, éd. Actes Sud, 2013

Olga Tokarczuk, Sur les ossements des morts, éd. Noir sur Blanc, 2012

Joanna Olech, Une vie de dragon, éd. Flammarion (coll. Père Castor), 2012

Mariusz Szczygieł, Chacun son paradis, éd. Actes Sud, 2012

Wiesław Myśliwski, L’art d’écosser les haricots, éd. Actes Sud, 2010 (Grand Prix de Littérature de Saint Emilion, 2011)

Przemysław Wehterowicz, Marta Ignierska, Alphabet des gens, éd. de Rouergue, 2010

Hanna Onichimowska, Héro, mon amour, éd. Thierry Magnier, 2009 (traduit avec Lydia Waleryszak)

Marek Krajewski, La peste à Breslau, éd. Gallimard, 2009 (traduit avec Maryla Laurent)

Mariusz Szczygieł, Gottland, éd. Actes Sud, 2008 (Prix Amphi 2009 pour la traduction de ce livre, Prix du Livre européen, 2009)

Hanna Krall, Le Roi de cœur, éd. Gallimard, 2008

Marek Krajewski, Les fantômes de Breslau, éd. Gallimard, 2008

Hanna Krall, Tu es donc Daniel, éd. Interférences, 2008

Daniel Odija, La Scierie, éd. Gallimard, 2007

Krzysztof Kieślowski, Le Cinéma et moi, Noir sur Blanc, 2006.

Hanna Krall, Prendre le bon Dieu de vitesse (nouvelle traduction revue et augmentée), éd.Gallimard, 2005

Wojciech Tochman, Mordre dans la pierre, éd. Noir sur Blanc, 2004

Jerzy Ficowski, Bruno Schulz, les régions de la grande hérésie, éd. Noir sur Blanc, 2004

Hanna Krall, Danse aux noces des autres, Gallimard 2003

Krzysztof Kieślowski, Le hasard et autres textes, éd. Actes Sud, 2001

Agata Tuszyńska, Les Disciples de Schulz, éd. Noir sur Blanc, 2001

Hanna Krall, Là-bas, il n’y a plus de rivière, éd. Gallimard, 2000

Hanna Krall, Preuves d’existence, éd. Autrement, 1998

Agata Tuszyńska, Le garçon de la photographie, éd. Le Serpent à plumes, 1996

Hanna Krall, Les Retours de la mémoire, éd. Albin Michel, 1994

Hanna Krall, La Sous-locataire, éd. de l’Aube, 1994


Ceux et celles sans qui ce blog n’aurait aucune raison d’être

Ils sont là à chaque page et pourtant leur mission est de ne pas être visible, de donner leurs mots sans faire paraître leurs voix : depuis (presque) toujours les traducteurs et les traductrices servent de ponts entre les vies, les univers et les imaginaires, et sans eux nous n’aurions accès qu’à une partie infime de la littérature dont nous profitons tous les jours.

Aussi ai-je décidé de donner la parole à une poignée d‘entre eux en ce mois de septembre afin qu’ils – elles, plutôt – nous parlent de leurs parcours, de leurs rencontres, de leurs découvertes et, aussi, de leurs difficultés. Dès demain, et jusqu’au 30 septembre, date de la journée mondiale de la traduction, je vous propose une série d’interviews pour mieux connaître celles qui se cachent derrière quelques uns des livres roumains, bulgares, slovènes ou polonais que vous avez peut-être croisés chez votre libraire préféré.

D’avance je remercie ces quatre traductrices qui ont pris le temps de répondre à mes questions, en espérant qu’elles vous donneront autant qu’à moi l’envie de découvrir les livres et les auteurs dont elles parlent avec tant d’enthousiasme.

Rendez-vous donc demain pour une visite du monde de la traduction à la suite de Laure Hinckel, traductrice du roumain !


Sabrina Janesch – Katzenberge

janesch-katzenberge-bUn thème qui revient encore et encore dans les livres de l’est de l’Europe, c’est celui des populations déracinées, des territoires laissés derrière, des géographies redessinées par la guerre, les pogroms, et les déplacements de frontière. Quelque fois, c’est juste une phrase qui lève le voile sur une situation dramatique, comme dans L’épouse rebelle de Zsigmond Móricz, où un jeune journaliste s’inquiète pour son travail dans une Budapest d’entre deux guerres encore submergée par les dizaines de milliers de réfugiés hongrois de Transylvanie, attribuée à la Roumanie après la première guerre mondiale. D’autres fois, c’est tout un livre écrit sur la mémoire des hommes, des objets et des lieux, sur ce qui reste et ce qui disparaît quand une population en remplace une autre, tel le regard que porte l’Allemand Hanemann sur sa ville devenue polonaise à la fin de la seconde guerre mondiale, dans le livre de Stefan Chwin.

A leur manière, chacun de ces livres est une invitation à garder à l’esprit que les frontières des pays d’Europe de l’est d’aujourd’hui sont récentes, qu’elles sont nées dans la douleur et que leur réalité a été durement subie par de très nombreuses familles. Katzenberge, le roman de Sabrina Janesch, qui a connu un grand succès en Allemagne lors de sa sortie il y a trois ans, part un peu de tout ça et plus encore en montrant que leurs conséquences pèsent encore de nos jours.

Malheureusement Katzenberge n’est pas traduit en français (ni que je sache en aucune autre langue). Désolée pour les non-Germanophones, mais ne décrochez pas tout de suite : peut-être le sera-t-il un jour, et puis l’histoire en vaut la peine, une histoire qui lie trois pays, soixante années d’histoire récente et tout un mystère familial.

***

Le livre commence et se termine alors que Nele Leipert, à l’aube brumeuse d’une journée d’automne, pédale à travers la campagne de Silésie pour se rendre sur la tombe de son grand-père pour compléter la mission qu’elle s’est donnée. Nele est une jeune journaliste berlinoise et vit une histoire pas très enthousiasmante avec Carsten, un accro du travail. Mais elle est aussi polonaise par sa mère et lorsque sa tante a téléphoné pour lui annoncer la mort du grand-père qui lui était très proche, Nele a tout plaqué pour se rendre à l’enterrement.

L’occasion est d’importance, les gens des villages alentours ont mis de côté les vieilles rancœurs et se sont rassemblés à l’église pour entendre le prêtre évoquer la fin d’une époque. C’est que Djadjo, le grand-père, est l’un des premiers à s’être installés là juste après la seconde guerre mondiale, lui et une poignée d’hommes bientôt suivis de leurs familles rescapées du pogrom qui les a chassés de leur village de Galicie. Aucun des habitants du village silésien, tous polonais immigrés, n’est jamais retourné de l’autre coté de la Bug, la rivière qui forme dorénavant une partie de la frontière entre la Pologne et l’Ukraine.

Quand la mère de Nele, après l’enterrement, avoue à sa fille qu’elle aimerait que celle-ci fasse le voyage jusqu’en Galicie pour voir où sont leurs racines, Nele refuse d’abord : elle est berlinoise, c’est tout. Quant au grand-père, pourquoi aller en Galicie puisque tout ce qui a trait à lui se trouve ici en Silésie ?

Eben nicht alles, was deinen Großvater betrifft, ist hier in Schlesien. Hier in Schlesien, Töchterchen, ist höchstens die Hälfte. Und genau das ist der Punkt. (« C’est justement que tout ce qui touche à ton grand-père ne se trouve pas ici en Silésie. Ici, en Silésie, ma fille, se trouve tout au plus la moitié. »*)

Finalement Nele se décide à partir retrouver ce village, amorçant un long voyage dans l’espace, dans le temps et dans les zones d’ombre de l’histoire de son grand-père.

Le récit alterne entre le présent de Nele (l’enterrement, les interminables repas de famille arrosés de vodka, son désarroi face à l’indifférence de Carsten resté à Berlin, le voyage jusqu’en Galicie) et ses souvenirs de ce que son grand-père lui a raconté de son passé. Au fur et à mesure que Nele prépare son voyage et fait les étapes vers l’est, on suit le grand-père faire, à rebours, le chemin inverse, jusqu’à la culmination avec, pour Nele, la découverte pleine d’émotion de ce village perdu et, pour le grand-père, l’horreur de la nuit du pogrom et de la fuite pour échapper aux Ukrainiens auparavant voisins et désormais meurtriers.

En cours de chemin, la quête de Nele prend une autre dimension : il ne s’agit plus seulement de fouler la terre des origines, mais aussi d’en apprendre davantage sur Leszek, le frère aîné du grand-père, que personnage n’a jamais vu au village mais sur qui les rumeurs courent. A Wydzra, où Nele fait halte comme ses grands-parents et arrière-grands-parents ont fait halte tout un hiver durant leur fuite vers l’ouest, les anciens se souviennent encore de la famille Janesczko, et surtout de la disparition brutale de Leszek cet hiver-là et des soupçons qui ont alors pesé sur son frère. Nele, la pauvre, ne sait plus trop que penser : ce grand-père qu’elle veut honorer en faisant ce voyage est-il en fait un meurtrier ? Peut-elle se fier aux souvenirs du grand-père qui faisaient plutôt de Leszek un homme louche et profiteur, un traître qui s’était allié avec les Ukrainiens et n’avait prévenu aucun des siens de la vague meurtrière qui allait s’abattre sur le village galicien ?

Ce n’est que tout à la fin, lorsque Nele arrive finalement dans le village quasi déserté de Zastavne, qu’une rencontre inespérée permet de lever le voile sur les événements d’un demi-siècle auparavant.

Par rapport au corps du livre, la fin m’a au départ un peu déconcertée : le temps passe, les pages tournent, et ce n’est que dans les 50 dernières pages (sur environ 290) que Nele traverse enfin la Bug et arrive à Zastavne. Cette terre quasi-mythique, je m’attendais à ce qu’on passe un peu plus de temps à la découvrir sur place, à rechercher les traces des anciens habitants polonais, à partager le récit de la visite de Nele avec sa famille en Silésie. Mais non, il y un sentiment d’urgence dans ce passage à Zastavne, il faut se dépêcher pour rentrer en Pologne avant la nuit avec pour tout bagage les souvenirs d’une journée passée en Ukraine et un peu de la terre si fertile à placer sur la tombe du grand-père.

Maintenant, je pense que ce que l’auteur a voulu souligner avec cette distribution du temps dans le livre est davantage l’importance de la recherche en elle-même et du fait de se poser des questions sur son passé et celui de sa famille, sans pour autant tomber dans la nostalgie ou le désir de vengeance. Au contraire, une fois rentrée se recueillir sur la tombe du grand-père, Nele termine le récit sur une note pleine de promesse, « ça sera une belle journée », reprenant ainsi les mots du grand-père à la naissance de son premier fils dans la nouvelle maison polonaise, l’amorce d’un nouveau chapitre dans sa vie.

C’est une belle plongée, très personnelle, dans l’histoire polonaise, et une bonne manière de mettre un visage plus humain sur ce qu’on peut lire dans les livres d’histoire (ou pas ; en France on connaît si peu l’histoire de cette région). Et puis il y a tout le contexte qu’on ne trouve certainement pas dans les livres d’histoire: la vodka, les assiettes trop bien garnies en guise d’hospitalité, l’atmosphère des trains et des cars où les autres voyageurs savent tout de suite que Nele n’est pas du coin parce qu’elle sort une banane de son sac (son voisin, par pitié, lui propose de la saucisse séchée). C’est un peu le genre de contexte qui nourrit le cliché, et effectivement Janesch joue aussi beaucoup sur le stéréotype, tels par exemple les Allemands qui partent à la recherche de leur passé au volant de leurs Mercedes rutilantes dans les petits villages polonais (j’y viens), alors que les Polonais s’imaginent que de l’autre côté de la frontière, en Ukraine, il y a des sorcières et des loups, que les gens qui y habitent ont à peine l’électricité et que ceux qui s’y aventurent ont peu de chances de rentrer vivants.

Ce n’est qu’un roman, donc à ne pas prendre trop littéralement, mais quand même j’ai aimé la description de la mentalité polonaise et allemande contemporaine au sujet du passé qui imprègne tout le livre. La partie allemande est un peu le miroir beaucoup plus discret de la partie polonaise, puisque d’un côté Nele part en Ukraine y chercher le passé de sa famille, mais d’un autre côté cette famille s’est installée en Silésie dans une propriété abandonnée par les Allemands qui y vivaient avant.

Cet aspect-là donne aussi lieu à de belles pages sur l’exil et le fait d’avoir à recommencer à partir de presque rien dans un endroit déserté, sans rien savoir des gens qui ont habité là avant, ni même s’ils vont revenir. Ainsi lorsque Maria, la grand-mère tout juste arrivée en Silésie, entend l’appel du coucou dans la forêt, elle ne peut s’empêcher de penser que sa famille est comme celle du coucou, qui s’installe dans le nid des autres et profite de ce qu’ils ont bâti. Là aussi, même 60 ans après le départ des anciens occupants allemands, leurs traces ressurgissent encore dans le village silésien, comme par exemple avec ce manoir qu’un ami de Nele restaure en enlevant les couches de peintures qui dévoilent d’anciennes inscriptions en lettres gothiques. « Erstaunlich, was so alles zutage kommt, wenn man an der Oberfläche kratzt » (« C’est incroyable tout ce ressurgit quand on gratte la surface »), lui fait-il remarquer, une phrase qui à elle seule résume bien tout le livre.

Janesch

Katzenberge est le premier roman de Sabrina Janesch, une toute jeune auteur (née en 1985) avec déjà derrière elle une carrière d’écrivain bien entamée, dont un deuxième roman, Ambra, publié en 2012. Mi-allemande et mi-polonaise comme son héroïne, la Pologne et son passé sont visiblement un terrain fertile pour elle puisque Ambra se déroule à Gdansk/Danzig.

Sabrina Janesch, Katzenberge. Aufbau Taschenbuch, 2010.

* soyez indulgents avec mes traductions.

Une suggestion de lecture pour ceux qui ont eu la patience de tout lire mais qui ne lisent pas l’allemand : Katzenberge m’a fait penser à ce que j’ai lu de Pigeon, vole, de Melinda Nadj Abonji, un livre allemand lui aussi récent mais qui existe en français (Métailié, 2012). Écrit par une femme née en 1968 dans la communauté hongroise de Yougoslavie (aujourd’hui en Serbie) mais dont la famille a émigré en Suisse, les thèmes paraissent assez similaires : l’émigration, l’adaptation, les racines, la famille.