Żanna Słoniowska – Une ville à cœur ouvert

sloniowskaSi le titre en français du roman est Une ville à cœur ouvert, l’original polonais porte celui, également beau et évocateur, de « Maison au vitrail ». On pourrait y rajouter un troisième titre, qui mettrait en avant les quatre femmes dont l’histoire ressort petit à petit des pages du livre et qui sont l’expression vivante de l’histoire de la ville et (différemment) de la maison.

Les quatre femmes, ce sont respectivement la narratrice, sa mère Marianna, sa grand-mère Aba et son arrière-grand-mère Mémé Stasia. Toutes quatre vivent dans un appartement de cette « maison au vitrail » en plein centre de Lviv. Ce serait facile de compléter la phrase que je viens d’écrire en ajoutant que Lviv est une ville d’Ukraine proche de la frontière polonaise, afin de mieux situer le contexte du roman pour ceux et celles qui ne connaissent pas cette ville. Mais le roman esquisse justement par le biais de ces quatre générations de femmes l’histoire de la ville – une histoire où le remplacement du nom polonais par un nom russe puis par un nom ukrainien symbolise bien la complexité de son passé – et une histoire en tout cas étroitement imbriquée avec celle des gens qui y vivent.

Avant d’être l’histoire d’une ville, c’est donc surtout l’histoire de cette famille, telle qu’elle delcourtnous est racontée par la plus jeune de ces femmes à partir du jour de la mort de sa mère, Marianna, fauchée par une balle lors d’une manifestation antisoviétique, et pro-ukrainienne, un jour d’été en 1988. La narratrice est alors âgée de 11 ans, et en arrivant à la dernière page, je me suis dit que Żanna Słoniowska avait vraiment bien réussi à créer cette voix d’enfant puis d’adolescente et de jeune femme qu’est celle de la narratrice. En particulier, elle joue très bien avec le passage des différentes couches de temps qui s’entremêlent dans le livre. Une ville à cœur ouvert n’est en effet pas du tout un roman chronologique car il suit, au fil d’une série de chapitres assez courts et qui s’accumulent en passant d’un sujet à un autre pour former un tout cohérent, le cheminement des pensées de la narratrice : des pensées qui se préoccupent parfois de leur présent (quelques années après la mort de Marianna), qui reviennent parfois en arrière vers les pensées de l’enfant qu’elle était auparavant, ou qui reconstruisent des fragments de l’histoire de sa mère, de sa grand-mère et de son arrière-grand-mère.

Sans doute était-elle de ces gens qui ne perçoivent la véritable nature du régime dans lequel ils vivent que lorsqu’il se met à lorgner à travers leurs fenêtres. Ceux qui étaient venus en 1937 l’avaient marqué à vie. Aussi, plus les gens manifestaient dans les rues de Lvov, plus fort ils parlaient de choses autrefois entourées de silence, plus elle mettait d’acharnement à vérifier, le soir venu, que nos portes d’entrée étaient parfaitement closes.

polishSi la narratrice (dont on ne sait pas le nom) est la plus jeune de cette famille, on trouve à l’autre extrémité Mémé Stasia, l’arrière-grand-mère et la fondatrice de cette lignée installée à Lviv en 1944 avec sa fille : venant de Leningrad, elle était arrivée dans cette ville qui portait alors le nom de Lwów, amenant avec elle une défiance envers les inconnus qui ne l’avait jamais quittée depuis que son mari avait été emmené une nuit et avait disparu à tout jamais dans les purges staliniennes. Sa fille, Aba, devint médecin, et donna à son tour naissance à une fille, Marianna, qui choisit contre l’opinion de sa grand-mère de devenir cantatrice puis, plus tard, d’abandonner le russe et de ne parler qu’ukrainien. Personnalité forte et libre, qui n’hésitait pas à s’opposer à la personnalité également forte de Mémé Stasia, Marianna finit avec ses choix d’instaurer deux camps dans cet appartement que partagent cette famille de femmes au cours de quarante années et dans laquelle grandit la narratrice.

Après la mort de Marianna, c’est Mémé Stasia, et Aba, qui meurent à leur tour, et la narratrice reste seule, comme si elle symbolisait une Ukraine qui doit tracer seule son chemin vers l’avenir.

J’ai découvert par la suite que tous les immeubles n’abritaient pas de vitrail, loin de là, et qu’en général, lorsqu’il y en avait un, il était nettement plus petit que le nôtre. Notre vitrail occupait la cage d’escalier tout entière. Il séparait, tel un rideau, l’intérieur du bâtiment de la cour, et s’étirait à travers les étages, de haut en bas, ou peut-être de bas en haut, Nous habitions au premier et il nous suffisait d’ouvrir la porte pour apercevoir la partie centrale : les vestiges d’un sous-sol brun-roux d’où émergeait un grand tronc d’arbre solitaire, scindant en deux un lac turquoise. Les voisins qui habitaient au-dessus de chez nous pouvaient admirer la rive opposée où se dressaient des montagnes vertes dressées de sapins bleus. En grimpant jusqu’au grenier, on les voyait se fondre dans un ciel de nuages lavande et blancs.

Elle n’est pas tout à fait seule, cependant, car il y a le personnage de Mikołaj, qui fait le RTW8_House_With_The_Stained-Glass_Window_1600pxpont entre la mère décédée et sa fille, ainsi que vers le fameux vitrail de la maison. Ce vitrail, rare survivant de l’époque pré-soviétique de la ville, est convoité tant par les délinquants du quartier, que par les nouveaux promoteurs immobiliers, que par Mikołaj, qui en voulant le restaurer et le conserver se fait le porte-parole de l’idée de préserver le passé de la ville dans son présent et pour son avenir. Le vitrail accompagne ainsi à son tour l’histoire de la narratrice et de la ville au moment où cette dernière s’apprête à passer, avec la nouvelle indépendance de l’Ukraine, à une autre étape de réflexion sur son passé et son identité.

C’est évident qu’Une ville à cœur ouvert parle de sujets importants, d’histoire, de mémoire, dans une partie d’Europe où les mouvements de population et la cruauté de l’histoire posent des questions évidentes d’identité, d’appartenance et de gestion du passé (le roman se termine d’ailleurs avec la révolution ukrainienne de 2014). En choisissant de le faire sous l’angle d’une famille en prise avec l’histoire, et qui plus est avec une écriture souvent poétique et une narratrice à l’orée de l’âge adulte, le roman s’inscrit aussi dans une chaîne de romans qui, de la Russie à l’Allemagne en passant par la Pologne et l’Ukraine, s’efforcent encore aujourd’hui de mesurer le poids du passé sur le présent de cette partie de l’Europe.

Je m’étais toujours efforcée de lire la ville comme un livre, mais à l’évidence c’est lui qui en connaissait l’alphabet. Nous observions la façade d’un immeuble, dont le crépi venait de tomber, quand il m’a dit :

« C’est du yiddish, ça veut dire : café, thé, lait. Chaque année, au printemps, Lviv fait sa mue, révélant sur ses façades des lettres issues de divers alphabets. Les autorités considèrent ce phénomène comme une maladie dangereuse. »

femmes écrivains d_europe centrale et orientale

Je continue avec Une ville à cœur ouvert ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale, en passant à une auteure contemporaine. Née en 1978 à Lviv dans une famille où l’on parlait ukrainien, russe et polonais, Żanna Słoniowska choisit d’écrire ce premier roman en polonais après avoir travaillé en tant que journaliste en russe, polonais et ukrainien et avoir publié un album de photographies de la Lviv d’avant-guerre. Elle vit aujourd’hui à Cracovie. Ayant obtenu en 2016 le prix du Festival Conrad pour le meilleur premier roman, Une ville à cœur ouvert a été traduit en russe, ukrainien, anglais et allemand.

logo-epg

C’est aussi une dernière contribution au Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran (une excellente initiative pour découvrir des auteurs et auteures de ces pays « de l’Est ») et une première contribution à « Voisins Voisines » qui nous invite à nous intéresser à la littérature européenne contemporaine en général.

voisinsvoisines2019_2

Żanna Słoniowska, Une ville à cœur ouvert (Dom z witrażem, 2015). Traduit du polonais par Caroline Raszka-Dewez. Editions Delcourt, 2018 ; Points, 2019.

Publicités

Actualité du mercredi – voyages en podcast

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Aujourd’hui, je partage avec vous ces deux épisodes intéressants du podcast de RFI « Littératures sans frontières ».

plebanekLe premier podcast porte sur la romancière et journaliste polonaise Grazyna Plebanek et sur son roman Furie. Le podcast nous emmène d’abord au Congo, puisque c’est là que nait le personnage principal, Alia, qui arrive ensuite à Bruxelles avec sa famille. Emigration, immigration, boxe et police sont parmi les thèmes du roman mais le podcast porte aussi sur l’expérience de Grazyna Plebanek, elle aussi installée à Bruxelles et dont la réflexion sur le statut d’étranger a nourri l’écriture du livre. Publié cette année aux éditions Emmanuelle Collas dans une traduction de Cécile Bocianowski, Furie est le premier roman traduit en français de Grazyna Plebanek. A écouter ici.

Le deuxième podcast est un focus sur la littérature slovaque. « Encore la Slovaquie ! »,salajova me direz-vous. Mais en plus de présenter quelques titres et leurs auteurs à l’occasion du focus sur Bratislava au Salon du livre de Paris, cet épisode inclut une conversation très intéressante avec Andrea Salajova, romancière slovaque écrivant en français, à propos de son approche à l’écriture et à la langue. Elle y présente aussi son deuxième roman, En montant plus haut (Gallimard, 2018), qui emmène ses lecteurs dans la Tchécoslovaquie de 1955 en pleine période de collectivisation des terres agricoles. A écouter ici.


Zofia Nałkowska – Les Impatients

Tous ces gens, les morts aussi bien que les vivants, le grand-père Fabian, Ludwika, les parents, les deux tantes, étaient à présent fortement ancrés dans la mémoire de Jakub ; ils s’ordonnaient dans son esprit et continuaient de foisonner. (…) Oui, son esprit était aussi peuplé d’êtres qu’il n’avait jamais vus, d’inconnus ; et chacun d’eux véhiculait sa propre histoire. Ils avaient trouvé leur place en arrière-plan, s’étaient détachés d’une autre strate de souvenirs dépenaillés.

impatientsAu début, il est un peu facile d’être étourdi par le fourmillement des membres de la grande famille Szpotawy qui peuplent les premiers chapitres des Impatients. Partant du grand-père Fabian, ces premières pages évoquent tour à tour, brièvement, différents membres de plusieurs générations, et il faut un peu de temps pour retomber sur ses pieds et saisir que certains ces personnages se détachent de ce fourmillement et que c’est eux qui vont nous servir de guide dans l’histoire. C’est un peu comme si le regard d’auteur de Nałkowska s’était aussi porté sur chacun des personnages dont elle avait imaginé l’existence, avant de décider que c’est Jakub, le petit-fils de Fabian, et sa femme Teodora, qui retiendront son attention. C’est pour ça, je pense, que je n’ai pas vu la fin de leur histoire arriver alors que pourtant elle figure déjà dans les premières pages du roman.

Zofia Nałkowska ne m’était pas inconnue avant de commencer cette série sur les femmes choucasécrivains d’Europe centrale et orientale, car c’est en fait la lecture de Choucas (publié en Pologne en 1927), lors de la sortie de sa traduction en anglais en 2014*, qui m’avait donné envie de m’intéresser davantage à ces écrivaines de l’entre-deux-guerres. C’est vraiment dommage que si peu de ses romans soient disponibles en français car ma lecture des Impatients n’a fait que confirmer mon impression que c’est une femme dont les romans ont encore, par leur sujet et leur style, beaucoup qui peut nous intéresser aujourd’hui.

Parce qu’il y a tant de personnages, et parce qu’ils viennent presque tous d’une même famille, Les Impatients a quelques allures de roman familial. Pourtant, Nałkowska n’y décrit pas une trajectoire particulière (d’ascension ou de déchéance sociale, par exemple), ni ne cherche à élucider un mystère familial : ce qui l’intéresse, c’est plutôt la vie intérieure des protagonistes, leurs émotions, les peurs anciennes ou récentes, et surtout leurs souvenirs.

La relation complexe qu’entretient Jakub avec sa femme Teodora, une relation fondée sur un amour ancien mais que le temps a ponctué de ruptures et de retours, forme la trame du roman. Mais leur histoire n’est pas racontée de façon linéaire, avec une suite de faits, mais plutôt de manière discontinue et par le biais des perceptions de Jakub, qui cherche à comprendre comment et pourquoi sa relation avec Teodora a changé. Leur histoire est inséparable de celle de leur famille, non seulement parce qu’ils sont continuellement amenés à se retrouver (ainsi Jakub aide-t-il son beau-frère Roman à trouver un travail dans la même firme que lui, et son père les rejoint ensuite au grand déplaisir de Jakub) mais aussi parce qu’ils sont continuellement présents dans l’esprit de Jakub qui se remémore des épisodes de leur passé et comment ils l’ont façonné, lui.

Quand elle fut sur le point d’accoucher, Leonia fut taraudée par d’autres soucis. Elle prit soudain conscience que mettre un enfant au monde non concernait pas seulement son couple. Elle donnait aussi la vie au neveu de Róża et de Pia, et d’Izabella qu’elle n’avait vue qu’une seule fois dans sa vie et qui était presque une inconnue. Elle donnait aussi un petit-fils à son père, feu January Łowicki, et à son épouse, et par la même occasion un arrière-petit-fils à leurs propres parents. Elle donnait à tous leurs descendants un nouveau parent proche ou éloigné d’un cousin, d’un oncle, d’un grand-père, d’une foule de gens qui ignoraient son existence et jusqu’à son propre nom. Elle mettait au monde un futur époux, le père d’un enfant, l’amant de femmes inconnues. Elle se trouvait comme prisonnière de deux miroirs ; l’un la projetait dans l’infini et l’autre décuplait son image, celle de la grand-mère et de l’arrière-grand-mère de personnes inconnues qui un jour vieilliraient à leur tour et qui mourraient aussi.

Cette emprise de la famille sur la vie intérieure de ces personnages n’est pas spécifique à Jakub, c’est un trait de caractère partagé par d’autres membres de la famille, et ce n’est pas parce que cette famille Szpotawy est vraiment plus compliquée qu’une autre mais parce que c’est par leur sensibilité, leur imagination et comment elle influence leurs actions que Nałkowska a voulu penser ses personnages. Ces souvenirs sont tellement importants dans le roman qu’ils peuvent même être source de confrontations, comme par exemple lorsque la grand-mère Ludowika et sa fille Marta présentent leurs versions contradictoires de la vie de Fabian, leur mari et père. On retrouve dans cet échange, répété tellement souvent que « la mère et la fille s’étaient réparti les rôles », une légère touche d’humour qui réapparait ici et là au fil du roman, comme par exemple dans le portrait que fait Nałkowska de la facétieuse Tante Pia.

S’il y a une chose qui distingue la famille Szpotawy, elle se résume au mot suicide : je n’ai presque pas envie de l’évoquer, parce que le mot risque de donner l’image d’un roman bien plus sombre qu’il ne l’est réellement. Cependant, il est vrai que les suicides ou tentatives de suicide sont nombreuses : elles n’apparaissent pas dans le présent du roman, mais le souvenir des suicides d’anciens membres de la famille fait partie de l’histoire partagée de cette famille qui en est venue à se diagnostiquer une tendance héréditaire au suicide. En dehors de cela, la mort, due à la maladie ou au vieil âge, est souvent présente, comme on peut s’y attendre dans un roman où l’histoire de la famille sur plusieurs générations est aussi présente dans l’esprit de Jakub et de ses contemporains. Jakub lui-même ajoutera à la fin du roman une nouvelle variante au catalogue des causes de décès.

C’est cependant cette récurrence de la mort par suicide qui explique le titre du livre, les « impatients » étant ceux qui, parmi tous ceux qui peuplent l’univers intérieur de Jakub, « avaient renoncé délibérément à la vie ».

Les Impatients fourmille donc de personnages, ceux qui intéressent le plus Nałkowska étant les personnages quelque peu torturés et finalement solitaires malgré la présence de leur famille autour d’eux. Malgré cela, il se dégage du roman une impression de luminosité, qui avec les contours flous des personnages m’a fait penser que l’image de couverture (un détail d’A la sombra d’Alfredo Zorrilla de San Martin) était très bien choisie. Elle reflète aussi l’impression d’apaisement qui se dégage de certains passages, ceux dans lesquels Teodora s’installe à la campagne, fuyant la ville où Jakub a un emploi de gratte-papier, et où elle s’épanouit. On sent une certaine sensibilité de Nałkowska envers la campagne, ses couleurs, son rythme de vie. Même la description des carpes qu’élève la famille de Teodora dans des étangs en est empreinte :

Ces énormes carpes royales étaient magnifiques, de véritables miroirs avec des corps nus et splendides de métal vif, rose argenté, parsemé de quelques grosses écailles dorées qui brillaient comme des joyaux sur leurs flancs. Elles avaient le dos noir, les flancs rosés, et le ventre argenté. Pia se réjouissait à leur vue, répétant sans cesse :

– Elles sont si belles, on dirait des Rubens !

Le roman date de la fin des années 1930, et tant la vie à la campagne (avec la dépendance aux animaux pour les déplacements et les travaux agricoles, par exemple) que la description de la vie en ville, montrent bien qu’il s’agit d’une période assez lointaine pour nous. Je ne sais pas s’il en était de même pour les lecteurs contemporains de Nałkowska. Celle-ci joue en tout cas beaucoup sur l’absence de repères temporels : le présent et le passé se prolongent mutuellement, le roman n’ayant pas vraiment de présent et le passé plus ou moins lointain revenant en boucle au gré des pensées et des souvenirs des personnages. Occasionnellement, Nałkowska insère une indication sur le passage du temps à l’intérieur du roman (on trouve par exemple un « à cette époque », mais peu d’indications de mois, d’années ou même de saisons), mais on s’aperçoit rapidement qu’il ne faut pas se fier à ces indications et que tous les événements, qu’il s’agisse d’événements concernant les grands-parents ou les arrière-grands-parents, sont narrés comme s’ils faisaient partie de la même époque que celle à laquelle vit Jakub. On s’y perd un peu si on essaie de trouver la logique des événements et la chronologie des différents chapitres, mais comme finalement la temporalité importe peu, le mieux est juste de se laisser porter. Le pire qui puisse arriver est d’avoir à relire certains passages ou le livre entier, mais c’est vraiment un risque plutôt agréable qu’autre chose.

D’après la postface très intéressante de Stefan Chwin (dont le roman Hanemann est aussi disponible en français chez Circé), Les Impatients n’a pas connu un très bon accueil à sa sortie (d’abord sous forme de feuilleton, puis de roman). L’époque a beaucoup joué, car si le roman ne comporte absolument aucune indication du contexte dans laquelle il a été écrit, il est tout de même paru l’année de l’invasion de la Pologne par les forces du IIIe Reich, et donc l’année du début de la seconde guerre mondiale. Le style aussi avait joué, les critiques s’arrêtant sur la construction non-linéaire du roman et sur le caractère « instable » (parce que très subjectif) du narrateur. Les temps ont changé, ces nouvelles formes d’écriture sont devenues plus acceptables pour les critiques, et pour ma part je garde un excellent souvenir de ces Impatients. Par coïncidence étant donné que ma lecture des Impatients suit celle du Concert de Bach d’Hortensia Papadat-Bengescu, la postface mentionne les parallèles entre l’univers littéraire de Nałkowska et celui de Proust, des parallèles que la traductrice Florica Ciodaru-Courriol soulignait aussi lorsque je l’ai interrogée sur l’œuvre de Papadat-Bengescu. Peut-être devrais-je enfin me plonger à mon tour dans l’œuvre de Proust.

nalkowskaNée en 1884 à Varsovie, où elle décède en 1954, Zofia Nałkowska était une personnalité reconnue de la vie culturelle et littéraire polonaise : auteure de romans, de nouvelles et de pièces de théâtre, contributrice à de nombreux journaux et revues, elle fut aussi vice-présidente du PEN Club polonais et la seule femme membre de l’Académie Polonaise de Littérature au moment de son élection en 1933. Elle était également proche des cercles politiques à un moment de l’histoire de la Pologne où celle-ci avait regagné son indépendance à la faveur de la première Guerre Mondiale, avec tout ce que cela impliquait en termes d’évolutions politiques et sociales. Restée en Pologne durant l’occupation nazie, elle continue à tenir un journal qu’elle avait commencé à l’adolescence, et dont la lecture doit être fascinante (ce journal court de 1899 à 1954 et a été publié en Pologne entre 1975 et 2001). Juste après la guerre, elle publie Médaillons, une collection de nouvelles inspirées de son travail pour la Commission Centrale d’Investigation des Crimes de Guerre Nazis, et qui est d’ailleurs disponible en édition bilingue polonais-français (Institut d’études slaves, 2014). Parmi ces nouvelles, Près de la voie ferrée avait auparavant été publiée par les éditions Allia en 2009), leur site donne une biographie très courte de Zofia Nałkowska. On trouve aussi un article très intéressant sur les liens entre la vie et l’œuvre de Zofia Nałkowska ici  (en anglais).

Je continue avec Les Impatients ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale et en particulier sur les « précurseuses » de la première moitié du XXe siècle. Par la même occasion je contribue au Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, une excellente initiative pour découvrir des auteurs et auteures de ces pays « de l’Est » !choucas malfere

* J’adore découvrir qu’un vieux roman supposément introuvable en traduction française a en fait déjà été traduit il y a près de 80 ans. Ça me donne toujours envie de savoir qui a eu l’idée de le traduire en français, qui était la personne qui l’a traduit, qui l’a lu ensuite, et si la traduction est datée pour nous aujourd’hui ? Je n’ai pas la réponse à toutes ces questions, mais la bonne nouvelle est que « Choucas, roman international » fait partie de ses traductions-mystère : d’après le catalogue de la BNF il a été traduit par Félicie Wylezynska et le comte Jacques de France de Tersant en 1936 pour les éditions Edgar Malfère. Ce qui n’est pas une garantie qu’il est trouvable en librairie, malheureusement.

Zofia Nałkowska, Les Impatients (Niecierpliwi, 1939). Traduit du polonais par Frédérique Laurent. Circé, 2016.

 


Actualité du mercredi : festivals, voyages et polars

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

VISUEL-FINAL-JLR-2019-768x1088Les 10e journées européennes du livre russe et des littératures russophones se dérouleront ce samedi et dimanche (16 et 17 février) à la Mairie du Ve à Paris. Au programme, tables rondes, entretiens, présentations d’ouvrages, remise du prix Russophonie, ateliers pour adultes et enfants, projections de films, concerts et expositions autour de la thématique « Itinérances littéraires. Voyageurs entre Est et Ouest ».magdalena parys

Le programme du Salon du Livre de Paris (15-18 mars) se précise également. A noter, sur la scène Europe, une rencontre autour du polar européen le 15 mars à 14h avec notamment la participation de Magdalena Parys, « sensation du polar polonais aujourd’hui », auteur de Le Magicien et 188 mètres sous Berlin, traduits en français chez Agullo par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez.

 


Andrzej Szczypiorski – La jolie Madame Seidenman

C’était une femme très belle, une blonde claire aux yeux bleus, au nez droit, fin, délicatement ciselé, à la bouche un peu ironique. Elle avait trente-six ans et possédait un bon capital en bijoux et en dollars or.

seidenmanL’histoire d’Irma Seidenman aurait sans doute été tout à fait différente si celle-ci n’avait, justement, été blonde et jolie. Car le roman a pour point de départ quelques jours de l’année 1943, dans Varsovie occupée par les troupes nazies, et la jolie Madame Seidenman est juive.

Il est vrai qu’à tout moment Stuckler se levait et regardait attentivement ses oreilles, mais il retournait aussitôt à son bureau. Elle avait entendu parler de ces sottises sur les oreilles des femmes juives.

Outre qu’elle est blonde et jolie, Madame Seidenman a une deuxième chance : elle est la veuve du docteur Ignacy Seidenman, radiologue reconnu. Ainsi, lorsqu’elle est arrêtée malgré ses bons faux papiers d’aryenne, tout un réseau d’amis et d’anciens patients du couple se forme pour la sauver de la prison nazie et d’une mort certaine.

De l’incarcération de Madame Seidenman à son retour chez elle à la fin du roman, il ne se passe pas plus de deux jours. Pourtant, les quelque 300 pages qui font le roman forment le portrait, comme concentré dans une goutte d’eau, d’une société et d’une période beaucoup plus larges. La personne de Madame Seidenman, et son arrestation, ne sont en effet presque qu’un prétexte, un fil qui apparait et disparait au fil des pages et permet de relier le temps de quelques heures les personnages disparates qui œuvreront à la maintenir en vie : un timide spécialiste de langues anciennes, un tout jeune étudiant participant au trafic d’œuvres afin de subvenir aux besoins familiaux, un cheminot familier des luttes sociales et politiques d’avant-guerre, un Allemand de Pologne, et leurs propres parents et amis.

Chacun a droit au fil des pages à son propre chapitre dans lequel, au moment même où l’action autour de Madame Seidenman se déroule, l’auteur esquisse le passé et l’avenir, les souvenirs et les scrupules de chacun des protagonistes. C’est comme si chacun se chargeait de représenter un pan – souvent sombre – de l’histoire de la Pologne aux XIXe et XXe siècles : celle de l’occupation et de l’oppression par les Cosaques et les troupes du tsar, puis celles du Führer et, dans un proche avenir, celles du pouvoir soviétique.

Parmi ces protagonistes il y a ceux, aussi, dont le passé et l’avenir n’existent plus que dans les souvenirs des rescapés –du ghetto, des rafles, des interrogatoires –, et ceux aussi qui se sont exilés – à Paris, en Israël, rajoutant ainsi leur part au kaléidoscope de l’histoire de la Pologne que représente ce roman.

Tous ces personnages, ces destins individuels et cette Histoire plus large s’entremêlent au fil des pages, sans pourtant trop perdre le lecteur grâce à la dextérité de l’auteur dans la manipulation des différentes couches de temps et

Au final, La jolie Madame Seidenman (dont le titre original polonais est, semble-t-il, « Le commencement ») est le portrait attristé du destin d’un pays, par un homme qui lui-même en a vécu les pages les plus noires. C’est aussi un regard lucide porté sur une société sous l’occupation, une société composée de personnages normaux dont les caractères et les actions dépassent largement le simple clivage entre « bons » et « méchants », et certainement celui entre « bons Polonais » et « méchants Allemands » (voire même avec « Juifs innocents », Madame Seidenman étant dénoncée par un coreligionnaire).

Outre la dextérité de la construction du livre, c’est peut-être justement l’accent mis sur la vie intérieure des protagonistes, la diversité de leurs mobiles et de leurs situations, ainsi que de leurs conséquences sur le temps long, qui rend la lecture du livre à la fois si émouvante et si propice à la réflexion sur la solitude humaine face à son destin.

Andrzej Szczypiorski, La jolie Madame Seidenman (Die schöne Frau Seidenman/Poczatek, 1988). Trad. du polonais par Gérard Conio. Editions Liana Levi, 2004).

Né en 1924, Andrzej Szczypiorski est, comme l’un de ses personnages principaux, étudiant clandestin et participant de l’insurrection de Varsovie durant la Seconde Guerre mondiale. Emprisonné dans le camp de Sachsenhausen, il collabore ensuite avec la police secrète durant les années 1950 puis représente la Pologne au Danemark avant de rejoindre l’opposition démocratique à la fin des années 1970.

Il est également journaliste et, à partir du milieu des années 1950, auteur de nouvelles et de romans. Parmi ceux-ci, ont été traduits en français Messe pour la ville d’Arras (L’Age d’homme, 1987), Whiskey américain (Editions de Fallois, 1995), Nuit, jour et nuit (Liana Levi, 1994), Autoportrait avec femme (Liana Levi, 1996), et La jolie Madame Seidenman (Editions de Fallois, 1988).

voisinsvoisines2_2018Après un hiatus de quelques années, je me suis à nouveau inscrite au challenge « Voisins Voisines » organisé par A propos de livres et dont l’objectif est de lire des romans européens (hors France) et de découvrir la littérature contemporaine de nos voisins européens.


Ryszard Kapuscinski – Mes voyages avec Hérodote

Je lui ai aussi raconté l’aventure dans laquelle le livre d’Hérodote m’avait entraîné : au fur et à mesure que je le lisais, j’accomplissais simultanément deux voyages : le premier en faisant mon travail de reporter, le second en suivant les pérégrinations de l’auteur des Histoires.

mes-voyagesReporter assidu, issu d’un pays et d’une époque où les voyages à l’étranger n’étaient autorisés qu’au compte-goutte, Ryszard Kapuscinski (1932-2007) fut l’envoyé aux quatre coins du monde de divers organes de presse polonais. Outre les dépêches et reportages réalisés pour son travail, Kapuscinski s’inspira également de ses voyages et de ses observations pour écrire de nombreux livres sur chacun des continents qu’il a traversés, du vaste espace russe à l’Amérique ou encore l’Iran. Arrivant à la fin de sa vie, il signe avec Mes voyages avec Hérodote une autobiographie en pointillés de sa carrière de reporter, placée sous le signe de celui qu’il présente comme un double autant qu’un maître : Hérodote.

Double, car ce chroniqueur de l’Antiquité l’a accompagné, en pensée et physiquement, dès les débuts de sa profession. Double aussi car le livre des Histoires d’Hérodote, reçu de sa rédactrice en chef au moment où elle lui annonce sa première affectation à l’étranger, l’accompagne et le forme également dans sa conception du monde, et de la place qu’il y tient en tant que reporter.

Lorsqu’il entame sa carrière à l’étranger, ainsi que sa lecture d’Hérodote, Kapuscinski a un handicap majeur : Hérodote retranscrit ses Histoires à la fin d’une longue vie de voyages et d’accumulation de connaissances. Kapuscinski, lui, a grandit avec la censure (dont celle appliquée aux Histoires), n’a à l’age de 24 ans encore jamais franchi de frontières, possède une connaissance rudimentaire du monde et un anglais plus qu’approximatif (mais il parle couramment le russe). C’est ainsi qu’Hérodote en vient à lui servir à la fois de refuge et de guide dans son compréhension de la diversité du monde.

La connaissance d’autrui nécessite une longue et solide initiation.

Dès sa première escale, en Italie, Kapuscinski ressent, à voir l’éclairage public, les magasins bien stockés, la nonchalance des clients aux terrasses des cafés, comme un choc des civilisations. Arrivé en Inde d’où il est censé renvoyer ses reportages, le choc se fait plus intense : la pauvreté, la multitude, la nouvelle (et pour lui inacceptable) étiquette d’Européen aisé qui lui est accolée, la chaleur et – la langue.

Je pénétrais l’Inde non pas par l’intermédiaire des images, des sons ou des parfums, mais par celui des mots, des mots d’une langue qui de surcroît n’était pas la langue maternelle des Indiens, mais une langue étrangère, imposée, à ce point assimilée toutefois qu’elle faisait partie de leur identité et constituait pour moi une clé indispensable. Mon premier combat avec ce pays fut un combat avec la langue.

En Inde, puis en Chine, la langue reste un obstacle pour le reporter, mais aussi pour le l’homme Kapuscinski, frustré de se heurter si rapidement à un obstacle aussi important dans sa quête d’une connaissance totale de ces deux pays.

Lorsqu’on le retrouve un peu plus tard en Afrique, Kapuscinski est déjà plus aguerri, débarrassé de ses timidités d’homme de l’Europe de l’Est, mais il continue son cheminement de reporter aux côtés d’Hérodote. Les chapitres qui se succèdent le voient plus souvent retranscrire et commenter divers épisodes des guerres entre les Perses et leurs peuples voisins, que l’actualité des pays et continents qu’il couvre (les quelques livres de Kapuscinski que j’ai lus jusqu’ici n’ont d’ailleurs souvent pas grand chose à voir avec le travail qu’il devait fournir pour gagner sa vie au quotidien). Au fil des pages, on voit cependant émerger une certaine conception, et justification, du reportage tel qu’il le pratique :

Dans l’univers d’Hérodote, le seul dépositaire ou presque de la mémoire humaine est l’homme. Pour accéder à cette mémoire, il faut aller à sa rencontre ; s’il habite loin, il faut se mettre en route, marcher, et, quand on arrive chez lui, il faut s’asseoir à ses cotés et écouter son récit, écouter, mémoriser ou peut-être prendre des notes. Ainsi surgit le reportage.

Si Hérodote le fascine tant, c’est aussi parce que Kapuscinski recherche toujours l’autre face de ses Histoires : comment Hérodote est-il arrivé à ce produit fini ? A qui s’est-il adressé, et comment, pour obtenir ses informations ? Quelles sont, d’ailleurs, les informations qu’Hérodote n’a pas jugé bon de recueillir ou de retranscrire ? Kapuscinski s’intéresse en effet à la dimension individuelle des efforts collectifs que décrit Hérodote : qu’a pensé l’ouvrier travaillant à la construction d’un pont pour les armées perses, l’habitant de Babylone assiégée, ou encore les enfants du Grec Lycidas alors que la foule s’apprête à les lapider ? On retrouve là l’un des grands traits de Kapuscinski : son penchant pour l’arrière-plan individuel des grands faits historiques, un certain impressionnisme jouant sur l’interaction entre le détail et la vue d’ensemble.

Mélange assez (quelque fois trop) lâche d’histoire personnelle et d’extraits et de commentaire des Histoires, Mes voyages avec Hérodote m’a paru moins rempli de verve et d’action que les quelques autres livres que j’ai lus de Kapuscinski, dans lesquels il s’attarde davantage sur ces expériences de reporter dans des pays en pleine ébullition. Plus réfléchi, ce livre donne un arrière-plan intéressant à la démarche d’écrivain telle qu’on la voit mise en action dans Imperium ou Le Shah.

kapuscinski

Je termine avec ce titre ma rétrospective Kapuscsinski. Pour obtenir un portrait plus complet du reporter, il aurait fallu incorporer dans cette série l’un de ses livres sur l’Afrique, continent qu’il a sillonné, d‘année en année, de guerre en guerre. Je me contente de citer ici ces livres : sur l’Afrique en général (Ébène, Aventures africaines), sur l’Ethiopie (Le négus), ou encore sur l’Angola (D’une guerre à l’autre). Bonne lecture !

Ryszard Kapuscinski, Mes voyages avec Hérodote (2004). Trad. du polonais par Véronique Patte. Plon, 2006.


Ryszard Kapuscinski – Shah of Shahs

cvt_Le-Shah_5184Après avoir lu une histoire de l’Iran, j’étais curieuse d’en savoir plus sur les Pahlavi, l’une de ces nombreuses familles régnantes du XXe siècle courtisées par des puissances étrangères plus soucieuses de profiter leurs riches ressources naturelles que de critiquer leurs pratiques douteuses en termes de droits de l’homme. C’est ainsi que je me suis tournée vers Shah of shahs (Le Shah dans la version française publiée chez Flammarion), du reporter voyageur polonais Ryszard Kapuscinski. Avec son mélange de journalisme, d’histoire, de réflexions et de vécu – Kapuscinski est envoyé en Iran à la fin des années 1970, au moment où le Shah vacille puis tombe face à Khomeini – ce livre complétait à merveille celui plus académique que j’avais lu auparavant.

Comme dans Imperium, l’approche de Kapuscinski est très fortement marquée par le récit personnel : pas tant le sien, que celui des gens qu’il rencontre et dont il utilise la vie et les expériences comme preuve et illustration du message qu’il veut faire passer sur le pays. On lui a parfois fait reproche, justement, de trop s’intéresser au vécu, au témoignage personnel et au détail, quitte à broder un peu pour rendre le récit plus frappant. Il en reste cependant, chez Kapuscinski, une impression de lire quelqu’un qui sait écouter l’homme de la rue et retranscrire avec beaucoup d’humilité.

The cameramen overuse the long shot. As a result, they lose sight of details. And yet it is through details that everything can be shown.

J’aime en tout cas la forme inattendue de Shah of Shahs : un prologue, dans lequel une télévision allumée dans un coin de l’hôtel où loge Kapuscinski fait le lien entre le journaliste et l’actualité extérieure, permet d’emblée de marquer le point de vue forcément fragmentaire du journaliste forcé de passer la nuit à l’intérieur alors qu’au dehors des milices opposées règlent leurs comptes dans la nuit de Téhéran.

Puis, vient le corps du livre, constitué d’une mosaïque de vignettes, de descriptions et de réflexions tirées des documents que Kapuscinski, résigné à ne pas pouvoir sortir de l’hôtel, remet en ordre. Au fil de ces vignettes, Kapuscinski fait montre de sa capacité à conjuguer le grand et le petit, les noms des personnages importants et les pensées des anonymes, les coups d’état et les menus événements dont la somme fait le quotidien d’un pays. On y croise les Pahlavi, donc : fils, père et même grand-père. On y croise aussi Mossadegh, Khomeini, des représentants de la sinistre police secrète, la Savak, mais aussi les perdants de l’histoire. On y voit à quel point est fluide et poreuse la ligne qui sépare ces deux groupes.

The Shah left people a choice between Savak and the mullahs. And they chose the mullahs.

Toutes ces vignettes, qui vont de l’histoire la plus ancienne à celle la plus récente, mènent vers la révolution de 1979. Ces mois de tensions et d’affrontement débouchent sur un chaos que Kapuscinski, observateur de révolutions, reconnaît bien : ce sont ceux qui permettent à certains hommes de se retrouver soudainement au pouvoir, sans les outils pour leur permettre de mener à bien leur tache. C’est donc sur une note de pessimisme que Kapuscinski clôt son récit alors que dans Téhéran les différentes factions se battent et montrent déjà qu’en toute probabilité, quel que soit le gagnant, il n’aidera pas la cause du progrès pour le pays.

A dictatorship depends for its existence on the ignorance of the mob ; that’s why all dictators take such pains to cultivate that ignorance. It requires generations to change such a state of affairs, to let some light in.

L’édition que j’ai lue mentionnait seulement qu’une partie du livre avait été publiée dans le magazine américain The New Yorker. J’aurais bien voulu en savoir davantage sur la genèse de ce livre dont certains passages m’ont particulièrement frappé. Kapuscinski, reporter « d’état » pour la presse polonaise communiste, y analyse les rouages d’un pouvoir corrompu, de son empire sur la société, de ses techniques de terreur et d’emprisonnement, en Iran. Cela, alors que le pouvoir communiste en Pologne est loin de faire l’unanimité, en grande partie pour des raisons similaires à celles que Kapuscinski décrit pour l’Iran. Jusqu’à quel point ce livre reflète-t-il les chroniques que Kapuscinski envoyait à la presse polonaise ? Comment Kapuscinski pouvait-il réconcilier les pays qu’il décrivait et celui dans lequel il venait ? Comment ses lecteurs lisaient-ils ses écrits ?

Ryszard Kapuscinski, Shah of Shahs (1985). Trad. du polonais par Klara Glowczewska. Pan Books, 1982. Disponible en français : Le Shah, trad. du polonais par Véronique Patte. Flammarion, 2010.