Actualité du mercredi : de Apsik à Żubr, 100 mots pour dire la Pologne

Le mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Sans vouloir tomber dans la banalité, le polonais n’est pas une langue facile (je l’écris en connaissance de cause). C’est visiblement le constat qu’a aussi fait l’Institut Adam Mickiewicz en Pologne, qui a publié il y a quelques mois un livre rédigé et illustré avec humour sur la langue et ses origines. Entre « apsik » (atchoum) et « żubr » (bison), 98 autres mots ont été choisis pour représenter les différentes facettes de la Pologne : le titre complet du livre en donne trois autres exemples : éléphant, quark (le produit laitier, pas la particule atomique) et pierogi.

La bande-annonce du livre promet aussi qu’on y trouve de « dangereux virelangues » et des « groupes de consonnes mortifères ». Il suffit de voir le mot « szymankowszczyzna » pour s’en convaincre (se reporter ici pour la prononciation) !

Le livre existe en anglais et a été publié à l’occasion du centenaire de l’indépendance de la Pologne. Quelques exemples d’illustrations (par Magdalena Burdzyńska) sur le site web culture.pl.

Quarks, Elephants & Pierogi: Poland in 100 Words, par Mikołaj Gliński, Matthew Davies et Adam Żuławski. Institut Adam Mickiewicz, 2018.

Et puisque j’ai parlé d’onomatopées, je rajoute cette vidéo (également réalisée par l’équipe de culture.pl) sur les onomatopées en polonais. En voilà une très utile pour commencer : pstryk ! Je vous laisse découvrir ce que c’est.

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EUPL 2019: trois romans polonais et une lauréate, Marta Dzido

Je reprends, après une interruption imprévue, ma série sur les pays « de l’Est » ayant participé cette année au Prix de Littérature de l’Union européenne (EUPL) dont les résultats ont été annoncés le 22 mai. La Pologne faisait partie de ces pays, tout comme l’Ukraine, la Hongrie, la Lituanie et la Roumanie que j’ai déjà présentées, et la Slovaquie et la Géorgie encore à suivre.

Des pays présentés jusqu’ici, la Pologne est celui ayant connu le plus de succès en termes de la traduction en français des livres lauréats du EUPL : Le Magicien, de Magdalena Parys (lauréate 2015) a été bien reçu lors de sa parution aux Editions Agullo en début d’année, et le roman primé en 2012, Pension de famille de Piotr Paziński, est également paru chez Gallimard (en 2016). Jacek Dukaj, premier lauréat pour la Pologne en 2009 avec son roman « Glace », n’a pas encore été traduit en français.

Cette année, c’est à Marta Dzido qu’est allé le prix du jury pour la Pologne. Née en 1981, diplômée de l’Ecole Nationale du Cinéma de Łódź, Marta Dzido était déjà, avant la parution de son dernier roman Frajda l’année dernière, l’auteure de trois romans et d’un ouvrage de non-fiction, « Les Femmes de Solidarité » (un sujet qu’elle avait aussi abordé dans un film de 2014, « Solidarité selon les femmes » sur le rôle des femmes dans la lutte contre le communisme en Pologne).

Avec Frajda, deux autres romans figuraient dans la sélection pour le prix EUPL 2019 dans sa déclinaison polonaise : Lekki bagaż de Anna Cieplak (Cracovie, 2019) et Góra miłości de Jarosław Maślanek (Varsovie, 2018).

Anna Nasiłowska, présidente du jury pour la Pologne, a répondu à mes questions. Lire la suite »


Le cru 2019 du Prix de Littérature de l’Union européenne, trois questions par trois questions

J’ai eu l’occasion récemment de vous parler du Prix de Littérature de l’Union européenne, ce prix qui vise à mettre en lumière la création littéraire actuelle des pays membres de l’Union européenne, et à encourager les traductions entre les langues des pays membres.

Je vous avais par exemple listé les différents romans d’Europe centrale et orientale lauréats du prix et traduits en français ; je vous avais présenté Edina Szvoren, lauréate hongroise en 2015 ; et j’étais revenue sur les échanges qu’avaient eu plusieurs lauréat.e.s du prix lors du Festival International du Livre de Budapest l’année dernière.

Les lauréats et lauréates du Prix 2019 ont été annoncés tout récemment (pour la France : Au grand lavoir, de Sophie Daull, dont l’éditeur Philippe Rey donne une présentation plus qu’intrigante), et j’aimerais vous présenter ceux de « l’Est » de l’Union européenne. Mais comment parler de livres et d’auteurs qui n’ont – pratiquement par définition – pas encore été traduits, que ce soit en français ou dans d’autres langues ?

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Je me suis donc tournée vers les présidents et présidentes de chacun des jurys nationaux, pour leur poser les mêmes trois questions sur les romans présélectionnés, sur les romans primés, et sur le prix lui-même.

Leurs réponses sont à découvrir à partir de demain !


Actualité du mercredi : « je ne décris pas la réalité mais mon imagination »

Le mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

En attendant le programme complet du festival Etonnants Voyageurs, je me suis rappelé que c’est à Andrzej Stasiuk qu’avait été décerné l’année dernière le Prix Nicolas Bouvier du festival pour L’Est, (Actes Sud, 2017, traduit par Margot Carlier), récit d’un voyage de la Pologne à la Chine par ce « gamin de la ville » devenu écrivain et [étonnant] voyageur.

La remise du prix avait donné lieu à une discussion intéressante quoiqu’un brin laborieuse par moments, avec le plaisir d’entendre Andrzej Stasiuk s’exprimer dans sa langue natale, une présentation vraiment alléchante du livre par Christine Jordis, et un échange plutôt amusant autour de la question « comment arrivez-vous à faire des livres sur rien, mais à chaque fois différents ? ». Je vous invite à l’écouter ici.

Un petit retour sur le livre ansi que sur son Sur la route de Babadag aussi dans Le courrier des Balkans.

Cette année, c’est à Emmanuel Ruben que sera décerné le prix pour Sur la route du Danube, livre-fleuve entre récit d’arpentage à contre-courant du Danube et histoire complexe de l’Europe (Editions Rivages, 2019).


Żanna Słoniowska – Une ville à cœur ouvert

sloniowskaSi le titre en français du roman est Une ville à cœur ouvert, l’original polonais porte celui, également beau et évocateur, de « Maison au vitrail ». On pourrait y rajouter un troisième titre, qui mettrait en avant les quatre femmes dont l’histoire ressort petit à petit des pages du livre et qui sont l’expression vivante de l’histoire de la ville et (différemment) de la maison.

Les quatre femmes, ce sont respectivement la narratrice, sa mère Marianna, sa grand-mère Aba et son arrière-grand-mère Mémé Stasia. Toutes quatre vivent dans un appartement de cette « maison au vitrail » en plein centre de Lviv. Ce serait facile de compléter la phrase que je viens d’écrire en ajoutant que Lviv est une ville d’Ukraine proche de la frontière polonaise, afin de mieux situer le contexte du roman pour ceux et celles qui ne connaissent pas cette ville. Mais le roman esquisse justement par le biais de ces quatre générations de femmes l’histoire de la ville – une histoire où le remplacement du nom polonais par un nom russe puis par un nom ukrainien symbolise bien la complexité de son passé – et une histoire en tout cas étroitement imbriquée avec celle des gens qui y vivent.

Avant d’être l’histoire d’une ville, c’est donc surtout l’histoire de cette famille, telle qu’elle delcourtnous est racontée par la plus jeune de ces femmes à partir du jour de la mort de sa mère, Marianna, fauchée par une balle lors d’une manifestation antisoviétique, et pro-ukrainienne, un jour d’été en 1988. La narratrice est alors âgée de 11 ans, et en arrivant à la dernière page, je me suis dit que Żanna Słoniowska avait vraiment bien réussi à créer cette voix d’enfant puis d’adolescente et de jeune femme qu’est celle de la narratrice. En particulier, elle joue très bien avec le passage des différentes couches de temps qui s’entremêlent dans le livre. Une ville à cœur ouvert n’est en effet pas du tout un roman chronologique car il suit, au fil d’une série de chapitres assez courts et qui s’accumulent en passant d’un sujet à un autre pour former un tout cohérent, le cheminement des pensées de la narratrice : des pensées qui se préoccupent parfois de leur présent (quelques années après la mort de Marianna), qui reviennent parfois en arrière vers les pensées de l’enfant qu’elle était auparavant, ou qui reconstruisent des fragments de l’histoire de sa mère, de sa grand-mère et de son arrière-grand-mère.

Sans doute était-elle de ces gens qui ne perçoivent la véritable nature du régime dans lequel ils vivent que lorsqu’il se met à lorgner à travers leurs fenêtres. Ceux qui étaient venus en 1937 l’avaient marqué à vie. Aussi, plus les gens manifestaient dans les rues de Lvov, plus fort ils parlaient de choses autrefois entourées de silence, plus elle mettait d’acharnement à vérifier, le soir venu, que nos portes d’entrée étaient parfaitement closes.

polishSi la narratrice (dont on ne sait pas le nom) est la plus jeune de cette famille, on trouve à l’autre extrémité Mémé Stasia, l’arrière-grand-mère et la fondatrice de cette lignée installée à Lviv en 1944 avec sa fille : venant de Leningrad, elle était arrivée dans cette ville qui portait alors le nom de Lwów, amenant avec elle une défiance envers les inconnus qui ne l’avait jamais quittée depuis que son mari avait été emmené une nuit et avait disparu à tout jamais dans les purges staliniennes. Sa fille, Aba, devint médecin, et donna à son tour naissance à une fille, Marianna, qui choisit contre l’opinion de sa grand-mère de devenir cantatrice puis, plus tard, d’abandonner le russe et de ne parler qu’ukrainien. Personnalité forte et libre, qui n’hésitait pas à s’opposer à la personnalité également forte de Mémé Stasia, Marianna finit avec ses choix d’instaurer deux camps dans cet appartement que partagent cette famille de femmes au cours de quarante années et dans laquelle grandit la narratrice.

Après la mort de Marianna, c’est Mémé Stasia, et Aba, qui meurent à leur tour, et la narratrice reste seule, comme si elle symbolisait une Ukraine qui doit tracer seule son chemin vers l’avenir.

J’ai découvert par la suite que tous les immeubles n’abritaient pas de vitrail, loin de là, et qu’en général, lorsqu’il y en avait un, il était nettement plus petit que le nôtre. Notre vitrail occupait la cage d’escalier tout entière. Il séparait, tel un rideau, l’intérieur du bâtiment de la cour, et s’étirait à travers les étages, de haut en bas, ou peut-être de bas en haut, Nous habitions au premier et il nous suffisait d’ouvrir la porte pour apercevoir la partie centrale : les vestiges d’un sous-sol brun-roux d’où émergeait un grand tronc d’arbre solitaire, scindant en deux un lac turquoise. Les voisins qui habitaient au-dessus de chez nous pouvaient admirer la rive opposée où se dressaient des montagnes vertes dressées de sapins bleus. En grimpant jusqu’au grenier, on les voyait se fondre dans un ciel de nuages lavande et blancs.

Elle n’est pas tout à fait seule, cependant, car il y a le personnage de Mikołaj, qui fait le RTW8_House_With_The_Stained-Glass_Window_1600pxpont entre la mère décédée et sa fille, ainsi que vers le fameux vitrail de la maison. Ce vitrail, rare survivant de l’époque pré-soviétique de la ville, est convoité tant par les délinquants du quartier, que par les nouveaux promoteurs immobiliers, que par Mikołaj, qui en voulant le restaurer et le conserver se fait le porte-parole de l’idée de préserver le passé de la ville dans son présent et pour son avenir. Le vitrail accompagne ainsi à son tour l’histoire de la narratrice et de la ville au moment où cette dernière s’apprête à passer, avec la nouvelle indépendance de l’Ukraine, à une autre étape de réflexion sur son passé et son identité.

C’est évident qu’Une ville à cœur ouvert parle de sujets importants, d’histoire, de mémoire, dans une partie d’Europe où les mouvements de population et la cruauté de l’histoire posent des questions évidentes d’identité, d’appartenance et de gestion du passé (le roman se termine d’ailleurs avec la révolution ukrainienne de 2014). En choisissant de le faire sous l’angle d’une famille en prise avec l’histoire, et qui plus est avec une écriture souvent poétique et une narratrice à l’orée de l’âge adulte, le roman s’inscrit aussi dans une chaîne de romans qui, de la Russie à l’Allemagne en passant par la Pologne et l’Ukraine, s’efforcent encore aujourd’hui de mesurer le poids du passé sur le présent de cette partie de l’Europe.

Je m’étais toujours efforcée de lire la ville comme un livre, mais à l’évidence c’est lui qui en connaissait l’alphabet. Nous observions la façade d’un immeuble, dont le crépi venait de tomber, quand il m’a dit :

« C’est du yiddish, ça veut dire : café, thé, lait. Chaque année, au printemps, Lviv fait sa mue, révélant sur ses façades des lettres issues de divers alphabets. Les autorités considèrent ce phénomène comme une maladie dangereuse. »

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Je continue avec Une ville à cœur ouvert ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale, en passant à une auteure contemporaine. Née en 1978 à Lviv dans une famille où l’on parlait ukrainien, russe et polonais, Żanna Słoniowska choisit d’écrire ce premier roman en polonais après avoir travaillé en tant que journaliste en russe, polonais et ukrainien et avoir publié un album de photographies de la Lviv d’avant-guerre. Elle vit aujourd’hui à Cracovie. Ayant obtenu en 2016 le prix du Festival Conrad pour le meilleur premier roman, Une ville à cœur ouvert a été traduit en russe, ukrainien, anglais et allemand.

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C’est aussi une dernière contribution au Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran (une excellente initiative pour découvrir des auteurs et auteures de ces pays « de l’Est ») et une première contribution à « Voisins Voisines » qui nous invite à nous intéresser à la littérature européenne contemporaine en général.

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Żanna Słoniowska, Une ville à cœur ouvert (Dom z witrażem, 2015). Traduit du polonais par Caroline Raszka-Dewez. Editions Delcourt, 2018 ; Points, 2019.


Actualité du mercredi – voyages en podcast

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Aujourd’hui, je partage avec vous ces deux épisodes intéressants du podcast de RFI « Littératures sans frontières ».

plebanekLe premier podcast porte sur la romancière et journaliste polonaise Grazyna Plebanek et sur son roman Furie. Le podcast nous emmène d’abord au Congo, puisque c’est là que nait le personnage principal, Alia, qui arrive ensuite à Bruxelles avec sa famille. Emigration, immigration, boxe et police sont parmi les thèmes du roman mais le podcast porte aussi sur l’expérience de Grazyna Plebanek, elle aussi installée à Bruxelles et dont la réflexion sur le statut d’étranger a nourri l’écriture du livre. Publié cette année aux éditions Emmanuelle Collas dans une traduction de Cécile Bocianowski, Furie est le premier roman traduit en français de Grazyna Plebanek. A écouter ici.

Le deuxième podcast est un focus sur la littérature slovaque. « Encore la Slovaquie ! »,salajova me direz-vous. Mais en plus de présenter quelques titres et leurs auteurs à l’occasion du focus sur Bratislava au Salon du livre de Paris, cet épisode inclut une conversation très intéressante avec Andrea Salajova, romancière slovaque écrivant en français, à propos de son approche à l’écriture et à la langue. Elle y présente aussi son deuxième roman, En montant plus haut (Gallimard, 2018), qui emmène ses lecteurs dans la Tchécoslovaquie de 1955 en pleine période de collectivisation des terres agricoles. A écouter ici.


Zofia Nałkowska – Les Impatients

Tous ces gens, les morts aussi bien que les vivants, le grand-père Fabian, Ludwika, les parents, les deux tantes, étaient à présent fortement ancrés dans la mémoire de Jakub ; ils s’ordonnaient dans son esprit et continuaient de foisonner. (…) Oui, son esprit était aussi peuplé d’êtres qu’il n’avait jamais vus, d’inconnus ; et chacun d’eux véhiculait sa propre histoire. Ils avaient trouvé leur place en arrière-plan, s’étaient détachés d’une autre strate de souvenirs dépenaillés.

impatientsAu début, il est un peu facile d’être étourdi par le fourmillement des membres de la grande famille Szpotawy qui peuplent les premiers chapitres des Impatients. Partant du grand-père Fabian, ces premières pages évoquent tour à tour, brièvement, différents membres de plusieurs générations, et il faut un peu de temps pour retomber sur ses pieds et saisir que certains ces personnages se détachent de ce fourmillement et que c’est eux qui vont nous servir de guide dans l’histoire. C’est un peu comme si le regard d’auteur de Nałkowska s’était aussi porté sur chacun des personnages dont elle avait imaginé l’existence, avant de décider que c’est Jakub, le petit-fils de Fabian, et sa femme Teodora, qui retiendront son attention. C’est pour ça, je pense, que je n’ai pas vu la fin de leur histoire arriver alors que pourtant elle figure déjà dans les premières pages du roman.

Zofia Nałkowska ne m’était pas inconnue avant de commencer cette série sur les femmes choucasécrivains d’Europe centrale et orientale, car c’est en fait la lecture de Choucas (publié en Pologne en 1927), lors de la sortie de sa traduction en anglais en 2014*, qui m’avait donné envie de m’intéresser davantage à ces écrivaines de l’entre-deux-guerres. C’est vraiment dommage que si peu de ses romans soient disponibles en français car ma lecture des Impatients n’a fait que confirmer mon impression que c’est une femme dont les romans ont encore, par leur sujet et leur style, beaucoup qui peut nous intéresser aujourd’hui.

Parce qu’il y a tant de personnages, et parce qu’ils viennent presque tous d’une même famille, Les Impatients a quelques allures de roman familial. Pourtant, Nałkowska n’y décrit pas une trajectoire particulière (d’ascension ou de déchéance sociale, par exemple), ni ne cherche à élucider un mystère familial : ce qui l’intéresse, c’est plutôt la vie intérieure des protagonistes, leurs émotions, les peurs anciennes ou récentes, et surtout leurs souvenirs.

La relation complexe qu’entretient Jakub avec sa femme Teodora, une relation fondée sur un amour ancien mais que le temps a ponctué de ruptures et de retours, forme la trame du roman. Mais leur histoire n’est pas racontée de façon linéaire, avec une suite de faits, mais plutôt de manière discontinue et par le biais des perceptions de Jakub, qui cherche à comprendre comment et pourquoi sa relation avec Teodora a changé. Leur histoire est inséparable de celle de leur famille, non seulement parce qu’ils sont continuellement amenés à se retrouver (ainsi Jakub aide-t-il son beau-frère Roman à trouver un travail dans la même firme que lui, et son père les rejoint ensuite au grand déplaisir de Jakub) mais aussi parce qu’ils sont continuellement présents dans l’esprit de Jakub qui se remémore des épisodes de leur passé et comment ils l’ont façonné, lui.

Quand elle fut sur le point d’accoucher, Leonia fut taraudée par d’autres soucis. Elle prit soudain conscience que mettre un enfant au monde non concernait pas seulement son couple. Elle donnait aussi la vie au neveu de Róża et de Pia, et d’Izabella qu’elle n’avait vue qu’une seule fois dans sa vie et qui était presque une inconnue. Elle donnait aussi un petit-fils à son père, feu January Łowicki, et à son épouse, et par la même occasion un arrière-petit-fils à leurs propres parents. Elle donnait à tous leurs descendants un nouveau parent proche ou éloigné d’un cousin, d’un oncle, d’un grand-père, d’une foule de gens qui ignoraient son existence et jusqu’à son propre nom. Elle mettait au monde un futur époux, le père d’un enfant, l’amant de femmes inconnues. Elle se trouvait comme prisonnière de deux miroirs ; l’un la projetait dans l’infini et l’autre décuplait son image, celle de la grand-mère et de l’arrière-grand-mère de personnes inconnues qui un jour vieilliraient à leur tour et qui mourraient aussi.

Cette emprise de la famille sur la vie intérieure de ces personnages n’est pas spécifique à Jakub, c’est un trait de caractère partagé par d’autres membres de la famille, et ce n’est pas parce que cette famille Szpotawy est vraiment plus compliquée qu’une autre mais parce que c’est par leur sensibilité, leur imagination et comment elle influence leurs actions que Nałkowska a voulu penser ses personnages. Ces souvenirs sont tellement importants dans le roman qu’ils peuvent même être source de confrontations, comme par exemple lorsque la grand-mère Ludowika et sa fille Marta présentent leurs versions contradictoires de la vie de Fabian, leur mari et père. On retrouve dans cet échange, répété tellement souvent que « la mère et la fille s’étaient réparti les rôles », une légère touche d’humour qui réapparait ici et là au fil du roman, comme par exemple dans le portrait que fait Nałkowska de la facétieuse Tante Pia.

S’il y a une chose qui distingue la famille Szpotawy, elle se résume au mot suicide : je n’ai presque pas envie de l’évoquer, parce que le mot risque de donner l’image d’un roman bien plus sombre qu’il ne l’est réellement. Cependant, il est vrai que les suicides ou tentatives de suicide sont nombreuses : elles n’apparaissent pas dans le présent du roman, mais le souvenir des suicides d’anciens membres de la famille fait partie de l’histoire partagée de cette famille qui en est venue à se diagnostiquer une tendance héréditaire au suicide. En dehors de cela, la mort, due à la maladie ou au vieil âge, est souvent présente, comme on peut s’y attendre dans un roman où l’histoire de la famille sur plusieurs générations est aussi présente dans l’esprit de Jakub et de ses contemporains. Jakub lui-même ajoutera à la fin du roman une nouvelle variante au catalogue des causes de décès.

C’est cependant cette récurrence de la mort par suicide qui explique le titre du livre, les « impatients » étant ceux qui, parmi tous ceux qui peuplent l’univers intérieur de Jakub, « avaient renoncé délibérément à la vie ».

Les Impatients fourmille donc de personnages, ceux qui intéressent le plus Nałkowska étant les personnages quelque peu torturés et finalement solitaires malgré la présence de leur famille autour d’eux. Malgré cela, il se dégage du roman une impression de luminosité, qui avec les contours flous des personnages m’a fait penser que l’image de couverture (un détail d’A la sombra d’Alfredo Zorrilla de San Martin) était très bien choisie. Elle reflète aussi l’impression d’apaisement qui se dégage de certains passages, ceux dans lesquels Teodora s’installe à la campagne, fuyant la ville où Jakub a un emploi de gratte-papier, et où elle s’épanouit. On sent une certaine sensibilité de Nałkowska envers la campagne, ses couleurs, son rythme de vie. Même la description des carpes qu’élève la famille de Teodora dans des étangs en est empreinte :

Ces énormes carpes royales étaient magnifiques, de véritables miroirs avec des corps nus et splendides de métal vif, rose argenté, parsemé de quelques grosses écailles dorées qui brillaient comme des joyaux sur leurs flancs. Elles avaient le dos noir, les flancs rosés, et le ventre argenté. Pia se réjouissait à leur vue, répétant sans cesse :

– Elles sont si belles, on dirait des Rubens !

Le roman date de la fin des années 1930, et tant la vie à la campagne (avec la dépendance aux animaux pour les déplacements et les travaux agricoles, par exemple) que la description de la vie en ville, montrent bien qu’il s’agit d’une période assez lointaine pour nous. Je ne sais pas s’il en était de même pour les lecteurs contemporains de Nałkowska. Celle-ci joue en tout cas beaucoup sur l’absence de repères temporels : le présent et le passé se prolongent mutuellement, le roman n’ayant pas vraiment de présent et le passé plus ou moins lointain revenant en boucle au gré des pensées et des souvenirs des personnages. Occasionnellement, Nałkowska insère une indication sur le passage du temps à l’intérieur du roman (on trouve par exemple un « à cette époque », mais peu d’indications de mois, d’années ou même de saisons), mais on s’aperçoit rapidement qu’il ne faut pas se fier à ces indications et que tous les événements, qu’il s’agisse d’événements concernant les grands-parents ou les arrière-grands-parents, sont narrés comme s’ils faisaient partie de la même époque que celle à laquelle vit Jakub. On s’y perd un peu si on essaie de trouver la logique des événements et la chronologie des différents chapitres, mais comme finalement la temporalité importe peu, le mieux est juste de se laisser porter. Le pire qui puisse arriver est d’avoir à relire certains passages ou le livre entier, mais c’est vraiment un risque plutôt agréable qu’autre chose.

D’après la postface très intéressante de Stefan Chwin (dont le roman Hanemann est aussi disponible en français chez Circé), Les Impatients n’a pas connu un très bon accueil à sa sortie (d’abord sous forme de feuilleton, puis de roman). L’époque a beaucoup joué, car si le roman ne comporte absolument aucune indication du contexte dans laquelle il a été écrit, il est tout de même paru l’année de l’invasion de la Pologne par les forces du IIIe Reich, et donc l’année du début de la seconde guerre mondiale. Le style aussi avait joué, les critiques s’arrêtant sur la construction non-linéaire du roman et sur le caractère « instable » (parce que très subjectif) du narrateur. Les temps ont changé, ces nouvelles formes d’écriture sont devenues plus acceptables pour les critiques, et pour ma part je garde un excellent souvenir de ces Impatients. Par coïncidence étant donné que ma lecture des Impatients suit celle du Concert de Bach d’Hortensia Papadat-Bengescu, la postface mentionne les parallèles entre l’univers littéraire de Nałkowska et celui de Proust, des parallèles que la traductrice Florica Ciodaru-Courriol soulignait aussi lorsque je l’ai interrogée sur l’œuvre de Papadat-Bengescu. Peut-être devrais-je enfin me plonger à mon tour dans l’œuvre de Proust.

nalkowskaNée en 1884 à Varsovie, où elle décède en 1954, Zofia Nałkowska était une personnalité reconnue de la vie culturelle et littéraire polonaise : auteure de romans, de nouvelles et de pièces de théâtre, contributrice à de nombreux journaux et revues, elle fut aussi vice-présidente du PEN Club polonais et la seule femme membre de l’Académie Polonaise de Littérature au moment de son élection en 1933. Elle était également proche des cercles politiques à un moment de l’histoire de la Pologne où celle-ci avait regagné son indépendance à la faveur de la première Guerre Mondiale, avec tout ce que cela impliquait en termes d’évolutions politiques et sociales. Restée en Pologne durant l’occupation nazie, elle continue à tenir un journal qu’elle avait commencé à l’adolescence, et dont la lecture doit être fascinante (ce journal court de 1899 à 1954 et a été publié en Pologne entre 1975 et 2001). Juste après la guerre, elle publie Médaillons, une collection de nouvelles inspirées de son travail pour la Commission Centrale d’Investigation des Crimes de Guerre Nazis, et qui est d’ailleurs disponible en édition bilingue polonais-français (Institut d’études slaves, 2014). Parmi ces nouvelles, Près de la voie ferrée avait auparavant été publiée par les éditions Allia en 2009), leur site donne une biographie très courte de Zofia Nałkowska. On trouve aussi un article très intéressant sur les liens entre la vie et l’œuvre de Zofia Nałkowska ici  (en anglais).

Je continue avec Les Impatients ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale et en particulier sur les « précurseuses » de la première moitié du XXe siècle. Par la même occasion je contribue au Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, une excellente initiative pour découvrir des auteurs et auteures de ces pays « de l’Est » !choucas malfere

* J’adore découvrir qu’un vieux roman supposément introuvable en traduction française a en fait déjà été traduit il y a près de 80 ans. Ça me donne toujours envie de savoir qui a eu l’idée de le traduire en français, qui était la personne qui l’a traduit, qui l’a lu ensuite, et si la traduction est datée pour nous aujourd’hui ? Je n’ai pas la réponse à toutes ces questions, mais la bonne nouvelle est que « Choucas, roman international » fait partie de ses traductions-mystère : d’après le catalogue de la BNF il a été traduit par Félicie Wylezynska et le comte Jacques de France de Tersant en 1936 pour les éditions Edgar Malfère. Ce qui n’est pas une garantie qu’il est trouvable en librairie, malheureusement.

Zofia Nałkowska, Les Impatients (Niecierpliwi, 1939). Traduit du polonais par Frédérique Laurent. Circé, 2016.