Valentīns Jākobsons – Petit déjeuner à minuit

Deuxième partie de ma séquence dédiée aux récits marqués par l’expérience du stalinisme, ce livre porte le sous-titre « Chroniques d’une déportation ». Cela rend les premières pages un peu curieuses, car on se croirait dans un roman d’espionnage, avec ce jeune homme qui, près d’un village de pêcheurs, tue le conducteur d’une « magnifique Chevrolet noire » avant de s’éclipser en direction de la plage.

Très rapidement le mystère est levé et l’explication permet de faire connaissance tant avec le narrateur qu’avec l’atmosphère de la Lettonie de la fin des années 1930. Le jeune meurtrier est l’un des voisins d’été du narrateur, un des « fougueux Germano-Baltes » prêts à « se donner corps et âme au Reich et au Führer ». C’est l’été, et le narrateur, un lycéen letton qui se prépare à entrer en dernière année, offre dans le premier chapitre un commentaire sur l’actualité entremêlé à dessein d’un raccourci sur ses activités estivales :

L’Armée rouge, si éprise de paix, envahit la Pologne. Varsovie vient déjà d’être rasée par les Allemands, dans quelques jours la Pologne cessera d’exister. Il n’y aura plus d’état polonais. Incroyable. Avec Néolith, nous allons voir Werner Baxter dans Le Caballero Mexicain. Warner Baxter est mon acteur favori. Sans oublier Hans Albers.

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Franceska Michalska – Accrochée à la vie

Au tout début de ce récit de vie, avant même la page de titre et l’avant-propos, les Editions Noir sur Blanc ont inséré une carte intitulée « le trajet de Franceska Michalska, de 1936 à 1951 ».

Tout à gauche se trouvent le point de départ – Maraczówka en Volhynie – et le point d’arrivée – plusieurs villes à la frontière ouest et sud de la Pologne d’aujourd’hui, avec auparavant un passage par la Bucovine. Un peu plus de 1000 km séparent ces lieux.

Tout à droite, un paquet de points au nord de l’actuelle capitale du Kazakhstan, Astana (à l’époque de la publication ; aujourd’hui Nour-soultan), et à la frontière avec la Russie. Ces points forment la partie supérieure d’un triangle dont la pointe inférieure est Alma-Ata, l’ancienne capitale, proche de la frontière kirghize, pas si loin de la Chine. Entre Tchernigovka, le lieu d’assignation de la famille Michalska au Kazakhstan, et Novossibirsk en Russie, le point le plus oriental sur la carte, il y a également près de 1000 km. Entre ceux deux lieux et Alma-Ata : 2000 km.

Entre le groupe de points à gauche de la carte, et celui à droite, deux lignes traversent un grand espace vide de points et seulement marqué par l’immense fracture de la Volga et par le pointillé des frontières d’aujourd’hui : ces lignes représentent les 6-7000 km qui séparent le début et la fin, du milieu de la trajectoire de Franceska Michalska.

L’espace et les distances sont un aspect récurrent d’Accrochée à la vie, incroyable récit autobiographique (publié en Pologne en 2007) d’un premier quart de siècle de vie qui coïncide presqu’exactement au premier quart de siècle de l’URSS et est l’expression ahurissante d’un certain nombre des méfaits de l’URSS. C’est un aspect qui parlera encore plus si on rajoute à la géographie quelques dates et faits de départ.

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Pologne/Ukraine/Kazakhstan et Lettonie/Sibérie : deux récits marqués par l’expérience du stalinisme

En proposant un retour en livres sur trente années d’indépendance des pays issus de l’ex-URSS, j’ai plus ou moins cantonné chaque pays à « sa » langue, « sa » littérature, « son » expérience nationale. La réalité est toujours plus compliquée que ça : la trajectoire des pays et des peuples qui sont tombés dans l’escarcelle de l’ex-URSS avant d’en ressortir le montre bien. Les deux livres dont je vais prochainement parler ici sont deux exemples des liens douloureux qui ont été tissés d’un coin à l’autre de cet immense empire, notamment (mais pas exclusivement) durant la période stalinienne.

Le premier livre est un récit de vie qui débute en 1923 en Volhynie (aujourd’hui en Ukraine) et fait un long et terrible voyage vers le Kazakhstan. Le récit se termine en 1951.

Le second livre est aussi un récit de vie, mais sous une forme plus distante et plus littéraire. Son auteur est lui aussi né au début des années 1920, mais c’est de sa Lettonie natale qu’il est déporté vers la Sibérie, au tout début de la Seconde Guerre mondiale.

Ce sont le récit d’une femme et d’un homme dont on peut se demander comment ils ont bien pu survivre. Le premier titre donne un élément de réponse : c’est Accrochée à la vie, de Franceska Michalska. Le second livre est à la fois un récit et un recueil de récits, et il porte le titre du dernier chapitre : c’est Petit déjeuner à minuit, de Valentīns Jākobsons.

Le hasard a fait que j’ai lu ces deux livres à peu près au même moment que l’annonce de la dissolution de l’ONG russe Memorial par la Cour suprême russe – une ONG qui œuvre depuis 1989 pour faire la lumière sur les millions de victimes de la dictature stalinienne – des victimes dont les auteurs de ces deux livres (tous deux survivants) ont fait partie.


Tibor Cseres – Jours glacés

Le commandant de division lui-même ne leur avait-il pas ordonné, en ces derniers jours de janvier 42 : « Messieurs ! Pas un mot de tout cela ! »

Quatre hommes partagent une cellule de prison, arrêtés pour leur rôle dans un massacre. Sont-ils coupables ? Ce court roman entremêle leurs récits, dans lesquels ils reviennent chacun sur trois jours glacés d’un janvier qui les hantent.

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Théodora Dimova – Les dévastés

Plus tard, tout au long de la journée, la radio retransmit régulièrement la proclamation. Le précédent gouvernement avait été renversé, mais on ne disait ni pourquoi ni comment. Cela n’empêchait pas le présentateur de poursuivre : les partisans descendaient massivement des montagnes. La population sortait pour les accueillir avec du pain et du sel. Sa joie était double : elle avait d’abord accueilli les soldats soviétiques, elle accueillait maintenant les partisans. Elle les parait de fleurs, scandait « mort au fascisme », et là, le présentateur semblait avoir du mal à réprimer ses larmes.

(…)

Et seulement un mois plus tard, la réalité commença lentement à se déformer et à surpasser ses craintes les plus profondes. Seulement un mois plus tard, ses peurs commencèrent à ressembler à d’inoffensives visions au regard de ce qui se produisait.

Une femme, par une nuit glaciale d’hiver, erre dans son appartement, incapable de se concentrer sur autre chose que ses pensées fébriles et son attente d’un messager qui ne vient pas.

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Janvier 2022 : des parutions en provenance d’Europe de l’Est, centrale et des Balkans

Pour commencer l’année sur le bon pied, voici la première fournée des nouvelles parutions (ou rééditions) en provenance d’Europe de l’Est, centrale et des Balkans, traduites du polonais, du tchèque, du bulgare, du yiddish, du serbe, de l’albanais, un témoignage du polonais via l’anglais, et un livre d’art !

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2022: un programme pour un mois, deux mois, une année

Un mois

Ce mois-ci, j’avais prévu de chroniquer une petite poignée de livres récents, revenant chacun à sa manière sur les aspects les plus sombres du milieu du XXe siècle. Et puis, il m’est venu à l’esprit que j’ai d’autres livres – moins récent, parfois assez confidentiels – qui complèteront très bien ces nouvelles lectures.

Alors, si tout va bien, mes chroniques de janvier arriveront par paires. L’atmosphère ne sera généralement pas très riante, elle sera même parfois franchement désespérante, mais il y aura quand même parfois un peu d’humour et de chaleur humaine.

Deux mois

Puis, à partir du 27 janvier et jusqu’au 3 février, ce seront les lectures communes autour de l’Holocauste, avec un programme de lectures varié, mais qui assombrira encore un peu la tonalité des chroniques du blog. C’est une initiative menée de pair avec Et si on bouquinait ? et ouverte à toutes les participations : j’ai présenté l’édition 2022 dans ce billet.

Pour le reste de février, je ne sais pas encore mais je passerai probablement à des époques plus optimistes, peut-être aussi par le biais de la non-fiction.

Une année sous le signe des Nobel

Pour terminer, ce n’est pas un programme pour l’année dont je m’apprête à vous parler – juste un fil conducteur. Un fil conducteur qui combine les mots clé « prix Nobel » et « Europe centrale, de l’Est et des Balkans » et avec lequel je me propose de lire un prix Nobel de littérature « de l’Est » par mois, en commençant par le polonais Henryk Sienkiewicz (1905) et en continuant jusqu’à la polonaise Olga Tokarczuk (2018). Ce ne sera pas nécessairement dans cet ordre-là, et il y a de toute manière plus que douze lauréats, même en laissant de côté les lauréats russes (Bounine, Pasternak, Cholokhov, Soljenitsyne), et surtout si, comme j’ai bien l’intention de le faire, je leur rajoute Elie Wiesel (prix Nobel de la Paix en 1986).

Voici donc les quatorze écrivains et écrivaines parmi lesquels je vais piocher au cours de cette année, peut-être au rythme d’un par mois, et peut-être pas. Joignez-vous à moi si vous souhaitez, dans l’ordre que vous voulez, au rythme que vous pouvez, et ajoutez à cette liste les auteurs russes si l’envie vous en prend !

Je les présente un peu plus, avec des suggestions de lectures en français (dont certaines déja présentes sur ces pages), sur cette page à retrouver également via l’image dans la barre de droite du blog. Déposez-y également, dans les commentaires, les liens vers vos billets !


Lauréat 1905 (Littérature) : Henryk Sienkiewicz (1846-1916) – écrit en polonais

Lauréat 1924 (Littérature) : Władysław Reymont (1867-1925) – écrit en polonais

LC le 10 juin Lauréat 1961 (Littérature) : Ivo Andrić (1892-1975) – écrit en serbo-croate

Lauréat 1966 (Littérature) : Shmuel Yosef Agnon (1888-1970) – écrit en hébreu

LC le 8 juillet Lauréat 1978 (Littérature) : Isaac Bashevis Singer (1902-1991) – écrit en yiddish

Lauréat 1980 (Littérature) : Czesław Miłosz (1911-2004) – écrit en polonais

Lauréat 1981 (Littérature) : Elias Canetti (1905-1994) – écrit en allemand

Lauréat 1984 (Littérature) : Jaroslav Seifert (1901-1986) – écrit en tchèque

Le 28 janvier Lauréat 1986 (Paix) : Elie Wiesel (1928-2016) – écrit en français et en anglais

Lauréate 1996 (Littérature) : Wisława Szymborska (1923-2012) – écrit en polonais

LC le 3 février Lauréat 2002 (Littérature) : Imre Kertész (1929-2016) – écrit en hongrois

LC le 15 avril Lauréate 2009 (Littérature) : Herta Müller (1953) – écrit en allemand

Lauréate 2015 (Littérature) : Svetlana Alexievich (1948) – écrit en russe

LC en octobre Lauréate 2018 (Littérature) : Olga Tokarczuk (1962) – écrit en polonais

Avant de commencer tout ça :

Je prépare le premier article de l’année sur les nouvelles publications/rééditions : c’est pour vendredi.

A bientôt !


2021 : le mot de la fin d’année

Dans mon dernier billet, j’ai fait le récapitulatif de mes chroniques des nouvelles publications de cette année : il y en avait quatorze (du tchèque, du roumain, du serbe, du hongrois, du croate, du slovène, de l’anglais, du polonais, du bulgare), issues de mes neuf articles sur les nouvelles publications de l’année.

Mais WordPress me dit que cet article sera le 81: alors, de quoi d’autre cette année de lectures et de chroniques a-t-elle été faite ?

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Un retour en chroniques sur les nouvelles traductions (ou rééditions) de cette année

Cette année est probablement celle où j’aurai chroniqué le plus de nouvelles traductions – ou rééditions – de livres en provenance d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans.

Je n’oublie pas les livres plus anciens ni les explorations dans les fonds inépuisables et pleins de surprises de ma bibliothèque préférée (à Budapest, l’Országos Idegennyelvű Könyvtár, la Bibliothèque Nationale des langues étrangères), cependant c’est agréable de pouvoir aller plus loin, dans la présentation de ces nouvelles publications, que les très brefs résumés que je fais dans mes récapitulatifs mensuels des nouvelles publications.

On s’approche à grands pas de la fin de l’année, c’est l’occasion idéale pour revenir sur ces nouveautés qui ont peut-être déjà été oubliées ou perdues parmi tous les livres publiés au cours de cette année bizarre.

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En direct de Budapest…

Je vous souhaite un joyeux Noël, dans l’idéal rempli de livres et de lectures !

De jour, la librairie Írók boltja ne désemplit pas en cette période de Noël. Budapest, décembre 2021.