Ryszard Kapuscinski – Shah of Shahs

cvt_Le-Shah_5184Après avoir lu une histoire de l’Iran, j’étais curieuse d’en savoir plus sur les Pahlavi, l’une de ces nombreuses familles régnantes du XXe siècle courtisées par des puissances étrangères plus soucieuses de profiter leurs riches ressources naturelles que de critiquer leurs pratiques douteuses en termes de droits de l’homme. C’est ainsi que je me suis tournée vers Shah of shahs (Le Shah dans la version française publiée chez Flammarion), du reporter voyageur polonais Ryszard Kapuscinski. Avec son mélange de journalisme, d’histoire, de réflexions et de vécu – Kapuscinski est envoyé en Iran à la fin des années 1970, au moment où le Shah vacille puis tombe face à Khomeini – ce livre complétait à merveille celui plus académique que j’avais lu auparavant.

Comme dans Imperium, l’approche de Kapuscinski est très fortement marquée par le récit personnel : pas tant le sien, que celui des gens qu’il rencontre et dont il utilise la vie et les expériences comme preuve et illustration du message qu’il veut faire passer sur le pays. On lui a parfois fait reproche, justement, de trop s’intéresser au vécu, au témoignage personnel et au détail, quitte à broder un peu pour rendre le récit plus frappant. Il en reste cependant, chez Kapuscinski, une impression de lire quelqu’un qui sait écouter l’homme de la rue et retranscrire avec beaucoup d’humilité.

The cameramen overuse the long shot. As a result, they lose sight of details. And yet it is through details that everything can be shown.

J’aime en tout cas la forme inattendue de Shah of Shahs : un prologue, dans lequel une télévision allumée dans un coin de l’hôtel où loge Kapuscinski fait le lien entre le journaliste et l’actualité extérieure, permet d’emblée de marquer le point de vue forcément fragmentaire du journaliste forcé de passer la nuit à l’intérieur alors qu’au dehors des milices opposées règlent leurs comptes dans la nuit de Téhéran.

Puis, vient le corps du livre, constitué d’une mosaïque de vignettes, de descriptions et de réflexions tirées des documents que Kapuscinski, résigné à ne pas pouvoir sortir de l’hôtel, remet en ordre. Au fil de ces vignettes, Kapuscinski fait montre de sa capacité à conjuguer le grand et le petit, les noms des personnages importants et les pensées des anonymes, les coups d’état et les menus événements dont la somme fait le quotidien d’un pays. On y croise les Pahlavi, donc : fils, père et même grand-père. On y croise aussi Mossadegh, Khomeini, des représentants de la sinistre police secrète, la Savak, mais aussi les perdants de l’histoire. On y voit à quel point est fluide et poreuse la ligne qui sépare ces deux groupes.

The Shah left people a choice between Savak and the mullahs. And they chose the mullahs.

Toutes ces vignettes, qui vont de l’histoire la plus ancienne à celle la plus récente, mènent vers la révolution de 1979. Ces mois de tensions et d’affrontement débouchent sur un chaos que Kapuscinski, observateur de révolutions, reconnaît bien : ce sont ceux qui permettent à certains hommes de se retrouver soudainement au pouvoir, sans les outils pour leur permettre de mener à bien leur tache. C’est donc sur une note de pessimisme que Kapuscinski clôt son récit alors que dans Téhéran les différentes factions se battent et montrent déjà qu’en toute probabilité, quel que soit le gagnant, il n’aidera pas la cause du progrès pour le pays.

A dictatorship depends for its existence on the ignorance of the mob ; that’s why all dictators take such pains to cultivate that ignorance. It requires generations to change such a state of affairs, to let some light in.

L’édition que j’ai lue mentionnait seulement qu’une partie du livre avait été publiée dans le magazine américain The New Yorker. J’aurais bien voulu en savoir davantage sur la genèse de ce livre dont certains passages m’ont particulièrement frappé. Kapuscinski, reporter « d’état » pour la presse polonaise communiste, y analyse les rouages d’un pouvoir corrompu, de son empire sur la société, de ses techniques de terreur et d’emprisonnement, en Iran. Cela, alors que le pouvoir communiste en Pologne est loin de faire l’unanimité, en grande partie pour des raisons similaires à celles que Kapuscinski décrit pour l’Iran. Jusqu’à quel point ce livre reflète-t-il les chroniques que Kapuscinski envoyait à la presse polonaise ? Comment Kapuscinski pouvait-il réconcilier les pays qu’il décrivait et celui dans lequel il venait ? Comment ses lecteurs lisaient-ils ses écrits ?

Ryszard Kapuscinski, Shah of Shahs (1985). Trad. du polonais par Klara Glowczewska. Pan Books, 1982. Disponible en français : Le Shah, trad. du polonais par Véronique Patte. Flammarion, 2010.


Rétrospective Kapuscinski – Imperium

59659._UY475_SS475_Dans la bibliographie du grand reporter polonais Ryszard Kapuscinski, Imperium tient une place à part : l’homme qui avait sillonné le Tiers Monde était plutôt coutumier des livres sur l’Afrique, l’Amérique latine ou l’Iran. Imperium le ramène plus près de ses origines géographiques en Russie, pays aussi sillonné de part en part et dont il s’attache ici à décrire les régions les plus éloignées.

Pour une lectrice occidentale, Imperium tient aussi de l’exception puisqu’il y est sujet de l’URSS des années 1930 à 1980 par un reporter qui y a, semble-t-il, eu une grande liberté d’accès. Rares sont les reportages, traduits, libres d’opinion et intéressants, à nous parvenir de cette époque (la seule exception qui me vienne à l’esprit est La paix soit avec vous de Vassili Grossman, récit de son voyage en Arménie, et encore il ne s’agit pas vraiment de reportage).

In my imagination, the USSR constituted a uniform, monolithic creation in which everything was equally gray and gloomy, monotonous and clichéd. Nothing here could transcend the obligatory norm, distinguish itself, take on an individual character.

And then I travelled to the non-Russian republics of what was then the Imperium. What caught my eye ? That despite the stiff, rigorous corset of Soviet power, the local, small, yet very ancient, nations had succeeded in preserving something of their tradition, of their history, of their, albeit, concealed pride and dignity. I discovered there, spread out in the sun, an Oriental carpet, which in many places still retained its age-old colors and the eyecatching variety of its original designs.

indexJ’ai hésité sur le mot « reportage », puisqu’il ne s’agit pas entièrement, dans Imperium, de reportage, ni de livre d’histoire, ni d’ailleurs de livre de voyage, mais plutôt de tout ça à la fois, avec pour fil conducteur les rencontres successives de Ryszard Kapuscinski avec les vastes territoires de l’URSS, et des enseignements qu’il en a tiré au fil du temps.

Le livre s’étire sur une période presque entièrement parallèle à celle de l’existence de l’URSS et cadre bien avec l’intérêt que porte Ryszard Kapuscinski aux frontières de cet Imperium. En 1939, il a juste sept ans lorsque l’URSS débarque dans sa vie avec l’occupation par les troupes soviétiques de la petite ville de Pologne orientale (aujourd’hui Biélorussie) où il grandit. Ses souvenirs de cet épisode forment le premier chapitre : en quelques pages l’adulte qu’il est y fait ressortir ce que sont l’absurdité de la guerre et de l’occupation, la terreur des déportations, la faim terrible pour un tout jeune enfant qui montre déjà une grande curiosité et débrouillardise.

Dans le dernier chapitre, c’est de la désintégration du centre comme des frontières de l’URSS, cinquante ans après cette première rencontre, qu’il parle : de la transition amorcée par Gorbatchev et des questions qu’elle pose pour l’avenir de ce complexe de nationalités, alors que ses voyages lui montrent à quel point les confins de cet Imperium ne se perçoivent déjà plus comme faisant partie de ce grand tout.

Entre ces deux chapitres, il fait se succéder les voyages : 1958, 1967, à plusieurs reprises en 1989-1991, toujours à la recherche de la périphérie. Certes, Moscou est un passage obligé, et ses visites sont l’occasion pour lui de revenir sur l’histoire plus ou moins récente de ces villes et leur rôle dans la construction de l’URSS. L’une de ces histoires est particulièrement révélatrice d’une certaine continuité en Russie pour ce qui est de la tentation de la démesure : passant près d’une piscine en plein air au bord de la rivière Nabereznaja, Kapuscinski revient sur l’histoire de la cathédrale qui occupait auparavant cet espace. Conçu pour célébrer la victoire sur Napoléon en 1812, cet édifice immense, rutilant de marbre et d’or, dont la construction dura 45 ans et la consécration n’eut lieu qu’en 1883, fut détruit au bout de 48 ans pour laisser place à un Palais des Soviets voulu par Staline.

Stalin orders the largest sacral object in Moscow to be razed. Let us for a moment give free reign to our imagination. It is 1931. Let us imagine that Mussolini, who at that time rules Italy, orders the Basilica of St. Peter in Rome to be razed. Let us imagine that Paul Doumer, who is at that time president of France, orders the Cathedral of Notre-Dame in Paris to be razed. Let us imagine that Poland’s Marshall Jozef Pilsudski orders the Jasnogorski Monastery in Czestochowa to be razed.

Can we imagine such a thing ?

No.

La cathédrale est cependant complètement détruite; un bâtiment plus grand, plus digne de prouver la puissance soviétique par rapport à l’ennemi capitaliste américain est conçu à sa place, mais le cours de l’histoire (les purges, la guerre) s’oppose à ce projet, et c’est une piscine en plein air qui est finalement aménagée dans les fondations de l’ancienne cathédrale (la cathédrale a été reconstruite depuis l’effondrement du communisme : tout est question de priorités…).

Mais la préférence de Kapuscinski va aux régions du bout du monde, où la folie des grandeurs soviétique prend d’autres dimensions : à sa suite nous nous rendons à Vorkuta au nord du Cercle Arctique, à la Kolyma dans l’extrême Est, et surtout en Asie centrale et au Caucase, ses régions de prédilection dont les peuples, l’histoire et les spécificités l’attirent particulièrement.

Le fait d’être un journaliste polonais, donc d’un pays ami, lui confère peut-être certains avantages puisqu’il semble en général libre de voyager et de rencontrer les gens à sa guise. Et des gens, il en rencontre beaucoup, surtout des « ordinaires » dont la vie ne serait sinon pas souvent décrite, et qui lui parlent de leur quotidien souvent difficile et de leur perception à l’échelle individuelle de l’Histoire qui se déroule autour d’eux. Les conclusions que tire Kapuscinski de ses rencontres et visites quant au succès du communisme à la russe ne sont pas débordantes d’optimisme.

The so-called Soviet man is first and foremost an utterly exhausted man, and one shouldn’t be surprised if he doesn’t have the strength to rejoice in his newly-won freedom. He is a long-distance runner who reached the finish line and collapsed, dead tired, incapable even of raising his arm in a gesture of victory.

Au gré des rencontres, au fil des conversations se dessinent aussi l’histoire ancienne de l’Arménie, de la Kolyma, ou celle, toute aussi tragique et fascinante, de la mer d’Aral. Tout au long, il trace les effets, aux périphéries de cet Imperium, des décisions prises au centre du pouvoir. C’est aussi là, lorsqu’il voit que les décisions de Moscou n’ont plus d’effet, qu’il voit la fin de l’Imperium arriver.

Je ne citerai plus d’anecdotes, ni de personnes, ni de lieux pour illustrer mon propos : il me suffit pour conclure de dire à quel point c’est une plaisir et une découverte de se laisser guider par ce voyageur modeste, intrépide, au regard curieux, au contact facile et au phrasé ironique qu’est Kapuscinski, à travers l’espace et le temps de l’ex-URSS.

History in this country is an active volcano, continually churning, and there is no sign of its wanting to calm down, to be dormant.

Ryszard Kapuscinski, Imperium (1993). Trad. du polonais par Klara Glowczewska. Granta Books, 1998. Disponible en français : Imperium, trad. du polonais par Véronique Patte. 10:18, 1999.


Rétrospective Kapuscinski

maxresdefaultJ’apprécie beaucoup les livres de Ryszard Kapuscinski (1932-2007), grand reporter polonais, personnage aux écrits fascinants sur les contrées lointaines d’Afrique, d’Amérique latine ou encore du Proche Orient au moment où la guerre froide et la décolonisation battent leur plein.

D’emblée, je me suis laissé embarquer par son écriture si vivante, si fluide et si humaine, par sa capacité à raconter l’Histoire des deux bouts de la lorgnette – celle qui montre les rois, les guerres et les traités de paix, et celle qui montre les gens normaux qui font ou subissent la première – , par sa facilité enfin à rendre plus proche et compréhensible l’histoire récente de pays lointains et dont les échos ne nous parviennent que rarement.

Il faut dire, quand même, que son style ne fait pas l’unanimité : ses détracteurs l’accusent d’avoir souvent embelli ses récits afin d’améliorer une situation ou un personnage, s’éloignant donc trop de la véridicité qui s’impose en principe au journaliste.

Moi, qui lis ces livres plus de trente ans après leur publication, purement pour le plaisir et avec à portée de la main d’autres sources d’information plus récentes et plus fiables si je le désire, je me permets plutôt de profiter de ces moments de lecture et de découverte. Je vous invite à vous plonger à ma suite dans quelques uns de ses nombreux livres avec, pour première escale dans mon prochain billet, une visite dans la proche banlieue de Kapuscinski : l’URSS.


Mirko Kovač – La vie de Malvina Trifkovic

vie de MT

« Car le fait que l’écrivain compose une destinée, puis la remet entre les mains du lecteur est une vilaine preuve d’ambition et le plaisir qu’il ressent en arrangeant et en complétant son manuscrit met en doute l’honnêteté de sa démarche et ses bonnes intentions. »

Même après ma deuxième lecture de La vie de Malvina Trifkovic, ce tout petit livre reste pour moi une énigme. C’est, je crois, en partie voulu par l’auteur, car la forme prise pour évoquer la vie de cette jeune femme serbe orthodoxe de la première moitié du XXe siècle est celle de l’accumulation de fragments. Lettres, testaments, réminiscences, rédigés sur le coup ou plus tard par l’ancienne école de Malvina, par son père, ne restituent que dans ses très grandes lignes les événements marquants de sa vie.

Ce que Malvina est réellement reste un mystère. Ni les documents écrits de sa main, ni ceux fournis par d’autres, ne permettent de s’approcher de ce personnage pas toujours sympathique et dont la vie est parcellée de fuites plus ou moins heureuses. Le « coup d’œil final » sur les manuscrits, qui clôt le livre, jette en plus une grosse part d’incertitude sur le portrait qui est fait de Malvina Trifkovic, puisqu’il s’avère que les manuscrits ont été réunis par l’un des acteurs de la vie de Malvina. Il n’est pas sûr qu’il soit tout à fait désintéressé dans sa manière de présenter les choses.

Seule Malvina, ma fille cadette, où qu’elle soit lorsqu’elle mourra, ne pourra être enterrée dans la tombe familiale.

Revenons-en à l’histoire. Rejetée à la fois par sa famille et par celle de son mari, Malvina trouve un refuge temporaire mais passionnel chez sa belle-sœur Katarina, dont elle élève la fille tout en haïssant cette dernière.

Amour et haine, sentiments dominants à l’exclusion de tout autre, sont l’un des moteurs de ce roman, la haine prenant petit à petit le dessus jusqu’à l’explosion finale, ignoble. Pourquoi ? L’une des clés est peut-être que, si l’amour semble être seulement le fait de femmes en tant qu’individus (amour de Malvina pour l’élève Julka, puis pour Katarina), la haine reflète plus souvent un sentiment familial, voire national. Ainsi du rejet de Malvina par son père, qui tient à défendre l’honneur familial après la fuite de sa fille avec son futur mari. Ainsi, aussi, du rejet de Malvina, la « Serbe », par certains membres de sa belle-famille croate.

Malvina est, en même temps, un caractère trop individuel, trop anti-conformiste pour pouvoir être réduit à l’expression d’une tension ethnique ou nationaliste qui grandit avec l’avancée du siècle. Cela n’empêche pas que son histoire, de sa jeunesse dans une institution pour jeunes filles serbes à son vieil âge dans un couvent au moment où l’on voit les débuts du communisme, s’inscrit bien dans cette dynamique-là.

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Né en 1938 et décédé en 2013, Mirko Kovac était un écrivain yougoslave né au Monténégro, auteur de nombreux romans, nouvelles et scénarios pour le cinéma et la télévision, qui lui ont valu de recevoir des prix des pays de la péninsule balkanique ainsi que de Suède et d’Allemagne. Outre La vie de Malvina Trifkovic, sont traduits en français Le corps transparent (Rivages, 1995), le roman autobiographique La ville dans le miroir (M.E.O., 2010) ainsi que des poèmes.

Mirko Kovac, La vie de Malvina Trifkovic (Zivotopic Malvine Trifkovic, 1971). Trad. du serbe par Pascale Delpech. Payot & Rivages, 1994.

Avec La vie de Malvina Trifkovic, je signe la sixième étape de mes Voyages au gré des pages. Prochaine escale : la Slovénie avec Boris Pahor.


Fatos Kongoli – Le paumé

le pauméAu début des années 1990, des milliers d’Albanais quittent leur pays, s’embarquant pour l’Italie pour fuir une vie sans avenir et un passé rongé par le cauchemar communiste. Tous ne partent cependant pas, certains trop jeunes, d’autres trop vieux pour avoir quelque chance de s’en sortir à l’étranger.

Thesar Lumi, lui, embarque, hésite, et au dernier moment quitte ses compagnons de voyage pour retourner vers sa banlieue.

Personne ne m’avait vu partir, personne ne m’a vu revenir. On a su le lendemain que Dorian Kamberi s’était enfui avec toute sa famille, mais personne n’en a fait des gorges chaudes.

Narrateur dans ce court roman de sa propre vie, Thesar Lumi s’appelle lui-même le paumé, « un médiocre parti de rien pour arriver nulle part, vie anonyme fondue dans l’anonymat d’une banlieue perdue, si proche soit-elle de la capitale. » Si Le paumé est un livre poignant, ce n’est pourtant pas parce qu’il verse dans la description pathétique d’un individu raté, mais bien au contraire parce que Thesar Lumi, homme effectivement à priori banal, parle pour tout un peuple profondément gangrené par le désespoir et l’oppression de la société albanaise des années communistes.

Peu intéressé par la politique, sa vie est marquée dès le début par tout un fardeau d’interdits, de menaces et de non-dits érigés par un pouvoir omniprésent. Dès son enfance, Thesar Lumi verra donc s’ouvrir devant lui certaines portes – celle de l’université, par exemple, quelle que soit l’objectivité des cours qu’on y dispense – mais se fermer beaucoup d’autres – celles de l’amour, celle d’un avenir choisi – parce qu’il ne fait pas partie du clan de ceux déjà au pouvoir. De même, le parcours de Thesar sera traversé par quelques personnes lumineuses – Sonia la combattante, Ladi l’ami tourmenté, Dori l’appui des mauvais jours – et par d’autres beaucoup plus sombres, à commencer par Xhoda, dont le nom inventé par Thesar est la contraction de ceux de deux autres hommes honnis pour leur cruauté et leur servilité.

Thesar Lumi, tellement désillusionné qu’à tout juste la quarantaine il en renonce même à saisir une nouvelle chance, décide au retour du bateau de narrer sa vie sous la forme d’une « confession », comme s’il était coupable. Comment pourrait-on cependant accuser un homme qui a lui aussi cherché le bonheur, dans une vie qui ne pouvait lui offrir en modèle que violence et corruption ?

A la différence de tous ceux qui tournaient autour de lui, sans douter un instant de son bonheur – il avait tout pour être heureux -, j’eus l’impression que tout comme moi, mais d’une autre façon, Ladi ne cessait d’ôter et de remettre un masque derrière lequel il tentait maladroitement de faire ce que seuls les acteurs sont capables : cacher la tristesse de son regard.

Des bancs d’une école de banlieue aux soirées de l’élite de Tirana, Fatos Kongoli retrace au travers des souvenirs de Thesar Lumi la manière insidieuse que peut avoir un pouvoir sans visage de biaiser les rapports entre humains. Empreint de réalisme et de violence, Le paumé est aussi une page lucide de l’histoire d’un peuple tout proche et dont on n’entend pour ainsi dire jamais parler.

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J’ai fait avec Le paumé la belle découverte d’un auteur albanais peut-être moins connu en France qu’Ismail Kadaré et dont pourtant de nombreux livres sont disponibles en français. Né en 1944 au centre de l’Albanie, Fatos Kongoli fait ses études à Pékin au début des années 1960, épisode dont il s’inspire pour écrire Le dragon d’ivoire (Rivages Poche, 2005). Il devient d’abord professeur de mathématiques puis, après la chute du régime d’Enver Hoxha, écrivain. Le Monde a publié ici un entretien intéressant réalisé avec des internautes en 2008 et portant sur les liens entre littérature, histoire et engagement de l’écrivain.

Fatos Kongoli, Le paumé (I humburi, 1992). Trad. de l’albanais par Christiane Montécot et Edmond Tupja. Payot & Rivages, 1999.

Je reprends avec Le paumé mes Voyages au gré des pages (cinquième étape). La prochaine étape sera en ex-Yougoslavie.


Gyula Krúdy – N.N.

baconniere_krudy_couvN, pour nostalgie.

N, pour Nyírség, ce pays des bouleaux du nord-est de la Hongrie.

N, enfin, pour N.N., « le héros anonyme de cette histoire », sous les traits duquel il faut s’imaginer Gyula Krúdy, écrivain hongrois dans la force de l’âge lorsqu’il termine N.N. à l’hiver de 1919, mais qui retourne vers sa région d’enfance dans ce roman à la poésie calme et empreinte de nostalgie.

Province en dehors du monde, « faite pour élever des êtres solitaires », province autant rêvée que réelle, le Nyírség est le cadre idéal aux réminiscences de N.N. sur une vie qui s’écoule en forme de long voyage stationnaire. Au centre du livre, une grande absence de 10 ans, évoquée en à peine une phrase, sépare en effet la jeunesse du narrateur marquée par l’impatience de découvrir le monde de Pest la capitale, du retour fortuit de l’homme plus âgé mais toujours à la recherche d’une quiétude qui semble hors d’atteinte.

Trouverons-nous jamais l’endroit où le bonheur habite ?

De page en page, le lecteur déambule avec N.N., au gré des souvenirs de ce « voyageur égaré » : lui, ce grand solitaire inquiet, nous dresse le portrait d’une région au train de vie rythmé par le passage des saisons et le travail des champs. C’est aussi toute une galerie d’hommes et de femmes au caractère d’un autre temps – la belle Jella, courtisée par trois générations d’une même famille, l’avocat Huray, Monsieur Szomjás (« un esprit fantasque, mais à peine plus flou que les seigneurs extravagants du Nyírség du siècle dernier »), les deux sœurs Ónodi, font partie de ces personnages qui émaillent le récit et prennent d’autant plus facilement d’ampleur que la vie rurale décrite en arrière-plan semble si paisible et retirée.

Ces portraits sur lesquels Krúdy ne s’attarde pas, les descriptions apaisées de la campagne souvent automnale, les histoires folkloriques ou les rêves insérés comme des miniatures, se succèdent par petites touches fluides et s’est ainsi que se construit, non pas réellement une histoire, mais une ambiance onirique, ourlée d’un soupçon de tristesse.

Car N.N. est un peu le récit d’une quête, vouée à l’insatisfaction perpétuelle, de la femme idéale, à la fois amante et mère, et d’origines que son personnage « éponyme » cherche à oublier sitôt qu’il les a retrouvées. C’est aussi le récit d’un homme arrivé à l’automne de sa vie (l’automne, dont les sons, les couleurs, les activités reviennent si souvent au fil des pages), qui s’arrête un peu, regarde en arrière, prend la mesure de cette quête sans résultat, et se remet quand même en route vers l’inconnu.

Texte dont l’intemporalité apparente est d’autant plus lourde de sens qu’il est écrit alors que la Hongrie se réveille perdante malheureuse de la Grande Guerre, N.N. est servi par une très belle écriture, calme, imagée, retenue et empreinte d’une certaine tendresse. Tout en étant très simple d’approche, on lui devine une profondeur qui explique pourquoi Sándor Márai (comme l’indique la quatrième de couverture) l’a relu aussi souvent.

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De Krúdy, j’avais déjà lu et appécié Pirouette (mais j’ai préféré de beaucoup N.N.) Ce que j’avais pensé de Pirouette, et une petite biographie de l’auteur ici.

J’ai lu N.N. en partenariat avec Emma de Book around the corner, qui a écrit sur le livre ici (en anglais). N.N. m’a été offert par sa traductrice Ibolya Virág, que je remercie pour la traduction autant que pour l’envoi.

Gyula Krúdy, N.N. (première édition hongroise : 1922). Trad. du hongrois par Ibolya Virág. Editions la Baconnière, 2013.


Camil Petrescu – Madame T.

madametDeux héroïnes se disputent le premier rôle dans ce roman du roumain Camil Petrescu. L’une, la Madame T. du titre français, est d’autant plus présente qu’elle n’apparaît souvent que de manière détournée. L’autre, c’est la Bucarest des années 1930, croquée sur le vif alors qu’elle s’affranchit tout juste des rigueurs du XIXe siècle pour se lancer à la conquête des nouvelles modes avec toute la vigueur d’une jeune capitale. Bucarest sert de cadre omniprésent aux divers duos amoureux qui ponctuent les deux récits qui forment la plus grande partie de Madame T.

Le premier, une courte série de lettres signées « T. », est le récit-confession de l’amour qu’elle a porté à « X » et celui que lui a voué, en vain, « D » : vivantes, détaillées, complétées en bas de page par de longs commentaires du destinataire des lettres, elles s’arrêtent inopinément pour laisser place aux quelques 300 pages du récit principal. Intitulé « Par une après-midi du mois d’août », celui-ci s’ouvre de la manière la plus anodine qui soit (« J’avais déjeuné dans le jardin du restaurant Royal avec deux écrivains ») mais devient petit à petit vers le récit douloureux de constellations amoureuses complexes. On y suit les pensées de « Fred », jeune homme aisé et désœuvré, alors qu’il lit les lettres passionnées du poète tourmenté Ladima à l’actrice ratée Emilie, maîtresse occasionnelle de Fred, qui lui révèlent les profondeurs insoupçonnées de l’âme humaine. Ce sont ensuite, aussi, ces mêmes lettres qui le mènent malgré lui à se remémorer sa passion malheureuse pour Madame T.

Se succédant et se superposant comme un jeu de miroir, les duos et trios Fred-Emilie-Ladima, Fred-Madame T., ou encore – car le lien entre premier et deuxième récit s’éclaircit au fil du texte – « D »- « T »-Fred, reflètent à l’infini une même image, celle de relations amoureuses intenses, inégales, compromises et finalement vouées à l’échec.

Celles-ci n’existeraient pas sans Bucarest, ville d’ombres et de lumières où le luxe et la misère se côtoient quotidiennement. Presque toutes les classes sociales urbaines sont représentées, presque toutes aussi se croisent dans ces duos et trios amoureux. Descriptions d’intérieurs et de lieux de rencontre (le théâtre, le club, le restaurant) se joignent aux descriptions des personnes pour donner toute son étoffe à l’histoire et aux personnages, recréant à l’occasion pour le lecteur un monde fourmillant de vie, d’enthousiasmes et de changements.

Bucarest dans sa géographie spatiale, mais aussi son atmosphère : on sent que le monde que Camil Petrescu fait vivre dans Madame T. est vraiment le sien, celui qu’il cotoyait et voyait évoluer au jour le jour. Ce n’est sûrement pas par hasard, par exemple, que le point de départ de toute l’histoire de Madame T., celui qui permet la rencontre la plus importante, est la remise à neuf, dans le tout nouveau style Art Déco, de la garçonnière d’un fils d’industriels aisés. Au fil des pages de ce roman (370 pages écrites assez serré), les intrigues politico-mercantiles suivent les descriptions des soirées du tout-Bucarest, la mise sur pied d’un journal polémique celles d’un enthousiasme amateur pour l’aviation comme hobby.

Petrescu sait prendre son temps – un temps qui s’étire comme celui d’un après-midi d’août trop chaud pour faire quoi que ce soit – et ne recule pas devant de nombreuses digressions, qu’elles portent sur des descriptions détaillées de corps, de mains et de physionomies, ou sur de longues conversations sur la mode masculine. Cela peut parfois faire beaucoup – j’aurais, pour une fois, préféré un peu moins de contexte politique, et les longs commentaires de bas de page par un personnage témoin mais pas acteur de l’histoire prennent occasionnellement trop le pas sur l’histoire principale. Mais ce va-et-vient entre présent et passé, découverte des lettres de Ladima et reconstitution des amours de Fred, histoires amoureuses et contexte social, reste bien maîtrisé et permet de garder le fil de la lecture.

En plus d’être finement écrit, je garderai donc réellement de ce roman l’impression d’avoir eu entre les mains un portrait très précis d’une ville et de ses habitants conscients d’être en pleine transition et avides – pour ceux qui le peuvent – d’en profiter au maximum.

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De Camil Petrescu, je ne connaissais auparavant que le titre de Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre, publié en 1930 et traduit depuis par Laure Hinckel pour les Editions des Syrtes. Roman là aussi d’amour, mais cette fois sur fond de Grande Guerre dont Petrescu fut l’un des acteurs, il est je crois plus facile à dénicher que Madame T., ce qui explique sûrement pourquoi je ne l’ai pas (encore) lu.

Auteur de romans et de pièces de théâtre ainsi que journaliste, Camil Petrescu (1894-1957) fut aussi directeur du Théâtre National de Bucarest et membre de l’Académie roumaine à partir de 1947.

Camil Petrescu, Madame T. (Patul lui Procust, 1933). Trad. du roumain par Jean-Louis Courriol. Editions Chambon-Poche, 1990.

Je reprends avec Madame T. mes Voyages au gré des pages (quatrième étape) après une absence bien plus longue que prévue. Si tout va bien, la prochaine escale nous amènera en Albanie, à la suite d’un certain Paumé.


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