Redécouvrir les classiques

On ne présente plus ce coin de table française

Qui n’a pas, quelque part sur sa liste de lectures idéales, au moins un écrivain « classique », pioché quelque part dans la longue liste de noms qui s’étale entre Rabelais et Aragon, Mary Shelley et Virginia Woolf, ou Goethe et Thomas Mann ? Qu’on la pose en France, en Allemagne, en Roumanie ou en Pologne, la question recevra probablement une réponse similaire : tous ces noms sont connus, ils font partie du « canon » autant littéraire que scolaire.

J’ai souvent été frappée par les connaissances en littérature européenne des lecteurs et lectrices de l’« Est » de l’Europe, qui ont souvent lu et étudié à l’école (avec ou sans plaisir) les œuvres et les auteurs qui, en France, au Royaume-Uni ou en Allemagne, font partie de notre culture. Nous – à l’« Ouest » – ne leur rendons pas la pareille, ou très peu.

Hormis quelques exceptions bien traduites (Sándor Márai, Jaroslav Hašek et son brave soldat Švejk, Ivo Andrić et son Pont sur la Drina, Henryk Sienkiewicz…) mais dont la prééminence ne reflète pas la diversité des perspectives et des styles de leur pays et de leur époque, il n’est pas si courant de trouver des traductions en français des auteurs classiques hongrois, bulgares, serbes ou estoniens, que ce soit en librairie, dans la presse ou dans les cursus scolaires. Si l’on reformule la question au féminin, cela devient quasiment une cause perdue.

Si l’on pense au processus de publication d’une œuvre étrangère, surtout venant d’une « petite » langue, il faut passer tellement d’obstacles : il faut d’abord que l’œuvre ou son auteur soit (re)connue dans sa culture d’origine (ce qui est – comme partout – particulièrement problématique pour les œuvres de femmes, mais la question des écrivains en exil se pose aussi, de même que ceux issus d’une minorité ethnique ou linguistique) ; il faut un traducteur ou un agent capable de discerner, parmi toute la production locale, les textes de qualité ; il faut intéresser une maison d’édition et/ou une institution culturelle capable de couvrir les coûts de traduction et de publication. Et, bien sûr, il faut trouver le moyen de faire vivre la nouvelle traduction, ce qui est tellement plus facile lorsque l’auteur est vivant et peut se déplacer pour participer à des festivals, des lectures publiques, des prix littéraires…

Le 10 janvier 1932, la revue hongroise Nyugat fête à l’Académie Liszt son 25e anniversaire. Dans ce fragment de photo, on retrouve derrière le piano, les deux moustachus Zsigmond Móricz et Mihály Babits, et Milan Füst, Dezső Kosztolányi et Frigyes Karinthy tout à droite, Photo: Turul Fotoriport iroda – Szécsi –  Országos Széchényi Könyvtár/ Kézirattár: Fond III/2260/57

Tout cela est très compréhensible, dans un milieu d’édition où le nombre de livres augmente chaque année plus rapidement que le nombre de jours dans le calendrier. Pourtant, ne pas traduire les œuvres classiques de « petites » langues, c’est aussi se priver de toute une diversité de regards et de voix sur des sociétés et des cultures auxquelles nous ne pouvons plus accéder, mais qui restent intéressantes. D’ailleurs, les écrivains étrangers contemporains que nous apprécions ne sont-ils pas aussi souvent issus d’une tradition littéraire ?

Mes trois chroniques suivantes seront dédiées à deux nouvelles traductions d’auteurs classiques – roumain et serbe – ainsi qu’à un roman récemment paru et qui revisite à sa façon le personnage d’un auteur classique, tchèque celui-là.

En attendant, je vous invite à retrouver sur mon blog quelques écrivains et écrivaines classiques traduits en français :

Ils sont (souvent) hongrois :

Mór Jókai (1825 – 1904), dont Les Baradlay retrace la révolution de 1848-1849 entre Budapest et Vienne.

Kálmán Mikszáth (1847 – 1916), auteur du savoureux Un étrange mariage ainsi que de Le parapluie de Saint-Pierre, plus facilement trouvable en français.

Gyula Krúdy (1878 – 1933), infatigable chroniqueur de la vie de Budapest (Pirouette), de la province hongroise (N.N.), et surtout des états d’âme d’un écrivain « voyageur égaré ».

Zsigmond Móricz (1879 – 1942), dont L’épouse rebelle, roman du milieu petit-bourgeois de la Budapest des années 1930, ne représente qu’une facette de ses talents.

Dezső Kosztolányi (1885 – 1936), écrivain facétieux et tendre, auteur du merveilleux Alouette, d’Anna la douce, et de l’un des doubles d’écrivain parmi les plus connus de la littérature hongroise, Kornél Esti (à retrouver en français sous différents titres : Kornél Esti ; Les aventures de Kornél Esti ; Le traducteur cleptomane et autres histoires).

Frigyes Karinthy (1887 – 1938), écrivain, poète, traducteur et journaliste, dont les talents d’humoriste à toute épreuve sont particulièrement mis en valeur dans son Voyage autour de mon crâne.

Antal Szerb (1901 – 1945), l’écrivain le plus européen et le plus érudit de cette liste, dont l’excellent La légende de Pendragon montre à quel point il savait s’amuser de son érudition.

Julia Székely (1906 – 1986), pianiste et auteure de romans policiers et psychologiques agréables et bien ficelés tels que Seul l’assassin est innocent et Rue de la Chimère.

Ils sont (parfois) roumains :

Hortensia Papadat-Bengescu (1876 – 1955), l’une des figures féminines du romain roumain moderne, souvent comparée à Proust (comme l’expliquait ici sa traductrice Florica Ciodaru-Courriol) et dont Le Concert de Bach fait partie d’un cycle de romans sur la société roumaine de l’entre-deux-guerres.

Liviu Rebreanu (1885 – 1944), également l’une des figures du roman moderne roumain, et dont Deux d’un coup est autant un roman policier qu’il est la description d’une société bourgeoise de province d’avant 1940.

Camil Petrescu (1894 – 1957), chroniqueur, dans Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre, de Bucarest à la veille de la Première Guerre mondiale et, dans Madame T., de la même ville, dans son effervescence des années 1930.

Mihail Sebastian (1907 – 1945), dont j’ai tant apprécié l’intemporel et lumineux Femmes et dont La ville aux acacias vient également de paraître en français.

Ou polonais :

Bolesław Prus (1847 – 1912), dont j’avais décrit le roman La Poupée comme « un pavé à la manière du 19e siècle, quelque part entre la revendication sociale des Misérables et celle teintée d’humour de David Copperfield de Dickens ».

Zofia Nałkowska (1884 – 1954), grande figure de la vie culturelle polonaise, critiquée en son temps pour ses innovations stylistiques (Les Impatients), et reconnue depuis notamment pour Médaillons, une collection de nouvelles inspirées de son travail pour la Commission Centrale d’Investigation des Crimes de Guerre Nazis.

Quelquefois tchèques :

Karel Čapek (1890 – 1938), dont l’humour dans ses Lettres d’Angleterre ne reflète qu’en partie le caractère anti-totalitaire de son œuvre.

Karel Poláček (1892 – 1945), membre du cercle de Karel Čapek, dont Les Hommes hors-jeu illustre la préférence pour la description, teintée d’humour, de la vie de la classe moyenne et du prolétariat tchèques de l’entre-deux-guerres.

Ou encore « yougoslaves » :

Ivo Andrić (1892 – 1975), grand écrivain de la Bosnie ottomane (avec notamment l’incontournable Le pont sur la Drina) mais dont le recueil L’éléphant du vizir illustre également la souplesse d’observation et de description de son monde contemporain.

Miroslav Krleža (1893 – 1981), grand écrivain, lui, de la facette croate et anciennement austro-hongroise de la Yougoslavie et dont l’œuvre a été assez bien traduite de son vivant (Le retour de Philippe Latinovicz) ainsi que republiée récemment (Banquet en Blithuanie).

Mais il y a aussi tout ceux dont je n’ai pas encore parlé sur ce blog et qui pourraient aussi être hongrois, roumains, polonais, tchèques, « yougoslaves », ou encore estoniens (A.H. Tammsaare), lettons (Jānis Ezeriņš), bulgares (Ivan Vazov)…

 


Dans la bibliothèque des écrivains : Dubravka Ugrešić

Les titres de sa bibliothèque nous apportent aujourd’hui de précieux renseignements sur ce qu’on publiait et traduisait en ces années de l’après-guerre. Maman, en effet, achetait avec assiduité tous les rares livres nouveaux qui sortaient à cette époque.

C’est ainsi que nous avons ensemble formé notre goût. Nous avions du mal à décider quel était notre roman préféré parmi Le Souffle de la montagne et Pas d’issue de Trygve Gulbranssen, Les Fous du roi de Robert Penn Warren, Printemps mortel de Lajos Zilahy, Moulin Rouge de Pierre La Mure, Rebecca de Daphné du Maurier, La Peau de chagrin de Balzac, Armance de Stendhal, L’Égoïste de George Meredith, Le Chapelier et son château de Cronin, La Vie de Marianne de Marivaux, J’accuse de Zola, Léviathan de Julien Green, Joseph Andrews de Fielding ou Les Aventures de Monsieur Pickwick de Dickens…

Maman avait acheté en 1951 Melanctha, une des Trois Vies de Gertrude Stein, mais je crois qu’elle ne l’a jamais lu. Elle en avait fait l’emplette car elle aimait les romans portant en titre un nom de femme : Anna Karénine, Madame Bovary, Carrie, Armance, Rebecca, Lucy Crown… Ces livres lui promettaient d’avance une destinée à laquelle elle pourrait s’identifier, une héroïne dont elle pourrait comparer la vie à la sienne. Parfois, dans un livre, ce qu’elle aimait, c’était le titre : il en allait ainsi du Fort comme la mort de Guy de Maupassant.

Pourtant, il n’y eut qu’un seul roman que nous appréciâmes vraiment au même point : Tess d’Urberville de Thomas Hardy, acheté en 1954.

Dubravka Ugrešić, Le musée des redditions sans condition (Muzej bezuvjetne predaje, 1997, 1998). Traduit du croate par Mireille Robin. Christian Bourgois éditeur, 2020.


Dubravka Ugrešić – Le musée des redditions sans condition

Dans un essai publié récemment par la revue Asymptote, l’écrivaine Dubravka Ugrešić méditait sur la question du bonheur. « Le mot bonheur ne fait partie de mon vocabulaire, et la question de savoir si je suis heureuse ou non est une question que je ne me suis pas posée depuis une trentaine d’années », écrit-elle avant d’évoquer plutôt son désarroi face à l’ « empire de stupidité » qui s’est installé dans son monde depuis un quart de siècle.

L’intervalle entre cette « trentaine d’années » et ce « quart de siècle » est l’intervalle de temps durant lequel s’est déroulée la majeure partie de la désintégration de la Yougoslavie. Cette entité, elle en était depuis longtemps l’une des critiques, mais elle s’est également opposée publiquement à la montée en puissance de discours nationalistes qui ont accompagné cette désintégration et encouragé la guerre.

Les événements historiques et personnels, du début des combats en 1991, à la campagne de « chasse aux sorcières » menée contre elle et d’autres écrivaines croates par la presse et qui la pousse à quitter sa Croatie natale en 1993, à son installation en 1996 à Amsterdam où elle vit encore, correspondent aussi aux dates de composition de Le musée des redditions sans condition, 1991-1996. Hormis quelques passages plus faciles à placer, tels que celui où elle évoque le siège de Sarajevo, il faudrait bien connaître la vie de Dubravka Ugrešić – et passer outre son avertissement concernant « la question de savoir si ce roman est autobiographique » – pour y retracer les circonstances historiques de l’écriture de ce livre.

C’est en effet davantage un ton méditatif, aux observations pleines d’acuité, qui ressort des vignettes, histoires, chapitres et parties qui, mises bout à bout, forment ce livre. Ces histoires, certaines aussi courtes qu’un aphorisme et d’autres aussi longues qu’un portrait de groupe ou qu’une nouvelle, semblent au départ uniquement liées l’une à l’autre par le « je » d’une femme pas encore âgée mais plus tout à fait jeune, et marquée par l’incertitude de l’exil. Au fil des sept parties du livre se dégagent les grands thèmes de cette méditation : la mémoire et l’identité, en relation tant au déracinement qu’à la transmission de l’héritage familial. La solitude est, aussi, à la fois la cause et la condition du livre, à l’image (répétée en deux versions légèrement différentes) de cette femme, assise seule dans une volière à contempler un perroquet.

La femme et le somptueux volatile couleur de jacinthe se regardent en silence. Le corps détendu de la visiteuse, la manière dont elle est assise indiquent qu’elle a parfaitement conscience du point qu’elle occupe dans le temps et dans l’espace.

Au fil de la lecture se mettent également en place les grands blocs de vie qui nourrissent cette méditation. La femme de la volière, comme le « je » à ce moment-là, se trouve à Berlin, dans la chambre « bourrée de silence » de son « domicile provisoire d’exilée ». Ce « je » berlinois, capable de n’exprimer qu’une pensée en allemand (« Ich bin müde »), nous le retrouverons dans différentes parties du livre, entouré d’un cercle grandissant mais toujours discontinu de noms : Madame Kira originaire de Kiev, Igor le Juif russe de Csernowitz, Richard l’artiste contemporain anglais, Zoran le Belgradois établi à Berlin, et bien d’autres personnes toutes venues d’ailleurs. C’est le « je » du présent, que l’on retrouve aussi parfois à Lisbonne ou aux Etats-Unis, toujours entouré et solitaire. Mais il y a aussi deux « je » du passé : celui qui s’interroge sur sa relation à sa mère restée à Zagreb, et celui qui se souvient du groupe qu’elle formait avec « les filles de l’université » au temps où enseigner à Zagreb, à Belgrade, à Sarajevo ou en province revenait encore à enseigner en Yougoslavie.

Contrairement au « je » du présent, fragmenté en 125 vignettes réparties entre les quatre parties impaires du livre, le « je » qui évoque le passé le fait en des récits plus longs, plus continus, mais toujours remplis de surprises. Ainsi ce « je » là prend-il divers angles d’approche pour évoquer sa mère dont elle s’est éloignée mais qu’elle retrouve de plus en plus en elle-même. Ce sont par exemple les photos de famille, classées et reclassées ; un peu plus loin, le journal de sa mère tenu « dans le carnet avec une couverture à fleurs » offert par « je » « au début de l’année 1989, avant de partir à l’étranger où j’allais séjourner quelques mois » ; puis encore le récit du voyage de sa mère, en 1946, de sa ville natale de Varna sur la mer Noire, à travers une Yougoslavie dévastée, à la suite d’un « jeune marin yougoslave au merveilleux sourire », avec pour seul bagage une valise pleine de pommes, de livres et de quelques vêtements ; et aussi un surprenant dialogue existentiel entre la mère et des écrivains tels que Joseph Brodsky, György Konrád, Borges, Peter Handke, Victor Chlovski, Meša Selimović ou encore Isaac Babel.

– Où est alors le sens, si je n’ai plus d’avenir et que je ne peux pas trouver un point d’appui dans le passé, parce que je ne suis plus capable de l’évoquer ? demande maman.

Emerge, en filigrane de cette conversation par objets et souvenirs interposés, une nostalgie pénétrante, mêlée d’interrogations sur la place de l’auteure dans le monde et dans le temps.

Je promène mon index sur la surface vitrée de la boule. Je la pose au creux de ma main telle une pomme : j’en réchauffe le verre froid, je rafraîchis ma paume trop chaude. Du ciel sombre, la neige tombe sur la petite ville. Ma mère, assise à l’intérieur, lèche les flocons qu’elle attrape de son doigt.

Je ne fais cette distinction entre les « je » du présent et du passé que pour éclairer la composition du livre. Le « je » du passé est bien aussi celui du présent qui s’interroge sur le passé à l’aune de sa situation présente d’exilée d’un pays qui n’existe plus. De même le « je » du présent, s’il n’évoque jamais directement son propre passé, s’appuie-t-il sur d’autres voix pour parler d’un autre passé : Nabokov, surtout, et son « Guide de Berlin » de 1925, mais aussi l’écrivain croate Miroslav Krleža, que l’écrivaine cite pour parler de cette ville qui l’intrigue, qu’elle tente de cerner, et qui lui fournit son adresse temporaire.

Plus encore que ces écrivains, ce sont les photos – et la photographie en général – qui forment une constante dans cette méditation. Encore et encore, elle y revient, s’interrogeant sur ce que disent les photos sur la mémoire, sur l’oubli, sur la possibilité qu’elles offrent de réinterpréter, d’inventer ou d’effacer le passé.

« La vie n’est rien d’autre qu’un album de photos. Seul ce qu’il contient existe. Ce qui n’est pas dedans n’a jamais existé », dit l’un de mes amis.

Les réfugiés se divisent en deux catégories : ceux qui ont des photos et ceux qui n’en ont pas, m’a expliqué un exilé bosniaque.

A côté de ces grands thèmes – la mémoire, la photographie – on retrouve de nombreux mots et pensées qui se font écho au fil des pages, ces motifs devenant encore plus évident à la relecture du livre. Ce n’est cependant pas seulement ce livre qu’il faut lire et relire : on sent bien là qu’il s’agit d’une étape dans la bibliographie d’une grande écrivaine, et que la lecture de chacun de ses livres gagnera encore en profondeur si elle est remise dans le contexte du reste de son œuvre.

Cette réédition récente de Le musée des redditions sans condition par Christian Bourgois éditeur s’accompagne justement de la réédition du roman Le ministère de la douleur, dans lequel elle explore encore, à travers la personne d’une professeure de littérature établie à Amsterdam après avoir fui la guerre en ex-Yougoslavie, les thèmes de « la douleur de la perte, l’isolement et la solitude auxquels ne saurait échapper aucun exilé. »

Il existe aussi une période d’avant l’exil dans l’œuvre de Dubravka Ugrešić. C’est de cette période que date L’offensive du roman-fleuve (publié en 1988 ; traduit par Mireille Robin pour Plon, 1993), commentaire empli d’humour et d’ironie sur le monde littéraire partagé entre l’Est et l’Ouest de la fin de la guerre froide ». Souvent comparé aux romans universitaires de David Lodge, c’est un roman avec lequel j’espère aussi poursuivre ma découverte de cette écrivaine et commentatrice d’un monde perpétuellement source de questionnements.

Dubravka Ugrešić, Le musée des redditions sans condition (Muzej bezuvjetne predaje, 1997, 1998). Traduit du croate par Mireille Robin. Christian Bourgois éditeur, 2020.

Cette chronique fait suite à ma chronique d’un autre livre sur l’exil, l’identité et la langue en Europe centrale : Die undenkbare Fremde (L’ingrate venue d’ailleurs), d’Irena Brežná.


Irena Brežná : L’ingrate venue d’ailleurs/Die undankbare Fremde

Le titre français du livre met l’accent sur l’ingratitude, mais l’original allemand fait porter le poids sur l’autre partie du titre. Dans ce roman, la narratrice n’est pas simplement « venue d’ailleurs » : elle est une « étrangère ».

Jeune femme, peut être encore adolescente, elle a quitté avec ses parents son pays d’origine pour s’exiler dans un autre. C’est d’abord la question que lui pose un officier à la frontière qui nous fait savoir que la fille et ses parents sont partis d’un pays où la liberté d’expression est entravée.

A son arrivée dans ce nouveau pays, on lui fait de nouveaux papiers et elle perd aussitôt une partie de son identité : supprimés, les accents sur ses consonnes et ses voyelles, supprimée aussi la terminaison féminine qui différencie son nom de famille de celui de son père.

Diesen Firlefanz brauchen Sie hier nicht.

Vous n’aurez pas besoin de ces fanfreluches ici.

S’il y avait besoin de s’en convaincre, ce détail suffirait à nous faire penser que la narratrice – dont nous ne savons pas le nom – arrive de Tchécoslovaquie pour s’installer en Suisse comme ce fut le cas, en 1968 à l’âge de 18 ans, pour Irena Brežná. Lire la suite »


Un marque-page pour deux livres sur l’identité, les langues et l’exil

L’autre jour, je cherchais un marque-page suffisamment petit pour le glisser dans le livre que je lisais. Je suis tombée sur un marque-page que j’avais pris à PesText, l’automne dernier – c’est un nouveau festival littéraire dont la première édition l’année dernière était très orientée vers l’Europe centrale, et vers la traduction. En hongrois et en anglais, le marque-page interpelle d’ailleurs directement les participants en leur demandant : « dans combien de langues vis-tu, toi ? »

Te hány nyelven élsz ?

Ce marque-page, et le festival, nous rappellaient que les langues sont une opportunité, une chance, une ouverture ; elles permettent le passage d’une culture à une autre et, si ce n’est en personne, du moins grâce à la traduction. C’est donc une vision optimiste et cosmopolite des langues pour ce festival, qui s’inscrivait aussi dans la lignée des célébrations des trente ans de la chute du mur de Berlin.

Mais la langue est aussi un marqueur d’appartenance : comment vivre dans une langue autre que la sienne, si c’est une langue qu’on n’a pas choisie, dans une culture qui n’est pas la nôtre ? La langue, les langues peuvent alors devenir l’un des symboles les plus forts, au quotidien, de l’exil et du déracinement. Dans cette Europe centrale d’avant, pendant et après 1989, il y a eu beaucoup d’exil, et beaucoup d’apprentissages d’autres langues et de nouvelles appartenances.

C’est ce qui m’est venu à l’esprit, en glissant ce marque-page dans mon exemplaire du Musée des redditions sans condition de Dubravka Ugrešić, puisque c’est ce livre-là que je lisais. Dans ce livre écrit en croate par une femme établie aux Pays-Bas, il est question d’une femme – l’auteure – qui, ayant quitté sa ville natale, ayant perdu le pays dans lequel elle a grandi, déambule dans d’autres villes et d’autres langues en s’interrogeant sur son passé et sur sa place dans le monde.

Juste avant, je lisais Die undenkbare Fremde (L’ingrate venue d’ailleurs) : ce roman d’inspiration fortement autobiographique, écrit en allemand par Irena Brežná, journaliste et écrivaine née en Tchécoslovaquie et établie en Suisse, aborde de manière encore plus frontale ces questions d’identité, de langues et de cultures.

Ainsi ce marque-page, choisi d’abord pour des raisons pratiques, me permet-il de faire le lien entre mes deux lectures les plus récentes, qui sont aussi l’objet de mes deux chroniques à venir.

J’avais déjà cité Irena Brežná dans mon article sur les Femmes écrivains d’Europe centrale et orientale, et ma chronique du Musée des redditions sans condition sera l’occasion d’y rajouter Dubravka Ugrešić, dans la catégorie des écrivaines contemporaines. Ma chronique de Die undenkbare Fremde  me permettra également de contribuer aux Feuilles allemandes coordonnées par Et si on bouquinait un peu? et Florence.


Du nouveau en « click/quer – and – collect/er »

Titre trompeur, car je n’ai pas beaucoup de nouveautés à signaler… Voici cependant quelques titres qui m’avaient échappé ces dernières semaines (cliquez sur les titres pour arriver sur le site des maisons d’édition).

Commençons par les couvertures les plus colorées ! Le nom de Dubravka Ugrešić m’est très familier : l’écrivaine, nouvelliste, essayiste et universitaire est l’une des grandes voix de Croatie, qu’elle quitte en 1993 avant de s’établir à Amsterdam. Plusieurs de ses textes sont disponibles en français depuis la traduction de L’offensive du roman-fleuve en 1993 (par Mireille Robin, pour Plon), mais Christian Bourgois a eu la bonne idée de ressortir début octobre deux textes en version poche, et promet d’autres titres l’année prochaine et l’année suivante. Ayant reçu des exemplaires de Le musée des redditions sans condition et de Le ministère de la douleur, vous pouvez vous attendre à un article sur au moins l’un d’entre eux, très bientôt ! Mais voici déjà quelques éléments de présentation :

« Tour à tour drôle, malicieux ou mélancolique, Le Musée des redditions sans condition retrace de façon lumineuse la vie de personnages partagés entre deux cultures », dit l’éditeur de cette « mosaïque de récits, d’anecdotes [et] de souvenirs », traduite par Mireille Robin.

Quant à Le ministère de la douleur, traduit par Janine Matillon, quelques mots également de l’éditeur : « Dans ce roman où l’ironie et l’humour noir sont rois, Dubravka Ugrešić explore la douleur de la perte, l’isolement et la solitude auxquels ne saurait échapper aucun exilé. Que nous reste-t-il quand on a tout perdu – son pays, son foyer, et même sa langue ? »

Suivre le fil de la couleur m’amène à un texte très différent : Vert et florissant… d’un auteur reconnu en Slovaquie mais moins en France (plusieurs de ses œuvres sont pourtant disponibles en français) : Pavel Vilikovský (1941-2020). Le mieux est de lire l’alléchante présentation de l’éditeur, La Baconnière (collection dirigée par Ibolya Virág) dont voici seulement un extrait : « c’est sous les auspices du Faust de Goethe que Pavel Vilikovský a placé ce long mono­logue à l’ironie mordante dans lequel un narrateur sans nom, bavard et fantasque, évoque ses aventures dans le milieu de l’espionnage ». Traduction du slovaque par Peter Brabenec, parution le 6 novembre, et autre chronique à venir sur ce blog.

Arrivée ici, deux possibilités. La première est de suivre le fil de la géographie : Vert et florissant… promet de nous promener « en Suisse, en Rouma­nie, pass[ant] par le Liban et s’arrêt[ant] finalement dans une contrée reculée des Carpates – la Slovaquie”. Dans sa pièce Occident-Express, le dramaturge franco-roumain Matei Vișniec nous propose « un voyage initiatique dans les Balkans » doublé d’une « réflexion sur le difficile rapprochement entre les deux Europes séparées par un demi-siècle d’histoire mouvementée », dit l’éditeur Non Lieu de ce texte paru en juillet 2020.

L’autre possibilité est de partir du thème de l’espionnage pour sauter à celui du crime avec La bible perdue, thriller ésotérique d’Igor Bergler, écrivain roumain traduit ici par Laure Hinckel. « Interrompu par la police roumaine en pleine conférence, le célèbre professeur Charles Baker, de l’université de Princeton, croit d’abord à une méprise. Que peut-il avoir à faire avec les vicissitudes de Sighisoara, petite ville au fin fond de la Transylvanie ? » Fleuve éditions ne donne évidemment pas la réponse dans sa présentation de ce « best-seller » publié le 8 octobre.

Les crimes se suivent et ne se ressemblent pas : L’Étrange cas Barbora Š. en est l’illustration, et cela littéralement puisque ce roman graphique des auteurs et illustrateur Vojtěch Mašek, Marek Pokorný et Marek Šindelka, traduit du tchèque par Benoit Meunier, prend pour point de départ un « incroyable scandale qui a ébranlé la République tchèque ». Denoël Graphic promet « un suspense haletant, une plongée à la Millenium dans les gouffres de la pathologie politico-criminelle et du voyeurisme médiatique… » (parution le 14 octobre).

Le lien que je vais faire maintenant est assez ténu, mais je me lance : c’est celui de l’image. Dans Kaliningrad. La petite Russie d’Europe, les photographes Dominique de Rivaz et Dmitri Leltschuk découvrent ou redécouvrent cette « capitale disparue de la Prusse-Orientale » aujourd’hui « tiraillée entre le passé et le présent, marquée par l’architecture gothique et la démesure soviétique ». L’ouvrage, publié par les Éditions Noir sur Blanc le 5 novembre, contient également des textes du journaliste Maik Brandenburg, de l’écrivain et voyageur Cédric Gras, et de Dominique de Rivaz.

Je ne vais pas tenter de faire de lien avec le dernier titre, si ce n’est que celui-ci m’intéresse aussi beaucoup, car il est rare de pouvoir lire en traduction des textes classiques du XIXe siècle. Sous le titre Au puits. Ginkgo-Editeur publie en effet cinq nouvelles de l’écrivain serbe Laza Lazarević (1851 – 1891), « un des auteurs les plus chers aux cœurs des Serbes, qui fit découvrir à l’Occident ce pays mystérieux, depuis peu délivré du joug ottoman ». Nouvelle traduction par Alain Cappon (une première traduction, par Milan Vlad. Georgevitch, date de 1893) et parution en ce début de mois.


Ismaïl Kadaré – Avril brisé

« Un roman court, puissant, sur la rencontre entre deux mondes dans l’Albanie des années 1930 » : c’est ainsi que j’avais résumé ma lecture du roman Avril brisé, en clôture de mon article sur les bonnes raisons de lire/relire son auteur Ismaïl Kadaré. Il est temps pour moi d’en dire un peu plus sur ce roman dont j’ai tant apprécié l’écriture.

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Kadaré ! Ou : toutes les bonnes raisons de lire/découvrir Ismaïl Kadaré

Version courte :

Pourquoi lire Kadaré ? Il est un conteur exceptionnel. Par certains côtés, il est comme Balzac. Mais Balzac est un peu ennuyeux, parce qu’il écrit sur un seul petit endroit, le Paris des années 1820 environ. Kadaré nous emmène en Egypte antique, dans la Chine moderne, dans une station balnéaire de la mer Baltique, en Autriche, à Oslo, et bien sûr dans l’empire ottoman. Il est presque comme Jules Verne dans sa capacité à voyager à travers le monde.

Version longue :

Ismaïl Kadaré (Gjirokastër, Albanie, 1936 – ) par J. Foley Opale

La semaine dernière, le prix Neustadt a été décerné à Ismail Kadaré, écrivain albanais que j’apprécie et que j’ai chroniqué à plusieurs reprises sur mon blog. C’est davantage le nom de l’écrivain que celui du prix qui a attiré mon attention, mais j’ai appris par la même occasion que le prix Neustadt se présente comme le Nobel américain. Décerné tous les deux ans depuis 1970, on compte parmi ses lauréats plusieurs écrivains de « l’Est » européen, à commencer par Czesław Miłosz en 1978 et jusqu’à l’écrivaine croate Dubravka Ugrešić (dont j’aurai bientôt l’occasion de reparler) en 2016, mais aussi d’autres écrivains de renommée internationale (Gabriel García Márquez, Rohinton Mistry, Mia Couto pour ne citer qu’eux). Lire la suite »


Osvalds Zebris – A l’ombre de la Butte-aux-coqs

Cet été, ma série de romans historiques m’avait emmenée en Estonie, vers le début du XXe siècle : c’était alors une province de l’empire russe ; de Saint Pétersbourg émanait le pouvoir ultime, de là partaient également les ordres pour anéantir toute revendication telle que celle qui est au cœur du superbe roman Le fou du tzar.

Maintenant, c’est vers la Lettonie voisine que je me dirige avec A l’ombre de la Butte-aux-Coqs. L’action s’y déroule une centaine d’années après celle de Le fou du tzar, donc dans les premières années du XXe siècle, mais on y retrouve des éléments similaires, avec d’une part des communautés rurales traditionnelles dont s’est en partie extrait le personnage principal, et d’autre part des aspirations politiques réprimées par l’appareil de contrôle du tsar. Un autre parallèle intéressant, entre ces deux livres sinon tout à fait différents, concerne le narrateur : dans les deux cas, ils sont issus du monde paysan, mais ils s’en sont éloignés après être passés par l’école (tout le monde n’y a pas encore accès) ; mais là où Jakob Mettich se tient à l’écart des discussions politiques par choix, Rūdolfs, le narrateur d’A l’ombre de la Butte-aux-coqs, se retrouve mêlé à l’action, plutôt parce que les circonstances l’y ont poussé que parce qu’il le souhaitait vraiment. Lire la suite »


Arpád Soltész – Le bal des porcs

Le bal des porcs commence comme un roman, et se termine comme un réquisitoire, noir et amer, contre une corruption qui ronge en profondeur « une région qui pourrait bien être la Slovaquie mais qui ne l’est pas vraiment. » Cette im-précision géographique est l’une des premières phrases du roman, et l’une des toutes dernières. On peut facilement passer outre cet avertissement et se dire que c’est bien de la Slovaquie des trente – et surtout des trois – dernières années qu’il s’agit.

Corruption, mafia, connivences malsaines entre politique, médias et forces armées, jeux de pouvoir dans un univers presqu’exclusivement masculin et facilité par la drogue et le sexe : Soltész reprend les éléments d’un monde qu’il avait déjà décrit dans Il était une fois dans l’Est (Agullo, 2019 ; Points, 2020). Mais ses personnages sont différents, encore plus cyniques, et le propos entier doté d’un sentiment d’urgence et d’amertume encore plus immédiat que dans son premier roman. Lire la suite »