Mathias Enard – entre l’Orient et l’Occident, un arrêt en Hongrie

Le Festival International du Livre de Budapest a aussi été l’occasion pour moi d’entendre et de rencontrer Mathias Enard, l’un des deux invités français du festival, dont j’avais déjà lu et apprécié l’un de ses romans (Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants). En plus d’une discussion avec un poète, écrivain et traducteur hongrois francophone, Mátyás Dunajcsik, au festival, Mathias Enard participait aussi, à la librairie francophone de Budapest (la Librairie Latitudes), à une rencontre avec le poète, universitaire et traducteur Guillaume Métayer dont le recueil Türelemüveg était également présenté au cours du festival. Ayant été présente à ces deux rencontres, j’ai vraiment apprécié les talents (manifestement inépuisables) de conteur de Mathias Enard, et les quelques anecdotes qu’il a données sur la genèse de ses romans – en particulier l’idée de l’écriture sous la contrainte : tant de pages par heure pour la nuit d’insomnie de Boussole, tant de pages par kilomètre pour le voyage de ZoneTout cela m’a donné envie de lire ces deux romans, ce qui était tout de même l’un des résultats escomptés de ces rencontres et que je ferai donc (un jour). Mais l’objectif ici n’est pas vraiment de parler de romans que je n’ai pas lus et pour lesquels il existe sûrement plein de très bonnes chroniques. Je vous propose plutôt un petit dialogue avec Ágnes Tótfalusi, traductrice hongroise de Boussole (en hongrois : Iránytű, Magvető 2018), ainsi que de beaucoup d’autres textes de la littérature contemporaine française.

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totfalusi agnesPourquoi la traduction littéraire ?

Je traduis depuis 20 ans. J’avais commencé avec des magazines dès l’université, mais j’aimais déjà faire ça au lycée, quand il y avait des concours. En plus, mon père était traducteur dans une maison d’édition pour enfants, plutôt à partir de l’anglais, du suédois et de l’allemand.

Au début, je voulais être professeur, mais travailler au lycée était plutôt un cauchemar, et après la naissance de mes deux enfants j’ai préféré travailler à la maison.

La traduction littéraire représente un bon marché en Hongrie ?

Dès la période communiste il y avait une demande régulière pour le livre traduit. Les livres n’étaient pas chers, on lisait beaucoup et on traduisait aussi beaucoup (aussi parce qu’il y avait beaucoup de besoin). A l’époque c’était soutenu par l’Etat, mais maintenant ce n’est que la logique de marché qui compte. Pour la traduction il y a quelques subventions, par exemple de l’Union européenne, de l’Institut français, mais pas vraiment de l’Etat hongrois.

sundiszno.jpegTu traduis beaucoup de littérature contemporaine (Millet, Houellebecq, Gavalda, Despentes, Barbery…) : pourquoi ? Est-ce une préférence personnelle ou une demande des éditeurs ?

Ma première traduction était un petit roman de Daudet, La belle Nivernaise, paru aux éditions Móra.  Depuis, je me suis en effet spécialisée dans la littérature contemporaine. C’est presque toujours sur commande de l’éditeur, mais quelque fois c’est moi qui fais des propositions.

Justement, étant donné que ce sont des auteurs contemporains, es-tu parfois en contact avec les auteurs que tu traduis ?

Je n’ai pratiquement pas de contact avec les auteurs, je préfère même peut-être comme ça. Mais ensuite, j’ai rencontré Houellebecq [à l’occasion de sa participation au Festival International du Livre de Budapest en 2013], qui était aimable mais n’avait pas l’air de s’intéresser beaucoup à ses traducteurs. Et puis après Catherine Millet, Olivier Bourdeaut, Mathias Enard… très sympathiques.

Peux-tu nous parler de ta méthode de travail ?

Je travaille principalement avec Magvető [maison d’édition privilégiant la littérature hongroisehouellebecq contemporaine de qualité, et les traductions littéraires] mais aussi avec d’autres. Souvent, je connais déjà le roman, sinon, je le lis avant de dire si je vais ou non faire la traduction. Après la lecture, je me mets au travail : je prépare d’abord un texte cru, puis j’y reviens sur plusieurs sessions (certains traducteurs visent la traduction parfaite dès le début). Un livre de 300 pages me prend environ 3 mois (mais avec beaucoup de variation d’un livre à un autre).

Pour Mathias Enard, ça a été tout à fait différent car c’est un roman que j’aime beaucoup, qui est très beau, mais très chargé car il veut tout dire, très érudit, avec beaucoup d’allusions. Il faut beaucoup chercher, beaucoup s’informer pour comprendre. J’aime bien ça : quand il parle de musique, j’ai beaucoup écouté de musique… Je lui ai dit quand je l’ai rencontré que c’était la traduction de ma vie. J’ai eu l’impression qu’il était un peu embarrassé !

En ce qui concerne le travail quotidien, je travaille sans distraction, sans musique. Le rythme change au cours du travail : au début, je vais lentement, puis je dois me dépêcher. J’ai besoin de cette pression.

Qu’est-ce qui fait une bonne traduction ? Ta manière de travailler a-t-elle évolué ?

Il y a toujours des difficultés.  J’aime bien les textes plutôt intelligents, mais j’ai plus de mal avec ceux qui utilisent trop les jeux de mots, par exemple Vian, qui est très bon en français. Je ne suis pas assez créative, ou avec suffisamment d’imagination, pour les textes plus ludiques. Eszterházy est tout à fait intraduisible car il a inventé un langage.

En termes d’évolution, j’espère que oui. Mais c’est toujours la même méthode : comprendre d’abord l’architecture de la phrase (aussi grammaticalement), et la pensée.

bourdeautEst-ce qu’un roman traduit reste le même, ou devient quelque chose de différent, à ton avis ?

Pour moi, le roman traduit, ce n’est pas tout à fait quelque chose de différent, mais plutôt un medium. J’espère, en tout cas. Une bonne traduction, c’est le même texte, il faut qu’il lui soit fidèle. C’est différent de la poésie.

J’ai remarqué que certaines maisons d’édition en Hongrie mettent le nom des traducteurs sur la page de couverture et une biographie des traducteurs à côté de celle de l’auteur, alors que d’autres mentionnent juste le nom du traducteur ou de la traductrice. Qu’est-ce que tu en penses ?

Pour moi, cette question de la visibilité des traducteurs n’est pas très importante.

C’est bien rémunéré, comme travail ?

Ce n’est pas très bien payé, mais mieux que les médecins, les professeurs d’université ou les employés des crèches [ces salaires sont notoirement bas en Hongrie]. Le tarif est d’environ 36 000HUF/ív [un ív = 40 000 signes, espaces inclus ; soit 113 EUR/40 000 signes ; à titre de comparaison et en me basant sur des données de l’Association des Traducteurs Littéraires de France, l’équivalent en France serait d’environ 513 EUR/ív].

As-tu déjà été tentée d’écrire, toi aussi ?

Je n’ai jamais eu envie d’écrire, pas du tout !

Quelles sont tes projets de traduction en cours ?millet

Je travaille sur Une enfance de rêve, de Catherine Millet (dont j’ai déjà traduit plusieurs livres), puis je passerai à un entretien de Houellebecq et de Bernard-Henri Lévy.

Et pour finir, tes recommandations de lectures, en français ou en hongrois ?

Pour la littérature hongroise, il y a des femmes écrivains que j’aime beaucoup : Kiss Noémi, Szvoren Edina, Mán-Várhegyi Réka (auteure de nouvelles et d’un roman qui va paraître dans quelques semaines, sur deux femmes hongroises dans les années 2000). Et un roman français que j’aimerais traduire, c’est La Belle du Seigneur, qui n’a pas encore été traduit en hongrois.

Merci Ágnes!

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A propos des trois auteures hongroises citées :

Man-Varhegyi-Reka2Née en 1979 à Reghin en Roumanie, Réka Mán-Várhegyi vit maintenant à Budapest. Son premier recueil de textes (Boldogtalanság az Auróra-telepen ; « Tristesse dans le quartier Auróra ») est sorti en 2013 et lui a valu la même année un premier prix littéraire, le prix JAKkendő de l’association littéraire József Attila Kör. Elle est également l’auteur de plusieurs livres pour enfants. 2012_stiller_03_N

Noémi Kiss est née en 1974 à Gödöllő, ville située à quelques dizaines de kilomètres à l’est de Budapest. Elle est l’auteure de nombreuses nouvelles et de textes sur les voyages, la photographie et la littérature. Son site web en anglais, et un entretien en français réalisé il y a presque exactement un an, vous donneront un meilleur aperçu de cette auteure engagée.

Hungary Edina Szvoren 240x180Edina Szvoren, lauréate du Prix de littérature de l’Union européenne en 2015, est née en 1974 à Budapest. Après un parcours scolaire et universitaire dans la musique, elle s’est tournée vers la littérature et est l’auteur de plusieurs recueils de nouvelles, certains traduits dans plusieurs langues mais pas encore en français.

 

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Le Festival International du Livre de Budapest – un festival très européen (2eme partie)

A l’occasion du Festival International du Livre de Budapest, j’ai rencontré Éva Karádi, rédactrice en chef du magazine culturel Magyar Lettre Internationale, et cheville ouvrière des différentes discussions à dimension européenne dont j’ai parlé ici. J’en ai profité pour lui poser quelques questions sur ces rencontres européennes, leurs origines et les thématiques de cette année.

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Quel est le lien entre, d’une part, le Festival International du Livre de Budapest et, d’autre part, les Rencontres d’Auteurs Européens (European Writers’ Meeting), le Prix de Littérature de l’Union européenne et le Festival Européen du Premier Roman ?

Le Festival International du Livre de Budapest avait pour intention dès ses débuts il y a 25 ans d’être, plus qu’un salon du livre, un événement culturel important dans la capitale hongroise, avec des rencontres d’auteurs connus comme d’auteurs internationaux émergents. Le festival s’est développé avec l’aide et sous le parrainage de la Foire du Livre de Francfort et de son directeur Peter Weidhaas, qui a coopéré durant plus de 20 ans avec le directeur de l’Association des Editeurs et des Distributeurs Hongrois, Peter Zentai.

FN-A2-Plakát-20180409-WebLe Festival européen du Premier roman européen fait partie intégrante du Festival International du Livre de Budapest depuis 2000. C’est à cette date qu’il a été lancé, à l’initiative de Robert Lacombe, qui était à l’époque le jeune et très dynamique directeur de l’Institut français. Les autres instituts culturels et ambassades européens de Budapest se sont joints à cette initiative, et ils invitent depuis lors chaque année un auteur de premier roman de leur pays ayant obtenu l’année précédente le prix du meilleur premier roman. Nous publions chaque année un catalogue avec des extraits de ces livres dans leur langue d’origine ainsi que traduits en anglais et en hongrois, ce qui nous permet d’obtenir une vue d’ensemble très intéressante de la nouvelle littérature de l’Est et de l’Ouest, du Nord et du Sud. Le premier jour du festival, nous organisons avec eux un atelier afin d’échanger idées et expériences, puis le deuxième jour nous les invitons aux Rencontres d’Auteurs Européens et, le troisième jour, à des rencontres et échanges publics. Ces 18 dernières années, de nombreux participants au Festival Européen du Premier Roman ont été traduits et publiés en hongrois. Depuis quelques années se tient à Kiel [Allemagne], en mai, un événement similaire inspiré du nôtre.

Pour les Rencontres d’Auteurs Européens, nous profitons de la venue des auteurs internationaux au Festival pour les rassembler à Europa Pont, le bâtiment de la représentation de la Commission européenne en Hongrie, qui se trouve dans le même espace que le parc Millenáris où a lieu le Festival. C’est toujours le vendredi, deuxième jour du Festival, et nous organisons quatre tables rondes autour de sujets européens, en anglais avec traduction simultanée en hongrois pour le public étranger et local. En 2018, Année européenne du patrimoine culturel, l’accent a été mis sur les relations qu’entretiennent les écrivains européens contemporains avec leur héritage littéraire local, régional et européen.

Une des tables rondes est également organisée avec la participation d’auteurs lauréats du Prix de Littérature de l’Union européenne, étant donné que plusieurs maisons d’éditions sortent, avec le soutien du programme de traduction littéraire du programme européen Europe Créative, des collections de livres avec des écrivains européens contemporains.

Ces événements sont spécifiques au Festival du Livre de Budapest ? D’où est venue l’idée d’organiser à Budapest des rencontres littéraires « européennes » et non simplement « internationales » ?

Ces événements sont liés au Festival du Livre. Pour nous, en ce moment, avoir une orientation européenne est très important. Cela fait partie de nos aspirations, de notre appartenance, et c’est un marqueur de notre identité. Le cadre vient aussi des institutions qui nous accueillent (Europa Pont) et de celles avec lesquelles nous coorganisons ces événements (EUNIC [réseau des instituts culturels nationaux de l’Union européenne]).

Jouez-vous un rôle dans la sélection du pays invité d’honneur ? Si oui, pourquoi la Serbie cette année ?

Non, le Bureau du Festival de l’Association hongroise des Editeurs et Distributeurs est a l’initiative de l’invitation du ou des pays invité(s) d’honneur. L’année dernière, c’était les pays du groupe de Visegrad [outre la Hongrie : la République tchèque, la Slovaquie et la Pologne], l’année précédente l’Italie et encore auparavant les pays nordiques. La Serbie était pays invité d’honneur suite à l’invitation qui avait été faite à la Hongrie d’être invité d’honneur au Salon du Livre de Belgrade.

L’accent a beaucoup été mis cette année sur les femmes écrivains (avec par exemple une table ronde sur les femmes écrivains en Europe, et une autre avec la participation d’auteures européennes traduites et publiées dans la collection « Europe vue par les femmes » de la maison d’édition Noran). Ce sujet était-il spécifique à cette année ? A-t-il été choisi en réponse à des discussions actuelles parmi les écrivains hongrois, ou au niveau européen, ou les deux ?

Les femmes écrivains sont de plus en plus visibles et se font de mieux en mieux entendre depuis cesEuropa_noi_szemmel_A3Plakat_2018 deux dernières années sur la scène européenne. Nous choisissons les participants aux Rencontres d’Auteurs Européens parmi les écrivains internationaux venant au Festival du Livre, selon que leurs livres ont été traduits en hongrois ou qu’ils sont des auteurs de premiers romans, et les sujets des tables rondes sont développées en fonction des thèmes qu’ils abordent dans leurs livres.

En ce moment, je suis responsable d’une collection dans la maison d’édition Noran Libro, intitulée « Europe vue par les femmes ». Durant le festival, nous avons présenté quatre des livres de cette collection, écrits respectivement par une autrichienne [Carolina Schutti], une norvégienne [Ida Hegazi Hoyer], une chypriote [Maria A. Ioannu] et une maltaise [Clare Azzopardi]. Leur présence a bien sûr beaucoup contribué aux échanges, mais il y avait également une majorité de femmes écrivains parmi les auteurs de premiers romans.

Avez-vous déjà des projets pour l’année prochaine ?

Il est possible que l’Autriche soit candidate pour être pays invité d’honneur l’année prochaine.

Y a-t-il un auteur français que vous aimeriez voir traduit en hongrois ? Et un auteur hongrois qui devrait être mieux connu en France ?

Je ne lis pas le français, mais je suis contente de pouvoir lire en ce moment la traduction hongroise des livres de Mathias Enard. Un écrivain hongrois dont un livre récent pourrait être intéressant pour les lecteurs français, parce qu’il est en quelque sorte en dialogue avec L’Etranger d’Albert Camus, est Gábor Németh et son livre « L’été d’une marmotte » [Egy mormota nyara, 2016].

Merci Éva !


Le Festival International du Livre de Budapest – un festival très européen (1ere partie)

L’une des chances du festival international du livre à Budapest, c’est l’ouverture qu’il offre vers d’autres pays et vers leur littérature contemporaine. Cette année, comme chaque année, plusieurs instituts culturels étaient là pour présenter leurs auteurs : l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse partageaient un stand, les pays scandinaves un autre, la Serbie était près de l’entrée, juste en face du stand China Books (malheureusement plus orienté littérature idéologique que littérature tout court), l’Institut italien était dans un coin, la Palestine dans un autre, et les pays du V4 (groupe de Visegrad comprenant la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie, le Hongrie étant le 4e membre) à peu près entre les deux. Malgré cette présence étrangère importante, la très grande majorité de livres en vente l’était en hongrois, y compris ceux des auteurs invités des pays étrangers : une bonne occasion pour les maisons d’édition de vendre les auteurs en traduction, mais moins bonne pour ceux (et ils sont nombreux) qui aiment lire dans le texte d’origine lorsqu’ils le peuvent.

C’était d’autant plus dommage que bon nombre de programmes auxquels j’ai assisté étaient organisés autour de la littérature européenne : une discussion autour de la littérature serbe (pays d’honneur du festival cette année), une avec les lauréats du Prix de Littérature de l’Union européenne autour du patrimoine littéraire européen, deux autour des femmes auteurs en Europe, et deux autour d’auteurs de premiers romans venant de différents pays européens.

Ce n’était pas toujours évident pour les modérateurs et modératrices de trouver le fil commun entre les auteurs qui participaient aux discussions : les auteurs serbes n’étaient pas convaincus de représenter une littérature immédiatement identifiable comme étant serbe, les lauréats du prix européen n’étaient pas sûrs de représenter un héritage littéraire particulièrement européen… seuls les auteurs de premiers romans étaient d’accord sur leur point commun (bien que certains écrivaient en fait des nouvelles).

Cela n’empêche que les discussions étaient très intéressantes, tant sur les auteurs qu’elles m’ont donné envie de lire (vous en retrouverez quelques uns en image dans le texte, avec leurs livres en français s’ils sont traduits) que sur les sujets qu’elles ont fait émerger.

Novi Sad 22.04.2014.Radoslav Petkovic pisac . foto: Aleksandar Andjic

Radoslav Petkovic est l’auteur de plusieurs romans traduits du serbe en français, parmi lesquels Souvenir parfait de la mort (Gaïa, 2010).

La taille du pays, et le nombre de personnes parlant sa langue, était l’un des sujets les plus partagés, surtout dans les pays d’Europe centrale et des Balkans. Pour les auteurs serbes, tous plus âgés, c’était la perte de la diversité de la Yougoslavie, l’appauvrissement qui en découlait en termes d’échanges intellectuels et d’ouverture au monde, qu’ils déploraient. Aujourd’hui, disait l’auteur et réalisatrice Vladislava Vojnovic, les autres pays attendent des écrivains et réalisateurs serbes qu’ils écrivent des livres ou fassent des films sur la guerre et les Balkans, mais pas sur des thèmes plus universels, alors que certains écrivains, tels Dragan Velikic, se considèrent encore comme faisant partie de la Mitteleuropa et non simplement d’un pays « balkanique ». Tous regrettaient que, là où la littérature étrangère est très traduite en Serbie, l’inverse est peu vrai et la littérature est peu connue dans les « grands » pays (un constat qui est malheureusement aussi partagé en Hongrie).

D’autres auteurs, venant d’autres petits pays, posaient la question dans des termes tout à fait différents et beaucoup plus pragmatiques : venant respectivement de Malte et de Slovénie, Clare Azzopardi et Ivana Djilas, disaient toutes deux bénéficier d’un soutien public pour écrire en maltais et en slovène respectivement afin de permettre à leur langue de perdurer comme langue littéraire car, disait Clare Azzopardi, « si nous n’écrivons pas en maltais, qui le fera ? ». Comme l’anglais est l’autre langue officielle de l’île, l’alternative au maltais est facile à identifier, mais quelle langue les écrivains slovènes pourraient-ils utiliser si ce n’est le slovène ?

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Le roman de Carolina Schutti, Un jour j’ai dû marcher sur l’herbe tendre, a été publié aux éditions Le ver à soie.

Tout cela mène directement vers la question de la traduction car, si dans certains cas un livre est écrit par choix dans une langue, quel est le statut du même ouvrage dans ses différentes traductions ? Plus généralement, l’ouvrage traduit représente-t-il un ouvrage littéraire à part entière ? Avec 5 auteurs autour de la table, il était inévitable que les points de vue divergent, mais plusieurs voyaient en tout cas leurs livres comme des livres tout à fait différents (cela également du fait des couvertures, qui n’ont parfois rien à voir d’un pays à l’autre). En tout cas, il était intéressant de comparer l’expérience de l’écrivaine norvégienne (née de parents danois et égyptien) Ida Hegazi Hoyer et celle des écrivains serbes : là où la première disait qu’il est fréquent en Norvège de lire dans le texte original un livre d’un autre pays scandinave, les seconds voyaient surtout la traduction comme une barrière potentielle dans les Balkans où, malgré les proximités linguistiques, les livres ou films serbes sont souvent traduits ou sous-titrés pour la Croatie. Europe ou non, la question de la langue, de sa préservation (en quantité d’utilisateurs et qualité de syntaxe et vocabulaire), et de sa capacité à rapprocher ou diviser, reste un vrai enjeu.

Jonevs

Le roman de Janis Jonevs, Metal, est disponible en français chez Gaïa (2016).

Au sujet de l’Europe, justement, les quatre lauréates et le lauréat du Prix de Littérature de l’Union européenne invités cette année se sont saisis de la géographie pour répondre à la question de la modératrice sur pourquoi ils pensaient avoir reçu ce prix, mais ont donné des réponses tout à fait divergentes. Pour Jelena Lengold, auteur serbe, sa collection de nouvelles n’avait aucun ancrage géographique, à tel point que même le choix de noms était supposé être tout à fait neutre. Au contraire, à l’autre bout du continent, le letton Janis Jonevs disait avoir écrit son roman avec l’intention de lui donner un vrai sentiment de lieu (sa ville natale, Jelgava). Le poids de l’histoire (voire même l’obsession de l’histoire, pour la modératrice), jouait cependant un rôle fédérateur parmi les écrivains invités, même si pour Jelena Lengold ce rôle était différent pour les pays scandinaves (qui peuvent prendre le temps de réfléchir à de grands sujets universels) que pour des pays qui, tels ceux d’Europe centrale ou des Balkans, sont en prise avec des sujets plus immédiatement dictés par l’actualité. 

enzensberger

Theresia Enzensberger a fait de l’école du Bauhaus le sujet de son premier roman, Blaupause (Hanser, 2017, non traduit en français).

Cela n’était pas dit expressément, mais tous ces auteurs représentaient en tout cas une Europe en mouvement et de métissage : à côté d’Ida Hegazi Hoyer, Carolina Schutti, autrichienne avec un pied en Italie, s’était inspirée de ses parents polonais installés en Autriche après la seconde Guerre Mondiale ; Jelena Lengold avait passé de nombreuses années en Norvège au moment des guerres yougoslaves ; Janis Jonevs traduit du français et Noémi Szecsi, auteure hongroise, du finnois. C’est peut-être tout simplement là que se situe la réponse à la question de ce qui fait d’un auteur ou roman un auteur ou roman européen.


Où je propose un retour sur le Festival International du Livre de Budapest

Il y a deux week-ends, c’était à Budapest le rendez-vous annuel du Festival International du Livre. Sous un soleil radieux, je me suis rendue comme des milliers d’autres personnes à Millenáris, un ancien site industriel qui accueille chaque année pendant quelques jours (presque) tout ce que le pays compte d’auteurs, de maisons d’éditions et d’instituts culturels, et (dans une moindre mesure) de lecteurs.

koyvfesztival

Cette année, c’était la 25e édition du festival et j’ai voulu en profiter pour vous en faire une petite présentation.

Commençons avec quelques chiffres (et des lettres) !

25

Années depuis la fondation du festival. C’était en 1994, le mur était tombé, les maisons d’édition étaient dorénavant privatisées, et il était temps pour Budapest de se doter de son propre festival international du livre (un autre grand festival annuel existe déjà depuis 1927 mais il est entièrement dédié à la littérature hongroise et a lieu dans tout le pays), avec son invité d’honneur annuel : cette année, la Serbie.

1995 

kehlmann_tyllDate à laquelle le premier « Grand Prix de Budapest » est attribué à un écrivain international, avec le soutien de la ville de Budapest. Le poète autrichien Ernst Jandl avait été le premier à recevoir ce prix et cette année c’était au tour de l’écrivain germano-autrichien Daniel Kehlmann (La Nuit de l’illusionniste ; Moi et Kaminski ; Les Arpenteurs du monde…), son dernier roman, Tyll, venant également d’être publié en hongrois pour l’occasion. Entre les deux, Salman Rushdie, Mario Vargas Llosa, Günther Grass, Umberto Eco, Orhan Pamuk, ou encore Robert Merle (en 2001) et Michel Houellebecq (en 2013). L’un des points communs des lauréats est que ce sont tous … des lauréats : la littérature manquerait-elle de femmes ? [Une correction s’impose: il y a bien eu deux lauréates: Ludmila Oulitskaia en 2009 et Sofi Oksanen en 2014].

4e

Le mois de l’année se tient le festival, parce qu’avril est le mois de la journée hongroise de la poésie (le 11, anniversaire de la naissance du poète emblématique Attila József) et celui de la journée mondiale du livre et du droit d’auteur (le 23, date anniversaire du décès de Cervantès et de Shakespeare). Plus prosaïquement, ça permet au festival de trouver sa place dans le calendrier international des festivals et salons du livre !

0

Le nombre de forints à débourser pour accéder au festival. Soit, en euros : 0. Jusqu’à récemment, l’accès coûtait 500 forints (soit environ 1,60 euros), récupérables sur l’achat d’un livre.

279 

boszormenyiLe nombre de créneaux « dédicaces » au cours des 4 jours du festival (aucun chiffre officiel n’a été publié quant au nombre de signatures effectivement apposées). A vue de nez, Daniel Kehlmann et Gyula Böszörményi (auteur de science-fiction/fantasy et de littérature ado) se disputaient la palme de la file la plus longue pour les dédicaces.

2

Auteurs français officiellement inscrits au programme. Guillaume Métayer présentait le recueil traduit en hongrois de poèmes Türelemüveg issu en partie de son recueil Libre Jeu (Caractères, 2017), et Mathias Enard ses trois romans Zone, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants et Boussole (Actes Sud 2008, 2010 et 2015), tous trois récemment traduits en hongrois.

 

60 000

Visiteurs d’après les chiffres de l’Association hongroise des Editeurs et Distributeurs qui organise l’événement.

25

Pays représentés. Justement, parmi ces pays une forte présence européenne était à noter. Pourquoi ? Quelques éléments de réponse dans le prochain article…

Ah, et puis il y avait des livres !

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Stand de la maison d’édition Magvető, avant l’ouverture (photo: Magvető)


Quelques actualités littéraires de ce début de printemps

Seiobo.jpgJe commence en signalant tout de suite la belle séquence avec l’écrivain hongrois László Krasznahorkai qui, à l’occasion de la parution le 21 mars de la traduction en français par Joëlle Dufeuilly de Seiobo est descendue sur terre, est actuellement en France pour une série de rencontres : trop tard pour celles à Bordeaux et Toulouse, mais il sera à Tours ce soir (Librairie Le Livre, 19h) puis à Paris ce lundi 9 avril (à la BPI à 20h) et mercredi 11 avril (Librairie Le Divan, 19h).

« De Kyoto à Venise, de Paris à Athènes en passant par Grenade, l’auteur nous entraîne dans un long voyage à travers les époques et les lieux, avec le souci constant d’étudier la manière dont les hommes parviennent à trouver une place dans le monde par la création ou la contemplation d’œuvres d’art » (Cambourakis).

Les amateurs de cette grande figure de la littérature hongroise contemporaine pourront également l’écouter en direct sur le site de la BPI ainsi que sur France Culture (mardi 10 avril à 21h dans l’émission « Par les temps qui courent »).

Pour ceux et celles qui hésitent sur la prononciation de son nom, László Krasznahorkai nous donne quelques indices sur son site.

totthSignalons aussi également la participation de l’écrivain hongrois Benedek Tótth au Quais du polar : dédicaces de son premier roman Comme des rats morts (Actes Sud) et participation à deux tables rondes ce samedi 7 avril (17h : « Age ingrat et fureur de vivre » ; 18h30 : « Europe en noir …, retransmission en direct ici).

Comme des rats morts (traduit du hongrois par Charles Zaremba et Natalia Zaremba-Huzsvai, sorti en octobre 2017) est « un portrait désespérant de justesse d’une certaine adolescence contemporaine. Comme des rats morts est un roman noir sombre et brillantissime. Une sorte de Trainspotting à la piscine » (Actes Sud).

Passons maintenant aux quelques titres glanés ici et là :

L-ete-ou-maman-a-eu-les-yeux-verts– Aux Editions des Syrtes : le 12 avril, parution du roman de Tatiana Tibuleac, L’été où maman a eu les yeux verts (traduit du roumain par Philippe Loubière), « déclaration d’amour-haine faite par un adolescent, pendant un été, à sa mère, être fragile sur le (grand) départ) ».bastovoi.jpg

– Aux éditions Jacqueline Chambon : un autre roman traduit du roumain (cette fois par Laure Hinckel) et sorti le 10 janvier : Les enseignements d’une ex-prostituée à son fils handicapé, de Savatie Bastovoi, « conte drolatique, une photographie de la Moldavie postsoviétique révélée par le vitriol de la caricature ».

Jancar– Aux éditions Phébus, Et l’amour aussi a besoin de repos, de Drago Jancar (traduit du slovène par Andrée Lück Gaye, sorti le 5 avril), « un très grand roman d’amour et de mélancolie » autour de trois personnages de Maribor pendant la seconde guerre mondiale.

– Aux éditions Noir sur Blanc, Felix Austria, de Sofia Andrukhovych (traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn, sorti en janvier), évocation d’un « monde disparu, une société tolérante, prospère et multiculturelle. Une plongée dans l’Europe centrale d’avant 1914 – où l’on pressent les bouleversements du siècle à venir. » ; Drach, de Szczepan Twardoch (traduit du polonais par Lydia Waleryszak, sorti le 5 avril), « fresque intemporelle sur les puissances déchaînées d’Eros et de Thanatos, où la Silésie, terre méconnue, mystérieuse, âpre, se révèle comme un écheveau d’histoires, de peuples et de langues » ; Looking back, de Tecia Werbowski (sorti le 5 avril), récit qui « sonde, à travers l’amitié profonde de deux êtres au destin brisé, les mystères de l’âme humaine et les séquelles des violences qui ont marqué l’Europe centrale » ; Eli, Eli, de Wojciech Tochman (traduit du polonais par Kamil Barbarski, sorti le 8 février), reportage d’ « un des chefs de file de l’école polonaise du reportage littéraire » sur les bidonvilles de Manille aux Philippines ; Qu’est-ce que vous voulez, de Roman Sentchine (traduit du russe par Maud Mabillard et paru le 1er mars), roman à la tonalité hyperréaliste dans lequel l’auteur, mettant en scène sa propre famille, se penche sur la Russie de Vladimir Poutine ; et Krivoklat, de Jacek Dehnel, (traduit du polonais par Marie Furman-Bouvard, sorti le 15 février), réflexion passionnante et passionnée sur l’art et sa puissance.

112167_couverture_Hres_0– Au Seuil, le 12 avril : Les enfants de Staline. La guerre des partisans soviétiques (1941-1944) par Masha Cerovic : maîtresse de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, l’auteur retrace ici les mouvements de résistance armée à l’occupation nazie par les partisans soviétiques des actuelles Biélorussie, Ukraine et Russie.bai ganiou

– Aux Editions Non Lieu, en mai : Baï Ganiou, d’Aleko Konstantinov (traduit du bulgare par Marie Vrinat), cycle de récits, « œuvre mythique de la littérature bulgare », écrit en 1895 et mettant en scène un « jeune commerçant d’essence de rose qui voyage en Europe et finit par faire de la politique ».celuiquicomptait_largeur300dpi

– Aux Editions Gaïa : Celui qui comptait être heureux d’Irina Teodorescu, « histoire lumineuse et tragique à la fois », « sur fond de jazz et de be-bop » (sorti en janvier) ; Le théâtre de Slavek, d’Anne Delaflotte Mehdevi, traversée du « XVIIIe siècle dans une Prague soumise aux épidémies, aux guerres, mais où le théâtre s’épanouit » (sorti en mars).theatre

Je m’arrête là mais cette liste n’est pas exhaustive : n’hésitez pas à signaler dans les commentaires toute autre parution intéressante !


Jan Trefulka – Hommage aux fous

hommage aux fousDe cet Hommage aux fous, on pourrait tout aussi bien dire que c’est un hommage à la vie, même lorsqu’elle n’est vraiment vécue que sur le tard.

Ce n’était pas désagréable, une sorte de vertige plutôt, comme s’il avait avalé à jeun une trop grande gorgée de vin, comme s’il s’était brusquement et légèrement envolé et regardait d’en haut un paysage inconnu.

Avec Eva, du blog Et si on bouquinait un peu ?, nous parlions récemment de la présence obsédante de la seconde guerre mondiale et de l’Holocauste dans la littérature d’Europe centrale et orientale, ou du moins dans celle disponible en traduction. Hommage aux fous, même si l’on y trouve quelques références à la guerre (la première comme la seconde), échappe aisément à ce constat, et je suis sûre qu’on pourrait facilement trouver à ce roman, publié en 1979, sur la vie et les regrets d’un homme ordinaire de la province tchèque, un équivalent français. Mais passons à l’histoire :

Cyril Dusa a une soixantaine d’années et en ce matin de printemps il se réveille à l’hôpital avec l’impression désagréable que c’est parce qu’il est condamné à mourir d’un cancer qu’il est renvoyé chez lui. L’hôpital n’est pas un lieu réjouissant mais la perspective de rentrer chez lui, d’y retrouver sa femme qu’il n’aime pas depuis presque trente ans, et de terminer sa vie sans avoir satisfait aucun de ses rêves de jeunesse, l’enchante encore moins.

Il lui semblait absolument inimaginable de devoir enfiler de nouveau, comme une paire de pantoufles, la ronde des jours avec la vieille femme qui portait son nom et l’attendait dans la petite maison sous les vignes.

Commence alors une période presque de rébellion adolescente : cet homme d’âge mûr, père d’un fils déjà marié, s’enferme au grenier, guette les allées et venues de sa femme afin de profiter de ses absences pour aller aux cabinets dans la cour, et passe le temps en rédigeant ses souvenirs de jeunesse. Comme un adolescent, il est à la recherche de l’homme qu’il veut devenir, la différence étant qu’il part aussi à la recherche du moment où il est devenu ce qu’il ne voulait pas devenir : un homme trop placide et en même temps déçu d’avoir dû se contenter d’une vie qu’il considère sans joie.

Et c’est alors que, comme un adolescent, il rencontre une femme dont il tombe éperdument amoureux, et que s’ouvre pour lui la possibilité d’une vie nouvelle. Seulement, lorsque comme lui on vit dans une petite ville où tout le monde se connait, et que de surcroit on porte en soi soixante ans de souvenirs et de doutes, il n’est pas si aisé de se débarrasser du passé.

Sous les traits de ce petit homme de la campagne, attaché à sa vigne et à ses lapins, trop longtemps sous la férule d’une femme envers laquelle il n’est pas tendre non plus, on découvre à la lecture de ce roman un homme doté d’une grande sensibilité, et dont le regard porté sur le passé et celui de sa famille le rend plutôt attachant. La grande question de cet hommage aux fous est de savoir si un homme peut se rendre maître de son propre destin, et la réponse est finalement oui, même si cela implique de devoir aussi rompre avec la sécurité des petites joies du quotidien.

Tout cela se déroule dans les années 1960, dans une petite ville du sud de la Tchécoslovaquie d’alors. Au travers de la vie de cet homme socialement assez ordinaire ressort également par petites touches l’histoire de ce pays, avec ses guerres, sa séparation d’avec l’Autriche-Hongrie, sa population longtemps mêlée d’Allemands, de Tchèques et de Juifs. Avec l’arrivée d’Eva, la femme dont tombera amoureux Cyril Dusa, on sent presque aussi le vent de liberté qui, brièvement, soufflera sur la Tchécoslovaquie d’avant 1968.

En écrivant cette chronique, je me rends compte qu’il y a des nombreux parallèles avec un autre livre tchèque que j’avais beaucoup apprécié, Passage, car dans les deux cas il s’agit de l’histoire d’un homme qui, arrivé à un certain âge et sentant qu’il passe à côté de quelque chose de plus essentiellement important, cherche à échapper à sa vie actuelle. Bien sûr, les différences sont aussi très nombreuses, à la fois du fait de la solution que choisit chacun des deux hommes, et aussi parce que leurs caractères, et les circonstances de leur vie, sont si opposés : là où le héros de Passage est un parfait citadin conscient de sa propre importance mais dépourvu de passé, celui d’Hommage aux fous est un homme arrimé à sa propre vie, rustre et naïf dans son expression mais tout à fait lucide quant au regard qu’il porte sur les choix et les non-choix qui ont déterminé la place qu’il occupe dans la société.

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Ecrivain né à Brno (actuelle République tchèque) en 1929, Jan Trefulka décède en novembre 2012 après avoir vécu une vie qui reflète d’assez près les aléas du XXe siècle tchèque. Chassé de l’université sur la base d’une plaisanterie, il alterne entre périodes de reconnaissance et périodes de mise au ban, entre gagne-pain manuels (ouvrier, conducteur de tracteur) et travaux intellectuels (directeur de maison d’édition, écrivain samizdat). Contemporain de Milan Kundera, dont il est proche, sa trajectoire – et sa notoriété à l’étranger, diffèrent de celles de cet écrivain plus connu, car il ne se résout jamais à quitter sa région natale. La chute du régime communiste lui permet de prendre des fonctions officielles, avec pour conséquence une chute de sa production littéraire. Parmi ses livres traduits en français : Séduit et abandonné (Gallimard, 1990), et Le grand chantier (L’Esprit des péninsules, 1999).

Jan Trefulka, Hommage aux fous (O blaznech jen dobré, 1979). Traduit du tchèque par Barbora Faure. Gallimard, 1986.

voisinsvoisines2_2018Cette chronique sera ma dernière contribution au mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, qui se termine aujourd’hui et qui a permis d’amasser une belle moisson de titres et de découvertes. Mais c’est aussi une contribution au challenge Voisins Voisines, d’À propos de livres qui, lui, continue à encourager ses participants à partager leurs lectures du monde.

 


Ismail Kadaré – La niche de la honte

nicheIl suffit de lire quelques pages de La Niche de la honte pour se rendre compte à quel point l’empire ottoman a marqué, et marque encore, l’imaginaire des Balkans. Nous voici ici, avec l’écrivain albanais Ismail Kadaré, à Istanbul, sur une petite place animée par le flux constant des passants. Abdullah, chaque jour, garde sur cette place la Niche de la honte et, dans la niche, la tête tranchée et exposée à tous les regards du vizir Bugrahan pacha, condamné pour avoir été vaincu par Ali de Télépène, le gouverneur rebelle d’Albanie.

C’est avec cette tête, et tout ce qu’elle comporte de menaces, qu’est introduite l’Albanie, Arnaoutistan des ottomans et imprononçable Shqipëri des Albanais, province rebelle aux portes de « l’ingrate terre d’Europe », où les minarets rapetissent et commencent à céder la place « au signe de la croix ». Après ce chapitre d’introduction, le chapitre suivant se situe d’ailleurs en Albanie, où Hurshid pacha, par ruse plutôt que par supériorité des armes, vient d’obtenir la tête de cet Ali et donc de préserver – pour un temps – la sienne. Se succèdent ensuite des chapitres alternant entre cœur et confins de l’Empire avec toujours, comme fil conducteur, le messager impérial chargé du transport des têtes tranchées.

Ces têtes, justement, tous en sont obsédés : les soldats rêvent dans leur sommeil de les recoller ; Hurshid pacha est hanté par l’impossibilité de garder à la fois la sienne et celle d’Ali vivantes ; le messager impérial Tundj Hata, acheminant dans un sac en cuir la tête tranchée d’une nouvelle victime de la guerre, se laisser aller à une rêverie sur la représentation physique de l’Etat :

La couverture de la nuit ne suffisait pas à envelopper de l’est à l’ouest le corps de l’Etat. Ou sa tête ou ses pieds devaient demeurer découverts. La tête ou les pieds, songea-t-il, et machinalement il toucha de la main le sac de cuir. Si les régions d’Albanie sont la tête de l’Empire, les pieds doivent se situer au voisinage de l’Hindoustan, ou alors ce doit être l’inverse. Non, dit-il, l’Empire peut ressembler à n’importe quoi, mais jamais à un homme. Comme tout Etat, sa tête était au centre.

Pour les populations des terres intermédiaires, privées de toute éducation, les têtes deviennent même « une sorte de calendrier » :

Les événements commencèrent à se situer par rapport à elles : cela s’était produit à l’époque de la vieille tête, ou peu après la tête givrée. Petit à petit, elles devenaient comme des signes célestes, comme une éclipse de lune, une éclipse de soleil ; et même plus encore, car elles étaient en même temps terrestres. Il y avait des têtes qui avaient séparé deux saisons (…) ; il y avait des têtes de la seconde neige, et enfin, des têtes de vent.

A la fois trait d’union et séparatrices de l’Europe et de l’Asie, ces têtes se font aussi le symbole des tensions qui sourdent dans l’Empire ottoman et finiront par le briser. Cet empire multi-séculaire, alourdi par une bureaucratie tentaculaire (Kadaré semble presque prendre plaisir à énumérer les Quatrième Bureau du ministère de l’Intérieur, Troisième Bureau de la Cour, la Quatrième Direction, le palais des Murmures, les sept portes d’Istanbul et leur utilisation bien codifiée, ou encore les services chargés de la collecte et du classement des rêves) ne se conçoit que sur le temps long, autant celui du passé que celui l’avenir : là où le médecin chargé de l’entretien des têtes tranchées se plaint d’être obligé par l’administration de respecter des coutumes établies depuis des siècles malgré les avancées scientifiques, les méthodes pour l’éradication des cultures, langues et traditions des régions soumises sont conçues sur des centaines d’années.

Pendant un moment, les roues de la voiture grincèrent le long de la grande bâtisse rectangulaire du Grand Livre. Dans ses registres, disait-on, était inscrits, des plus menus aux plus importants, tous les biens meubles et immeubles de l’Empire. Tundj Hata, sans trop savoir pourquoi, soupira. Il avait entendu dire que dans ces registres chaque objet était numéroté, fut-ce une auberge, une plaine, un turbé, un plan d’olivier ou une mer entière.

Mais ce poids mort central se heurte aux velléités de changement des régions périphériques, particulièrement dans les Balkans d’où se fait entendre l’appel au séparatisme. C’est d’ailleurs des Balkans et, par derrière, d’Europe, qu’arrivent au lecteur des indications de la période où se passe le livre : on apprend avec Ali de Télépène la mort du « courtaud pacha de France, Napoléon Bonaparte » ou encore le passage du poète anglais Lord Byron, en route pour participer au mouvement d’indépendance de la Grèce dans les années 1820.

Passant avec aisance du général (l’histoire de la conquête de l’Albanie par l’empire ottoman) au particulier (les déboires conjugaux d’Abdullah), le roman se fait ainsi le récit du pouvoir, que ce soit celui d’un Empire aussi gigantesque que celui des Ottomans, ou celui plus individuel du rebelle Ali. Ce récit, souvent teinté d’absurde (les allées et venues du terrifiant Tundj Hata, brandissant par la fenêtre de sa carriole la tête qu’il transporte à Istanbul, afin de faire se hâter les cochers) se fait parfois cauchemardesque, comme lorsqu’il décrit la procédure du « cra-cra », élaborée pour déposséder un peuple de son identité et de sa langue à tel point qu’il en perd tout repère spatial ou temporel. D’Empire sclérosé mais tout de même exotique pour le lecteur occidental, l’Empire ottoman prend ici les traits menaçants d’une entité totalitaire et il est facile de se laisser entraîner à penser qu’il s’agit d’un commentaire sur l’Albanie d’après-guerre qu’avait connue Kadaré.

Quoi qu’il en soit, La Niche de la honte est une nouvelle belle découverte d’un auteur prolifique et à l’imagination toujours renouvelée. On y retrouve esquissés certains des thèmes qui reviendront dans d’autres de ses romans : l’armée ottomane, avec les aspirations et les peurs individuelles qui se cachent derrière ses fastes et ses trompettes (Les tambours de la pluie) ; la place des rêves dans l’appareil de contrôle élaboré par l’Empire (Le palais des rêves, pas encore chroniqué ici) ; le riche corpus de légendes et de ballades du peuple albanais (Le dossier H, pas encore chroniqué ici non plus)… On y trouve aussi, et c’est ce qui rend ce roman si attachant, une fluidité de style qui permet à Kadaré de capturer aussi bien le brouhaha incohérent d’une foule que le détail d’un mouvement, d’une pensée, d’un destin individuel.

indexJ’ai déjà eu l’occasion de donner quelques éléments sur la vie d’Ismail Kadaré, et je vais donc plutôt me pencher aujourd’hui sur celle de son traducteur de l’albanais vers le français, Jusuf Vrioni. Je suis toujours intriguée par le travail et le parcours des traducteurs, et cela surtout comme lorsque, comme pour Vrioni et Kadaré, auteur et traducteur forment un tandem quasi inséparable. Né en 1916 à Corfu en Grèce, dans une vieille famille albanaise, Jusuf Vrioni est très tôt associé à la France : son père, plusieurs fois Premier ministre, est également ambassadeur de ce jeune royaume à Paris, et c’est là que Jusuf Vrioni passe sa scolarité. Il deviendra lui-même ambassadeur de l’Albanie auprès de l’UNESCO, de 1998 à son décès en 2001. Entre ces deux périodes, Yusuf Vrioni passe des années sombres dans l’Albanie du dictateur Enver Hoxha : revenu en 1943 dans son pays, il est arrêté en 1947 et condamné à 15 ans de prison pour espionnage au profit de la France. C’est au sortir de prison et des camps de travail qu’il se consacre à la traduction vers le français, tant les écrits de Hoxha que ceux de Kadaré, à commencer par son premier roman Le général de l’armée morte. Il reçoit en 1998 le Grand Prix de la Francophonie, pour l’ensemble de ses traductions de l’œuvre d’Ismail Kadaré. Il est également l’auteur d’une autobiographie, Mondes effacés : souvenirs d’un Européen, publié chez JC Lattes en 1998.

Ismail Kadaré, La Niche de la honte. Traduit de l’albanais par Jusuf Vrioni, Fayard, 1984.

Avec cette chronique, je contribue à nouveau à deux excellentes initiatives : Voisins Voisines, d’À propos de livres, qui encourage ses participants à partager leurs lectures du monde ; et le Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, qui a déjà permis de rassembler une belle collection de lectures plus tentantes les unes que les autres sur cette partie de l’Europe.