Zofia Nałkowska – Les Impatients

Tous ces gens, les morts aussi bien que les vivants, le grand-père Fabian, Ludwika, les parents, les deux tantes, étaient à présent fortement ancrés dans la mémoire de Jakub ; ils s’ordonnaient dans son esprit et continuaient de foisonner. (…) Oui, son esprit était aussi peuplé d’êtres qu’il n’avait jamais vus, d’inconnus ; et chacun d’eux véhiculait sa propre histoire. Ils avaient trouvé leur place en arrière-plan, s’étaient détachés d’une autre strate de souvenirs dépenaillés.

impatientsAu début, il est un peu facile d’être étourdi par le fourmillement des membres de la grande famille Szpotawy qui peuplent les premiers chapitres des Impatients. Partant du grand-père Fabian, ces premières pages évoquent tour à tour, brièvement, différents membres de plusieurs générations, et il faut un peu de temps pour retomber sur ses pieds et saisir que certains ces personnages se détachent de ce fourmillement et que c’est eux qui vont nous servir de guide dans l’histoire. C’est un peu comme si le regard d’auteur de Nałkowska s’était aussi porté sur chacun des personnages dont elle avait imaginé l’existence, avant de décider que c’est Jakub, le petit-fils de Fabian, et sa femme Teodora, qui retiendront son attention. C’est pour ça, je pense, que je n’ai pas vu la fin de leur histoire arriver alors que pourtant elle figure déjà dans les premières pages du roman.

Zofia Nałkowska ne m’était pas inconnue avant de commencer cette série sur les femmes choucasécrivains d’Europe centrale et orientale, car c’est en fait la lecture de Choucas (publié en Pologne en 1927), lors de la sortie de sa traduction en anglais en 2014*, qui m’avait donné envie de m’intéresser davantage à ces écrivaines de l’entre-deux-guerres. C’est vraiment dommage que si peu de ses romans soient disponibles en français car ma lecture des Impatients n’a fait que confirmer mon impression que c’est une femme dont les romans ont encore, par leur sujet et leur style, beaucoup qui peut nous intéresser aujourd’hui.

Parce qu’il y a tant de personnages, et parce qu’ils viennent presque tous d’une même famille, Les Impatients a quelques allures de roman familial. Pourtant, Nałkowska n’y décrit pas une trajectoire particulière (d’ascension ou de déchéance sociale, par exemple), ni ne cherche à élucider un mystère familial : ce qui l’intéresse, c’est plutôt la vie intérieure des protagonistes, leurs émotions, les peurs anciennes ou récentes, et surtout leurs souvenirs.

La relation complexe qu’entretient Jakub avec sa femme Teodora, une relation fondée sur un amour ancien mais que le temps a ponctué de ruptures et de retours, forme la trame du roman. Mais leur histoire n’est pas racontée de façon linéaire, avec une suite de faits, mais plutôt de manière discontinue et par le biais des perceptions de Jakub, qui cherche à comprendre comment et pourquoi sa relation avec Teodora a changé. Leur histoire est inséparable de celle de leur famille, non seulement parce qu’ils sont continuellement amenés à se retrouver (ainsi Jakub aide-t-il son beau-frère Roman à trouver un travail dans la même firme que lui, et son père les rejoint ensuite au grand déplaisir de Jakub) mais aussi parce qu’ils sont continuellement présents dans l’esprit de Jakub qui se remémore des épisodes de leur passé et comment ils l’ont façonné, lui.

Quand elle fut sur le point d’accoucher, Leonia fut taraudée par d’autres soucis. Elle prit soudain conscience que mettre un enfant au monde non concernait pas seulement son couple. Elle donnait aussi la vie au neveu de Róża et de Pia, et d’Izabella qu’elle n’avait vue qu’une seule fois dans sa vie et qui était presque une inconnue. Elle donnait aussi un petit-fils à son père, feu January Łowicki, et à son épouse, et par la même occasion un arrière-petit-fils à leurs propres parents. Elle donnait à tous leurs descendants un nouveau parent proche ou éloigné d’un cousin, d’un oncle, d’un grand-père, d’une foule de gens qui ignoraient son existence et jusqu’à son propre nom. Elle mettait au monde un futur époux, le père d’un enfant, l’amant de femmes inconnues. Elle se trouvait comme prisonnière de deux miroirs ; l’un la projetait dans l’infini et l’autre décuplait son image, celle de la grand-mère et de l’arrière-grand-mère de personnes inconnues qui un jour vieilliraient à leur tour et qui mourraient aussi.

Cette emprise de la famille sur la vie intérieure de ces personnages n’est pas spécifique à Jakub, c’est un trait de caractère partagé par d’autres membres de la famille, et ce n’est pas parce que cette famille Szpotawy est vraiment plus compliquée qu’une autre mais parce que c’est par leur sensibilité, leur imagination et comment elle influence leurs actions que Nałkowska a voulu penser ses personnages. Ces souvenirs sont tellement importants dans le roman qu’ils peuvent même être source de confrontations, comme par exemple lorsque la grand-mère Ludowika et sa fille Marta présentent leurs versions contradictoires de la vie de Fabian, leur mari et père. On retrouve dans cet échange, répété tellement souvent que « la mère et la fille s’étaient réparti les rôles », une légère touche d’humour qui réapparait ici et là au fil du roman, comme par exemple dans le portrait que fait Nałkowska de la facétieuse Tante Pia.

S’il y a une chose qui distingue la famille Szpotawy, elle se résume au mot suicide : je n’ai presque pas envie de l’évoquer, parce que le mot risque de donner l’image d’un roman bien plus sombre qu’il ne l’est réellement. Cependant, il est vrai que les suicides ou tentatives de suicide sont nombreuses : elles n’apparaissent pas dans le présent du roman, mais le souvenir des suicides d’anciens membres de la famille fait partie de l’histoire partagée de cette famille qui en est venue à se diagnostiquer une tendance héréditaire au suicide. En dehors de cela, la mort, due à la maladie ou au vieil âge, est souvent présente, comme on peut s’y attendre dans un roman où l’histoire de la famille sur plusieurs générations est aussi présente dans l’esprit de Jakub et de ses contemporains. Jakub lui-même ajoutera à la fin du roman une nouvelle variante au catalogue des causes de décès.

C’est cependant cette récurrence de la mort par suicide qui explique le titre du livre, les « impatients » étant ceux qui, parmi tous ceux qui peuplent l’univers intérieur de Jakub, « avaient renoncé délibérément à la vie ».

Les Impatients fourmille donc de personnages, ceux qui intéressent le plus Nałkowska étant les personnages quelque peu torturés et finalement solitaires malgré la présence de leur famille autour d’eux. Malgré cela, il se dégage du roman une impression de luminosité, qui avec les contours flous des personnages m’a fait penser que l’image de couverture (un détail d’A la sombra d’Alfredo Zorrilla de San Martin) était très bien choisie. Elle reflète aussi l’impression d’apaisement qui se dégage de certains passages, ceux dans lesquels Teodora s’installe à la campagne, fuyant la ville où Jakub a un emploi de gratte-papier, et où elle s’épanouit. On sent une certaine sensibilité de Nałkowska envers la campagne, ses couleurs, son rythme de vie. Même la description des carpes qu’élève la famille de Teodora dans des étangs en est empreinte :

Ces énormes carpes royales étaient magnifiques, de véritables miroirs avec des corps nus et splendides de métal vif, rose argenté, parsemé de quelques grosses écailles dorées qui brillaient comme des joyaux sur leurs flancs. Elles avaient le dos noir, les flancs rosés, et le ventre argenté. Pia se réjouissait à leur vue, répétant sans cesse :

– Elles sont si belles, on dirait des Rubens !

Le roman date de la fin des années 1930, et tant la vie à la campagne (avec la dépendance aux animaux pour les déplacements et les travaux agricoles, par exemple) que la description de la vie en ville, montrent bien qu’il s’agit d’une période assez lointaine pour nous. Je ne sais pas s’il en était de même pour les lecteurs contemporains de Nałkowska. Celle-ci joue en tout cas beaucoup sur l’absence de repères temporels : le présent et le passé se prolongent mutuellement, le roman n’ayant pas vraiment de présent et le passé plus ou moins lointain revenant en boucle au gré des pensées et des souvenirs des personnages. Occasionnellement, Nałkowska insère une indication sur le passage du temps à l’intérieur du roman (on trouve par exemple un « à cette époque », mais peu d’indications de mois, d’années ou même de saisons), mais on s’aperçoit rapidement qu’il ne faut pas se fier à ces indications et que tous les événements, qu’il s’agisse d’événements concernant les grands-parents ou les arrière-grands-parents, sont narrés comme s’ils faisaient partie de la même époque que celle à laquelle vit Jakub. On s’y perd un peu si on essaie de trouver la logique des événements et la chronologie des différents chapitres, mais comme finalement la temporalité importe peu, le mieux est juste de se laisser porter. Le pire qui puisse arriver est d’avoir à relire certains passages ou le livre entier, mais c’est vraiment un risque plutôt agréable qu’autre chose.

D’après la postface très intéressante de Stefan Chwin (dont le roman Hanemann est aussi disponible en français chez Circé), Les Impatients n’a pas connu un très bon accueil à sa sortie (d’abord sous forme de feuilleton, puis de roman). L’époque a beaucoup joué, car si le roman ne comporte absolument aucune indication du contexte dans laquelle il a été écrit, il est tout de même paru l’année de l’invasion de la Pologne par les forces du IIIe Reich, et donc l’année du début de la seconde guerre mondiale. Le style aussi avait joué, les critiques s’arrêtant sur la construction non-linéaire du roman et sur le caractère « instable » (parce que très subjectif) du narrateur. Les temps ont changé, ces nouvelles formes d’écriture sont devenues plus acceptables pour les critiques, et pour ma part je garde un excellent souvenir de ces Impatients. Par coïncidence étant donné que ma lecture des Impatients suit celle du Concert de Bach d’Hortensia Papadat-Bengescu, la postface mentionne les parallèles entre l’univers littéraire de Nałkowska et celui de Proust, des parallèles que la traductrice Florica Ciodaru-Courriol soulignait aussi lorsque je l’ai interrogée sur l’œuvre de Papadat-Bengescu. Peut-être devrais-je enfin me plonger à mon tour dans l’œuvre de Proust.

nalkowskaNée en 1884 à Varsovie, où elle décède en 1954, Zofia Nałkowska était une personnalité reconnue de la vie culturelle et littéraire polonaise : auteure de romans, de nouvelles et de pièces de théâtre, contributrice à de nombreux journaux et revues, elle fut aussi vice-présidente du PEN Club polonais et la seule femme membre de l’Académie Polonaise de Littérature au moment de son élection en 1933. Elle était également proche des cercles politiques à un moment de l’histoire de la Pologne où celle-ci avait regagné son indépendance à la faveur de la première Guerre Mondiale, avec tout ce que cela impliquait en termes d’évolutions politiques et sociales. Restée en Pologne durant l’occupation nazie, elle continue à tenir un journal qu’elle avait commencé à l’adolescence, et dont la lecture doit être fascinante (ce journal court de 1899 à 1954 et a été publié en Pologne entre 1975 et 2001). Juste après la guerre, elle publie Médaillons, une collection de nouvelles inspirées de son travail pour la Commission Centrale d’Investigation des Crimes de Guerre Nazis, et qui est d’ailleurs disponible en édition bilingue polonais-français (Institut d’études slaves, 2014). Parmi ces nouvelles, Près de la voie ferrée avait auparavant été publiée par les éditions Allia en 2009), leur site donne une biographie très courte de Zofia Nałkowska. On trouve aussi un article très intéressant sur les liens entre la vie et l’œuvre de Zofia Nałkowska ici  (en anglais).

Je continue avec Les Impatients ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale et en particulier sur les « précurseuses » de la première moitié du XXe siècle. Par la même occasion je contribue au Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, une excellente initiative pour découvrir des auteurs et auteures de ces pays « de l’Est » !choucas malfere

* J’adore découvrir qu’un vieux roman supposément introuvable en traduction française a en fait déjà été traduit il y a près de 80 ans. Ça me donne toujours envie de savoir qui a eu l’idée de le traduire en français, qui était la personne qui l’a traduit, qui l’a lu ensuite, et si la traduction est datée pour nous aujourd’hui ? Je n’ai pas la réponse à toutes ces questions, mais la bonne nouvelle est que « Choucas, roman international » fait partie de ses traductions-mystère : d’après le catalogue de la BNF il a été traduit par Félicie Wylezynska et le comte Jacques de France de Tersant en 1936 pour les éditions Edgar Malfère. Ce qui n’est pas une garantie qu’il est trouvable en librairie, malheureusement.

Zofia Nałkowska, Les Impatients (Niecierpliwi, 1939). Traduit du polonais par Frédérique Laurent. Circé, 2016.

 

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Quelques mots avec : Florica Ciodaru-Courriol, traductrice du « Concert de Bach » d’Hortensia Papadat-Bengescu

J’en parlais hier : j’ai terminé ma lecture de Le Concert de Bach avec beaucoup de questions sur ce livre et surtout sur son auteure, Hortensia Papadat-Bengescu (Ivesti, 1876 – Bucarest, 1955). Par chance, Florica Ciodaru-Courriol, traductrice du roman et auteure d’une thèse sur « Le modèle proustien dans le roman roumain moderne : à propos de l’œuvre de Hortensia Papadat-Bengescu et de Camil Petrescu », a bien voulu y répondre et m’a apporté un éclairage très intéressant sur l’œuvre et son auteure, que je partage ici.

Concert din muzicà de BJ’ai cru comprendre que Le Concert de Bach fait partie d’une série ? Si oui, comment s’articule-t-il avec les autres volumes et y a-t-il une possibilité que ceux-ci soient traduits à leur tour ? 

Hortensia Papadat-Bengescu (1876-1955) est unanimement considérée comme la première romancière moderne dans le sens que l’on donne aux « fondateurs » d’un courant littéraire, aux « têtes de série ». Après avoir écrit des nouvelles imprégnées de sensualité, HPB relève le défi de son mentor, Eugen Lovinescu qui la poussait à écrire de manière plus « objective », avec la série de trois romans publiés à partir de 1926 : Les Vierges échevelées, Le Concert de Bach, La Voie cachée – les romans de la grande famille Hallipa. « Ces titres composent un cycle unitaire, avec des personnages qui passent d’un livre à l’autre, avec des filiations telles que l’on en trouve chez Zola ou Galsworthy. Une grande composition épique sur la société roumaine, vue surtout à travers ses classes dominantes, où l’on surprenait l’arrivisme, le snobisme, les préjugés, la dégradation physique et morale d’un monde sur lequel descendait un terrible crépuscule, venait de s’accomplir. » (E. Lovinescu in « Gazeta litararà », II année, nr° 10 du 10 mars 1955, repris dans « Écrivains roumains du XX siècle », p.217-223).

Dans l’histoire littéraire roumaine, cette saga s’est imposée sous le syntagme « ciclul Hallipa » et Le Concert de Bach en est le second volet. Il peut se lire de manière indépendante, même si les … présentations sont faites dans le premier roman de la trilogie, Les Vierges échevelées (1926). Sous le régime communiste, on publiait souvent l’œuvre de HPB en mettant en titre Le Concert (il semblait peut-être moins subversif que des vierges échevelées ou qu’une …voie cachée ?) Comme ces trois romans ne sont pas très longs, l’idéal serait de les traduire tous ! Et c’est bien mon intention et mon travail de Sisyphe ! Parce qu’ils sont emblématiques pour une période de la culture roumaine encore insuffisamment connue à l’étranger et en même temps enrichissants pour l’évolution de la force créatrice de leur auteure : on voit bien que l’intention de HPB a été de donner une saga, de suivre le devenir des personnages du premier roman jusqu’au dernier – non sans surprises d’ailleurs sur le plan de l’intrigue. De l’agonie d’une famille de propriétaires terriens, les Hallipa, vivant dans le manoir de Prundeni, près de la capitale roumaine et, parallèlement, de l’effritement du couple Doru-Lénora jusqu’au mariage d’Elena et sa vie de grande bourgeoise passionnée par la musique jusqu’à la fin de Lénora dans une clinique ultra-moderne et le départ scandaleux d’Elena avec le chef d’orchestre Marcian.

Hortensia Papadat-Bengescu faisait-elle figure d’exception en écrivant et en publiant en tant que femme dans la Roumanie de son époque ? Quelles sont les autres femmes littéraires d’importance à cette époque ? Hortensia Papadat-Bengescu avait-elle elle-même commenté son statut de femme littéraire ?

Photo de groupe_6PGOui, HPB est une figure d’exception même si elle n’est pas la seule femme écrivant à l’époque. À ce sujet, je recommande un ouvrage très exhaustif sur le sujet, « Photo de groupe avec des écrivaines oubliées » publié par une critique réputée pour sa pertinence d’esprit, Bianca Burtea-Cernat qui énumère, à côté de HPB et l’écrivaine Henriette Yvonne Stahl, des parutions sporadiques de textes de femmes au cours des années 20 , comme ceux d’Alice Càlugàru,  d’Elena Farago, de Constanta Marinescu-Moscu, de Mathilda Cugler-Ponti ou de la poétesse Otilia Cazimir – des œuvres marquées d’une atmosphère « patriarcale » prônée par la revue Viata Româneascà – et des présences plus assidues qui fédèrent le concept de littérature « féminine », révélées autour du cercle d’Eugen Lovinescu, « Sburàtorul », dans les années 30 : Ioana Postelnicu, Sanda Movilà, Lucia Demetrius, Sorana Gurian, Stefana Velissar. Mais Hortensia occupe une place spéciale de par la qualité et la quantité de ses écrits, elle n’a rien d’une velléitaire ou d’une étoile filante comme certaines de ses consœurs et le rassembleur de ces plumes talentueuses (Lovinescu) n’arrête pas de la mettre en avant. Pour l’anecdote, le critique positionnait l’écrivaine roumaine du point de vue de la « problématique de la féminité » à côté d’une Virginia Woolf, Mary Webb, ou d’une Katherine Mansfield et même au-dessus – vue « la ligne de sa création objective » !

Les premiers romans d’Hortensia Papadat-Bengescu font l’objet de tous les commentateurs en vogue de l’époque, preuve de l’intérêt qu’elle suscite dans les Lettres roumaines. Elle qui, un brin pessimiste, se trouvait « des symptômes d’auteur posthume »… Figure d’exception encore, HPB l’est parce qu’elle écrit et pense contre l’opinion commune, son univers romanesque est peuplé de cas cliniques, de personnages qui cachent des tares de comportement sous des dehors corrects, des figures qui frisent l’anormal. Le regard de la romancière ne se détourne pas, au contraire il se focalise sur l’ « objet », le dissèque, peu de personnages  sont à l’abri de l’ironie acide de madame Bengescu.

Quelles étaient ses sources d’inspiration littéraire, notamment lorsqu’elle écrivait Le Concert de Bach

On ne lui a pas trouvé de modèle sûr, même si elle lisait beaucoup, en français (langue dans laquelle elle a écrit ses quelques articles et ses poèmes) et en roumain. Sa principale source d’inspiration est la société dans laquelle elle vit : épouse d’un magistrat qui se déplace au gré des nominations dans de villes obscures avant de s’établir dans la capitale roumaine, à Bucarest, Hortensia lit énormément et observe ses semblables. « L’âme m’intéresse, l’âme des autres m’intrigue et mes yeux décèlent tous les fils compliqués qui vont de leurs gestes et faits extérieurs à leur vie intérieure » déclarait-elle dans une lettre à un bon ami critique, Garabet Ibràileanu, directeur de la revue Viata Româneascà/La Vie Roumaine. La ville aussi l’intéressait, au point que le premier titre qu’elle envisageait de donner au Concert de Bach a été La cité vive. De manière générale, on peut dire qu’elle s’empare opportunément d’un domaine inexploré encore littérairement (ou très peu avant elle) et le traite d’une façon résolument moderne : la cité, la ville nouvelle avec sa société en devenir, ses aspirations, les ambitions, la nature humaine. Il est vrai aussi que par rapport aux charmants romans – confinés dans les coutumes et mœurs roumaines- antérieurs à ceux de H. P. Bengescu, son monde romanesque – évoluant dans des milieux citadins qui pratiquent des habitudes et une langue plus proches de la France que des Principautés Danubiennes – fait date ! Hortensia tourne le dos à l’histoire ancienne, à la vie rurale ; elle se contente d’observer ou d’imaginer le monde nouveau, contemporain, celui de la nouvelle bourgeoisie qui commence à détenir le pouvoir économique dans un pays qui s’avance résolument vers la démocratie et la modernité, après la fin de la première guerre mondiale. En cela, elle est bien un disciple du critique moderniste Eugen Lovinescu, qui incitait les auteurs roumains à choisir des sujets « citadins », inspirés par l’actualité (Lovinescu était le promoteur de l’idée du « synchronisme », d’une sorte de mise à niveau européen, quitte à brûler les étapes). La ville commence à inspirer d’autres auteurs aussi, le roman Le lit de Procuste  de Camil Petrescu, traduit en roumain sous le titre Madame T, du nom de la protagoniste féminine (publié chez Jacqueline Chambon en 1990 dans la traduction de Jean-Louis Courriol [ma chronique ici]) en est le modèle le plus remarquable ; plus tard il y aura  L’Avenue de la Victoire  – artère emblématique de la capitale roumaine – sous la plume de Cezar Petrescu, Editions Non Lieu, 2016, même traducteur.

Elle ne prend pas de modèle, elle en sera un ! L’écrivaine évolue naturellement et logiquement de la poésie et des nouvelles intimistes (qu’on affuble généralement en roumain de la définition de « prose confessive » sans la moindre connotation dépréciative), vers l’écriture d’introspection pour en arriver au roman d’analyse. Cela implique, évidemment, un mélange de genres où la sensation, le sensible se mêle à la réflexion. On remarque chez elle une perpétuelle remise en question de la notion même de féminité : elle traque les idées préconçues, les mentalités, les matrices stéréotypées cimentées dans le mental collectif par une longue tradition culturelle et elle les démonte malicieusement – comme le remarquait B. B. Cernat.

Quelle est l’importance d’Hortensia Papadat-Bengescu en Roumanie aujourd’hui ? Est-elle encore beaucoup lue, et traduite ? 

HPB reste une référence littéraire, un moyen de se rapporter et de se l’approprier, en témoigne symptomatiquement l’utilisation de ses initiales… Récemment, en lisant une chronique sur un livre que j’ai lu dans la pile des primo-romanciers en lecture pour le Festival du premier roman de Chambéry, j’ai remarqué (non sans plaisir !) que l’on faisait un parallèle entre le style d’une des nouvelles romancières et celui de HPB ! Elle est encore étudiée à l’école, donc classique au sens littéral, elle est traduite dans d’autres langues et l’épithète « proustienne » qu’on lui a accolé n’est peut-être pas étranger au phénomène. Mais elle ne l’est pas par « imitation », par immersion dans l’œuvre proustienne. Elle l’est dans la mesure où la critique a procédé à un acte de modélisation, autrement dit elle est de la lignée de Proust si on compare leurs mondes romanesques, leurs thèmes communs (maladie, musique, snobisme).

Il y a quelques années, une enseignante de l’INALCO, Andreea Roman, a organisé un colloque international sur son œuvre. Hélas, le seul roman de HPB publié en français était le Concert de Bach – grâce aux éditions Jacqueline Chambon. Ce n’est pas suffisant, il faudrait faire publier au moins toute la saga Hallipa avec un appareil critique ou du moins une préface car les ouvrages étrangers gagnent en visibilité par ce qu’on appelle les péritextes. Et qu’on se le dise, les romans de HPB ne sont pas poussiéreux, la manière de croquer ses personnages et d’adresser des clins d’œil au lecteur en font une lecture agréable comme le constatait à la parution de la version française (1994) une chroniqueuse de la revue Elle – une référence qui en dit long sur la réception, sur l’accueil du public français. Son œuvre peut dignement entrer dans des corpus comparatistes, riche source de « motifs » proustiens, exemple d’univers crépusculaires, par le biais du féminisme. C’est aussi une photo de la Roumanie à un moment donné : de manière générale, toute la société roumaine de l’époque est passée en revue, évoluant dans un Bucarest prospère qui porte bien son surnom de « petit Paris », le Bucarest tel que l’a connu Paul Morand en poste à la légation française dans la capitale roumaine.

Dans quelles circonstances avez-vous découvert Hortensia Papadat-Bengescu, et l’idée de la traduire en français vous est-elle venue tout de suite ? A-t-il été facile de trouver un éditeur en France ? 

Je connaissais HPB pour l’avoir étudiée en Fac de Lettres à Bucarest, avec le professeur Nicolae Manolescu, ensuite j’ai approfondi son œuvre à la faveur d’un doctorat sur la modélisation de Proust dans la littérature roumaine (soutenu à Lyon) ; j’ai été obligée de traduire pas mal de passages de la saga Hallipa et notamment du Concert de Bach qui se prêtait le mieux au parallèle avec La Recherche, à mes yeux. Proust a connu une rapide réception en Roumanie, des écrivains comme Camil Petrescu ou Mihail Sebastian lui ont consacré des études qui sont devenues des références critiques, un auteur comme Anton Holban est même très proche par l’écriture de Proust, et on peut trouver des analogies entre Sebastian ou Camil Petrescu et Proust, mais leurs écrits sont quelque peu postérieurs aux romans de HPB.

L’œuvre de Marcel Proust était donc commentée en Roumanie dès les années 20 et il est aisé de comprendre que la critique roumaine a vite comparé HPB à Proust dont l’écrivaine roumaine est quasi contemporaine. Proust se voit consacré par le prix Goncourt en 1919 ; c’est l’année de la parution du volume Eaux profondes, alors qu’Hortensia a quarante-deux ans (elle s’est mise à publier très tard, après avoir élevé ses quatre enfants). Dès 1925, aux réunions du cénacle de Lovinescu elle lisait (juste avant de publier le roman) les premiers chapitres de sa trilogie Hallipa. On pourrait parler, en exagérant à peine, de la contemporanéité des deux écrivains : Hortensia Papadat-Bengescou (née en 1876, quatre ans seulement après l’auteur français, né en 1871) et Marcel Proust (qui va mourir en 1922, quatre ans avant la parution du Concert de Bach (1927), le chef-d’œuvre de la romancière roumaine). Cette petite chronologie est là pour nous faire comprendre que la renommée du Narrateur est à son comble en Roumanie à cette époque. N’oublions pas qu’il avait publié Du côté de chez Swann en novembre 1913 ; (seul roman de la Recherche du temps perdu écrit à la troisième personne et le seul qui demeure le plus accessible au grand public y compris aux lecteurs roumains). La notoriété de Marcel Proust a dépassé les frontières de l’hexagone. L’élite roumaine suit de près les événements parisiens. L’heureux détenteur du prix Goncourt (pour A l’ombre des jeunes filles en fleurs) doit avoir aux yeux des Roumains une aura supplémentaire : par hautes personnalités interposées comme Marte Bibesco, Antoine Bibesco, les Brancovan) il est aussi leur ami. Sa mort, survenue le 19 novembre 1922, ne fait que le remettre au centre de l’attention et faire encore parler de lui. Toute une effervescence intellectuelle qui peut expliquer l’utilisation du nom de Proust à toute fin critique, un passeport culturel obligatoire. De Marcel Proust, la romancière roumaine n’est vraiment proche que par sa sensibilité profonde, son intelligence et son raffinement intellectuel qui lui permettent une analyse à la fois subtile, ironique et pénétrante d’un monde analogue, puisque vivant (à peu près) à la même époque. Les spécialistes de la littérature comparée nous disent qu’il est possible d’expliquer des phénomènes analogues survenus au même moment dans des pays différents par l’effet des structures socio-économiques communes à ces pays. Proustienne aussi par la présence de la musique en tant que prétexte narratologique mais aussi comme actant relationnel et même comme signe de distinction sociale. Du titre Concert din muzicà de Bach – redondant en français – jusqu’au devenir des personnages, la musique est omniprésente. Mais pour les amateurs d’analogie, les possibles ressemblances entre Hortensia et Marcel s’arrêtent là. Le personnage de Mika-Lé, véritable fille en cheveux, une de ces jeunes filles libérées qui n’ont aucun préjugé et aucun scrupule, semble dévorer la vie avec un incroyable aplomb… Il y a aussi un court épisode où une des filles Hallipa est « instruite » par une camarade aux secrets érotiques, mais on ne peut pas parler de véritable relation homosexuelle, par exemple.

Ce qui est certain c’est que la grande dame des lettres roumaine ne s’est pas « inspirée » de Proust « ce monsieur que je ne connais pas », comme elle l’avait déclaré avec une certaine désinvolture. La petite histoire dit qu’à force d’être toujours comparée à Proust elle a essayé de le lire mais s’est arrêtée au second volet de la Recherche, car cela « ne (lui) plaisait pas » ! On l’aura compris, elle tenait à être elle-même en toute circonstance, quitte à bousculer les bien-pensants, ouvrant, sans l’idéologiser, la voie au féminisme roumain.

Merci, Florica Ciodaru-Courriol!

Cet article paraît dans le cadre de ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale et en particulier sur les « précurseuses » de la première moitié du XXe siècle.

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Hortensia Papadat-Bengescu – Le concert de Bach

410ZGAVT7DL._SX195_Au moment où l’on tourne la dernière page du Concert de Bach, on se rend compte que ce fameux concert aura lieu sans nous et qu’il n’était en fait qu’un prétexte pour qu’Hortensia Papadat-Bengescu nous décrive une certaine société : celle de Bucarest de l’entre-deux-guerres, c’est-à-dire la sienne lorsque paraît le roman en 1927.

Ce concert, et les préparatifs qu’il requiert, sont pour le roman comme l’un des rails d’une voie de chemin de fer, l’autre étant fourni par l’étrange histoire de Sia, fille laide, maussade, butée, qui semble ne rien souhaiter d’autre qu’une vie sans tracas aux dépens de ses employeurs, et dont l’enterrement sera pourtant l’occasion d’un rassemblement de toute la bonne société.

Entre ces deux rails, Lina, Licà, Victor Marcian, Ada et Maxence sont autant de traverses qui donnent corps au roman… mais c’est là une métaphore que je ne vais pas filer beaucoup plus longtemps, car je lis dans le dictionnaire que les traverses servent à maintenir un écartement constant entre les rails, alors que tous ces personnages et d’autres que je n’ai pas cités resserrent parfois ces deux parties de l’intrigue et parfois les emmènent dans des directions assez différentes. D’ailleurs, il serait probablement plus approprié de décrire chacun de ces personnages comme le centre de constellations interconnectées, pour des raisons soit familiales soit sociales : ainsi la doctoresse Lina est-elle l’employeur de Sia, elle-même la fille du semi-vagabond Licà, qui devient le directeur des écuries d’Ada, épouse du prince Maxence, lequel était auparavant fiancé à Eléna Draganescou.

C’est justement la belle Eléna qui organise ce grand événement mondain que sera ce concert de Bach. Elle en dirige les préparatifs avec calme et efficacité, mais l’annonce de la tenue de ce concert (« C’est chose si rare dans notre pays de voir une telle initiative ! », dit un personnage qui vient juste de rentrer de l’étranger) n’a pas été reçue de la même manière par Ada Razou. Malgré sa position nouvellement acquise d’épouse d’un descendant d’une lignée aristocratique, celle-ci reste pour le moment la fille d’industriels qui ont fait fortune dans la farine : ce concert est l’occasion idéale pour elle d’asseoir sa position sociale, et il lui faut donc une invitation ! Une partie du roman la voit donc placer ses pions et calculer les mouvements à faire pour parvenir à ses fins.

Ce personnage d’Ada, « un petit diable de femme sèche et brune comme une gitane, aux lèvres rouge sang, aux yeux brûlants sous le bonnet en cuir qu’elle portait et qui lui faisait paraitre le menton encore plus pointu qu’il ne l’était en réalité », donne au roman un petit air de Bel-Ami. Ada, dont on peut certainement dire qu’elle a un caractère bien trempé, est celle qui hésite le moins à mettre les moyens au service des fins qu’elle recherche, même si cela signifie se servir sans aucune vergogne de ceux qui l’entourent. Mais finalement, dans ce petit monde encore en transition vers une modernité dont beaucoup d’éléments sont importés de l’étranger, chacun recherche quelque chose d’autre, de manière plus ou moins avouable.

A la différence de Bel-Ami, l’intrigue est ici moins resserrée que celle qui va finir par mener Georges Duroy vers les sommets de la gloire sociale. Ainsi le roman est-il aussi bien l’histoire du concert, que celle d’Ada, et de Sia (dont vraiment l’unique justification dans le roman semble être que sa mort va pouvoir donner lieu à son enterrement), et aussi de Lina, qui est pourtant parmi les personnes les moins concernées par ce fameux concert.

Cette Lina est pour moi une énigme du point de vue de ce qu’Hortensia Papadat Bengescu voulait faire d’elle, car malgré ses défauts elle est parmi les plus sympathiques des personnages. Son principal défaut est de ne pas se rendre compte de ses qualités, et de se faire exploiter par son mari Rim et par Sia ; pourtant elle a fait des études, est devenue obstétricienne, possède son propre cabinet médical et semble même gagner l’argent du couple, ce qui pour une femme de son époque ne devait pas être une mince affaire ! Je n’arrive donc pas à réconcilier ces deux aspects du personnage, mais c’est peut-être là vouloir insuffler trop de psychologie à un roman dont l’objectif n’est pas de proposer d’analyse psychologique poussée.

Tout cela ne vous en dit pas très long sur l’intrigue du roman mais c’est qu’elle est difficile à résumer tant chaque personnage – et ils sont nombreux – ouvre vers d’autres petites histoires, comme si à travers eux (en l’occurrence ce sont souvent des « elles ») Hortensia Papadat Bengescu voulait faire des clins d’œil à des personnes de son entourage ou dont elle avait lu l’histoire dans les journaux.

La toute première page du roman indique d’ailleurs que celui-ci « a été lu à mesure qu’il a été écrit et a été élaboré à mesure qu’il a été lu lors des séances littéraires du cercle Sburàtorul durant l’année 1925 », ce qui explique sans doute l’apparition de temps à autre de détails dont on pense qu’ils vont être expliqués plus tard mais ne le sont pas, et explique aussi sans doute la nature un peu diluée de l’intrigue dans l’ensemble du roman.

papadat bengescuJ’avais choisi de lire ce roman car j’étais curieuse de lire Hortensia Papadat-Bengescu (1876-1955), certainement l’une des rares femmes de cette période et de cette partie du monde à être traduite en français. Après avoir lu le livre, ma curiosité est restée entière en ce qui concernait l’auteure et je me suis donc tournée vers sa traductrice, Florica Ciodaru-Courriol, qui par chance connait bien Hortensia Papadat-Bengescu pour en avoir fait son sujet de doctorat. Elle a accepté de répondre à mes questions et apportera donc des clés de compréhension très intéressantes au sujet de l’auteure, de sa place dans le paysage littéraire roumain jusqu’à aujourd’hui, de la pertinence de comparaisons avec Proust ou Virginia Woolf, ainsi que de la place originale du roman comme deuxième volume d’une trilogie. C’est demain, sur ce blog, et je l’en remercie !

Je continue avec Le concert de Bach ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale et en particulier sur les « précurseuses » de la première moitié du XXe siècle. Par la même occasion je contribue au Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, une excellente initiative pour découvrir des auteurs et auteures de ces pays « de l’Est » !

femmes écrivains d_europe centrale et orientale

Hortensia Papadat-Bengescu, Le concert de Bach (Concert din Muzicà de Bach, 1927). Traduit du roumain par Florica Ciodaru-Courriol. Editions Jacqueline Chambon, 1994.

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Actualité du mercredi – quelques auteurs en voyage

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Vous habitez Bordeaux, Dax, Lille, Marseille ou Lyon ? Vous êtes férus de littérature « de l’Est » ? J’ai compilé pour vous une petite liste de rencontres littéraires. Les mots-clés du jour sont : Slovaquie, Roumanie.

 

tour de france

Que Robert Darnton me pardonne de détourner ainsi son titre

A Lyon – ce soir ! – à 19h ! – la Librairie La Virevolte accueille une rencontre avec le romancier roumain Horia Ursu et les traducteurs Florica et Jean-Louis Courriol autour du roman Le siège de Vienne.

Toujours à Lyon, le 22 mars, une rencontre à la Bibliothèque Diderot sera dédiée à l’écrivain roumain d’expression française Panaït Istrati, la même bibliothèque accueillant une exposition d’ouvrages sur, de et autour de Panaït Istrati jusqu’au 31 mars.

A Bordeaux le 19 mars à 19h à la Librairie Olympique, rencontre avec le romancier et journaliste Pavol Rankov, autour de C’est arrivé un premier septembre, roman d’une génération de Slovaques, de 1938 à 1968.

A Lille, nouvelle escale de la Tournée des traducteurs le 22 mars à 18h à la librairie Place ronde : Laure Hinckel et Philippe Loubière parleront de la littérature roumaine en français avec pour thème « Cherchez la femme » : une belle liste de romans autour de ce thème est déjà à découvrir sur le site de la Tournée (parmi lesquels je peux déjà recommander L’été où maman a eu les yeux verts de Tatiana Tibuleac, et Madame T de Camil Petrescu).

A Lyon (encore !), plusieurs rencontres avec Bogdan Teodorescu sont au programme du festival Quai du Polar : le 30 mars à 15h30 (rencontre autour du rôle de la fiction et des écrivains dans l’Europe de 2019) et le 31 mars à 10h (autour de l’évolution de la société roumaine, 30 ans après la chute de Ceausescu ; avec également la participation de George Arion et Lucian Dragos Bogdan), le tout bien emballé avec de nombreuses séances de dédicaces sur les trois jours du festival.

A Marseille, le 5 avril à la Librairie Maupetit, ultime escale de la Tournée des traducteurs avec cette fois comme thématique « La géopolitique des villes » avec Nicolas Cavaillès et Laure Hinckel et encore une belle liste de romans roumains en traduction française à découvrir sur le site de la Tournée.

A Dax, l’auteure slovaque Jana Juráňová (Ilona. Ma vie avec le poète) participera à une rencontre à la bibliothèque municipale à 19h le 5 avril.

A Bordeaux, Jana Juráňová sera en tandem avec Viliam Klimáček (Bratislava 68 : Eté brûlant) pour une nouvelle rencontre, cette-fois le 6 avril à 16h30, au festival littéraire Escale du livre.


Julia Székely – Seul l’assassin est innocent

femmes écrivains d_europe centrale et orientaleL’Angleterre a eu Agatha Christie, Dorothy Sayers ou encore Margery Allingham ? La Hongrie, elle, avait Julia Székely qui, quoique n’étant pas aussi prolifique que ses contemporaines britanniques des années 1930 ou 1940, a tout de même été l’auteur d’une poignée de romans policiers, son premier – Rue de la Chimère – paraissant alors qu’elle avait 33 ans et déjà une carrière de pianiste. Deux ans plus tard, c’était au tour de Seul l’assassin est innocent, un livre qui a aujourd’hui plus de 75 ans et pourtant n’a pas pris une seule ride.

On y voit d’abord les divers membres d’une même famille de la bonne société, chacun avec leurs préoccupations : Poupée l’adolescente, qui cherche à se démarquer de son milieu en s’associant avec le fils du gardien dans de vagues activités révolutionnaires ; la mère Magda obsédée par sa beauté et par l’image qui lui renvoie d’elle-même son amant ; le père dégoûté de la vie mais inquiet pour les activités illégales de son club ; et enfin le petit Petit, qui tourne autour de chacun d’eux en espérant obtenir un peu de leur attention. Les premiers chapitres les présentent chacun à leur tour dans leurs activités et leur état d’esprit de ce jour d’hiver dans lequel se déroule l’intrigue, avec des rouages bien huilés qui permettent aussi à Székely de mettre en place les bases de l’histoire. Autour de ces quatre membres d’une famille désunie gravitent aussi d’autres personnages – l’amant Robert Gedeon (si souvent évoqué mais qu’on ne voit que le temps qu’il ouvre la porte de sa voiture pour en laisser descendre Magda), son neveu, Pista le fils du gardien, et l’inspecteur Péterffy dont l’apparition au beau milieu du roman précède de quelques pages et quelques minutes l’annonce du crime.

Je ne crois pas révéler beaucoup en dévoilant le nom du malheureux assassiné :

A l’autre bout du fil on entendait une voix tremblante d’excitation. On pouvait à peine saisir les mots : meurtre… agent de service … mort … tout de suite… Les phrases se bousculaient, il se pouvait que la communication soit mauvaise, ou bien l’interlocuteur, affolé. (…)

– Son nom, son adresse ?

– Le crime a eu lieu au 9 rue du Tilleul. Une villa particulière, la victime était le seul occupant, personne d’autre… Il est mort.

– Son nom !

Cette fois la réponse claqua, limpide :

– Il s’agit de Robert Gedeon.

Attardons-nous cependant plutôt sur la personne de l’inspecteur, car celui-ci aime se donner des allures d’écrivain – c’est un inspecteur-écrivain comme d’autres sont des gentlemen-farmer. C’est d’ailleurs en sa capacité d’écrivain (car il est déjà l’auteur, sous le nom d’Archibald Cross, de romans policiers aux titres tels que « Le favori de Scotland Yard », et s’apprête à récidiver avec « Meurtre à Downing Street ») qu’on le rencontre d’abord, alors qu’il s’est autorisé à laisser son esprit vagabonder en cet après-midi d’hiver où son travail d’officier de police lui a temporairement laissé un moment de désœuvrement.assassin

A l’annonce du meurtre, le voilà bien sûr qui entre immédiatement en action, et les chapitres suivants laissent la place à l’enquête, qui sera rythmée tout autant par son orgueil professionnel que par l’intérêt que l’affaire pose pour lui en tant que matériau éventuel pour son prochain roman. Evidemment, instincts d’enquêteur et de romancier ne font pas toujours bon ménage, et voilà qu’il s’imagine un dénouement, puis un autre, sans savoir que la vraie solution viendra du hasard plutôt que du don d’intuition dont il est si fier.

Je me moque un peu de cet inspecteur Péterffy alias Archibald Cross et il le mérite bien tant il se prend au sérieux ; d’ailleurs Julia Székely le taquine aussi lorsqu’elle le met par exemple face à face avec le neveu de Robert Gedeon :

– Tu me questionnes comme si tu étais un type de Scotland Yard dans un roman d’Archibald Cross ! « Où avez-vous passé l’après-midi ? demanda M. Chippendale, tandis qu’il suivait des yeux la fumée de sa cigarette d’un air indifférent. »

Sur quoi le jeune Gedeon exprima sa bonne humeur par un rire franc.

En même temps, difficile de ne pas avoir de sympathie pour ce jeune inspecteur à qui ses revenus d’auteur permettent d’acheter des livres (« tout Goethe, Shakespeare, Tolstoï et Dostoïevski »), des places de concert et même un nouvel imperméable, ce qu’il ne pourrait pas faire avec « son maigre salaire de fonctionnaire ».

Pendant tout ce temps, c’est d’ailleurs bien sûr Julia Székely qui mène la danse, selon le rythme imperturbable imprimé par la grande et la petite aiguille de l’horloge depuis la première phrase du roman :

Dans la rue presque déserte, une heure n’avait pas encore sonné.

A dix heures du soir, l’horloge sonne à nouveau, une porte claque, et c’est déjà la fin du roman.

Székely reprend ici les mécanismes qu’elle avait déjà mis en œuvre de manière si réussie dans Rue de la Chimère : une intrigue restreinte dans le temps, et aussi dans l’espace car même si l’histoire se passe dans une succession de lieux (devant l’école de Poupée, dans un café, dans le bureau de l’inspecteur puis du neveu de Gedeon, dans la maison familiale), c’est bien une atmosphère de huis-clos qui prévaut, aidée par la neige qui tombe dehors et, dedans, par les lourdes tentures et les volutes de fumée émanant des cigarettes. En quelques mots, Székely réussit très bien à créer cette atmosphère, et la traduction très efficace de Sophie Képès y contribue sans aucun doute (Sophie Képès a d’ailleurs obtenu le Prix Bagarry-Karátson de la traduction du hongrois pour ce roman en 2015). La construction de l’intrigue est tellement fluide et légère, et les personnages bien brossés, que j’imagine très facilement une transposition du roman au théâtre.

szekely juliaC’est donc avec un petit roman agréable et bien ficelé, écrit par une femme qui se joue des codes du roman policier tel qu’il était pratiqué au début des années 1940, que j’entame ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale et en particulier sur les « précurseuses » de la première moitié du XXe siècle. Par la même occasion je contribue au Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, une excellente initiative pour découvrir des auteurs et auteures de ces pays « de l’Est » !

Julia Székely, Seul l’assassin est innocent (Bűnügy, 1941). Traduit du hongrois par Sophie Képès. Phébus, 2015.

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A la recherche des femmes écrivains d’Europe centrale et orientale

Quel meilleur jour pour inaugurer sur ce blog une série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale qu’aujourd’hui, journée internationale du droit des femmes ?

On pourrait penser que c’est une idée saugrenue que de présenter des œuvres d’auteures d’Europe centrale ou orientale traduites en français. Après tout, ça ne relève pas juste de la recherche d’une aiguille dans une botte de foin : quelque fois, c’est plutôt de la recherche d’une aiguille en paille dans une botte de foin qui a passé l’hiver sous la pluie, tant il faut surmonter le double obstacle de l’identification de femmes auteurs à des périodes où la littérature était plutôt masculine (tant pour la production que pour la critique) et du tamis si fin que représente la traduction. Faire connaître la littérature d’Europe centrale et orientale tout court, n’est-ce pas déjà un défi en soi ?

femmes écrivains d_europe centrale et orientale

Pourtant, il y a de belles découvertes à faire et le simple fait pour moi de pouvoir lire et partager les textes d’une femme écrivant en Roumanie dans les années 1920, ou en Pologne dans les années 1930, ou en Serbie il y a trente ans, ou encore en Bulgarie il y a juste quelques années, toutes traduites en français, est enthousiasmant.

Je vous propose donc ici des idées de lectures, la plupart traduites en français mais certaines non (ou, pour être plus positive : pas encore traduites). J’ai choisi de les présenter par période historique – selon une classification pas du tout scientifique qui se limite au XXe siècle et au XXIe siècle – plutôt que par pays ou ordre alphabétique, car chaque période amène avec elle ses possibilités et ses contraintes en termes de la place des femmes dans la société et donc en tant qu’auteures pour un public en dehors du cercle familial ou amical, et il me paraissait intéressant de les mettre en valeur. Ainsi, je leur ai assigné une place selon qu’elles sont « précurseuses », « modernes » ou « contemporaines ». J’y rajoute aussi deux catégories thématiques qui complètent ces catégories historiques en faisant ressortir certaines spécificités de leurs œuvres : la catégorie « reportage » et celle « Exil et adoption » des auteures écrivant dans une langue autre que celle de leur pays d’origine. Par contre, je n’ai pas trouvé de livres de voyage écrits par des femmes, ce qui aurait pourtant fait une autre catégorie intéressante.

Il y a beaucoup de questions concernant la littérature « féminine » : pourquoi est-elle moins visible que celle écrite par des hommes ? Pourquoi telle ou telle écrivaine a-t-elle pu émerger malgré un pays ou un contexte historique peu propice à la pratique publique de l’écriture chez les femmes ? Existe-t-il une écriture typiquement féminine ? Le fait de venir de ces pays en particulier posait-il des contraintes particulières ou au contraire a-t-il à certaines périodes permis une plus grande égalité des écrivaines par rapport à leurs homologues masculins ? Peut-être, mais seulement peut-être, aurai-je à mon tour des éléments de réponse au fil de cette série.

Voici donc quelques écrivaines que j’ai recensées jusqu’ici, avec le cas échéant leurs livres traduits en français dont je pourrai parler au fil de la série. Pour des raisons bassement matérielles je me suis aussi limitée à celles pour lesquelles je peux mettre la main sur un de leurs livres. Enfin, si beaucoup de femmes sont aussi reconnues pour leurs poèmes, pièces de théâtre ou autres formes d’écriture, ma préférence va à la prose et la liste ci-dessous le montre bien.

Les précurseuses sont, en fait, parmi les premières romancières modernes dans leur pays. J’y inclus :

  • En Roumanie, Hortensia Papadat-Bengescu (1876-1955) : Le Concert de Bach, 1927 (Eds Jacqueline Chambon/Actes Sud, 1994).
  • En Hongrie, Margit Kaffka (1880-1918) : Couleurs et années, 1912 (L’Harmattan, 2010).
  • En Hongrie, Júlia Székely (1906-1986) : Rue de la Chimère, 1939 (Buchet-Chastel, 2005) ; Seul l’assassin est innocent, 1941 (Phébus, 2015).
  • En Pologne, Zofia Nałkowska (1884-1954) : Choucas, 1927 (Edgar Malfère, 1937), Médaillons, 1946 (Institut d’Etudes slaves, 2014), Les Impatients, 1938 (Circé, 2016).
  • Et aussi, en slovaque, Margita Figuli (1909-1995), auteur notamment de Trois chevaux châtains publié en 1940 mais pas traduit en français à ce jour.

Parmi les modernes, dont l’œuvre apparait principalement pendant la période d’après-guerre, je range :

  • En Hongrie, Magda Szabó (1917-2007), devenue l’une des auteurs les plus connues à l’étranger grâce notamment à La Porte, 1987 (Viviane Hamy, 2003). Il est d’ailleurs intéressant de voir que des traductions de ses œuvres en français apparaissent déjà dans les années 1960 et 1970 : son premier roman, Fresque, sort par exemple en 1958 en Hongrie et parait cinq ans plus tard aux Editions du Seuil. Depuis 2004, nombre de ses romans ont été publiés ou republiés aux Editions Viviane Hamy : La ballade d’Iza (2004), Rue Katalin (2006), Le faon (2007), Le vieux puits (2008), L’instant : La Créüside (2009), Abigaël (2017).
  • En Tchécoslovaquie, Květa Legátová (1919-2012) dont la carrière d’écriture s’étend des années 1950 aux années 2000 mais dont les deux livres les plus connus et traduits en français sont Ceux de Želary (2001, en français chez Noir sur Blanc en 2010) et La Belle de Joza (2002, en français chez Noir sur Blanc en 2007).
  • En Yougoslavie, Svetlana Velmar-Janković (1933-2014), auteure d’essais, de nouvelles, de pièces de théâtre et de romans parmi lesquels Dans le noir (1990) a été traduit chez Phébus en 1997.
  • Et aussi, en hongrois, Erzsébet Galgóczy (1930-1989), auteur de romans, reportages et travaux sociologiques, et qui forma un couple avec l’actrice Hilda Gobbi. Son roman La Chapelle Saint-Christophe (1984) a été traduit en français chez Nagel en 1987 et son roman semi-autobiographique A közös bün (« Le péché commun ») sur l’assassinat d’une journaliste dans la Hongrie d’après la révolution de 1956, publié en 1976, a été traduit en anglais et en allemand.
  • Et, en bulgare, Vera Moutaftchiéva (1929-2009), dont Le Prince errant (Stock, 1988) et Moi, Anne Comnène (Gutenberg/Sofia, 2007) ont été traduits en français mais sont quasiment introuvables, malheureusement.

Si cette catégorie des « modernes » est finalement si peu fournie, c’est en partie parce que tellement d’écrivains, hommes ou femmes, ont choisi l’exil au cours de la seconde Guerre Mondiale, durant la période communiste, au moment de la transition démocratique et jusqu’à aujourd’hui. Dans de nombreux cas, cela s’est accompagné de l’adoption d’une nouvelle langue d’expression, que ce soit le français, l’allemand, l’italien ou d’autres langues encore.

On trouve ainsi Agota Kristof (Ágota Kristóf), d’origine hongroise mais écrivant en français ; Irena Brežna et Ilma Rakusa, d’origine slovaque mais d’expression allemande ; Andrea Salajova, également d’origine slovaque, écrit directement en français, de même qu’Elitza Gueorgieva, d’origine bulgare mais écrivant en français et Brina Svit (d’origine slovène), tandis qu’Ornela Vorpsi (d’origine albanaise) se partage entre le français, l’italien et l’albanais.

Herta Müller et Melinda Nadj Abonji ont une relation plus spécifique encore à la langue, car si la première est née en Roumanie dans la minorité allemande et est d’expression allemande, la seconde est née en Yougoslavie dans la minorité hongroise, mais écrit en allemand suite à l’installation de sa famille en Suisse dans les années 1970.

Parmi les œuvres en français : Agota Kristof – Le grand cahier, La preuve, Le troisième mensonge, L’analphabète, Hier ; Irena Brežna – L’ingrate venue d’ailleurs, Du meilleur des mondes (Editions d’en bas, 2014 et 2015 respectivement) ; Ilma Rakusa – L’Ile (Editions d’en bas, 2016), La mer encore (Editions d’en bas, 2012) ; Andrea Salajova – Eastern (Gallimard, 2015), En montant plus haut (Gallimard, 2018) ; Elitza Gueorgieva – Les cosmonautes ne font que passer (Editions Verticales, 2016) ; Brina Svit – Une nuit à Reykjavík, Un cœur de trop, Con brio (tous chez Gallimard) ; Ornela Vorpsi dont le dernier roman L’été d’Olta est sorti chez Gallimard en 2018 ; Herta Müller – La balance du souffle, L’homme est un grand faisan sur terre (Gallimard) … ; et Melinda Nadj Ablonji – Pigeon, vole (Métailié, 2012).

Les contemporaines sont finalement tellement nombreuses que je vais me limiter à en citer quelques-unes traduites en français :

  • En Pologne, il n’y a presque plus besoin de présenter Olga Tokarczuk (traduite en français depuis 1998 avec Dieu, le temps, les hommes et les anges chez Laffont, la dernière traduction étant en 2018 avec Les livres de Jakób aux Editions Noir sur Blanc), mais on peut citer aussi Joanna Bator (Le Mont-de-Sable, 2014, Noir sur Blanc), Żanna Słoniowska (Une ville à cœur ouvert, 2017, Delcourt), Magdalena Parys (188 mètres sous Berlin, 2017, Agullo ; Le magicien, 2019, Agullo).
  • En Roumanie : Gabriela Adamesteanu est assez bien traduite en français (par exemple : Vienne le jour, 2009, Gallimard ; Une matinée perdue, 2013, Gallimard ; et Les années romantiques, 2019, Non Lieu) de même que Florina Ilis dont deux romans sont disponibles aux Editions des Syrtes : La croisade des enfants (2009) et Les vies parallèles (2014). Également traduite du roumain aux Editions des Syrtes, Tatiana Ţîbuleac avec L’été où maman a eu les yeux verts.
  • En Bulgarie : Theodora Dimova, dont Mères et Adriana sont traduits en français aux Editions des Syrtes (2006/2019 et 2008 respectivement).
  • En Croatie, Dasa Drndic, née en 1946 et décédée en 2018, est l’auteur de plusieurs romans dont seul son « roman documentaire » Sonnenschein a été traduit en français, en 2013 chez Gallimard.
  • En Lettonie, Inga Ābele est l’auteur de pièces de théâtre, et c’est avec Les cerfs noirs (2008, Editions théâtrales) que je l’avais connue, mais son recueil de nouvelles Nature morte à la grenade est également disponible en français (2005, L’Archange minotaure).
  • Pour terminer, une auteure tchèque de plus en plus reconnue à l’étranger mais pas encore traduite en français, Kateřina Tučková, dont le roman L’expulsion de Gerta Schnirch s’apprête à sortir en traduction allemande et polonaise, après l’italien et le hongrois, tandis que Les déesses de Źítková est disponible en ukrainien, polonais, macédonien, roumain, allemand, slovaque, biélorusse, bulgare et hongrois (des traductions en arabe égyptien, italien et serbe sont également prévues) !

Enfin, la catégorie « reportage » est représentée pour le moment par Svetlana Aleksievitch, dont l’œuvre a notamment été couronnée par le prix Nobel de littérature en 2015 et dont nombre de livres sont traduits en français, ainsi que par Hanna Krall, également romancière (Le roi de cœur, Tu es donc Daniel…) mais que j’inclus ici du fait de son livre Prendre le bon Dieu de vitesse, paru en 1977 et dans lequel elle retranscrit ses échanges avec Marek Edelman, dernier dirigeant survivant du soulèvement du Ghetto de Varsovie en 1943.

J’ai un sentiment assez partagé en arrivant à la fin de cette liste, car elle repose sur une catégorisation qui ne devrait finalement pas être si importante pour savoir s’il s’agit d’un bon livre ou non. Magdalena Parys et Margit Kaffka n’ont en fait rien à voir l’une avec l’autre et il ne viendrait à personne à l’esprit de mettre, par exemple, Boleslaw Prus et Vilmos Kondor dans une même liste juste parce qu’ils sont des écrivains issus de pays d’Europe centrale et orientale ! Pourtant c’est en même temps satisfaisant de voir une telle liste, surtout qu’elle est déjà longue, mais loin d’être complète. C’est en tout cas une liste dans laquelle je vais puiser dans les semaines à venir, notamment pour participer au Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

Le Dictionnaire universel des créatrices est un outil vraiment utile pour identifier d’autres femmes dans le domaine de la littérature (mais aussi des arts, de la vie politique, de l’artisanat et d’autres domaines). Quant à ma propre liste, je la complèterai au fil des lectures et découvertes dans un index plus facilement utilisable sur ce blog.


Actualité du mercredi – nouvelles publications en mars

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Le mois de mars amène avec lui un beau lot de nouvelles parutions, le zoom du Salon du Livre sur Bratislava cette année étant bien sur une bonne occasion pour sortir des livres d’auteurs slovaques (mais pas que).

Commençons donc avec les Slovaques : Pavel Vilikovský, décrit comme le plus grand écrivain contemporain et représentant de la littérature postmoderne slovaque, est le mieux desservi avec trois nouveaux titres. Le 7 mars, Phébus publie Un chien sur la route « roman du dépaysement [et] déclaration d’amour joyeuse à la littérature ». Le lendemain, c’est au tour d’Autobiographie du mal aux Editions Maurice Nadeau, mise en scène d’une confrontation fatale sur fond de coup d’Etat dans la Tchécoslovaquie communiste de février 1948, et « n’est pas sans rappeler l’atmosphère du Zéro et l’infini de Koestler ». Déjà fin février, les Editions de l’Aire avaient publié Neiges d’été, « livre sur la perte, de la mémoire, de nos proches ».

Pavel Vilikovský sera à Livre Paris le vendredi 15 mars à 16h sur le stand de Bratislava.

Le 8 mars, les Editions Intervalles publient L’Ecuyère d’Uršuľa Kovalyk, roman « poétique et caustique sur l’adolescence » à la fin des années 1980 en Tchécoslovaquie.

Le 12 mars, les Editions Do publient Au nom du père, de Balla, récit « sous forme d’auto-analyse névrotique » d’un « narrateur insupportable », homme individualiste et sarcastique… Même jour, même éditeur, autre registre : Ilona. Ma vie avec le poète, de Jana Juránová, exercice intéressant de reconstruction biographique, « livre subtil, émouvant et provocateur » sur l’épouse de poète slovaque Pavol Országh Hviedoslav, femme presque vouée à l’oubli malgré la célébrité en son temps de son mari.

Dans le domaine roumain, les éditions Non Lieu publient le 7 mars Les années romantiques, témoignage et œuvre littéraire de la journaliste et romancière roumaine Gabriela Adameşteanu sur « les années de la fin de la dictature de Ceausescu, la naissance d’une nouvelle Roumanie et l’entrée du pays dans la communauté européenne ». Cristina Hermeziu lui consacre un article ici.

Traduit du hongrois mais parlant d’un tout autre monde, La fièvre, recueil de nouvelles de Sándor Jászberényi, correspondant de guerre : « du Caire à la bande de Gaza, du Darfour au Yémen, Jászberényi livre un récit brûlant, empreint d’humanité, de poussière ocre et de sang chaud ». En librairie le 7 mars, en attendant la participation de l’auteur au festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo en juin.

Encore du voyage pour terminer, mais cette fois à nouveau sur les terres européennes, Sur la route du Danube d’Emmanuel Ruben sort aujourd’hui 6 mars. L’éditeur Rivages n’est pas très disert sur ce livre mais L’Or des livres lui a consacré un long article élogieux dont il ressort qu’il s’agit du « fruit de deux périples cyclistes [au cours desquels] l’auteur remonte le Danube à contre-courant, de son embouchure à sa source au sein de la forêt Noire », que ce livre propose une vision de l’Europe opposée à celle du célèbre Danube de Magris, et qu’il « s’inscrit brillamment dans le sillage Enardien ». Une présentation plus qu’alléchante donc.

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