Nándor Gion – Le soldat à la fleur

nador_gion-pdf-374x600J’avais prévu, pour rentrer cet été de Bosnie-Herzégovine, d’obliquer vers l’est au sortir de Sarajevo, afin de rejoindre la ligne ferroviaire Belgrade-Budapest et, faisant escale à Novi Sad ou à Subotica, de faire enfin connaissance avec la Bácska. Région du nord de la Serbie, enserrée à l’ouest par la Croatie, à l’est par la Tisza, au sud par le Danube et au nord par la Hongrie, elle est le berceau de plusieurs écrivains hongrois, certains nés au temps où elle faisait encore partie de l’empire austro-hongrois, d’autres nés après son rattachement à la Yougoslavie.

Finalement, j’ai opté pour un autre chemin de retour, gardant donc de cette région une connaissance plutôt littéraire que réelle, mais à laquelle la lecture de ce Soldat à la fleur (que m’ont fait parvenir les éditions des Syrtes) a ensuite contribué en lui ajoutant par la même occasion une dimension plus historique : le roman annonce d’emblée que l’action se situe en 1898, lorsque le meunier Stefan Krebs s’installe avec sa famille dans la petite bourgade de Szenttamás, et se termine avec les dernières heures de la première guerre mondiale. A la suite du meunier, le lecteur découvre le village, et notamment son caractère multi-ethnique : Stefan Krebs, un souabe, vient ainsi pour travailler chez le propriétaire serbe d’un moulin sur la GrandRue du village, mais c’est d’abord la communauté hongroise qui l’y accueille, à sa manière.

Devant la taverne, se tenait un groupe d’une bonne vingtaine d’hommes. Ils étaient tous coiffés de chapeaux crasseux aux bords affaissés et observaient avec curiosité la charrette qui approchait. L’un d’eux, aviné, s’avança en zigzaguant. Il s’accrocha au timon, regarda Stefan tout en trottinant à côté de la charrette et lui demanda :

– Tu es souabe, toi ?

Stefan ne dit rien, il détourna la tête, mais l’ivrogne, rivé à la charrette, s’écria :

– Tu ne peux pas être hongrois, tu n’as pas de moustache. Tu es sûrement souabe.

Les Tsiganes de passage, et quelques juifs, complètent la population de Szenttamás. Le premier chapitre n’est ainsi pas juste celui où est dépeinte l’installation de la famille Krebs à Szenttamás et leurs efforts (souvent frustrés) pour s’enrichir, il est également l’occasion de brosser le portrait, d’emblée très évocateur, du village et de ses habitants. J’ai surtout apprécié sa description de l’organisation d’une bourgade qu’on devine être assez petite mais où néanmoins les différents groupes ethniques et sociaux se sont réparti l’espace : aux Hongrois aisés le Tuk et la partie de la GrandRue hors du quartier serbe, aux moins travailleurs la rue Zöld et aux plus malchanceux la rue du Calvaire de l’autre côté de la rivière.

Par la suite, les premières maisons sont apparues sur cette même rive et ont formé peu à peu la rue du Calvaire. Ce fut la première et unique rue pendant près de trente ans dans ce secteur marécageux où habitaient surtout d’anciens Tukais appauvris ; harassés, tombés dans la misère, ils luttaient désespérément pour tenter de retourner sur la colline du Tuk. Honteux d’avoir échoué dans la rue du Calvaire, ils travaillaient avec plus d’acharnement encore que les « remueurs » de terre du Tuk obsédés par l’argent.

La rue Zöld, la colline du Calvaire, le barrage du Szív, voilà dans les grandes lignes les limites de l’espace dans lequel se déroule ce roman. Ce sont aussi plus ou moins les limites du monde d’István Rojtos Gallai, principal protagoniste du roman.

A l’opposé de son père et de ses frères, pour lesquels travailler comme ouvrier agricole est signe d’ascension sociale, István se voit comme le digne successeur de ses ancêtres bergers : jouer de la cithare dans les bals de fin de semaine lui permet de s’affranchir de la nécessité du travail quotidien, et cela en fait le personnage idéal par lequel découvrir le village. Juché sur la colline du Calvaire, il observe les efforts qu’en déploient les habitants pour gagner leur vie, ou se mêle aux aventures d’autres qui, comme lui, se tiennent à l’écart de leur communauté : Adam Török le garçon effronté mais débrouillard, Gilike le doux porcher, Rézi la travailleuse au caractère affirmé.

Se déroule ainsi sous les yeux d’István, et donc sous les nôtres, le quotidien d’un village pluri-ethnique de la grande plaine hongroise de la toute fin du XIXe siècle jusqu’à la première guerre mondiale, les amitiés et les querelles, les efforts légaux et illégaux pour s’enrichir, la pauvreté qui pousse quand même à l’exil en Amérique, le poids du grand propriétaire terrien du village. L’histoire personnelle d’István et de ses congénères est tout naturellement placée dans un contexte historique plus général, donnant ainsi toute sa saveur au roman.

L’écrivain y joue, de plus, un jeu de narration très habile, glissant d’un narrateur omniscient à une narration à la première personne par István, et d’une narration au fil des faits rapportés à une narration dans laquelle István marque bien le temps écoulé depuis les faits. Un peu comme ces portraits de la Renaissance où une manche dépassant négligemment d’un faux cadre permet au peintre de jouer avec l’illusion de profondeur, ces alternances très fluides de temporalité et de point de vue permettent d’imprimer au récit une impression d’immédiateté et de véracité (à la parution du roman en 1973, ce passé n’était pas aussi lointain pour l’écrivain qu’il l’est pour nous aujourd’hui).

La personnalité du narrateur et l’élément presque fantastique qu’apporte le « soldat à la fleur » sont d’autres éléments qui font du roman une lecture si agréable. Ce soldat a une existence extérieure à István, puisqu’il figure sur l’une des colonnes du calvaire, et son aspect souriant, détaché du rôle qu’il est sensé jouer dans l’histoire biblique (son autre attribut est le fouet à clous avec lequel il devrait fouetter Jésus portant la croix), fascine le narrateur : il en fait sa porte vers le bonheur, son échappatoire lorsqu’il est insatisfait du monde autour de lui. De ce fait, le soldat est aussi le marqueur de l’évolution d’István, d’un adolescent qui semble avoir réussi à se tailler une réalité à sa convenance, à un homme changé par son expérience de la guerre et par son absence du village. En ce sens, István est un double plus réussi du porcher Gilike, ce simple d’esprit inoffensif dont la stratégie pour échapper au mépris de son entourage est poignante et le mène finalement à sa perte.

Faut-il aussi voir dans la rupture de la relation qui lie István au « soldat à la fleur » à son retour de la guerre le présage d’un monde plus dur et encore moins propice à la rêverie ? La fin de ce court roman est, plus qu’une conclusion, une invitation à continuer à vivre aux côtés d’István et des habitants de Szenttamás, et il faudra espérer pour cela que les trois autres volumes de la tétralogie qu’ouvre Le soldat à la fleur pourront également être publiés par les éditions des Syrtes : écrits durant plusieurs décennies, les trois autres romans suivent la destinée d’István et de sa famille durant l’entre-deux-guerres et jusqu’à la période titiste yougoslave.

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à Szenttamás (Srbobran en Serbie) en 1941, Nándor Gion a grandi dans la Bácska et a pu faire la majeure partie de sa carrière dans la communauté hongroise de Serbie : d’abord formé pour devenir ajusteur-monteur, il intègre le cursus d’études hongroises de l’université d’Újvidék (Novi Sad en serbe) et commence alors à travailler pour la radio hongroise de la région, grimpant petit à petit les échelons (il en deviendra rédacteur-en-chef) en même temps qu’il établit sa réputation d’écrivain. L’éclatement de la Yougoslavie et la guerre le poussent à quitter sa région natale en 1993 et à s’installer dans la banlieue de Budapest, puis à Szeged (sud de la Hongrie) où il décède en 2002. Reconnu tant par la communauté hongroise de Serbie (il reçoit plusieurs prix locaux dès la fin des années 1960) que par la Yougoslavie (prix Neven) et la Hongrie (prix Attila József, prix Sándor Márai, élection à l’Académie hongroise des arts en 2000), sa maison natale est depuis 2010 un musée. Ses œuvres semblent connaître aujourd’hui un regain de popularité puisqu’une nouvelle édition du Soldat à la fleur vient de sortir aux éditions Magvető (l’une des principales maisons d’édition hongroises), et une sélection de ses textes pour la radio aux éditions Napkút en version audio.

Avec cette chronique, je contribue au challenge Voisins Voisines, d’À propos de livres, chez qui l’on peut retrouver de nombreuses lectures du monde.

Nándor Gion, Le soldat à la fleur (Virágos katona, 1973). Traduit du hongrois par Gabrielle Watrin. Editions des Syrtes, 2018.

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Edna O’Brien – Les petites chaises rouges

little red chairs.jpegAu début, je ne savais pas trop par où commencer pour parler de ce livre, mais peut-être le plus simple est de dire qu’il est écrit par la grande écrivaine irlandaise Edna O’Brien et qu’il constitue, tout comme L’hiver des hommes de Lionel Duroy, une manière de transposer en littérature la guerre de Bosnie, vues « de l’extérieur ». C’est probablement leur seul point commun, car là où L’hiver des hommes relève davantage du documentaire fictionnalisé, le livre d’Edna O’Brien appartient sans aucun doute à la fiction même si, ici, la réalité sur laquelle s’appuie cette fiction transperce de part en part et dans toute son aspérité les pages de ce roman.

A Cloonoila, les habitants de cette petite bourgade irlandaise vivent leur vie habituelle, avec son train-train quotidien, son ennui, ses joies et ses tracas. C’est dans cet endroit un peu reculé et où tout le monde se connaît qu’apparaît un jour d’hiver « l’étranger », l’homme à la longue barbe dont l’accoutrement, les manières distinguées et réservées, l’érudition et l’accent étranger le rendent si distinct.

Long afterwards there would be those who reported strange occurrences on that same winter evening ; dogs barking crazily, as if there was thunder, and the sound of the nightingale, whose song and warblings were never heard so far west.

D’objet de curiosité, ce Dr. Vladimir devient rapidement une sorte de trophée, la ville entière tombant sous le charme de cet énigmatique expert on ésotérisme, « healer and sex therapist » : la ville entière, mais surtout Fidelma, presque quarantenaire, encore sous le coup de la faillite de sa boutique de mode et dévorée par le désir d’avoir un enfant. D’énigmatique, le personnage du docteur va cependant devenir sinistre à l’extrême, et c’est de manière inattendue et terrible que le destin de Fidelma va s’entremêler à celui des victimes du conflit bosnien,

Le rôle de cette guerre, et de son cortège d’atrocités et de traumatismes, est annoncé ici et là, notamment par le personnage de Mujo, le garçon de cuisine de l’hôtel chic du coin. Pour lui, comme pour beaucoup d’autres, la guerre de Bosnie est encore un traumatisme vivant dans leur chair et dans leur mémoire. Mais pour Fidelma, c’est un tout autre traumatisme, au départ entièrement privé, qui va l’emmener dans une trajectoire de collision brutale avec le traumatisme public des Balkans.

Elle ne pourra jamais se défaire de son association, si fortuite et pourtant si pesante, avec la Bosnie, parce qu’elle en est marquée physiquement et parce que d’autres la lui renvoient à la figure aux moments les plus inattendus. Cependant, elle s’exile, pour tenter de se soustraire à la curiosité et à la haine qui l’entourent, et se retrouve plongée parmi d’autres exilés venus des quatre coins du monde. C’est, en fait, un monde similaire à celui de Mujo et de ses collègues de l’hôtel de Cloonoila, celui que côtoyait auparavant Fidelma sans y prêter attention, et dont elle ignorait la précarité, le déracinement, mais aussi la confiance en une vie meilleure.

C’est avec le chemin qu’elle prend pour continuer sa vie, un chemin somme toute assez encourageant au vu des circonstances, que se termine le livre.

I am not a stranger here anymore.

J’ai beaucoup tardé à écrire à propos de ce livre, lu en juillet, en partie parce que j’ai eu tellement petites chaises rougesde mal à réconcilier le titre (qui comme le rappelle le paragraphe introductif renvoie aux chaises rouges disposées à Sarajevo en 2012 en commémoration des 11541 hommes, femmes et enfants décédés durant le siège de la ville entre 1992 et 1995) et le roman qui est et en même temps n’est pas un roman sur la Bosnie, tout comme il est et en même temps n’est pas sur un destin de femme, sur la culpabilité et l’innocence, sur l’exil, sur la maternité et la vulnérabilité qu’elle implique pour les femmes, en tant qu’individus et en tant que groupe. Le roman est sur tout cela à la fois, et ce n’est pas aisé d’accepter qu’il n’y a pas une clé de lecture, une thématique qui sera posée puis résolue pour le lecteur.

Est-ce que cela en fait le chef d’œuvre d’Edna O’Brien, comme l’écrit Philip Roth sur la couverture de l’édition anglaise du livre ? Je ne sais pas, mais cela ne veut pas dire que je suis mitigée par rapport au livre. Au contraire, beaucoup de choses m’ont plu dans le style, l’habileté de l’auteur à glisser ici et là un détail, une description qui tout de suite rendent vivant et identifiable un lieu ou une personne. L’empathie, aussi, envers ses personnages, même (voire surtout) parmi les seconds rôles : Dara, Mujo, sœur Bonaventure, la petite Mistletoe. Parmi les multiples voix qui font ce roman, c’est finalement celle de Fidelma qui reste la plus énigmatique pour moi, tellement elle s’exprime peu à la première personne.

edna o brien

D’Edna O’Brien, je n’avais lu jusqu’ici que son premier livre, The Country Girls, écrit 55 ans avant Les petites chaises rouges. Le style, le contexte ont changé mais j’ai retrouvé dans Les petites chaises rouges cet engagement et cette volonté de mettre le doigt sur les manquements du monde. A la parution du roman en 2015 (2016 pour sa traduction française), le procès à la Haye de Radovan Karadzic (qui inspire celui du docteur) était encore en cours.

Edna O’Brien, The little red chairs (Faber & Faber, 2015). Traduction française : Les petites chaises rouges, Sabine Wespieser, 2016.


Lionel Duroy – L’hiver des hommes

hiver des hommesIl y a quelques jours, je lisais un article sur le ré-enterrement de quelques-uns des corps de victimes de Srebrenica, découverts encore récemment dans des fosses communes, 23 ans après le massacre commis dans cette ville de l’est de la Bosnie-Herzégovine. Par coïncidence, j’entamais à peu près au même moment la lecture de L’hiver des hommes de Lionel Duroy, deuxième livre qu’on m’a gentiment prêté en prévision de mon voyage dans ce pays. Je suis sortie de cette deuxième lecture assez abattue et plutôt perplexe : comment réconcilier l’essor touristique et les sites naturels et architecturaux visiblement merveilleux de ce pays, avec une histoire aussi dure et récente ?

Rien dans le livre n’indique quelle y est la part de réel, et quelle d’imaginé, et j’hésite d’ailleurs à le qualifier de roman même si c’est bien ce qui est indiqué sur la tranche du volume. On suit dans L’hiver des hommes les rencontres de Marc, un écrivain-journaliste français qui avait couvert la guerre vingt ans auparavant, avec différentes personnes serbes ou de la République serbe de Bosnie, au début des années 2010 : un ex-colonel serbe vivant dans la crainte de l’arrestation ; une historienne auteure d’une bio-hagiographie du général Ratko Mladic (commandant des troupes ayant commis le massacre de Srebrenica et à ce titre condamné à la réclusion à perpétuité par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie de La Haye en 2011, pour génocide et crime contre l’humanité) ; un ancien ministre de Radovan Karadzic (dirigeant des Serbes de Bosnie à l’époque, dont le procès en appel de sa condamnation à 40 ans de réclusion s’est ouvert il y a quelques mois) ; et d’autres acteurs de ce terrible conflit.

C’est l’hiver, et alors que nous suivons Marc de ville en village en République serbe de Bosnie, les tempêtes de neige se font plus intenses, les nuits plus longues et plus hostiles, et dans les appartements surchauffés les langues se délient avec plus ou moins de bonne volonté sur les questions qui les préoccupent encore. Quelle est la part de responsabilité des différents groupes ethniques dans le massacre de Srebrenica, dans le siège de Sarajevo, et dans bien d’autres événements de cette guerre ? Les Serbes sont-ils les grands incompris du XXe siècle ? Serbes, Croates et Musulmans peuvent-ils encore espérer vivre ensemble ?

A la dureté de la météo s’ajoute une atmosphère de plus en plus pesante et claustrophobique, à mesure que Marc se rend compte de la nature des sentiments des gens qu’il rencontre : admiration pour Mladic, rejet mêlé de crainte envers les inspecteurs du tribunal de La Haye, animosité encore forte entre les partisans de Mladic et ceux de Karadzic, et plus forte encore envers ceux qui, Serbes, s’étaient refusés à prendre le parti serbe contre les Musulmans et Croates qu’ils avaient si longtemps côtoyés au quotidien. Surtout, le sentiment que, là-bas, dans la Sarajevo au pied des collines, que les Serbes évitent soigneusement de peur d’y être arrêtés ou assassinés, les Musulmans préparent un assaut contre leurs ennemis.

Une atmosphère de paranoïa, donc, pour des gens pris au piège de leur propre propagande – une atmosphère dont on ne sait pas si Lionel Duroy l’exagère ou non, mais qui reste efficace au moment du dénouement (à Sarajevo, justement). C’était pour moi l’aspect le plus intéressant du livre, surtout qu’il a été écrit il y a juste un peu plus de cinq ans et qu’une partie de ce qu’il décrit sur les sentiments des uns et des autres est encore d’actualité.

Mais pourquoi, en fait, ce retour dans les Balkans et cette série d’entretiens ? C’est là que j’ai senti mon attention faiblir quelque peu : Lionel Duroy utilise en effet pour son récit deux fils conducteurs qui ne m’ont paru ni l’un ni l’autre particulièrement convaincants. Il y a d’abord l’histoire personnelle de Marc, dont l’ex-femme Hélène fait occasionnellement des apparitions par SMS interposés, cette histoire n’apportant pas grand-chose au livre, sauf s’il fallait y voir une référence à la vraie vie de l’auteur au moment de la rédaction du livre. Il y avait ensuite une deuxième femme, Ana Mladic, fille du général Mladic, qui s’était suicidée en 1995 alors que le conflit atteignait un pic de violence.

S’appuyant sur un parallèle avec les enfants de criminels nazis, Marc cherche à reconstruire l’état d’esprit d’Ana au moment de son suicide, et à comprendre son geste : s’agissait-il d’une reconnaissance de sa propre incapacité à s’opposer à un père dont elle avait fini par comprendre les crimes ? Est-il possible de tirer de son geste une conclusion plus large sur le destin des enfants des grands criminels ?

Cette enquête était en quelque sorte vouée à l’échec, étant donné qu’Ana Mladic n’avait laissé aucune explication de son geste et que les témoignages sur cette jeune fille décédée quinze ans auparavant étaient trop rares, et trop partisans, pour donner une réelle chance de crédibilité au cheminement psychologique élaboré par Marc. Et pourquoi n’avoir pas aussi recherché les témoignages des enfants de Karadzic ou de Milosevic, ce qui parait un peu étrange pour un écrivain présenté comme étant fasciné par le destin des enfants des criminels de guerre ?

Tout cela me ramène au fait qu’il s’agit d’un roman, et non d’une enquête judiciaire ni d’un ouvrage de recherche académique. Cela n’empêche que L’hiver des hommes est basé en très grande partie sur des faits réels de l’histoire du XXe siècle qui, même si on n’en lit pas grand-chose aujourd’hui dans la presse occidentale, continuent à marquer très profondément la vie des habitants de ces pays ravagés par la guerre il y a finalement si peu de temps.

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Lionel Duroy, journaliste et écrivain, est l’auteur de plusieurs romans essentiellement autobiographiques, et de mémoires rédigés avec des personnalités telles que Sylvie Vartan, Mireille Darc ou Gérard Depardieu. Son dernier roman, Eugenia (Julliard, 2018) porte sur la vie de l’écrivain roumain Mihail Sebastian au cours des années 1930 et 1940. L’hiver des hommes a reçu le prix Renaudot des lycéens en 2012 et le prix Joseph Kessel en 2013.

Lionel Duroy, L’hiver des hommes. J’ai lu, 2012.


Miljenko Jergovic – Le jardinier de Sarajevo

jardinierC’est avec ce livre gentiment prêté par C. que j’ai entamé mes lectures sur et pour la Bosnie-Herzégovine, et d’emblée je me suis retrouvée au cœur de la catastrophe qui hante probablement toute la littérature issue de ce pays depuis le début des années 1990 : la guerre de Bosnie-Herzégovine.

On entre pourtant dans cette succession de nouvelles très contemporaines du conflit (elles sont publiées en 1994) par un chemin légèrement détourné : le « détail biographique incontournable » qui ouvre ce recueil raconte une excursion en temps de paix, dans l’enfance du narrateur, aux chutes de Jajce. A priori plutôt anodine, elle est pourtant déjà un peu prémonitoire. Le narrateur y croise la mort. Puis, sur le retour, le ciel qui rougeoie « tel un toit en flammes au-dessus des lumières de Sarajevo » appelle déjà la dernière nouvelle, celle où, en effet, les flammes font rougeoyer le ciel au-dessus de la ville.

Cela n’a aucun sens d’empêcher les flammes de dévorer ce que l’indifférence humaine a déjà anéanti.

Entre ces deux nouvelles, 27 autres s’enchaînent dans une partie intitulée, de manière assez chirurgicale, « Reconstitution des faits ». Le ton est détaché, les titres très lapidaires (La Musulmane, Le réveil, Diagnostic, et ainsi de suite), pour esquisser les scènes de la vie quotidienne. Il s’agit de scènes d’un pays en guerre – les obus emportent des bras, des jambes et des vies, l’alimentation en eau est coupée, l’exil sépare les couples et les familles, parfois coupées pour toujours de leurs maisons natales.

Et pourtant, tout cela est décrit de manière si détachée par les différents narrateurs, que c’est presque comme s’il fallait faire un effort pour se sentir touché par toutes ces morts et ces pertes. La guerre a beau (pour nous, lecteurs) être au centre de ces vies, c’est comme si le regard était systématiquement porté un peu à côté pour voir comment les vies s’en accommodent.

Le choix du format, avec ces nouvelles assez courtes (4 à 7 pages), brise d’emblée toute possibilité de donner une vue cohérente de la guerre encore en cours, avec ses déclarations, ses chefs militaires, ses avancées et reculs, ses chiffres. Pratiquement rien de cela n’apparaît, et ce sont au contraire une multitude de points de vue, pareils aux fêlures de la vieille psyché autrichienne après qu’un éclat d’obus est venu s’y ficher, qui apparaissent. De même, l’expérience de la guerre est si fragmentée, arrivant comme une intruse dans la vie et parmi les préoccupations de chacun, que seule une approche portée sur les détails semble pouvoir saisir ce qu’est cette guerre. Les narrateurs, aussi (toujours des hommes), varient, certains à la première personne, d’autres à la troisième ou, plus rarement, la deuxième. Ici ou là, un personnage se détache : Monsieur Ivo et Ivo T., Zlaja et Izet les deux brillants causeurs, Rade et Jela, chacun face à leur malheur, chacun aussi représentatif à leur manière de toute la diversité et la singularité de destins et de mémoires qu’un pays perd au cours d’une guerre.

Mais finalement, c’est surtout cette forme de détachement, de remise en perspective face aux gens et aux biens qui domine et qui perturbe, atteignant son apogée avec cet homme, ce « jardinier de Sarajevo » qui, à la mort soudaine de sa femme dans un bombardement, se consacre apparemment sans sourciller à la culture en bac de betteraves et de salades.

« Je ne vais pas au cimetière, ai-je dit à Tadija, car il y a trop de tombes fraîches. Cela devient trivial de déambuler de l’une à l’autre. »

Lorsqu’ensuite il faut réduire toute une vie à 22kg de bagages en prévision de l’exil ou, pire encore, lorsque c’est une bibliothèque municipale entière qui prend feu, on comprend que la meilleure réponse individuelle puisse être, dans l’immédiat, de faire comme si rien n’était finalement important dans une vie qu’on risque soit même de perdre à tout moment.

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Né à Sarajevo en 1966, Miljenko Jergovic, écrivain, journaliste et dramaturge croate de Bosnie, vit à Zagreb depuis 1993, ce qui répond à la question que je me posais de savoir comment il avait pu publier son livre dans une ville assiégée. Plusieurs de ses ouvrages sont traduits en français chez Actes Sud : Buick Riviera (2004), Le Palais en noyer (2007), Freelander (2009), Ruta Tannenbaum (2012) et Volga, Volga (2015).

Avec cette chronique, je contribue au challenge Voisins Voisines, d’À propos de livres, chez qui l’ont peut retrouver de nombreuses lectures du monde.

Miljenko Jergovic, Le jardinier de Sarajevo (Sarajevski Marlboro, 1994). Traduit du bosniaque par Mireille Robin. Babel, Actes Sud, 2004.


Bohumil Hrabal – Une trop bruyante solitude

9782020330312-usQue ce soit au fond de sa cave ou dans son petit appartement, Hanta vit au milieu des livres et de vieux papiers. Chez lui, les étagères croulent sous les ouvrages précieux sauvegardés durant son travail du jour, durant lequel il écrase des tonnes de vieux livres sous une presse hydraulique. Nous sommes à Prague, dans les années 1970, et l’existence de Hanta pourrait être résumée en citant la première phrase de cinq des huit chapitres de ce court roman :

Voila trente-cinq ans que je travaille dans le vieux papier, et c’est toute ma love story.

Voila trente-cinq ans que je presse du vieux papier et, durant tout ce temps, on a déversé dans ma cave tant de beaux livres que, si j’avais trois granges, elles en seraient remplies.

Pendant trente-cinq ans j’ai pressé du vieux papier et, si j’avais encore à choisir, je ne voudrais rien faire d’autre.

Trente-cinq ans j’ai tassé du papier dans ma presse mécanique, trente-cinq ans j’ai cru que ma façon de détruire la maculature était la seule possible…

Trente-cinq ans durant j’avais pressé du vieux papier sur ma presse mécanique, trente-cinq ans durant j’avais pensé travailler toujours ainsi…

Chaque phrase, en soi assez anodine, permet à Hanta de dévider un nouvel écheveau de souvenirs d’une vie bien plus riche qu’il n’y pourrait paraître. Hormis ses passages au bar pour boire des litres de bière, et quelques vagabondages pour rendre visite à des amis, Hanta passe ses journées dans sa cave, seul si ce n’est pour la compagnie de quelques souris et de jeunes Tsiganes de passage. Dans sa cave sont déversés chaque jour un flot de livres, revues et d’autres papiers qui, entassés en attente d’être pressés en paquets, forment des tas moisis et sillonnés des galeries des souris.

Après avoir en vain tenté de sauvegarder, à la fin de la seconde Guerre Mondiale, trois granges de livres « dorés sur tranche et en pleine peau » issus de la Bibliothèque royale de Prusse et avoir vu défiler sous ses yeux « des bibliothèques entières, de beaux livres reliés en cuir et en maroquin des châteaux et des maisons bourgeoises », il s’est durci, a étouffé ses émotions et a découvert « la beauté qu’il y a à détruire. » Dans sa solitude et la saleté de sa cave, Hanta travaille en effet en artiste. Parmi ces livres qu’il doit détruire, il en préserve certains pour lui, en monnaie d’autres avec de vieux intellectuels, mais pour la plupart il met dans leur destruction toute sa fibre artistique, enveloppant ses paquets de papier de planches de reproduction de Klimt, de Rembrandt et Van Gogh avec, en leur cœur, comme dans un cercueil, les écrits d’Erasme, de Schiller et de Nietzsche.

Il n’y a que moi qui suis à la fois artiste et spectateur, et cela m’épuise, tous les jours je suis mort de fatigue, déchiré, choqué.

Hanta se fait ainsi l’incarnation d’une volonté de faire vivre une culture des idées vouée à la destruction par une société tchèque d’après-guerre coupée de ses racines intellectuelles et vidée de contenu. Sa cave, ses livres, et lui-même, foulés par son chef et par les camions qui traversent la cour au-dessus de sa tête, représentent bien la hiérarchie des valeurs de cette nouvelle société, mais cette sous-culture et cette humanité résistent, tant bien que mal, parmi d’autres ouvriers-intellectuels des bas-fonds de Prague (cette hiérarchie de ce qui passe en plein air et sous terre, avec son parallèle entre ce qui est autorisé et ce qui est à la marge, m’a une fois de plus rappelé un autre court roman tchèque que j’aime beaucoup, Passage de Karel Pecka).

Ces livres, voués à disparaître mais que Hanta s’acharne à détruire avec respect et dignité, sont aussi le pendant de la petite Tsigane qu’il a aimée pendant la guerre mais qui, raflée et déportée, n’est jamais revenue. C’est à elle qu’il pense alors que, viré de son travail et remplacé par des ouvriers dont la propreté, le consciencieux et le manque de culture l’horrifient, il actionne pour la dernière fois le bouton vert de sa presse hydraulique en une fin digne du travail de toute sa vie.

Il faudrait citer beaucoup plus de passages pour mieux montrer en quoi il s’agit du récit d’un personnage hors-norme, tout à la fois héros de la sauvegarde des idées et anti-héros ivrogne et crasseux, simple et pourtant véhicule d’images d’une force d’autant plus saisissante qu’elle semble si isolée et à contre-courant du reste de la société d’alors. L’écriture de Hrabal réussit à donner l’impression d’un personnage assez rustre, parfois pris dans des situations un peu cocasses, mais empreint d’une très grande humanité et porteur d’un propos bien plus sérieux sur le statut de l’art et de la culture à l’époque communiste. En cela, elle est sûrement à l’image d‘un écrivain hors du commun, d’ailleurs lui même un temps employé dans un dépôt de papier récupéré.

Né en 1914 à Brno, décédé en 1997, obligé par l’occupation allemande et la fermeture de l’université où il faisait ses études de droit à exercer différents métiers, Bohumil Hrabal se met relativement tardivement à l’écriture, ses premières publications datant de 1963. Régulièrement censuré, et interdit de publication à deux reprises (1970-1976 et 1982-1985), ses écrits circulent particulièrement sous forme de samizdat. Parmi ses très nombreuses nouvelles, je ne citerai ici que deux, peut-être les plus connues grâce à leurs adaptations pour l’écran par le cinéaste tchèque Jiri Menzel : Moi qui ai servi le roi d’Angleterre et Trains étroitement surveillés.

Lorsque je lis, je ne lis pas vraiment, je ramasse du bec une belle phrase et je la suce comme un bonbon, je la sirote comme un petit verre de liqueur jusqu’à ce que l’idée se dissolve en moi comme l’alcool.

Je recommande aussi les critiques de Colimasson et de L’Or des Livres, qui proposent une lecture très intéressante du personnage de Hanta et du lien entre le personnage et l’écriture du roman.

Avec cette chronique, je contribue au challenge Voisins Voisines, d’À propos de livres, chez qui l’ont peut retrouver de nombreuses lectures du monde.


Comme un air de vacances…

Et qui dit vacances, dit lectures

Ou encore, voyages.

Le thème de cette année est : la Bosnie.

Et je suis preneuse de conseils de lectures (mais aussi de films, et de musique).

N’hésitez pas à les déposer dans les commentaires afin que mon rayon Europe/Balkans/Bosnie-Herzégovine sétoffe avant le voyage !

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Tatiana Tibuleac – L’été où maman a eu les yeux verts

tatianaTibouleac_pour-WEBLes romans d’Europe centrale et orientale que je lis, qui sont en majorité des livres traduits en français, ont en général le point commun qu’ils sont ancrés dans un « quelque part » : une ville, une région, un pays d’Europe centrale ou orientale. Le roman de Tatiana Tibuleac, assez nouveau puisqu’il a été publié en Roumanie en 2017, entre dans une catégorie tout à fait différente: certes, ses personnages viennent « de l’Est », d’une famille polonaise, mais le narrateur n’a jamais mis les pieds en Pologne, a grandi dans un quartier populaire de Londres, et s’apprête à passer un été dans un village anodin du nord de la France.

Au début, c’est un peu dépaysant, car je m’attendais à voir apparaître un lien avec la Roumanie, lien qui en fait n’émerge pas du tout si ce n’est que le livre montre une famille déracinée, issue « de l’Est », mais qui finalement aurait pu venir d’un peu n’importe où. Dépaysant donc quand, comme moi, on a trop facilement la tentation de supposer qu’un livre d’une auteure roumaine doit parler de la Roumanie (bien sûr, je schématise). C’est plutôt une bonne chose de voir paraître en France ce roman d’une auteure qui a réussi à s’affranchir des catégories géographiques et des préconçus sur les sujets qu’une auteure venant de telle zone géographique peut traiter.

Sur la base du sujet, d’ailleurs, il n’est pas du tout sûr que j’aurais lu ce livre si ce n’avait été qu’il m’a gentiment été proposé par les éditions des Syrtes. Au début, et y compris à la lecture des premières pages, je n’étais pas convaincue que cela allait me plaire : une histoire d’adolescent d’aujourd’hui, en plein conflit avec sa mère, avec en plus une narration à la première personne qui suinte la haine et un cynisme assez malsain…

Pour bien marquer qu’elle était née ce jour-là, maman avait fait un gâteau à la crème et acheté une dizaine de canettes de bière. Je lui ai dit, non sans un malin plaisir, que je ne lui avais apporté aucun cadeau. Elle m’a répondu qu’elle ne s’en offusquait pas. J’enviais sa capacité à ignorer les choses évidentes. Je la haïssais, papa la haïssait, sa seule amie la vendeuse la haïssait.

Je le dis d’emblée avant de faire fuir qui que ce soit : il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour abandonner mes préjugés. Au fil des pages, au fil d’un premier et ultime été en tête à tête avec sa mère, cet adolescent se révèle, l’écriture se transforme, et la haine cède le pas à une luminosité douce-amère.

Moins bien loti que d’autres, marqué par son histoire familiale et par la perte, beaucoup trop jeune, de sa sœur adorée, Aleksy déborde à sa façon de sentiments trop longtemps réprimés, et dont l’expression se fait souvent dans la violence. Cet été avec sa mère, il l’a accepté non sans un sérieux marchandage : en contrepartie, il aura la voiture, et des papiers falsifiés pour pouvoir la conduire.

J’ai dit oui, mais il ne faut pas qu’elle me prenne pour un pigeon. Je l’ai d’abord obligée à jurer sur l’icône toute neuve de grand-mère que je lui ai tendue, pour que la Sainte Vierge la regarde dans le blanc des yeux. Ensuite, après avoir réfléchi, je l’ai contrainte à écrire tout cela de sa propre main, à signer deux fois, sur la date et sur l’année, pour qu’elle ne me roule pas en prétendant, par exemple, qu’elle avait une autre année en vue. Plus tard, après qu’elle eut signé, je lui ai tout relu des dizaines de fois et elle semblait réglo.

Malgré toutes ces précautions, ce tête-à-tête forcé apportera pourtant à Aleksy quelque chose qu’il n’aurait jamais supposé être possible : l’amour, la compréhension, le pardon.

Des fragments éparpillés au fil du livre, interrompant de plus en plus régulièrement le déroulé de cet été inhabituel au fur et à mesure qu’il touche à sa fin, révèlent que c’est maintenant un adulte, devenu peintre reconnu, qui parle de cette enfance et, surtout, de cet été au cours duquel une vie prend fin et une autre se métamorphose. L’écriture aussi change : toujours âpre, toujours marquée par le choc des mots et des images, elle quitte insidieusement sa carapace de haine pour se faire le véhicule d’une tendresse encore imprégnée par l’habitude de l’humour grinçant.

Ce très court roman (168 pages dans la version française) entrouvre aussi quelques portes vers les autres personnes qui font la vie d’Aleksy : ses amis Jim et Kalo, Karim le vendeur, Moïra dont la présence à peine esquissée illumine aussi à sa manière les dernières pages du roman. Tout cela fait de L’été où maman a eu les yeux verts un beau premier roman, à la fois très équilibré et très naturel (mais juste un peu desservi par la couverture qui me paraît plutôt enfantine par rapport au livre), et donc une belle découverte.

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L’été où maman a eu les yeux verts est le premier roman traduit en français de Tatiana Tibuleac, également auteure d’un recueil non-traduit de « Fables modernes ». Née à Chisinau (République de Moldavie), longtemps journaliste dans l’audiovisuel en Roumanie, elle est à en juger par le nombre d’articles et d’interviews en roumain une personnalité reconnue de la sphère culturelle roumaine. Dorénavant installée à Paris, elle y travaille dans la communication.

Tatiana Tibuleac, L’été où maman a eu les yeux verts (Vara in care mama a avut ochii verzi, Editions Cartier, République de Moldavie, 2017). Trad du roumain par Philippe Loubiere. Editions des Syrtes, 2018.