Júlia Székely – Rue de la Chimère

ChimereQuelque fois je me demande comment les éditeurs (ou traducteurs?) choisissent le titre à donner à une œuvre traduite, surtout s’il ne s’agit pas d’allusions ou de jeux de mots qui seraient totalement perdus dans une langue autre que celle d’origine.

C’est le cas de Rue de la Chimère, puisque le titre hongrois, La Souris Volante, est aussi le titre d’une conte pour enfants qui apparaît vers la fin du livre comme une sorte de métaphore de la vie du personnage principal. Mais Rue de la Chimère, en plus d’être un peu moins enfantin et donc peut-être plus vendant, n’est pas non plus tout à fait à côté de la plaque puisque c’est là qu’a lieu le point de départ du livre.

Ce point de départ, en fait, a lieu avant même que ne s’ouvre la première page : André Balog, fils cadet d’une famille aisée, s’est suicidé pendant la nuit au domicile familial rue de la Chimère. C’est du moins ce qu’annonce le jeune vendeur de journaux, qui compte bien sur ce fait divers pour augmenter ses ventes, avant de se rendre compte qu’il a failli se faire écraser par ce même suicidé quelques jours auparavant.

Un « type à l’air affolé », à la « mine épouvantée », un « pauvre crétin », un « jeune homme petit et maigre » qui « portait un manteau gris en poil de chameau », voilà le portrait peu flatteur qu’en dresse le vendeur de journaux alors qu’il se remémore la scène qu’il a joué au suicidé pour en soutirer quelques sous lorsque celui-ci a failli l’écraser (nous sommes dans les années 1930).

Après le vendeur de journaux, c’est au tour de l’agent de police, du gardien, du frère, de la belle-soeur (« la femme qu’il aimait »), de la mère, du père, de « celle qui l’aimait », de l’ami, d’un enfant, du médecin et du prêtre, de se remémorer dans les heures et les jours qui suivent l’évenement André Balog et leurs relations avec lui.

Même si le motif du suicide reste incertain jusqu’à la lecture par le prêtre de la dernière lettre du défunt, il ne fait pas de doute qu’il n’y a eu aucun élément criminel. Il s’agit donc davantage d’un roman psychologique que d’un roman policier, ou peut-être plutôt d’un roman policier qui se déroulerait uniquement au niveau psychologique.

Car ce qui se dévoile au cours de ces confessions (qui restent presque toujours intimes et monologiques), c’est inévitablement le charactère de la personne qui parle plutôt qu’un aspect de la personnalité de Balog. Au final, si Balog est presque entièrement décrit comme étant effectivement « un pauvre crétin » « à l’air affolé » par ses proches, il transparaît quand même comme étant pétri de bonnes intentions, talentueux mais ayant du mal à se trouver une voie et, surtout, privé par sa famille et ses proches de l’affection dont il aurait eu besoin.

Peu d’apitoiements, pas vraiment de regrets de la part de ces spectateurs et protagonistes de la courte vie d’André Balog, qui montrent plutôt leur cynisme, leur manque de sentiments, leur égoïsme et, à travers eux, toute une société rongée par l’arrivisme, la vénalité, l’obsession du paraître et de maintenir son rang, quel que soit le coût.

Ainsi d’Eva, belle-soeur d’André, pour qui la mode, les bonnes manières et sa propre personne sont tout ce qui l’intéresse et qui n’accepte André que tant qu’il s’occupe d’elle plutôt qu’elle de lui : « au début je l’écoutai très attentivement, mais ensuite je vis qu’il n’était pas question de moi, et je commencai à m’ennuyer », se remémore-t-elle sans regrets de la lecture écourtée d’un poème composé par André.

Le seul à montrer un peu de sympathie est le prêtre, le seul à se remémorer vraiment André (pour qui il a toujours senti une grande responsabilité pour une raison qui apporte une touche intéressante au portrait de cette famille et de cette société), et à se reprocher de ne pas avoir été assez à ses côtés. « Si chacun recevait de la part des gens autant de paroles de bonté qu’ils ont apporté de fleurs sur son cercueil, peut-être la vie paraîtrait-elle plus belle que la mort », pense-t-il alors qu’il célèbre l’enterrement, peu après avoir lu la lettre d’adieu d’André.

C’est presque un Agatha Christie à la hongroise que signe Júlia Székely : un meurtre (psychologique) dans lequel un peu tout le monde aurait trempé (sans le savoir, ni le vouloir, ni le reconnaître) et qui serait « résolu » (par le lecteur et le prêtre) dans une atmosphère de huis-clos à travers les pensées de chacun. Malgré quelques lourdeurs (les traits un peu forcés de la belle-soeur vaine, les circonstances de la jeunesse d’André, certains monologues un peu trop théâtraux), probablement liées à la période d’écriture du livre, c’est là un petit roman bien réussi.

Júlia Székely, Rue de la Chimère (A Repülő Egér, 1939), trad. du hongrois par Sophie Képès. Buchet/Chastel, 2005.

Júlia Székely (1906-1986) a été successivement pianiste (élève de Zoltán Kodály et Béla Bartók), enseignante et auteur de biographies (sur Beethoven, Liszt, Bartók, Chopin et le poète hongrois Csokonai). Elle emporte un grand succès avec la parution de Rue de la Chimère en 1939, qui sera suivi d’autres romans et pièces.

Une fois n’est pas coutume, quelques mots à propos de Sophie Képes : née en 1964 d’un père hongrois et d’une mère française, elle n’est pas seulement traductrice littéraire mais auteur de romans (dont Un Automne à Budapest (1984) et Le Fou de l’autre (2010)), critique, enseignante à l’université.

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