Tibor Cseres – Jours glacés

Le commandant de division lui-même ne leur avait-il pas ordonné, en ces derniers jours de janvier 42 : « Messieurs ! Pas un mot de tout cela ! »

Quatre hommes partagent une cellule de prison, arrêtés pour leur rôle dans un massacre. Sont-ils coupables ? Ce court roman entremêle leurs récits, dans lesquels ils reviennent chacun sur trois jours glacés d’un janvier qui les hantent.

Si j’ai décidé de présenter ce livre maintenant, c’est en partie parce que l’image des trois hommes, liés à leur insu par des éléments antérieurs et emprisonnés dans la même cellule, une image présente en arrière-plan du roman bulgare Les dévastés (que j’ai chroniqué ici) m’a rappelé la configuration de Jours glacés, roman hongrois de Tibor Cseres.

C’est aussi parce que ce roman évoque les trois jours du massacre d’Ujvidék et de la région environnante, perpétré il y a 80 ans, en janvier 1942.

Pendant ces trois jours, du 21 au 23 janvier 1942, des unités de la gendarmerie et de l’armée hongroise raflent, exécutent et jettent dans le Danube plus d’un millier d’habitants de la ville (la rafle fait plusieurs milliers de morts dans la région). Les attaques qu’ont mené des partisans communistes dans la région servent de prétexte au massacre, qui touche presqu’exclusivement la population civile, principalement serbe et juive. Longtemps hongroise, la région est en effet intégrée à la Yougoslavie après le démembrement de l’empire austro-hongrois, mais revient brièvement sous contrôle hongrois durant la Seconde Guerre mondiale (la ville de Novi Sad et la région de la Voïvodine reviennent ensuite à la Yougoslavie et sont aujourd’hui en Serbie).

J’avais déjà évoqué ce massacre dans ma chronique de Le livre de Blam, d’Alexandre Tišma, roman (1972) traduit du serbo-croate dans lequel le héros, Blam, illustre le point de vue d’un survivant tourmenté par ses souvenirs. Dans Jours glacés, ce sont les récits d’un lieutenant-colonel, un aspirant, un caporal et un lieutenant de l’ancienne armée hongroise qui, en s’entrecroisant dans une construction lentement révélatrice, dévoilent à hauteur d’homme l’ampleur et les mécanismes de l’horreur.

De quelle façon a-t-on compté les morts ? C’est absurde ! Trois mille trois cent neuf ! Quelle sottise ! Deux cent quatre-vingts vieillards. Autre absurdité ! D’abord, que veut dire : vieillard ? Comment en être sûr ? Voyons, mon capitaine, quelle différence, faites-vous, par ce froid de canard, entre un homme d’un certain âge, un homme âgé et un vieillard ? Excusez-moi, mais ils se foutent du monde !

Le roman se déroule en 1946 : les quatre protagonistes fictionnels – Büky, Pozdor, Szabó, Tarpataki –, tous présents à Újvidék en janvier 1942, attendent leur procès. Si quelques courts passages disséminés tout le long du livre et signalés par la mention « les quatre » les présentent ensemble et d’un point de vue extérieur, le texte est principalement constitué de passages plus ou moins longs dans lesquels les personnages reviennent, chacun de leur côté et comme s’ils préparaient leur défense, sur la période du massacre et sur les développements qui la préparent. Le fait qu’aucun d’entre eux n’aborde les événements autrement qu’en évoquant ses propres pensées et actions, est un élément moteur dans la construction du récit : les éléments ne se mettent en place que petit à petit et il faut donc un peu de patience pour apprendre à connaitre et distinguer ces personnages, leur position au cours de ces journées de 1942, et pour que, de leurs différentes perspectives, émerge une vision plus complète et glaçante des différentes facettes du massacre.

Ce dessin à la gouache sur papier de Gyula Derkovits (1930), conservé à la Galerie nationale hongroise, illustre la couverture de l’édition anglaise

Le froid, l’absence de logements corrects, l’énervement contre l’interdiction pour les officiers d’amener leurs familles, l’orgueil malmené par les différences de grade dans une société déjà très hiérarchisée : tout cela revient dans les ruminations de chacun des protagonistes, qui évoquent aussi, sans les reconnaitre, leur antisémitisme et leur mépris pour la population serbe.

C’est, surtout, par Szabó – le moins éduqué, le moins gradé et donc celui à qui il incombe le plus directement de prendre part à la rafle et aux exécutions – que nous parviennent le mieux les voix des victimes. Certaines d’entre elles, comme cet électricien réveillé en pleine nuit par une patrouille occupée à vider ses bouteilles d’alcool, et laissé pour mort au côté des corps sans vie de sa femme et de ses deux filles, témoignent de l’incompréhension totale d’une population locale prise de court par le déferlement d’une brutalité contre laquelle elle n’a aucun recourt.

Nous, on n’était pas dans les parages. Si cela avait dépendu de moi, je ne serais même pas sorti, ces incidents me déplaisaient horriblement. A la caserne des recrues, je m’installai dans une chambre et dis à un sergent de notre bataillon :

– Donnez-moi de la lecture, Balogh, mais un truc palpitant.

Les quatre hommes, chacun cantonné dans un rôle particulier, et qui ne savaient pas qu’ils seraient amenés à partager la même cellule plusieurs années plus tard, sont-ils coupables ? Peuvent-ils être tenus pour responsables ? Chacun, dans son récit particulier, cherche à se dédouaner, qui parce qu’il ne faisait qu’exécuter les ordres, qui parce qu’il a réussi à se soustraire aux opérations, qui parce qu’il été relevé de son commandement pour s’être élevé contre les ordres…

Dans ce récit qui met en lumière les mécanismes d’une folie collective, s’insère un autre fil plus délicat (que la 4e de couverture de l’édition française évoque de manière tout à fait inutile) qui fait se terminer le roman sur une note frappante d’ironie cruelle.

Le roman relève de la fiction, mais ce procès de 1946 a réellement eu lieu, en Hongrie, se concluant avec la condamnation à mort de plusieurs des officiers impliqués (certains s’y sont soustrait en trouvant refuge en Argentine). Un premier procès s’était déjà tenu en 1943-44, alors que la Hongrie était encore dirigée par l’amiral Horthy. Quelques mois plus tard, alors que les partisans communistes gagnent du terrain en Yougoslavie, des représailles contre la population hongroise de Voïvodine feront à leur tour un grand nombre de victimes. C’est le point de départ d’un livre plus tardif de Tibor Csere, Vérbosszú Bácskában (« Représailles dans la Bácska », 1991), non traduit en français.

Comment les représailles de 1944 ont-elles influé sur le procès de 1946 ? Quelle a été la mémoire des massacres, et des procès, dans la Hongrie de la période staliniste puis celle d’après la révolution hongroise de 1956, notamment au moment de la parution de ce roman en 1964 (et de l’adaptation télévisée de 1966) ? Pour moi, ce sont des questions fascinantes ; l’historien Árpád von Klimó a tenté d’y répondre dans son ouvrage de 2018, Remembering Cold Days, désormais sur ma liste de lecture.

Pour ce billet, j’ai d’abord lu la traduction anglaise de Bernard Adams (Corvina, 2003) avant de parcourir celle, française, d’Anne-Marie de Backer, Philippe Haudiquet et Georges Kassai (Gallimard, 1971). Tout de suite, j’ai été frappée par la différence dans la tournure des phrases, plus sophistiquées et arrondies dans la version française. Comme Tibor Cseres a été intégré en 2020 dans le catalogue numérique du Musée de littérature Petöfi, ses œuvres sont facilement accessibles en ligne et j’y ai donc parcouru Jours glacés dans le texte hongrois : sans faire une analyse poussée, j’ai eu l’impression que la traduction anglaise est plus proche de la sécheresse de l’original.

Tibor Cseres, Jours glacés (Hideg napok, 1965). Traduction du hongrois par Anne-Marie de Backer, Philippe Haudiquet et Georges Kassai. Gallimard, 1971.

Avec ce titre, je contribue à l’initiative « Voisins voisines », qui vise à faire découvrir la littérature européenne contemporaine.


5 commentaires on “Tibor Cseres – Jours glacés”

  1. nathalie dit :

    Un épisode qui m’est tout à fait inconnu, mais ce que tu dis du roman me donne envie de le lire. Les questions abordées y sont universelles.
    (quant à cette manie des traducteurs de faire des phrases…)

  2. Vincent dit :

    Je le note. Va juste falloir le trouver.


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