János Székely – L’enfant du Danube

Je poursuis, avec L’enfant du Danube, ma série hongroise autour du thème de l’exil, entamée samedi dernier avec La rue du chat-qui-pêche. Ces deux romans se ressemblent par certains côtés – ce sont tous deux de gros livres dont les pages se tournent d’elles-mêmes – et diffèrent par d’autres. L’enfant du Danube a été écrit principalement à l’étranger et raconte l’histoire d’un Hongrois en Hongrie, alors que La rue du chat-qui-pêche a été écrit en Hongrie et raconte l’histoire de Hongrois en France. Mais les deux livres présentent deux facettes d’une même réalité : la dureté de la vie en Hongrie pour une grande partie de la population dans l’entre-deux-guerres.

La famille Barabas, héroïne de La rue du chat-qui-pêche, a quitté la Hongrie parce qu’au début des années 1920 le père, ouvrier qualifié, ne trouvait pas de travail dans ce pays vaincu, ruiné et amputé. Béla, le héros de L’enfant du Danube, a débuté dans la vie sous une encore plus mauvaise étoile : c’est l’année 1912, et il est le fils illégitime d’une jeune paysanne sans le sou. Son rêve, depuis qu’à l’adolescence il a entendu parler de l’Amérique, est de quitter la Hongrie. Il lui faudra toute la durée du roman pour se trouver (par hasard et par chance) en position de donner vie à ce rêve.

L’Enfant du Danube est un roman porté par le talent de conteur de son auteur, par la voix immédiate et marquante qu’il donne à son héros et narrateur, et par la ténacité et l’appétit de vivre de celui-ci. Malgré tout cela, L’Enfant du Danube est aussi un roman dominé par le désespoir et la misère de ces années 1920 et 1930 pour les paysans sans terre et les ouvriers sans travail (ou aux salaires de misère).

Comme dans un roman à un sou, ma vie débuta par une tentative de meurtre sur ma personne. Dieu merci, cela m’arriva cinq mois avant ma naissance ; je pense donc que je n’en fus pas autrement affecté.

D’inspiration en partie autobiographique, L’enfant du Danube (dont le titre hongrois est Kisértés – « Tentation ») mêle souvenirs personnels d’enfance et convictions politiques développées au cours de la vie de l’auteur. Les deux sont intimement liés, chez l’auteur comme chez son héros.

La première partie, « Le beau jeune homme et moi », est celle de la campagne et de l’enfance. C’est aussi celle de la misère tenace, matérielle et affective, de cet enfant laissé par sa mère, à la naissance, chez Tante Rozika, une femme en tout point affreuse.

– Ma mère vous enverra votre argent, dis-je pour l’apaiser. Donnez-moi à manger s’il vous plait, j’ai si faim.

– Pas de la chance ! glapit-elle en secouant la tête. Ecris ta sale putain de mère qu’elle fait pas les enfants si elle voudrait pas payer sa pension.

Sous ses airs de sauvageon endurci, Béla a un immense besoin d’être aimé. Il veut aussi, désespérément, aller à l’école. Il lui faudra plusieurs années pour apprendre que, pour les riches comme pour les pauvres, l’instruction est obligatoire, et ce n’est qu’à dix ans qu’il commence, lui aussi, à aller en classe.

Je me représentais l’instruction comme le destrier magique des contes de fées, qui, lorsqu’on sait l’enfourcher, vous libère de l’ornière d’une vie misérable et vous emporte vers un miraculeux paradis.

On mesure alors l’ampleur du chemin encore à parcourir dans ce pays et à cette époque : l’instruction est, certes, universelle, mais elle ne peut se faire qu’en pointillés lorsque l’hiver force les enfants mal habillés et sans chaussures à rester chez eux. C’est d’ailleurs une paire de chaussures qui précipite le départ pour Béla vers Budapest, où se déroule le reste du livre.

Béla y retrouve une inconnue – sa mère – et fait connaissance avec la version urbaine de la misère. Obligé d’abandonner ses rêves d’éducation, il obtient un « travail » dans un grand hôtel des bords du Danube.

– Et qu’est-ce que je ferai à l’hôtel ? demandai-je.

– Tu seras un groom.

– Qu’est-ce que c’est que ça ?

– Eh bien… un groom. Tu sais, c’est comme ça qu’on les appelle. Ils portent un uniforme rouge et les messieurs et les dames les font courir ici et là.

– Et quel est le salaire de ces… comment dis-tu ?

– Rien du tout, expliqua ma mère. Il faut être apprenti pendant quatre ans et l’hôtel ne paie pas les apprentis.

Il passera les mois suivants tiraillé entre deux milieux : la nuit, une chambre-cuisine au dernier étage d’une maison ouvrière du « Faubourg des Anges » avec toujours, au-dessus de sa tête et de celle de sa mère, l’épée de Damoclès des vingt pengö mensuels du loyer ; le jour, une place dans un hôtel fréquenté par des gens aisés et insouciants, qui paient pour un petit déjeuner plus que le salaire mensuel d’un ouvrier. Il fera aussi, dans cet hôtel, un autre apprentissage de la vie : parfois de belles rencontres (Patsy l’Américaine, dont j’ai du mal à croire qu’elle soit inspirée de la réalité ; ou Elemér, le garçon au visage de bois et aux convictions profondes), parfois de grandes tristesses ou de grandes injustices (la mort de Gyula – à qui l’édition française du livre fait d’ailleurs l’injustice de toujours l’appeler Gynla).

Le quartier du Faubourg des Anges est au coeur du roman de Tibor Déry, La phrase inachevée, contemporain de L’enfant du Danube. Retrouvez ma chronique ici.

Belles rencontres et grandes injustices se fondront en une lorsqu’il fera la connaissance du chien César et de Son Excellence, sa propriétaire manipulatrice et distinguée, incarnation par excellence du gouffre qui sépare le personnel et les visiteurs de l’hôtel. Les apparitions et disparitions de Son Excellence ponctueront les deuxième et troisième parties du roman et forceront Béla à grandir encore plus vite qu’il ne l’avait fait avant.

Béla avait déjà vu et ressenti les effets de l’injustice systémique telle que pratiquée dans le « hameau perdu de Hongrie », propriété d’un comte, où il a grandi. Face aux potentats locaux et à la gendarmerie, les paysans n’ont pas de terres, peu de revenus, et peu de droits. Son arrivée à Budapest coïncide avec les débuts de la crise de la fin des années 1920, qui frappe de plein fouet les revenus déjà très précaires des habitants du Faubourg. C’est aussi la période de la répression généralisée des « communisses » et des sociaux-démocrates ; il suffit qu’un homme soit accusé d’être associé à ces mouvances politiques interdites pour qu’il soit mis sur la « liste noire » et que la porte de l’emploi se ferme pour lui. Les mouchards pullulent dans les usines, dans les faubourgs et jusque dans l’hôtel de Béla ; c’est ainsi que celui-ci fait la connaissance de Saleflic.

Saleflic jeta le calepin sur la table avec fureur. Son visage était enflammé.

– Dis-moi, mon fils, cherches-tu une autre place ?

– Non, monsieur. Pourquoi me posez-vous cette question ?

– Parce que je te préviens que si tu perds ta place actuelle, tu n’en trouveras jamais une autre, dans le pays tout entier. Tu as entendu parler de la liste noire ?

– Oui, monsieur.

– Très bien. Dans ce cas, réfléchis un peu. Et donne-moi ces noms.

Entre la passion qu’il développe pour Son Excellence, et l’ombre que jette sur lui ses démêlés avec Saleflic, Béla se fait prendre dans « une sorte de pénombre morale » dont il prendra du temps à s’extraire. Cette période correspond aussi à la montée de l’influence « boche » dans une Hongrie déjà marquée par l’antisémitisme. Pour les habitants de cet immeuble du Faubourg des Anges, ces derniers mois sont aussi ceux d’une déchéance matérielle de plus en plus profonde et généralisée, et c’est là aussi que perce plus fort la révolte de Béla, et de son auteur adulte, contre la main de fer qui maintient les « classes populaires » dans la misère, la maladie et le chômage.

Roman d’une époque, roman d’un apprentissage de la vie, L’enfant du Danube est aussi le roman de la mère, petite paysanne de 16 ans lorsqu’elle donne naissance à Béla et part travailler comme nourrice à Budapest. Béla grandit sans mère et croit même la haïr, mais il lui deviendra férocement attaché lorsqu’à 14 ans il la rejoint et sera le témoin de sa vie de souffrances et de privations. Devenue blanchisseuse, la mère de Béla est aussi le symbole de toute une classe de femmes qui ont usé leurs vies au-dessus d’un baquet d’eau savonneuse, et que l’on retrouve dans tant d’œuvres littéraires de cette période. Madame Barabas, devenue blanchisseuse à Paris dans La rue du chat-qui-pêche, est l’une d’entre elles, mais c’est surtout au grand poète hongrois Attila József (1905-1937), et à sa mère (« Borcsa Pőcze m’a enfanté / que, féroces, ont dévorée / aux entrailles et au ventre, / les brosses aux mille pattes lavantes », écrit Attila József en 1928), que fait penser ce Béla tourmenté et poète.

Retrouvez les poèmes d’Attila József dans le recueil Ni père ni mère, aux Editions Sillage, traduits par Guillaume Métayer.

Attila József est mort tôt, d’un accident ou d’un suicide. Béla, personnage de roman, quittera la Hongrie par bateau, comme l’avait fait « en vrai » le poète-ouvrier Lajos Kassák (au début d’un « vagabondage » européen qu’il relate dans ses mémoires dans les années d’avant-guerre. Retrouvez ma chronique de l’excellent  Vagabondages ici).

C’est d’ailleurs dans la revue de Lajos Kassák, Ma, que János Székely – né János Freund – publie son poème pacifiste Üzenetek a csöndben (Messages dans le silence) en 1919, à l’âge de 19 ans. János Székely émigre ensuite, à Berlin, où il écrit des scénarios (souvent sous le nom de John S. Toldy), puis part pour les Etats-Unis, à l’invitation d’Ernst Lubitsch. Déjà auteur d’un roman, Les infortunes de Svoboda (1940 ; En français aux Ed du Rocher puis 10-18), il travaille pendant la guerre au premier volume de ce qui devait être une trilogie : ce premier volume sera d’abord publié en traduction anglaise (Temptation) aux Etats-Unis sous le pseudonyme de John Pen, en 1946. C’est à partir de cette version anglaise qu’a été préparée la version française publiée par Gallimard en 1950, reprise par les Syrtes en 2000 puis à nouveau par Gallimard en 2019.

La prise de pouvoir des communistes en Hongrie permet la publication, en 1949, de la version hongroise du livre : c’est justement ce qui vaudra à János Székely d’être visé par la « chasse aux sorcières » du Maccarthysme. Il quitte alors les Etats-Unis et s’installe au Mexique, puis repart pour l’Europe en 1956. Tombé malade à Berlin, il meurt en 1958 sans avoir pu revoir la Hongrie, ni écrire les deux autres volumes de la vie de Béla.

Cette chronique est dédiée à Dominique (A sauts et à gambades), qui avait tant aimé ce livre. C’est aussi une contribution au Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.


19 commentaires on “János Székely – L’enfant du Danube”

  1. l’enfant du Danube est un des premiers romans que j’ai lu de la littérature d’Europe centrale
    A l’époque j’habitais à Annecy et la bibliothèque était bien pourvue mais le livre était dans un état lamentable, je vois qu’il a été réédité est c’est une bonne chose
    j’avais beaucoup aimé cette lecture que je n’ai jamais refaite n’ayant plus le livre à disposition
    un bon souvenir

  2. Bonjour,
    et merci beaucoup pour cette belle chronique de « L’enfant du Danube » ! De mon côté, j’ai écrit un article sur « Sombre dimanche » d’Alice Zeniter …

    • Merci! Votre chronique m’a remis en mémoire l’intrigue de ce roman, que j’avais oubliée avec le temps. J’en ai profité pour aller relire ma chronique et l’entretien que j’avais fait avec Alice Zeniter (en 2014!). Je vois que j’avais aussi des réserves par rapport au roman mais que j’avais trouvé l’insertion de l’Histoire de la Hongrie dans le roman à travers ses personnages plutôt réussie.

  3. nathalie dit :

    Ah je note, je crois qu’il me plairait plus que La Rue du chat… Il a l’air très intéressant.
    Kadaré sur le blog cette semaine et un autre Hongrois la semaine prochaine !

    • Tu penses que La rue du chat serait trop gentillette? C’est vrai que L’Enfant du Danube frappe beaucoup plus dur (il faudrait avoir un coeur de pierre pour ne pas être ému par certains passages). J’ai vu que tu nous emmènes déjà en avril et qu’il y fait froid, et j’attends avec curiosité de voir quel Hongrois tu vas nous présenter!

  4. Bonjour j ai adoré ces livres. A bientôt
    Claude

  5. Marilyne dit :

    Celui-ci est noté, évidemment, mais je me suis laissée impressionner par l’épaisseur. Je note précieusement le recueil d’Attila Jozsef, j’ai lu quelques poèmes il y a quelques années, dont un garde un beau souvenir. Ce que tu écris de cet  » enfant du Danube  » au début m’a fait songer à la trilogie d’Agota Kristof ( alors qu’il ne s’agit pas de la même période ).

    • Il ne faut pas se laisser impressionner par l’épaisseur. Le livre se lit assez vite – je ne dirai pas « facilement » parce que la première partie, en particulier, est vraiment triste (mais jamais mélodramatique). Je n’ai pas encore lu la trilogie, mais il est tout à fait possible qu’Agota Kristof fasse une apparition ici, bientôt!

  6. […] et la honte du village de sa mère, m’a inévitablement rappelé le Béla de János Székely dans L’enfant du Danube. En même temps, je me suis méfiée de ce Tobias/Sandor à la personnalité ambiguë, impulsive, […]

  7. Patrice dit :

    C’est un roman qu’il me faut lire. Je connais assez peu la situation socio-économique de l’entre deux guerres en Hongrie. Y a-t-il eu un décrochage des suites de la première guerre mondiale puis de la crise de 29, ou la campagne hongroise était déjà dans une situation difficile avant 1914 ? Sur une autre époque, j’avais été beaucoup touché également par La miséricorde des cœurs Borbély.

    • Je confirme, je pense qu’il te plaira! Je crois que les gens étaient, en grande majorité, pauvres ou très pauvres déjà avant 1914, et ce malgré une hausse de la production et des exportations agricoles qui ont enrichi une partie du pays (on le voit dans l’architecture des centre-villes de la grande plaine). Il y avait déjà beaucoup d’émigration, notamment vers le nord et le sud de l’Amérique. Et le poids politique des grands propriétaires terriens était très fort, au détriment des droits sociaux et politiques du reste de la population. La question politique a un peu changé dans l’entre-deux-guerres (très forte répression des mouvements de gauche), puis à nouveau après 1945 (avec inversement des forces au pouvoir), mais la misère est restée importante. L’urbanisation et l’industrialisation ont pas mal changé la donne, de même que la politique de plein emploi (avec ou sans guillemets), l’accès au soins médicaux, le développement de l’éducation etc, mais encore aujourd’hui la situation est loin d’être reluisante à la campagne.

  8. […] János Székely, L’enfant du Danube (Kisértés). Traduit de l’anglais par Sylvie Viollis. Gallimard 1950, 2019 ; Syrtes 2000. Une chronique à retrouver sur ce lien. […]

  9. […] L’enfant du Danube, de János Székely (Passage à l’Est !) […]

  10. Lilly dit :

    Je l’ai acheté il y a presque deux ans suite à de très bons avis, mais la comparaison avec Dickens (que j’aime moyennement) m’avait bien refroidie depuis. J’ignorais que ce roman et son avaient une telle histoire, et encore plus les références qu’il contient.

    • La comparaison avec Dickens est utile (le côté social) mais elle a aussi ses limites. D’abord, L’enfant du Danube est un récit à la première personne, ce qui donne un aspect beaucoup plus immédiat au livre; il y a aussi moins de descriptions (János Székely n’écrivait pas un feuilleton, contrairement à ce que faisait Dickens habituellement!). Les personnages y sont plus réels, un peu moins grotesques que nombre des personnages de Dickens. Si tu as déjà le livre, je t’encourage fortement à lire les premiers chapitres, pour te faire ta propre idée!


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