Lectures communes autour de l’Holocauste – un récapitulatif, une annonce

Vous avez été nombreux – et surtout nombreuses ! – à participer à notre projet de lectures communes autour de l’Holocauste, du 27 janvier (journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste) au 3 février.

27 billets, pour 25 livres différents : au vu du nombre de « je note » ou « je découvre » laissés en commentaires, on peut dire que les découvertes ont été au rendez-vous. Les émotions ressenties à la lecture de ces livres – témoignages, récits, essais, poèmes – aussi, allant de l’horreur à l’admiration en passant par l’incrédulité.

Merci à vous pour toutes vos participations. Vous nous avez demandé si nous allions recommencer l’année prochaine ? La réponse est OUI, car nous avons vu beaucoup d’enthousiasme et de gratitude pour notre initiative, et nous souhaitons continuer à contribuer ainsi à la mémoire de l’Holocauste, de ceux et celles qui n’ont pas survécu, et de ceux et celles qui ont porté ou portent encore aujourd’hui le poids de ce passé.

Nous vous donnons donc rendez-vous l’année prochaine pour une nouvelle semaine de lectures communes.

Nous espérons que les suggestions que nous vous avions proposées en annonçant ces lectures communes chez Passage à l’Est ! et chez Et si on bouquinait ?, et que le récapitulatif ci-dessous pourront servir de base et être enrichis au fil du temps.

Pour faire ce récapitulatif, j’ai essayé de faire ressortir quelques thèmes communs : des lieux, des âges, des émotions. (Si vous préférez un récapitulatif sous forme de liste à points, rendez-vous chez Patrice – Et si bouquinait ? !)

Une histoire de lieux

L’histoire de l’Holocauste a été vécue à travers toute l’Europe, et au-delà : avec leurs présentations de 209, rue Saint Maur de Ruth Zylberman, Keisha (En lisant en voyageant, ici) et Miriam (Carnets de voyage, ici) nous ont parlé de Paris, et de l’« autobiographie d’un immeuble » comme point d’entrée vers une expérience française de l’Holocauste.

Mais c’est surtout à « l’Est » que vos regards se sont portés : avec Une île, une forteresse, Marilyne de Lire&Merveilles nous a emmené, sur les pas d’Hélène Gaudy, dans la ville-forteresse-ghetto de Terezin (on retrouve aussi Terezin dans son billet sur ses précédentes lectures autour de l’Holocauste). C’est là, aussi, qu’a été déportée Inge Auerbacher, une petite fille qui a alors huit ans et qui survivra : Agnès (Mon Biblioblog) a lu Je suis une étoile, son récit illustré et enrichi de poèmes.

Autres villes, autres ghettos : avec sa lecture des Lettres de ma mémoire, Ingannmic (Book’ing) nous a présenté « un épisode méconnu de l’histoire de l’Holocauste, celui du ghetto de Minsk », dont Hanna Krasnapiorka, adolescente, s’est échappée en 1942, publiant son témoignage près de quarante ans plus tard. La description des conditions de vie est tristement similaire à celle du ghetto de Varsovie. En mai 1943, l’insurrection de ce ghetto sera réprimée dans le sang et les cendres : survivant de ce soulèvement, Marek Edelman en fait le récit dès 1945 puis à nouveau trente ans plus tard avec Hanna Krall, dans les Mémoires du ghetto de Varsovie, que j’ai chroniquées. Clovis a partagé Colloque insurrectionnel, son poème écrit en hommage à Edelman et à Mordechaj Anielewicz, dirigeant de l’insurrection au cours de laquelle il finira par se suicider.

Avec sa lecture de Goetz et Meyer, de David Albahari, Dominique (A sauts et à gambades) nous a aussi fait (re)découvrir tant le camp de Sajmiste, dans la banlieue de Belgrade en Serbie, qu’un « roman sombre bien entendu mais qui palpite pourtant de vie ». (Retrouvez aussi ma chronique plus ancienne, ici).

En parallèle des camps, l’Holocauste a pris d’autres formes tout aussi meurtrières, qu’il s’agisse d’exécutions de masse (la « Shoah par balles ») telles que les massacres de Babi Yar dans la banlieue de Kiev en Ukraine, par les troupes nazies en septembre 1941 (que le poète soviétique Evgueni Evtouchenko commémorera dans son poème du même nom, que j’ai présenté), ou le pogrom de Iaşi en Roumanie, perpétré par les forces locales en juin 1941 : un « crime longtemps resté occulté en Roumanie » comme le rappelle Agnès (Mon Biblioblog) dans sa chronique du roman de Cătălin Mihuleac, Les Oxenberg et les Bernstein.

Ecrit « dans le noir, à l’image de [s]a vie », Septième églogue (proposé par moi) fait partie des derniers poèmes de Miklós Radnóti, grand poète hongrois fusillé par des SS en novembre 1944 au cours d’une marche forcée imposée alors qu’il était déjà épuisé par de longs mois de conscription au « Service du Travail des Juifs ».

Une histoire d’âges

Nous ramenant près de Paris, Jean-Claude Moscovici écrit, dans Voyage à Pitchipoï présenté par Agnès (Mon Biblioblog), son enfance et celle de sa sœur, « les cauchemars, les cris, les pleurs des petits terrorisés » par leur internement à Drancy séparés de leurs parents.

Avec J’ai vécu si peu, d’Eva Heyman, et Sur la tête de la chèvre, d’Aranka Siegal, Patrice (Et si on bouquinait) et moi avons évoqué deux destins parallèles, de deux adolescentes, juives et hongroises, qui ne se connaissaient pas. D’Eva Heyman, qui dans le ghetto d’Oradea écrivait « je veux absolument rester en vie ! », seul son journal a survécu, publié juste après la guerre. Aranka Siegal, à Beregszász, a survécu et, bien plus tard, a publié un récit de « cinq années d’incertitude, de méfiance, de restrictions et de peur ».

Survivante, Ida Fink l’est aussi, mais d’une autre manière : dans Le voyage, roman d’inspiration fortement autobiographique que j’ai chroniqué, elle fait le portrait d’une jeune femme juive, polonaise, elle aussi habitée du désir de vivre et qui y parviendra en se jetant dans la gueule du loup.

Il a fallu que beaucoup de temps passe pour que certaines rescapées décident de témoigner : Ginette Kolinka – dont Madame Lit a lu Retour à Birkenau – est l’une d’entre elles, qui encore récemment « accompagnait des jeunes lors de voyage à Birkenau pour raconter ce qu’elle a vu, ce qu’elle a perçu, ce qu’elle a senti ». Témoigner sur « la politique antisémite du régime de Vichy, l’extermination des Juifs d’Europe, les conditions de survie à Auschwitz et le difficile retour à une vie « normale » après la guerre » auprès des plus jeunes générations d’aujourd’hui : c’est aussi le message d’Une vie (Une jeunesse au temps de la Shoah), l’autobiographie de Simone Veil dont Agnès (Mon Biblioblog) a lu un livre d’extraits.

En présentant Les Furies de Hitler. Comment les femmes allemandes ont participé à la Shoah, de Wendy Lower, Goran a montré une autre face de la guerre, celle où des « femmes envoyées en Europe de l’Est, pour mieux la coloniser, ont grandement participé, à travers différents corps de métier (institutrices, infirmières, secrétaires, etc.), à la solution finale ».

Une histoire d’émotions

La résistance morale : la faim, le froid, la maladie et la saleté sont omniprésents dans Si c’est un homme, de Primo Levi. « Ce sont les valeurs fondamentales, sinon toujours positives, qui ont préservé [Primo Levi] du délitement total, les rencontres qui lui ont permis de garder la tête droite », écrit Ingannmic (Book’ing) de sa lecture de ce « texte essentiel ».

L’absence : c’est l’un des liens entre deux livres présentés par Patrice (Et si on bouquinait), et un présenté par Dominique (A sauts et à gambades). Avec Berg et Beck, de Robert Bober, un rescapé de la rafle du Vel d’Hiv décide, quelques années après la guerre, d’écrire des lettres à son ami d’école décédé pour lui parler de tous « les films, les livres, les chansons, les courses cyclistes que son camarade n’a pas pu connaître ». Et tu n’es pas revenu est la « lettre écrite par sa fille [Marceline Loridan-Ivens] à celui qui lui manque tant » : le père, disparu dans l’enfer des camps. Sonnenschein, de Daša Drndić, est autant un roman sur l’attente d’une femme âgée, qu’un « roman-documentaire » qui redonne « un visage à l’histoire refusant que l’individu soit résumé à une ʺnote en bas de page de l’Histoireʺ» (retrouvez aussi ma chronique plus ancienne, ici).

Le remords de vivre : c’est celui de Blam, héros du Livre de Blam d’Alexandre Tisma (lu par moi). A Novi Sad ou il a toujours vécu, la chance et le hasard lui ont permis de passer entre les filets de la grande rafle de janvier 1941, et des déportations de 1944. Mais que vaut la vie, lorsqu’elle est peuplée du souvenir des disparus ?

La confrontation avec le passé, à travers les générations : Retour à Lemberg (lu par moi) est la passionnante enquête mi-familiale et mi-professionnelle, mi-historique et mi-géographique menée par un petit-fils et juriste, Philippe Sands, dans la vie de ses grands-parents et du continent de la première moitié du XXe siècle. « Entrecoupé par le commentaire de la Genèse » et par des photographies de sa famille disparue, Daniel Mendelsohn livre avec Les disparus le récit d’une « grande quête » que mène l’auteur, souvent accompagné d’un frère, pour « rassembler quelques informations sur la mort, mais surtout sur la vie de ceux qui ont disparu », écrit Nathalie (Chez Mark et Marcel).

Et malgré tout, une certaine dose d’optimisme. La fièvre de l’aube, de Péter Gárdos (lu par moi), est le surprenant roman de ses parents et surtout de son père, convaincu, malgré les camps, malgré l’exil et malgré la maladie, que le grand amour se trouvait à portée de lettres.


29 commentaires on “Lectures communes autour de l’Holocauste – un récapitulatif, une annonce”

  1. un grand merci pour ce récapitulatif par thème je crois que j’ai noté la plupart des titres et je serai heureuse d’une nouvelle participation l’an prochain
    ces titres m’aident car je suis en train de faire une liste de lecture pour ma petite fille intéressée par le sujet et je veux lui permettre d’entrer là pas à pas

  2. keisha41 dit :

    Voilà de quoi continuer l’année prochaine!

  3. Clovis dit :

    Un bel enrichissement ! Grand merci à « Passage à l’est ! » et à « Et si on bouquinait? ».
    Clovis

  4. Agnès dit :

    C’était une très bonne idée ce projet et j’ai déjà relevé des titres qui m’intéressent.

  5. Ingannmic dit :

    Bravo pour ce bilan passionnant, et merci pour l’initiative, nul doute que je serai au rendez-vous l’année prochaine !

  6. Lisa Hill dit :

    Please forgive my comment in English, I am better at reading French than writing it.
    I have read some of the books you refer to (Primo Levi, Dasa Drinic, and others as well.
    One that represents one kind of French Experience is No Place to Lay One’s Head, by Françoise Frenkel.
    But I have also read stories from the Makor Project here in Melbourne, which captures the many different experiences of survivors who came here as refugees after the war. These are simpler, less polished stories, but completely authentic. It was important for these people to tell their stories before it was too late…

    • Thanks for leaving a comment – they’re always welcome, whatever the language!
      Thanks, too, for reminding me of « Rien où poser la tête »; I know I’ve come across it before, probably when it was republished a few years ago. It sounds like a fascinating document on those war years and, as you write, it’s « one kind of French experience » among so many others. I’ll look for a copy. The new edition comes with a preface by Patrick Modiano, whose « Dora Bruder » also fits here.
      And finally, many thanks for mentioning the Makor Project. Australia, as a place of settlement for war refugees, didn’t appear in any of my readings so far; all the more reason to look into this project. I’m adding a link as a reminder to myself and to anyone who might be interested: https://www.monash.edu/arts/acjc/research-and-projects/online-resources-and-mini-sites/holocaust-memoirs

      • Lisa Hill dit :

        Well, if it’s useful, I might be able to put you in touch with someone at the Lamm Jewish Library (https://ljla.org.au/) which facilitated the Makor Project. You can check their publications list, but they may also have as yet unpublished or untranslated MS of interest to you).
        Melbourne was mostly second or third choice for survivors after America and Israel, but by the time I arrived in Australia in the 1960s there was a well-established Jewish community, by then mainly in St Kilda and Caulfield though they had been in inner city Carlton before that. I grew up to the sound of Yiddish in the streets, with my neighbour Mrs Kuperholz’s cheesecake setting the standard for all cheesecakes thereafter.
        I’ve read some of Modiano, and have his Occupation Trilogy on the TBR, but not yet Dora Bruder.

      • You’d be welcome to join us in English next year, if you’d like.
        I knew of some political refugees from Hungary, from the interwar period, but I’d never thought of Australia and Melbourne as a place with Jewish/Yiddish-speaking communities. Please do put me in touch with the Lamm Jewish Library: you have my email address in the « à propos » page. Many thanks!

  7. WordsAndPeace dit :

    Fantastique récapitulatif, merci !

  8. Clovis dit :

    Bonjour,

    Je suis très heureux d’avoir pu partager vos « Lectures communes autour de l’holocauste ».

    La motivation de mes écrits, la raison d’être de mon site, reposent avant tout sur un besoin
    bien personnel « d’accommoder » quelque état d’âme ou autre petite révolte… Ma démarche
    ne s’inscrit donc pas dans la recherche et la fidélisation d’un lectorat.

    Si l’audience dont je bénéficie est ainsi appelée à rester très modeste, je n’en tenais pas moins à vous remercier de votre travail que je trouve formidable ; j’ai inséré des liens vers vos blogs respectifs en bas de ma page https://www.poesie-de-clovis.fr/pages/colloque-insurrectionnel.html .

    N’hésitez-pas, par retour de mail, à commenter ou à réorienter ma démarche si cela vous apparaît utile.

    Merci encore et bonne continuation
    Clovis

    • Merci, de nous avoir signalé votre poème et d’avoir mis le lien vers nos blogs. L’un des avantages des blogs est justement qu’ils fonctionnent aussi bien pour ceux qui veulent simplement garder une trace écrite pour eux et leurs proches, que pour ceux qui veulent se faire connaitre par le reste du monde. En ce qui me concerne, je me contente tout à fait d’un lectorat plus limité mais intéressé, et je suis ravie de vous compter parmi ces lecteurs.

  9. Marilyne dit :

    Bravo pour cette initiative, pour les participations, pour ce récapitulatif. Je serai au rendez-vous.

    • Je suis ravie par avance de te compter à nouveau parmi nous. Je sais que tu faisais partie des « preneuses » pour une nouvelle semaine en 2022. On a beaucoup de temps pour se préparer une nouvelle liste de lectures.

  10. nathalie dit :

    Beaucoup de livres et très différents finalement. Témoins directs, descendants 1e ou 2 génération, enquêtes, diversité des pays. On a l’impression d’avoir tout lu sur le sujet mais en fait non (hélas, le puits est sans fonds).
    À l’année prochaine !

    • Un puits sans fonds et qui (je sais, c’est contradictoire) se creuse toujours un peu plus avec les nouveaux documents, les nouveaux témoignages, les nouvelles traductions, et les nouvelles générations. Oui, on a encore de quoi lire et réfléchir pour un bon bout de temps. A l’année prochaine!

  11. Madame lit dit :

    Je vais reparticiper certainement l’année prochaine. Merci pour l’organisation.

  12. […] Lectures communes autour de l’Holocauste – un récapitulatif, une annonce → […]

  13. Patrice dit :

    Un grand merci à toi d’avoir eu l’idée de faire cette semaine thématique et de nous y avoir associés. A lire les commentaires, on se dit en effet qu’une seconde édition est vivement souhaitée, une occasion de ne pas oublier toute cette souffrance et de témoigner à notre humble niveau. A très bientôt !

    • Peut-être la seconde édition sera-t-elle aussi l’occasion de montrer comment cette souffrance a essaimmé partout dans le monde, en Australie (cf le commentaire de Lisa), au Canada (si Madame lit nous déniche un livre du Québec); et je vois aussi des chroniques de « Le ghetto intérieur » dans le mois latino-américain d’Ingannmic et Goran…


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