David Albahari – Goetz et Meyer

J’ai lu Goetz et Meyer tout de suite après avoir terminé Sonnenschein (Trieste). C’était voulu, car je savais qu’il y a beaucoup de parallèles entre ces deux romans. Dans Goetz et Meyer, roman serbe de l’auteur David Albahari, publié juste une dizaine d’années avant le roman croate de Daša Drndić, c’est encore de la question de la mémoire familiale – et par extension collective – et de l’Holocauste qu’il s’agit. C’est aussi un autre roman porté par un style unique et un fort pouvoir d’évocation.

Mais ce sont aussi deux livres très différents et c’est avec leurs différences de rythme que je vais commencer ma chronique. Sonnenschein (Trieste dans ma traduction anglaise) n’est pas un livre qui s’avale : par le fond et par la forme, il demande qu’on prête attention à l’enchaînement des voix qui s’y succèdent, et aux idées que veut transmettre l’auteure. Goetz et Meyer, au contraire, est comme un tourbillon de paroles et de pensées, dans lequel il est impossible de ne pas se laisser entraîner – avant de revenir à la première page pour reprendre plus lentement sa lecture. C’est à nouveau la version anglaise que j’ai lue (Götz and Meyer, traduction par Ellen Elias-Bursiać, Harcourt, 1998 ; je suis coupable de toutes les traductions françaises des citations ci-dessous) : 168 pages, un seul paragraphe lu d’une seule traite. La version française, traduite par Gabriel Iaculli et Gojko Lukić (pour Gallimard, en 2002) tient en 144 pages.

Le narrateur est, comme Haya Tedeschi dans son appartement de Gorizia dans Sonnenschein, Juif, vieillissant, et solitaire ; comme elle, il est enseignant, et comme elle son expérience personnelle de l’Holocauste n’est pas directement liée aux camps de concentration. Contrairement à elle, il n’a pas de nom. Les seuls noms qui comptent, pour lui, sont ceux de Goetz et de Meyer : Wilhelm Goetz, Erwin Meyer.

Mais avant d’en dire davantage sur ces deux noms, quelques mots sur le cadre du roman. Avec Sonnenschein, on (re)découvrait la rizière de San Sabba, près de Trieste, cette ancienne usine de transformation de riz devenue l’unique camp de transit équipé d’un four crématoire en Italie sous contrôle nazi durant la Seconde Guerre mondiale. C’est un autre des rouages du système continental d’extermination des Juifs qui est au cœur du roman de David Albahari : le camp de Sajmište, dans l’ancien Parc d’exposition de Belgrade.

Comme on l’apprend au cours du livre, le narrateur a été soustrait au sort de la communauté juive locale par la décision de sa mère de passer la guerre cachée dans un village.

She never spoke of it to me. While she was still alive, she refused to talk about the past, and at that point the past didn’t interest me either. I learned that detail later, when I immersed myself in the sea of documents and testimony kept at the Jewish Historical Museum in Belgrade.

Elle ne me parlait jamais de cela. Tant qu’elle était encore en vie, elle refusait de parler du passé, et à cette époque le passé ne m’intéressait pas non plus. J’ai appris ce détail plus tard, lorsque je me suis plongé dans la mer de documents et de témoignage préservée au Musée Historique Juif de Belgrade.

Ayant tout juste passé le cap des cinquante ans, le narrateur se penche sur l’histoire de sa famille, toute la famille de son père, ainsi que celle de sa mère, ayant péri durant la guerre. Ses recherches dans les musées, aux archives, et ses lectures en bibliothèque, menées déjà avant l’ouverture du roman, l’ont mis sur la trace de ce camp de concentration. Mais c’est surtout, à la lecture d’un vieux télégramme, qu’il a appris l’existence de deux officiers SS, Goetz et Meyer. Il ne sait rien d’autre d’eux que leurs noms et leur fonction, mais le fait qu’ils l’obsèdent est visible dès les premiers mots du livre, qui se lisent comme un manifeste des 168 (ou 144) pages suivantes.

Götz and Meyer. Having never seen them, I can only imagine them.

Goetz et Meyer. Ne les ayant jamais vus, je ne peux que les imaginer.

Ces deux officiers étaient, dit-il, en charge d’un camion expédié expressément d’Allemagne, un camion « Saurer, un cinq tonnes en forme de conteneur, 1,7 mètres de haut et 5,8 mètres de long, qui pouvait être hermétiquement fermé. » Le narrateur, qui a creusé le sujet, relève également que ce camion « faisait partie d’une deuxième série, une série perfectionnée. »

Le narrateur est imaginaire mais Goetz, Meyer et leur camion, ne le sont pas. Ce camion est une extension essentielle du cadre que j’ai évoqué plus haut, une extension mouvante puisque c’est dans ce camion que sont gazées, par fournées de cent au cours d’un court voyage autour de Belgrade, les femmes, enfants et vieillards internés dans le camp.

« Goetz, ou était-ce Meyer » : le narrateur n’évoque jamais l’un sans évoquer l’autre, comme si « ces deux petits rouages d’un vaste mécanisme » étaient complètement interchangeables. Ce roman, un long monologue où les nombreuses digressions et interrogations se substituent à l’absence de paragraphes, est en grande partie la tentative du narrateur pour donner un corps et un esprit à ces deux noms. Etaient-ils mariés ? S’inquiétaient-ils de la santé de leurs enfants ? Le narrateur imagine un chien, il imagine leurs occupations du dimanche, leurs humeurs, leurs conversations, leur hâte de terminer ce travail pour pouvoir rentrer chez eux. Tout cela, il tente de se l’imaginer en partant de sa quasi-certitude que « Meyer, ou était-ce Goetz » savaient parfaitement pourquoi ils avaient été envoyés, avec leur camion, à Belgrade.

Mais derrière ces deux hommes que le narrateur s’imagine si ordinaires se pressent aussi tous les morts, qui demandent l’attention du narrateur. Une transition subtile s’opère au fil des pages, à mesure que le narrateur devient de plus en plus incapable de séparer ses trois vies de l’esprit : celle de sa vraie vie de professeur ; celle où il cherche à reconstituer Goetz et Meyer ; et celle où il tente de mettre un visage, une personnalité et des gestes derrière les noms de ses cousins, oncles et tantes dont il a eu tant de mal à retrouver les noms.

C’est un peu injuste de ma part de toujours comparer ces deux romans si différents et autonomes que sont Sonnenschein et Goetz et Meyer, et pourtant je vais tracer encore un parallèle entre ces deux livres. Dans Sonnenschein, surgissent parfois inopinément des formules et des raisonnements mathématiques, comme si Haya Tedeschi, ancienne professeure de mathématiques, cherchait un refuge dans la certitude des équations pour tenir à distance des souvenirs qui pourraient, sinon, l’entraîner vers la folie. Le narrateur de Goetz et Meyer, professeur de littérature, n’a pas cette possibilité de refuge : au contraire, ses cours sur les liens entre expérience vécue et création littéraire vont l’amener à embarquer ses élèves dans une expérience hypnotique tant pour lui, que pour ses élèves et les lecteurs du roman.

My life, I say aloud in the middle of a lecture on romanticism, is like a memory that doesn’t know who is remembering it.

En se penchant sur ces deux personnages réels et a priori banals (et donc représentatifs) de Goetz et de Meyer, il me semble que David Albahari veut faire ressortir non pas la question de la culpabilité des receveurs d’ordres nazis, mais toute l’horreur de l’Holocauste pour ceux qui y ont péri et pour ceux qui sont restés avec, pour tout héritage, l’absence et la mémoire. Cela, Albahari le réussit de manière d’autant plus frappante que le centre de gravité du roman semble être déplacé vers le « détail » que sont Goetz et Meyer, et que la voix anonyme qui porte ce roman est directe et singulière.

Né en 1948 à Peć en Yougoslavie (aujourd’hui au Kosovo), l’écrivain et traducteur de l’anglais David Albahari a longtemps vécu à Belgrade. En tant que président de la fédération des communautés juives de Yougoslavie, il s’est impliqué dans l’évacuation de la population juive de Sarajevo durant le siège de la ville, avant de quitter à son tour la Yougoslavie pour s’installer au Canada au milieu des années 1990 (il évoque ce départ dans son intervention à la Maison des écrivains étrangers et traducteurs (MEET) de Saint Nazaire, aux côtés de Mathias Enard, en 2008 (son intervention commence vers la 25e minute, ici). L’identité juive, et l’exil, sont des thèmes qui traversent ses romans et nouvelles, dont nombre ont été traduits en français, notamment chez Gallimard (Sangsues ; Globe-trotter ; L’homme de neige ; L’appât) mais aussi aux éditions Les Allusifs (Ma femme ; Hitler à Chicago) Balzac-Le Griot (Le livre bref), Gingko (Mrak : ténèbres), et Est-Ouest Internationales (Tsing). On retrouve également l’un de ses textes dans le recueil Nouvelles de Serbie, chez Magellan & Cie.


17 commentaires on “David Albahari – Goetz et Meyer”

  1. Patrice dit :

    Tu peux l’imaginer, je ne peux que noter ce livre. J’aime beaucoup l’analyse comparée de ces deux ouvrages. Celui-ci a l’air également très intéressant et j’imagine le côté imaginatif qu’il doit employer pour essayer de donner corps à ces deux noms.

    • Note, note! J’aimerais bien feuilleter la traduction française pour voir ce que ça donne. En tout cas, la version anglaise était très réussie, très vivante. J’aime beaucoup le point d’entrée qu’a choisi l’auteur. D’une certaine manière, ça me rappelle un peu HHhH, qu’il faudrait que je relise.

  2. […] Albahari, Goetz et Meyer (traduit du serbe par Gojko Lukić et Gabriel Iaculli ; Gallimard, 2002) : dans ce beau roman […]

  3. […] Albahari, Goetz et Meyer (traduit du serbe par Gojko Lukić et Gabriel Iaculli ; Gallimard, 2002) : dans ce beau […]

  4. j’ai noté les livres d’Albahari par contre l’un des deux Sonnenschein n’est pas disponible en ce moment j’ai commandé Goetz et Meyer et je me réjouis de le lire
    et bravo de faire des analyses comparatives j’ai du mal à faire ça 🙂

  5. Je ne connais pas du tout merci de signaler cette littérature

  6. […] serbe : Timor mortis (1989), de Slobodan Selenić ; Goetz et Meyer (1998), de David Albahari ; et Au puits (1879-1882), de Laza […]

  7. […] de même que le camp de Sajmište, où meurt une tante éloignée de Sands, me rappelle le Goetz et Meyer de David […]

  8. je viens de le lire. Lecture très prenante mais le contraire d’un page-turner, je suis forcée de m’arrêter, de faire autre chose, d’un revenir, de relire, de progresser pas à pas. Emotions contenues dans l’exécution ordinaire d’une mission inhumaine par des humains si ordinaires…

    • mon approche a été complètement différente, je l’ai lu lentement mais quasiment d’une traite car je sais que je vais le relire, entre autres raisons pour mieux saisir les mécanismes de l’écriture.

      • Difficile de dissocier le côté émotionnel de l’analyse du mécanisme de l’écriture. En même temps j’ai eu tort de le lire juste après le 209 rue saint Maur et juste après le livre sur le siège de Sarajevo. maintenant j’ai besoin d’un peu de légèreté

      • exact, c’est pourquoi je veux y faire plus attention lors de ma nouvelle lecture. Oui, c’est vrai qu’enchaîner tous ces livres n’est pas bon pour le moral (mais ça reste mieux que de vivre ce qu’ils décrivent).

  9. […] Avec sa lecture de Goetz et Meyer, de David Albahari, Dominique (A sauts et à gambades) nous a aussi fait (re)découvrir tant le camp de Sajmiste, dans la banlieue de Belgrade en Serbie, qu’un « roman sombre bien entendu mais qui palpite pourtant de vie ». (Retrouvez aussi ma chronique plus ancienne, ici). […]


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