Désobéissantes, « portraits de femmes qui ont brillé », en Roumanie et au-delà

Quand j’ai feuilleté pour la première fois ces Désobéissantes après l’avoir reçu de Belleville éditions il y a quelques semaines, c’est d’abord la sélection des profils rassemblés que j’ai regardée. Ce livre propose en effet, sur environ 170 pages illustrées, environ 80 portraits, individuels ou collectifs, dont le point commun – hormis d’être celui de femmes – est que ce sont ceux de femmes « libres, indociles et indépendantes ».

D’autres parleraient d’héroïnes, d’insoumises ou de précurseuses (le site 1001 héroïnes les rapproche aussi des Culottées de Pénélope Bagieu) ; les cinq autrices roumaines, connues pour leur travail dans la littérature jeunesse et regroupées en un collectif féministe, ont préféré le mot Nesupusele, traduit ici par Désobéissantes.

Ce sont donc environ 80 portraits, sous la forme d’histoires « imaginées à partir de faits réels documentés ». Qui sont ces femmes ? La plupart porte des noms qui ne nous diront pas grand-chose, et qui ne parleront peut-être pas non plus à la grande majorité de la population roumaine si elle venait à avoir le livre entre les mains. C’est justement le point de départ du livre et de la réflexion des autrices autour de ce qui fait la réussite et la célébrité au fil du temps.

Laura Colţofean-Arizancu, Virginia Andreescu-Haret, Cristina Liberis, ou encore Calypso C. Botez, pour ne citer au hasard que quatre parmi elles : la première, née en 1989, est archéologue ; la seconde (1894-1962) a été la première femme de Roumanie à être diplômée en architecture ; la troisième (née en 1968) a longtemps été correspondante spéciale en zone de conflit pour la télévision roumaine ; et la quatrième (1880-1933) était professeur de philosophie, conseillère municipale, écrivaine et militante pour les droits des femmes. Pour chacune, les autrices de Désobéissantes proposent un très court texte qui pose un ton et une atmosphère, et qui met en lumière une facette de leur personnalité, de leurs réalisations, de leurs vies, ou encore des traces qu’elles ont laissées.

Certaines de ces femmes portent des noms qu’on retrouve dans l’histoire ou la littérature : Cantacuzino, Brătianu, Brâncoveanu… , mais seulement parce que leurs pères, frères, maris ou fils ont été des princes, « des Premiers ministres, des ministres, des chefs de parti, des maires. » Cette petite liste est tirée du paragraphe biographique qui clôt « Ceux qui restent », l’histoire d’un fragment de la vie de Sabina Cantacuzino (1863-1944), « militante dans le domaine de la santé, des arts et de l’éducation. » Devenue Cantacuzino par mariage, elle venait de la famille Brătianu ; la page suivante est justement intitulée « Les blouses d’Elisa » et évoque la vie d’Elisa Brătianu (1870-1957), femme fort investie dans la vie des arts populaires. Elle était née Ştirbey, et même si je ne l’ai pas trouvé en relisant le livre, je ne serais pas surprise qu’on retrouve ce nom autre part dans ce livre.

Désobéissantes n’est cependant pas un extrait du bottin mondain roumain : on retrouve aussi des portraits collectifs portant seulement le nom d’un groupe de femmes sinon anonymes : « les sage-femmes », « les migrantes » (« les mères qui partent travailler dans d’autres pays »), « les gustistes » (« un groupe de jeunes femmes membres de l’Ecole de Sociologie de Bucarest, …. reconnu[e] internationalement dans la période d’entre-guerre pour ses résultats obtenus suite à des études de la vie de village et de la culture populaire roumaine »), ou encore « les femmes au foyer » (un extrait du texte : « Nous, nous croyions que l’Histoire se faisait seulement par des batailles, mais la prof s’est mise à nous expliquer que les guerres n’ont pu avoir lieu que parce que, depuis que le monde est monde, les femmes ont fait et élevé les enfants, ont cuisiné, lavé, repassé, balayé, passé l’aspirateur, fait la poussière, arrosé les fleurs, cousu les chaussettes trouées et fait des bocaux de cornichons l’automne »).

Voici aussi l’illustration de « 2 heures et 3 minutes », texte de Laura Grünberg sur Simona Halep, illustré par Maria Surducan (détail)

Parmi tous les noms, certains auront certainement franchi la barrière du temps, de la géographie et du genre : Nadia Comăneci la gymnaste est là, de même que Herta Müller l’écrivaine ; les mélomanes reconnaitront peut-être Clara Haskil la pianiste, et en profiteront pour découvrir l’artiste de musique populaire Maria Tănase (je ne résiste pas au plaisir de mettre une illustration musicale). Pour ma part, j’ai aussi retrouvé avec plaisir Hortensia Papadat-Bengescu (auteure, entre autres, de Le Concert de Bach, publié en 1927 et que j’ai chroniqué ici), et la poète Ana Blandiana, ainsi que l’écrivaine Ana Novac qui aura toute sa place dans les prochaines lectures communes autour de l’Holocauste. Autre dimension que j’ai appréciée, dans une région où les frontières et l’existence de différents groupes ethniques est encore un sujet qui peut fâcher, a été la diversité ethnique des portraits proposés, avec une majorité roumaine mais aussi des minorités allemande, hongroise, aroumaine, rom… à l’image de la population du pays.

Visiblement, le choix des femmes à inclure, parmi toutes celles qui le mériteraient, n’a pas toujours été évident : le livre y fait une illusion amusante lorsque Laura Grünberg évoque le personnage de « la princesse Alexandrina Cantacuzino, philanthrope et diplomate roumaine » à travers la description d’une « réunion de rédaction » à laquelle participent les cinq autrices du livre. Faut-il inclure cette figure, personnalité du mouvement des femmes de Roumanie mais aussi connue pour sa proximité avec le mouvement fasciste de la Garde de fer durant la Seconde Guerre mondiale ? Ce sera « oui », avec cette histoire qui répond en même temps un peu « non ».

Et voici Monica Lovinescu, l’héroïne de « Des voix dans l’ombre », texte de Victoria Pătrascu illustré par Ágnes Keszeg (détail)

Même si l’on retrouve parfois des liens – des noms, des lieux – entre ces histoires, elles sont principalement à lire pour elles-mêmes, par ordre d’apparition ou en picorant par-ci par-là, on peut aussi simplement se laisser porter par le plaisir des images : l’aspect visuel est très important et est le fruit du travail d’une douzaine d’illustratrices aux styles très divers. Ce sont des images tour à tour poétiques, vibrantes, enfantines, dynamiques, rêveuses. Elles échangent avec l’histoire, jouant souvent avec le temps pour présenter deux périodes de la vie de la femme représentée, ou sa vie de l’époque et son héritage aujourd’hui. De page en page, on peut aussi apprendre à reconnaître le style particulier à chaque illustratrice : Iulia Ignat – et son style très fin pour représenter l’artiste botaniste Angiolina Santocono, Ana Novac ou encore l’ancienne enfant-détenue Ruxandra Berindei et sa mère la détenue politique Ioana Berindei – et Zelmira Szabó – et son jeu avec les formes et les textures sur le papier – sont parmi mes préférées.

En Roumanie, les autrices de ce livre (deux volumes dans l’édition d’origine) l’ont accompagné d’ateliers de discussion auprès d’un public plutôt jeune. Dans les autres pays de cette région que j’aime couvrir ici, ce ne serait pas une mauvaise chose d’avoir accès à un livre similaire pour mieux connaître le passé, enrichir l’avenir, et apporter un peu de diversité parmi les noms des hommes célèbres qui ont « fait » l’Histoire, la politique, les sciences, la culture et les noms de rues.

Pour poursuivre (ou préparer) la découverte, une émission intéressante en français autour du livre, de son titre, de ses autrices, sur Radio România Internaţional, sur ce lien.

Désobéissantes, recueil illustré de portraits de femmes, est écrit par Adina Rosetti, Victoria Patrascu, Iulia Iordan, Laura Grünberg et Cristina Andone et traduit du roumain par Sidonie Mézaize-Milon et Oana Calen. Belleville Editions, 2021.

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10 commentaires on “Désobéissantes, « portraits de femmes qui ont brillé », en Roumanie et au-delà”

  1. Déjà dans ma whishlist, tu ne fais que confirmer mon envie de le lire !

  2. MarinaSofia dit :

    Mais c’est génial! Il faut absolument que je retrouve ce livre en roumain la prochaine fois que j’y irais!

  3. nathalie dit :

    Je connais Herta Müller et Clara Haskill, l’honneur est sauf !
    Ce genre d’ouvrage à vocation pédagogique est toujours intéressant (même si quelquefois un peu limités). On a l’impression que des pans entiers du passé se découvrent à nous !

    • Très bien pour les deux noms, élève Nathalie!
      Je vais faire une distinction artificielle: c’est un ouvrage-plaisir, pas un ouvrage-essai; si ça avait été un essai ou un livre plus polémique, j’aurais demandé qu’on me donne plus de contexte sur, par exemple, ce à quoi chacune de ces femmes désobéissait (une attente, une morale, une culture, une loi, une personne en position d’autorité… ça peut varier en fonction de l’époque), et une biographie plus détaillée avec citation des sources (certains des textes sont un peu simples pour moi qui aime la longueur et les détails). Mais, comme tu dis, c’est un bon outil pour redécouvrir le passé, apporter « une tâche de couleur » (extrait du titre d’une des histoires), donner des pistes…

  4. […] jeunes pour être aussi celles de demain. Je ne l’ai pas mentionné dans ma chronique (qui se trouve ici), mais Désobéissantes est ma dernière chronique de livre pour l’année 2021, et c’est une […]

  5. lilietbibi dit :

    tu m’as donné envie de le découvrir en tout cas …


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