Profession : historienne, ethnographe, « espionnes » (3)

Voici enfin la suite et fin de ma chronique de A spy in the archives. A memoir of Cold War Russia, de Sheila Fitzpatrick, et de My life as a spy. Investigations in a secret police file, de Katherine Verdery : deux autobiographies de chercheuses anglo-saxonnes, toutes plongées « de l’autre côté du rideau » durant la Guerre froide, et toutes deux accusées d’espionnage par les autorités des pays dans lesquels elles font leurs recherches. Dans ce billet, je proposais une présentation générale des deux livres et, dans celui-ci, j’évoquais surtout le livre (passionnant) de l’historienne Sheila Fitzpatrick et ses tribulations dans les archives – et la vie intellectuelle – moscovites dans les années 1960. Le billet d’aujourd’hui nous amène dans la Roumanie des années 1970, puis 1980 (et aussi 2000 et 2010) avec le livre plus exigeant de l’ethnographe et anthropologue américaine Katherine Verdery.

Trois ans après la fin du livre de Sheila Fitzpatrick, en juillet 1973, Katherine Verdery, alors titulaire d’une bourse doctorale, arrive pour son premier séjour en Roumanie. Sur le plan international, le contexte est différent des années de stagnation de l’ère Brejnev, et de la crise de 1968, que connait Fitzpatrick à Moscou. Lorsque Verdery arrive, écrit-elle, « la Roumanie était le seul pays où il était relativement facile de faire de la recherche de terrain » et les relations entre la Roumanie et les pays occidentaux étaient encore relativement ouvertes. Son livre, My life as a spy, couvre cette première période de recherche ainsi que les suivantes, jusqu’à sa dernière visite en Roumanie dans les années 1980. Elle y trouve alors un pays en prise avec une vraie paranoïa envers les espions occidentaux, paranoïa qui n’a été qu’augmentée par l’élection de Ronald Reagan à la présidence des Etats-Unis, par le lancement des Star Wars, par le renouveau de la rhétorique de guerre froide, et par le discours explicitement anticommuniste du nouveau président. Elle retrouve également un pays dont les dirigeants (également paranoïaques) sont profondément opposés aux élans réformistes de Gorbatchev en URSS, en plus d’être aux commandes d’une économie en chute libre. Quelles seront les conséquences, pour Verdery et ses liens professionnels et amicaux avec la Roumanie, de cette direction de fermeture que prend le pays ? 

Comme Sheila Fitzpatrick qui se démarque par son travail sur la période soviétique plutôt que pré-soviétique, Verdery établit assez tôt sa différence par rapport aux autres boursiers américains qui arrivent en Roumanie cette année-là : son projet de recherche nécessite qu’elle s’éloigne des grandes villes pour s’installer à la campagne. C’est donc dans la région d’Hunedoara, plus précisément dans le village d’Aurel Vlaicu – 915 habitants dont 20% appartiennent à la minorité allemande de Roumanie – qu’elle passe les 17 mois de sa première période de recherche en 1973-74. Avec une ferme collective qu’elle n’a pas le droit d’approcher, et une petite ville à proximité, spécialisée dans la fabrication d’armement et donc interdite d’accès aux étrangers, son terrain de recherche en tant qu’ethnographe étrangère dans un village roumain dans la période Ceauşescu est d’emblée miné. Elle tire tout de même de ce long séjour une histoire sociale du village, avec ses thèmes d’évolution des relations ethniques, des inégalités et des mobilités sociales (tous sujets qui la rendent suspicieuse aux yeux de la police politique). Elle s’y forge également de nombreuses amitiés fortes – que la lecture de son dossier de la Securitate, trente ans plus tard, l’obligera à réévaluer :  

From 1973 to 1988, at least seventy people in Deva, Vlaicu, Cluj, Iaşi, and Bucharest (only twelve of them women) gave information on me to the Securitate… Of all these people, only two told me before 1989 that they had been asked to file reports on me. [De 1973 à 1988, au moins soixante-dix personnes à Deva, Vlaicu, Cluj, Iaşi et Bucarest (parmi lesquels seulement douze femmes) ont donné des informations à mon sujet à la Securitate. De toutes ces personnes, seulement deux m’ont dit avant 1989 qu’il leur avait été demandé de fournir des rapports sur moi].

De son étude doctorale, elle tirera son premier ouvrage scientifique, Transylvanian Villagers, qui parait en 1985, juste au moment de son troisième séjour de recherche (son deuxième l’a ramenée à Vlaicu, puis dans la ville de Cluj, pour quelques mois en 1979-1980). Si son premier séjour avait débuté sous de mauvais auspices parce qu’elle était entrée par inadvertance dans une zone militaire rurale interdite aux étrangers, ce troisième séjour commence également de manière catastrophique. En cause, l’inclusion en introduction de ce livre sur l’histoire des relations ethniques en Transylvanie de deux blagues roumaines illustrant les stéréotypes utilisés pour définir chaque groupe. Bien que recueillies à cent ans d’intervalles, ces blagues présentaient les groupes ethniques présents dans la région de la même manière : les Hongrois comme étant impétueux et violents, les Allemands comme étant fourbes et radins, et les Roumains comme des voleurs futés.

Pour les universitaires roumains qu’elle côtoie, c’est une insulte impardonnable contre le peuple roumain, et Verdery mettra beaucoup de temps à remettre ses relations amicales et professionnelles sur les rails. Pour les agents de la Securitate (un groupe qui inclut certains des universitaires), cet affront aura des conséquences indélébiles : durant ce troisième voyage, les mesures de suivi dont Verdery fait l’objet sont encore accentuées, le réseau d’agents et d’informateurs est augmenté, et de nouveaux outils d’écoute sont utilisés. C’est aussi de cette époque que datent les clichés qu’elle trouvera plus tard dans son dossier. La couverture de My life as a spy, par exemple, utilise une de plusieurs photos prise d’une chambre voisine de la sienne et qui la montre en sous-vêtements, faisant son lit dans sa chambre d’hôtel. Comme pour les photos de Fitzpatrick mangeant à la cafétéria de son université moscovite, on se demande vraiment quelle était l’utilité de ces photos complètement intrusives.

Potentiellement plus directement nuisible pour Verdery, les agents multiplient les recommandations de couper court à ce séjour de recherche et d’expulser l’universitaire du pays. Ces recommandations, plusieurs fois renouvelées au cours des années 1980 (son dernier séjour de recherche durant la période Ceauşescu aura lieu en 1984-85) ne sont finalement pas suivies d’effets, pour des raisons que Verdery explique en partie dans son livre.

Que s’est-il passé entre son premier séjour et ce troisième, pour « justifier » l’augmentation de moyens mis en place pour la surveiller ? Outre l’inclusion de ces deux malheureuses blagues dans son livre, Verdery avance plusieurs pistes qui illustrent l’évolution du régime Ceauşescu, de la Securitate, et de ses propres sujets d’étude, et les interactions possibles entre ces trois éléments. Ainsi ses premiers séjours, dans les années 1970, se déroulent-ils plutôt à la campagne, où le réseau de surveillance et d’agents est moins développé qu’en ville : cela changera lorsqu’elle commencera à séjourner davantage en ville (à Cluj, où se trouvent les archives), et à devoir loger non pas chez l’habitant, mais dans un hôtel où il est bien plus facile d’installer des outils de surveillance. En outre, après s’être intéressée aux structures sociales d’un village, elle commence à travailler sur le sujet – très sensible aux yeux du régime – du rapport de la nation à l’histoire : sujet d’autant plus sensible qu’elle travaille sur une région multi-ethnique et où tant la minorité allemande que la hongroise font l’objet d’une surveillance particulière. Enfin, elle se rend compte en lisant son dossier en 2008 qu’elle a été accusée, dans les années 1980, de vouloir cacher sa « véritable » identité hongroise : une accusation qui découle uniquement du fait qu’on trouve de nombreux noms hongrois se terminant en -y, comme le sien qui pourtant, écrit-elle, n’a rien à voir avec la Hongrie (c’est par ailleurs une accusation qui en contredit une autre qu’affectionne la Securitate, et selon laquelle Verdery est une agente de la CIA).

Different names accompany the different time periods and the kinds of spy the Securitate – the creators of my doppelganger – believe me to be. For instance, I am « FOLCLORISTA » (« The Folklorist »), spying for the military (1973-1974); I am « VERA », living in Cluj to spy for the Hungarian diaspora in the United States (1984-1986) ; I am « VANESSA, » spied on at home in Baltimore for associating with Romanian dissidents (1987-88)… I am also « VIKY », « VALY », « KORA », « KITTY », « KATY », or (for the Foreign Intelligence Service), « VANESSA », « VADU », or « VERONA »: ten different characters ». [Différents noms accompagnent les différentes périodes de temps et les types d’espion que la Securitate – les créateurs de mon double – pensaient que j’étais. Par exemple, je suis « FOLCLORISTA » (« La Folkloriste ») et j’espionne pour le compte de l’armée (1973-74) ; je suis « VERA », habitant à Cluj pour espionner pour le compte de la diaspora hongroise aux Etats-Unis (1984-86) ; je suis « VANESSA », espionnée chez moi à Baltimore à cause de mes liens avec les dissidents roumains (1987-88) … je suis aussi « VIKY », « VALY », « KORA », « KITTY », « KATY », ou (pour le service de renseignements extérieurs), « VANESSA », « VADU », or « VERONA » : dix personnages différents. »]

La surveillance dont ellle fait l’objet devenant de plus en plus conséquente et intrusive, Verdery ne peut plus ne pas s’en apercevoir. C’est très déstabilisant : elle sait qu’elle est perçue comme une espionne, mais ne sait pas qui parmi ses connaissances rapporte – ou est obligé de rapporter – quoi à qui. Mais ce n’est qu’en ouvrant son dossier, dans la Roumanie post-Ceauşescu, qu’elle se rend compte de l’étendue de la surveillance et est amenée, en tant que personne privée et en tant qu’ethnographe professionnelle, à réévaluer les quarante années de sa relation avec le pays.

My life as a spy est donc un objet multiple. C’est une reconstruction chronologique de ses séjours et de sa relation à la Roumanie à l’aune de ses propres souvenirs et de quelques lettres conservées de l’époque, mais aussi des éléments du dossier qu’elle cite abondamment. Contrairement à Sheila Fitzpatrick, qui s’appuie sur ses propres souvenirs ainsi que de nombreuses lettres, journaux personnels et notes de terrain, c’est paradoxalement son dossier de la Securitate qui fournit à Verdery la reconstruction la plus complète de ses activités en Roumanie.

My life as a spy est aussi une réflexion sur son identité profonde, mise à mal par tous ces doubles qu’inventent les agents de la Securitate pour parler d’elle dans leurs rapports et pour tenter de s’expliquer ses gestes et motivations selon leurs propres filtres négatifs (voire paranoïaques). Cette réflexion se double d’une autre sur son identité en tant qu’ethnographe. Sa démarche scientifique ne fait-elle pas d’elle aussi une espionne ? Où se situe la frontière entre science et espionnage ? Peut-elle faire d’elle-même son propre objet de recherche par le biais de l’analyse de son dossier ? Et doit-elle être troublée par le fait que, à force de lire son dossier et d’essayer de saisir le point de vue des agents de surveillance, elle finit par être tentée d’accepter l’interprétation négative que fait la Securitate de sa personne et de ses intentions ?

Responding to my file engages me in a complexly layered chain of research. First, I conducted my fieldwork – participating, observing, and talking with people – and stored the results in field notes. These form the first layer of the research chain. Alongside this, the Securitate conducted research on me conducting research, using their conversations with Romanian informers, my movements, my phone calls and correspondence, and my own field notes and intimate journals; they stored the results in dossiers of officers’ and informers’ reports. That is the second layer. Now I conduct research on their research on my conducting research; I use their notes and some conversations with their informers and even, as we will see, with some officers themselves. This is the third layer. And I have plenty of reason to think the successor organization to the Securitate, the SRI (Romanian Information Service), is laying down a fourth layer of research, as my writing offers them new “data” in the form of publications (such as my 2014 book Secrets and Truths), as well as through talks and interviews in Romania that show them what I am up to. This time, however, I do not have access to their “research notes”: my file access stops at 1989.

Bien sûr, on trouve aussi dans My life as a spy quelques éléments d’ethnographie. Certains peuvent paraitre anodins mais m’ont fait sourire : lors de son premier séjour, dans le village d’Aurel Vlaicu en 1973-74, elle s’intéresse par exemple à la manière de tuer le cochon chez les habitants roumains du village et chez ceux issus de la communauté allemande, au rôle respectif des hommes et des femmes, au traitement de la viande pour la préparation des saucisses… J’ai trouvé dans sa description du côté allemand beaucoup de choses qui m’ont rappelé la manière allemande (souabe) de tuer le cochon dans les villages de Hongrie. Plus étroitement en lien avec le sujet du livre, on trouve dans My life as a spy de nombreuses réflexions intéressantes sur les structures du pouvoir dans la Roumanie de Ceauşescu et notamment sur l’évolution de l’importance et des pratiques de la Securitate (et sur ses limites).

Avant la publication de My life as a spy. Investigations in a Secret Police File, en 2018, Katherine Verdery s’était – dans Secrets and Truths. Ethnography in the Archive of Romania’s Secret Police (CEU Press, 2013) – déjà intéressée aux modes de recrutement et d’opération de la Securitate, ainsi qu’à l’appareil sécuritaire qui a survécu à la chute des époux Ceauşescu. Dans la dernière partie de My life as a spy, elle donne à ces questions un tour bien plus personnel en cherchant à comprendre les motivations des informateurs (parmi lesquels de nombreux amis et amies) ainsi que des agents et officiers de la Securitate. Moins de 25 ans après la fin du communisme en Roumanie, ils sont encore nombreux à vivre avec leurs secrets. Dans son récit de ses rencontres avec quelques-uns d’entre eux – amis, connaissances ou (de son point de vue) parfaits inconnus – elle évoque toute la gamme de questionnements et de « confusion des valeurs » à laquelle elle est confrontée, au point de se demander qui sont les victimes (elle, parce que victime de surveillance, ou eux – ses amis informateurs – parce que l’amitié qu’elle avait pour eux avait été l’un des éléments déclencheurs de leur recrutement) et même de conclure qu’elle n’est pas sûre qu’elle aurait fait mieux à leur place et à leur âge.

Katherine Verdery établit dès le début du texte tout un code de ponctuation et de typographie pour indiquer les différentes valeurs des pseudonymes (ceux utilisés par la Securitate et ceux qu’elle invente, elle, pour protéger les identités de personnes encore vivantes) et des sources (rapports de la Securitate, lettres, témoignages oraux) qu’elle utilise. Cela peut ralentir la lecture du livre – surtout par exemple, en comparaison avec le récit de Sheila Fitzpatrick – mais c’est aussi une illustration de toutes les précautions que prend Verdery pour traiter d’un sujet à la fois très personnel, et intellectuellement fascinant. Peut-être l’humilité est-elle une autre caractéristique du livre : humilité dans ce qu’elle voit comme ses défauts d’autrefois (notamment le fait qu’elle ne se rendait pas compte qu’elle pouvait mettre ses amis roumains en danger par le simple fait de les fréquenter), humilité face au grand débat de la responsabilité individuelle dans le système social de la Roumanie d’après-guerre, humilité face à la discipline de l’ethnographie en général, humilité face aux parallèles qui peuvent être tracés entre la surveillance exercée par la Securitate d’autrefois et les formes de surveillance existant dans le monde contemporain (surtout pour les personnes qui existent entre plusieurs pays).

Ce type d’autobiographie intellectuelle profondément intéressée par le rapport à d’autres cultures me semble être assez rare et j’en lirais volontiers d’autres, à commencer par celui-ci que j’avais noté chez La Découverte l’automne dernier : Le choix de l’Afrique. Les combats d’une pionnière de l’histoire africaine, de Catherine Coquery-Vidrovitch (un « ego-itinéraire » dont elle écrit qu’il tire en partie ses origines de son enfance française au temps de l’Holocauste).


Katherine Verdery se réfère fréquemment à Sheila Fitzpatrick, dont A spy in the archives a paru en 2014, quatre ans avant la publication de My life as a spy. Elle cite également des voix issues de Roumanie : la poète Ana Blandiana, le philosophe Gabriel Liiceanu, et bien sûr l’écrivaine allemande Herta Müller dont l’œuvre est marquée par ses origines dans la Roumanie d’après-guerre et par les pressions de la Securitate. Les mémoires d’Ana Blandiana ne sont pas (à ma connaissance) traduits en français, ceux de Gabriel Liiceanu non plus, mais Herta Müller est revenue longuement sur sa vie et son oeuvre dans ses entretiens avec Angelika Klammer, Tous les chats sautent à leur façon, que j’ai chroniqués dans ce billet.


2 commentaires on “Profession : historienne, ethnographe, « espionnes » (3)”

  1. nathalie dit :

    Ah oui ce doit être vertigineux à vivre. Il est aussi salutaire pour un ethnologue, surtout étranger, de s’interroger sur sa perception par les autochtones, mais à ce point… ce doit être très déstabilisant.
    Série de billets passionnante, merci !


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