Florina Ilis – Le livre des nombres

Premier épisode de ma séquence autour du thème « écrire/effacer, se souvenir/oublier » dans la littérature roumaine d’après 1989.

***

Qui donc va se rappeler ce qui s’est passé dans le temps… ?!

Dans les tous derniers paragraphes du Livre des nombres, des voix d’hommes et de femmes, tour à tour « curieuse », « bien renseignée », « aiguë, mais prévenante » ou encore « chargée d’insinuations venimeuses », évoquent des noms de leur passé : la Zenobia, le Gherasim, l’instituteur Dima, Petre Barna et d’autres. Le cadre est celui d’une fête de village un jour d’août orageux, l’époque est quasi-contemporaine de la nôtre.

Le livre des nombres est celui de ces noms qu’évoquent ces voix désincarnées dans ces dernières pages ; il est le livre qui reconstruit et préserve la mémoire de deux familles sur plusieurs générations, tout au long du XXe siècle roumain.

Avant même ces noms, il y a un lieu : un village de Transylvanie, pas très loin d’Oradea ni de Cluj, pas très loin de Beiuş non plus ; un village plus proche de la frontière avec la Hongrie que de la lointaine Bucarest. Le mode de vie est encore très traditionnel – la terre, les animaux – bien que cela s’apprête à changer. Les danses populaires de la région et les beaux costumes paysans brodés sont encore des marqueurs d’identité locale, même s’ils portent déjà le qualificatif « folklorique ».

Fourmillant de noms et d’histoires, Le livre des nombres prend la forme d’une narration fluide, chaque chapitre se rattachant au précédent par un détail ou un autre. Un rare moment de rupture intervient cependant justement quelques chapitres après le début du livre, au cours d’une soirée de bal au foyer culturel du village. L’atmosphère est enjouée, la jeune Ana éblouit avec sa maîtrise impeccable des pas de danse, lorsqu’une voix venue d’en-dehors interrompt la fête :

– Ils ont embarqué le père Gherasim !! Il est au conseil populaire !

La musique s’arrêtant, le vol d’Ana s’interrompit brusquement. Elle eut la sensation de tomber à toute vitesse de très haut, comme les faisans quand le grand-père Varava les tirait.

La même soirée, Gherasim, sommé de céder ses terres et de rejoindre la Ferme collective, refuse, et est envoyé dans un camp à l’autre bout du pays. C’est le début de l’année 1959, les campagnes de collectivisation et de dénonciation des paysans riches (c’est-à-dire plus aisés que d’autres), les chiaburi, battent encore leur plein. A partir de cet épisode, le roman prend son envol et fait avancer et reculer le temps afin de présenter les vies d’habitants de ce village, liés sur plusieurs générations par des liens de famille.

Remontant le cours du temps, il y aura donc Ana, ses parents et ses grands-parents ; il y aura aussi son futur mari Ioachim, son futur beau-père Gherasim, et surtout l’épouse de celle-ci, l’impétueuse Zenobia, et avant elle son père, le légendaire Petre Barna. A travers eux, et leur expérience de simples gens du village, passent les grandes étapes du XXe siècle – les première et deuxième guerres, les changements de frontières, la collectivisation, le développement de l’appareil de contrôle et de répression – ainsi que le vécu plus proche, notamment l’accès croissant à l’éducation, et le rapprochement à la ville.

Cela n’est pas toujours décrit de manière réaliste et sobrement chronologique, mais plutôt reconstruit, par cercles concentriques, par le principal narrateur, le fils d’Ana et de Ioachim. Celui-ci, dont on apprend au fil des pages qu’il écrit un roman sur le village, se fait parfois plus et parfois moins présent. Lorsqu’il entre de la manière la plus explicite dans les pages du roman, c’est parce qu’il lance un chapitre en interrogeant sa mère sur ses souvenirs, ou parce qu’il explique son double positionnement d’écrivain (qui laisse jouer son imagination) et de descendant direct des protagonistes de son roman (qu’il interroge afin d’établir un récit fidèle du passé).

Et pourtant, comme je ne voudrais pas mettre fin à cette soirée mémorable et que, telle une seiche ingénieuse je m’enveloppe de nuages d’encre pour qu’on ne voie plus rien, je me hasarde, moi-même, à faire le lien entre les choses et à réunir entre eux des points plus éloignés pour donner forme et sens aux données rassemblées de plusieurs sources. Je sais que la mémoire n’est pas une matière disciplinée dont on peut extraire, selon les besoins, l’un ou l’autre souvenir, mais que, nous jouant souvent des tours, elle rapproche ou éloigne les événements, les disperse en fonction des circonstances, tout comme parfois, selon son bon plaisir, elle augmente ou diminue leur importance ou leur influence.

Ainsi ce narrateur-écrivain (et alter ego de l’auteure) est-il le principal maître du roman et de son rythme, qu’il ralentit parfois pour nous livrer de belles pages sur les danses traditionnelles, ou sur l’attente d’Anna et de Ioachim sur un quai de gare vide. Mais il n’en est pas le seul maître, et ce sont parfois d’autres voix qui prennent le dessus. Il y a d’abord celle, à la troisième personne, de Zoltán, fils du photographe de la ville voisine, devenu officier de la Securitate à Bucarest. En fouillant dans l’histoire familiale, il fournit les chapitres les plus classiques par la facture, tout en introduisant de nombreux éléments qui reviendront plus tard et contribuent à épaissir les liens entre tous les personnages. C’est par lui également qu’est introduite une autre voix de narrateur, celle d’Eusebius. Plus âgé que notre narrateur principal, il est aussi écrivain, auteur d’un roman, Le retour du père prodigue, sorte de dialogue à distance avec son père issu d’une famille de notables locale et à ce titre autre victime, dans les années 1960, du communisme roumain.

Bien que la trame tragique de l’Histoire se déroule en arrière-plan et donne souvent un coup de pouce malvenu au destin des protagonistes, Le livre des nombres prend parfois des allures de conte intimiste. Florina Ilis joue très habilement avec la temporalité, rendant avec beaucoup de fraîcheur les différentes couches du temps passé, c’est-à-dire tant les temps où sont vécus les événements du livre, que les différents temps où ceux-ci sont déjà transformés en souvenirs prêts à être transmis à toute personne qui s’y intéresserait.

Dans ce livre où la transmission de la mémoire par la parole prend une place si importante, l’une des manières de s’accommoder des choses les plus terribles et les plus récentes est de les passer sous silence. Ainsi, avant même la naissance du narrateur, l’arrière-grand-père Petre Barna se complait-il à raconter ses aventures durant la Première Guerre mondiale, le long de l’Isonzo (peut-être face aux ancêtres de la Haya Tedeschi de Daša Drndić dans Sonnenschein), et le grand-père Gherasim les siennes sur le front russe à la fin de la guerre suivante. Mais ses années de camp, dont il est le seul à garder la mémoire dans la famille, sont un gouffre sombre que la famille n’évoque jamais, de la même manière que le père d’Eusebius, Titus Illea, rentré brisé de sept années de prison, ne parle jamais de ses années de captivité.

Dans le roman d’Eusebius, publié en 1989, et dans celui en cours de préparation par le narrateur-écrivain, les mots écrits sont, à l’intérieur du roman, la seule manière de reconnaître l’existence de ces trous dans la mémoire collective et de tenter de les combler.

On retrouve ainsi le thème de la mémoire et du temps, que Florina Ilis avait déjà abordé dans son précédent roman, Les vies parallèles, portant sur le poète Eminescu, bien que l’univers qu’elle recrée y soit très différent dans les deux, et encore différent de son troisième roman traduit en français, La croisade des enfants (l’enfant Robi, et la vieille tzigane Angelina, sont l’un des quelques traits d’union avec les personnages du Livre des nombres).

Le fait même de recréer le monde du village d’Ana, de Ioachim et de leurs ancêtres, importe davantage que l’idée d’organiser le livre autour d’un mystère, d’un personnage ou d’un fil narratif en particulier. Avec son approche non-chronologique, le roman aurait pu continuer sans fin (il perd un peu de son souffle dans certains des derniers chapitres) et dans toutes les directions, mais Florina Ilis a une solution élégante pour terminer son roman, en le faisant s’achever par cet après-midi orageux du temps présent, presque cent ans après les épisodes les plus anciens du roman : cent ans, comme l’existence de la Roumanie d’après le Vieux-Royaume, comme peut-être aussi la durée de la mémoire familiale avant qu’elle ne se perde.

Retrouvez aussi en ligne une conversation très éclairante entre Florina Ilis et Monica Irimia (librairie Mollat à Bordeaux) autour de ce roman.

Florina Ilis, Le livre des nombres (Cartea numerilor, 2018). Traduit du roumain par Marily Le Nir (avec la collaboration de Mirela Ferraiuolo). Éditions des Syrtes, 2021.


11 commentaires on “Florina Ilis – Le livre des nombres”

  1. nathalie dit :

    Je me souviens que tu as déjà parlé de cette romancière. Il va falloir que je me procure ses livres ! ça a l’air vraiment bien.

  2. Anna G dit :

    J’avoue que j’aime beaucoup la littérature roumaine. tous les livres que j’ai lus ont été des coups de cœur. Je garde cette autrice en mémoire pour Litterama. la dictature communiste a vraiment été une période particulièrement douloureuse qui hante la mémoire de ce peuple et ta chronique donne véritablement envie de s’y plonger.

    • Merci! Nous avons de la chance d’avoir accès à beaucoup de traductions de qualité, d’oeuvres qui sont elles-mêmes de qualité! Le livre est beaucoup, beaucoup moins dur que Comme si de rien n’était. Peut-être parce que le(s) narrateur(s) sont plus distants (dans le temps), peut-être aussi parce que les principaux personnages à avoir souffert sont plutôt taiseux, et probablement aussi parce que l’objectif de Florina Ilis était différent de celui d’Alina Nelega.

  3. Ingannmic dit :

    Tu me sembles un peu moins enthousiasmée que par « La croisade des enfants » mais ton avis reste très tentant. J’ai bien l’intention de le lire, j’avais beaucoup aimé notre lecture de « La croisade… ».

    • C’est vrai que je garde un très bon souvenir de La croisade des enfants! J’avais vraiment apprécié l’aspect très contemporain, la manière dont Florina Ilis tissait les liens entre tous les personnages, et toute la critique de la société, de la police, des médias… Le narrateur du Livre des nombres me semble être beaucoup plus dans une approche artistique que critique par rapport à son sujet, ce qui est très bien aussi mais donne inévitablement un livre moins tranchant que le précédent. Dans les deux cas, j’apprécie la construction, le jeu de liens entre un chapitre et un autre.

  4. Patrice dit :

    J’étais curieux d’avoir ton avis ! Merci pour avoir si bien décortiqué la construction du livre (tu vois des choses que je ne perçois pas !). C’est un livre que j’ai beaucoup aimé, j’étais happé par le récit, cette chronique qui se déroule devant nos yeux. Je te rejoins sur la fin ; j’ai trouvé aussi que cela aurait gagné à être raccourci un peu… Cela m’a donné vraiment envie de continuer à découvrir cette auteure.

    • Il ne te reste plus qu’un à découvrir en français, n’est-ce pas? La construction, et les détails qui reviennent, m’ont aussi bien plu: je ne l’ai pas mentionné mais j’étais amusée de voir le violoniste Pizzicatou apparaitre deux fois, une en 1959 (pendant le fameux bal) et une autre fois tout à la fin, avec Angelo. Ruptures et continuités!

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