Lectures-désorientation #8 : Un deuxième passage en Afrique

La semaine dernière, j’ai quitté mon terrain de chasse habituel en Europe centrale, de l’Est et des Balkans, pour présenter trois livres de trois coins du continent africain, dans le cadre de l’initiative de Jostein de mettre la littérature africaine à l’honneur en octobre.

Au départ, j’avais prévu de présenter trois ou quatre livres, et puis d’autres lectures sont arrivées au fil du temps, et deux grands thèmes se sont dégagés. Après les trois livres (romans et recueil de récit) de la semaine dernière, tous trois très ancrés dans la réalité de sociétés dépeintes plus ou moins au moment de leur accession à l’indépendance, voici donc deux autres livres où la distance (dans le temps et dans l’espace) envers le pays d’origine joue un rôle important, suivi d’un troisième livre lu pour le plaisir de la découverte.

Ces trois livres ont d’abord été écrits en anglais et c’est dans cette langue-là que je les ai lus. Mais les deux premiers existent en français et le troisième sera sans doute bientôt également traduit. 

Leila Aboulela – Minaret

De Leila Aboulela, écrivaine d’origine soudanaise établie en Ecosse, j’avais lu et apprécié un extrait de son roman The Museum (en français : Le Musée, Editions Zoé, 2004) dans le volume de nouvelles Opening Spaces. An Anthology of Contemporary African Women’s Writing, dont j’avais parlé ici, et c’est ce qui m’a poussé à emprunter Minaret (2002 ; en français chez Flammarion, 2005) : c’est une lecture qui ne m’a pas beaucoup enthousiasmée mais qui ne m’empêchera probablement pas de lire un autre roman de l’auteure.

Comme l’extrait de The Museum, Minaret repose sur des personnages qui ont quitté leur vie en Afrique et dont le présent se situe au Royaume Uni, les obligeant à remettre en question leur identité et leurs repères, et à se rendre compte de leur différence dans leur nouvel environnement. Dans Minaret, c’est un coup d’état qui oblige le départ précipité de la famille pour Londres. A Khartoum, Najwa, son frère jumeau Omar et leurs parents avaient vécu jusqu’à leur départ dans les années 1980 une vie privilégiée : père proche du gouvernement, mère issue d’une famille aisée, la famille vit au rythme occidental avec domestiques, fêtes, éducation dans les meilleurs établissements anglophones, voyages de rigueur à Londres pour le shopping et les vacances. Najwa venait d’entrer à l’université, fille studieuse par devoir mais peu intéressée, ni par ses études ni par le regard critique que certains des autres étudiants portent sur l’aisance (aux origines douteuses, disent-ils) de la famille.

Cependant, le roman débute dans les années 2000, alors que Najwa s’apprête à entrer au service d’une famille soudano-égyptienne à Londres comme aide à domicile. Comment en est-elle arrivée là, de l’autre côté de barrière entre maitres et domestiques qu’elle avait connue enfant et adolescente ?

Par tranches alternant entre présent et passé, le roman retrace son parcours et les événements qui, en s’accumulant, l’ont privée de sa famille et de ses ressources. En même temps, il offre à son personnage principal une sorte de porte de sortie, représentée par le minaret du titre.

En théorie, donc, le roman avait beaucoup pour me plaire, avec cet aspect historique récent (qui m’a fait prêter encore plus attention aux informations concernant le coup d’état récent au Soudan), cette évocation des communautés émigrées et/ou musulmanes à Londres avec toutes leurs solidarités et leurs fractures, et cette remise en question par Najwa de son identité à tant de niveaux. Les bémols que j’ai ressentis à la lecture concernent la construction non-linéaire qui m’a paru une manière assez artificielle de créer du mystère autour du passé de Najwa ; un passé justement pas assez étoffé par moments, rendant moins crédibles certaines évocations du passé dans le présent du roman (notamment concernant sa première rencontre avec l’étudiant communiste Anwar) ; une écriture qui glissait parfois de manière inexplicable dans le registre d’un journal d’adolescente ; et le personnage de Najwa elle-même, trop souvent trop résignée, un peu trop anti-héroïne jusqu’à la résolution du roman qui peut être lue soit comme une libération par le haut (c’est probablement l’approche de l’auteure), soit comme une nouvelle forme d’asservissement.

stop

Abdulrazal Gurnah – By the sea (Près de la mer)

Nous sommes en Angleterre, « près de la mer », nous sommes par l’esprit au Zanzibar, « près de la mer », mais surtout nous sommes dans le monde intérieur de deux hommes – l’un plus âgé que l’autre, tous deux solitaires et déracinés. Chacun porte en lui une bulle de souvenirs, qui se rapprochent au fil du roman, se touchent, se rendent compte qu’elles ont un passé en commun, empli de rancunes accumulées au fil des années et de deux générations.

Le présent du récit se déroule donc dans une petite ville côtière d’Angleterre, où le personnage principal, Saleh Omar – dont la voix nous accompagne tout au long des première et troisième parties du roman – vient d’arriver avec l’intention d’obtenir le droit d’asile. Parmi ses rares possessions, un coffret d’un encens rare, dont le parfum le ramène des décennies plus tôt, dans la ville marchande au bord « d’un océan vert et chaud » où il était établi avant l’indépendance. Bien qu’empreints d’un sentiment de perte qui devient plus douloureux au fil du récit, ces souvenirs sont aussi emplis de la vie de cette ville, rythmée par les vents de l’Océan Indien et par les réseaux marchands et familiaux qui rendent soudain Shiraz et la péninsule Malaise si proches.

En introduisant son deuxième personnage, Latif Mahmud, Gurnah apporte une autre vision non seulement de cette ville, mais aussi des souvenirs de Saleh Omar : les deux familles se sont connues, se sont querellées – des querelles lourdes de conséquences pour les deux générations que représentent les deux personnages. Gurnah soulève aussi, brièvement, un autre pan de l’histoire récente du Zanzibar lorsqu’il fait partir Latif Mahmud en Allemagne de l’Est avec une bourse d’étudiant. C’est un épisode court, et important pour le développement de l’histoire, qui ouvre une autre porte inattendue vers l’Afrique mais qui m’intrigue encore tant il est empli de possibilités romanesques inexploitées. Cet épisode de la vie de Latif Mahmud, et d’autres épisodes plus tardifs de la vie de Saleh Omar, sont ceux où la vie des personnages et les développements politiques se télescopent et donnent une dimension plus cruellement réelle à un récit dont les épisodes les plus lointains semblent, sinon, fixés dans un passé immuable.

Tout cela est dépeint couche par couche, au fil d’un récit qui se livre lentement, patiemment, porté par le rythme des souvenirs de ces deux hommes plutôt que par un besoin de l’auteur d’instaurer un mystère guidant le roman. Outre ce contraste entre les vies d’autrefois et la solitude du présent, c’est cette patience dans le déroulement du récit que j’ai le plus apprécié et qui a fait de By the sea ma meilleure lecture (juste devant Une affaire de femmes) de ce mois africain d’octobre.

stop

Abdulrazak Gurnah – Afterlives

Après By the sea, je me suis tournée vers le dernier roman d’Abdulrazak Gurnah, Afterlives, acquis après sa parution un peu plus tôt cette année et qui sera sûrement bientôt traduit en français. Ici, aussi, le roman se déroule en Afrique de l’Est, sur le territoire de l’actuelle Tanzanie, mais le récit nous amène au début du XXe siècle, quelques décennies avant le Zanzibar de By the sea. L’imposition de la puissance coloniale allemande sur les peuples de la région, puis les combats que se livrent troupes allemandes et britanniques (et leurs soldats et porteurs africains) sur ces territoires au cours de la Première Guerre mondiale, forment la toile de fond du roman.

C’est contre cette toile de fond, et plus ou moins directement touchés par elle, qu’évoluent les personnages du roman – Ilyas, sa sœur Afiya, et le soldat Hamza, tous orphelins et tous à la recherche de leur place dans une communauté à laquelle ils n’appartiennent pas tout à fait. La toile de fond est somptueuse, et riche de détails sur une histoire coloniale allemande qui est rarement le sujet de romans (du moins en anglais ou français) et encore moins du point de vue est-africain. Contrairement à By the sea, le roman est bien davantage porté par l’intrigue – par le mystère qui entoure le destin d’Ilyas, et par la nature des liens qui se développent entre Hamza et Afiya – et le rythme est donc bien plus rapide, peut-être même trop rapide sur la dernière partie.

A la lecture de l’article de Guillaume Cingal dans En attendant Nadeau, je me suis aperçue qu’Afterlives revenait sur une période que Gurnah avait déjà abordée dans son roman Paradise (1994 ; en français Paradis, Denoël, 1997), et c’est donc probablement avec celui-là que je continuerai mes lectures de l’œuvre d’Abdulrazak Gurnah.

Abdulrazak Gurnah – Afterlives


10 commentaires on “Lectures-désorientation #8 : Un deuxième passage en Afrique”

  1. MarinaSofia dit :

    Moi aussi, je viens de lire Gurnah (Admiring Silence) et je veux lire encore.

  2. Ingannmic dit :

    Je ne retiens donc que « Près de la mer » !

    • Il ne faut pas se limiter juste sur la base de mon avis! Mais c’est vrai que j’ai eu l’impression qu’ « Afterlives » (je serai curieuse du titre français qui lui sera donné) était plus plat au niveau du développement des personnages, et trop rapide sur la fin. Je lui aurais très volontiers accordé encore 100 pages de mon attention s’il s’en était servi pour étoffer la fin.

  3. Nathalie dit :

    Ahhhh tu as lu le Nobel. La classe. J’attends sa (re)traduction en français avec impatience pour ma part.

  4. jostein59 dit :

    Je suis en train de lire Près de la mer. J’aime bien cette construction qui avance lentement entre les souvenirs des deux hommes. Par contre, je trouve l’écriture « très européenne »
    Merci pour ce second article.

    • J’ai moi aussi aimé cette construction, et le fait qu’il n’y a pas un fil conducteur évident dès le départ. Concernant l’écriture, c’est une remarque intéressante et j’espère que vous en direz davantage dans votre billet (quel serait le contraire d’ « européen »?). C’est vrai que le personnage principal en particulier s’exprime comme quelqu’un d’assez éduqué, et comme quelqu’un qui maitrise vraiment son récit – ce qui revient peut-être à dire qu’il s’exprime comme l’auteur pourrait, lui, s’exprimer.

  5. […] Soudan Abdelaziz Baraka Sakin – Le Messie du Darfour, Les Jango Tayeb Salih – Les noces de Zeyn  Leïla Aboulela – Minaret […]

  6. […] d’aller faire un petit tour puis un deuxième en Afrique, et de présenter quelques nouvelles parutions, j’étais en Géorgie dans les années 1990, dans […]


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s