Urszula Honek – White Nights [Les nuits blanches]

Peut-être la forme du « roman en nouvelles » a-t-elle une place spécifique dans la littérature polonaise ; c’est en tout cas celle qu’avait choisie Maria Kuncewiczowa pour décrire son roman « Deux lunes » (1933 ; le livre n’est pas traduit en français mais je l’ai présenté ici) et c’est celle aussi qu’Urszula Honek a adoptée pour son Białe noce (2022 ; à paraitre en français en février), même si l’édition anglaise que j’ai lue utilise plus simplement le terme de « recueil de nouvelles » pour le décrire.

Maria Kuncewiczowa et Urszula Honek sont liées par une même langue mais leurs deux livres sont séparés par 90 années du XXe siècle, avec tout ce que cela implique en termes de style et de préoccupations. S’il fallait identifier une autre similarité entre les deux livres, ce serait qu’ils sont tous deux, à leur manière, ancrés dans une géographie polonaise à la fois circonscrite et reconnaissable : la petite ville de Kazimierz Dolny dans « Deux lunes », les quelques kilomètres de campagne qui séparent Binarowa de Rożnowice dans White Nights. Mais il faudrait là aussi mentionner une différence évidente à la lecture : la ville de « Deux lunes » est une ville estivale grouillante de vie, dont les personnages vivent toujours en étroite relation les uns avec les autres, tandis que dans White Nights, même après avoir reconstruit les liens entre les protagonistes/narrateurs des différents chapitres, c’est toujours une profonde solitude intérieure qui prévaut.

Quasiment tous ces personnages sont présentés dans leur environnement d’origine ; sans qu’il soit jamais éclairci pourquoi (mais peut-être justement parce qu’il n’est pas question de tissu social mais d’individus), ces quelques kilomètres ruraux du sud de la Pologne sont à la fois comme un refuge et comme une malédiction. Certains protagonistes, comme Henia, ne sont jamais partis et, lorsque dans le récit « Goodbye, it’s over », elle enchaine deux bus pour aller voir le père de son deuxième enfant, c’est pour franchir juste une trentaine de kilomètres (16kms, avec une voiture) mais une simple phrase (« I travelled over hills, through valleys, fields and forests to get one last look at him ») transforme brièvement ce voyage en un périple épique. D’autres, comme Hana dans le récit portant son nom, sont parties (« I was in the big city, not many people made it, the farthest my sisters got was the market nine miles away »), puis revenues pour s’abandonner aux fantômes de leur passé. Même le narrateur anonyme du premier récit, « Permission to land », bien qu’annonçant avoir quitté la région pour de bon (« Not long after, I got in the orange Maluch and never looked back »), n’existe pour nous que dans la mesure où il revient en pensée sur ces lieux de son enfance, traversés d’amitié, de solitude et de mort.

La majeure partie des récits tourne autour de la poignée d’individus que sont ce narrateur anonyme (on verra dans le récit « White nights » qu’il s’appelle Piotrek, et on en apprendra davantage sur lui), de Henia et de Hanna, mais aussi de Maria, de Zofia, de Dorotka, et aussi d’Andrzej, mais ce n’est que petit à petit que se précisent à nos yeux les liens familiaux, d’amitié ou de voisinage qui existent entre eux. Il n’est pas évident que ces récits feraient sens en tant que nouvelles s’ils étaient publiés individuellement, mais rassemblés dans ce volume ils ne font pas non plus un roman unifié autour d’une intrigue ou d’un personnage. L’impression de fragmentation – maitrisée – est au contraire accrue par les variations de mode de narration d’un récit à un autre : certains sont à la première personne, relevant parfois du monologue et donnant parfois l’impression d’un interlocuteur ; d’autres sont à la troisième personne, mais avec une tonalité différente, plus ou moins impliquée, d’un récit à un autre ; d’autres encore changent au fil du récit, comme la troisième personne de « First the hair caught fire », qui cède la place à une voix anonyme à la première personne mais présentée entre guillemets, comme si elle était rapportée tel quel mais sans que l’on sache par qui ou pour qui. Malgré cette fragmentation, on comprend au fil des récits que l’un est le frère d’une autre, ou qu’il y a trois sœurs dont deux jumelles, ou encore trois générations de femmes dont la plus âgée, dans « The little bell », meurt alors que la deuxième est absente, laissant la plus jeune seule et vulnérable. On comprend mieux aussi qu’il s’agit d’une communauté rurale, où tout le monde se côtoie et où les anciens événements des vies des uns et des autres font partie de l’imaginaire commun, et où pourtant la place donnée à la vie intérieure fait que c’est une impression de solitude qui domine d’un bout à l’autre du livre.  

Peut-être justement à cause de cette ruralité, peut-être aussi parce que ces personnages sont pauvres, ou peu éduqués, ou marginalisés d’une manière ou d’une autre, les récits ne s’inscrivent pas dans une modernité évidente. Les télévisions ou le téléphone fixe sont ceux que l’on voit par les fenêtres des voisins ou qu’on leur demande l’autorisation d’utiliser dans les cas d’urgence ; les personnages dépendent du bus ou du bon vouloir de leurs proches s’ils veulent sortir de leur village, et les bidons emplis du lait de la traite sont un objet qui apparait régulièrement au bout des bras des femmes et de leurs filles. Si ces récits sont difficiles à placer avec certitude dans un temps proche du nôtre, il en est un petit nombre introduit, dans le dernier tiers du livre, par Zofia dans le récit qui porte son nom et continué avec « First the hair caught fire » puis « The funeral », qui concerne clairement une génération un peu plus ancienne (« People have asked who noticed the fire first. The mother, the father? But who remembers things like that after all these years? »). Tout au long du livre, la mort – le désir de mort, les (tentatives de) suicide, les accidents mortels – est présente, mais la nature l’est aussi : la rivière, élément récurrent des souvenirs d’enfance, la nature au quotidien avec les fleurs, les buissons et les arbres du jardin, et surtout la lumière et ses effets toujours changeants et étroitement observés. La langue, très poétique, ajoute au mystère de ce bel ensemble de récits et donne envie de les relire, peut-être dans un ordre différent, afin d’en faire ressortir de nouvelles connexions et de nouvelles images. L’illustration de mon édition anglaise – la même que la française, mais en noir et blanc – reflète bien l’atmosphère à la fois calme, étrange et légèrement irrésolue du livre.

J’ai d’ailleurs eu de la chance en me procurant mon exemplaire, dans une librairie londonienne peu après l’inclusion de White Nights dans la première sélection de l’International Booker Prize (IBP). La nouvelle avait pris de court sa maison d’édition anglaise, qui gère un tout petit catalogue constitué exclusivement de traductions d’œuvres écrites par des femmes ou des personnes non-binaires, souvent hispaniques, et mon exemplaire était l’un des tout derniers disponibles à la vente. Je suis particulièrement contente de ce livre car, en tant qu’objet, il est à la fois tout simple et élégant : un papier de qualité, une police de caractère aérée et agréable, et puis ces pages complètement noires intercalées au début et à la fin du livre, et complètement blanches entre les récits, qui prolongent l’atmosphère proposée par l’illustration de couverture et laissent respirer le texte. Avant même cette association au nom prestigieux de l’IBP (finalement décerné à Kairos, de Jenny Erpenbeck), Białe noce avait été inclus dans la première sélection du prix Grand Continent en 2022, ce qui avait donné lieu à une belle recension en français disponible sur le site du Grand Continent. Effet Grand Continent ou (plus probable) IBP, ce livre d’abord traduit chez une toute petite maison d’édition anglaise existe maintenant en allemand, en néerlandais et bientôt en hongrois, en géorgien, en grec, en arabe, en espagnol, en suédois, en danois, en arménien, dans une édition américaine… et donc aussi en français.  

Pour terminer, quelques mots sur cette « géographie polonaise à la fois circonscrite et reconnaissable » que j’évoquais en introduction : là où la quatrième de couverture de Grasset évoque paresseusement les « confins de la Pologne », celle de MTO Press choisit de faire confiance en la capacité de ses lecteurs à se représenter la Pologne comme un pays réel, pas si lointain et doté de caractéristiques géographiques précises, en indiquant qu’il s’agit de la région des Beskides, au sud de la Pologne. Je suis souvent frappée par la capacité de la littérature polonaise à représenter des régions différentes du pays, et même en passant par le filtre des traductions françaises il est évident que ces Beskides ont une part bien à elles dans la production littéraire contemporaine (et féminine) : il suffit de penser au Par petits bouts de Weronika Gogola (Tropismes, 2022), ainsi qu’au tout récemment paru Vorace de Małgorzata Lebda (Noir sur Blanc) présenté par exemple par Jostein.

Urszula Honek, White Nights (Białe noce, 2022). Traduit du polonais à l’anglais par Kate Webster. MTO Press, 2023. A paraitre en français chez Grasset : Les nuits blanches, dans la traduction de Maryla Laurent.


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