Zofia Nałkowska – Médaillons
Publié : 31/01/2026 Classé dans : 1940s, Femmes écrivains, Holocauste, Pologne, Recueil, Seconde Guerre Mondiale, traduit du polonais | Tags: Nalkowska 7 Commentaires
D’une précédente lecture, il m’était resté le souvenir du drame qui se joue le long d’une ligne de chemin de fer : ce drame, je l’ai retrouvé dans le texte « Près de la voie ferrée », le quatrième du recueil de huit textes qui font Médaillons. En partie par le biais des souvenirs d’un homme présent ce jour-là (« On ne la connaît plus aujourd’hui que par le récit de l’homme qui a vu et qui n’arrive pas à comprendre »), en partie en développant à partir de ces souvenirs, il évoque le saut que fait une jeune femme d’un wagon de train en marche et l’onde d’incertitude que la présence de cette femme « ni vivante ni morte », pas morte sur le coup mais pas non plus en mesure de chercher refuge dans la forêt toute proche, crée auprès des gens sortis de la briqueterie et du village et auxquels se joignent finalement deux policiers du bourg. D’un côté, il y a ce groupe qui se forme et se déforme, hésite entre faire et ne pas faire, aider et ne pas aider, prendre un risque et ne pas prendre de risque, et de l’autre cette femme au centre de l’attention mais qui n’a pas de nom, ne s’exprime jamais directement, semble toute seule et dont pourtant, quatre paragraphes avant la fin, il apparait qu’elle avait été guettée par des yeux amis tout le temps du récit.
Dès le début, en écrivant que « Ceux que de longs trains transportaient vers les camps d’extermination dans des wagons plombés s’évadaient parfois pendant le trajet », l’autrice Zofia Nałkowska donne l’élément de contexte qui permet – sans avoir besoin d’expliciter davantage – de faire comprendre les sentiments de crainte, de pitié et de méfiance, et même « d’épouvante », que soulève parmi « le petit cercle des badauds » la présence de cette femme, à qui seule l’interprétation collective (« Il n’y avait pas l’ombre d’un doute. Ses cheveux bouclés, couleur aile de corbeau et ébouriffés, trahissaient l’évidence ») assigne une étiquette juive, sans que jamais le mot soit utilisé.

La traduction française, publiée par les éditions Petra en 2018, inclut une présentation par la traductrice Agnieszka Grudzinska (avec le concours de Florence Kamette) qui replace ce recueil, écrit en 1945-6, dans le parcours de cette autrice polonaise dont le premier roman publié dès 1906 est suivi d’autres romans (parmi lesquels, en 1939, Les impatients, que j’ai présenté ici), d’œuvres dramaturgiques et d’un journal. Cette présentation ne s’étend pas particulièrement sur le contexte des années de guerre en Pologne, supposant visiblement que les lecteurs en sauront déjà suffisamment pour pouvoir s’orienter par eux-mêmes. Cela semble aussi avoir été la démarche de Nałkowska : l’édition originale – Medaliony, 1946 – semble ne pas avoir contenu d’introduction (cela était-il nécessaire étant donné le lieu et l’époque ?), mais les sept premiers textes adoptent une manière assez « légère », spécifique à chacun des récits et points de vue présentés, d’introduire ce contexte. Ce n’est qu’au dernier récit, « Adultes et enfants à Oświęcim », que Nałkowska replace spécifiquement ces destinées individuelles dans le cadre de « l’énormité et la brièveté de l’opération de mise à mort dont la Pologne fut le théâtre », fournissant une vision synthétique mais impressionnante des relations entre les camps, le contrôle des territoires, les victimes (non chiffrées), les coupables et la « double fonction politique et économique, autrement dit idéologique et pratique » du régime nazi (cela dès 1945. La présentation souligne que les travaux menés depuis lors font que certaines explications, notamment en ce qui concerne la question de la culpabilité, ne sont plus interprétées de la même manière). Cela rend d’autant plus intrigant pour moi la question de savoir quel avait été le lectorat de cette œuvre au moment de sa parution.
La femme de « Près de la voie ferrée » m’était sans doute restée en tête aussi parce qu’il s’agit, en termes littéraires, d’un texte qui m’a frappée par sa manière de créer une atmosphère autant à partir du dit que du non-dit. Mais sans doute le premier texte, « Le professeur Spanner », est-il en fait le plus mémorable par son sujet : il y est après tout question de corps nus et décapités, et d’une recette de savon, tenue secrète.
Un sourire de compréhension se dessine sur son visage émacié et pâle.
– On peut dire qu’en Allemagne, les gens savent faire quelque chose à partir de rien…
On pourrait être tenté d’une part de rapprocher la démarche de Nałkowska dans ce récit et dans les suivants de celle d’Imre Kertész dans, par exemple, Être sans destin, avec ce que la quatrième de couverture décrit comme une « écriture ‘‘blanche’’, éloignée du pathos », et d’autre part de celle de Svetlana Alexievitch dans, par exemple, La fin de l’homme rouge. Nałkowska, membre à partir de février 1945 de la « Commission d’enquête sur les crimes allemands en Pologne », s’est appuyée pour ce recueil autant sur ses propres souvenirs de la guerre (notamment dans « La femme du cimetière », réflexion sur la capacité des hommes à vivre avec l’horreur présente de l’autre côté d’un simple mur – ici, celui du ghetto de Varsovie) que sur les témoignages recueillis au cours des audiences. Qu’il s’agisse de l’audition des hommes qui ont coopéré avec le professeur Spanner, ou d’entretiens autour des parcours d’hommes et de femmes revenus de ce qu’ils n’appelleraient pas « l’univers concentrationnaire » (« Le fond », « Dwojra Zielona », « L’homme est fort »), Nałkowska en donne une version retravaillée, littéraire, mais dans laquelle elle s’estompe au profit des récits qu’elle transmet, laissant intelligemment à ses lecteurs le soin de se confronter à leurs propres émotions à la lecture de ces textes.
Ingannmic l’a lu, Jean-Yves Potel aussi (avec également une lecture de Les Impatients), et peut-être Nathalie – qui proposait cette semaine de lire en mémoire de l’Holocauste – sera-t-elle aussi tentée de le lire.
Zofia Nałkowska, Médaillons (Medaliony, 1946). Traduit du polonais par Agnieszka Grudzinska avec le concours de Florence Kamette. Editions Petra, 2018. Le récit « Près de la voie ferrée » a également été publié séparément aux éditions Allia en 2009, dans une traduction d’Irena Elster (ce serait intéressant de comparer ces traductions).


